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  • 1913
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o˘ FranÁoise monterait, et quatre coups de sonnette formidables retentissaient dans la maison.

ó´Mais, madame Octave, ce níest pas encore líheure de la pepsine, disait FranÁoise. Est-ce que vous vous Ítes senti une faiblesse?ª

ó´Mais non, FranÁoise, disait ma tante, cíest-‡-dire si, vous savez bien que maintenant les moments o˘ je níai pas de faiblesse sont bien rares; un jour je passerai comme Mme Rousseau sans avoir eu le temps de me reconnaÓtre; mais ce níest pas pour cela que je sonne. Croyez-vous pas que je viens de voir comme je vous vois Mme Goupil avec une fillette que je ne connais point. Allez donc chercher deux sous de sel chez Camus. Cíest bien rare si ThÈodore ne peut pas vous dire qui cíest.ª

ó´Mais Áa sera la fille ‡ M. Pupinª, disait FranÁoise qui prÈfÈrait síen tenir ‡ une explication immÈdiate, ayant ÈtÈ dÈj‡ deux fois depuis le matin chez Camus.

ó´La fille ‡ M. Pupin! Oh! je vous crois bien, ma pauvre FranÁoise! Avec cela que je ne líaurais pas reconnue?ª

ó´Mais je ne veux pas dire la grande, madame Octave, je veux dire la gamine, celle qui est en pension ‡ Jouy. Il me ressemble de líavoir dÈj‡ vue ce matin.ª

ó´Ah! ‡ moins de Áa, disait ma tante. Il faudrait quíelle soit venue pour les fÍtes. Cíest cela! Il níy a pas besoin de chercher, elle sera venue pour les fÍtes. Mais alors nous pourrions bien voir tout ‡ líheure Mme Sazerat venir sonner chez sa súur pour le dÈjeuner. Ce sera Áa! Jíai vu le petit de chez Galopin qui passait avec une tarte! Vous verrez que la tarte allait chez Mme Goupil.ª

ó´DËs líinstant que Mme Goupil a de la visite, madame Octave, vous níallez pas tarder ‡ voir tout son monde rentrer pour le dÈjeuner, car il commence ‡ ne plus Ítre de bonne heureª, disait FranÁoise qui, pressÈ de redescendre síoccuper du dÈjeuner, níÈtait pas f‚chÈe de laisser ‡ ma tante cette distraction en perspective.

ó´Oh! pas avant midi, rÈpondait ma tante díun ton rÈsignÈ, tout en jetant sur la pendule un coup díúil inquiet, mais furtif pour ne pas laisser voir qíelle, qui avait renoncÈ ‡ tout, trouvait pourtant, ‡ apprendre que Mme Goupil avait ‡ dÈjeuner, un plaisir aussi vif, et qui se ferait malheureusement attendre encore un peu plus díune heure. Et encore cela tombera pendant mon dÈjeuner!ª ajouta-t-elle ‡ mi-voix pour elle-mÍme. Son dÈjeuner lui Ètait une distraction suffisante pour quíelle níen souhait‚t pas une autre en mÍme temps. ´Vous níoublierez pas au moins de me donner mes úufs ‡ la crËme dans une assiette plate?ª CíÈtaient les seules qui fussent ornÈes de sujets, et ma tante síamusait ‡ chaque repas ‡ lire la lÈgende de celle quíon lui servait ce jour-l‡. Elle mettait ses lunettes, dÈchiffrait: Alibaba et quarante voleurs, Aladin ou la Lampe merveilleuse, et disait en souriant: TrËs bien, trËs bien.

ó´Je serais bien allÈe chez Camus…ª disait FranÁoise en voyant que ma tante ne líy enverrait plus.

ó´Mais non, ce níest plus la peine, cíest s˚rement Mlle Pupin. Ma pauvre FranÁoise, je regrette de vous avoir fait monter pour rien.ª

Mais ma tante savait bien que ce níÈtait pas pour rien quíelle avait sonnÈ FranÁoise, car, ‡ Combray, une personne ´quíon ne connaissait pointª Ètait un Ítre aussi peu croyable quíun dieu de la mythologie, et de fait on ne se souvenait pas que, chaque fois que síÈtait produite, dans la rue de Saint-Esprit ou sur la place, une de ces apparitions stupÈfiantes, des recherches bien conduites níeussent pas fini par rÈduire le personnage fabuleux aux proportions díune ´personne quíon connaissaitª, soit personnellement, soit abstraitement, dans son Ètat civil, en tant quíayant tel degrÈ de parentÈ avec des gens de Combray. CíÈtait le fils de Mme Sauton qui rentrait du service, la niËce de líabbÈ Perdreau qui sortait de couvent, le frËre du curÈ, percepteur ‡ Ch‚teaudun qui venait de prendre sa retraite ou qui Ètait venu passer les fÍtes. On avait eu en les apercevant líÈmotion de croire quíil y avait ‡ Combray des gens quíon ne connaissait point simplement parce quíon ne les avait pas reconnus ou identifiÈs tout de suite. Et pourtant, longtemps ‡ líavance, Mme Sauton et le curÈ avaient prÈvenu quíils attendaient leurs ´voyageursª. Quand le soir, je montais, en rentrant, raconter notre promenade ‡ ma tante, si jíavais líimprudence de lui dire que nous avions rencontrÈ prËs du Pont-Vieux, un homme que mon grand-pËre ne connaissait pas: ´Un homme que grand-pËre ne connaissait point, síÈcriait elle. Ah! je te crois bien!ª NÈanmoins un peu Èmue de cette nouvelle, elle voulait en avoir le cúur net, mon grand-pËre Ètait mandÈ. ´Qui donc est-ce que vous avez rencontrÈ prËs du Pont-Vieux, mon oncle? un homme que vous ne connaissiez point?ªó´Mais si, rÈpondait mon grand-pËre, cíÈtait Prosper le frËre du jardinier de Mme Bouillebúuf.ªó´Ah! bienª, disait ma tante, tranquillisÈe et un peu rouge; haussant les Èpaules avec un sourire ironique, elle ajoutait: ´Aussi il me disait que vous aviez rencontrÈ un homme que vous ne connaissiez point!ª Et on me recommandait díÍtre plus circonspect une autre fois et de ne plus agiter ainsi ma tante par des paroles irrÈflÈchies. On connaissait tellement bien tout le monde, ‡ Combray, bÍtes et gens, que si ma tante avait vu par hasard passer un chien ´quíelle ne connaissait pointª, elle ne cessait díy penser et de consacrer ‡ ce fait incomprÈhensible ses talents díinduction et ses heures de libertÈ.

ó´Ce sera le chien de Mme Sazeratª, disait FranÁoise, sans grande conviction, mais dans un but díapaisement et pour que ma tante ne se ´fende pas la tÍte.ª

ó´Comme si je ne connaissais pas le chien de Mme Sazerat!ª rÈpondait ma tante donc líesprit critique níadmettait pas se facilement un fait.

ó´Ah! ce sera le nouveau chien que M. Galopin a rapportÈ de Lisieux.ª

ó´Ah! ‡ moins de Áa.ª

ó´Il paraÓt que cíest une bÍte bien affableª, ajoutait FranÁoise qui tenait le renseignement de ThÈodore, ´spirituelle comme une personne, toujours de bonne humeur, toujours aimable, toujours quelque chose de gracieux. Cíest rare quíune bÍte qui nía que cet ‚ge-l‡ soit dÈj‡ si galante. Madame Octave, il va falloir que je vous quitte, je níai pas le temps de míamuser, voil‡ bientÙt dix heures, mon fourneau níest seulement pas ÈclairÈ, et jíai encore ‡ plumer mes asperges.ª

ó´Comment, FranÁoise, encore des asperges! mais cíest une vraie maladie díasperges que vous avez cette annÈe, vous allez en fatiguer nos Parisiens!ª

ó´Mais non, madame Octave, ils aiment bien Áa. Ils rentreront de líÈglise avec de líappÈtit et vous verrez quíils ne les mangeront pas avec le dos de la cuiller.ª

ó´Mais ‡ líÈglise, ils doivent y Ítre dÈj‡; vous ferez bien de ne pas perdre de temps. Allez surveiller votre dÈjeuner.ª

Pendant que ma tante devisait ainsi avec FranÁoise, jíaccompagnais mes parents ‡ la messe. Que je líaimais, que je la revois bien, notre …glise! Son vieux porche par lequel nous entrions, noir, grÍlÈ comme une Ècumoire, Ètait dÈviÈ et profondÈment creusÈ aux angles (de mÍme que le bÈnitier o˘ il nous conduisait) comme si le doux effleurement des mantes des paysannes entrant ‡ líÈglise et de leurs doigts timides prenant de líeau bÈnite, pouvait, rÈpÈtÈ pendant des siËcles, acquÈrir une force destructive, inflÈchir la pierre et líentailler de sillons comme en trace la roue des carrioles dans la borne contre laquelle elle bute tous les jours. Ses pierres tombales, sous lesquelles la noble poussiËre des abbÈs de Combray, enterrÈs l‡, faisait au chúur comme un pavage spirituel, níÈtaient plus elles-mÍmes de la matiËre inerte et dure, car le temps les avait rendues douces et fait couler comme du miel hors des limites de leur propre Èquarrissure quíici elles avaient dÈpassÈes díun flot blond, entraÓnant ‡ la dÈrive une majuscule gothique en fleurs, noyant les violettes blanches du marbre; et en deÁ‡ desquelles, ailleurs, elles síÈtaient rÈsorbÈes, contractant encore líelliptique inscription latine, introduisant un caprice de plus dans la disposition de ces caractËres abrÈgÈs, rapprochant deux lettres díun mot dont les autres avaient ÈtÈ dÈmesurÈment distendues. Ses vitraux ne chatoyaient jamais tant que les jours o˘ le soleil se montrait peu, de sorte que fÓt-il gris dehors, on Ètait s˚r quíil ferait beau dans líÈglise; líun Ètait rempli dans toute sa grandeur par un seul personnage pareil ‡ un Roi de jeu de cartes, qui vivait l‡-haut, sous un dais architectural, entre ciel et terre; (et dans le reflet oblique et bleu duquel, parfois les jours de semaine, ‡ midi, quand il níy a pas díoffice,ó‡ líun de ces rares moments o˘ líÈglise aÈrÈe, vacante, plus humaine, luxueuse, avec du soleil sur son riche mobilier, avait líair presque habitable comme le hall de pierre sculptÈe et de verre peint, díun hÙtel de style moyen ‚ge,óon voyait síagenouiller un instant Mme Sazerat, posant sur le prie-Dieu voisin un paquet tout ficelÈ de petits fours quíelle venait de prendre chez le p‚tissier díen face et quíelle allait rapporter pour le dÈjeuner); dans un autre une montagne de neige rose, au pied de laquelle se livrait un combat, semblait avoir givrÈ ‡ mÍme la verriËre quíelle boursouflait de son trouble grÈsil comme une vitre ‡ laquelle il serait restÈ des flocons, mais des flocons ÈclairÈs par quelque aurore (par la mÍme sans doute qui empourprait le rÈtable de líautel de tons si frais quíils semblaient plutÙt posÈs l‡ momentanÈment par une lueur du dehors prÍte ‡ síÈvanouir que par des couleurs attachÈes ‡ jamais ‡ la pierre); et tous Ètaient si anciens quíon voyait Á‡ et l‡ leur vieillesse argentÈe Ètinceler de la poussiËre des siËcles et monter brillante et usÈe jusquí‡ la corde la trame de leur douce tapisserie de verre. Il y en avait un qui Ètait un haut compartiment divisÈ en une centaine de petits vitraux rectangulaires o˘ dominait le bleu, comme un grand jeu de cartes pareil ‡ ceux qui devaient distraire le roi Charles VI; mais soit quíun rayon e˚t brillÈ, soit que mon regard en bougeant e˚t promenÈ ‡ travers la verriËre tour ‡ tour Èteinte et rallumÈe, un mouvant et prÈcieux incendie, líinstant díaprËs elle avait pris líÈclat changeant díune traÓne de paon, puis elle tremblait et ondulait en une pluie flamboyante et fantastique qui dÈgouttait du haut de la vo˚te sombre et rocheuse, le long des parois humides, comme si cíÈtait dans la nef de quelque grotte irisÈe de sinueux stalactites que je suivais mes parents, qui portaient leur paroissien; un instant aprËs les petits vitraux en losange avaient pris la transparence profonde, líinfrangible duretÈ de saphirs qui eussent ÈtÈ juxtaposÈs sur quelque immense pectoral, mais derriËre lesquels on sentait, plus aimÈ que toutes ces richesses, un sourire momentanÈ de soleil; il Ètait aussi reconnaissable dans le flot bleu et doux dont il baignait les pierreries que sur le pavÈ de la place ou la paille du marchÈ; et, mÍme ‡ nos premiers dimanches quand nous Ètions arrivÈs avant P‚ques, il me consolait que la terre f˚t encore nue et noire, en faisant Èpanouir, comme en un printemps historique et qui datait des successeurs de saint Louis, ce tapis Èblouissant et dorÈ de myosotis en verre.

Deux tapisseries de haute lice reprÈsentaient le couronnement díEsther (le tradition voulait quíon e˚t donnÈ ‡ AssuÈrus les traits díun roi de France et ‡ Esther ceux díune dame de Guermantes dont il Ètait amoureux) auxquelles leurs couleurs, en fondant, avaient ajoutÈ une expression, un relief, un Èclairage: un peu de rose flottait aux lËvres díEsther au del‡ du dessin de leur contour, le jaune de sa robe síÈtalait si onctueusement, si grassement, quíelle en prenait une sorte de consistance et síenlevait vivement sur líatmosphËre refoulÈe; et la verdure des arbres restÈe vive dans les parties basses du panneau de soie et de laine, mais ayant ´passȪ dans le haut, faisait se dÈtacher en plus p‚le, au-dessus des troncs foncÈs, les hautes branches jaunissantes, dorÈes et comme ‡ demi effacÈes par la brusque et oblique illumination díun soleil invisible. Tout cela et plus encore les objets prÈcieux venus ‡ líÈglise de personnages qui Ètaient pour moi presque des personnages de lÈgende (la croix díor travaillÈe disait-on par saint …loi et donnÈe par Dagobert, le tombeau des fils de Louis le Germanique, en porphyre et en cuivre ÈmaillÈ) ‡ cause de quoi je míavanÁais dans líÈglise, quand nous gagnions nos chaises, comme dans une vallÈe visitÈe des fÈes, o˘ le paysan síÈmerveille de voir dans un rocher, dans un arbre, dans une mare, la trace palpable de leur passage surnaturel, tout cela faisait díelle pour moi quelque chose díentiËrement diffÈrent du reste de la ville: un Èdifice occupant, si líon peut dire, un espace ‡ quatre dimensionsóla quatriËme Ètant celle du Temps,ódÈployant ‡ travers les siËcles son vaisseau qui, de travÈe en travÈe, de chapelle en chapelle, semblait vaincre et franchir non pas seulement quelques mËtres, mais des Èpoques successives dío˘ il sortait victorieux; dÈrobant le rude et farouche XIe siËcle dans líÈpaisseur de ses murs, dío˘ il níapparaissait avec ses lourds cintres bouchÈs et aveuglÈs de grossiers moellons que par la profonde entaille que creusait prËs du porche líescalier du clocher, et, mÍme l‡, dissimulÈ par les gracieuses arcades gothiques qui se pressaient coquettement devant lui comme de plus grandes súurs, pour le cacher aux Ètrangers, se placent en souriant devant un jeune frËre rustre, grognon et mal vÍtu; Èlevant dans le ciel au-dessus de la Place, sa tour qui avait contemplÈ saint Louis et semblait le voir encore; et síenfonÁant avec sa crypte dans une nuit mÈrovingienne o˘, nous guidant ‡ t‚tons sous la vo˚te obscure et puissamment nervurÈe comme la membrane díune immense chauve-souris de pierre, ThÈodore et sa súur nous Èclairaient díune bougie le tombeau de la petite fille de Sigebert, sur lequel une profonde valve,ócomme la trace díun fossile,óavait ÈtÈ creusÈe, disait-on, ´par une lampe de cristal qui, le soir du meurtre de la princesse franque, síÈtait dÈtachÈe díelle-mÍme des chaÓnes díor o˘ elle Ètait suspendue ‡ la place de líactuelle abside, et, sans que le cristal se bris‚t, sans que la flamme síÈteignÓt, síÈtait enfoncÈe dans la pierre et líavait fait mollement cÈder sous elle.ª

Líabside de líÈglise de Combray, pwut-on vraiment en parler? Elle Ètait si grossiËre, si dÈnuÈe de beautÈ artistique et mÍme díÈlan religieux. Du dehors, comme le croisement des rues sur lequel elle donnait Ètait en contre-bas, sa grossiËre muraille síexhaussait díun soubassement en moellons nullement polis, hÈrissÈs de cailloux, et qui níavait rien de particuliËrement ecclÈsiastique, les verriËres semblaient percÈes ‡ une hauteur excessive, et le tout avait plus líair díun mur de prison que díÈglise. Et certes, plus tard, quand je me rappelais toutes les glorieuses absides que jíai vues, il ne me serait jamais venu ‡ la pensÈe de rapprocher díelles líabside de Combray. Seulement, un jour, au dÈtour díune petite rue provinciale, jíaperÁus, en face du croisement de trois ruelles, une muraille fruste et surÈlevÈe, avec des verriËres percÈes en haut et offrant le mÍme aspect asymÈtrique que líabside de Combray. Alors je ne me suis pas demandÈ comme ‡ Chartres ou ‡ Reims avec quelle puissance y Ètait exprimÈ le sentiment religieux, mais je me suis involontairement ÈcriÈ: ´Lí…glise!ª

LíÈglise! FamiliËre; mitoyenne, rue Saint-Hilaire, o˘ Ètait sa porte nord, de ses deux voisines, la pharmacie de M. Rapin et la maison de Mme Loiseau, quíelle touchait sans aucune sÈparation; simple citoyenne de Combray qui aurait pu avoir son numÈro dans la rue si les rues de Combray avaient eu des numÈros, et o˘ il semble que le facteur aurait d˚ síarrÍter le matin quand il faisait sa distribution, avant díentrer chez Mme Loiseau et en sortant de chez M. Rapin, il y avait pourtant entre elle et tout ce qui níÈtait pas elle une dÈmarcation que mon esprit nía jamais pu arriver ‡ franchir. Mme Loiseau avait beau avoir ‡ sa fenÍtre des fuchsias, qui prenaient la mauvaise habitude de laisser leurs branches courir toujours partout tÍte baissÈe, et dont les fleurs níavaient rien de plus pressÈ, quand elles Ètaient assez grandes, que díaller rafraÓchir leurs joues violettes et congestionnÈes contre la sombre faÁade de líÈglise, les fuchsias ne devenaient pas sacrÈs pour cela pour moi; entre les fleurs et la pierre noircie sur laquelle elles síappuyaient, si mes yeux ne percevaient pas díintervalle, mon esprit rÈservait un abÓme.

