non l’opium, dont l’usage est à peu präs inconnu au Japon.
Puis Passepartout se trouva dans les champs, au milieu des immenses riziäres. Là s’Ãpanouissaient, avec des fleurs qui jetaient leurs derniäres couleurs et leurs derniers parfums, des camÃlias Ãclatants, portÃs non plus sur des arbrisseaux, mais sur des arbres, et, dans les enclos de bambous, des cerisiers, des pruniers, des pommiers, que les indigänes cultivent plutìt pour leurs fleurs que pour leurs fruits, et que des mannequins grimaáants, des tourniquets criards dÃfendent contre le bec des moineaux, des pigeons, des corbeaux et autres volatiles voraces. Pas de cädre majestueux qui n’abritÃt quelque grand aigle; pas de saule pleureur qui ne recouvrÃ¥t de son feuillage quelque hÃron mÃlancoliquement perchà sur une patte; enfin, partout des corneilles, des canards, des Ãperviers, des oies sauvages, et grand nombre de ces grues que les Japonais traitent de “Seigneuries”, et qui symbolisent pour eux la longÃvità et le bonheur.
En errant ainsi, Passepartout aperáut quelques violettes entre les herbes:
“Bon!” dit-il, “voilà mon souper.”
Mais les ayant senties, il ne leur trouva aucun parfum.
“Pas de chance!” pensa-t-il.
Certes, l’honnà te garáon avait, par prÃvision, aussi copieusement dÃjeunà qu’il avait pu avant de quitter le _Carnatic_; mais apräs une journÃe de promenade, il se sentit l’estomac träs creux. Il avait bien remarquà que moutons, chävres ou porcs, manquaient absolument aux Ãtalages des bouchers indigänes, et, comme il savait que c’est un sacriläge de tuer les boeufs, uniquement rÃservÃs aux besoins de l’agriculture, il en avait conclu que la viande Ãtait rare au Japon. Il ne se trompait pas ; mais à dÃfaut de viande de boucherie, son estomac se fñt fort accommodà des quartiers de sanglier ou de daim, des perdrix ou des cailles, de la volaille ou du poisson, dont les Japonais se nourrissent presque exclusivement avec le produit des riziäres. Mais il dut faire contre fortune bon coeur, et remit au lendemain le soin de pourvoir à sa nourriture.
La nuit vint. Passepartout rentra dans la ville indigäne, et il erra dans les rues au milieu des lanternes multicolores, regardant les groupes de baladins exÃcuter leurs prestigieux exercices, et les astrologues en plein vent qui amassaient la foule autour de leur lunette. Puis il revit la rade, ÃmaillÃe des feux de pà cheurs, qui attiraient le poisson à la lueur de rÃsines enflammÃes.
Enfin les rues se dÃpeuplärent. A la foule succÃdärent les rondes des yakounines. Ces officiers, dans leurs magnifiques costumes et au milieu de leur suite, ressemblaient à des ambassadeurs, et Passepartout rÃpÃtait plaisamment, chaque fois qu’il rencontrait quelque patrouille Ãblouissante:
“Allons, bon! encore une ambassade japonaise qui part pour l’Europe!”
XXIII
DANS LEQUEL LE NEZ DE PASSEPARTOUT S’ALLONGE DEMESUREMENT
Le lendemain, Passepartout, ÃreintÃ, affamÃ, se dit qu’il fallait manger à tout prix, et que le plus tìt serait le mieux. Il avait bien cette ressource de vendre sa montre, mais il fñt plutìt mort de faim. C’Ãtait alors le cas ou jamais, pour ce brave garáon, d’utiliser la voix forte, sinon mÃlodieuse, dont la nature l’avait gratifiÃ.
Il savait quelques refrains de France et d’Angleterre, et il rÃsolut de les essayer. Les Japonais devaient certainement à tre amateurs de musique, puisque tout se fait chez eux aux sons des cymbales, du tam-tam et des tambours, et ils ne pouvaient qu’apprÃcier les talents d’un virtuose europÃen.
Mais peut-à tre Ãtait-il un peu matin pour organiser un concert, et les dilettanti, inopinÃment rÃveillÃs, n’auraient peut-à tre pas payà le chanteur en monnaie à l’effigie du mikado.
