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Mais la mere Toine devint bientot insupportable. Elle ne pouvait point tolerer que son gros faignant d’homme [30]continuat a se distraire, en jouant aux dominos dans son lit; et chaque fois qu’elle voyait une partie commencee, elle s’elancait avec fureur, culbutait la planche,

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saisissait le jeu, le rapportait dans le cafe et declarait que c’etait assez de nourrir ce gros suiffeux a ne rien faire sans le voir encore se divertir comme pour narguer le pauvre monde qui travaillait toute la journee.

[5]Celestin Maloisel et Cesaire Paumelle courbaient la tete, mais Prosper Horslaville excitait la vieille, s’amusait de ses coleres.

La voyant un jour plus exasperee que de coutume, il lui dit:

[10]–He! la me, savez-vous c’que j’f’rais, me, si j’etais de vous?

Elle attendit qu’il s’expliquat, fixant sur lui son oeil de chouette.

Il reprit:

[15]–Il est chaud comme un four, vot’homme, qui n’sort point d’son lit. Eh ben, me, j’li f’rais couver des oeufs.

Elle demeura stupefaite, pensant qu’on se moquait d’elle, considerant la figure mince et rusee du paysan qui continua:

[20]–J’y en mettrais cinq sous un bras, cinq sous l’autre, l’meme jour que je donnerais la couvee a une poule. Ca naitrait d’meme. Quand ils seraient eclos j’porterais a vot’ poule les poussins de vot’ homme pour qu’a les eleve. Ca vous en f’rait de la volaille, la me!

[25]La vieille interdite demanda:

–Ca se peut-il?

L’homme reprit:

–Si ca s’peut! Pourque que ca n’se pourrait point! Pisqu’on fait ben couver des oeufs dans une boite chaude, [30]on peut en mett’ couver dans un lit.

Elle fut frappee par ce raisonnement et s’en alla, songeuse et calmee.

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Huit jours plus tard elle entra dans la chambre de Toine avec son tablier plein d’oeufs. Et elle dit:

–J’viens d’mett’ la jaune au nid avec dix oeufs. En v’la dix pour te. Tache de n’point les casser.

[5]Toine eperdu, demanda:

–Que que tu veux?

Elle repondit:

–J’veux qu’tu les couves, propre a rien.

Il rit d’abord; puis, comme elle insistait, il se facha, il [10]resista, il refusa resolument de laisser mettre sous ses gros bras cette graine de volaille que sa chaleur ferait eclore.

Mais la vieille, furieuse, declara:

–Tu n’auras point d’fricot tant que tu n’les prendras point. J’verrons ben c’qu’arrivera.

[15]Toine, inquiet, ne repondit rien.

Quand il entendit sonner midi, il appela:

–He! la me, la soupe est-elle cuite?

La vieille cria de sa cuisine:

–Y a point de soupe pour te, gros faigniant.

[20]Il crut qu’elle plaisantait et attendit, puis il pria, supplia, jura, fit des “va-t-au nord et des va-t-au sud” desesperes, tapa la muraille a coups de poing, mais il dut se resigner a laisser introduire dans sa couche cinq oeufs contre son flanc gauche. Apres quoi il eut sa soupe.

[25]Quand ses amis arriverent, ils le crurent tout a fait mal, tant il paraissait drole et gene.

Puis on fit la partie de tous les jours. Mais Toine semblait n’y prendre aucun plaisir et n’avancait la main qu’avec des lenteurs et des precautions infinies.

[30]–T’as donc l’bras noue, demandait Horslaville.

Toine repondit:

–J’ai quasiment t’une lourdeur dans l’epaule.

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Soudain, on entendit entrer dans le cafe, les joueurs se turent.

C’etait le maire avec l’adjoint. Ils demanderent deux verres de fine et se mirent a causer des affaires du pays. [5]Comme ils parlaient a voix basse, Toine Brulot voulut coller son oreille contre le mur, et, oubliant ses oeufs, il fit un brusque “va-t-au nord” qui le coucha sur une omelette.

Au juron qu’il poussa, la mere Toine accourut, et [10]devinant le desastre, le decouvrit d’une secousse. Elle demeura d’abord immobile, indignee, trop suffoquee pour parler devant le cataplasme jaune colle sur le flanc de son homme.

Puis, fremissant de fureur, elle se rua sur le paralytique [15]et se mit a lui taper de grands coups sur le ventre, comme lorsqu’elle lavait son linge au bord de la mare. Ses mains tombaient l’une apres l’autre avec un bruit sourd, rapides comme les pattes d’un lapin qui bat du tambour.

Les trois amis de Toine riaient a suffoquer, toussant, [20]eternuant, poussant des cris, et le gros homme effare parait les attaques de sa femme avec prudence, pour ne point casser encore les cinq oeufs qu’il avait de l’autre cote.

III

Toine fut vaincu. Il dut couver, il dut renoncer aux parties de domino, renoncer a tout mouvement, car la [25]vieille le privait de nourriture avec ferocite chaque fois qu’il cassait un oeuf.

Il demeurait sur le dos, l’oeil au plafond, immobile, les bras souleves comme des ailes, echauffant contre lui les germes de volailles enfermes dans les coques blanches.

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Il ne parlait plus qu’a voix basse comme s’il eut craint le bruit autant que le mouvement, et il s’inquietait de la couveuse jaune qui accomplissait dans le poulailler la meme besogne que lui.

[5]Il demandait a sa femme:

–La jaune a-t-elle mange la nuit?

Et la vieille allait de ses poules a son homme, et de son homme a ses poules, obsedee, possedee par la preoccupation des petits poulets qui murissaient dans le lit et dans [10]le nid.

Les gens du pays qui savaient l’histoire s’en venaient, curieux et serieux, prendre des nouvelles de Toine. Ils entraient a pas legers comme on entre chez les malades et demandaient avec interet:

[15]-~Eh bien! ca va-t-il?

Toine repondait:

–Pour aller, ca va, mais j’ai maujeure tant que ca m’echauffe. J’ai des fremis qui me galopent sur la peau. Or, un matin, sa femme entra tres emue et declara:

[20]–La jaune en a sept. Y avait trois oeufs de mauvais. Toine sentit battre son coeur. -Combien en aurait-il, lui?

Il demanda:

–Ce sera tantot?–avec une angoisse de femme qui [25]va devenir mere.

La vieille repondit d’un air furieux, torturee par la crainte d’un insucces:

–Faut croire!

Ils attendirent. Les amis prevenus que les temps [30]etaient proches arriverent bientot inquiets eux-memes.

On en jasait dans les maisons. On allait s’informer aux portes voisines.

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Vers trois heures, Toine s’assoupit. Il dormait maintenant la moitie des jours. Il fut reveille soudain par un chatouillement inusite sous le bras droit. Il y porta aussitot la main gauche et saisit une bete couverte de [5]duvet jaune, qui remuait dans ses doigts.

Son emotion fut telle, qu’il se mit a pousser des cris, et il lacha le poussin qui courut sur sa poitrine. Le cafe etait plein de monde. Les buveurs se precipiterent, envahirent la chambre, firent cercle comme autour d’un [10]saltimbanque, et la vieille etant arrivee cueillit avec precaution la bestiole blottie sous la barbe de son mari.

Personne ne parlait plus. C’etait par un jour chaud d’avril. On entendait par la fenetre ouverte glousser la poule jaune appelant ses nouveau-nes.

[15]Toine, qui suait d’emotion, d’angoisse, d’inquietude, murmura:

–J’en ai encore un sous le bras gauche, a c’t’heure.

Sa femme plongea dans le lit sa grande main maigre, et ramena un second poussin, avec des mouvements [20]soigneux de sage-femme.

Les voisins voulurent le voir. On se le repassa en le considerant attentivement comme s’il eut ete un phenomene. Pendant vingt minutes, il n’en naquit pas, puis quatre sortirent en meme temps de leurs coquilles.

[25]Ce fut une grande rumeur parmi les assistants. Et Toine sourit, content de son succes, commencant a s’enorgueillir de cette paternite singuliere. On n’en avait pas souvent vu comme lui, tout de meme! C’etait un drole d’homme, vraiment!

[30]Il declara:

–Ca fait six. Nom de nom que bapteme!

Et un grand rire s’eleva dans le public. D’autres

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personnes emplissaient le cafe. D’autres encore attendaient devant la porte. On se demandait:

–Combien qu’i en a?

–Yen a six.

[5]–La mere Toine portait a la poule cette famille nouvelle, et la poule gloussait eperdument, herissait ses plumes, ouvrait les ailes toutes grandes pour abriter la troupe grossissante de ses petits.

–En v’la encore un! cria Toine.

[10]Il s’etait trompe, il y en avait trois! Ce fut un triomphe! Le dernier creva son enveloppe a sept heures du soir. Tous les oeufs etaient bons! Et Toine affole de joie, delivre, glorieux, baisa sur le dos le frele animal, faillit l’etouffer avec ses levres. Il voulut le garder dans [15]son lit, celui-la, jusqu’au lendemain, saisi par une tendresse de mere pour cet etre si petiot qu’il avait donne a la vie; mais la vieille l’emporta comme les autres sans ecouter les supplications de son homme.

Les assistants, ravis, s’en allerent en devisant de [20]l’evenement, et Horslaville reste le dernier, demanda:

–Dis donc, pe Toine, tu m’invites a fricasser l’premier, pas vrai?

A cette idee de fricassee, le visage de Toine s’illumina, et le gros homme repondit:

[25]–Pour sur que je t’invite, mon gendre.

