Vous avez bien peur que je ne change d’avis.
SILVIA.
Que vous etes aimable d’etre si bien au fait!
DORANTE.
Cela est bien naif. Adieu.
(_Il s’en va._)
SILVIA, _a part._
S’il part, je ne l’aime plus, je ne l’epouserai jamais… (_Elle le regarde aller_.) Il s’arrete pourtant: il reve, il regarde si je tourne la tete. Je ne saurais le rappeler, moi… Il seroit pourtant singulier qu’il partit, apres tout ce que j’ai fait!… Ah! voila qui est fini: il s’en va; je n’ai pas tant de pouvoir sur lui que je le croyois. Mon frere est un maladroit, il s’y est mal pris: les gens indifferents gatent tout. Ne suis-je pas bien avancee? Quel denouement!… Dorante reparoit pourtant; il me semble qu’il revient; je me dedis donc, je l’aime encore… Feignons de sortir, afin qu’il m’arrete: il faut bien que notre reconciliation lui coute quelque chose.
DORANTE, _l’arretant_.
Restez, je vous prie; j’ai encore quelque chose a vous dire.
SILVIA.
A moi, Monsieur?
DORANTE.
J’ai de la peine a partir sans vous avoir convaincue que je n’ai pas tort de le faire.
SILVIA.
Eh! Monsieur, de quelle consequence est-il de vous justifier aupres de moi? Ce n’est pas la peine: je ne suis qu’une suivante, et vous me le faites bien sentir.
DORANTE.
Moi, Lisette? Est-ce a vous a vous plaindre,[248] vous qui me voyez prendre mon parti sans me rien dire?
SILVIA.
Hum! si je voulois, je vous repondrois bien la-dessus.
DORANTE.
Repondez donc: je ne demande pas mieux que de me tromper. Mais que dis-je? Mario vous aime.
SILVIA.
Cela est vrai.
DORANTE.
Vous etes sensible a son amour, je l’ai vu par l’extreme envie que vous aviez tantot que je m’en allasse: ainsi vous ne sauriez m’aimer.
SILVIA.
Je suis sensible a son amour! qui est-ce qui vous l’a dit? Je ne saurois vous aimer! qu’en savez-vous? Vous decidez bien vite.
DORANTE.
Eh bien, Lisette, par tout ce que vous avez de plus cher au monde, instruisez-moi de ce qui en est, je vous en conjure.
SILVIA.
Instruire un homme qui part!
DORANTE.
Je ne partirai point.
SILVIA.
Laissez-moi. Tenez, si vous m’aimez, ne m’interrogez point: vous ne craignez que mon indifference, et vous etes trop heureux que je me taise. Que vous importent mes sentiments?
DORANTE.
Ce qu’ils m’importent, Lisette? Peux-tu douter encore que je ne t’adore?
SILVIA.
Non, et vous me le repetez si souvent que je vous crois; mais pourquoi m’en persuadez-vous? que voulez-vous que je fasse de cette pensee-la, Monsieur? Je vais vous parler a coeur ouvert. Vous m’aimez; mais votre amour n’est pas une chose bien serieuse pour vous. Que de ressources n’avez-vous pas pour vous en defaire! La distance qu’il y a de vous a moi, mille objets que vous allez trouver sur votre chemin, l’envie qu’on aura de vous rendre sensible,[249] les amusements d’un homme de votre condition, tout va vous oter cet amour dont vous m’entretenez impitoyablement. Vous en rirez peut-etre au sortir d’ici, et vous aurez raison. Mais moi, Monsieur, si je m’en ressouviens, comme j’en ai peur, s’il m’a frappee, quel secours aurai-je contre l’impression qu’il m’aura faite? Qui est-ce qui me dedommagera de votre perte? Qui voulez-vous que mon coeur mette a votre place? Savez-vous bien que, si je vous aimois, tout ce qu’il y a de plus grand dans le monde ne me toucheroit plus? Jugez donc de l’etat ou je resterois; ayez la generosite de me cacher votre amour. Moi qui vous parle, je me ferois un scrupule de vous dire que je vous aime dans les dispositions ou vous etes: l’aveu de mes sentiments pourrait exposer votre raison; et vous voyez bien aussi que je vous les cache.
DORANTE.
Ah! ma chere Lisette, que viens-je d’entendre! Tes paroles ont un feu qui me penetre; je t’adore, je te respecte. Il n’est ni rang, ni naissance, ni fortune, qui ne disparoisse devant une ame comme la tienne; j’aurois honte que mon orgueil tint encore contre toi, et mon coeur et ma main t’appartiennent.
SILVIA.
En verite, ne meriteriez-vous pas que je les prisse? Ne faut-il pas etre bien genereuse pour vous dissimuler le plaisir qu’ils me font? et croyez- vous que cela puisse durer?
DORANTE.
Vous m’aimez donc?
SILVIA.
Non, non; mais, si vous me le demandez encore, tant pis pour vous.
DORANTE.
Vos menaces ne me font point de peur.
SILVIA.
Et Mario, vous n’y songez donc plus?
DORANTE.
Non, Lisette; Mario ne m’alarme plus: vous ne l’aimez point; vous ne pouvez plus me tromper; vous avez le coeur vrai; vous etes sensible a [250] ma tendresse, je ne saurais en douter au transport qui m’a pris; j’en suis sur, et vous ne sauriez plus m’oter cette certitude-la.
SILVIA.
Oh! je n’y tacherai point;[251] gardez-la, nous verrons ce que vous en ferez.
DORANTE.
Ne consentez-vous pas d’etre a moi?
SILVIA.
Quoi! vous m’epouserez malgre ce que vous etes, malgre la colere d’un pere, malgre votre fortune?
DORANTE.
Mon pere me pardonnera des qu’il vous aura vue: ma fortune nous suffit a tous deux, et le merite vaut bien la naissance.[252] Ne disputons point, car je ne changerai jamais.
SILVIA.
Il ne changera jamais! Savez-vous bien que vous me charmez, Dorante.
DORANTE.
Ne genez donc plus votre tendresse, et laissez-la repondre…
SILVIA.
Enfin, j’en suis venu a bout: vous… vous ne changerez jamais?
DORANTE.
Non, ma chere Lisette.
SYLVIA.
Que d’amour!
SCENE DERNIERE.
M. ORGON, SILVIA, DORANTE, LISETTE, ARLEQUIN, MARIO.
SILVIA.
Ah! mon pere, vous avez voulu que je fusse a Dorante: venez voir votre fille vous obeir avec plus de joie qu’on n’en eut jamais.
DORANTE.
Qu’entends-je! vous, son pere, Monsieur?
SILVIA.
Oui, Dorante. La meme idee de nous connoitre nous est venue a tous deux; apres cela, je n’ai plus rien a vous dire. Vous m’aimez, je n’en saurais douter; mais, a votre tour, jugez de mes sentiments pour vous; jugez du cas que j’ai fait de votre coeur par la delicatesse avec laquelle j’ai tache de l’acquerir.
M. ORGON.
Connoissez-vous cette lettre-la? Voila par ou j’ai appris votre deguisement, qu’elle n’a pourtant su que par vous.
DORANTE.
Je ne saurais vous exprimer mon bonheur, Madame;[253] mais ce qui m’enchante le plus, ce sont les preuves que je vous ai donnees de ma tendresse.
MARIO.
Dorante me pardonne-t-il la colere ou j’ai mis Bourguignon?
DORANTE.
Il ne vous la pardonne pas, il vous en remercie.
ARLEQUIN.
De la joie, Madame: vous avez perdu votre rang; mais vous n’etes point a plaindre, puisqu’Arlequin vous reste.
LISETTE.
Belle consolation! il n’y a que toi qui gagne a cela.
