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  • 1913
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souriant, comme une Èpine rose de líhiver, depuis le matin mÍme Ètaient tout en fleur. Et le Bois avait líaspect provisoire et factice díune pÈpiniËre ou díun parc, o˘ soit dans un intÈrÍt botanique, soit pour la prÈparation díune fÍte, on vient díinstaller, au milieu des arbres de sorte commune qui níont pas encore ÈtÈ dÈplantÈs, deux ou trois espËces prÈcieuses aux feuillages fantastiques et qui semblent autour díeux rÈserver du vide, donner de líair, faire de la clartÈ. Ainsi cíÈtait la saison o˘ le Bois de Boulogne trahit le plus díessences diverses et juxtapose le plus de parties distinctes en un assemblage composite. Et cíÈtait aussi líheure. Dans les endroits o˘ les arbres gardaient encore leurs feuilles, ils semblaient subir une altÈration de leur matiËre ‡ partir du point o˘ ils Ètaient touchÈs par la lumiËre du soleil, presque horizontale le matin comme elle le redeviendrait quelques heures plus tard au moment o˘ dans le crÈpuscule commenÁant, elle síallume comme une lampe, projette ‡ distance sur le feuillage un reflet artificiel et chaud, et fait flamber les suprÍmes feuilles díun arbre qui reste le candÈlabre incombustible et terne de son faÓte incendiÈ. Ici, elle Èpaississait comme des briques, et, comme une jaune maÁonnerie persane ‡ dessins bleus, cimentait grossiËrement contre le ciel les feuilles des marronniers, l‡ au contraire les dÈtachait de lui, vers qui elles crispaient leurs doigts díor. A mi-hauteur díun arbre habillÈ de vigne vierge, elle greffait et faisait Èpanouir, impossible ‡ discerner nettement dans líÈblouissement, un immense bouquet comme de fleurs rouges, peut-Ítre une variÈtÈ díúillet. Les diffÈrentes parties du Bois, mieux confondues líÈtÈ dans líÈpaisseur et la monotonie des verdures se trouvaient dÈgagÈes. Des espaces plus Èclaircis laissaient voir líentrÈe de presque toutes, ou bien un feuillage somptueux la dÈsignait comme une oriflamme. On distinguait, comme sur une carte en couleur, Armenonville, le PrÈ Catelan, Madrid, le Champ de courses, les bords du Lac. Par moments apparaissait quelque construction inutile, une fausse grotte, un moulin ‡ qui les arbres en síÈcartant faisaient place ou quíune pelouse portait en avant sur sa moelleuse plateforme. On sentait que le Bois níÈtait pas quíun bois, quíil rÈpondait ‡ une destination ÈtrangËre ‡ la vie de ses arbres, líexaltation que jíÈprouvais níÈtait pas causÈe que par líadmiration de líautomne, mais par un dÈsir. Grande source díune joie que lí‚me ressent díabord sans en reconnaÓtre la cause, sans comprendre que rien au dehors ne la motive. Ainsi regardais-je les arbres avec une tendresse insatisfaite qui les dÈpassait et se portait ‡ mon insu vers ce chef-díúuvre des belles promeneuses quíils enferment chaque jour pendant quelques heures. Jíallais vers líallÈe des Acacias. Je traversais des futaies o˘ la lumiËre du matin qui leur imposait des divisions nouvelles, Èmondait les arbres, mariait ensemble les tiges diverses et composait des bouquets. Elle attirait adroitement ‡ elle deux arbres; síaidant du ciseau puissant du rayon et de líombre, elle retranchait ‡ chacun une moitiÈ de son tronc et de ses branches, et, tressant ensemble les deux moitiÈs qui restaient, en faisait soit un seul pilier díombre, que dÈlimitait líensoleillement díalentour, soit un seul fantÙme de clartÈ dont un rÈseau díombre noire cernait le factice et tremblant contour. Quand un rayon de soleil dorait les plus hautes branches, elles semblaient, trempÈes díune humiditÈ Ètincelante, Èmerger seules de líatmosphËre