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LE PERE MILON

Depuis un mois, le large soleil jette aux champs sa flamme cuisante. La vie radieuse eclot sous cette averse de feu; la terre est verte a perte de vue. Jusqu’aux bords de l’horizon, le ciel est bleu. Les fermes normandes [5]semees par la plaine semblent, de loin, de petits bois, enfermees dans leur ceinture de hetres elances. De pres, quand on ouvre la barriere vermoulue, on croit voir un jardin geant, car tous les antiques pommiers, osseux comme les paysans, sont en fleur. Les vieux troncs noirs, [10]crochus, tortus, alignes par la cour, etalent sous le ciel leurs domes eclatants, blancs et roses. Le doux parfum de leur epanouissement se mele aux grasses senteurs des tables ouvertes et aux vapeurs du fumier qui fermente, couvert de poules.

[15]Il est midi. La famille dine a l’ombre du poirier plante devant la porte: le pere, la mere; les quatre enfants, les deux servantes et les trois valets. On ne parle guere. On mange la soupe, puis on decouvre le plat de fricot plein de pommes de terre au lard.

[20]De temps en temps, une servante se leve et va remplir au cellier la cruche au cidre.

L’homme, un grand gars de quarante ans, contemple, contre sa maison, une vigne restee nue, et courant, tordue comme un serpent, sous les volets, tout le long du mur.

[25]Il dit enfin: “La vigne au pere bourgeonne de bonne heure c’t’annee. P’t-etre qu’a donnera.”

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La femme aussi se retourne et regarde, sans dire un mot.

Cette vigne est plantee juste a la place ou le pere a ete fusille.

*
* *

C’etait pendant la guerre de 1870. Les Prussiens [5]occupaient tout le pays. Le general Faidherbe, avec l’armee du Nord, leur tenait tete.

Or l’etat-major prussien s’etait poste dans cette ferme. Le vieux paysan qui la possedait, le pere Milon, Pierre, les avait recus et installes de son mieux.

[10]Depuis un mois l’avant-garde allemande restait en observation dans le village. Les Francais demeuraient immobiles, a dix lieues de la; et cependant, chaque nuit, des uhlans disparaissaient.

Tous les eclaireurs isoles, ceux qu’on envoyait faire des [15]rondes, alors qu’ils partaient a deux ou trois seulement, ne rentraient jamais.

On les ramassait morts, au matin, dans un champ, au bord d’une cour, dans un fosse. Leurs chevaux eux-memes gisaient le long des routes, egorges d’un coup de [20]sabre.

Ces meurtres semblaient accomplis par les memes hommes, qu’on ne pouvait decouvrir.

Le pays fut terrorise. On fusilla des paysans sur une simple denonciation, on emprisonna des femmes; on voulut [25]obtenir, par la peur, des revelations des enfants. On ne decouvrit rien.

Mais voila qu’un matin, on apercut le pere Milon etendu dans son ecurie, la figure coupee d’une balafre.

Deux uhlans eventres furent retrouves a trois kilometres [30]de la ferme. Un d’eux tenait encore a la main son arme ensanglantee. Il s’etait battu, defendu.

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Un conseil de guerre ayant ete aussitot constitue, en plein air, devant la ferme, le vieux fut amene.

Il avait soixante-huit ans. Il etait petit, maigre, un peu tors, avec de grandes mains pareilles a des pinces de crabe. [5]Ses cheveux ternes, rares et legers comme un duvet de jeune canard, laissaient voir partout la chair du crane. La peau brune et plissee du cou montrait de grosses veines qui s’enfoncaient sous les machoires et reparaissaient aux tempes. Il passait dans la contree pour avare et difficile [10]en affaires.

On le placa debout, entre quatre soldats, devant la table de cuisine tiree dehors. Cinq officiers et le colonel s’assirent en face de lui.

Le colonel prit la parole en francais.

[15]–Pere Milon, depuis que nous sommes ici, nous n’avons eu qu’a nous louer de vous. Vous avez toujours ete complaisant et meme attentionne pour nous. Mais aujourd’hui une accusation terrible pese sur vous, et il faut que la lumiere se fasse. Comment avez-vous recu la blessure que [20]vous portez sur la figure?

Le paysan ne repondit rien.

Le colonel reprit:

–Votre silence vous condamne, pere Milon. Mais je veux que vous me repondiez, entendez-vous? Savez-vous [25]qui a tue les deux uhlans qu’on a trouves ce matin pres du Calvaire?

Le vieux articula nettement:

–C’est me.

Le colonel, surpris, se tut une seconde, regardant [30]fixement le prisonnier. Le pere Milon demeurait impassible, avec son air abruti de paysan, les yeux baisses comme s’il eut parle a son cure. Une seule chose pouvait reveler un

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trouble interieur, c’est qu’il avalait coup sur coup sa salive, avec un effort visible, comme si sa gorge eut ete tout a fait etranglee.

La famille du bonhomme, son fils Jean, sa bru et deux [5]petits enfants se tenaient a dix pas en arriere, effares et consternes.

Le colonel reprit:

–Savez-vous aussi qui a tue tous les eclaireurs de notre armee qu’on retrouve chaque matin, par la campagne, [10]depuis un mois?

Le vieux repondit avec la meme impassibilite de brute:

–C’est me.

~-C’est vous qui les avez tues tous?

–Tretous, oui, c’est me.

[15]–Vous seul?

–Me seul.

–Dites-moi comment vous vous y preniez.

Cette fois l’homme parut emu; la necessite de parler longtemps le genait visiblement. Il balbutia:

[20]-Je sais-ti, me? J’ai fait ca comme ca s’trouvait.

Le colonel reprit:

–Je vous previens qu’il faudra que vous me disiez tout. Vous ferez donc bien de vous decider immediatement. Comment avez-vous commence?

[25]L’homme jeta un regard inquiet sur sa famille attentive derriere lui. Il hesita un instant encore, puis, tout a coup, se decida.

–Je r’venais un soir, qu’il etait p’t-etre dix heures, le lend’main que vous etiez ici. Vous, et pi vos soldats, vous m’aviez pris pour pu de chinquante ecus de fourrage avec une vaque et deux moutons. Je me dis: Tant qu’i me prendront de fois vingt ecus, tant que je leur y revaudrai

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ca. Et pi j’avais d’autres choses itou su l’coeur, que j’vous dirai. V’la qu’j’en apercois un d’vos cavaliers qui fumait sa pipe su mon fosse, derriere ma grange. J’allai decrocher ma faux et je r’vins a p’tits pas par derriere, [5]qu’il n’entendit seulement rien. Et j’li coupai la tete d’un coup, d’un seul, comme un epi, qu’il n’a pas seulement dit “ouf!” Vous n’auriez qu’a chercher au fond d’la mare; vous le trouveriez dans un sac a charbon, avec une pierre de la barriere.

[10]”J’avais mon idee. J’pris tous ses effets d’puis les bottes jusqu’au bonnet et je les cachai dans le four a platre du bois Martin, derriere la cour.”

Le vieux se tut. Les officiers, interdits, se regardaient. L’interrogatoire recommenca; et voici ce qu’ils apprirent:

* * *

[15]Une fois son meurtre accompli, l’homme avait vecu avec cette pensee: “Tuer des Prussiens!” Il les haissait d’une haine sournoise et acharnee de paysan cupide et patriote aussi. Il avait son idee, comme il disait. Il attendit quelques jours.

[20]On le laissait libre d’aller et de venir, d’entrer et de sortir a sa guise, tant il s’etait montre humble envers les vainqueurs, soumis et complaisant. Or il voyait, chaque soir, partir les estafettes; et il sortit, une nuit, ayant entendu le nom du village ou se rendaient les cavaliers, et [25]ayant appris, dans la frequentation des soldats, les quelques mots d’allemand qu’il lui fallait.

Il sortit de sa cour, se glissa dans le bois, gagna le four a platre, penetra au fond de la longue galerie et, ayant retrouve par terre les vetements du mort, il s’en vetit.

[30]Alors il se mit a roder par les champs, rampant, suivant

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les talus pour se cacher, ecoutant les moindres bruits, inquiet comme un braconnier.

Lorsqu’il crut l’heure arrivee, il se rapprocha de la route et se cacha dans une broussaille. Il attendit encore. [5]Enfin, vers minuit, un galop de cheval sonna sur la terre dure du chemin. L’homme mit l’oreille a terre pour s’assurer qu’un seul cavalier s’approchait, puis il s’appreta.

Le uhlan arrivait au grand trot, rapportant des depeches. [10]Il allait, l’oeil en eveil, l’oreille tendue. Des qu’il ne fut plus qu’a dix pas, le pere Milon se traina en travers de la route en gemissant: “_Hilfe! Hilfe!_ A l’aide, a l’aide!” Le cavalier s’arreta, reconnut un Allemand demonte, le crut blesse, descendit de cheval, s’approcha sans soupconner [15]rien, et, comme il se penchait sur l’inconnu, il recut au milieu du ventre la longue lame courbee du sabre. Il s’abattit, sans agonie, secoue seulement par quelques frissons supremes.

Alors le Normand, radieux, d’une joie muette de vieux [20]paysan, se releva, et, pour son plaisir, coupa la gorge du cadavre. Puis, il le traina jusqu’au fosse et l’y jeta.

Le cheval, tranquille, attendait son maitre. Le pere Milon se mit en selle, et il partit au galop a travers les plaines.

[25]Au bout d’une heure, il apercut encore deux uhlans cote a cote qui rentraient au quartier. Il alla droit sur eux, criant encore: “_Hilfe! Hilfe!_” Les Prussiens le laissaient venir, reconnaissant l’uniforme, sans mefiance. aucune. Et il passa, le vieux, comme un boulet entre les [30]deux, les abattant l’un et l’autre avec son sabre et un revolver.

Puis il egorgea les chevaux, des chevaux allemands!

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Puis il rentra doucement au four a platre et cacha un cheval au fond de la sombre galerie. Il y quitta son uniforme, reprit ses hardes de gueux et, regagnant son lit, dormit jusqu’au matin.