ARLEQUIN.
Je n’y perds pas. Avant notre reconnoissance, votre dot valoit mieux que vous; a present, vous valez mieux que votre dot. Allons, saute, marquis![254]
* * * * *
LE LEGS
COMEDIE EN UN ACTE, EN PROSE
ACTEURS.
LA COMTESSE.
LE MARQUIS.
HORTENSE.
LE CHEVALIER.
LISETTE,[1] suivante de la Comtesse. LEPINE,[2] valet de chambre du Marquis.
SCENE PREMIERE.
LE CHEVALIER, HORTENSE.
LE CHEVALIER.
La demarche que vous allez faire aupres du Marquis m’alarme.
HORTENSE.
Je ne risque rien, vous dis-je. Raisonnons. Defunt son parent et le mien lui laisse six cent mille francs, a la charge, il est vrai, de m’epouser ou de m’en donner deux cent mille: cela est a son choix; mais le Marquis ne sent rien pour moi. Je suis sure qu’il a de l’inclination pour la Comtesse; d’ailleurs, il est deja assez riche par lui-meme: voila encore une succession de six cent mille francs qui lui vient, a laquelle il ne s’attendoit pas; et vous croyez que, plutot que d’en distraire deux cent mille, il aimera mieux m’epouser, moi qui lui suis indifferente, pendant qu’il a de l’amour pour la Comtesse, qui peut-etre ne le hait pas, et qui a plus de bien que moi? Il n’y a pas d’apparence.
LE CHEVALIER.
Mais a quoi jugez-vous que la Comtesse ne le hait pas?
HORTENSE.
A mille petites remarques que je fais tous les jours, et je n’en suis pas surprise. Du caractere dont elle est, celui du Marquis doit etre de son gout. La Comtesse est une femme brusque, qui aime a primer, a gouverner, a etre la maitresse. Le Marquis est un homme doux, paisible, aise a conduire; et voila ce qu’il faut a la Comtesse. Aussi ne parle-t-elle de lui qu’avec eloge. Son air de naivete lui plait: c’est, dit-elle, le meilleur homme, le plus complaisant, le plus sociable. D’ailleurs, le Marquis est d’un age qui lui convient; elle n’est plus de cette grande jeunesse:[3] il a trente-cinq ou quarante ans, et je vois bien qu’elle seroit charmee de vivre avec lui.
LE CHEVALIER.
J’ai peur que l’evenement[4] ne vous trompe. Ce n’est pas un petit objet que deux cent mille francs qu’il faudra qu’on vous donne si l’on ne vous epouse pas; et puis, quand le Marquis et la Comtesse s’aimeroient, de l’humeur dont ils sont tous deux, ils auront bien de la peine a se le dire.
HORTENSE.
Oh! moyennant[5] l’embarras ou je vais jeter le Marquis, il faudra bien qu’il parle; et je veux savoir a quoi m’en tenir. Depuis le temps que nous sommes a cette campagne,[6] chez la Comtesse, il ne me dit rien. Il y a six semaines qu’il se tait; je veux qu’il s’explique. Je ne perdrai pas le legs qui me revient si je n’epouse point le Marquis.
LE CHEVALIER.
Mais s’il accepte votre main?
HORTENSE.
Eh! non! vous dis-je. Laissez-moi faire. Je crois qu’il espere que ce sera moi qui le refuserai. Peut-etre meme feindra-t-il de consentir a notre union; mais que cela ne vous epouvante pas. Vous n’etes point assez riche pour m’epouser avec deux cent mille francs de moins: je suis bien aise de vous les apporter en mariage. Je suis persuadee que la Comtesse et le Marquis ne se haissent pas. Voyons ce que me diront la-dessus Lepine et Lisette, qui vont venir me parler. L’un, est un Gascon froid,[7] mais adroit; Lisette a de l’esprit. Je sais qu’ils ont tous deux la confiance de leurs maitres; je les interesserai a m’instruire, et tout ira bien. Les voila qui viennent. Retirez-vous.
SCENE II.
LISETTE, LEPINE, HORTENSE.
HORTENSE.
Venez, Lisette; approchez.
LISETTE.
Que souhaitez-vous de nous, Madame?
HORTENSE.
Rien que vous ne puissiez me dire sans blesser la fidelite que vous devez, vous au Marquis, et vous a la Comtesse.
LISETTE.
Tant mieux, Madame.
LEPINE.
Ce debut encourage. Nos services vous sont acquis.
HORTENSE, _tire quelque argent de sa poche._
Tenez, Lisette, tout service merite recompense.
LISETTE, _refusant d’abord._
Du moins, Madame, faudroit-il savoir auparavant de quoi il s’agit.
HORTENSE.
Prenez; je vous le donne, quoi qu’il arrive. Voila pour vous, monsieur de Lepine.[8]
LEPINE.
Madame, je serois volontiers de l’avis de Mademoiselle; mais je prends. Le respect defend que je raisonne.
HORTENSE.
Je ne pretends vous engager en rien, et voici de quoi il est question. Le Marquis, votre maitre, vous estime, Lepine?
LEPINE, _froidement._
Extremement, Madame; il me connoit.
HORTENSE.
Je remarque qu’il vous confie aisement ce qu’il pense.
LEPINE.
Oui. Madame, de toutes ses pensees incontinent[9] j’en ai copie; il n’en sait pas le compte mieux que moi.
HORTENSE.
Vous, Lisette, vous etes sur le meme ton[10] avec la Comtesse?
LISETTE.
J’ai cet honneur-la, Madame.
HORTENSE.
Dites-moi, Lepine, je me figure que le Marquis aime la Comtesse. Me trompe-je? Il n’y a point d’inconvenient a me dire ce qui en est.
LEPINE.
Je n’affirme rien; mais patience: nous devons ce soir nous entretenir la-dessus.
HORTENSE.
Eh! soupconnez-vous qu’il l’aime?
LEPINE.
De soupcons,[11] j’en ai de violents. Je m’en eclaircirai tantot.
HORTENSE.
Et vous, Lisette, quel est votre sentiment sur la Comtesse?
LISETTE.
Qu’elle ne songe point du tout au Marquis, Madame.
LEPINE.
Je differe avec vous de pensee.[12]
HORTENSE.
Je crois aussi qu’ils s’aiment. Et supposons que je ne me trompe pas: du caractere dont ils sont, ils auront de la peine a s’en parler. Vous, Lepine, voudriez-vous exciter le Marquis a le declarer a la Comtesse? Et vous, Lisette, disposer la Comtesse a se l’entendre dire? Ce sera une industrie fort innocente.
LEPINE.
Et meme louable.
LISETTE, _rendant l’argent._
Madame, permettez que je vous rende votre argent.
HORTENSE,
Gardez. D’ou vient?[13]
LISETTE.
C’est qu’il me semble que voila, precisement le service que vous exigez de moi, et c’est precisement celui que je ne puis vous rendre. Ma maitresse est veuve, elle est tranquille; son etat est heureux; ce seroit dommage de l’en tirer: je prie le Ciel qu’elle y reste.
LEPINE, _froidement._
Quant a moi, je garde mon lot: rien ne m’oblige a restitution. J’ai la volonte de vous etre utile. Monsieur le Marquis vit dans le celibat; mais le mariage, il est bon, tres bon; il a ses peines: chaque etat a les siennes; quelquefois le mien me pese. Le tout est egal.[14] Oui, je vous servirai, Madame, je vous servirai; je n’y vois point de mal. On s’epouse de tout temps, on s’epousera toujours; on n’a que cette honnete ressource quand on aime.
HORTENSE.
Vous me surprenez, Lisette, d’autant plus que je m’imaginois que vous pouviez vous aimer tous deux.