On reconnaissait le clocher de Saint-Hilaire de bien loin, inscrivant sa figure inoubliable ‡ líhorizon o˘ Combray níapparaissait pas encore; quand du train qui, la semaine de P‚ques, nous amenait de Paris, mon pËre líapercevait qui filait tour ‡ tour sur tous les sillons du ciel, faisant courir en tous sens son petit coq de fer, il nous disait: ´Allons, prenez les couvertures, on est arrivÈ.ª Et dans une des plus grandes promenades que nous faisions de Combray, il y avait un endroit o˘ la route resserrÈe dÈbouchait tout ‡ coup sur un immense plateau fermÈ ‡ líhorizon par des forÍts dÈchiquetÈes que dÈpassait seul la fine pointe du clocher de Saint-Hilaire, mais si mince, si rose, quíelle semblait seulement rayÈe sur le ciel par un ongle qui aurait voulu donner ‡ se paysage, ‡ ce tableau rien que de nature, cette petite marque díart, cette unique indication humaine. Quand on se rapprochait et quíon pouvait apercevoir le reste de la tour carrÈe et ‡ demi dÈtruite qui, moins haute, subsistait ‡ cÙtÈ de lui, on Ètait frappÈ surtout de ton rouge‚tre et sombre des pierres; et, par un matin brumeux díautomne, on aurait dit, síÈlevant au-dessus du violet orageux des vignobles, une ruine de pourpre presque de la couleur de la vigne vierge.

Souvent sur la place, quand nous rentrions, ma grandímËre me faisait arrÍter pour le regarder. Des fenÍtres de sa tour, placÈes deux par deux les unes au-dessus des autres, avec cette juste et originale proportion dans les distances qui ne donne pas de la beautÈ et de la dignitÈ quíaux visages humains, il l‚chait, laissait tomber ‡ intervalles rÈguliers des volÈes de corbeaux qui, pendant un moment, tournoyaient en criant, comme si les vieilles pierres qui les laissaient síÈbattre sans paraÓtre les voir, devenues tout díun coup inhabitables et dÈgageant un principe díagitation infinie, les avait frappÈs et repoussÈs. Puis, aprËs avoir rayÈ en tous sens le velours violet de líair du soir, brusquement calmÈs ils revenaient síabsorber dans la tour, de nÈfaste redevenue propice, quelques-uns posÈs Á‡ et l‡, ne semblant pas bouger, mais happant peut-Ítre quelque insecte, sur la pointe díun clocheton, comme une mouette arrÍtÈe avec líimmobilitÈ díun pÍcheur ‡ la crÍte díune vague. Sans trop savoir pourquoi, ma grandímËre trouvait au clocher de Saint-Hilaire cette absence de vulgaritÈ, de prÈtention, de mesquinerie, qui lui faisait aimer et croire riches díune influence bienfaisante, la nature, quand la main de líhomme ne líavait ps, comme faisait le jardinier de ma grandítante, rapetissÈe, et les úuvres de gÈnie. Et sans doute, toute partie de líÈglise quíon apercevait la distinguait de tout autre Èdifice par une sorte de pensÈe qui lui Ètait infuse, mais cíÈtait dans son clocher quíelle semblait prendre conscience díelle-mÍme, affirmer une existence individuelle et responsable. CíÈtait lui qui parlait pour elle. Je crois surtout que, confusÈment, ma grandímËre trouvait au clocher de Combray ce qui pour elle avait le plus de prix au monde, líair naturel et líair distinguÈ. Ignorante en architecture, elle disait: ´Mes enfants, moquez-vous de moi si vous voulez, il níest peut-Ítre pas beau dans les rËgles, mais sa vieille figure bizarre me plaÓt. Je suis s˚re que síil jouait du piano, il ne jouerait pas sec.ª Et en le regardant, en suivant des yeux la douce tension, líinclinaison fervente de ses pentes de pierre qui se rapprochaient en síÈlevant comme des mains jointes qui prient, elle síunissait si bien ‡ líeffusion de la flËche, que son regard semblait síÈlancer avec elle; et en mÍme temps elle souriait amicalement aux vieilles pierres usÈes dont le couchant níÈclairait plus que le faÓte et qui, ‡ partir du moment o˘ elles entraient dans cette zone ensoleillÈe, adoucies par la lumiËre, paraissaient tout díun coup montÈes bien plus haut, lointaines, comme un chant repris ´en voix de tÍteª une octave au-dessus.

CíÈtait le clocher de Saint-Hilaire qui donnait ‡ toutes les occupations, ‡ toutes les heures, ‡ tous les points de vue de la ville, leur figure, leur couronnement, leur consÈcration. De ma chambre, je ne pouvais apercevoir que sa base qui avait ÈtÈ recouverte díardoises; mais quand, le dimanche, je les voyais, par une chaude matinÈe díÈtÈ, flamboyer comme un soleil noir, je me disais: ´Mon-Dieu! neuf heures! il faut se prÈparer pour aller ‡ la grandímesse si je veux avoir le temps díaller embrasser tante LÈonie avantª, et je savais exactement la couleur quíavait le soleil sur la place, la chaleur et la poussiËre du marchÈ, líombre que faisait le store du magasin o˘ maman entrerait peut-Ítre avant la messe dans une odeur de toile Ècrue, faire emplette de quelque mouchoir que lui ferait montrer, en cambrant la taille, le patron qui, tout en se prÈparant ‡ fermer, venait díaller dans líarriËre-boutique passer sa veste du dimanche et se savonner les mains quíil avait líhabitude, toutes les cinq minutes, mÍme dans les circonstances les plus mÈlancoliques, de frotter líune contre líautre díun air díentreprise, de partie fine et de rÈussite.

Quand aprËs la messe, on entrait dire ‡ ThÈodore díapporter une brioche plus grosse que díhabitude parce que nos cousins avaient profitÈ du beau temps pour venir de Thiberzy dÈjeuner avec nous, on avait devant soi le clocher qui, dorÈ et cuit lui-mÍme comme une plus grande brioche bÈnie, avec des Ècailles et des Ègouttements gommeux de soleil, piquait sa pointe aiguÎ dans le ciel bleu. Et le soir, quand je rentrais de promenade et pensais au moment o˘ il faudrait tout ‡ líheure dire bonsoir ‡ ma mËre et ne plus la voir, il Ètait au contraire si doux, dans la journÈe finissante, quíil avait líair díÍtre posÈ et enfoncÈ comme un coussin de velours brun sur le ciel p‚li qui avait cÈdÈ sous sa pression, síÈtait creusÈ lÈgËrement pour lui faire sa place et refluait sur ses bords; et les cris des oiseaux qui tournaient autour de lui semblaient accroÓtre son silence, Èlancer encore sa flËche et lui donner quelque chose díineffable.

MÍme dans les courses quíon avait ‡ faire derriËre líÈglise, l‡ o˘ on ne la voyait pas, tout semblait ordonnÈ par rapport au clocher surgi ici ou l‡ entre les maisons, peut-Ítre plus Èmouvant encore quand il apparaissait ainsi sans líÈglise. Et certes, il y en a bien díautres qui sont plus beaux vus de cette faÁon, et jíai dans mon souvenir des vignettes de clochers dÈpassant les toits, qui ont un autre caractËre díart que celles que composaient les tristes rues de Combray. Je níoublierai jamais, dans une curieuse ville de Normandie voisine de Balbec, deux charmants hÙtels du XVIIIe siËcle, qui me sont ‡ beaucoup díÈgards chers et vÈnÈrables et entre lesquels, quand on la regarde du beau jardin qui descend des perrons vers la riviËre, la flËche gothique díune Èglise quíils cachent síÈlance, ayant líair de terminer, de surmonter leurs faÁades, mais díune matiËre si diffÈrente, si prÈcieuse, si annelÈe, si rose, si vernie, quíon voit bien quíelle níen fait pas plus partie que de deux beaux galets unis, entre lesquels elle est prise sur la plage, la flËche purpurine et crÈnelÈe de quelque coquillage fuselÈ en tourelle et glacÈ díÈmail. MÍme ‡ Paris, dans un des quartiers les plus laids de la ville, je sais un fenÍtre o˘ on voit aprËs un premier, un second et mÍme un troisiËme plan fait des toits amoncelÈs de plusieurs rues, une cloche violette, parfois rouge‚tre, parfois aussi, dans les plus nobles ´Èpreuvesª quíen tire líatmosphËre, díun noir dÈcantÈ de cendres, laquelle níest autre que le dÙme Saint-Augustin et qui donne ‡ cette vue de Paris le caractËre de certaines vues de Rome par Piranesi. Mais comme dans aucune de ces petites gravures, avec quelque go˚t que ma mÈmoire ait pu les exÈcuter elle ne put mettre ce que jíavais perdu depuis longtemps, le sentiment qui nous fait non pas considÈrer une chose comme un spectacle, mais y croire comme en un Ítre sans Èquivalent, aucune díelles ne tient sous sa dÈpendance toute une partie profonde de ma vie, comme fait le souvenir de ces aspects du clocher de Combray dans les rues qui sont derriËre líÈglise. Quíon le vÓt ‡ cinq heures, quand on allait chercher les lettres ‡ la poste, ‡ quelques maisons de soi, ‡ gauche, surÈlevant brusquement díune cime isolÈe la ligne de faÓte des toits; que si, au contraire, on voulait entrer demander des nouvelles de Mme Sazerat, on suivÓt des yeux cette ligne redevenue basse aprËs la descente de son autre versant en sachant quíil faudrait tourner ‡ la deuxiËme rue aprËs le clocher; soit quíencore, poussant plus loin, si on allait ‡ la gare, on le vÓt obliquement, montrant de profil des arÍtes et des surfaces nouvelles comme un solide surpris ‡ un moment inconnu de sa rÈvolution; ou que, des bords de la Vivonne, líabside musculeusement ramassÈe et remontÈe par la perspective sembl‚t jaillir de líeffort que le clocher faisait pour lancer sa flËche au cúur du ciel: cíÈtait toujours ‡ lui quíil fallait revenir, toujours lui qui dominait tout, sommant les maisons díun pinacle inattendu, levÈ avant moi comme le doigt de Dieu dont le corps e˚t ÈtÈ cachÈ dans la foule des humains sans que je le confondisse pour cela avec elle. Et aujourdíhui encore si, dans une grande ville de province ou dans un quartier de Paris que je connais mal, un passant qui mía ´mis dans mon cheminª me montre au loin, comme un point de repËre, tel beffroi díhÙpital, tel clocher de couvent levant la pointe de son bonnet ecclÈsiastique au coin díune rue que je dois prendre, pour peu que ma mÈmoire puisse obscurÈment lui trouver quelque trait de ressemblance avec la figure chËre et disparue, le passant, síil se retourne pour síassurer que je ne míÈgare pas, peut, ‡ son Ètonnement, míapercevoir qui, oublieux de la promenade entreprise ou de la course obligÈe, reste l‡, devant le clocher, pendant des heures, immobile, essayant de me souvenir, sentant au fond de moi des terres reconquises sur líoubli qui síassËchent et se reb‚tissent; et sans doute alors, et plus anxieusement que tout ‡ líheure quand je lui demandais de me renseigner, je cherche encore mon chemin, je tourne une rue…mais…cíest dans mon cúur…

En rentrant de la messe, nous rencontrions souvent M. Legrandin qui, retenu ‡ Paris par sa profession díingÈnieur, ne pouvait, en dehors des grandes vacances, venir ‡ sa propriÈtÈ de Combray que du samedi soir au lundi matin. CíÈtait un de ces hommes qui, en dehors díune carriËre scientifique o˘ ils ont díailleurs brillamment rÈussi, possËdent une culture toute diffÈrente, littÈraire, artistique, que leur spÈcialisation professionelle níutilise pas et dont profite leur conversation. Plus lettrÈs que bien des littÈrateurs (nous ne savions pas ‡ cette Èpoque que M. Legrandin e˚t une certaine rÈputation comme Ècrivain et nous f˚mes trËs ÈtonnÈs de voir quíun musicien cÈlËbre avait composÈ une mÈlodie sur des vers de lui), douÈs de plus de ´facilitȪ que bien des peintres, ils síimaginent que la vie quíils mËnent níest pas celle qui leur aurait convenu et apportent ‡ leurs occupations positives soit une insouciance mÍlÈe de fantaisie, soit une application soutenue et hautaine, mÈprisante, amËre et consciencieuse. Grand, avec une belle tournure, un visage pensif et fin aux longues moustaches blondes, au regard bleu et dÈsenchantÈ, díune politesse raffinÈe, causeur comme nous níen avions jamais entendu, il Ètait aux yeux de ma famille qui le citait toujours en exemple, le type de líhomme díÈlite, prenant la vie de la faÁon la plus noble et la plus dÈlicate. Ma grandímËre lui reprochait seulement de parler un peu trop bien, un peu trop comme un livre, de ne pas avoir dans son langage le naturel quíil y avait dans ses cravates lavalliËre toujours flottantes, dans son veston droit presque díÈcolier. Elle síÈtonnait aussi des tirades enflammÈes quíil entamait souvent contre líaristocratie, la vie mondaine, le snobisme, ´certainement le pÈchÈ auquel pense saint Paul quand il parle du pÈchÈ pour lequel il níy a pas de rÈmission.ª

Líambition mondaine Ètait un sentiment que ma grandímËre Ètait si incapable de ressentir et presque de comprendre quíil lui paraissait bien inutile de mettre tant díardeur ‡ la flÈtrir. De plus elle ne trouvait pas de trËs bon go˚t que M. Legrandin dont la súur Ètait mariÈe prËs de Balbec avec un gentilhomme bas-normand se livr‚t ‡ des attaques aussi violentes encore les nobles, allant jusquí‡ reprocher ‡ la RÈvolution de ne les avoir pas tous guillotinÈs.

óSalut, amis! nous disait-il en venant ‡ notre rencontre. Vous Ítes heureux díhabiter beaucoup ici; demain il faudra que je rentre ‡ Paris, dans ma niche.

ó´Oh! ajoutait-il, avec ce sourire doucement ironique et dÈÁu, un peu distrait, qui lui Ètait particulier, certes il y a dans ma maison toutes les choses inutiles. Il níy manque que le nÈcessaire, un grand morceau de ciel comme ici. T‚chez de garder toujours un morceau de ciel au-dessus de votre vie, petit garÁon, ajoutait-il en se tournant vers moi. Vous avez une jolie ‚me, díune qualitÈ rare, une nature díartiste, ne la laissez pas manquer de ce quíil lui faut.ª

Quand, ‡ notre retour, ma tante nous faisait demander si Mme Goupil Ètait arrivÈe en retard ‡ la messe, nous Ètions incapables de la renseigner. En revanche nous ajoutions ‡ son trouble en lui disant quíun peintre travaillait dans líÈglise ‡ copier le vitrail de Gilbert le Mauvais. FranÁoise, envoyÈe aussitÙt chez líÈpicier, Ètait revenue bredouille par la faute de líabsence de ThÈodore ‡ qui sa double profession de chantre ayant une part de líentretien de líÈglise, et de garÁon Èpicier donnait, avec des relations dans tous les mondes, un savoir universel.