[5]Pendant quatre jours, il ne sortit pas, attendant la fin de l’enquete ouverte; mais, le cinquieme jour, il repartit, et tua encore deux soldats par le meme stratageme. Des lors, il ne s’arreta plus. Chaque nuit, il errait, il rodait a l’aventure, abattant des Prussiens tantot ici, tantot la, [10]galopant par les champs deserts, sous la lune, uhlan perdu, chasseur d’hommes. Puis, sa tache finie, laissant derriere lui des cadavres couches le long des routes, le vieux cavalier rentrait cacher au fond du tour a platre son cheval et son uniforme.

[15]Il allait vers midi, d’un air tranquille, porter de l’avoine et de l’eau a sa monture restee au fond du souterrain, et il la nourrissait a profusion, exigeant d’elle un grand travail.

Mais, la veille, un de ceux qu’il avait attaques se tenait [20]sur ses gardes et avait coupe d’un coup de sabre la figure du vieux paysan.

Il les avait tues cependant tous les deux! Il etait revenu encore, avait cache le cheval et repris ses humbles habits; mais, en rentrant, une faiblesse l’avait saisi et il [25]s’etait traine jusqu’a l’ecurie, ne pouvant plus gagner la maison.

On l’avait trouve la tout sanglant, sur la paille. ..

* * *

Quand il eut fini son recit, il releva soudain la tete et regarda fierement les officiers prussiens.

[30]Le colonel, qui tirait sa moustache, lui demanda:

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–Vous n’avez plus rien a dire?

–Non, pu rien; l’compte est juste: j’en ai tue seize, pas un de pus, pas un de moins.

–Vous savez que vous allez mourir?

[5]–J’vous ai pas d’mande de grace.

–Avez-vous ete soldat?

–Oui. J’ai fait campagne, dans le temps. Et puis, c’est vous qu’avez tue mon pere, qu’etait soldat de l’Empereur premier. Sans compter que vous avez tue mon [10]fils cadet, Francois, le mois dernier, aupres d’Evreux. Je vous en devais, j’ai paye. Je sommes quittes.

Les officiers se regardaient.

Le vieux reprit:

–Huit pour mon pere, huit pour mon fieu, je sommes [15]quittes. J’ai pas ete vous chercher querelle, me! J’vous connais point! J’sais pas seulement d’ou qu’vous v’nez. Vous v’la chez me, que vous y commandez comme si c’etait chez vous. Je m’suis venge su l’s autres. J’m’en r’pens point.

[20]Et, redressant son torse ankylose, le vieux croisa ses bras dans une pose d’humble heros.

Les Prussiens se parlerent bas longtemps. Un capitaine, qui avait aussi perdu son fils, le mois dernier, defendait ce gueux magnanime.

[25]Alors le colonel se leva et, s’approchant du pere Milon, baissant la voix:

–Ecoutez, le vieux, il y a peut-etre un moyen de vous sauver la vie, c’est de…

Mais le bonhomme n’ecoutait point, et, les yeux plantes [30]droit sur l’officier vainqueur, tandis que le vent agitait les poils follets de son crane, il fit une grimace affreuse qui crispa sa maigre face toute coupee par la balafre, et,

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gonflant sa poitrine, il cracha, de toute sa force, en pleine figure du Prussien.

Le colonel, affole, leva la main, et l’homme, pour la seconde fois, lui cracha par la figure.

[5]Tous les officiers s’etaient dresses et hurlaient des ordres en meme temps.

En moins d’une minute, le bonhomme, toujours impassible, fut colle contre le mur et fusille, alors qu’il envoyait des sourires a Jean, son fils aine; a sa bru et aux deux petits, [10]qui regardaient, eperdus.

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DAUDET

LE CURE DE CUCUGNAN

Tous les ans, a la Chandeleur, les poetes provencaux publient en Avignon un joyeux petit livre rempli jusqu’aux bords de beaux vers et de jolis contes. Celui de cette annee m’arrive a l’instant, et j’y trouve un adorable [5]fabliau que je vais essayer de vous traduire en l’abregeant un peu… Parisiens, tendez vos mannes. C’est de la fine fleur de farine provencale qu’on va vous servir cette fois…

………………………………………………..

L’abbe Martin etait cure… de Cucugnan.

[10]Bon comme le pain, franc comme l’or, il aimait paternellement ses Cucugnanais; pour lui, son Cucugnan aurait ete le paradis sur terre, si les Cucugnanais lui avaient donne un peu plus de satisfaction. Mais, helas! les araignees filaient dans son confessionnal, et, le beau jour [15]de Paques, les hosties restaient au fond de son saint-ciboire. Le bon pretre en avait le coeur meurtri, et toujours il demandait a Dieu la grace de ne pas mourir avant d’avoir ramene au bercail son troupeau disperse.

Or, vous allez voir que Dieu l’entendit.

[20]Un dimanche, apres l’Evangile, M. Martin monta en chaire.

………………………………………………

–Mes freres, dit-il, vous me croirez si vous voulez: l’autre nuit, je me suis trouve, moi miserable pecheur, a la porte du paradis.

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“Je frappai: saint Pierre m’ouvrit!

“– Tiens! c’est vous, mon brave monsieur Martin, me fit-il; quel bon vent…? et qu’y a-t-il pour votre service?

“– Beau saint Pierre, vous qui tenez le grand livre et [5]la clef, pourriez-vous me dire, si je ne suis pas trop curieux, combien vous avez de Cucugnanais en paradis?

“–Je n’ai rien a vous refuser, monsieur Martin; asseyez-vous, nous allons voir la chose ensemble.

“Et saint Pierre prit son gros livre, l’ouvrit, mit ses [10]besicles:

“- Voyons un peu: Cucugnan, disons-nous. Cu… Cu. ..Cucugnan. Nous y sommes. Cucugnan… Mon brave monsieur Martin, la page est toute blanche. Pas une ame. ..Pas plus de Cucugnanais que d’aretes dans [15]une dinde.

“–Comment! Personne de Cucugnan ici? Personne? Ce n’est pas possible! Regardez mieux…

“–Personne, saint homme. Regardez vous-meme, si vous croyez que je plaisante.

[20]”Moi, pecaire! je frappais des pieds, et, les mains jointes, je criais misericorde. Alors, saint Pierre:

“–Croyez-moi, monsieur Martin, il ne faut pas ainsi vous mettre le coeur a l’envers, car vous pourriez en avoir quelque mauvais-coup de sang. Ce n’est pas votre faute, [25]apres tout. Vos Cucugnanais, voyez-vous, doivent faire a coup sur leur petite quarantaine en purgatoire.

“-Ah! par charite, grand saint Pierre! faites que je puisse au moins les voir et les consoler.

“- Volontiers, mon ami… Tenez, chaussez vite ces [30]sandales, car les chemins ne sont pas beaux de reste… Voila qui est bien… Maintenant, cheminez droit devant vous. Voyez~vous la-bas, au fond, en tournant? Vous

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trouverez une porte d’argent toute constellee de croix noires… a main droite… Vous frapperez, on vous ouvrira… Adessias! Tenez-vous sain et gaillardet.

……………………………………………

“Et je cheminai… je cheminai! Quelle battue! j’ai [5]la chair de poule, rien que d’y songer. Un petit sentier, plein de ronces, d’escarboucles qui luisaient et de serpents qui sifflaient, m’amena jusqu’a la porte d’argent.

“–Pan! pan!

“–Qui frappe? me fait une voix rauque et dolente.

[10]”–Le cure de Cucugnan.

“–De…?

“–De Cucugnan.

“–Ah!… Entrez.

“J’entrai. Un grand bel ange, avec des ailes sombres [15]comme la nuit, avec une robe resplendissante comme le jour, avec une clef de diamant pendue a sa ceinture, ecrivait, cra-cra, dans un grand livre plus gros que celui de saint Pierre…

“–Finalement, que voulez-vous et que demandez-vous? [20]dit l’ange.

“–Bel ange de Dieu, je veux savoir,–je suis bien curieux peut-etre,–si vous avez ici les Cucugnanais.

“–Les…?

“–Les Cucugnanais, les gens de Cucugnan… que [25]c’est moi qui suis leur prieur.

“–Ah! l’abbe Martin, n’est-ce pas?

“–Pour vous servir, monsieur l’ange.

“–Vous dites donc Cucugnan…

“Et l’ange ouvre et feuillette son grand livre,

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mouillant son doigt de salive pour que le feuillet glisse mieux…

“–Cucugnan, dit-il poussant un long soupir… Monsieur Martin, nous n’avons en purgatoire personne de [5]Cucugnan.

“–Jesus! Marie! Joseph! personne de Cucugnan en purgatoire! O grand Dieu! ou sont-ils donc?

“–Eh! saint homme, ils sont en paradis. Ou diantre voulez-vous qu’ils soient?

[10]”–Mais j’en viens, du paradis…

“–Vous en venez!!… Eh bien?

“–Eh bien! ils n’y sont pas!… Ah! bonne mere des anges!…

“–Que voulez-vous, monsieur le cure? s’ils ne sont ni [15]en paradis ni en purgatoire, il n’y a pas de milieu, ils sont….

“–Sainte croix! Jesus, fils de David! Ai! ai! ai! est-il possible?… Serait-ce un mensonge du grand saint Pierre? …Pourtant je n’ai pas entendu chanter le coq!… Ai [20]pauvres nous! comment irai-je en paradis si mes Cucugnanais n’y sont pas?

“–Ecoutez, mon pauvre monsieur Martin, puisque vous voulez, coute que coute, etre sur de tout ceci, et voir de vos yeux de quoi il retourne, prenez ce sentier, filez [25]en courant, si vous savez courir… Vous trouverez, a gauche, un grand portail. La, vous vous renseignerez sur tout. Dieu vous le donne!

“Et l’ange ferma la porte.

“C’etait un long sentier tout pave de braise rouge. Je [30]chancelais comme si j’avais bu; a chaque pas, je

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trebuchais; j’etais tout en eau, chaque poil de mon corps avait sa goutte de sueur, et je haletais de soif… Mais, ma foi, grace aux sandales que le bon saint Pierre m’avait pretees, je ne me brulai pas les pieds.