LISETTE.
C’est de quoi il n’est pas question de ma part.
LEPINE.
De la mienne, j’en suis demeure a l’estime. Neanmoins, Mademoiselle est aimable; mais j’ai passe mon chemin sans y prendre garde.
LISETTE.
J’espere que vous penserez toujours de meme.
HORTENSE.
Voila ce que j’avois a vous dire. Adieu, Lisette; vous ferez ce qu’il vous plaira. Je ne vous demande que le secret. J’accepte vos services, Lepine.
SCENE III.
LEPINE, LISETTE.
LISETTE.
Nous n’avons rien a nous dire, mons[15] de Lepine. J’ai affaire, et je vous laisse.
LEPINE.
Doucement, Mademoiselle; retardez d’un moment. Je trouve a propos de vous informer d’un petit accident qui m’arrive.
LISETTE.
Voyons.
LEPINE.
D’homme d’honneur,[16] je n’avois pas envisage vos graces; je ne connoissois pas votre mine.
LISETTE.
Qu’importe? Je vous en offre autant:[17] c’est tout au plus si je connois actuellement la votre.[18]
LEPINE.
Cette dame se figuroit que nous nous aimions.
LISETTE.
Eh bien! elle se figuroit mal.
LEPINE.
Attendez, voici l’accident: son discours a fait que mes yeux se sont arretes dessus[19] vous plus attentivement que de coutume.
LISETTE.
Vos yeux ont pris bien de la peine.
LEPINE.
Et vous etes jolie, sandis![20] oh! tres jolie!
LISETTE.
Ma foi, monsieur de Lepine, vous etes tres galant, oh! tres galant. Mais l’ennui me prend des qu’on me loue. Abregeons; est-ce la tout?
LEPINE.
A mon exemple, envisagez-moi, je vous prie; faites-en l’epreuve.
LISETTE.
Oui-da![21] Tenez, je vous regarde.
LEPINE.
Eh donc! Est-ce la ce Lepine que vous connoissiez? N’y voyez-vous rien[22] de nouveau? Que vous dit le coeur?
LISETTE.
Pas le mot; il n’y a rien la pour lui.
LEPINE.
Quelquefois pourtant nombre de gens ont estime que j’etois un garcon assez revenant;[23] mais nous y retournerons: c’est partie a remettre. Ecoutez le restant. Il est certain que mon maitre distingue[24] tendrement votre maitresse. Aujourd’hui meme il m’a confie qu’il meditoit de vous communiquer ses sentiments.
LISETTE.
Comme il lui plaira. La reponse que j’aurai l’honneur de lui communiquer sera courte.
LEPINE.
Remarquons d’abondance[25] que la Comtesse se plait avec mon maitre, qu’elle a l’ame joyeuse en le voyant. Vous me direz que nos gens[26] sont d’etranges personnes, et je vous l’accorde. Le Marquis, homme tout simple, peu hasardeux dans le discours, n’osera jamais aventurer la declaration, et, des declarations, la Comtesse les epouvante:[27] femme qui neglige les compliments, qui vous parle entre l’aigre et le doux, et dont l’entretien a je ne sais quoi de sec, de froid, de purement raisonnable. Le moyen que l’amour puisse etre mis en avant avec cette femme! Il ne sera jamais a propos de lui dire: “Je vous aime,” a moins qu’on ne lui dise[28] a propos de rien. Cette matiere, avec elle, ne peut tomber que des nues. On dit qu’elle traite l’amour de bagatelle d’enfant; moi, je pretends qu’elle a pris gout a cette enfance.[29] Dans cette conjoncture, j’opine que nous encouragions ces deux personnages. Qu’en sera-t-il?[30] Qu’ils s’aimeront bonnement, en toute simplesse,[31] et qu’ils s’epouseront de meme. Qu’en sera-t-il? Qu’en me voyant votre camarade, vous me rendrez votre mari par la douce habitude de me voir. Eh donc! Parlez: etes-vous d’accord?
LISETTE.
Non.
LEPINE.
Mademoiselle, est-ce mon amour qui vous deplait?
LISETTE.
Oui.
LEPINE.
En peu de mots vous dites beaucoup. Mais considerez l’occurrence:[32] je vous predis que nos maitres se marieront: que la commodite vous tente.[33]
LISETTE.
Je vous predis qu’ils ne se marieront point: je ne veux pas, moi. Ma maitresse, comme vous dites fort habilement, tient l’amour au-dessous d’elle, et j’aurai soin de l’entretenir dans cette humeur, attendu qu’il n’est pas de mon petit interet qu’elle se marie. Ma condition n’en seroit pas si bonne, entendez-vous? Il n’y a pas d’apparence que la Comtesse y gagne, et moi j’y perdrais beaucoup. J’ai fait un petit calcul la-dessus, au moyen duquel je trouve que tous vos arrangements me derangent et ne me valent rien.[34] Ainsi, quelque jolie que je sois, continuez de n’en rien voir; laissez-la la decouverte que vous avez faite de mes graces, et passez toujours sans y prendre garde.
LEPINE, _froidement._
Je les ai vues, Mademoiselle; j’en suis frappe, et n’ai de remede que votre coeur.
LISETTE.
Tenez-vous donc pour incurable.
LEPINE.
Me donnez-vous votre dernier mot?
LISETTE.
Je n’y changerai pas une syllabe.
(_Elle veut s’en aller._)
LEPINE, _l’arretant_.
Permettez que je reparte.[35] Vous calculez, moi de meme. Selon vous, il ne faut pas que nos gens se marient; il faut qu’ils s’epousent, selon moi: je le pretends.
LISETTE.
Mauvaise gasconnade!
LEPINE. Patience. Je vous aime, et vous me refusez le reciproque? Je calcule qu’il me fait besoin,[36] et je l’aurai, sandis![37] Je le pretends.
LISETTE. Vous ne l’aurez pas, sandis!
LEPINE.
J’ai tout dit. Laissez parler mon maitre, qui nous arrive.
SCENE IV.
LE MARQUIS, LEPINE, LISETTE.
LE MARQUIS.
Ah! vous voici, Lisette! Je suis bien aise de vous trouver.
LISETTE.
Je vous suis obligee, Monsieur; mais je m’en allois.
LE MARQUIS.
Vous vous en alliez? J’avois pourtant quelque chose a vous dire. Etes-vous un peu de nos amis?
LEPINE.
Petitement.
LISETTE.
J’ai beaucoup d’estime et de respect pour monsieur le Marquis.
LE MARQUIS.
Tout de bon? Vous me faites plaisir, Lisette. Je fais beaucoup de cas de vous aussi; vous me paroissez une tres bonne fille, et vous etes a une maitresse qui a bien du merite.
LISETTE.
Il y a longtemps que je le sais, Monsieur.
LE MARQUIS.
Ne vous parle-t-elle jamais de moi? Que vous en dit-elle?
LISETTE.
Oh! rien.
LE MARQUIS.
C’est que, entre nous, il n’y a point de femme que j’aime tant qu’elle.
LISETTE.
Qu’appelez-vous aimer, monsieur le Marquis? Est-ce de l’amour que vous entendez?
LE MARQUIS.
Eh! mais oui, de l’amour, de l’inclination, comme tu voudras: le nom n’y fait rien. Je l’aime mieux qu’une autre.[38] Voila tout.
LISETTE.
Cela se peut.
LE MARQUIS.
Mais elle n’en sait rien; je n’ai pas ose le lui apprendre. Je n’ai pas trop le talent de parler d’amour.
LISETTE.
C’est ce qui me semble.
LE MARQUIS.