Passepartout se dÃcida donc à attendre quelques heures; mais, tout en cheminant, il fit cette rÃflexion qu’il semblerait trop bien và tu pour un artiste ambulant, et l’idÃe lui vint alors d’Ãchanger ses và tements contre une dÃfroque plus en harmonie avec sa position. Cet Ãchange devait, d’ailleurs, produire une soulte, qu’il pourrait immÃdiatement appliquer à satisfaire son appÃtit.
Cette rÃsolution prise, restait à l’exÃcuter. Ce ne fut qu’apräs de longues recherches que Passepartout dÃcouvrit un brocanteur indigäne, auquel il exposa sa demande. L’habit europÃen plut au brocanteur, et bientìt Passepartout sortait affublà d’une vieille robe japonaise et coiffà d’une sorte de turban à cìtes, dÃcolorà sous l’action du temps. Mais, en retour, quelques piÃcettes d’argent rÃsonnaient dans sa poche.
“Bon,” pensa-t-il, “je me figurerai que nous sommes en carnaval!”
Le premier soin de Passepartout, ainsi “japonaisÔ, fut d’entrer dans une “tea-house” de modeste apparence, et lÃ, d’un reste de volaille et de quelques poignÃes de riz, il dÃjeuna en homme pour qui le dÃ¥ner serait encore un probläme à rÃsoudre.
“Maintenant,” se dit-il quand il fut copieusement restaurÃ, “il s’agit de ne pas perdre la tà te. Je n’ai plus la ressource de vendre cette dÃfroque contre une autre encore plus japonaise. Il faut donc aviser au moyen de quitter le plus promptement possible ce pays du Soleil, dont je ne garderai qu’un lamentable souvenir!”
Passepartout songea alors à visiter les paquebots en partance pour l’AmÃrique. Il comptait s’offrir en qualità de cuisinier ou de domestique, ne demandant pour toute rÃtribution que le passage et la nourriture. Une fois à San Francisco, il verrait à se tirer d’affaire. L’important, c’Ãtait de traverser ces quatre mille sept cents milles du Pacifique qui s’Ãtendent entre le Japon et le Nouveau Monde.
Passepartout, n’Ãtant point homme à laisser languir une idÃe, se dirigea vers le port de Yokohama. Mais à mesure qu’il s’approchait des docks, son projet, qui lui avait paru si simple au moment oó il en avait eu l’idÃe, lui semblait de plus en plus inexÃcutable. Pourquoi aurait-on besoin d’un cuisinier ou d’un domestique à bord d’un paquebot amÃricain, et quelle confiance inspirerait-il, affublà de la sorte? Quelles recommandations faire valoir? Quelles rÃfÃrences indiquer?
Comme il rÃflÃchissait ainsi, ses regards tombärent sur une immense affiche qu’une sorte de clown promenait dans les rues de Yokohama. Cette affiche Ãtait ainsi libellÃe en anglais:
TROUPE JAPONAISE ACROBATIQUE DE
L’HONORABLE WILLIAM BATULCAR
——
DERNIERES REPRESENTATIONS
Avant leur dÃpart pour les Etats-Unis d’AmÃrique
DES
LONGS-NEZ-LONGS-NEZ
SOUS L’INVOCATION DIRECTE DU DIEU TINGOU
Grande Attraction !
“Les Etats-Unis d’AmÃrique! s’Ãcria Passepartout, voilà justement mon affaire!…”
Il suivit l’homme-affiche, et, à sa suite, il rentra bientìt dans la ville japonaise. Un quart d’heure plus tard, il s’arrà tait devant une vaste case, que couronnaient plusieurs faisceaux de banderoles, et dont les parois extÃrieures reprÃsentaient, sans perspective, mais en couleurs violentes, toute une bande de jongleurs.
C’Ãtait l’Ãtablissement de l’honorable Batulcar, sorte de Barnum amÃricain, directeur d’une troupe de saltimbanques, jongleurs, clowns, acrobates, Ãquilibristes, gymnastes, qui, suivant l’affiche, donnait ses derniäres reprÃsentations avant de quitter l’empire du Soleil pour les Etats de l’Union.
Passepartout entra sous un pÃristyle qui prÃcÃdait la case, et demanda Mr. Batulcar. Mr. Batulcar apparut en personne.
“Que voulez-vous?” dit-il à Passepartout, qu’il prit d’abord pour un indigäne.
“Avez-vous besoin d’un domestique?” demanda Passepartout.