ó´Ah! soupirait ma tante, je voudrais que ce soit dÈj‡ líheure díEulalie. Il níy a vraiment quíelle qui pourra me dire cela.ª

Eulalie Ètait une fille boiteuse, active et sourde qui síÈtait ´retirÈeª aprËs la mort de Mme de la Bretonnerie o˘ elle avait ÈtÈ en place depuis son enfance et qui avait pris ‡ cÙtÈ de líÈglise une chambre, dío˘ elle descendait tout le temps soit aux offices, soit, en dehors des offices, dire une petite priËre ou donner un coup de main ‡ ThÈodore; le reste du temps elle allait voir des personnes malades comme ma tante LÈonie ‡ qui elle racontait ce qui síÈtait passÈ ‡ la messe ou aux vÍpres. Elle ne dÈdaignait pas díajouter quelque casuel ‡ la petite rente que lui servait la famille de ses anciens maÓtres en allant de temps en temps visiter le linge du curÈ ou de quelque autre personnalitÈ marquante du monde clÈrical de Combray. Elle portait au-dessus díune mante de drap noir un petit bÈguin blanc, presque de religieuse, et une maladie de peau donnait ‡ une partie de ses joues et ‡ son nez recourbÈ, les tons rose vif de la balsamine. Ses visites Ètaient la grande distraction de ma tante LÈonie qui ne recevait plus guËre personne díautre, en dehors de M. le CurÈ. Ma tante avait peu ‡ peu ÈvincÈ tous les autres visiteurs parce quíils avaient le tort ‡ ses yeux de rentrer tous dans líune ou líautre des deux catÈgories de gens quíelle dÈtestait. Les uns, les pires et dont elle síÈtait dÈbarrassÈe les premiers, Ètaient ceux qui lui conseillaient de ne pas ´síÈcouterª et professaient, f˚t-ce nÈgativement et en ne la manifestant que par certains silences de dÈsapprobation ou par certains sourires de doute, la doctrine subversive quíune petite promenade au soleil et un bon bifteck saignant (quand elle gardait quatorze heures sur líestomac deux mÈchantes gorgÈes díeau de Vichy!) lui feraient plus de bien que son lit et ses mÈdecines. Líautre catÈgorie se composait des personnes qui avaient líair de croire quíelle Ètait plus gravement malade quíelle ne pensait, Ètait aussi gravement malade quíelle le disait. Aussi, ceux quíelle avait laissÈ monter aprËs quelques hÈsitations et sur les officieuses instances de FranÁoise et qui, au cours de leur visite, avaient montrÈ combien ils Ètaient indignes de la faveur quíon leur faisait en risquant timidement un: ´Ne croyez-vous pas que si vous vous secouiez un peu par un beau tempsª, ou qui, au contraire, quand elle leur avait dit: ´Je suis bien bas, bien bas, cíest la fin, mes pauvres amisª, lui avaient rÈpondu: ´Ah! quand on nía pas la santÈ! Mais vous pouvez durer encore comme Áaª, ceux-l‡, les uns comme les autres, Ètaient s˚rs de ne plus jamais Ítre reÁus. Et si FranÁoise síamusait de líair ÈpouvantÈ de ma tante quand de son lit elle avait aperÁu dans la rue du Saint-Esprit une de ces personnes qui avait líair de venir chez elle ou quand elle avait entendu un coup de sonnette, elle riait encore bien plus, et comme díun bon tour, des ruses toujours victorieuses de ma tante pour arriver ‡ les faire congÈdier et de leur mine dÈconfite en síen retournant sans líavoir vue, et, au fond admirait sa maÓtresse quíelle jugeait supÈrieure ‡ tous ces gens puisqueíelle ne voulait pas les recevoir. En somme, ma tante exigeait ‡ la fois quíon líapprouv‚t dans son rÈgime, quíon la plaignÓt pour ses souffrances et quíon la rassur‚t sur son avenir.

Cíest ‡ quoi Eulalie excellait. Ma tante pouvait lui dire vingt fois en une minute: ´Cíest la fin, ma pauvre Eulalieª, vingt fois Eulalie rÈpondait: ´Connaissant votre maladie comme vous la connaissez, madame Octave, vous irez ‡ cent ans, comme me disait hier encore Mme Sazerin.ª (Une des plus fermes croyances díEulalie et que le nombre imposant des dÈmentis apportÈs par líexpÈrience níavait pas suffi ‡ entamer, Ètait que Mme Sazerat síappelait Mme Sazerin.)

óJe ne demande pas ‡ aller ‡ cent ans, rÈpondait ma tante qui prÈfÈrait ne pas voir assigner ‡ ses jours un terme prÈcis.

Et comme Eulalie savait avec cela comme personne distraire ma tante sans la fatiguer, ses visites qui avaient lieu rÈguliËrement tous les dimanches sauf empÍchement inopinÈ, Ètaient pour ma tante un plaisir dont la perspective líentretenait ces jours-l‡ dans un Ètat agrÈable díabord, mais bien vite douloureux comme une faim excessive, pour peu quíEulalie f˚t en retard. Trop prolongÈe, cette voluptÈ díattendre Eulalie tournait en supplice, ma tante ne cessait de regarder líheure, b‚illait, se sentait des faiblesses. Le coup de sonnette díEulalie, síil arrivait tout ‡ la fin de la journÈe, quand elle ne líespÈrait plus, la faisait presque se trouver mal. En rÈalitÈ, le dimanche, elle ne pensait quí‡ cette visite et sitÙt le dÈjeuner fini, FranÁoise avait h‚te que nous quittions la salle ‡ manger pour quíelle p˚t monter ´occuperª ma tante. Mais (surtout ‡ partir du moment o˘ les beaux jours síinstallaient ‡ Combray) il y avait bien longtemps que líheure altiËre de midi, descendue de la tour de Saint-Hilaire quíelle armoriait des douze fleurons momentanÈs de sa couronne sonore avait retenti autour de notre table, auprËs du pain bÈnit venu lui aussi familiËrement en sortant de líÈglise, quand nous Ètions encore assis devant les assiettes des Mille et une Nuits, appesantis par la chaleur et surtout par le repas. Car, au fond permanent díúufs, de cÙtelettes, de pommes de terre, de confitures, de biscuits, quíelle ne nous annonÁait mÍme plus, FranÁoise ajoutaitóselon les travaux des champs et des vergers, le fruit de la marÈe, les hasards du commerce, les politesses des voisins et son propre gÈnie, et si bien que notre menu, comme ces quatre-feuilles quíon sculptait au XIIIe siËcle au portail des cathÈdrales, reflÈtait un peu le rythme des saisons et les Èpisodes de la vieó: une barbue parce que la marchande lui en avait garanti la fraÓcheur, une dinde parce quíelle en avait vu une belle au marchÈ de Roussainville-le-Pin, des cardons ‡ la moelle parce quíelle ne nous en avait pas encore fait de cette maniËre-l‡, un gigot rÙti parce que le grand air creuse et quíil avait bien le temps de descendre díici sept heures, des Èpinards pour changer, des abricots parce que cíÈtait encore une raretÈ, des groseilles parce que dans quinze jours il níy en aurait plus, des framboises que M. Swann avait apportÈes exprËs, des cerises, les premiËres qui vinssent du cerisier du jardin aprËs deux ans quíil níen donnait plus, du fromage ‡ la crËme que jíaimais bien autrefois, un g‚teau aux amandes parce queíelle líavait commandÈ la veille, une brioche parce que cíÈtait notre tour de líoffrir. Quand tout cela Ètait fini, composÈe expressÈment pour nous, mais dÈdiÈe plus spÈcialement ‡ mon pËre qui Ètait amateur, une crËme au chocolat, inspiration, attention personnelle de FranÁoise, nous Ètait offerte, fugitive et lÈgËre comme une úuvre de circonstance o˘ elle avait mis tout son talent. Celui qui e˚t refusÈ díen go˚ter en disant: ´Jíai fini, je níai plus faimª, se serait immÈdiatement ravalÈ au rang de ces goujats qui, mÍme dans le prÈsent quíun artiste leur fait díune de ses úuvres, regardent au poids et ‡ la matiËre alors que níy valent que líintention et la signature. MÍme en laisser une seule goutte dans le plat e˚t tÈmoignÈ de la mÍme impolitesse que se lever avant la fin du morceau au nez du compositeur.

Enfin ma mËre me disait: ´Voyons, ne reste pas ici indÈfiniment, monte dans ta chambre si tu as trop chaud dehors, mais va díabord prendre líair un instant pour ne pas lier en sortant de table.ª Jíallais míasseoir prËs de la pompe et de son auge, souvent ornÈe, comme un fond gothique, díune salamandre, qui sculptait sur la pierre fruste le relief mobile de son corps allÈgorique et fuselÈ, sur le banc sans dossier ombragÈ díun lilas, dans ce petit coin du jardin qui síouvrait par une porte de service sur la rue du Saint-Esprit et de la terre peu soignÈe duquel síÈlevait par deux degrÈs, en saillie de la maison, et comme une construction indÈpendante, líarriËre-cuisine. On apercevait son dallage rouge et luisant comme du porphyre. Elle avait moins líair de líantre de FranÁoise que díun petit temple ‡ VÈnus. Elle regorgeait des offrandes du crÈmier, du fruitier, de la marchande de lÈgumes, venus parfois de hameaux assez lointains pour lui dÈdier les prÈmices de leurs champs. Et son faÓte Ètait toujours couronnÈ du rcououlement díune colombe.

Autrefois, je ne míattardais pas dans le bois consacrÈ qui líentourait, car, avant de monter lire, jíentrais dans le petit cabinet de repos que mon oncle Adolphe, un frËre de mon grand-pËre, ancien militaire qui avait pris sa retraite comme commandant, occupait au rez-de-chaussÈe, et qui, mÍme quand les fenÍtres ouvertes laissaient entrer la chaleur, sinon les rayons du soleil qui atteignaient rarement jusque-l‡, dÈgageait inÈpuisablement cette odeur obscure et fraÓche, ‡ la fois forestiËre et ancien rÈgime, qui fait rÍver longuement les narines, quand on pÈnËtre dans certains pavillons de chasse abandonnÈs. Mais depuis nombre díannÈes je níentrais plus dans le cabinet de mon oncle Adolphe, ce dernier ne venant plus ‡ Combray ‡ cause díune brouille qui Ètait survenue entre lui et ma famille, par ma faute, dans les circonstances suivantes:

Une ou deux fois par mois, ‡ Paris, on míenvoyait lui faire une visite, comme il finissait de dÈjeuner, en simple vareuse, servi par son domestique en veste de travail de coutil rayÈ violet et blanc. Il se plaignait en ronchonnant que je níÈtais pas venu depuis longtemps, quíon líabandonnait; il míoffrait un massepain ou une mandarine, nous traversions un salon dans lequel on ne síarrÍtait jamais, o˘ on ne faisait jamais de feu, dont les murs Ètaient ornÈs de moulures doreÈs, les plafonds peints díun bleu qui prÈtendait imiter le ciel et les meubles capitonnÈs en satin comme chez mes grands-parents, mais jaune; puis nous passions dans ce quíil appelait son cabinet de ´travailª aux murs duquel Ètaient accrochÈes de ces gravures reprÈsentant sur fond noir une dÈesse charnue et rose conduisant un char, montÈe sur un globe, ou une Ètoile au front, quíon aimait sous le second Empire parce quíon leur trouvait un air pompÈien, puis quíon dÈtesta, et quíon recommence ‡ aimer pour une seul et mÍme raison, malgrÈ les autres quíon donne et qui est quíelles ont líair second Empire. Et je restais avec mon oncle jusquí‡ ce que son valet de chambre vÓnt lui demander, de la part du cocher, pour quelle heure celui-ci devait atteler. Mon oncle se plongeait alors dans une mÈditation quíaurait craint de troubler díun seul mouvement son valet de chambre ÈmerveillÈ, et dont il attendait avec curiositÈ le rÈsultat, toujours identique. Enfin, aprËs une hÈsitation suprÍme, mon oncle prononÁait infailliblement ces mots: ´Deux heures et quartª, que le valet de chambre rÈpÈtait avec Ètonnement, mais sans discuter: ´Deux heures et quart? bien…je vais le dire…ª

A cette Èpoque jíavais líamour du thÈ‚tre, amour platonique, car mes parents ne míavaient encore jamais permis díy aller, et je me reprÈsentais díune faÁon si peu exacte les plaisirs quíon y go˚tait que je níÈtais pas ÈloignÈ de croire que chaque spectateur regardait comme dans un stÈrÈoscope un dÈcor qui níÈtait que pour lui, quoique semblable au millier díautres que regardait, chacun pour soi, le reste des spectateurs.

Tous les matins je courais jusquí‡ la colonne Moriss pour voir les spectacles quíelle annonÁait. Rien níÈtait plus dÈsintÈressÈ et plus heureux que les rÍves offerts ‡ mon imagination par chaque piËce annoncÈe et qui Ètaient conditionnÈs ‡ la fois par les images insÈparables des mots qui en composaient le titre et aussi de la couleur des affiches encore humides et boursouflÈes de colle sur lesquelles il se dÈtachait. Si ce níest une de ces úuvres Ètranges comme le Testament de CÈsar Girodot et ådipe-Roi lesquelles síinscrivaient, non sur líaffiche verte de líOpÈra-Comique, mais sur líaffiche lie de vin de la ComÈdie-FranÁaise, rien ne me paraissait plus diffÈrent de líaigrette Ètincelante et blanche des Diamants de la Couronne que le satin lisse et mystÈrieux du Domino Noir, et, mes parents míayant dit que quand jíirais pour la premiËre fois au thÈ‚tre jíaurais ‡ choisir entre ces deux piËces, cherchant ‡ approfondir successivement le titre de líune et le titre de líautre, puisque cíÈtait tout ce que je connaissais díelles, pour t‚cher de saisir en chacun le plaisir quíil me promettait et de le comparer ‡ celui que recÈlait líautre, jíarrivais ‡ me reprÈsenter avec tant de force, díune part une piËce Èblouissante et fiËre, de líautre une piËce douce et veloutÈe, que jíÈtais aussi incapable de dÈcider laquelle aurait ma prÈfÈrence, que si, pour le dessert, on míavait donnÈ ‡ opter encore du riz ‡ líImpÈratrice et de la crËme au chocolat.

Toutes mes conversations avec mes camarades portaient sur ces acteurs dont líart, bien quíil me f˚t encore inconnu, Ètait la premiËre forme, entre toutes celles quíil revÍt, sous laquelle se laissait pressentir par moi, líArt. Entre la maniËre que líun ou líautre avait de dÈbiter, de nuancer une tirade, les diffÈrences les plus minimes me semblaient avoir une importance incalculable. Et, díaprËs ce que líon míavait dit díeux, je les classais par ordre de talent, dans des listes que je me rÈcitais toute la journÈe: et qui avaient fini par durcir dans mon cerveau et par le gÍner de leur inamovibilitÈ.

Plus tard, quand je fus au collËge, chaque fois que pendant les classes, je correspondais, aussitÙt que le professeur avait la tÍte tournÈe, avec un nouvel ami, ma premiËre question Ètait toujours pour lui demander síil Ètait dÈj‡ allÈ au thÈ‚tre et síil trouvait que le plus grand acteur Ètait bien Got, le second Delaunay, etc. Et si, ‡ son avis, Febvre ne venait quíaprËs Thiron, ou Delaunay quíaprËs Coquelin, la soudaine motilitÈ que Coquelin, perdant la rigiditÈ de la pierre, contractait dans mon esprit pour y passer au deuxiËme rang, et líagilitÈ miraculeuse, la fÈconde animation dont se voyait douÈ Delaunay pour reculer au quatriËme, rendait la sensation du fleurissement et de la vie ‡ mon cerveau assoupli et fertilisÈ.

Mais si les acteurs me prÈoccupaient ainsi, si la vue de Maubant sortant un aprËs-midi du ThÈ‚tre-FranÁais míavait causÈ le saisissement et les souffrances de líamour, combien le nom díune Ètoile flamboyant ‡ la porte díun thÈ‚tre, combien, ‡ la glace díun coupÈ qui passait dans la rue avec ses chevaux fleuris de roses au frontail, la vue du visage díune femme que je pensais Ítre peut-Ítre une actrice, laissait en moi un trouble plus prolongÈ, un effort impuissant et douloureux pour me reprÈsenter sa vie! Je classais par ordre de talent les plus illustres: Sarah Bernhardt, la Berma, Bartet, Madeleine Brohan, Jeanne Samary, mais toutes míintÈressaient. Or mon oncle en connaissait beaucoup, et aussi des cocottes que je ne distinguais pas nettement des actrices. Il les recevait chez lui. Et si nous níallions le voir quí‡ certains jours cíest que, les autres jours, venaient des femmes avec lesquelles sa famille níaurait pas pu se rencontrer, du moins ‡ son avis ‡ elle, car, pour mon oncle, au contraire, sa trop grande facilitÈ ‡ faire ‡ de jolies veuves qui níavaient peut-Ítre jamais ÈtÈ mariÈes, ‡ des comtesses de nom ronflant, qui níÈtait sans doute quíun nom de guerre, la politesse de les prÈsenter ‡ ma grandímËre ou mÍme ‡ leur donner des bijoux de famille, líavait dÈj‡ brouillÈ plus díune fois avec mon grand-pËre. Souvent, ‡ un nom díactrice qui venait dans la conversation, jíentendais mon pËre dire ‡ ma mËre, en souriant: ´Une amie de ton oncleª; et je pensais que le stage que peut-Ítre pendant des annÈes des hommes importants faisaient inutilement ‡ la porte de telle femme qui ne rÈpondait pas ‡ leurs lettres et les faisait chasser par le concierge de son hÙtel, mon oncle aurait pu en dispenser un gamin comme moi en le prÈsentant chez lui ‡ líactrice, inapprochable ‡ tant díautres, qui Ètait pour lui une intime amie.