[5]”Quand j’eus fait assez de faux pas clopin-clopant, je vis a ma main gauche une porte… non, un portail, un enorme portail, tout baillant, comme la porte d’un grand four. Oh! mes enfants, quel spectacle! La on ne demande pas mon nom; la, point de registre. Par fournees et a [10]pleine porte, on entra la, mes freres, comme le dimanche vous entrez au cabaret.

“Je suais a grosses gouttes, et pourtant j’etais transi, j’avais le frisson. Mes cheveux se dressaient. Je sentais le brule, la chair rotie, quelque chose comme l’odeur qui [15]se repand dans notre Cucugnan quand Eloy, le marechal, brule pour la ferrer la botte d’un vieil ane. Je perdais haleine dans cet air puant et embrase; j’entendais une clameur horrible, des gemissements, des hurlements et des jurements.

[20]”–Eh bien! entres-tu ou n’entres~tu pas, toi? me fait, en me piquant de sa fourche, un demon cornu.

“–Moi? Je n’entre pas. Je suis un ami de Dieu.

“–Tu es un ami de Dieu… Eh! b… de teigneux! [25]que viens-tu faire ici?…

“–Je viens… Ah! ne m’en parlez pas, que je ne puis plus me tenir sur mes jambes… Je viens… je viens de loin… humblement vous demander… si… si, par coup de hasard… vous n’auriez pas ici… quelqu’un [30]…quelqu’un de Cucugnan…

“–Ah! feu de Dieu! tu fais la bete, toi, comme si tu ne savais pas que tout Cucugnan est ici. Tiens, laid

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corbeau, regarde, et tu verras comme nous les arrangeons ici, tes fameux Cucugnanais…

………………………………………………….

“Et je vis, au milieu d’un epouvantable tourbillon de flamme:

[5]”Le long Coq-Galine,–vous l’avez tous connu, mes freres,–Coq-Galine, qui se grisait si souvent, et si souvent secouait les puces a sa pauvre Clairon.

“Je vis Catarinet… cette petite gueuse… avec son nez en l’air… qui couchait toute seule a la grange… Il [10]vous en souvient, mes droles!… Mais passons, j’en ai trop dit.

“Je vis Pascal Doigt-de-Poix, qui faisait son huile avec les olives de M. Julien.

“Je vis Babet la glaneuse, qui, en glanant, pour avoir [15]plus vite noue sa gerbe, puisait a poignees aux gerbiers.

“Je vis maitre Grapasi, qui huilait si bien la roue de sa brouette.

“Et Dauphine, qui vendait si cher l’eau de son puits.

[20]”Et le Tortillard, qui, lorsqu’il me rencontrait portant le bon Dieu, filait son chemin, la barrette sur la tete et la pipe au bec… et fier comme Artaban… comme s’il avait rencontre un chien.

“Et Coulau avec sa Zette, et Jacques, et Pierre, et [25]Toni…

…………………………………………………..

Emu, bleme de peur, l’auditoire gemit, en voyant, dans l’enfer tout ouvert, qui son pere et qui sa mere, qui sa grand’mere et qui sa soeur…

–Vous sentez bien, mes freres, reprit le bon abbe,

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Martin, vous sentez bien que ceci ne peut pas durer. J’ai charge d’ames, et je veux, je veux vous sauver de l’abime ou vous etes tous en train de rouler tete premiere. Demain je me mets a l’ouvrage, pas plus tard que demain. [5]Et l’ouvrage ne manquera pas! Voici comment je m’y prendrai. Pour que tout se fasse bien, il faut tout faire avec ordre. Nous irons rang par rang, comme a Jonquieres quand on danse.

“Demain lundi, je confesserai les vieux et les vieilles. [10]Ce n’est rien.

“Mardi, les enfants. J’aurai bientot fait.

“Mercredi, les garcons et les filles. Cela pourra etre long.

“Jeudi, les hommes. Nous couperons court.

[15]”Vendredi, les femmes. Je dirai: Pas d’histoires!

“Samedi, le meunier!… Ce n’est pas trop d’un jour pour lui tout seul…

“Et, si dimanche nous avons fini, nous serons bien heureux.

[20]”Voyez-vous, mes enfants, quand le ble est mur, il faut le couper; quand le vin est tire, il faut le boire. Voila assez de linge sale, il s’agit de le laver, et de le bien laver.

“C’est la grace que je vous souhaite. _Amen!_

………………………………………………

Ce qui fut dit fut fait. On coula la lessive.

[25]Depuis ce dimanche memorable, le parfum des vertus de Cucugnan se respire a dix lieues a l’entour.

Et le bon pasteur M. Martin, heureux et plein d’allegresse, a reve l’autre nuit que, suivi de tout son troupeau, il gravissait, en resplendissante procession, au milieu des [30]cierges allumes, d’un nuage d’encens qui embaumait et

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des enfants de choeur qui chantaient _Te Deum_, le chemin eclaire de la cite de Dieu.

Et voila l’histoire du cure de Cucugnan, telle que m’a ordonne de vous le dire ce grand gueusard de Roumanille, [5]qui la tenait lui-meme d’un autre bon compagnon.

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LE SOUS-PREFET AUX CHAMPS

M. le sous-prefet est en tournee. Cocher devant, laquais derriere, la caleche de la sous-prefecture l’emporte majestueusement au concours regional de la Combe-aux-Fees. Pour cette journee memorable, M. le sous-prefet a [5]mis son bel habit brode, son petit claque, sa culotte collante a bandes d’argent et son epee de gala a poignee de nacre… Sur ses genoux repose une grande serviette en chagrin gaufre qu’il regarde tristement.

M. le sous-prefet regarde tristement sa serviette en [10]chagrin gaufre; il songe au fameux discours qu’il va falloir prononcer tout a l’heure devant les habitants de la Combe-aux-Fees:

–Messieurs et chers administres…

Mais il a beau tortiller la soie blonde de ses favoris et [15]repeter vingt fois de suite:

–Messieurs et chers administres… la suite du discours ne vient pas.

La suite du discours ne vient pas… Il fait si chaud dans cette caleche!… A perte de vue, la route de la [20]Combe-aux-Fees poudroie sous le soleil du Midi… L’air est embrase… et sur les ormeaux du bord du chemin, tout couverts de poussiere blanche, des milliers de cigales se repondent d’un arbre a l’autre… Tout a coup M. le sous-prefet tressaille. La-bas, au pied d’un [25]coteau, il vient d’apercevoir un petit bois de chenes verts qui semble lui faire signe.

Le petit bois de chenes verts semble lui faire signe:

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–Venez donc par ici, monsieur le sous-prefet; pour composer votre discours, vous serez beaucoup mieux sous mes arbres…

M. le sous-prefet est seduit; il saute a bas de sa caleche [5]et dit a ses gens de l’attendre, qu’il va composer son discours dans le petit bois de chenes verts.

Dans le petit bois de chenes verts il y a des oiseaux, des violettes, et des sources sous l’herbe fine… Quand ils ont apercu M. le sous-prefet avec sa belle culotte et sa [10]serviette en chagrin gaufre, les oiseaux ont eu peur et se sont arretes de chanter, les sources n’ont plus ose faire de bruit, et les violettes se sont cachees dans le gazon. Tout ce petit monde-la n’a jamais vu de sous-prefet, et se demande a voix basse quel est ce beau seigneur qui se [15]promene en culotte d’argent.

A voix basse, sous la feuillee, on se demande quel est ce beau seigneur en culotte d’argent… Pendant ce temps-la, M. le sous-prefet, ravi du silence et de la fraicheur du bois, releve les pans de son habit, pose son claque [20]sur l’herbe et s’assied dans la mousse au pied d’un jeune chene; puis il ouvre sur ses genoux sa grande serviette de chagrin gaufre et en tire une large feuille de papier ministre.

–C’est un artiste! dit la fauvette.

[25]–Non, dit le bouvreuil, ce n’est pas un artiste, puisqu’il a une culotte en argent; c’est plutot un prince.

–C’est plutot un prince, dit le bouvreuil.

~-Ni un artiste, ni un prince, interrompt un vieux rossignol, qui a chante toute une saison dans les jardins de [30]la sous-prefecture… Je sais ce que c’est: c’est un sous-prefet!

Et tout le petit bois va chuchotant:

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–C’est un sous-prefet! c’est un sous-prefet!

–Comme il est chauve! remarque une alouette a grande huppe.

Les violettes demandent:

[5]–Est-ce que c’est mechant?

–Est-ce que c’est mechant? demandent les violettes.

Le vieux rossignol repond:

–Pas du tout!

Et sur cette assurance, les oiseaux se remettent a [10]chanter, les sources a courir, les violettes a embaumer, comme si le monsieur n’etait pas la… Impassible au milieu de tout ce joli tapage, M. le sous-prefet invoque dans son coeur la Muse des comices agricoles, et, le crayon leve, commence a declamer de sa voix de ceremonie:

[15]–Messieurs et chers administres…

–Messieurs et chers administres, dit le sous-prefet de sa voix de ceremonie…

Un eclat de rire l’interrompt; il se retourne et ne voit rien qu’un gros pivert qui le regarde en riant, perche sur [20]son claque. Le sous-prefet hausse les epaules et veut continuer son discours; mais le pivert l’interrompt encore et lui crie de loin:

–A quoi bon?

–Comment! a quoi bon? dit le sous-prefet, qui devient [25]tout rouge; et, chassant d’un geste cette bete effrontee, il reprend de plus belle:

–Messieurs et chers administres…

–Messieurs et chers administres…, a repris le sous-prefet de plus belle.

[30]Mais alors, voila, les petites violettes qui se haussent vers lui sur le bout de leurs tiges et qui lui disent doucement:

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–Monsieur le sous-prefet, sentez-vous comme nous sentons bon?