“Un domestique,” s’Ãcria le Barnum en caressant l’Ãpaisse barbiche grise qui foisonnait sous son menton, “j’en ai deux, obÃissants, fidäles, qui ne m’ont jamais quittÃ, et qui me servent pour rien, à condition que je les nourrisse… Et les voilÃ,” ajouta-t-il en montrant ses deux bras robustes, sillonnÃs de veines grosses comme des cordes de contrebasse.
“Ainsi, je ne puis vous à tre bon à rien?”
“A rien.”
“Diable! áa m’aurait pourtant fort convenu de partir avec vous.”
“Ah áÃ!” dit l’honorable Batulcar, “vous à tes Japonais comme je suis un singe! Pourquoi donc à tes-vous habillà de la sorte?”
“On s’habille comme on peut!”
“Vrai, cela. Vous à tes un Franáais, vous?”
“Oui, un Parisien de Paris.”
“Alors, vous devez savoir faire des grimaces?”
“Ma foi,” rÃpondit Passepartout, vexà de voir sa nationalità provoquer cette demande, nous autres Franáais, nous savons faire des grimaces, c’est vrai, mais pas mieux que les AmÃricains!”
“Juste. Eh bien, si je ne vous prends pas comme domestique, je peux vous prendre comme clown. Vous comprenez, mon brave. En France, on exhibe des farceurs Ãtrangers, et à l’Ãtranger, des farceurs franáais!”
“Ah!”
“Vous à tes vigoureux, d’ailleurs?”
“Surtout quand je sors de table.”
“Et vous savez chanter?”
“Oui,” rÃpondit Passepartout, qui avait autrefois fait sa partie dans quelques concerts de rue.
“Mais savez-vous chanter la tà te en bas, avec une toupie tournante sur la plante du pied gauche, et un sabre en Ãquilibre sur la plante du pied droit?”
“Parbleu!” rÃpondit Passepartout, qui se rappelait les premiers exercices de son jeune Ãge.
“C’est que, voyez-vous, tout est lÃ!” rÃpondit l’honorable Batulcar.
L’engagement fut conclu _hic et nunc_.
Enfin, Passepartout avait trouvà une position. Il Ãtait engagà pour tout faire dans la cÃläbre troupe japonaise. C’Ãtait peu flatteur, mais avant huit jours il serait en route pour San Francisco.
La reprÃsentation, annoncÃe à grand fracas par l’honorable Batulcar, devait commencer à trois heures, et bientìt les formidables instruments d’un orchestre japonais, tambours et tam-tams, tonnaient à la porte. On comprend bien que Passepartout n’avait pu Ãtudier un rìle, mais il devait prà ter l’appui de ses solides Ãpaules dans le grand exercice de la “grappe humaine” exÃcutà par les Longs-Nez du dieu Tingou. Ce “great attraction” de la reprÃsentation devait clore la sÃrie des exercices.
Avant trois heures, les spectateurs avaient envahi la vaste case. EuropÃens et indigänes, Chinois et Japonais, hommes, femmes et enfants, se prÃcipitaient sur les Ãtroites banquettes et dans les loges qui faisaient face à la scäne. Les musiciens Ãtaient rentrÃs à l’intÃrieur, et l’orchestre au complet, gongs, tam-tams, cliquettes, flñtes, tambourins et grosses caisses, opÃraient avec fureur.
Cette reprÃsentation fut ce que sont toutes ces exhibitions d’acrobates. Mais il faut bien avouer que les Japonais sont les remiers Ãquilibristes du monde. L’un, armà de son Ãventail et de petits morceaux de papier, exÃcutait l’exercice si gracieux des papillons et des fleurs. Un autre, avec la fumÃe odorante de sa pipe, traáait rapidement dans l’air une sÃrie de mots bleuÃtres, qui formaient un compliment à l’adresse de l’assemblÃe. Celui-ci jonglait avec des bougies allumÃes, qu’il Ãteignit successivement quand elles passärent devant ses lävres, et qu’il ralluma l’une à l’autre sans interrompre un seul instant sa prestigieuse jonglerie. Celui-là reproduisit, au moyen de toupies tournantes, les plus invraisemblables combinaisons ; sous sa main, ces ronflantes machines semblaient s’animer d’une vie propre dans leur interminable giration ; elles couraient sur des tuyaux de pipe, sur des tranchants de sabre, sur des fils de fer, vÃritables cheveux tendus d’un cìtà de la scäne à l’autre ; elles faisaient le tour de grands vases de cristal, elles gravissaient des Ãchelles de bambou, elles se dispersaient dans tous les coins, produisant des effets harmoniques d’un Ãtrange caractäre en combinant leurs tonalitÃs diverses. Les jongleurs jonglaient avec elles, et elles tournaient dans l’air ; ils les lanáaient comme des volants, avec des raquettes de bois, et elles tournaient toujours; ils les fourraient dans leur poche, et quand ils les retiraient, elles tournaient encore, — jusqu’au moment oó un ressort dÃtendu les faisait s’Ãpanouir en gerbes d’artifice!