Oui, cela m’embarrasse; et, comme ta maitresse est une femme fort raisonnable, j’ai peur qu’elle ne se moque de moi, et je ne saurois plus que lui dire: de sorte que j’ai reve qu’il seroit bon que tu la previnsses en ma faveur.
LISETTE.
Je vous demande pardon, Monsieur; mais il falloit rever tout le contraire. Je ne puis rien pour vous, en verite.
LE MARQUIS.
Eh! d’ou vient?[39] Je t’aurai grande obligation. Je payerai bien tes peines. (_Montrant Lepine._) Et, si ce garcon-la te convenoit, je vous ferois un fort bon parti[40] a tous les deux.
LEPINE, _froidement, et sans regarder Lisette_.
Derechef,[41] recueillez-vous la-dessus, Mademoiselle.
LISETTE.
Il n’y a pas moyen, monsieur le Marquis. Si je parlois de vos sentiments a ma maitresse, vous avez beau dire que le nom n’y fait rien, je me brouillerais[42] avec elle; je vous y brouillerais vous-meme. Ne la connoissez-vous pas?
LE MARQUIS.
Tu crois donc qu’il n’y a rien a faire?
LISETTE.
Absolument rien.
LE MARQUIS.
Tant pis. Cela me chagrine. Elle me fait tant d’amitie,[43] cette femme! Allons, il ne faut donc plus y penser.
LEPINE, _froidement_.
Monsieur, ne vous deconfortez[44] pas. Du recit de Mademoiselle, n’en tenez compte;[45] elle vous triche. Retirons-nous. Venez me consulter a l’ecart; je serai plus consolant. Partons.
LE MARQUIS.
Viens. Voyons ce que tu as a me dire. Adieu, Lisette. Ne me nuis pas, voila tout ce que j’exige.
SCENE V.
LEPINE, LISETTE.
LEPINE.
N’exigez rien: ne genons point Mademoiselle. Soyons galamment ennemis declares; faisons-nous du mal en toute franchise. Adieu, gentille personne. Je vous cheris ni plus ni moins: gardez-moi votre coeur: c’est un depot que je vous laisse.
LISETTE.
Adieu, mon pauvre Lepine. Vous etes peut-etre de tous les fous de la Garonne[46] le plus effronte, mais aussi le plus divertissant.
SCENE VI.
LA COMTESSE, LISETTE.
LISETTE.
Voici ma maitresse. De l’humeur dont elle est, je crois que cet amour-ci ne la divertira guere. Gare[47] que le Marquis ne soit bientot congedie!
LA COMTESSE, _tenant une lettre_.
Tenez, Lisette, dites qu’on porte cette lettre a la poste. En voila dix que j’ecris depuis trois semaines. La sotte chose qu’un proces! Que j’en suis lasse! Je ne m’etonne pas s’il y a tant de femmes qui se marient!
LISETTE, _riant_.
Bon! votre proces! une affaire de mille francs! Voila quelque chose de bien considerable pour vous! Avez-vous envie de vous remarier? J’ai votre affaire.
LA COMTESSE.
Qu’est-ce que c’est qu’envie de me remarier? Pourquoi me dites-vous cela?
LISETTE.
Ne vous fachez pas; je ne veux que vous divertir.
LA COMTESSE.
Ce pourrait etre quelqu’un de Paris qui vous auroit fait une confidence. En tout cas, ne me le nommez pas.
LISETTE.
Oh! il faut pourtant que vous connoissiez celui dont je parle.
LA COMTESSE.
Brisons la-dessus. Je reve a une chose: le Marquis n’a ici qu’un valet de chambre, dont il a peut-etre besoin, et je voulois lui demander s’il n’a pas quelque paquet a mettre a la poste: on le porteroit avec le mien. Ou est-il, le Marquis? L’as-tu vu ce matin?
LISETTE.
Oh! oui. Malepeste![48] il a ses raisons pour etre eveille de bonne heure! Revenons au mari que j’ai a vous donner, celui qui brule pour vous et que vous avez enflamme de passion…
LA COMTESSE.
Qui est ce benet-la?
LISETTE.
Vous le devinez.
LA COMTESSE.
Celui qui brule est un sot. Je ne veux rien savoir de Paris.
LISETTE.
Ce n’est point de Paris: votre conquete est dans le chateau. Vous l’appellez benet; moi, je vais le flatter: c’est un soupirant qui a l’air fort simple, un air de bon homme. Y etes-vous?
LA COMTESSE.
Nullement. Qui est-ce qui ressemble a celui-ci?
LISETTE.
Eh! le Marquis.
LA COMTESSE.
Celui qui est avec nous?
LISETTE.
Lui-meme.
LA COMTESSE.
Je n’avois garde d’y etre.[49] Ou as-tu pris son air simple et de bon homme? Dis donc un air franc et ouvert, a la bonne heure: il sera reconnoissable.
LISETTE.
Ma foi, Madame, je vous le rends comme je le vois.
LA COMTESSE.
Tu le vois tres mal, on ne peut pas plus mal: en mille ans on ne le devineroit pas a ce portrait-la. Mais de qui tiens-tu ce que tu me contes de son amour?
LISETTE.
De lui, qui me l’a dit; rien que cela. N’en riez-vous pas? Ne faites pas semblant de le savoir. Au reste, il n’y a qu’a vous en defaire tout doucement.
LA COMTESSE.
Helas! je ne lui en veux point de mal.[50] C’est un fort honnete homme, un homme dont je fais cas, qui a d’excellentes qualites; et j’aime encore mieux que ce soit lui qu’un autre. Mais ne te trompes-tu pas aussi? Il ne t’aura peut-etre parle que d’estime: il en a beaucoup pour moi, beaucoup; il me l’a marquee en mille occasions d’une maniere fort obligeante.
LISETTE.
Non, Madame, c’est de l’amour qui regarde vos appas; il en a prononce le mot sans bredouiller comme a l’ordinaire. C’est de la flamme… Il languit, il soupire.
LA COMTESSE.
Est-il possible? Sur ce pied-la, je le plains, car ce n’est pas un etourdi: il faut qu’il le sente, puisqu’il le dit; et ce n’est pas de ces gens-la dont[51] je me moque: jamais leur amour n’est ridicule. Mais il n’osera m’en parler, n’est-ce pas?
LISETTE.
Oh! ne craignez rien! j’y ai mis bon ordre:[52] il ne s’y jouera pas.[53] Je lui ai ote toute esperance. N’ai-je pas bien fait?
LA COMTESSE.
Mais oui, sans doute, oui, pourvu que vous ne l’ayez pas brusque, pourtant. Il falloit y prendre garde: c’est un ami que je veux conserver. Et vous avez quelquefois le ton dur et reveche, Lisette; il valoit mieux le laisser dire.
LISETTE.
Point du tout. Il vouloit que je vous parlasse en sa faveur.
LA COMTESSE.
Ce pauvre homme!
LISETTE.
Et je lui ai repondu que je ne pouvois pas m’en meler, que je me brouillerais avec vous si je vous en parlois, que vous me donneriez mon conge, que vous lui donneriez le sien.
LA COMTESSE.
Le sien. Quelle grossierete! Ah! que c’est mal parler! Son conge? Et meme est-ce que je vous aurois donne le votre? Vous savez bien que non. D’ou vient[54] mentir, Lisette? C’est un ennemi que vous m’allez faire d’un des hommes du monde que je considere le plus et qui le merite le mieux. Quel sot langage de domestique! Eh! il etoit si simple de vous tenir[55] a lui dire: “Monsieur, je ne saurois; ce ne sont pas la mes affaires. Parlez-en vous-meme.” Et je voudrais qu’il osat m’en parler, pour racommoder un peu votre malhonnetete. Son conge! son conge! Il va se croire insulte.