Et les sources lui font sous la mousse une musique divine; et dans les branches, au-dessus de sa tete, des tas [5]de fauvettes viennent lui chanter leurs plus jolis airs; et tout le petit bois conspire pour l’empecher de composer son discours.

Tout le petit bois conspire pour l’empecher de composer son discours… M. le sous-prefet, grise de parfums, ivre [10]de musique, essaye vainement de resister au nouveau charme qui l’envahit. Il s’accoude sur l’herbe, degrafe son bel habit, balbutie encore deux ou trois fois:

–Messieurs et chers administres… Messieurs et chers admi… Messieurs et chers…

[15]Puis il envoie les administres au diable; et la Muse des comices agricoles n’a plus qu’a se voiler la face.

Voile-toi la face, o Muse des comices agricoles!… Lorsque, au bout d’une heure, les gens de la sous-prefecture, inquiets de leur maitre sont entres dans le petit bois, ils [20]ont vu un spectacle qui les a fait reculer d’horreur… M. le sous-prefet etait couche sur le ventre, dans l’herbe, debraille comme un boheme. Il avait mis son habit bas; …et, tout en machonnant des violettes, M. le sous-prefet faisait des vers.

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LE PAPE EST MORT

J’ai passe mon enfance dans une grande ville de province coupee en deux par une riviere tres-encombree, tres-remuante, ou j’ai pris de bonne heure le gout des voyages et la passion de la vie sur l’eau. Il y a surtout un coin de [5]quai, pres d’une certaine passerelle Saint-Vincent, auquel je ne pense jamais, meme aujourd’hui, sans emotion. Je revois l’ecriteau cloue au bout d’une vergue: _Cornet_, bateaux de louage, le petit escalier qui s’enfoncait dans l’eau, tout glissant et noirci de mouillure, la flottille de [10]petits canots fraichement peints de couleurs vives s’alignant au bas de l’echelle, se balancant doucement bord a bord, comme alleges par les jolis noms qu’ils portaient a leur arriere en lettres blanches: _l’Oiseau-Mouche, l’Hirondelle_.

[15]Puis, parmi les longs avirons reluisants de ceruse qui etaient en train de secher contre le talus, le pere Cornet s’en allant avec son seau a peinture, ses grands pinceaux, sa figure tannee, crevassee, ridee de mille petites fossettes comme la riviere un soir de vent frais… Oh! ce pere [20]Cornet. C’a ete le satan de mon enfance, ma passion douloureuse, mon peche, mon remords. M’en a-t-il fait commettre des crimes avec ses canots! Je manquais l’ecole, je vendais mes livres. Qu’est-ce que je n’aurais pas vendu pour une apres-midi de canotage!

[25]Tous mes cahiers de classe au fond du bateau, la veste a bas, le chapeau en arriere, et dans les cheveux le bon coup d’eventail de la brise d’eau, je tirais ferme sur mes rames, en froncant les sourcils pour bien me donner la

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tournure d’un vieux loup de mer. Tant que j’etais en ville, je tenais le milieu de la riviere, a egale distance des deux rives, ou le vieux loup de mer aurait pu etre reconnu. Quel triomphe de me meler a ce grand mouvement de [5]barques, de radeaux, de trains de bois, de mouches a vapeur qui se cotoyaient, s’evitaient, separes seulement par un mince lisere d’ecume! Il y avait de lourds bateaux qui tournaient pour prendre le courant, et cela en deplacait une foule d’autres.

[10]Tout a coup les roues d’un vapeur battaient l’eau pres de moi; ou bien une ombre lourde m’arrivait dessus, c’etait l’avant d’un bateau de pommes.

“Gare donc, moucheron!” me criait une voix enrouee; et je suais, je me debattais, empetre dans le va-et-vient [15]de cette vie du fleuve que la vie de la rue traversait incessamment par tous ces ponts, toutes ces passerelles qui mettaient des reflets d’omnibus sous la coupe des avirons. Et le courant si dur a la pointe des arches, et les remous, les tourbillons, le fameux trou de la Mort-gui-trompe! [20]Pensez que ce n’etait pas une petite affaire de se guider la-dedans avec des bras de douze ans et personne pour tenir la barre.

Quelquefois j’avais la chance de rencontrer la chaine. Vite je m’accrochais tout au bout de ces longs trains de [25]bateaux qu’elle remorquait, et, les rames immobiles, etendues comme des ailes qui planent, je me laissais aller a cette vitesse silencieuse qui coupait la riviere en longs rubans d’ecume et faisait filer des deux cotes les arbres, les maisons du quai. Devant moi, loin, bien loin, j’entendais [30]le battement monotone de l’helice, un chien qui aboyait sur un des bateaux de la remorque, ou montait d’une cheminee basse un petit filet de fumee; et tout cela

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me donnait l’illusion d’un grand voyage, de la vraie vie de bord.

Malheureusement, ces rencontres de la chaine etaient rares. Le plus souvent il fallait ramer et ramer aux heures [5]de soleil. Oh! les pleins midis tombant d’aplomb sur la riviere, il me semble qu’ils me brillent encore. Tout flambait, tout miroitait. Dans cette atmosphere aveuglante et sonore qui flotte au-dessus des vagues et vibre a tous leurs mouvements, les courts plongeons de mes rames, [10]les cordes des haleurs soulevees de l’eau toutes ruisselantes faisaient passer des lumieres vives d’argent poli. Et je ramais en fermant les yeux. Par moments, a la vigueur de mes efforts, a l’elan de l’eau sous ma barque, je me figurais que j’allais tres-vite; mais en relevant la [15]tete, je voyais toujours le meme arbre, le meme mur en face de moi sur la rive.

Enfin, a force de fatigues, tout moite et rouge de chaleur, je parvenais a sortir de la ville. Le vacarme des bains froids, des bateaux de blanchisseuses, des pontons [20]d’embarquement diminuait. Les ponts s’espacaient sur la rive elargie. Quelques jardins de faubourg, une cheminee d’usine, s’y refletaient de loin en loin. A l’horizon tremblaient des iles vertes. Alors, n’en pouvant plus, je venais me ranger contre la rive, au milieu des roseaux tout [25]bourdonnants; et la, abasourdi par le soleil, la fatigue, cette chaleur lourde qui montait de l’eau etoilee de larges fleurs jaunes, le vieux loup de mer se mettait a saigner du nez pendant des heures. Jamais mes voyages n’avaient un autre denoument. Mais que voulez-vous? Je trouvais [30]cela delicieux.

Le terrible, par exemple, c’etait le retour, la rentree. J’avais beau revenir a toutes rames, j’arrivais toujours

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trop tard, longtemps apres la sortie des classes. L’impression du jour qui tombe, les premiers becs de gaz dans le brouillard, la retraite, tout augmentait mes transes, mon remords. Les gens qui passaient, rentrant chez eux [5]bien tranquilles, me faisaient envie; et je courais la tete lourde, pleine de soleil et d’eau, avec des ronflements de coquillages au fond des oreilles, et deja sur la figure le rouge du mensonge que j’allais dire.

Car il en fallait un chaque fois pour faire tete a ce [10]terrible “d’ou viens-tu?” qui m’attendait en travers de la porte. C’est cet interrogatoire de l’arrivee qui m’epouvantait le plus. Je devais repondre la, sur le palier, au pied leve, avoir toujours une histoire prete, quelque chose a dire, et de si etonnant, de si renversant, que la [15]surprise coupat court a toutes les questions. Cela me donnait le temps d’entrer, de reprendre haleine; et pour en arriver la, rien ne me coutait. J’inventais des sinistres, des revolutions, des choses terribles, tout un cote de la ville qui brulait, le pont du chemin de fer s’ecroulant dans la [20]riviere. Mais ce que je trouvai encore de plus fort, le voici:

Ce soir-la, j’arrivai tres en retard. Ma mere, qui m’attendait depuis une grande heure, guettait, debout, en haut de l’escalier.

“D’ou viens-tu?” me cria-t-elle.

[25]Dites-moi ce qu’il peut tenir de diableries dans une tete d’enfant. Je n’avais rien trouve, rien prepare. J’etais venu trop vite… Tout a coup il me passa une idee folle. Je savais la chere femme tres-pieuse, catholique enragee comme une Romaine, et je lui repondis dans tout [30]l’essoufflement d’une grande emotion:

“O maman… Si vous saviez!…

–Quoi donc?…Qu’est-ce qu’il y a encore?…

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–Le pape est mort.

–Le pape est mort!…” fit la pauvre mere, et elle s’appuya toute pale contre la muraille. Je passai vite dans ma chambre, un peu effraye de mon succes et de [5]l’enormite du mensonge; pourtant, j’eus le courage de le soutenir jusqu’au bout. Je me souviens d’une soiree funebre et douce; le pere tres-grave, la mere atterree. ..On causait bas autour de la table. Moi, je baissais les yeux; mais mon escapade s’etait si bien perdue dans la desolation [10]generale que personne n’y pensait plus.

Chacun citait a l’envi quelque trait de vertu de ce pauvre Pie IX; puis, peu a peu, la conversation s’egarait a travers l’histoire des papes. Tante Rose parla de Pie VII, qu’elle se souvenait tres-bien d’avoir vu passer dans le [15]Midi, au fond d’une chaise de poste, entre des gendarmes. On rappela la fameuse scene avec l’empereur: _Comediante! …tragediante_!… C’etait bien la centieme fois que je l’entendais raconter, cette terrible scene, toujours avec les memes intonations, les memes gestes, et ce stereotype [20]des traditions de famille qu’on se legue et qui restent la, pueriles et locales, comme des histoires de couvent.

C’est egal, jamais elle ne m’avait paru si interessante.

Je l’ecoutais avec des soupirs hypocrites, des questions, un air de faux interet, et tout le temps je me disais:

[25]”Demain matin, en apprenant que le pape n’est pas mort, ils seront si contents que personne n’aura le courage de me gronder.”