liquide et couleur díÈmeraude o˘ la futaie tout entiËre Ètait plongÈe comme sous la mer. Car les arbres continuaient ‡ vivre de leur vie propre et quand ils níavaient plus de feuilles, elle brillait mieux sur le fourreau de velours vert qui enveloppait leurs troncs ou dans líÈmail blanc des sphËres de gui qui Ètaient semÈes au faÓte des peupliers, rondes comme le soleil et la lune dans la CrÈation de Michel-Ange. Mais forcÈs depuis tant díannÈes par une sorte de greffe ‡ vivre en commun avec la femme, ils míÈvoquaient la dryade, la belle mondaine rapide et colorÈe quíau passage ils couvrent de leurs branches et obligent ‡ ressentir comme eux la puissance de la saison; ils me rappelaient le temps heureux de ma croyante jeunesse, quand je venais avidement aux lieux o˘ des chefs-díúuvre díÈlÈgance fÈminine se rÈaliseraient pour quelques instants entre les feuillages inconscients et complices. Mais la beautÈ que faisaient dÈsirer les sapins et les acacias du bois de Boulogne, plus troublants en cela que les marronniers et les lilas de Trianon que jíallais voir, níÈtait pas fixÈe en dehors de moi dans les souvenirs díune Èpoque historique, dans des úuvres díart, dans un petit temple ‡ líamour au pied duquel síamoncellent les feuilles palmÈes díor. Je rejoignis les bords du Lac, jíallai jusquíau Tir aux pigeons. LíidÈe de perfection que je portais en moi, je líavais prÍtÈe alors ‡ la hauteur díune victoria, ‡ la maigreur de ces chevaux furieux et lÈgers comme des guÍpes, les yeux injectÈs de sang comme les cruels chevaux de DiomËde, et que maintenant, pris díun dÈsir de revoir ce que jíavais aimÈ, aussi ardent que celui qui me poussait bien des annÈes auparavant dans ces mÍmes chemins, je voulais avoir de nouveau sous les yeux au moment o˘ líÈnorme cocher de Mme Swann, surveillÈ par un petit groom gros comme le poing et aussi enfantin que saint Georges, essayait de maÓtriser leurs ailes díacier qui se dÈbattaient effarouchÈes et palpitantes. HÈlas! il níy avait plus que des automobiles conduites par des mÈcaniciens moustachus quíaccompagnaient de grands valets de pied. Je voulais tenir sous les yeux de mon corps pour savoir síils Ètaient aussi charmants que les voyaient les yeux de ma mÈmoire, de petits chapeaux de femmes si bas quíils semblaient une simple couronne. Tous maintenant Ètaient immenses, couverts de fruits et de fleurs et díoiseaux variÈs. Au lieu des belles robes dans lesquelles Mme Swann avait líair díune reine, des tuniques grÈco-saxonnes relevaient avec les plis des Tanagra, et quelquefois dans le style du Directoire, des chiffrons liberty semÈs de fleurs comme un papier peint. Sur la tÍte des messieurs qui auraient pu se promener avec Mme Swann dans líallÈe de la Reine-Marguerite, je ne trouvais pas le chapeau gris díautrefois, ni mÍme un autre. Ils sortaient nu-tÍte. Et toutes ces parties nouvelles du spectacle, je níavais plus de croyance ‡ y introduire pour leur donner la consistance, líunitÈ, líexistence; elles passaient Èparses devant moi, au hasard, sans vÈritÈ, ne contenant en elles aucune beautÈ que mes yeux eussent pu essayer comme autrefois de composer. CíÈtaient des femmes quelconques, en líÈlÈgance desquelles je níavais aucune foi et dont les toilettes me semblaient sans importance. Mais quand disparaÓt une croyance, il lui survitóet de plus en plus vivace pour masquer le manque de la puissance que nous avons perdue de donner de la rÈalitÈ ‡ des choses nouvellesóun attachement fÈtichiste aux anciennes quíelle avait animÈes, comme si cíÈtait en elles et non en nous que le divin rÈsidait et si notre incrÈdulitÈ actuelle avait une cause contingente, la mort des Dieux.