LISETTE.
Eh non, Madame; il etoit impossible de vous en debarrasser a moins de frais. Faut-il que vous l’aimiez, de peur de le facher? Voulez-vous etre sa femme par politesse, lui qui doit epouser Hortense? Je ne lui ai rien dit de trop; et vous en voila quitte. Mais je l’apercois qui vient en revant. Evitez-le, vous avez le temps.
LA COMTESSE.
L’eviter, lui qui me voit! Ah! je m’en garderai bien. Apres les discours que vous lui avez tenus, il croirait que je les ai dictes. Non, non, je ne changerai rien a ma facon de vivre avec lui. Allez porter ma lettre.
LISETTE, _a part_.
Hum! il y a ici quelque chose. (_Haut_.) Madame, je suis d’avis de rester aupres de vous. Cela m’arrive souvent, et vous en serez plus a l’abri d’une declaration.
LA COMTESSE.
Belle finesse! Quand je lui echapperois aujourd’hui, ne me trouvera-t-il pas demain? Il faudrait donc vous avoir toujours a mes cotes? Non, non. Partez. S’il me parle, je sais repondre.
LISETTE.
Je suis a vous dans l’instant; je n’ai qu’a donner cette lettre a un laquais.
LA COMTESSE.
Non, Lisette: c’est une lettre de consequence, et vous me ferez plaisir de la porter vous-meme, parce que, si le courier est passe, vous me la rapporterez, et je l’enverrai par une autre voie. Je ne me fie point aux valets: ils ne sont point exacts.
LISETTE.
Le courrier ne passe que dans deux heures, Madame.
LA COMTESSE.
Eh! allez, vous dis-je. Que sait-on?
LISETTE, _a part_.
Quel pretexte! (_Haut_.) Cette femme-la ne va pas droit avec moi.
SCENE VII.
LA COMTESSE, _seule_.
Elle avoit la fureur de rester. Les domestiques sont haissables; il n’y a pas jusqu’a leur zele qui ne vous desoblige. C’est toujours de travers qu’ils vous servent.
SCENE VIII.
LA COMTESSE, LEPINE.
LEPINE.
Madame, monsieur le Marquis vous a vue[56] de loin avec Lisette. Il demande s’il n’y a point de mal qu’il approche; il a le desir de vous consulter, mais il se fait le scrupule[57] de vous etre importun.
LA COMTESSE.
Lui importun! Il ne sauroit l’etre. Dites-lui que je l’attends, Lepine; qu’il vienne.
LEPINE.
Je vais le rejouir de la nouvelle. Vous l’allez voir dans la minute.
SCENE IX.
LEPINE, LE MARQUIS.
LEPINE, _appelant le Marquis_.
Monsieur, venez prendre audience. Madame l’accorde. (_Quand le Marquis est venu, il lui dit a part:_) Courage, Monsieur! l’accueil est gracieux, presque tendre: c’est un coeur qui demande qu’on le prenne.
SCENE X.
LA COMTESSE, LE MARQUIS.
LA COMTESSE.
Eh! d’ou vient donc la ceremonie que vous faites, Marquis?… Vous n’y songez pas.[58]
LE MARQUIS.
Madame, vous avez bien de la bonte… C’est que j’ai bien des choses a vous dire.
LA COMTESSE.
Effectivement, vous me paroissez reveur, inquiet.
LE MARQUIS.
Oui, j’ai l’esprit en peine. J’ai besoin de conseil, j’ai besoin de graces, et le tout de votre part.
LA COMTESSE.
Tant mieux. Vous avez encore moins besoin de tout cela que je n’ai d’envie de vous etre bonne a quelque chose.
LE MARQUIS.
O bonne! Il ne tient qu’a vous de m’etre excellente, si vous voulez.
LA COMTESSE.
Comment, si je veux? Manquez-vous de confiance? Ah! je vous prie, ne me menagez point. Vous pouvez tout sur moi, Marquis; je suis bien aise de vous le dire.
LE MARQUIS.
Cette assurance m’est bien agreable, et je serois tente d’en abuser.
LA COMTESSE.
J’ai grand’peur que vous ne resistiez a la tentation. Vous ne comptez pas assez sur vos amis, car vous etes si reserve, si retenu…
LE MARQUIS.
Oui, j’ai beaucoup de timidite.
LA COMTESSE.
Je fais de mon mieux pour vous l’oter, comme vous voyez.
LE MARQUIS.
Vous savez dans quelle situation je suis avec Hortense; que je dois l’epouser ou lui donner deux cent mille francs.
LA COMTESSE.
Oui, et je me suis apercue que vous n’aviez pas grand gout pour elle.
LE MARQUIS.
Oh! on ne peut pas moins.[59] Je ne l’aime point du tout.
LA COMTESSE.
Je n’en suis pas surprise: son caractere est si different du votre! Elle a quelque chose de trop arrange[60] pour vous.
LE MARQUIS.
Vous y etes. Elle songe trop a ses graces. Il faudroit toujours l’entretenir de compliments, et moi, ce n’est pas la mon fort. La coquetterie me gene, elle me rend muet.
LA COMTESSE.
Ah! ah! je conviens qu’elle en a un peu; mais presque toutes les femmes sont de meme. Vous ne trouverez que cela partout, Marquis.
LE MARQUIS.
Hors chez vous. Quelle difference, par exemple! Vous plaisez sans y penser. Ce n’est pas votre faute: vous ne savez pas seulement que vous etes aimable; mais d’autres le savent pour vous.
LA COMTESSE.
Moi, Marquis, je pense qu’a cet egard-la les autres songent aussi peu a moi que j’y songe moi-meme.
LE MARQUIS.
Oh! j’en connois qui ne vous disent pas tout ce qu’ils songent.
LA COMTESSE.
Eh! qui sont-ils, Marquis? Quelques amis comme vous, sans doute.
LE MARQUIS.
Bon, des amis! Voila bien de quoi! Vous n’en aurez encore de longtemps.[61]
LA COMTESSE.
Je vous suis obligee du petit compliment que vous me faites en passant.
LE MARQUIS.
Point du tout. Je ne passe jamais, moi; je dis toujours expres.
LA COMTESSE, _riant_.
Comment! vous qui ne voulez pas que j’aie encore des amis, est-ce que vous n’etes pas le mien?
LE MARQUIS.
Vous m’excuserez; mais, quand je serois autre chose,[62] il n’y auroit rien de surprenant.
LA COMTESSE.
Eh bien! je ne laisserois pas que d’en etre surprise.[63]
LE MARQUIS.
Et encore plus fachee.
LA COMTESSE.
En verite, surprise. Je veux pourtant croire que je suis aimable, puisque vous le dites.
LE MARQUIS.
O charmante! Et je serois bien heureux si Hortense vous ressembloit. Je l’epouserois d’un grand coeur, et j’ai bien de la peine a m’y resoudre.
LA COMTESSE.
Je le crois, et ce seroit encore pis si vous aviez de l’inclination pour une autre.
LE MARQUIS.
Eh bien! c’est que justement le pis s’y trouve.
LA COMTESSE, _par exclamation_.
Oui? Vous aimez ailleurs?
LE MARQUIS.
De toute mon ame.
LA COMTESSE, _en souriant_.
Je m’en suis doutee, Marquis.
LE MARQUIS.
Et vous etes-vous doutee de la personne?
LA COMTESSE.
Non, mais vous me la direz.
LE MARQUIS.
Vous me feriez grand plaisir de la deviner.
LA COMTESSE.
Eh! pourquoi m’en donneriez-vous la peine, puisque vous voila?
LE MARQUIS.
C’est que vous ne connoissez qu’elle:[64] c’est la plus aimable femme, la plus franche. Vous parlez de gens sans facon: il n’y a personne comme elle; plus je la vois, plus je l’admire.