Tout en pensant a cela, mes yeux se fermaient malgre moi, et j’avais des visions de petits bateaux peints en [30]bleu, avec des coins de Saone alourdis par la chaleur, et de grandes pattes d’argyronetes courant dans tous les sens et rayant l’eau vitreuse, comme des pointes de diamant.

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UN REVEILLON DANS LE MARAIS
CONTE DE NOEL

M. Majeste, fabricant d’eau de Seltz dans le Marais, vient de faire un petit reveillon chez des amis de la place Royale, et regagne son logis en fredonnant… Deux heures sonnent a Saint-Paul. “Comme il est tard!” se [5]dit le brave homme, et il se depeche; mais le pave glisse, les rues sont noires, et puis dans ce diable de vieux quartier, qui date du temps ou les voitures etaient rares, il y a un tas de tournants, d’encoignures, de bornes devant les portes a l’usage des cavaliers. Tout cela empeche d’aller [10]vite, surtout quand on a deja les jambes un peu lourdes, et les yeux embrouilles par les toasts du reveillon… Enfin M. Majeste arrive chez lui. Il s’arrete devant un grand portail orne, ou brille au clair de lune un ecusson, dore de neuf, d’anciennes armoiries repeintes dont il a fait [15]marque de fabrique:

HOTEL CI-DEVANT DE NESMOND
MAJESTE JEUNE
FABRICANT D’EAU DE SELTZ

Sur tous les siphons de la fabrique, sur les bordereaux, [20]les tetes de lettres, s’etalent ainsi et resplendissent les vieilles armes des Nesmond.

Apres le portail, c’est la cour, une large cour aeree et claire, qui dans le jour en s’ouvrant fait de la lumiere a toute la rue. Au fond de la cour, une grande batisse tres [25]ancienne, des murailles noires, brodees, ouvragees, des balcons de fer arrondis, des balcons de pierre a pilastres,

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d’immenses fenetres tres-hautes, surmontees de frontons, de chapiteaux qui s’elevent aux derniers etages comme autant de petits toits dans le toit, et enfin sur le faite, au milieu des ardoises, les lucarnes des mansardes, rondes, [5]coquettes, encadrees de guirlandes comme des miroirs. Avec cela un grand perron de pierre, ronge et verdi par la pluie, une vigne maigre qui s’accroche aux murs, aussi noire, aussi tordue que la corde qui se balance la-haut a la poulie du grenier, je ne sais quel grand air de vetuste et [10]de tristesse… C’est l’ancien hotel de Nesmond.

En plein jour, l’aspect de l’hotel n’est pas le meme. Les mots: Caisse, Magasin, Entree des ateliers eclatent partout en or sur les vieilles murailles, les font vivre, les rajeunissent. Les camions des chemins de fer ebranlent [15]le portail; les commis s’avancent au perron la plume a l’oreille pour recevoir les marchandises. La cour est encombree de caisses, de paniers, de paille, de toile d’emballage. On se sent bien dans une fabrique… Mais avec la nuit, le grand silence, cette lune d’hiver qui, dans le [20]fouillis des toits compliques, jette et entremele des ombres, l’antique maison des Nesmond reprend ses allures seigneuriales. Les balcons sont en dentelle; la cour d’honneur s’agrandit, et le vieil escalier, qu’eclairent des jours inegaux, vous a des recoins de cathedrale, avec des niches [25]vides et des marches perdues qui ressemblent a des autels.

Cette nuit-la surtout, M. Majeste trouve a sa maison un aspect singulierement grandiose. En traversant la cour deserte, le bruit de ses pas l’impressionne. L’escalier lui parait immense, surtout tres lourd a monter. C’est le [30]reveillon sans doute… Arrive au premier etage, il s’arrete pour respirer, et s’approche d’une fenetre. Ce que c’est que d’habiter une maison historique! M. Majeste

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n’est pas poete, oh! non; et pourtant, en regardant cette belle cour aristocratique, ou la lune etend une nappe de lumiere bleue, ce vieux logis de grand seigneur qui a si bien l’air de dormir avec ses toits engourdis sous leur [5]capuchon de neige, il lui vient des idees de l’autre monde:

“Hein?… tout de meme, si les Nesmond revenaient…”

A ce moment, un grand coup de sonnette retentit. Le portail s’ouvre a deux battants, si vite, si brusquement, que le reverbere s’eteint; et pendant quelques minutes il [10]se fait la-bas, dans l’ombre de la porte, un bruit confus de frolements, de chuchotements. On se dispute, on se presse pour entrer. Voici des valets, beaucoup de valets, des carrosses tout en glaces miroitant au clair de lune, des chaises a porteurs balancees entre deux torches qui [15]s’avivent au courant d’air du portail. En rien de temps, la cour est encombree. Mais au pied du perron, la confusion cesse. Des gens descendent des voitures, se saluent, entrent en causant comme s’ils connaissaient la maison. Il y a la, sur ce perron, un froissement de soie, [20]cliquetis d’epees. Rien que des chevelures blanches, alourdies et mates de poudre; rien que des petites voix claires, un peu tremblantes, des petits rires sans timbre, des pas legers. Tous ces gens ont l’air d’etre vieux, vieux. Ce sont des yeux effaces, des bijoux endormis, d’anciennes [25]soies brochees, adoucies de nuances changeantes, que la lumiere des torches fait briller d’un eclat doux; et sur tout cela flotte un petit nuage de poudre, qui monte des cheveux echafaudes, roules en boucles, a chacune de ces jolies reverences, un peu guindees par les epees et les [30]grands paniers… Bientot toute la maison a l’air d’etre hantee. Les torches brillent de fenetre en fenetre, montent et descendent dans le tournoiement des escaliers, jusqu’aux

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lucarnes des mansardes qui ont leur etincelle de fete et de vie. Tout l’hotel de Nesmond s’illumine, comme si un grand coup de soleil couchant avait allume ses vitres. “Ah! mon Dieu! ils vont mettre le feu!…” se dit M. [5]Majeste. Et, revenu de sa stupeur, il tache de secouer l’engourdissement de ses jambes et descend vite dans la cour, ou les laquais viennent d’allumer un grand feu clair. M. Majeste s’approche; il leur parle. Les laquais ne lui repondent pas, et continuent de causer tout bas entre eux, [10]sans que la moindre vapeur s’echappe de leurs levres dans l’ombre glaciale de la nuit, M. Majeste n’est pas content, cependant une chose le rassure, c’est que ce grand feu qui flambe si haut et si droit est un feu singulier, une flamme sans chaleur, qui brille et ne brule pas. Tranquillise de [15]ce cote, le bonhomme franchit le perron et entre dans ses magasins.

Ces magasins du rez-de-chaussee devaient faire autrefois de beaux salons de reception. Des parcelles d’or terni brillent encore a tous les angles. Des peintures [20]mythologiques tournent au plafond, entourent les glaces, flottent au-dessus des portes dans des teintes vagues, un peu ternes, comme le souvenir des annees ecoulees. Malheureusement il n’y a plus de rideaux, plus de meubles. Rien que des paniers, de grandes caisses pleines de siphons [25]a tetes d’etain, et les branches dessechees d’un vieux lilas qui montent toutes noires derriere les vitres. M. Majeste, en entrant, trouve son magasin plein de lumiere et de monde. Il salue, mais personne ne fait attention a lui. Les femmes aux bras de leurs cavaliers continuent a [30]minauder ceremonieusement sous leurs pelisses de satin. On se promene, on cause, on se disperse. Vraiment tous ces vieux marquis ont l’air d’etre chez eux. Devant un

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trumeau peint, une petite ombre s’arrete, toute tremblante: “Dire que c’est moi, et que me voila!” et elle regarde en souriant une Diane qui se dresse dans la boiserie,–mince et rose, avec un croissant au front.

[5]”Nesmond, viens donc voir tes armes!” et tout le monde rit en regardant le blason des Nesmond qui s’etale sur une toile d’emballage, avec le nom de Majeste au-dessous.

“Ah! ah! ah!… Majeste!… Il y en a donc encore des Majestes en France?”

[10]Et ce sont des gaietes sans fin, de petits rires a son de flute, des doigts en l’air, des bouches qui minaudent…

Tout a coup quelqu’un crie:

“Du champagne! du champagne!

–Mais non…

[15]–Mais si!… si, c’est du champagne… Allons, comtesse, vite un petit reveillon.”

C’est de l’eau de Seltz de M. Majeste qu’ils ont prise pour du champagne. On le trouve bien un peu evente; mais bah! on le boit tout de meme; et comme ces pauvres [20]petites ombres n’ont pas la tete bien solide, peu a peu cette mousse d’eau~de Seltz les anime, les excite, leur donne envie de danser. Des menuets s’organisent. Quatre fins violons que Nesmond a fait venir commencent un air de Rameau, tout en triolets, menu et melancolique dans sa [25]vivacite. Il faut voir toutes ces jolies vieilles tourner lentement, saluer en mesure d’un air grave. Leurs atours en sont rajeunis, et aussi les gilets d’or, les habits broches, les souliers a boucles de diamants. Les panneaux eux-memes semblent revivre en entendant ces anciens airs. [30]La vieille glace, enfermee dans le mur depuis deux cents ans, les reconnait aussi, et tout, eraflee, noircie aux angles, elle s’allume doucement et renvoie aux danseurs leur

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image, un peu effacee, comme attendrie d’un regret. Au milieu de toutes ces elegances, M. Majeste se sent gene. Il s’est blotti derriere une caisse et regarde…

Petit a petit cependant le jour arrive. Par les portes [5]vitrees du magasin, on voit la cour blanchir, puis le haut des fenetres, puis tout un cote du salon. A mesure que la lumiere vient, les figures s’effacent, se confondent. Bientot M. Majeste ne voit plus que deux petits violons attardes dans un coin, et que le jour evapore en les [10]touchant. Dans la cour, il apercoit encore, mais si vague, la forme d’une chaise a porteurs, une tete poudree semee d’emeraudes, les dernieres etincelles d’une torche que les laquais ont jetee sur le pave, et qui se melent avec le feu des roues d’une voiture de roulage entrant a grand bruit par le portail ouvert…

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LA VISION DU JUGE DE COLMAR

Avant qu’il eut prete serment a l’empereur Guillaume, il n’y avait pas d’homme plus heureux que le petit juge Dollinger, du tribunal de Colmar, lorsqu’il arrivait a l’audience avec sa toque sur l’oreille, son gros ventre, sa [5]levre en fleur et ses trois mentons bien poses sur un ruban de mousseline.