Aussi,ósous le prÈtexte quíune leÁon qui avait ÈtÈ dÈplacÈe tombait maintenant si mal quíelle míavait empÍchÈ plusieurs fois et míempÍcherait encore de voir mon oncleóun jour, autre que celui qui Ètait rÈservÈ aux visites que nous lui faisions, profitant de ce que mes parents avaient dÈjeunÈ de bonne heure, je sortis et au lieu díaller regarder la colonne díaffiches, pour quoi on me laissait aller seul, je courus jusquí‡ lui. Je remarquai devant sa porte une voiture attelÈe de deux chevaux qui avaient aux úillËres un úillet rouge comme avait le cocher ‡ sa boutonniËre. De líescalier jíentendis un rire et une voix de femme, et dËs que jíeus sonnÈ, un silence, puis le bruit de portes quíon fermait. Le valet de chambre vint ouvrir, et en me voyant parut embarrassÈ, me dit que mon oncle Ètait trËs occupÈ, ne pourrait sans doute pas me recevoir et tandis quíil allait pourtant le prÈvenir la mÍme voix que jíavais entendue disait: ´Oh, si! laisse-le entrer; rien quíune minute, cela míamuserait tant. Sur la photographie qui est sur ton bureau, il ressemble tant ‡ sa maman, ta niËce, dont la photographie est ‡ cÙtÈ de la sienne, níest-ce pas? Je voudrais le voir rien quíun instant, ce gosse.ª

Jíentendis mon oncle grommeler, se f‚cher; finalement le valet de chambre me fit entrer.

Sur la table, il y avait la mÍme assiette de massepains que díhabitude; mon oncle avait sa vareuse de tous les jours, mais en face de lui, en robe de soie rose avec un grand collier de perles au cou, Ètait assise une jeune femme qui achevait de manger une mandarine. Líincertitude o˘ jíÈtais síil fallait dire madame ou mademoiselle me fit rougir et níosant pas trop tourner les yeux de son cÙtÈ de peur díavoir ‡ lui parler, jíallai embrasser mon oncle. Elle me regardait en souriant, mon oncle lui dit: ´Mon neveuª, sans lui dire mon nom, ni me dire le sien, sans doute parce que, depuis les difficultÈs quíil avait eues avec mon grand-pËre, il t‚chait autant que possible díÈviter tout trait díunion entre sa famille et ce genre de relations.

ó´Comme il ressemble ‡ sa mËre,ª dit-elle.

ó´Mais vous níavez jamais vu ma niËce quíen photographie, dit vivement mon oncle díun ton bourru.ª

ó´Je vous demande pardon, mon cher ami, je líai croisÈe dans líescalier líannÈe derniËre quand vous avez ÈtÈ si malade. Il est vrai que je ne líai vue que le temps díun Èclair et que votre escalier est bien noir, mais cela mía suffi pour líadmirer. Ce petit jeune homme a ses beaux yeux et aussi Áa, dit-elle, en traÁant avec son doigt une ligne sur le bas de son front. Est-ce que madame votre niËce porte le mÍme nom que vous, ami? demanda-t-elle ‡ mon oncle.ª

ó´Il ressemble surtout ‡ son pËre, grogna mon oncle qui ne se souciait pas plus de faire des prÈsentations ‡ distance en disant le nom de maman que díen faire de prËs. Cíest tout ‡ fait son pËre et aussi ma pauvre mËre.ª

ó´Je ne connais pas son pËre, dit la dame en rose avec une lÈgËre inclinaison de la tÍte, et je níai jamais connu votre pauvre mËre, mon ami. Vous vous souvenez, cíest peu aprËs votre grand chagrin que nous nous sommes connus.ª

JíÈprouvais une petite dÈception, car cette jeune dame ne diffÈrait pas des autres jolies femmes que jíavais vues quelquefois dans ma famille notamment de la fille díun de nos cousins chez lequel jíallais tous les ans le premier janvier. Mieux habillÈe seulement, líamie de mon oncle avait le mÍme regard vif et bon, elle avait líair aussi franc et aimant. Je ne lui trouvais rien de líaspect thÈ‚tral que jíadmirais dans les photographies díactrices, ni de líexpression diabolique qui e˚t ÈtÈ en rapport avec la vie quíelle devait mener. Jíavais peine ‡ croire que ce f˚t une cocotte et surtout je níaurais pas cru que ce f˚t une cocotte chic si je níavais pas vu la voiture ‡ deux chevaux, la robe rose, le collier de perles, si je níavais pas su que mon oncle níen connaissait que de la plus haute volÈe. Mais je me demandais comment le millionnaire qui lui donnait sa voiture et son hÙtel et ses bijoux pouvait avoir du plaisir ‡ manger sa fortune pour une personne qui avait líair si simple et comme il faut. Et pourtant en pensant ‡ ce que devait Ítre sa vie, líimmoralitÈ míen troublait peut-Ítre plus que si elle avait ÈtÈ concrÈtisÈe devant moi en une apparence spÈciale,ódíÍtre ainsi invisible comme le secret de quelque roman, de quelque scandale qui avait fait sortir de chez ses parents bourgeois et vouÈ ‡ tout le monde, qui avait fait Èpanouir en beautÈ et haussÈ jusquíau demi-monde et ‡ la notoriÈtÈ celle que ses jeux de physionomie, ses intonations de voix, pareils ‡ tant díautres que je connaissais dÈj‡, me faisaient malgrÈ moi considÈrer comme une jeune fille de bonne famille, qui níÈtait plus díaucune famille.

On Ètait passÈ dans le ´cabinet de travailª, et mon oncle, díun air un peu gÍnÈ par ma prÈsence, lui offrit des cigarettes.

ó´Non, dit-elle, cher, vous savez que je suis habituÈe ‡ celles que le grand-duc míenvoie. Je lui ai dit que vous en Ètiez jaloux.ª Et elle tira díun Ètui des cigarettes couvertes díinscriptions ÈtrangËres et dorÈes. ´Mais si, reprit-elle tout díun coup, je dois avoir rencontrÈ chez vous le pËre de ce jeune homme. Níest-ce pas votre neveu? Comment ai-je pu líoublier? Il a ÈtÈ tellement bon, tellement exquis pour moi, dit-elle díun air modeste et sensible.ª Mais en pensant ‡ ce quíavait pu Ítre líaccueil rude quíelle disait avoir trouvÈ exquis, de mon pËre, moi qui connaissais sa rÈserve et sa froideur, jíÈtais gÍnÈ, comme par une indÈlicatesse quíil aurait commise, de cette inÈgalitÈ entre la reconnaissance excessive qui lui Ètait accordÈe et son amabilitÈ insuffisante. Il mía semblÈ plus tard que cíÈtait un des cÙtÈs touchants du rÙle de ces femmes oisives et studieuses quíelles consacrent leur gÈnÈrositÈ, leur talent, un rÍve disponible de beautÈ sentimentaleócar, comme les artistes, elles ne le rÈalisent pas, ne le font pas entrer dans les cadres de líexistence commune,óet un or qui leur co˚te peu, ‡ enrichir díun sertissage prÈcieux et fin la vie fruste et mal dÈgrossie des hommes. Comme celle-ci, dans le fumoir o˘ mon oncle Ètait en vareuse pour la recevoir, rÈpandait son corps si doux, sa robe de soie rose, ses perles, líÈlÈgance qui Èmane de líamitiÈ díun grand-duc, de mÍme elle avait pris quelque propos insignifiant de mon pËre, elle líavait travaillÈ avec dÈlicatesse, lui avait donnÈ un tour, une appellation prÈcieuse et y ench‚ssant un de ses regards díune si belle eau, nuancÈ díhumilitÈ et de gratitude, elle le rendait changÈ en un bijou artiste, en quelque chose de ´tout ‡ fait exquisª.

ó´Allons, voyons, il est líheure que tu tíen aillesª, me dit mon oncle.

Je me levai, jíavais une envie irrÈsistible de baiser la main de la dame en rose, mais il me semblait que cíe˚t ÈtÈ quelque chose díaudacieux comme un enlËvement. Mon cúur battait tandis que je me disais: ´Faut-il le faire, faut-il ne pas le faireª, puis je cessai de me demander ce quíil fallait faire pour pouvoir faire quelque chose. Et díun geste aveugle et insensÈ, dÈpouillÈ de toutes les raisons que je trouvais il y avait un moment en sa faveur, je portai ‡ mes lËvres la main quíelle me tendait.

ó´Comme il est gentil! il est dÈja galant, il a un petit úil pour les femmes: il tient de son oncle. Ce sera un parfait gentlemanª, ajouta-t-elle en serrant les dents pour donner ‡ la phrase un accent lÈgËrement britannique. ´Est-ce quíil ne pourrait pas venir une fois prendre a cup of tea, comme disent nos voisins les Anglais; il níaurait quí‡ míenvoyer un ´bleuª le matin.

Je ne savais pas ce que cíÈtait quíun ´bleuª. Je ne comprenais pas la moitiÈ des mots que disait la dame, mais la crainte que níy fut cachÈe quelque question ‡ laquelle il e˚t ÈtÈ impoli de ne pas rÈpondre, míempÍchait de cesser de les Ècouter avec attention, et jíen Èprouvais une grande fatigue.

ó´Mais non, cíest impossible, dit mon oncle, en haussant les Èpaules, il est trËs tenu, il travaille beaucoup. Il a tous les prix ‡ son cours, ajouta-t-il, ‡ voix basse pour que je níentende pas ce mensonge et que je níy contredise pas. Qui sait, ce sera peut-Ítre un petit Victor Hugo, une espËce de Vaulabelle, vous savez.ª

ó´Jíadore les artistes, rÈpondit la dame en rose, il níy a quíeux qui comprennent les femmes… Quíeux et les Ítres díÈlite comme vous. Excusez mon ignorance, ami. Qui est Vaulabelle? Est-ce les volumes dorÈs quíil y a dans la petite bibliothËque vitrÈe de votre boudoir? Vous savez que vous míavez promis de me les prÍter, jíen aurai grand soin.ª

Mon oncle qui dÈtestait prÍter ses livres ne rÈpondit rien et me conduisit jusquí‡ líantichambre. …perdu díamour pour la dame en rose, je couvris de baisers fous les joues pleines de tabac de mon vieil oncle, et tandis quíavec assez díembarras il me laissait entendre sans oser me le dire ouvertement quíil aimerait autant que je ne parlasse pas de cette visite ‡ mes parents, je lui disais, les larmes aux yeux, que le souvenir de sa bontÈ Ètait en moi si fort que je trouverais bien un jour le moyen de lui tÈmoigner ma reconnaissance. Il Ètait si fort en effet que deux heures plus tard, aprËs quelques phrases mystÈrieuses et qui ne me parurent pas donner ‡ mes parents une idÈe assez nette de la nouvelle importance dont jíÈtais douÈ, je trouvai plus explicite de leur raconter dans les moindres dÈtails la visite que je venais de faire. Je ne croyais pas ainsi causer díennuis ‡ mon oncle. Comment líaurais-je cru, puisque je ne le dÈsirais pas. Et je ne pouvais supposer que mes parents trouveraient du mal dans une visite o˘ je níen trouvais pas. Níarrive-t-il pas tous les jours quíun ami nous demande de ne pas manquer de líexcuser auprËs díune femme ‡ qui il a ÈtÈ empÍchÈ díÈcrire, et que nous nÈgligions de le faire jugeant que cette personne ne peut pas attacher díimportance ‡ un silence qui níen a pas pour nous? Je míimaginais, comme tout le monde, que le cerveau des autres Ètait un rÈceptacle inerte et docile, sans pouvoir de rÈaction spÈcifique sur ce quíon y introduisait; et je ne doutais pas quíen dÈposant dans celui de mes parents la nouvelle de la connaissance que mon oncle míavait fait faire, je ne leur transmisse en mÍme temps comme je le souhaitais, le jugement bienveillant que je portais sur cette prÈsentation. Mes parents malheureusement síen remirent ‡ des principes entiËrement diffÈrents de ceux que je leur suggÈrais díadopter, quand ils voulurent apprÈcier líaction de mon oncle. Mon pËre et mon grand-pËre eurent avec lui des explications violentes; jíen fus indirectement informÈ. Quelques jours aprËs, croisant dehors mon oncle qui passait en voiture dÈcouverte, je ressentis la douleur, la reconnaissance, le remords que jíaurais voulu lui exprimer. A cÙtÈ de leur immensitÈ, je trouvai quíun coup de chapeau serait mesquin et pourrait faire supposer ‡ mon oncle que je ne me croyais pas tenu envers lui ‡ plus quí‡ une banale politesse. Je rÈsolus de míabstenir de ce geste insuffisant et je dÈtournai la tÍte. Mon oncle pensa que je suivais en cela les ordres de mes parents, il ne le leur pardonna pas, et il est mort bien des annÈes aprËs sans quíaucun de nous líait jamais revu.

Aussi je níentrais plus dans le cabinet de repos maintenant fermÈ, de mon oncle Adolphe, et aprËs míÍtre attardÈ aux abords de líarriËre-cuisine, quand FranÁoise, apparaissant sur le parvis, me disait: ´Je vais laisser ma fille de cuisine servir le cafÈ et monter líeau chaude, il faut que je me sauve chez Mme Octaveª, je me dÈcidais ‡ rentrer et montais directement lire chez moi. La fille de cuisine Ètait une personne morale, une institution permanente ‡ qui des attributions invariables assuraient une sorte de continuitÈ et díidentitÈ, ‡ travers la succession des formes passagËres en lesquelles elle síincarnait: car nous níe˚mes jamais la mÍme deux ans de suite. LíannÈe o˘ nous mange‚mes tant díasperges, la fille de cuisine habituellement chargÈe de les ´plumerª Ètait une pauvre crÈature maladive, dans un Ètat de grossesse dÈj‡ assez avancÈ quand nous arriv‚mes ‡ P‚ques, et on síÈtonnait mÍme que FranÁoise lui laiss‚t faire tant de courses et de besogne, car elle commenÁait ‡ porter difficilement devant elle la mystÈrieuse corbeille, chaque jour plus remplie, dont on devinait sous ses amples sarraux la forme magnifique. Ceux-ci rappelaient les houppelandes qui revÍtent certaines des figures symboliques de Giotto dont M. Swann míavait donnÈ des photographies. Cíest lui-mÍme qui nous líavait fait remarquer et quand il nous demandait des nouvelles de la fille de cuisine, il nous disait: ´Comment va la CharitÈ de Giotto?ª Díailleurs elle-mÍme, la pauvre fille, engraissÈe par sa grossesse, jusquí‡ la figure, jusquíaux joues qui tombaient droites et carrÈes, ressemblait en effet assez ‡ ces vierges, fortes et hommasses, matrones plutÙt, dans lesquelles les vertus sont personnifiÈes ‡ líArena. Et je me rends compte maintenant que ces Vertus et ces Vices de Padoue lui ressemblaient encore díune autre maniËre. De mÍme que líimage de cette fille Ètait accrue par le symbole ajoutÈ quíelle portait devant son ventre, sans avoir líair díen comprendre le sens, sans que rien dans son visage en traduisÓt la beautÈ et líesprit, comme un simple et pesant fardeau, de mÍme cíest sans paraÓtre síen douter que la puissante mÈnagËre qui est reprÈsentÈe ‡ líArena au-dessous du nom ´Caritasª et dont la reproduction Ètait accrochÈe au mur de ma salle díÈtudes, ‡ Combray, incarne cette vertu, cíest sans quíaucune pensÈe de charitÈ semble avoir jamais pu Ítre exprimÈe par son visage Ènergique et vulgaire. Par une belle invention du peintre elle foule aux pieds les trÈsors de la terre, mais absolument comme si elle piÈtinait des raisins pour en extraire le jus ou plutÙt comme elle aurait montÈ sur des sacs pour se hausser; et elle tend ‡ Dieu son cúur enflammÈ, disons mieux, elle le lui ´passeª, comme une cuisiniËre passe un tire-bouchon par le soupirail de son sous-sol ‡ quelquíun qui le lui demande ‡ la fenÍtre du rez-de-chaussÈe. LíEnvie, elle, aurait eu davantage une certaine expression díenvie. Mais dans cette fresque-l‡ encore, le symbole tient tant de place et est reprÈsentÈ comme si rÈel, le serpent qui siffle aux lËvres de líEnvie est si gros, il lui remplit si complËtement sa bouche grande ouverte, que les muscles de sa figure sont distendus pour pouvoir le contenir, comme ceux díun enfant qui gonfle un ballon avec son souffle, et que líattention de líEnvieóet la nÙtre du mÍme coupótout entiËre concentrÈe sur líaction de ses lËvres, nía guËre de temps ‡ donner ‡ díenvieuses pensÈes.