LA COMTESSE.
Epousez-la, Marquis, epousez-la, et laissez la Hortense. Il n’y a point a hesiter: vous n’avez point d’autre parti a prendre.
LE MARQUIS.
Oui, mais je songe a une chose… N’y auroit-il pas moyen de me sauver les deux cent mille francs? Je vous parle a coeur ouvert.
LA COMTESSE.
Regardez-moi dans cette occasion-ci comme une autre vous-meme.
LE MARQUIS.
Ah! que c’est bien dit! une autre moi-meme!
LA COMTESSE.
Ce qui me plait en vous, c’est votre franchise, qui est une qualite admirable. Revenons. Comment vous sauver ces deux cent mille francs?
LE MARQUIS.
C’est que Hortense aime le Chevalier. Mais, a propos, c’est votre parent?
LA COMTESSE.
Oh! parent de loin.
LE MARQUIS.
Or, de cet amour qu’elle a pour lui, je conclus qu’elle ne se soucie pas de moi. Je n’ai donc qu’a faire semblant de vouloir l’epouser. Elle me refusera, et je ne lui devrai plus rien. Son refus me servira de quittance.
LA COMTESSE.
Oui-da,[65] vous pouvez le tenter. Ce n’est pas qu’il n’y ait du risque:[66] elle a du discernement, Marquis, Vous supposez qu’elle vous refusera; je n’en sais rien: vous n’etes pas homme a dedaigner.
LE MARQUIS.
Est-il vrai?
LA COMTESSE.
C’est mon sentiment.
LE MARQUIS.
Vous me flattez; vous encouragez ma franchise.
LA COMTESSE.
Je vous encourage! Eh! mais en etes-vous encore la? Mettez-vous donc dans l’esprit que je ne demande qu’a vous obliger, qu’il n’y a que l’impossible qui m’arretera, et que vous devez compter sur tout ce qui dependra de moi. Ne perdez point cela de vue, etrange homme que vous etes, et achevez hardiment. Vous voulez des conseils, je vous en donne. Quand nous en serons a l’article des graces, il n’y aura qu’a parler: elles ne feront pas plus de difficulte que le reste, entendez-vous? Et que cela soit dit pour toujours.
LE MARQUIS.
Vous me ravissez d’esperance.
LA COMTESSE.
Allons par ordre. Si Hortense alloit vous prendre au mot?
LE MARQUIS.
J’espere que non. En tout cas, je lui payerais sa somme, pourvu qu’auparavant la personne qui a pris mon coeur ait la bonte de me dire qu’elle veut bien de moi.
LA COMTESSE.
Helas! elle serait donc bien difficile? Mais, Marquis, est-ce qu’elle ne sait pas que vous l’aimez?
LE MARQUIS.
Non, vraiment; je n’ai pas ose le lui dire.
LA COMTESSE.
Et le tout par timidite. Oh! en verite, c’est la pousser trop loin; et, toute amie des bienseances que je suis, je ne vous approuve pas; ce n’est pas se rendre justice.
LE MARQUfS.
Elle est si sensee que j’ai peur d’elle. Vous me conseillez donc de lui en parler?
LA COMTESSE.
Eh! cela devroit etre fait. Peut-etre vous attend-elle. Vous dites qu’elle est sensee: que craignez-vous? Il est louable de penser modestement sur soi; mais, avec de la modestie, on parle, on se propose. Parlez, Marquis, parlez: tout ira bien.
LE MARQUIS.
Helas! si vous saviez qui c’est, vous ne m’exhorteriez pas tant. Que vous etes heureuse de n’aimer rien et de mepriser l’amour!
LA COMTESSE.
Moi, mepriser ce qu’il y a au monde de plus naturel! Cela ne seroit pas raisonnable. Ce n’est pas l’amour, ce sont les amants, tels qu’ils sont la plupart,[67] que je meprise, et non pas le sentiment qui fait qu’on aime, qui n’a rien en soi que de fort honnete, de fort permis et de fort involontaire. C’est le plus doux sentiment de la vie: comment le hairois- je? Non, certes, et il y a tel homme a qui je pardonnerois de m’aimer s’il me l’avouoit avec cette simplicite de caractere que je louois tout a l’heure en vous.
LE MARQUIS.
En effet, quand on le dit naivement comme on le sent…
LA COMTESSE.
Il n’y a point de mal alors. On a toujours bonne grace: voila ce que je pense. Je ne suis pas une ame sauvage.
LE MARQUIS.
Ce seroit bien dommage. Vous avez la plus belle sante.
LA COMTESSE, _a part_.
Il est bien question de ma sante. (_Haut_.) C’est l’air de la campagne.
LE MARQUIS.
L’air de la ville vous fait de meme l’oeil le plus vif, le teint le plus frais!
LA COMTESSE.
Je me porte assez bien. Mais savez-vous bien que vous me dites des douceurs sans y penser?
LE MARQUIS.
Pourquoi sans y penser? Moi, j’y pense.
LA COMTESSE.
Gardez-les pour la personne que vous aimez.
LE MARQUIS.
Eh! si c’etoit vous, il n’y auroit que faire de[68] les garder.
LA COMTESSE.
Comment! si c’etoit moi? Est-ce de moi dont il s’agit? Est-ce une declaration d’amour que vous me faites?
LE MARQUIS.
Oh! point du tout.
LA COMTESSE.
Eh! de quoi vous avisez-vous donc de m’entretenir de mon teint, de ma sante? Qui est-ce qui ne s’y tromperoit pas?
LE MARQUIS.
Ce n’est que facon de parler. Je dis seulement qu’il est facheux que vous ne vouliez ni aimer, ni vous remarier, et que j’en suis mortifie, parce que je ne vois pas de femme qui me puisse convenir autant que vous. Mais je ne vous en dis mot, de peur de vous deplaire.
LA COMTESSE.
Mais, encore une fois, vous me parlez d’amour. Je ne me trompe pas, c’est moi que vous aimez: vous me le dites en termes expres.
LE MARQUIS.
He bien, oui. Quand ce seroit vous, il n’est pas necessaire de se facher. Ne diroit-on pas que tout est perdu? Calmez-vous. Prenez[69] que je n’aie rien dit.
LA COMTESSE.
La belle chute! Vous etes bien singulier.
LE MARQUIS.
Et vous de bien mauvaise humeur. Eh! tout a l’heure, a votre avis, on avoit si bonne grace a dire naivement qu’on aime! Voyez comme cela reussit! Me voila bien avance!
LA COMTESSE.
Ne le voila-t-il pas[70] bien recule? A qui en avez-vous? Je vous demande a qui vous parlez.
LE MARQUIS.
A personne, Madame. Je ne dirai plus mot. Etes-vous contente? Si vous vous mettez en colere contre tous ceux qui me ressemblent, vous en querellerez bien d’autres.
LA COMTESSE, _a part_.
Quel original! (_Haut_.) Eh! qui est-ce qui vous querelle?
LE MARQUIS.
Ah! la maniere dont vous me refusez n’est pas douce.
LA COMTESSE.
Allez, vous revez.
LE MARQUIS.
Courage. Avec la qualite d’original dont vous venez de m’honorer tout bas, il ne me manquoit plus que celle de reveur. Au surplus, je ne m’en plains pas. Je ne vous conviens point: qu’y faire? Il n’y a plus qu’a me taire, et je me tairai. Adieu, Comtesse; n’en soyons pas moins bons amis, et du moins ayez la bonte de m’aider a me tirer d’affaire avec Hortense. (_Il s’en va_.)
LA COMTESSE.