–“Ah! le bon petit somme que je vais faire,” avait-il l’air de se dire en s’asseyant, et c’etait plaisir de le voir allonger ses jambes grassouillettes, s’enfoncer sur son [10]grand fauteuil, sur ce rond de cuir frais et moelleux auquel il devait d’avoir encore l’humeur egale et le teint clair, apres trente ans de magistrature assise.

Infortune Dollinger!

C’est ce rond de cuir qui l’a perdu. Il se trouvait si [15]bien dessus, sa place etait si bien faite sur ce coussinet de moleskine, qu’il a mieux aime devenir Prussien que de bouger de la. L’empereur Guillaume lui a dit: “Restez assis, monsieur Dollinger!” et Dollinger est reste assis; et aujourd’hui le voila conseiller a la cour de Colmar, [20]rendant bravement la justice au nom de Sa Majeste berlinoise.

Autour de lui, rien n’est change: c’est toujours le meme tribunal fane et monotone, la meme salle de catechisme avec ses bancs luisants, ses murs nus, son bourdonnement [25]d’avocats, le meme demi-jour tombant des hautes fenetres a rideaux de serge, le meme grand christ poudreux qui

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penche la tete, les bras etendus. En passant a la Prusse, la cour de Colmar n’a pas deroge: il y a toujours un buste d’empereur au fond du pretoire… Mais c’est egal! Dollinger se sent depayse. Il a beau se rouler dans son [5]fauteuil, s’y enfoncer rageusement; il n’y trouve plus les bons petits sommes d’autrefois, et quand par hasard il lui arrive encore de s’endormir a l’audience, c’est pour faire des reves epouvantables…

Dollinger reve qu’il est sur une haute montagne, quelque [10]chose comme le Honeck ou le ballon d’Alsace… Qu’est-ce qu’il fait la, tout seul, en robe de juge, assis sur son grand fauteuil a ces hauteurs immenses ou l’on ne voit plus rien que des arbres rabougris et des tourbillons de petites mouches?… Dollinger ne le sait pas. Il attend, tout [15]frissonnant de la sueur froide et de l’angoisse du cauchemar. Un grand soleil rouge se leve de l’autre cote du Rhin, derriere les sapins de la foret Noire, et, a mesure que le soleil monte, en bas, dans les vallees de Thann, de Munster, d’un bout a l’autre de l’Alsace, c’est un roulement [20]confus, un bruit de pas, de voitures en marche, et cela grossit, et cela s’approche, et Dollinger a le coeur serre! Bientot, par la longue route tournante qui grimpe aux flancs de la montagne, le juge de Colmar voit venir a lui un cortege lugubre et interminable, tout le peuple [25]d’Alsace qui s’est donne rendez-vous a cette passe des Vosges pour emigrer solennellement.

En avant montent de longs chariots atteles de quatre boeufs, ces longs chariots a claire-voie que l’on rencontre tout debordants de gerbes au temps des moissons, et qui [30]maintenant s’en vont charges de meubles, de hardes, d’instruments de travail. Ce sont les grands lits, les hautes armoires, les garnitures d’indienne, les huches, les rouets,

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les petites chaises des enfants, les fauteuils des ancetres, vieilles reliques entassees, tirees de leurs coins, dispersant au vent de la route la sainte poussiere des foyers. Des maisons entieres partent dans ces chariots. Aussi [5]n’avancent-ils qu’en gemissant, et les boeufs les tirent avec peine, comme si le sol s’attachait aux roues, comme si ces parcelles de terre seche restees aux herses, aux charrues, aux pioches, aux rateaux, rendant la charge encore plus lourde, faisaient de ce depart un deracinement. Derriere [10]se presse une foule silencieuse, de tout rang, de tout age, depuis les grands vieux a tricorne qui s’appuient en tremblant sur des batons, jusqu’aux petits blondins frises, vetus d’une bretelle et d’un pantalon de futaine, depuis l’aieule paralytique que de fiers garcons portent sur leurs [15]epaules, jusqu’aux enfants de lait que les meres serrent contre leurs poitrines; tous, les vaillants comme les infirmes, ceux qui seront les soldats de l’annee prochaine et ceux qui ont fait la terrible campagne, des cuirassiers amputes qui se trainent sur des bequilles, des artilleurs haves, [20]extenues, ayant encore dans leurs uniformes en loque la moisissure des casemates de Spandau; tout cela defile fierement sur la route, au bord de laquelle le juge de Colmar est assis, et, en passant devant lui, chaque visage se detourne avec une terrible expression de colere et de [25]degout…

Oh! le malheureux Dollinger! il voudrait se cacher, s’enfuir; mais impossible. Son fauteuil est incruste dans la montagne, son rond de cuir dans son fauteuil, et lui dans son rond de cuir. Alors il comprend qu’il est la comme au [30]pilori, et qu’on a mis le pilori aussi haut pour que sa honte se vit de plus loin… Et le defile continue, village par village, ceux de la frontiere suisse menant d’immenses

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troupeaux, ceux de la Saar poussant leurs durs outils de fer dans des wagons a minerais. Puis les villes arrivent, tout le peuple des filatures, les tanneurs, les tisserands, les ourdisseurs, les bourgeois, les pretres, les rabbins, les [5]magistrats, des robes noires, des robes rouges. ..Voila le tribunal de Colmar, son vieux president en tete. Et Dollinger, mourant de honte, essaye de cacher sa figure, mais ses mains sont paralysees; de fermer les yeux, mais ses paupieres restent immobiles et droites. Il faut [10]qu’il voie et qu’on le voie, et qu’il ne perde pas un des regards de mepris que ses collegues lui jettent en passant…

Ce juge au pilori, c’est quelque chose de terrible! Mais ce qui est plus terrible encore, c’est qu’il a tous les siens [15]dans cette foule, et que pas un n’a l’air de le reconnaitre. Sa femme, ses enfants passent devant lui en baissant la tete. On dirait qu’ils ont honte, eux aussi! Jusqu’a son petit Michel qu’il aime tant, et qui s’en va pour toujours sans seulement le regarder. Seul, son vieux president [20]s’est arrete une minute pour lui dire a voix basse:

“Venez avec nous, Dollinger. Ne restez pas la, mon ami…”

Mais Dollinger ne peut pas se lever. Il s’agite, il appelle, et le cortege defile pendant des heures; et lorsqu’il [25]s’eloigne au jour tombant, toutes ces belles vallees pleines de clochers et d’usines se font silencieuses. L’Alsace entiere est partie. Il n’y a plus que le juge de Colmar qui reste la-haut, cloue sur son pilori, assis et inamovible…

[30]…Soudain la scene change. Des ifs, des croix noires, des rangees de tombes, une foule en deuil. C’est le

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cimetiere de Colmar, un jour de grand enterrement. Toutes les cloches de la ville sont en branle. Le conseiller Dollinger vient de mourir. Ce que l’honneur n’avait pas pu faire, la mort s’en est chargee. Elle a devisse de son rond [5]de cuir le magistrat inamovible, et couche tout de son long l’homme qui s’entetait a rester assis…

Rever qu’on est mort et se pleurer soi-meme, il n’y a pas de sensation plus horrible. Le coeur navre, Dollinger assiste a ses propres funerailles; et ce qui le desespere [10]encore plus que sa mort, c’est que dans cette foule immense qui se presse autour de lui, il n’a pas un ami, pas un parent. Personne de Colmar, rien que des Prussiens! Ce sont des soldats prussiens qui ont fourni l’escorte, des magistrats prussiens qui menent le deuil, et les discours [15]qu’on prononce sur sa tombe sont des discours prussiens, et la terre qu’on lui jette dessus et qu’il trouve si froide est de la terre prussienne, helas!

Tout a coup la foule s’ecarte, respectueuse; un magnifique cuirassier blanc s’approche, cachant sous son manteau [20]quelque chose qui a l’air d’une grande couronne d’immortelles. Tout autour on dit:

“Voila Bismarck…voila Bismarck…” Et le juge de Colmar pense avec tristesse:

“C’est beaucoup d’honneur que vous me faites, monsieur [25]le comte, mais si j’avais la mon petit Michel…”

Un immense eclat de rire l’empeche d’achever, un rire fou, scandaleux, sauvage, inextinguible.

“Qu’est-ce qu’ils ont donc?” se demande le juge epouvante. Il se dresse, il regarde… C’est son rond, son rond [30]de cuir que M. de Bismarck vient de deposer religieusement sur sa tombe avec cette inscription en entourage dans la moleskine:

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AU JUGE DOLLINGER
HONNEUR DE LA MAGISTRATURE ASSISE
SOUVENIRS ET REGRETS

D’un bout a l’autre du cimetiere, tout le monde rit, tout [5]le monde se tord, et cette grosse gaiete prussienne resonne jusqu’au fond du caveau, ou le mort pleure de honte, ecrase sous un ridicule eternel…

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ERCKMANN-CHATRIAN

LA MONTRE DU DOYEN

I
Le jour d’avant la Noel 1832, mon ami Wilfrid, sa contre-basse en sautoir, et moi mon violon sous le bras, nous allions de la Foret Noire a Heidelberg. Il faisait un temps de neige extraordinaire; aussi loin que s’etendaient [5]nos regards sur l’immense plaine deserte, nous ne decouvrions plus de trace de route, de chemin, ni de sentier. La bise sifflait son ariette stridente avec une persistance monotone, et Wilfrid, la besace aplatie sur sa maigre echine, ses longues jambes de heron etendues, la visiere de sa [10]petite casquette plate rabattue sur le nez, marchait devant moi, fredonnant je ne sais quelle joyeuse chanson. J’emboitais le pas, ayant de la neige jusqu’aux genoux, et je sentais la melancolie me gagner insensiblement.