MalgrÈ toute líadmiration que M. Swann professait pour ces figures de Giotto, je níeus longtemps aucun plaisir ‡ considÈrer dans notre salle díÈtudes, o˘ on avait accrochÈ les copies quíil míen avait rapportÈes, cette CharitÈ sans charitÈ, cette Envie qui avait líair díune planche illustrant seulement dans un livre de mÈdecine la compression de la glotte ou de la luette par une tumeur de la langue ou par líintroduction de líinstrument de líopÈrateur, une Justice, dont le visage gris‚tre et mesquinement rÈgulier Ètait celui-l‡ mÍme qui, ‡ Combray, caractÈrisait certaines jolies bourgeoises pieuses et sËches que je voyais ‡ la messe et dont plusieurs Ètaient enrÙlÈes díavance dans les milices de rÈserve de líInjustice. Mais plus tard jíai compris que líÈtrangetÈ saisissante, la beautÈ spÈciale de ces fresques tenait ‡ la grande place que le symbole y occupait, et que le fait quíil f˚t reprÈsentÈ non comme un symbole puisque la pensÈe symbolisÈe níÈtait pas exprimÈe, mais comme rÈel, comme effectivement subi ou matÈriellement maniÈ, donnait ‡ la signification de líúuvre quelque chose de plus littÈral et de plus prÈcis, ‡ son enseignement quelque chose de plus concret et de plus frappant. Chez la pauvre fille de cuisine, elle aussi, líattention níÈtait-elle pas sans cesse ramenÈe ‡ son ventre par le poids qui le tirait; et de mÍme encore, bien souvent la pensÈe des agonisants est tournÈe vers le cÙtÈ effectif, douloureux, obscur, viscÈral, vers cet envers de la mort qui est prÈcisÈment le cÙtÈ quíelle leur prÈsente, quíelle leur fait rudement sentir et qui ressemble beaucoup plus ‡ un fardeau qui les Ècrase, ‡ une difficultÈ de respirer, ‡ un besoin de boire, quí‡ ce que nous appelons líidÈe de la mort.

Il fallait que ces Vertus et ces Vices de Padoue eussent en eux bien de la rÈalitÈ puisquíils míapparaissaient comme aussi vivants que la servante enceinte, et quíelle-mÍme ne me semblait pas beaucoup moins allÈgorique. Et peut-Ítre cette non-participation (du moins apparente) de lí‚me díun Ítre ‡ la vertu qui agit par lui, a aussi en dehors de sa valeur esthÈtique une rÈalitÈ sinon psychologique, au moins, comme on dit, physiognomonique. Quand, plus tard, jíai eu líoccasion de rencontrer, au cours de ma vie, dans des couvents par exemple, des incarnations vraiment saintes de la charitÈ active, elles avaient gÈnÈralement un air allËgre, positif, indiffÈrent et brusque de chirurgien pressÈ, ce visage o˘ ne se lit aucune commisÈration, aucun attendrissement devant la souffrance humaine, aucune crainte de la heurter, et qui est le visage sans douceur, le visage antipathique et sublime de la vraie bontÈ.

Pendant que la fille de cuisine,ófaisant briller involontairement la supÈrioritÈ de FranÁoise, comme líErreur, par le contraste, rend plus Èclatant le triomphe de la VÈritÈóservait du cafÈ qui, selon maman níÈtait que de líeau chaude, et montait ensuite dans nos chambres de líeau chaude qui Ètait ‡ peine tiËde, je míÈtais Ètendu sur mon lit, un livre ‡ la main, dans ma chambre qui protÈgeait en tremblant sa fraÓcheur transparente et fragile contre le soleil de líaprËs-midi derriËre ses volets presque clos o˘ un reflet de jour avait pourtant trouvÈ moyen de faire passer ses ailes jaunes, et restait immobile entre le bois et le vitrage, dans un coin, comme un papillon posÈ. Il faisait ‡ peine assez clair pour lire, et la sensation de la splendeur de la lumiËre ne míÈtait donnÈe que par les coups frappÈs dans la rue de la Cure par Camus (averti par FranÁoise que ma tante ne ´reposait pasª et quíon pouvait faire du bruit) contre des caisses poussiÈreuses, mais qui, retentissant dans líatmosphËre sonore, spÈciale aux temps chauds, semblaient faire voler au loin des astres Ècarlates; et aussi par les mouches qui exÈcutaient devant moi, dans leur petit concert, comme la musique de chambre de líÈtÈ: elle ne líÈvoque pas ‡ la faÁon díun air de musique humaine, qui, entendu par hasard ‡ la belle saison, vous la rappelle ensuite; elle est unie ‡ líÈtÈ par un lien plus nÈcessaire: nÈe des beaux jours, ne renaissant quíavec eux, contenant un peu de leur essence, elle níen rÈveille pas seulement líimage dans notre mÈmoire, elle en certifie le retour, la prÈsence effective, ambiante, immÈdiatement accessible.

Cette obscure fraÓcheur de ma chambre Ètait au plein soleil de la rue, ce que líombre est au rayon, cíest-‡-dire aussi lumineuse que lui, et offrait ‡ mon imagination le spectacle total de líÈtÈ dont mes sens si jíavais ÈtÈ en promenade, níauraient pu jouir que par morceaux; et ainsi elle síaccordait bien ‡ mon repos qui (gr‚ce aux aventures racontÈes par mes livres et qui venaient líÈmouvoir) supportait pareil au repos díune main immobile au milieu díune eau courante, le choc et líanimation díun torrent díactivitÈ.

Mais ma grandímËre, mÍme si le temps trop chaud síÈtait g‚tÈ, si un orage ou seulement un grain Ètait survenu, venait me supplier de sortir. Et ne voulant pas renoncer ‡ ma lecture, jíallais du moins la continuer au jardin, sous le marronnier, dans une petite guÈrite en sparterie et en toile au fond de laquelle jíÈtais assis et me croyais cachÈ aux yeux des personnes qui pourraient venir faire visite ‡ mes parents.

Et ma pensÈe níÈtait-elle pas aussi comme une autre crËche au fond de laquelle je sentais que je restais enfoncÈ, mÍme pour regarder ce qui se passait au dehors? Quand je voyais un objet extÈrieur, la conscience que je le voyais restait entre moi et lui, le bordait díun mince liserÈ spirituel qui míempÍchait de jamais toucher directement sa matiËre; elle se volatilisait en quelque sorte avant que je prisse contact avec elle, comme un corps incandescent quíon approche díun objet mouillÈ ne touche pas son humiditÈ parce quíil se fait toujours prÈcÈder díune zone díÈvaporation. Dans líespËce díÈcran diaprÈ díÈtats diffÈrents que, tandis que je lisais, dÈployait simultanÈment ma conscience, et qui allaient des aspirations les plus profondÈment cachÈes en moi-mÍme jusquí‡ la vision tout extÈrieure de líhorizon que jíavais, au bout du jardin, sous les yeux, ce quíil y avait díabord en moi, de plus intime, la poignÈe sans cesse en mouvement qui gouvernait le reste, cíÈtait ma croyance en la richesse philosophique, en la beautÈ du livre que je lisais, et mon dÈsir de me les approprier, quel que f˚t ce livre. Car, mÍme si je líavais achetÈ ‡ Combray, en líapercevant devant líÈpicerie Borange, trop distante de la maison pour que FranÁoise p˚t síy fournir comme chez Camus, mais mieux achalandÈe comme papeterie et librairie, retenu par des ficelles dans la mosaÔque des brochures et des livraisons qui revÍtaient les deux vantaux de sa porte plus mystÈrieuse, plus semÈe de pensÈes quíune porte de cathÈdrale, cíest que je líavais reconnu pour míavoir ÈtÈ citÈ comme un ouvrage remarquable par le professeur ou le camarade qui me paraissait ‡ cette Èpoque dÈtenir le secret de la vÈritÈ et de la beautÈ ‡ demi pressenties, ‡ demi incomprÈhensibles, dont la connaissance Ètait le but vague mais permanent de ma pensÈe.

AprËs cette croyance centrale qui, pendant ma lecture, exÈcutait díincessants mouvements du dedans au dehors, vers la dÈcouverte de la vÈritÈ, venaient les Èmotions que me donnait líaction ‡ laquelle je prenais part, car ces aprËs-midi-l‡ Ètaient plus remplis díÈvÈnements dramatiques que ne líest souvent toute une vie. CíÈtait les ÈvÈnements qui survenaient dans le livre que je lisais; il est vrai que les personnages quíils affectaient níÈtaient pas ´RÈelsª, comme disait FranÁoise. Mais tous les sentiments que nous font Èprouver la joie ou líinfortune díun personnage rÈel ne se produisent en nous que par líintermÈdiaire díune image de cette joie ou de cette infortune; líingÈniositÈ du premier romancier consista ‡ comprendre que dans líappareil de nos Èmotions, líimage Ètant le seul ÈlÈment essentiel, la simplification qui consisterait ‡ supprimer purement et simplement les personnages rÈels serait un perfectionnement dÈcisif. Un Ítre rÈel, si profondÈment que nous sympathisions avec lui, pour une grande part est perÁu par nos sens, cíest-‡-dire nous reste opaque, offre un poids mort que notre sensibilitÈ ne peut soulever. Quíun malheur le frappe, ce níest quíen une petite partie de la notion totale que nous avons de lui, que nous pourrons en Ítre Èmus; bien plus, ce níest quíen une partie de la notion totale quíil a de soi quíil pourra líÍtre lui-mÍme. La trouvaille du romancier a ÈtÈ díavoir líidÈe de remplacer ces parties impÈnÈtrables ‡ lí‚me par une quantitÈ Ègale de parties immatÈrielles, cíest-‡-dire que notre ‚me peut síassimiler. Quíimporte dËs lors que les actions, les Èmotions de ces Ítres díun nouveau genre nous apparaissent comme vraies, puisque nous les avons faites nÙtres, puisque cíest en nous quíelles se produisent, quíelles tiennent sous leur dÈpendance, tandis que nous tournons fiÈvreusement les pages du livre, la rapiditÈ de notre respiration et líintensitÈ de notre regard. Et une fois que le romancier nous a mis dans cet Ètat, o˘ comme dans tous les Ètats purement intÈrieurs, toute Èmotion est dÈcuplÈe, o˘ son livre va nous troubler ‡ la faÁon díun rÍve mais díun rÍve plus clair que ceux que nous avons en dormant et dont le souvenir durera davantage, alors, voici quíil dÈchaÓne en nous pendant une heure tous les bonheurs et tous les malheurs possibles dont nous mettrions dans la vie des annÈes ‡ connaÓtre quelques-uns, et dont les plus intenses ne nous seraient jamais rÈvÈlÈs parce que la lenteur avec laquelle ils se produisent nous en Ùte la perception; (ainsi notre cúur change, dans la vie, et cíest la pire douleur; mais nous ne la connaissons que dans la lecture, en imagination: dans la rÈalitÈ il change, comme certains phÈnomËnes de la nature se produisent, assez lentement pour que, si nous pouvons constater successivement chacun de ses Ètats diffÈrents, en revanche la sensation mÍme du changement nous soit ÈpargnÈe).

DÈj‡ moins intÈrieur ‡ mon corps que cette vie des personnages, venait ensuite, ‡ demi projetÈ devant moi, le paysage o˘ se dÈroulait líaction et qui exerÁait sur ma pensÈe une bien plus grande influence que líautre, que celui que jíavais sous les yeux quand je les levais du livre. Cíest ainsi que pendant deux ÈtÈs, dans la chaleur du jardin de Combray, jíai eu, ‡ cause du livre que je lisais alors, la nostalgie díun pays montueux et fluviatile, o˘ je verrais beaucoup de scieries et o˘, au fond de líeau claire, des morceaux de bois pourrissaient sous des touffes de cresson: non loin montaient le long de murs bas, des grappes de fleurs violettes et rouge‚tres. Et comme le rÍve díune femme qui míaurait aimÈ Ètait toujours prÈsent ‡ ma pensÈe, ces ÈtÈs-l‡ ce rÍve fut imprÈgnÈ de la fraÓcheur des eaux courantes; et quelle que f˚t la femme que jíÈvoquais, des grappes de fleurs violettes et rouge‚tres síÈlevaient aussitÙt de chaque cÙtÈ díelle comme des couleurs complÈmentaires.

Ce níÈtait pas seulement parce quíune image dont nous rÍvons reste toujours marquÈe, síembellit et bÈnÈficie du reflet des couleurs ÈtrangËres qui par hasard líentourent dans notre rÍverie; car ces paysages des livres que je lisais níÈtaient pas pour moi que des paysages plus vivement reprÈsentÈs ‡ mon imagination que ceux que Combray mettait sous mes yeux, mais qui eussent ÈtÈ analogues. Par le choix quíen avait fait líauteur, par la foi avec laquelle ma pensÈe allait au-devant de sa parole comme díune rÈvÈlation, ils me semblaient Ítreóimpression que ne me donnait guËre le pays o˘ je me trouvais, et surtout notre jardin, produit sans prestige de la correcte fantaisie du jardinier que mÈprisait ma grandímËreóune part vÈritable de la Nature elle-mÍme, digne díÍtre ÈtudiÈe et approfondie.

Si mes parents míavaient permis, quand je lisais un livre, díaller visiter la rÈgion quíil dÈcrivait, jíaurais cru faire un pas inestimable dans la conquÍte de la vÈritÈ. Car si on a la sensation díÍtre toujours entourÈ de son ‚me, ce níest pas comme díune prison immobile: plutÙt on est comme emportÈ avec elle dans un perpÈtuel Èlan pour la dÈpasser, pour atteindre ‡ líextÈrieur, avec une sorte de dÈcouragement, entendant toujours autour de soi cette sonoritÈ identique qui níest pas Ècho du dehors mais retentissement díune vibration interne. On cherche ‡ retrouver dans les choses, devenues par l‡ prÈcieuses, le reflet que notre ‚me a projetÈ sur elles; on est dÈÁu en constatant quíelles semblent dÈpourvues dans la nature, du charme quíelles devaient, dans notre pensÈe, au voisinage de certaines idÈes; parfois on convertit toutes les forces de cette ‚me en habiletÈ, en splendeur pour agir sur des Ítres dont nous sentons bien quíils sont situÈs en dehors de nous et que nous ne les atteindrons jamais. Aussi, si jíimaginais toujours autour de la femme que jíaimais, les lieux que je dÈsirais le plus alors, si jíeusse voulu que ce f˚t elle qui me les fÓt visiter, qui míouvrÓt líaccËs díun monde inconnu, ce níÈtait pas par le hasard díune simple association de pensÈe; non, cíest que mes rÍves de voyage et díamour níÈtaient que des momentsóque je sÈpare artificiellement aujourdíhui comme si je pratiquais des sections ‡ des hauteurs diffÈrentes díun jet díeau irisÈ et en apparence immobileódans un mÍme et inflÈchissable jaillissement de toutes les forces de ma vie.

Enfin, en continuant ‡ suivre du dedans au dehors les Ètats simultanÈment juxtaposÈs dans ma conscience, et avant díarriver jusquí‡ líhorizon rÈel qui les enveloppait, je trouve des plaisirs díun autre genre, celui díÍtre bien assis, de sentir la bonne odeur de líair, de ne pas Ítre dÈrangÈ par une visite; et, quand une heure sonnait au clocher de Saint-Hilaire, de voir tomber morceau par morceau ce qui de líaprËs-midi Ètait dÈj‡ consommÈ, jusquí‡ ce que jíentendisse le dernier coup qui me permettait de faire le total et aprËs lequel, le long silence qui le suivait, semblait faire commencer, dans le ciel bleu, toute la partie qui míÈtait encore concÈdÈe pour lire jusquíau bon dÓner quíapprÍtait FranÁoise et qui me rÈconforterait des fatigues prises, pendant la lecture du livre, ‡ la suite de son hÈros. Et ‡ chaque heure il me semblait que cíÈtait quelques instants seulement auparavant que la prÈcÈdente avait sonnÈ; la plus rÈcente venait síinscrire tout prËs de líautre dans le ciel et je ne pouvais croire que soixante minutes eussent tenu dans ce petit arc bleu qui Ètait compris entre leurs deux marques díor. Quelquefois mÍme cette heure prÈmaturÈe sonnait deux coups de plus que la derniËre; il y en avait donc une que je níavais pas entendue, quelque chose qui avait eu lieu níavait pas eu lieu pour moi; líintÈrÍt de la lecture, magique comme un profond sommeil, avait donnÈ le change ‡ mes oreilles hallucinÈes et effacÈ la cloche díor sur la surface azurÈe du silence. Beaux aprËs-midi du dimanche sous le marronnier du jardin de Combray, soigneusement vidÈs par moi des incidents mÈdiocres de mon existence personnelle que jíy avais remplacÈs par une vie díaventures et díaspirations Ètranges au sein díun pays arrosÈ díeaux vives, vous míÈvoquez encore cette vie quand je pense ‡ vous et vous la contenez en effet pour líavoir peu ‡ peu contournÈe et encloseótandis que je progressais dans ma lecture et que tombait la chaleur du jouródans le cristal successif, lentement changeant et traversÈ de feuillages, de vos heures silencieuses, sonores, odorantes et limpides.