Quel homme! Celui-ci ne m’ennuiera pas du recit de mes rigueurs. J’aime les gens simples et unis;[71] mais, en verite, celui-la l’est trop.
SCENE XI.
HORTENSE, LA COMTESSE, LE MARQUIS.
HORTENSE, _arretant le Marquis pret a sortir_.
Monsieur le Marquis, je vous prie, ne vous en allez pas; nous avons a nous parler, et Madame peut etre presente.
LE MARQUIS.
Comme vous voudrez. Madame.
HORTENSE.
Vous savez ce dont il s’agit?
LE MARQUIS.
Non, je ne sais pas ce que c’est; je ne m’en souviens plus.
HORTENSE.
Vous me surprenez! Je me flattois que vous seriez le premier a rompre le silence. Il est humiliant pour moi d’etre obligee de vous prevenir. Avez- vous oublie qu’il y a un testament qui nous regarde?
LE MARQUIS.
Oh! oui, je me souviens du testament.
HORTENSE.
Et qui dispose de ma main en votre faveur?
LE MARQUIS.
Oui, Madame, oui, il faut que je vous epouse. Cela est vrai.
HORTENSE.
He bien, Monsieur, a quoi vous determinez-vous? Il est temps de fixer mon etat. Je ne vous cache point que vous avez un rival: c’est le Chevalier, qui est parent de Madame, que je ne vous prefere pas, mais que je prefere a tout autre, et que j’estime assez pour en faire mon epoux si vous ne devenez pas le mien. C’est ce que je lui ai dit jusqu’ici, et, comme il m’assure avoir des raisons pressantes de savoir aujourd’hui meme a quoi s’en tenir, je n’ai pu lui refuser de vous parler. Monsieur, le congedierai-je, ou non? Que voulez-vous que je lui dise? Ma main est a vous, si vous la demandez.
LE MARQUIS.
Vous me faites bien de la grace… Je la prends, Mademoiselle.
HORTENSE.
Est-ce votre coeur qui me choisit, monsieur le Marquis?
LE MARQUIS.
N’etes-vous pas assez aimable pour cela?
HORTENSE.
Et vous m’aimez?
LE MARQUIS.
Qui est-ce qui dit le contraire? Tout a l’heure j’en parlois a Madame.
LA COMTESSE.
Il est vrai, c’etoit de vous dont il m’entretenoit; il songeoit a vous proposer ce mariage.
HORTENSE.
Et vous disoit-il aussi qu’il m’aimoit?
LA COMTESSE.
Il me semble qu’oui;[72] du moins me parloit-il de penchant.
HORTENSE.
D’ou vient donc, monsieur le Marquis, me l’avez-vous laisse ignorer[73] depuis six semaines? Quand on aime, on en donne quelques marques; et, dans le cas ou nous sommes, vous aviez droit de vous declarer.
LE MARQUIS.
J’en conviens; mais le temps se passe: on est distrait, on ne sait pas si les gens sont de votre avis.
HORTENSE.
Vous etes bien modeste. Voila qui est donc arrete, et je vais l’annoncer au Chevalier, qui entre.
SCENE XII.
LE CHEVALIER, HORTENSE, LE MARQUIS, LA COMTESSE.
HORTENSE, _allant au-devant du Chevalier pour lui dire un mot a part._
Il accepte ma main, mais de mauvaise grace. Ce n’est qu’une ruse: ne vous effrayez pas.
LE CHEVALIER, _a part._
Vous m’inquietez. (_Haut._) Eh bien, Madame, il ne me reste plus d’esperance, sans doute? Je n’ai pas du m’attendre que monsieur le Marquis put consentir a vous perdre.
HORTENSE.
Oui, Chevalier, je l’epouse; la chose est conclue, et le Ciel vous destine a une autre qu’a moi. Le Marquis m’aimoit en secret, et c’etoit, dit-il, par distraction qu’il ne me le declaroit pas… par distraction.
LE CHEVALIER.
J’entends,[74] il avoit oublie de vous le dire.
HORTENSE.
Oui, c’est cela meme; mais il vient de me l’avouer, et il l’avoit confie a Madame.
LE CHEVALIER.
Eh! que ne m’avertissiez-vous, Comtesse? J’ai cru quelquefois qu’il vous aimoit vous-meme.
LA COMTESSE.
Quelle imagination![75] A propos de quoi me citer ici?
HORTENSE.
Il y a eu des instants ou je le soupconnois aussi.
LA COMTESSE.
Encore! Ou est donc la plaisanterie, Hortense?
LE MARQUIS.
Pour moi, je ne dis mot.
LE CHEVALIER.
Vous me desesperez, Marquis.
LE MARQUIS.
J’en suis fache; mais mettez-vous a ma place: il y a un testament, vous le savez bien, je ne peux pas faire autrement.
LE CHEVALIER.
Sans le testament, vous n’aimeriez peut-etre pas autant que moi.
LE MARQUIS.
Oh! vous me pardonnerez, je n’aime que trop.
HORTENSE.
Je tacherai de le meriter, Monsieur. (_A part, au Chevalier_.) Demandez qu’on presse notre mariage.
LE CHEVALIER, _a part, a Hortense_.
N’est-ce pas trop risquer? (_Haut._) Dans l’etat ou je suis, Marquis, achevez de me prouver que mon malheur est sans remede.
LE MARQUIS.
La preuve s’en verra quand je l’epouserai. Je ne peux pas l’epouser tout a l’heure.[76]
LE CHEVALIER, _d’un air inquiet_.
Vous avez raison. (_A part, a Hortense._) Il vous epousera.
HORTENSE, _a part_.
Vous gatez tout. (_Au Marquis._) J’entends[77] bien ce que le Chevalier veut dire: c’est qu’il espere toujours que nous ne nous marierons pas, monsieur le Marquis. N’est-ce pas, Chevalier?
LE CHEVALIER.
Non, Madame, je n’espere plus rien.
HORTENSE.
Vous m’excuserez, je le vois bien. Vous n’etes pas convaincu, vous ne l’etes pas; et, comme il faut, m’avez-vous dit, que vous alliez demain a Paris pour y prendre des mesures, necessaires en cette occasion-ci, vous voudriez, avant que de[78] partir, savoir bien precisement s’il ne nous reste plus d’espoir. Voila ce que c’est: vous avez besoin d’une entiere certitude. (_A part, au Chevalier._) Dites qu’oui.
LE CHEVALIER.
Mais oui.
HORTENSE.
Monsieur le Marquis, nous ne sommes qu’a une lieue de Paris, il est de bonne heure: envoyez Lepine chercher un notaire, et passons notre contrat[79] aujourd’hui, pour donner au Chevalier la triste conviction qu’il demande.
LA COMTESSE.
Mais il me paroit que vous lui faites accroire qu’il la demande; je suis persuadee qu’il ne s’en soucie pas.
HORTENSE, _a part, au Chevalier_.
Soutenez donc.
LE CHEVALIER.
Oui, Comtesse, un notaire me feroit plaisir.
LA COMTESSE.
Voila un sentiment bien bizarre.
HORTENSE.
Point du tout. Ses affaires exigent qu’il sache a quoi s’en tenir: il n’y a rien de si simple, et il a raison; il n’osoit le dire, et je le dis pour lui. Allez-vous envoyer Lepine, monsieur le Marquis?
LE MARQUIS.
Comme il vous plaira. Mais qui est-ce qui songeoit a avoir un notaire aujourd’hui?
HORTENSE, _au Chevalier_.
Insistez.
LE CHEVALIER.
Je vous en prie, Marquis.
LA COMTESSE.