Inutile de dÃcrire ici les prodigieux exercices des acrobates et gymnastes de la troupe. Les tours de l’Ãchelle, de la perche, de la boule, des tonneaux, etc. furent exÃcutÃs avec une prÃcision remarquable. Mais le principal attrait de la reprÃsentation Ãtait l’exhibition de ces “Longs-Nez”, Ãtonnants Ãquilibristes que l’Europe ne connaÃ¥t pas encore.
Ces Longs-Nez forment une corporation particuliäre placÃe sous l’invocation directe du dieu Tingou. Và tus comme des hÃrauts du Moyen Age, ils portaient une splendide paire d’ailes à leurs Ãpaules. Mais ce qui les distinguait plus spÃcialement, c’Ãtait ce long nez dont leur face Ãtait agrÃmentÃe, et surtout l’usage qu’ils en faisaient. Ces nez n’Ãtaient rien moins que des bambous, longs de cinq, de six, de dix pieds, les uns droits, les autres courbÃs, ceux-ci lisses, ceux-là verruqueux. Or, c’Ãtait sur ces appendices, fixÃs d’une faáon solide, que s’opÃraient tous leurs exercices d’Ãquilibre. Une douzaine de ces sectateurs du dieu Tingou se couchärent sur le dos, et leurs camarades vinrent s’Ãbattre sur leurs nez, dressÃs comme des paratonnerres, sautant, voltigeant de celui-ci à celui-lÃ, et exÃcutant les tours les plus invraisemblables.
Pour terminer, on avait spÃcialement annoncà au public la pyramide humaine, dans laquelle une cinquantaine de Longs-Nez devaient figurer le “Char de Jaggernaut”. Mais au lieu de former cette pyramide en prenant leurs Ãpaules pour point d’appui, les artistes de l’honorable Batulcar ne devaient s’emmancher que par leur nez. Or, l’un de ceux qui formaient la base du char avait quittà la troupe, et comme il suffisait d’à tre vigoureux et adroit, Passepartout avait Ãtà choisi pour le remplacer.
Certes, le digne garáon se sentit tout piteux, quand — triste souvenir de sa jeunesse — il eut endossà son costume du Moyen Age, ornà d’ailes multicolores, et qu’un nez de six pieds lui eut Ãtà appliquà sur la face! Mais enfin, ce nez, c’Ãtait son gagne-pain, et il en prit son parti.
Passepartout entra en scäne, et vint se ranger avec ceux de ses collägues qui devaient figurer la base du Char de Jaggernaut. Tous s’Ãtendirent à terre, le nez dressà vers le ciel. Une seconde section d’Ãquilibristes vint se poser sur ces longs appendices, une troisiäme s’Ãtagea au-dessus, puis une quatriäme, et sur ces nez qui ne se touchaient que par leur pointe, un monument humain s’Ãleva bientìt jusqu’aux frises du thÃÃtre.
Or, les applaudissements redoublaient, et les instruments de l’orchestre Ãclataient comme autant de tonnerres, quand la pyramide s’Ãbranla, l’Ãquilibre se rompit, un des nez de la base vint à manquer, et le monument s’Ãcroula comme un chÃteau de cartes…
C’Ãtait la faute à Passepartout qui, abandonnant son poste, franchissant la rampe sans le secours de ses ailes, et grimpant à la galerie de droite, tombait aux pieds d’un spectateur en s’Ãcriant:
“Ah! mon maÃ¥tre! mon maÃ¥tre!”
“Vous?”
“Moi!”