Quelquefois jíÈtais tirÈ de ma lecture, dËs le milieu de líaprËs-midi par la fille du jardinier, qui courait comme une folle, renversant sur son passage un oranger, se coupant un doigt, se cassant une dent et criant: ´Les voil‡, les voil‡!ª pour que FranÁoise et moi nous accourions et ne manquions rien du spectacle. CíÈtait les jours o˘, pour des manúuvres de garnison, la troupe traversait Combray, prenant gÈnÈralement la rue Sainte-Hildegarde. Tandis que nos domestiques, assis en rang sur des chaises en dehors de la grille, regardaient les promeneurs dominicaux de Combray et se faisaient voir díeux, la fille du jardinier par la fente que laissaient entre elles deux maisons lointaines de líavenue de la Gare, avait aperÁu líÈclat des casques. Les domestiques avaient rentrÈ prÈcipitamment leurs chaises, car quand les cuirassiers dÈfilaient rue Sainte-Hildegarde, ils en remplissaient toute la largeur, et le galop des chevaux rasait les maisons couvrant les trottoirs submergÈs comme des berges qui offrent un lit trop Ètroit ‡ un torrent dÈchaÓnÈ.

ó´Pauvres enfants, disait FranÁoise ‡ peine arrivÈe ‡ la grille et dÈj‡ en larmes; pauvre jeunesse qui sera fauchÈe comme un prÈ; rien que díy penser jíen suis choquÈeª, ajoutait-elle en mettant la main sur son cúur, l‡ o˘ elle avait reÁu ce choc.

ó´Cíest beau, níest-ce pas, madame FranÁoise, de voir des jeunes gens qui ne tiennent pas ‡ la vie? disait le jardinier pour la faire ´monterª.

Il níavait pas parlÈ en vain:

ó´De ne pas tenir ‡ la vie? Mais ‡ quoi donc quíil faut tenir, si ce níest pas ‡ la vie, le seul cadeau que le bon Dieu ne fasse jamais deux fois. HÈlas! mon Dieu! Cíest pourtant vrai quíils níy tiennent pas! Je les ai vus en 70; ils níont plus peur de la mort, dans ces misÈrables guerres; cíest ni plus ni moins des fous; et puis ils ne valent plus la corde pour les pendre, ce níest pas des hommes, cíest des lions.ª (Pour FranÁoise la comparaison díun homme ‡ un lion, quíelle prononÁait li-on, níavait rien de flatteur.)

La rue Sainte-Hildegarde tournait trop court pour quíon p˚t voir venir de loin, et cíÈtait par cette fente entre les deux maisons de líavenue de la gare quíon apercevait toujours de nouveaux casques courant et brillant au soleil. Le jardinier aurait voulu savoir síil y en avait encore beaucoup ‡ passer, et il avait soif, car le soleil tapait. Alors tout díun coup, sa fille síÈlanÁant comme díune place assiÈgÈe, faisait une sortie, atteignait líangle de la rue, et aprËs avoir bravÈ cent fois la mort, venait nous rapporter, avec une carafe de coco, la nouvelle quíils Ètaient bien un mille qui venaient sans arrÍter, du cÙtÈ de Thiberzy et de MÈsÈglise. FranÁoise et le jardinier, rÈconciliÈs, discutaient sur la conduite ‡ tenir en cas de guerre:

ó´Voyez-vous, FranÁoise, disait le jardinier, la rÈvolution vaudrait mieux, parce que quand on la dÈclare il níy a que ceux qui veulent partir qui y vont.ª

ó´Ah! oui, au moins je comprends cela, cíest plus franc.ª

Le jardinier croyait quí‡ la dÈclaration de guerre on arrÍtait tous les chemins de fer.

ó´Pardi, pour pas quíon se sauveª, disait FranÁoise.

Et le jardinier: ´Ah! ils sont malinsª, car il níadmettait pas que la guerre ne f˚t pas une espËce de mauvais tour que lí…tat essayait de jouer au peuple et que, si on avait eu le moyen de le faire, il níest pas une seule personne qui níe˚t filÈ.

Mais FranÁoise se h‚tait de rejoindre ma tante, je retournais ‡ mon livre, les domestiques se rÈinstallaient devant la porte ‡ regarder tomber la poussiËre et líÈmotion quíavaient soulevÈes les soldats. Longtemps aprËs que líaccalmie Ètait venue, un flot inaccoutumÈ de promeneurs noircissait encore les rues de Combray. Et devant chaque maison, mÍme celles o˘ ce níÈtait pas líhabitude, les domestiques ou mÍme les maÓtres, assis et regardant, festonnaient le seuil díun lisÈrÈ capricieux et sombre comme celui des algues et des coquilles dont une forte marÈe laisse le crÍpe et la broderie au rivage, aprËs quíelle síest ÈloignÈe.

Sauf ces jours-l‡, je pouvais díhabitude, au contraire, lire tranquille. Mais líinterruption et le commentaire qui furent apportÈs une fois par une visite de Swann ‡ la lecture que jíÈtais en train de faire du livre díun auteur tout nouveau pour moi, Bergotte, eut cette consÈquence que, pour longtemps, ce ne fut plus sur un mur dÈcorÈ de fleurs violettes en quenouille, mais sur un fond tout autre, devant le portail díune cathÈdrale gothique, que se dÈtacha dÈsormais líimage díune des femmes dont je rÍvais.

Jíavais entendu parler de Bergotte pour la premiËre fois par un de mes camarades plus ‚gÈ que moi et pour qui jíavais une grande admiration, Bloch. En míentendant lui avouer mon admiration pour la Nuit díOctobre, il avait fait Èclater un rire bruyant comme une trompette et míavait dit: ´DÈfie-toi de ta dilection assez basse pour le sieur de Musset. Cíest un coco des plus malfaisants et une assez sinistre brute. Je dois confesser, díailleurs, que lui et mÍme le nommÈ Racine, ont fait chacun dans leur vie un vers assez bien rythmÈ, et qui a pour lui, ce qui est selon moi le mÈrite suprÍme, de ne signifier absolument rien. Cíest: ´La blanche Oloossone et la blanche Camireª et ´La fille de Minos et de PasiphaΪ. Ils míont ÈtÈ signalÈs ‡ la dÈcharge de ces deux malandrins par un article de mon trËs cher maÓtre, le pËre Leconte, agrÈable aux Dieux Immortels. A propos voici un livre que je níai pas le temps de lire en ce moment qui est recommandÈ, paraÓt-il, par cet immense bonhomme. Il tient, mía-t-on dit, líauteur, le sieur Bergotte, pour un coco des plus subtils; et bien quíil fasse preuve, des fois, de mansuÈtudes assez mal explicables, sa parole est pour moi oracle delphique. Lis donc ces proses lyriques, et si le gigantesque assembleur de rythmes qui a Ècrit Bhagavat et le Levrier de Magnus a dit vrai, par ApollÙn, tu go˚teras, cher maÓtre, les joies nectarÈennes de líOlympos.ª Cíest sur un ton sarcastique quíil míavait demandÈ de líappeler ´cher maÓtreª et quíil míappelait lui-mÍme ainsi. Mais en rÈalitÈ nous prenions un certain plaisir ‡ ce jeu, Ètant encore rapprochÈs de lí‚ge o˘ on croit quíon crÈe ce quíon nomme.

Malheureusement, je ne pus pas apaiser en causant avec Bloch et en lui demandant des explications, le trouble o˘ il míavait jetÈ quand il míavait dit que les beaux vers (‡ moi qui níattendais díeux rien moins que la rÈvÈlation de la vÈritÈ) Ètaient díautant plus beaux quíils ne signifiaient rien du tout. Bloch en effet ne fut pas rÈinvitÈ ‡ la maison. Il y avait díabord ÈtÈ bien accueilli. Mon grand-pËre, il est vrai, prÈtendait que chaque fois que je me liais avec un de mes camarades plus quíavec les autres et que je líamenais chez nous, cíÈtait toujours un juif, ce qui ne lui e˚t pas dÈplu en principeómÍme son ami Swann Ètait díorigine juiveósíil níavait trouvÈ que ce níÈtait pas díhabitude parmi les meilleurs que je le choisissais. Aussi quand jíamenais un nouvel ami il Ètait bien rare quíil ne fredonn‚t pas: ´O Dieu de nos PËresª de la Juive ou bien ´IsraÎl romps ta chaÓneª, ne chantant que líair naturellement (Ti la lam ta lam, talim), mais jíavais peur que mon camarade ne le conn˚t et ne rÈtablÓt les paroles.

Avant de les avoir vus, rien quíen entendant leur nom qui, bien souvent, níavait rien de particuliËrement israÈlite, il devinait non seulement líorigine juive de ceux de mes amis qui líÈtaient en effet, mais mÍme ce quíil y avait quelquefois de f‚cheux dans leur famille.

ó´Et comment síappelle-t-il ton ami qui vient ce soir?ª

ó´Dumont, grand-pËre.ª

ó´Dumont! Oh! je me mÈfie.ª

Et il chantait:

´Archers, faites bonne garde!

Veillez sans trÍve et sans bruitª;

Et aprËs nous avoir posÈ adroitement quelques questions plus prÈcises, il síÈcriait: ´A la garde! A la garde!ª ou, si cíÈtait le patient lui-mÍme dÈj‡ arrivÈ quíil avait forcÈ ‡ son insu, par un interrogatoire dissimulÈ, ‡ confesser ses origines, alors pour nous montrer quíil níavait plus aucun doute, il se contentait de nous regarder en fredonnant imperceptiblement:

´De ce timide IsraÎlite

Quoi! vous guidez ici les pas!ª

ou:

´Champs paternels, HÈbron, douce vallÈe.ª

ou encore:

´Oui, je suis de la race Èlue.ª

Ces petites manies de mon grand-pËre níimpliquaient aucun sentiment malveillant ‡ líendroit de mes camarades. Mais Bloch avait dÈplu ‡ mes parents pour díautres raisons. Il avait commencÈ par agacer mon pËre qui, le voyant mouillÈ, lui avait dit avec intÈrÍt:

ó´Mais, monsieur Bloch, quel temps fait-il donc, est-ce quíil a plu? Je níy comprends rien, le baromËtre Ètait excellent.ª

Il níen avait tirÈ que cette rÈponse:

ó´Monsieur, je ne puis absolument vous dire síil a plu. Je vis si rÈsolument en dehors des contingences physiques que mes sens ne prennent pas la peine de me les notifier.ª

ó´Mais, mon pauvre fils, il est idiot ton ami, míavait dit mon pËre quand Bloch fut parti. Comment! il ne peut mÍme pas me dire le temps quíil fait! Mais il níy a rien de plus intÈressant! Cíest un imbÈcile.

Puis Bloch avait dÈplu ‡ ma grandímËre parce que, aprËs le dÈjeuner comme elle disait quíelle Ètait un peu souffrante, il avait ÈtouffÈ un sanglot et essuyÈ des larmes.

ó´Comment veux-tu que Áa soit sincËre, me dit-elle, puisquíil ne me connaÓt pas; ou bien alors il est fou.ª

Et enfin il avait mÈcontentÈ tout le monde parce que, Ètant venu dÈjeuner une heure et demie en retard et couvert de boue, au lieu de síexcuser, il avait dit:

ó´Je ne me laisse jamais influencer par les perturbations de líatmosphËre ni par les divisions conventionnelles du temps. Je rÈhabiliterais volontiers líusage de la pipe díopium et du kriss malais, mais jíignore celui de ces instruments infiniment plus pernicieux et díailleurs platement bourgeois, la montre et le parapluie.ª

Il serait malgrÈ tout revenu ‡ Combray. Il níÈtait pas pourtant líami que mes parents eussent souhaitÈ pour moi; ils avaient fini par penser que les larmes que lui avait fait verser líindisposition de ma grandímËre níÈtaient pas feintes; mais ils savaient díinstinct ou par expÈrience que les Èlans de notre sensibilitÈ ont peu díempire sur la suite de nos actes et la conduite de notre vie, et que le respect des obligations morales, la fidÈlitÈ aux amis, líexÈcution díune úuvre, líobservance díun rÈgime, ont un fondement plus s˚r dans des habitudes aveugles que dans ces transports momentanÈs, ardents et stÈriles. Ils auraient prÈfÈrÈ pour moi ‡ Bloch des compagnons qui ne me donneraient pas plus quíil níest convenu díaccorder ‡ ses amis, selon les rËgles de la morale bourgeoise; qui ne míenverraient pas inopinÈment une corbeille de fruits parce quíils auraient ce jour-l‡ pensÈ ‡ moi avec tendresse, mais qui, níÈtant pas capables de faire pencher en ma faveur la juste balance des devoirs et des exigences de líamitiÈ sur un simple mouvement de leur imagination et de leur sensibilitÈ, ne la fausseraient pas davantage ‡ mon prÈjudice. Nos torts mÍme font difficilement dÈpartir de ce quíelles nous doivent ces natures dont ma grandítante Ètait le modËle, elle qui brouillÈe depuis des annÈes avec une niËce ‡ qui elle ne parlait jamais, ne modifia pas pour cela le testament o˘ elle lui laissait toute sa fortune, parce que cíÈtait sa plus proche parente et que cela ´se devaitª.

Mais jíaimais Bloch, mes parents voulaient me faire plaisir, les problËmes insolubles que je me posais ‡ propos de la beautÈ dÈnuÈe de signification de la fille de Minos et de PasiphaÈ me fatiguaient davantage et me rendaient plus souffrant que níauraient fait de nouvelles conversations avec lui, bien que ma mËre les juge‚t pernicieuses. Et on líaurait encore reÁu ‡ Combray si, aprËs ce dÓner, comme il venait de míapprendreónouvelle qui plus tard eut beaucoup díinfluence sur ma vie, et la rendit plus heureuse, puis plus malheureuseóque toutes les femmes ne pensaient quí‡ líamour et quíil níy en a pas dont on ne p˚t vaincre les rÈsistances, il ne míavait assurÈ avoir entendu dire de la faÁon la plus certaine que ma grandítante avait eu une jeunesse orageuse et avait ÈtÈ publiquement entretenue. Je ne pus me tenir de rÈpÈter ces propos ‡ mes parents, on le mit ‡ la porte quand il revint, et quand je líabordai ensuite dans la rue, il fut extrÍmement froid pour moi.

Mais au sujet de Bergotte il avait dit vrai.

Les premiers jours, comme un air de musique dont on raffolera, mais quíon ne distingue pas encore, ce que je devais tant aimer dans son style ne míapparut pas. Je ne pouvais pas quitter le roman que je lisais de lui, mais me croyais seulement intÈressÈ par le sujet, comme dans ces premiers moments de líamour o˘ on va tous les jours retrouver une femme ‡ quelque rÈunion, ‡ quelque divertissement par les agrÈments desquels on se croit attirÈ. Puis je remarquai les expressions rares, presque archaÔques quíil aimait employer ‡ certains moments o˘ un flot cachÈ díharmonie, un prÈlude intÈrieur, soulevait son style; et cíÈtait aussi ‡ ces moments-l‡ quíil se mettait ‡ parler du ´vain songe de la vieª, de ´líinÈpuisable torrent des belles apparencesª, du ´tourment stÈrile et dÈlicieux de comprendre et díaimerª, des ´Èmouvantes effigies qui anoblissent ‡ jamais la faÁade vÈnÈrable et charmante des cathÈdralesª, quíil exprimait toute une philosophie nouvelle pour moi par de merveilleuses images dont on aurait dit que cíÈtait elles qui avaient ÈveillÈ ce chant de harpes qui síÈlevait alors et ‡ líaccompagnement duquel elles donnaient quelque chose de sublime. Un de ces passages de Bergotte, le troisiËme ou le quatriËme que jíeusse isolÈ du reste, me donna une joie incomparable ‡ celle que jíavais trouvÈe au premier, une joie que je me sentis Èprouver en une rÈgion plus profonde de moi-mÍme, plus unie, plus vaste, dío˘ les obstacles et les sÈparations semblaient avoir ÈtÈ enlevÈs. Cíest que, reconnaissant alors ce mÍme go˚t pour les expressions rares, cette mÍme effusion musicale, cette mÍme philosophie idÈaliste qui avait dÈj‡ ÈtÈ les autres fois, sans que je míen rendisse compte, la cause de mon plaisir, je níeus plus líimpression díÍtre en prÈsence díun morceau particulier díun certain livre de Bergotte, traÁant ‡ la surface de ma pensÈe une figure purement linÈaire, mais plutÙt du ´morceau idÈalª de Bergotte, commun ‡ tous ses livres et auquel tous les passages analogues qui venaient se confondre avec lui, auraient donnÈ une sorte díÈpaisseur, de volume, dont mon esprit semblait agrandi.