Oh! vous aurez la bonte d’attendre a demain, monsieur le Chevalier. Vous n’etes pas si presse; votre fantaisie n’est pas d’une espece a meriter qu’on se gene tant pour elle: ce seroit ce soir ici[80] un embarras qui nous derangeroit. J’ai quelques affaires; demain il sera temps.
HORTENSE, _a part, au Chevalier_.
Pressez.
LE CHEVALIER.
Eh! Comtesse, de grace!
LA COMTESSE.
De grace! L’heteroclite[81] priere! Il est donc bien ragoutant[82] de voir sa maitresse mariee a son rival? Comme Monsieur voudra, au reste.
LE MARQUIS.
Il seroit impoli de gener Madame. Au surplus, je m’en rapporte a elle, demain seroit bon.
HORTENSE.
Des qu’elle y consent, il n’y a qu’a envoyer Lepine.
SCENE XIII.
LA COMTESSE, HORTENSE, LE MARQUIS, LISETTE.
HORTENSE.
Voici Lisette qui entre; je vais lui dire de nous l’aller chercher… Lisette, on doit passer[83] ce soir un contrat de mariage entre monsieur le Marquis et moi; il veut tout a l’heure[84] faire partir Lepine pour amener son notaire de Paris. Ayez la bonte de lui dire qu’il vienne recevoir ses ordres.
LISETTE.
J’y cours, Madame.
LA COMTESSE, _l’arretant_.
Ou allez-vous? En fait de mariage, je ne veux ni m’en meler, ni que mes gens s’en melent.
LISETTE.
Moi, ce n’est que pour rendre service. Tenez, je n’ai que faire de sortir:[85] je le vois sur la terrasse. (_Elle appelle._) Monsieur de Lepine?
LA COMTESSE, _a part_.
Cette sotte![86]
SCENE XIV.
LEPINE, LISETTE, LE MARQUIS, LA COMTESSE, LE CHEVALIER, HORTENSE.
LEPINE.
Qui est-ce qui m’appelle?
LISETTE.
Vite, vite, a cheval! Il s’agit d’un contrat de mariage entre Madame et votre maitre, et il faut aller a Paris chercher le notaire de monsieur le Marquis.
LEPINE, _au Marquis_.
Le notaire! Ce qu’elle conte est-il vrai? Monsieur, nous avons la partie de chasse pour tantot; je me suis arrange pour courir le lievre, et non pas le notaire.
LE MARQUIS.
C’est pourtant le dernier qu’on veut.
LEPINE.
Ce n’est pas la peine que je voyage pour avoir le votre: je le compte pour mort. Ne savez-vous pas? La fievre le travailloit quand nous partimes, avec le medecin par-dessus[87]; il en avoit le transport au cerveau.[88]
LE MARQUIS.
Vraiment, oui. A propos, il etoit tres malade.
LEPINE.
Il agonisoit, sandis![89]…
LISETTE, _d’un air indifferent_.
Il n’y a qu’a prendre celui de Madame.
LA COMTESSE.
II n’y a qu’a vous taire, car, si celui de Monsieur est mort, le mien l’est aussi. II y a quelque temps qu’il me dit qu’il etoit le sien.
LISETTE, _indifferemment, d’un air modeste_.
Il me semble qu’il n’y a pas longtemps que vous lui avez ecrit, Madame.
LA COMTESSE
La belle consequence![90] Ma lettre a-t-elle empeche qu’il ne mourut? Il est certain que je lui ai ecrit, mais aussi ne m’a-t-il point fait de reponse.
LE CHEVALIER, _a Hortense, a part_.
Je commence a me rassurer.
HORTENSE, _lui souriant a part_.
Il y a plus d’un notaire a Paris. Lepine verra s’il se porte mieux. Depuis six semaines que nous sommes ici, il a eu le temps de revenir en bonne sante. Allez lui ecrire un mot, monsieur le Marquis, et priez-le, s’il ne peut venir, d’en indiquer un autre. Lepine ira se preparer pendant que vous ecrirez.
LEPINE.
Non, Madame; si je monte a cheval, c’est autant de reste par les chemins.[91] Je parlois de la partie de chasse, mais voici que je me sens mal, extremement mal: d’aujourd’hui[92] je ne prendrai ni gibier ni notaire.
LISETTE, _en souriant negligemment_.
Est-ce que vous etes mort aussi?
LEPINE, _feignant de la douleur_.
Non, Mademoiselle; mais je vis souffrant,[93] et je ne pourrois fournir la course.[94] Ah! sans le respect de la compagnie, je ferois des cris[95] percants. Je me brisai hier d’une chute sur l’escalier, je roulai tout un etage, et je commencois d’en[96] entamer un autre quand on me retint sur le penchant. Jugez de la douleur; je la sens qui m’enveloppe.
LE CHEVALIER.
Eh bien! tu n’as qu’a prendre ma chaise. Dites-lui qu’il parte, Marquis.
LE MARQUIS.
Ce garcon qui est tout froisse,[97] qui a roule un etage, je m’etonne qu’il ne soit pas au lit. Pars si tu peux, au reste.
HORTENSE.
Allez, partez, Lepine; on n’est point fatigue dans une chaise.
LEPINE.
Vous dirai-je le vrai, Mademoiselle? Obligez-moi de me dispenser de la commission. Monsieur traite avec vous de sa ruine. Vous ne l’aimez point, Madame, j’en ai connoissance, et ce mariage ne peut etre que fatal: je me ferois un reproche d’y avoir part. Je parle en conscience. Si mon scrupule deplait, qu’on me dise: “Va-t’en.” Qu’on me chasse, je m’y soumets: ma probite me console.
LA COMTESSE.
Voila ce qu’on appelle un excellent domestique! Ils sont bien rares!
LE MARQUIS, _a Hortense_.
Vous l’entendez. Comment voulez-vous que je m’y prenne avec cet opiniatre? Quand je me facherais, il n’en sera ni plus ni moins.[98] Il faut donc le chasser. (_A Lepine_.) Retire-toi.
HORTENSE.
On se passera de lui. Allez toujours ecrire. Un de mes gens portera la lettre, ou quelqu’un du village.
SCENE XV.
HORTENSE, LE MARQUIS, LE CHEVALIER.
HORTENSE.
Ah ca, vous allez faire votre billet; j’en vais ecrire un qu’on laissera chez moi en passant.
LE MARQUIS.
Oui-da;[99] mais consultez-vous: si par hasard vous ne m’aimiez pas, tant pis, car j’y vais de bon jeu.[100]
LE CHEVALIER, _a Hortense, a part_.
Vous le poussez trop.
HORTENSE, _a part_.
Paix! (_Haut_.) Tout est consulte, Monsieur; adieu. Chevalier, vous voyez bien qu’il ne m’est plus permis de vous ecouter.
LE CHEVALIER.
Adieu, Mademoiselle; je vais me livrer a la douleur ou vous me laissez.
(_Ils sortent_.)
SCENE XVI.
LE MARQUIS, LA COMTESSE.
LE MARQUIS, _consterne_.
Je n’en reviens point! C’est le diable qui m’en veut. Vous voulez que cette fille-la m’aime?
LA COMTESSE.
Non, mais elle est assez mutine pour vous epouser. Croyez-moi, terminez avec elle.
LE MARQUIS.
Si je lui effrois cent mille francs? Mais ils ne sont pas prets; je ne les ai point.
LA COMTESSE.
Que cela ne vous retienne pas: je vous les preterai, moi… Je les ai a Paris. Rappelez-les; votre situation me fait de la peine. Courez, je les vois encore tous deux.
LE MARQUIS.
Je vous rend mille graces. (_Il appelle_.) Madame? monsieur le Chevalier?
SCENE XVII.
LE CHEVALIER, HORTENSE, LE MARQUIS, LA COMTESSE.
LE MARQUIS.