“Eh bien! en ce cas, au paquebot, mon garáon!…”
Mr. Fogg, Mrs. Aouda, qui l’accompagnait, Passepartout s’Ãtaient prÃcipitÃs par les couloirs au-dehors de la case. Mais, lÃ, ils trouvärent l’honorable Batulcar, furieux, qui rÃclamait des dommages-intÃrà ts pour “la casse”. Phileas Fogg apaisa sa fureur en lui jetant une poignÃe de bank-notes. Et, à six heures et demie, au moment oó il allait partir, Mr. Fogg et Mrs. Aouda mettaient le pied sur le paquebot amÃricain, suivis de Passepartout, les ailes au dos, et sur la face ce nez de six pieds qu’il n’avait pas encore pu arracher de son visage!
XXIV
PENDANT LEQUEL S’ACCOMPLIT LA TRAVERSEE DE L’OCEAN PACIFIQUE
Ce qui Ãtait arrivà en vue de Shangaã, on le comprend. Les signaux faits par la _Tankadäre_ avaient Ãtà aperáus du paquebot de Yokohama.
Le capitaine, voyant un pavillon en berne, s’Ãtait dirigà vers la petite goÃlette. Quelques instants apräs, Phileas Fogg, soldant son passage au prix convenu, mettait dans la poche du patron John Bunsby cinq cent cinquante livres (13 750 F). Puis l’honorable gentleman, Mrs. Aouda et Fix Ãtaient montÃs à bord du steamer, qui avait aussitìt fait route pour Nagasaki et Yokohama.
Arrivà le matin mà me, 14 novembre, à l’heure rÃglementaire, Phileas Fogg, laissant Fix aller à ses affaires, s’Ãtait rendu à bord du _Carnatic_, et là il apprenait, à la grande joie de Mrs. Aouda — et peut-à tre à la sienne, mais du moins il n’en laissa rien paraÃ¥tre — que le Franáais Passepartout Ãtait effectivement arrivà la veille à Yokohama.
Phileas Fogg, qui devait repartir le soir mà me pour San Francisco, se mit immÃdiatement à la recherche de son domestique. Il s’adressa, mais en vain, aux agents consulaires franáais et anglais, et, apräs avoir inutilement parcouru les rues de Yokohama, il dÃsespÃrait de retrouver Passepartout, quand le hasard, ou peut-à tre une sorte de pressentiment, le fit entrer dans la case de l’honorable Batulcar. Il n’eñt certes point reconnu son serviteur sous cet excentrique accoutrement de hÃraut; mais celui-ci, dans sa position renversÃe, aperáut son maÃ¥tre à la galerie. Il ne put retenir un mouvement de son nez. De là rupture de l’Ãquilibre, et ce qui s’ensuivit.
Voilà ce que Passepartout apprit de la bouche mà me de Mrs. Aouda, qui lui raconta alors comment s’Ãtait faite cette traversÃe de Hong-Kong à Yokohama, en compagnie d’un sieur Fix, sur la goÃlette la _Tankadäre_.
Au nom de Fix, Passepartout ne sourcilla pas. Il pensait que le moment n’Ãtait pas venu de dire à son maÃ¥tre ce qui s’Ãtait passà entre l’inspecteur de police et lui. Aussi, dans l’histoire que Passepartout fit de ses aventures, il s’accusa et s’excusa seulement d’avoir Ãtà surpris par l’ivresse de l’opium dans une tabagie de Yokohama.
Mr. Fogg Ãcouta froidement ce rÃcit, sans rÃpondre; puis il ouvrit à son domestique un crÃdit suffisant pour que celui-ci pñt se procurer à bord des habits plus convenables. Et, en effet, une heure ne s’Ãtait pas ÃcoulÃe, que l’honnà te garáon, ayant coupà son nez et rognà ses ailes, n’avait plus rien en lui qui rappelÃt le sectateur du dieu Tingou.
Le paquebot faisant la traversÃe de Yokohama à San Francisco appartenait à la Compagnie du “Pacific Mail steam”, et se nommait le _General-Grant_. C’Ãtait un vaste steamer à roues, jaugeant deux mille cinq cents tonnes, bien amÃnagà et douà d’une grande vitesse. Un Ãnorme balancier s’Ãlevait et s’abaissait successivement au dessus du pont ; à l’une de ses extrÃmitÃs s’articulait la tige d’un piston, et à l’autre celle d’une bielle, qui, transformant le mouvement rectiligne en mouvement circulaire, s’appliquait directement à l’arbre des roues. Le _General-Grant_ Ãtait grÃà en trois-mÃts goÃlette, et il possÃdait une grande surface de voilure, qui aidait puissamment la vapeur. A filer ses douze milles à l’heure, le paquebot ne devait pas employer plus de vingt et un jours pour traverser le Pacifique.