Je níÈtais pas tout ‡ fait le seul admirateur de Bergotte; il Ètait aussi líÈcrivain prÈfÈrÈ díune amie de ma mËre qui Ètait trËs lettrÈe; enfin pour lire son dernier livre paru, le docteur du Boulbon faisait attendre ses malades; et ce fut de son cabinet de consultation, et díun parc voisin de Combray, que síenvolËrent quelques-unes des premiËres graines de cette prÈdilection pour Bergotte, espËce si rare alors, aujourdíhui universellement rÈpandue, et dont on trouve partout en Europe, en AmÈrique, jusque dans le moindre village, la fleur idÈale et commune. Ce que líamie de ma mËre et, paraÓt-il, le docteur du Boulbon aimaient surtout dans les livres de Bergotte cíÈtait comme moi, ce mÍme flux mÈlodique, ces expressions anciennes, quelques autres trËs simples et connues, mais pour lesquelles la place o˘ il les mettait en lumiËre semblait rÈvÈler de sa part un go˚t particulier; enfin, dans les passages tristes, une certaine brusquerie, un accent presque rauque. Et sans doute lui-mÍme devait sentir que l‡ Ètaient ses plus grands charmes. Car dans les livres qui suivirent, síil avait rencontrÈ quelque grande vÈritÈ, ou le nom díune cÈlËbre cathÈdrale, il interrompait son rÈcit et dans une invocation, une apostrophe, une longue priËre, il donnait un libre cours ‡ ces effluves qui dans ses premiers ouvrages restaient intÈrieurs ‡ sa prose, dÈcelÈs seulement alors par les ondulations de la surface, plus douces peut-Ítre encore, plus harmonieuses quand elles Ètaient ainsi voilÈes et quíon níaurait pu indiquer díune maniËre prÈcise o˘ naissait, o˘ expirait leur murmure. Ces morceaux auxquels il se complaisait Ètaient nos morceaux prÈfÈrÈs. Pour moi, je les savais par cúur. JíÈtais dÈÁu quand il reprenait le fil de son rÈcit. Chaque fois quíil parlait de quelque chose dont la beautÈ míÈtait restÈe jusque-l‡ cachÈe, des forÍts de pins, de la grÍle, de Notre-Dame de Paris, díAthalie ou de PhËdre, il faisait dans une image exploser cette beautÈ jusquí‡ moi. Aussi sentant combien il y avait de parties de líunivers que ma perception infirme ne distinguerait pas síil ne les rapprochait de moi, jíaurais voulu possÈder une opinion de lui, une mÈtaphore de lui, sur toutes choses, surtout sur celles que jíaurais líoccasion de voir moi-mÍme, et entre celles-l‡, particuliËrement sur díanciens monuments franÁais et certains paysages maritimes, parce que líinsistance avec laquelle il les citait dans ses livres prouvait quíil les tenait pour riches de signification et de beautÈ. Malheureusement sur presque toutes choses jíignorais son opinion. Je ne doutais pas quíelle ne f˚t entiËrement diffÈrente des miennes, puisquíelle descendait díun monde inconnu vers lequel je cherchais ‡ míÈlever: persuadÈ que mes pensÈes eussent paru pure ineptie ‡ cet esprit parfait, jíavais tellement fait table rase de toutes, que quand par hasard il míarriva díen rencontrer, dans tel de ses livres, une que jíavais dÈj‡ eue moi-mÍme, mon cúur se gonflait comme si un Dieu dans sa bontÈ me líavait rendue, líavait dÈclarÈe lÈgitime et belle. Il arrivait parfois quíune page de lui disait les mÍmes choses que jíÈcrivais souvent la nuit ‡ ma grandímËre et ‡ ma mËre quand je ne pouvais pas dormir, si bien que cette page de Bergotte avait líair díun recueil díÈpigraphes pour Ítre placÈes en tÍte de mes lettres. MÍme plus tard, quand je commenÁai de composer un livre, certaines phrases dont la qualitÈ ne suffit pas pour me dÈcider ‡ le continuer, jíen retrouvai líÈquivalent dans Bergotte. Mais ce níÈtait quíalors, quand je les lisais dans son úuvre, que je pouvais en jouir; quand cíÈtait moi qui les composais, prÈoccupÈ quíelles reflÈtassent exactement ce que jíapercevais dans ma pensÈe, craignant de ne pas ´faire ressemblantª, jíavais bien le temps de me demander si ce que jíÈcrivais Ètait agrÈable! Mais en rÈalitÈ il níy avait que ce genre de phrases, ce genre díidÈes que jíaimais vraiment. Mes efforts inquiets et mÈcontents Ètaient eux-mÍmes une marque díamour, díamour sans plaisir mais profond. Aussi quand tout díun coup je trouvais de telles phrases dans líúuvre díun autre, cíest-‡-dire sans plus avoir de scrupules, de sÈvÈritÈ, sans avoir ‡ me tourmenter, je me laissais enfin aller avec dÈlices au go˚t que jíavais pour elles, comme un cuisinier qui pour une fois o˘ il nía pas ‡ faire la cuisine trouve enfin le temps díÍtre gourmand. Un jour, ayant rencontrÈ dans un livre de Bergotte, ‡ propos díune vieille servante, une plaisanterie que le magnifique et solennel langage de líÈcrivain rendait encore plus ironique mais qui Ètait la mÍme que jíavais souvent faite ‡ ma grandímËre en parlant de FranÁoise, une autre fois o˘ je vis quíil ne jugeait pas indigne de figurer dans un de ces miroirs de la vÈritÈ quíÈtaient ses ouvrages, une remarque analogue ‡ celle que jíavais eu líoccasion de faire sur notre ami M. Legrandin (remarques sur FranÁoise et M. Legrandin qui Ètaient certes de celles que jíeusse le plus dÈlibÈrÈment sacrifiÈes ‡ Bergotte, persuadÈ quíil les trouverait sans intÈrÍt), il me sembla soudain que mon humble vie et les royaumes du vrai níÈtaient pas aussi sÈparÈs que jíavais cru, quíils coÔncidaient mÍme sur certains points, et de confiance et de joie je pleurai sur les pages de líÈcrivain comme dans les bras díun pËre retrouvÈ.

DíaprËs ses livres jíimaginais Bergotte comme un vieillard faible et dÈÁu qui avait perdu des enfants et ne síÈtait jamais consolÈ. Aussi je lisais, je chantais intÈrieurement sa prose, plus ´dolceª, plus ´lentoª peut-Ítre quíelle níÈtait Ècrite, et la phrase la plus simple síadressait ‡ moi avec une intonation attendrie. Plus que tout jíaimais sa philosophie, je míÈtais donnÈ ‡ elle pour toujours. Elle me rendait impatient díarriver ‡ lí‚ge o˘ jíentrerais au collËge, dans la classe appelÈe Philosophie. Mais je ne voulais pas quíon y fÓt autre chose que vivre uniquement par la pensÈe de Bergotte, et si líon míavait dit que les mÈtaphysiciens auxquels je míattacherais alors ne lui ressembleraient en rien, jíaurais ressenti le dÈsespoir díun amoureux qui veut aimer pour la vie et ‡ qui on parle des autres maÓtresses quíil aura plus tard.

Un dimanche, pendant ma lecture au jardin, je fus dÈrangÈ par Swann qui venait voir mes parents.

ó´Quíest-ce que vous lisez, on peut regarder? Tiens, du Bergotte? Qui donc vous a indiquÈ ses ouvrages?ª Je lui dis que cíÈtait Bloch.

ó´Ah! oui, ce garÁon que jíai vu une fois ici, qui ressemble tellement au portrait de Mahomet II par Bellini. Oh! cíest frappant, il a les mÍmes sourcils circonflexes, le mÍme nez recourbÈ, les mÍmes pommettes saillantes. Quand il aura une barbiche ce sera la mÍme personne. En tout cas il a du go˚t, car Bergotte est un charmant esprit.ª Et voyant combien jíavais líair díadmirer Bergotte, Swann qui ne parlait jamais des gens quíil connaissait fit, par bontÈ, une exception et me dit:

ó´Je le connais beaucoup, si cela pouvait vous faire plaisir quíil Ècrive un mot en tÍte de votre volume, je pourrais le lui demander.ª Je níosai pas accepter mais posai ‡ Swann des questions sur Bergotte. ´Est-ce que vous pourriez me dire quel est líacteur quíil prÈfËre?ª

ó´Líacteur, je ne sais pas. Mais je sais quíil níÈgale aucun artiste homme ‡ la Berma quíil met au-dessus de tout. Líavez-vous entendue?ª

ó´Non monsieur, mes parents ne me permettent pas díaller au thÈ‚tre.ª

ó´Cíest malheureux. Vous devriez leur demander. La Berma dans PhËdre, dans le Cid, ce níest quíune actrice si vous voulez, mais vous savez je ne crois pas beaucoup ‡ la ´hiÈrarchie!ª des arts; (et je remarquai, comme cela míavait souvent frappÈ dans ses conversations avec les súurs de ma grandímËre que quand il parlait de choses sÈrieuses, quand il employait une expression qui semblait impliquer une opinion sur un sujet important, il avait soin de líisoler dans une intonation spÈciale, machinale et ironique, comme síil líavait mise entre guillemets, semblant ne pas vouloir la prendre ‡ son compte, et dire: ´la hiÈrarchie, vous savez, comme disent les gens ridiculesª? Mais alors, si cíÈtait ridicule, pourquoi disait-il la hiÈrarchie?). Un instant aprËs il ajouta: ´Cela vous donnera une vision aussi noble que níimporte quel chef-díúuvre, je ne sais pas moi… queªóet il se mit ‡ rireó´les Reines de Chartres!ª Jusque-l‡ cette horreur díexprimer sÈrieusement son opinion míavait paru quelque chose qui devait Ítre ÈlÈgant et parisien et qui síopposait au dogmatisme provincial des súurs de ma grandímËre; et je soupÁonnais aussi que cíÈtait une des formes de líesprit dans la coterie o˘ vivait Swann et o˘ par rÈaction sur le lyrisme des gÈnÈrations antÈrieures on rÈhabilitait ‡ líexcËs les petits faits prÈcis, rÈputÈs vulgaires autrefois, et on proscrivait les ´phrasesª. Mais maintenant je trouvais quelque chose de choquant dans cette attitude de Swann en face des choses. Il avait líair de ne pas oser avoir une opinion et de níÍtre tranquille que quand il pouvait donner mÈticuleusement des renseignements prÈcis. Mais il ne se rendait donc pas compte que cíÈtait professer líopinion, postuler, que líexactitude de ces dÈtails avait de líimportance. Je repensai alors ‡ ce dÓner o˘ jíÈtais si triste parce que maman ne devait pas monter dans ma chambre et o˘ il avait dit que les bals chez la princesse de LÈon níavaient aucune importance. Mais cíÈtait pourtant ‡ ce genre de plaisirs quíil employait sa vie. Je trouvais tout cela contradictoire. Pour quelle autre vie rÈservait-il de dire enfin sÈrieusement ce quíil pensait des choses, de formuler des jugements quíil p˚t ne pas mettre entre guillemets, et de ne plus se livrer avec une politesse pointilleuse ‡ des occupations dont il professait en mÍme temps quíelles sont ridicules? Je remarquai aussi dans la faÁon dont Swann me parla de Bergotte quelque chose qui en revanche ne lui Ètait pas particulier mais au contraire Ètait dans ce temps-l‡ commun ‡ tous les admirateurs de líÈcrivain, ‡ líamie de ma mËre, au docteur du Boulbon. Comme Swann, ils disaient de Bergotte: ´Cíest un charmant esprit, si particulier, il a une faÁon ‡ lui de dire les choses un peu cherchÈe, mais si agrÈable. On nía pas besoin de voir la signature, on reconnaÓt tout de suite que cíest de lui.ª Mais aucun níaurait ÈtÈ jusquí‡ dire: ´Cíest un grand Ècrivain, il a un grand talent.ª Ils ne disaient mÍme pas quíil avait du talent. Ils ne le disaient pas parce quíils ne le savaient pas. Nous sommes trËs longs ‡ reconnaÓtre dans la physionomie particuliËre díun nouvel Ècrivain le modËle qui porte le nom de ´grand talentª dans notre musÈe des idÈes gÈnÈrales. Justement parce que cette physionomie est nouvelle nous ne la trouvons pas tout ‡ fait ressemblante ‡ ce que nous appelons talent. Nous disons plutÙt originalitÈ, charme, dÈlicatesse, force; et puis un jour nous nous rendons compte que cíest justement tout cela le talent.

ó´Est-ce quíil y a des ouvrages de Bergotte o˘ il ait parlÈ de la Berma?ª demandai-je ‡ M. Swann.

óJe crois dans sa petite plaquette sur Racine, mais elle doit Ítre ÈpuisÈe. Il y a peut-Ítre eu cependant une rÈimpression. Je míinformerai. Je peux díailleurs demander ‡ Bergotte tout ce que vous voulez, il níy a pas de semaine dans líannÈe o˘ il ne dÓne ‡ la maison. Cíest le grand ami de ma fille. Ils vont ensemble visiter les vieilles villes, les cathÈdrales, les ch‚teaux.

Comme je níavais aucune notion sur la hiÈrarchie sociale, depuis longtemps líimpossibilitÈ que mon pËre trouvait ‡ ce que nous frÈquentions Mme et Mlle Swann avait eu plutÙt pour effet, en me faisant imaginer entre elles et nous de grandes distances, de leur donner ‡ mes yeux du prestige. Je regrettais que ma mËre ne se teignÓt pas les cheveux et ne se mÓt pas de rouge aux lËvres comme jíavais entendu dire par notre voisine Mme Sazerat que Mme Swann le faisait pour plaire, non ‡ son mari, mais ‡ M. de Charlus, et je pensais que nous devions Ítre pour elle un objet de mÈpris, ce qui me peinait surtout ‡ cause de Mlle Swann quíon míavait dit Ítre une si jolie petite fille et ‡ laquelle je rÍvais souvent en lui prÍtant chaque fois un mÍme visage arbitraire et charmant. Mais quand jíeus appris ce jour-l‡ que Mlle Swann Ètait un Ítre díune condition si rare, baignant comme dans son ÈlÈment naturel au milieu de tant de privilËges, que quand elle demandait ‡ ses parents síil y avait quelquíun ‡ dÓner, on lui rÈpondait par ces syllabes remplies de lumiËre, par le nom de ce convive díor qui níÈtait pour elle quíun vieil ami de sa famille: Bergotte; que, pour elle, la causerie intime ‡ table, ce qui correspondait ‡ ce quíÈtait pour moi la conversation de ma grandítante, cíÈtaient des paroles de Bergotte sur tous ces sujets quíil níavait pu aborder dans ses livres, et sur lesquels jíaurais voulu líÈcouter rendre ses oracles, et quíenfin, quand elle allait visiter des villes, il cheminait ‡ cÙtÈ díelle, inconnu et glorieux, comme les Dieux qui descendaient au milieu des mortels, alors je sentis en mÍme temps que le prix díun Ítre comme Mlle Swann, combien je lui paraÓtrais grossier et ignorant, et jíÈprouvai si vivement la douceur et líimpossibilitÈ quíil y aurait pour moi ‡ Ítre son ami, que je fus rempli ‡ la fois de dÈsir et de dÈsespoir. Le plus souvent maintenant quand je pensais ‡ elle, je la voyais devant le porche díune cathÈdrale, míexpliquant la signification des statues, et, avec un sourire qui disait du bien de moi, me prÈsentant comme son ami, ‡ Bergotte. Et toujours le charme de toutes les idÈes que faisaient naÓtre en moi les cathÈdrales, le charme des coteaux de líIle-de-France et des plaines de la Normandie faisait refluer ses reflets sur líimage que je me formais de Mlle Swann: cíÈtait Ítre tout prÍt ‡ líaimer. Que nous croyions quíun Ítre participe ‡ une vie inconnue o˘ son amour nous ferait pÈnÈtrer, cíest, de tout ce quíexige líamour pour naÓtre, ce ‡ quoi il tient le plus, et qui lui fait faire bon marchÈ du reste. MÍme les femmes qui prÈtendent ne juger un homme que sur son physique, voient en ce physique líÈmanation díune vie spÈciale. Cíest pourquoi elles aiment les militaires, les pompiers; líuniforme les rend moins difficiles pour le visage; elles croient baiser sous la cuirasse un cúur diffÈrent, aventureux et doux; et un jeune souverain, un prince hÈritier, pour faire les plus flatteuses conquÍtes, dans les pays Ètrangers quíil visite, nía pas besoin du profil rÈgulier qui serait peut-Ítre indispensable ‡ un coulissier.