Les hauteurs de Heidelberg commencaient a poindre [15]tout au bout de l’horizon, et nous esperions arriver avant la nuit close, lorsque nous entendimes un cheval galoper derriere nous. Il etait alors environ cinq heures du soir, et de gros flocons de neige tourbillonnaient dans l’air grisatre. Bientot le cavalier fut a vingt pas. Il ralentit [20]sa marche, nous observant du coin de l’oeil; de notre part, nous l’observions aussi.

Figurez-vous un gros homme roux de barbe et de cheveux, coiffe d’un superbe tricorne, la capote brune, recouverte d’une pelisse de renard flottante, les mains

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enfoncees dans des gants fourres remontant jusqu’aux coudes: quelque echevin ou bourgmestre a large panse, une belle valise etablie sur la croupe de son vigoureux roussin. Bref, un veritable personnage.

[5]”He! he! mes garcons, fit-il en sortant une de ses grosses mains des moufles suspendues a sa rhingrave, nous allons a Heidelberg, sans doute, pour faire de la musique?”

Wilfrid regarda le voyageur de travers et repondit brusquement:

[10]”Cela vous interesse, monsieur?

–Eh! oui… J’aurais un bon conseil a vous donner.

–Un conseil?

–Mon Dieu… Si vous le voulez bien.”

Wilfrid allongea le pas sans repondre, et, de mon cote, [15]je m’apercus que le voyageur avait exactement la mine d’un gros chat: les oreilles ecartees de la tete, les paupieres demi-closes, les moustaches ebouriffees, l’air tendre et paterne.

“Mon cher ami, reprit-il en s’adressant a moi, franchement, [20]vous feriez bien de reprendre la route d’ou vous venez.

–Pourquoi, monsieur?

–L’illustre maestro Pimenti, de Novare, vient d’annoncer un grand concert a Heidelberg pour Noel; toute [25]la ville y sera, vous ne gagnerez pas un kreutzer.”

Mais Wilfrid, se retournant de mauvaise humeur, lui repliqua:

“Nous nous moquons de votre maestro et de tous les Pimenti du monde. Regardez ce jeune homme, regardez-le [30]bien! Ca n’a pas encore un brin de barbe au menton; ca n’a jamais joue que dans les petits _bouchons_ de la Foret Noire pour faire danser les _bourengredel_ et les

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charbonnieres. Eh bien, ce petit bonhomme, avec ses longues boucles blondes et ses grands yeux bleus, defie tous vos charlatans italiens; sa main gauche renferme des tresors de melodie, de grace et de souplesse… Sa droite a le plus [5]magnifique coup d’archet que le Seigneur-Dieu daigne accorder parfois aux pauvres mortels, dans ses moments de bonne humeur.

–Eh! eh! fit l’autre, en verite?

–C’est comme je vous le dis,” s’ecria Wilfrid, se [10]remettant a courir, en soufflant dans ses doigts rouges.

Je crus qu’il voulait se moquer du voyageur, qui nous suivait toujours au petit trot.

Nous fimes ainsi plus d’une demi-lieue en silence. Tout a coup l’inconnu, d’une voix brusque, nous dit:

[15]”Quoi qu’il en soit de votre merite, retournez dans la Foret Noire; nous avons assez de vagabonds a Heidelberg, sans que vous veniez en grossir le nombre… Je vous donne un bon conseil, surtout dans les circonstances presentes… Profitez-en!”

[20]Wilfrid indigne allait lui repondre, mais il avait pris le galop et traversait deja la grande avenue de l’Electeur. Une immense file de corbeaux: venaient de s’elever dans la plaine, et semblaient suivre le gros homme, en remplissant le ciel de leurs clameurs.

[25]Nous arrivames a Heidelberg vers sept heures du soir, et nous vimes, en effet, l’affiche magnifique de Pimenti sur toutes les murailles de la ville: “Grand concerto, solo, etc.”

Dans la soiree meme, en parcourant les brasseries des theologiens et des philosophes, nous rencontrames plusieurs [30]musiciens de la Foret Noire, de vieux camarades, qui nous engagerent dans leur troupe. Il y avait le vieux Bremer, le violoncelliste; ses deux fils Ludwig et Karl, deux bons

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seconds violons; Heinrich Siebel, la clarinette; la grande Berthe avec sa harpe; puis Wilfrid et sa contre-basse, et moi comme premier violon.

Il fut arrete que nous irions ensemble, et qu’apres la [5]Noel, nous partagerions en freres. Wilfrid avait deja loue, pour nous deux, une chambre au sixieme etage de la petite auberge du _Pied-de-Mouton_, a quatre kreutzers la nuit. A proprement parler, ce n’etait qu’un grenier; mais heureusement il y avait un fourneau de tole, et nous [10]y fimes du feu pour nous secher.

Comme nous etions assis tranquillement a rotir des marrons et a boire une cruche de vin, voila que la petite Annette, la fille d’auberge, en petite jupe coquelicot et cornette de velours noir, les joues vermeilles, les levres roses [15]comme un bouquet de cerises… Annette monte l’escalier quatre a quatre, frappe a la porte, et vient se jeter dans, mes bras, toute rejouie.

Je connaissais cette jolie petite depuis longtemps, nous etions du meme village, et puisqu’il faut tout vous dire, ses [20]yeux petillants, son air espiegle m’avaient captive le coeur.

“Je viens causer un instant avec toi, me dit-elle, en s’asseyant sur un escabeau. Je t’ai vu monter tout a l’heure, et me voila!”

Elle se mit alors a babiller, me demandant des nouvelles [25]de celui-ci, de celui-la, enfin de tout le village: c’etait a peine si j’avais le temps de lui repondre. Parfois elle s’arretait et me regardait avec une tendresse inexprimable. Nous serions restes la jusqu’au lendemain, si la mere Gredel Dick ne s’etait mise a crier dans l’escalier:

[30]”Annette! Annette! viendras-tu?

–Me voila, madame, me voila!” fit la pauvre enfant, se levant toute surprise. Elle me donna une petite tape sur

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la joue et s’elanca vers la porte; mais au moment de sortir elle s’arreta:

“Ah! s’ecria-t-elle en revenant, j’oubliais de vous dire; avez-vous appris?

[5]–Quoi donc?

–La mort de notre pro-recteur Zahn!

–Et que nous importe cela?

–Oui, mais prenez garde, prenez garde, si vos papiers ne sont pas en regle. Demain a huit heures, on viendra [10]vous les demander. On arrete tant de monde, tant de monde depuis quinze jours! Le pro-recteur a ete assassine dans la bibliotheque du cloitre Saint-Christophe hier soir. La semaine derniere on a pareillement assassine le vieux sacrificateur Ulmet Elias, de la rue des Juifs! [15]Quelques jours avant, on a tue la vieille Christina Haas et le marchand d’agates Seligmann! Ainsi, mon pauvre Kasper, fit-elle tendrement, veille bien sur toi, et que tous vos papiers soient en ordre.”

Tandis qu’elle parlait, on criait toujours d’en bas: [20]”Annette! Annette! viendras-tu? Oh! la malheureuse, qui me laisse toute seule!”

Et les cris des buveurs s’entendaient aussi, demandant du vin, de la biere, du jambon, des saucisses. Il fallut bien partir. Annette descendit en courant comme elle [25]etait venue, et repondant de sa voix douce:

“Mon Dieu!… mon Dieu!… qu’y a-t-il donc, madame, pour crier de la sorte?… Ne croirait-on pas que le feu est dans la maison!…”

Wilfrid alla refermer la porte, et, ayant repris sa place, [30]nous nous regardames, non sans quelque inquietude.

“Voila de singulieres nouvelles, dit-il… Au moins tes papiers sont-ils en regle?

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–Sans doute.”

Et je lui fis voir mon livret.

“Bon, le mien est la… Je l’ai fait viser avant de partir …Mais c’est egal, tous ces meurtres ne nous annoncent [5]rien de bon… Je crains que nous ne fassions pas nos affaires ici… Bien des familles sont dans le deuil… et d’ailleurs les ennuis, les inquietudes…

–Bah! tu vois tout en noir,” lui dis-je.

Nous continuames a causer de ces evenements etranges [10]jusque passe minuit. Le feu de notre petit poele eclairait toute la chambre. De temps en temps une souris attiree par la chaleur glissait comme une fleche le long du mur. On entendait le vent s’engouffrer dans les hautes cheminees et balayer la poussiere de neige des gouttieres. Je songeais [15]a Annette. Le silence s’etait retabli.

Tout a coup Wilfrid, otant sa veste, s’ecria:

“Il est temps de dormir… Mets encore une buche au fourneau et couchons-nous.

–Oui, c’est ce que nous avons de mieux a faire.”

[20]Ce disant, je tirai mes bottes, et deux minutes apres nous etions etendus sur la paillasse, la couverture tiree jusqu’au menton, un gros rondin sous la tete pour oreiller. Wilfrid ne tarda point a s’endormir. La lumiere du petit poele allait et venait… Le vent redoublait au dehors… [25]et, tout en revant, je m’endormis a mon tour comme un bienheureux.

Vers deux heures du matin je fus eveille par un bruit inexplicable; je crus d’abord que c’etait un chat courant sur les gouttieres; mais ayant mis l’oreille contre les [30]bardeaux, mon incertitude ne fut pas longue: quelqu’un marchait sur le toit.

Je poussai Wilfrid du coude pour l’eveiller.

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“Chut!” fit-il en me serrant la main.

Il avait entendu comme moi. La flamme jetait alors ses dernieres lueurs, qui se debattaient contre la muraille