Quelle horreur! me disais-je: peut-on trouver ces automobiles ÈlÈgantes comme Ètaient les anciens attelages? je suis sans doute dÈj‡ trop vieuxómais je ne suis pas fait pour un monde o˘ les femmes síentravent dans des robes qui ne sont pas mÍme en Ètoffe. A quoi bon venir sous ces arbres, si rien níest plus de ce qui síassemblait sous ces dÈlicats feuillages rougissants, si la vulgaritÈ et la folie ont remplacÈ ce quíils encadraient díexquis. Quelle horreur! Ma consolation cíest de penser aux femmes que jíai connues, aujourdíhui quíil níy a plus díÈlÈgance. Mais comment des gens qui contemplent ces horribles crÈatures sous leurs chapeaux couverts díune voliËre ou díun potager, pourraient-ils mÍme sentir ce quíil y avait de charmant ‡ voir Mme Swann coiffÈe díune simple capote mauve ou díun petit chapeau que dÈpassait une seule fleur díiris toute droite. Aurais-je mÍme pu leur faire comprendre líÈmotion que jíÈprouvais par les matins díhiver ‡ rencontrer Mme Swann ‡ pied, en paletot de loutre, coiffÈe díun simple bÈret que dÈpassaient deux couteaux de plumes de perdrix, mais autour de laquelle la tiÈdeur factice de son appartement Ètait ÈvoquÈe, rien que par le bouquet de violettes qui síÈcrasait ‡ son corsage et dont le fleurissement vivant et bleu en face du ciel gris, de líair glacÈ, des arbres aux branches nues, avait le mÍme charme de ne prendre la saison et le temps que comme un cadre, et de vivre dans une atmosphËre humaine, dans líatmosphËre de cette femme, quíavaient dans les vases et les jardiniËres de son salon, prËs du feu allumÈ, devant le canapÈ de soie, les fleurs qui regardaient par la fenÍtre close la neige tomber? Díailleurs il ne míe˚t pas suffi que les toilettes fussent les mÍmes quíen ces annÈes-l‡. A cause de la solidaritÈ quíont entre elles les diffÈrentes parties díun souvenir et que notre mÈmoire maintient ÈquilibrÈes dans un assemblage o˘ il ne nous est pas permis de rien distraire, ni refuser, jíaurais voulu pouvoir aller finir la journÈe chez une de ces femmes, devant une tasse de thÈ, dans un appartement aux murs peints de couleurs sombres, comme Ètait encore celui de Mme Swann (líannÈe díaprËs celle o˘ se termine la premiËre partie de ce rÈcit) et o˘ luiraient les feux orangÈs, la rouge combustion, la flamme rose et blanche des chrysanthËmes dans le crÈpuscule de novembre pendant des instants pareils ‡ ceux o˘ (comme on le verra plus tard) je níavais pas su dÈcouvrir les plaisirs que je dÈsirais. Mais maintenant, mÍme ne me conduisant ‡ rien, ces instants me semblaient avoir eu eux-mÍmes assez de charme. Je voudrais les retrouver tels que je me les rappelais. HÈlas! il níy avait plus que des appartements Louis XVI tout blancs, ÈmaillÈs díhortensias bleus. Díailleurs, on ne revenait plus ‡ Paris que trËs tard. Mme Swann míe˚t rÈpondu díun ch‚teau quíelle ne rentrerait quíen fÈvrier, bien aprËs le temps des chrysanthËmes, si je lui avais demandÈ de reconstituer pour moi les ÈlÈments de ce souvenir que je sentais attachÈ ‡ une annÈe lointaine, ‡ un millÈsime vers lequel il ne míÈtait pas permis de remonter, les ÈlÈments de ce dÈsir devenu lui-mÍme inaccessible comme le plaisir quíil avait jadis vainement poursuivi. Et il míe˚t fallu aussi que ce fussent les mÍmes femmes, celles dont la toilette míintÈressait parce que, au temps o˘ je croyais encore, mon imagination les avait individualisÈes et les avait pourvues díune lÈgende. HÈlas! dans líavenue des AcaciasólíallÈe de Myrtesójíen revis quelques-unes, vieilles, et qui níÈtaient plus que les ombres terribles de ce quíelles avaient ÈtÈ, errant, cherchant dÈsespÈrÈment on ne sait quoi dans les bosquets virgiliens. Elles avaient fui depuis longtemps que jíÈtais encore ‡ interroger vainement les chemins dÈsertÈs. Le soleil síÈtait cachÈ. La nature recommenÁait ‡ rÈgner sur le Bois dío˘ síÈtait envolÈe líidÈe quíil Ètait le Jardin ÈlysÈen de la Femme; au-dessus du moulin factice le vrai ciel Ètait gris; le vent ridait le Grand Lac de petites vaguelettes, comme un lac; de gros oiseaux parcouraient rapidement le Bois, comme un bois, et poussant des cris aigus se posaient líun aprËs líautre sur les grands chÍnes qui sous leur couronne druidique et avec une majestÈ dodonÈenne semblaient proclamer le vide inhumain de la forÍt dÈsaffectÈe, et míaidaient ‡ mieux comprendre la contradiction que cíest de chercher dans la rÈalitÈ les tableaux de la mÈmoire, auxquels manquerait toujours le charme qui leur vient de la mÈmoire mÍme et de níÍtre pas perÁus par les sens. La rÈalitÈ que jíavais connue níexistait plus. Il suffisait que Mme Swann níarriv‚t pas toute pareille au mÍme moment, pour que líAvenue f˚t autre. Les lieux que nous avons connus níappartiennent pas quíau monde de líespace o˘ nous les situons pour plus de facilitÈ. Ils níÈtaient quíune mince tranche au milieu díimpressions contiguÎs qui formaient notre vie díalors; le souvenir díune certaine image níest que le regret díun certain instant; et les maisons, les routes, les avenues, sont fugitives, hÈlas, comme les annÈes.