Tandis que je lisais au jardin, ce que ma grandítante níaurait pas compris que je fisse en dehors du dimanche, jour o˘ il est dÈfendu de síoccuper ‡ rien de sÈrieux et o˘ elle ne cousait pas (un jour de semaine, elle míaurait dit ´Comment tu tíamuses encore ‡ lire, ce níest pourtant pas dimancheª en donnant au mot amusement le sens díenfantillage et de perte de temps), ma tante LÈonie devisait avec FranÁoise en attendant líheure díEulalie. Elle lui annonÁait quíelle venait de voir passer Mme Goupil ´sans parapluie, avec la robe de soie quíelle síest fait faire ‡ Ch‚teaudun. Si elle a loin ‡ aller avant vÍpres elle pourrait bien la faire saucerª.

ó´Peut-Ítre, peut-Ítre (ce qui signifiait peut-Ítre non)ª disait FranÁoise pour ne pas Ècarter dÈfinitivement la possibilitÈ díune alternative plus favorable.

ó´Tiens, disait ma tante en se frappant le front, cela me fait penser que je níai point su si elle Ètait arrivÈe ‡ líÈglise aprËs líÈlÈvation. Il faudra que je pense ‡ le demander ‡ Eulalie… FranÁoise, regardez-moi ce nuage noir derriËre le clocher et ce mauvais soleil sur les ardoises, bien s˚r que la journÈe ne se passera pas sans pluie. Ce níÈtait pas possible que Áa reste comme Áa, il faisait trop chaud. Et le plus tÙt sera le mieux, car tant que líorage níaura pas ÈclatÈ, mon eau de Vichy ne descendra pas, ajoutait ma tante dans líesprit de qui le dÈsir de h‚ter la descente de líeau de Vichy líemportait infiniment sur la crainte de voir Mme Goupil g‚ter sa robe.ª

ó´Peut-Ítre, peut-Ítre.ª

ó´Et cíest que, quand il pleut sur la place, il níy a pas grand abri.ª

ó´Comment, trois heures? síÈcriait tout ‡ coup ma tante en p‚lissant, mais alors les vÍpres sont commencÈes, jíai oubliÈ ma pepsine! Je comprends maintenant pourquoi mon eau de Vichy me restait sur líestomac.ª

Et se prÈcipitant sur un livre de messe reliÈ en velours violet, montÈ díor, et dío˘, dans sa h‚te, elle laissait síÈchapper de ces images, bordÈes díun bandeau de dentelle de papier jaunissante, qui marquent les pages des fÍtes, ma tante, tout en avalant ses gouttes commenÁait ‡ lire au plus vite les textes sacrÈs dont líintelligence lui Ètait lÈgËrement obscurcie par líincertitude de savoir si, prise aussi longtemps aprËs líeau de Vichy, la pepsine serait encore capable de la rattraper et de la faire descendre. ´Trois heures, cíest incroyable ce que le temps passe!ª

Un petit coup au carreau, comme si quelque chose líavait heurtÈ, suivi díune ample chute lÈgËre comme de grains de sable quíon e˚t laissÈ tomber díune fenÍtre au-dessus, puis la chute síÈtendant, se rÈglant, adoptant un rythme, devenant fluide, sonore, musicale, innombrable, universelle: cíÈtait la pluie.

ó´Eh bien! FranÁoise, quíest-ce que je disais? Ce que cela tombe! Mais je crois que jíai entendu le grelot de la porte du jardin, allez donc voir qui est-ce qui peut Ítre dehors par un temps pareil.ª

FranÁoise revenait:

ó´Cíest Mme AmÈdÈe (ma grandímËre) qui a dit quíelle allait faire un tour. «a pleut pourtant fort.ª

óCela ne me surprend point, disait ma tante en levant les yeux au ciel. Jíai toujours dit quíelle níavait point líesprit fait comme tout le monde. Jíaime mieux que ce soit elle que moi qui soit dehors en ce moment.

óMme AmÈdÈe, cíest toujours tout líextrÍme des autres, disait FranÁoise avec douceur, rÈservant pour le moment o˘ elle serait seule avec les autres domestiques, de dire quíelle croyait ma grandímËre un peu ´piquÈeª.

óVoil‡ le salut passÈ! Eulalie ne viendra plus, soupirait ma tante; ce sera le temps qui lui aura fait peur.ª

ó´Mais il níest pas cinq heures, madame Octave, il níest que quatre heures et demie.ª

óQue quatre heures et demie? et jíai ÈtÈ obligÈe de relever les petits rideaux pour avoir un mÈchant rayon de jour. A quatre heures et demie! Huit jours avant les Rogations! Ah! ma pauvre FranÁoise, il faut que le bon Dieu soit bien en colËre aprËs nous. Aussi, le monde díaujourdíhui en fait trop! Comme disait mon pauvre Octave, on a trop oubliÈ le bon Dieu et il se venge.

Une vive rougeur animait les joues de ma tante, cíÈtait Eulalie. Malheureusement, ‡ peine venait-elle díÍtre introduite que FranÁoise rentrait et avec un sourire qui avait pour but de se mettre elle-mÍme ‡ líunisson de la joie quíelle ne doutait pas que ses paroles allaient causer ‡ ma tante, articulant les syllabes pour montrer que, malgrÈ líemploi du style indirect, elle rapportait, en bonne domestique, les paroles mÍmes dont avait daignÈ se servir le visiteur:

ó´M. le CurÈ serait enchantÈ, ravi, si Madame Octave ne repose pas et pouvait le recevoir. M. le CurÈ ne veut pas dÈranger. M. le CurÈ est en bas, jíy ai dit díentrer dans la salle.ª

En rÈalitÈ, les visites du curÈ ne faisaient pas ‡ ma tante un aussi grand plaisir que le supposait FranÁoise et líair de jubilation dont celle-ci croyait devoir pavoiser son visage chaque fois quíelle avait ‡ líannoncer ne rÈpondait pas entiËrement au sentiment de la malade. Le curÈ (excellent homme avec qui je regrette de ne pas avoir causÈ davantage, car síil níentendait rien aux arts, il connaissait beaucoup díÈtymologies), habituÈ ‡ donner aux visiteurs de marque des renseignements sur líÈglise (il avait mÍme líintention díÈcrire un livre sur la paroisse de Combray), la fatiguait par des explications infinies et díailleurs toujours les mÍmes. Mais quand elle arrivait ainsi juste en mÍme temps que celle díEulalie, sa visite devenait franchement dÈsagrÈable ‡ ma tante. Elle e˚t mieux aimÈ bien profiter díEulalie et ne pas avoir tout le monde ‡ la fois. Mais elle níosait pas ne pas recevoir le curÈ et faisait seulement signe ‡ Eulalie de ne pas síen aller en mÍme temps que lui, quíelle la garderait un peu seule quand il serait parti.

ó´Monsieur le CurÈ, quíest-ce que líon me disait, quíil y a un artiste qui a installÈ son chevalet dans votre Èglise pour copier un vitrail. Je peux dire que je suis arrivÈe ‡ mon ‚ge sans avoir jamais entendu parler díune chose pareille! Quíest-ce que le monde aujourdíhui va donc chercher! Et ce quíil y a de plus vilain dans líÈglise!ª

ó´Je níirai pas jusquí‡ dire que cíest ce quíil y a de plus vilain, car síil y a ‡ Saint-Hilaire des parties qui mÈritent díÍtre visitÈes, il y en a díautres qui sont bien vieilles, dans ma pauvre basilique, la seule de tout le diocËse quíon níait mÍme pas restaurÈe! Mon dieu, le porche est sale et antique, mais enfin díun caractËre majestueux; passe mÍme pour les tapisseries díEsther dont personnellement je ne donnerais pas deux sous, mais qui sont placÈes par les connaisseurs tout de suite aprËs celles de Sens. Je reconnais díailleurs, quí‡ cÙtÈ de certains dÈtails un peu rÈalistes, elles en prÈsentent díautres qui tÈmoignent díun vÈritable esprit díobservation. Mais quíon ne vienne pas me parler des vitraux. Cela a-t-il du bon sens de laisser des fenÍtres qui ne donnent pas de jour et trompent mÍme la vue par ces reflets díune couleur que je ne saurais dÈfinir, dans une Èglise o˘ il níy a pas deux dalles qui soient au mÍme niveau et quíon se refuse ‡ me remplacer sous prÈtexte que ce sont les tombes des abbÈs de Combray et des seigneurs de Guermantes, les anciens comtes de Brabant. Les ancÍtres directs du duc de Guermantes díaujourdíhui et aussi de la Duchesse puisquíelle est une demoiselle de Guermantes qui a ÈpousÈ son cousin.ª (Ma grandímËre qui ‡ force de se dÈsintÈresser des personnes finissait par confondre tous les noms, chaque fois quíon prononÁait celui de la Duchesse de Guermantes prÈtendait que ce devait Ítre une parente de Mme de Villeparisis. Tout le monde Èclatait de rire; elle t‚chait de se dÈfendre en allÈguant une certaine lettre de faire part: ´Il me semblait me rappeler quíil y avait du Guermantes l‡-dedans.ª Et pour une fois jíÈtais avec les autres contre elle, ne pouvant admettre quíil y e˚t un lien entre son amie de pension et la descendante de GeneviËve de Brabant.)ó´Voyez Roussainville, ce níest plus aujourdíhui quíune paroisse de fermiers, quoique dans líantiquitÈ cette localitÈ ait d˚ un grand essor au commerce de chapeaux de feutre et des pendules. (Je ne suis pas certain de líÈtymologie de Roussainville. Je croirais volontiers que le nom primitif Ètait Rouville (Radulfi villa) comme Ch‚teauroux (Castrum Radulfi) mais je vous parlerai de cela une autre fois. HÈ bien! líÈglise a des vitraux superbes, presque tous modernes, et cette imposante EntrÈe de Louis-Philippe ‡ Combray qui serait mieux ‡ sa place ‡ Combray mÍme, et qui vaut, dit-on, la fameuse verriËre de Chartres. Je voyais mÍme hier le frËre du docteur Percepied qui est amateur et qui la regarde comme díun plus beau travail.

´Mais, comme je le lui disais, ‡ cet artiste qui semble du reste trËs poli, qui est paraÓt-il, un vÈritable virtuose du pinceau, que lui trouvez-vous donc díextraordinaire ‡ ce vitrail, qui est encore un peu plus sombre que les autres?ª

ó´Je suis s˚re que si vous le demandiez ‡ Monseigneur, disait mollement ma tante qui commenÁait ‡ penser quíelle allait Ítre fatiguÈe, il ne vous refuserait pas un vitrail neuf.ª

ó´Comptez-y, madame Octave, rÈpondait le curÈ. Mais cíest justement Monseigneur qui a attachÈ le grelot ‡ cette malheureuse verriËre en prouvant quíelle reprÈsente Gilbert le Mauvais, sire de Guermantes, le descendant direct de GeneviËve de Brabant qui Ètait une demoiselle de Guermantes, recevant líabsolution de Saint-Hilaire.ª

ó´Mais je ne vois pas o˘ est Saint-Hilaire?

ó´Mais si, dans le coin du vitrail vous níavez jamais remarquÈ une dame en robe jaune? HÈ bien! cíest Saint-Hilaire quíon appelle aussi, vous le savez, dans certaines provinces, Saint-Illiers, Saint-HÈlier, et mÍme, dans le Jura, Saint-Ylie. Ces diverses corruptions de sanctus Hilarius ne sont pas du reste les plus curieuses de celles qui se sont produites dans les noms des bienheureux. Ainsi votre patronne, ma bonne Eulalie, sancta Eulalia, savez-vous ce quíelle est devenue en Bourgogne? Saint-Eloi tout simplement: elle est devenue un saint. Voyez-vous, Eulalie, quíaprËs votre mort on fasse de vous un homme?ªó´Monsieur le CurÈ a toujours le mot pour rigoler.ªó´Le frËre de Gilbert, Charles le BËgue, prince pieux mais qui, ayant perdu de bonne heure son pËre, PÈpin líInsensÈ, mort des suites de sa maladie mentale, exerÁait le pouvoir suprÍme avec toute la prÈsomption díune jeunesse ‡ qui la discipline a manquÈ; dËs que la figure díun particulier ne lui revenait pas dans une ville, il y faisait massacrer jusquíau dernier habitant. Gilbert voulant se venger de Charles fit br˚ler líÈglise de Combray, la primitive Èglise alors, celle que ThÈodebert, en quittant avec sa cour la maison de campagne quíil avait prËs díici, ‡ Thiberzy (Theodeberciacus), pour aller combattre les Burgondes, avait promis de b‚tir au-dessus du tombeau de Saint-Hilaire, si le Bienheureux lui procurait la victoire. Il níen reste que la crypte o˘ ThÈodore a d˚ vous faire descendre, puisque Gilbert br˚la le reste. Ensuite il dÈfit líinfortunÈ Charles avec líaide de Guillaume Le ConquÈrant (le curÈ prononÁait GuilÙme), ce qui fait que beaucoup díAnglais viennent pour visiter. Mais il ne semble pas avoir su se concilier la sympathie des habitants de Combray, car ceux-ci se ruËrent sur lui ‡ la sortie de la messe et lui tranchËrent la tÍte. Du reste ThÈodore prÍte un petit livre qui donne les explications.

´Mais ce qui est incontestablement le plus curieux dans notre Èglise, cíest le point de vue quíon a du clocher et qui est grandiose. Certainement, pour vous qui níÍtes pas trËs forte, je ne vous conseillerais pas de monter nos quatre-vingt-dix-sept marches, juste la moitiÈ du cÈlËbre dÙme de Milan. Il y a de quoi fatiguer une personne bien portante, díautant plus quíon monte pliÈ en deux si on ne veut pas se casser la tÍte, et on ramasse avec ses effets toutes les toiles díaraignÈes de líescalier. En tous cas il faudrait bien vous couvrir, ajoutait-il (sans apercevoir líindignation que causait ‡ ma tante líidÈe quíelle f˚t capable de monter dans le clocher), car il fait un de ces courants díair une fois arrivÈ l‡-haut! Certaines personnes affirment y avoir ressenti le froid de la mort. Níimporte, le dimanche il y a toujours des sociÈtÈs qui viennent mÍme de trËs loin pour admirer la beautÈ du panorama et qui síen retournent enchantÈes. Tenez, dimanche prochain, si le temps se maintient, vous trouveriez certainement du monde, comme ce sont les Rogations. Il faut avouer du reste quíon jouit de l‡ díun coup díúil fÈerique, avec des sortes díÈchappÈes sur la plaine qui ont un cachet tout particulier. Quand le temps est clair on peut distinguer jusquí‡ Verneuil. Surtout on embrasse ‡ la fois des choses quíon ne peut voir habituellement que líune sans líautre, comme le cours de la Vivonne et les fossÈs de Saint-Assise-lËs-Combray, dont elle est sÈparÈe par un rideau de grands arbres, ou encore comme les diffÈrents canaux de Jouy-le-Vicomte (Gaudiacus vice comitis comme vous savez). Chaque fois que je suis allÈ ‡ Jouy-le-Vicomte, jíai bien vu un bout du canal, puis quand jíavais tournÈ une rue jíen voyais un autre, mais alors je ne voyais plus le prÈcÈdent. Jíavais beau les mettre ensemble par la pensÈe, cela ne me faisait pas grand effet. Du clocher de Saint-Hilaire cíest autre chose, cíest tout un rÈseau o˘ la localitÈ est prise. Seulement on ne distingue pas díeau, on dirait de grandes fentes qui coupent si bien la ville en quartiers, quíelle est comme une brioche dont les morceaux tiennent ensemble mais sont dÈj‡ dÈcoupÈs. Il faudrait pour bien faire Ítre ‡ la fois dans le clocher de Saint-Hilaire et ‡ Jouy-le-Vicomte.ª

Le curÈ avait tellement fatiguÈ ma tante quí‡ peine Ètait-il parti, elle Ètait obligÈe de renvoyer Eulalie.

ó´Tenez, ma pauvre Eulalie, disait-elle díune voix faible, en tirant une piËce díune petite bourse quíelle avait ‡ portÈe de sa main, voil‡ pour que vous ne míoubliiez pas dans vos priËres.ª

ó´Ah! mais, madame Octave, je ne sais pas si je dois, vous savez bien que ce níest pas pour cela que je viens!ª disait Eulalie avec la mÍme hÈsitation et le mÍme embarras, chaque fois, que si cíÈtait la premiËre, et avec une apparence de mÈcontentement qui Ègayait ma tante mais ne lui dÈplaisait pas, car si un jour Eulalie, en prenant la piËce, avait un air un peu moins contrariÈ que de coutume, ma tante disait:

ó´Je ne sais pas ce quíavait Eulalie; je lui ai pourtant donnÈ la mÍme chose que díhabitude, elle níavait pas líair contente.ª

óJe crois quíelle nía pourtant pas ‡ se plaindre, soupirait FranÁoise, qui avait une tendance ‡ considÈrer comme de la menue monnaie tout ce que lui donnait ma tante pour elle ou pour ses enfants, et comme des trÈsors follement gaspillÈs pour une ingrate les piÈcettes mises chaque dimanche dans la main díEulalie, mais si discrËtement que FranÁoise níarrivait jamais ‡ les voir. Ce níest pas que líargent que ma tante donnait ‡ Eulalie, FranÁoise líe˚t voulu pour elle. Elle jouissait suffisamment de ce que ma tante possÈdait, sachant que les