Phileas Fogg Ãtait donc autorisà à croire que, rendu le 2 dÃcembre à San Francisco, il serait le 11 à New York et le 20 à Londres, — gagnant ainsi de quelques heures cette date fatale du 21 dÃcembre.
Les passagers Ãtaient assez nombreux à bord du steamer, des Anglais, beaucoup d’AmÃricains, une vÃritable Ãmigration de coolies pour l’AmÃrique, et un certain nombre d’officiers de l’armÃe des Indes, qui utilisaient leur congà en faisant le tour du monde.
Pendant cette traversÃe il ne se produisit aucun incident nautique. Le paquebot, soutenu sur ses larges roues, appuyà par sa forte voilure, roulait peu. L’ocÃan Pacifique justifiait assez son nom. Mr. Fogg Ãtait aussi calme, aussi peu communicatif que d’ordinaire. Sa jeune compagne se sentait de plus en plus attachÃe à cet homme par d’autres liens que ceux de la reconnaissance. Cette silencieuse nature, si gÃnÃreuse en somme, l’impressionnait plus qu’elle ne le croyait, et c’Ãtait presque à son insu qu’elle se laissait aller à des sentiments dont l’Ãnigmatique Fogg ne semblait aucunement subir l’influence.
En outre, Mrs. Aouda s’intÃressait prodigieusement aux projets du gentleman. Elle s’inquiÃtait des contrariÃtÃs qui pouvaient compromettre le succäs du voyage. Souvent elle causait avec Passepartout, qui n’Ãtait point sans lire entre les lignes dans le coeur de Mrs. Aouda. Ce brave garáon avait, maintenant, à l’Ãgard de son maÃ¥tre, la foi du charbonnier; il ne tarissait pas en Ãloges sur l’honnà tetÃ, la gÃnÃrositÃ, le dÃvouement de Phileas Fogg; puis il rassurait Mrs. Aouda sur l’issue du voyage, rÃpÃtant que le plus difficile Ãtait fait, que l’on Ãtait sorti de ces pays fantastiques de la Chine et du Japon, que l’on retournait aux contrÃes civilisÃes, et enfin qu’un train de San Francisco à New York et un transatlantique de New York à Londres suffiraient, sans doute, pour achever cet impossible tour du monde dans les dÃlais convenus.
Neuf jours apräs avoir quittà Yokohama, Phileas Fogg avait exactement parcouru la moitià du globe terrestre.
En effet, le _General-Grant_, le 23 novembre, passait au cent quatre-vingtiäme mÃridien, celui sur lequel se trouvent, dans l’hÃmisphäre austral, les antipodes de Londres. Sur quatre-vingts jours mis à sa disposition, Mr. Fogg, il est vrai, en avait employà cinquante-deux, et il ne lui en restait plus que vingt-huit à dÃpenser. Mais il faut remarquer que si le gentleman se trouvait à moitià route seulement “par la diffÃrence des mÃridiens”, il avait en rÃalità accompli plus des deux tiers du parcours total. Quels dÃtours forcÃs, en effet, de Londres à Aden, d’Aden à Bombay, de Calcutta à Singapore, de Singapore à Yokohama! A suivre circulairement le cinquantiäme paralläle, qui est celui de Londres, la distance n’eñt Ãtà que de douze mille milles environ, tandis que Phileas Fogg Ãtait forcÃ, par les caprices des moyens de locomotion, d’en parcourir vingt-six mille dont il avait fait environ dix-sept mille cinq cents, à cette date du 23 novembre. Mais maintenant la route Ãtait droite, et Fix n’Ãtait plus là pour y accumuler les obstacles!
Il arriva aussi que, ce 23 novembre, Passepartout Ãprouva une grande joie. On se rappelle que l’entà tà s’Ãtait obstinà à garder l’heure de Londres à sa fameuse montre de famille, tenant pour fausses toutes les heures des pays qu’il traversait. Or, ce jour-lÃ, bien qu’il ne l’eñt jamais ni avancÃe ni retardÃe, sa montre se trouva d’accord avec les chronomätres du bord.
Si Passepartout triompha, cela se comprend de reste. Il aurait bien voulu savoir ce que Fix aurait pu dire, s’il eñt Ãtà prÃsent.
“Ce coquin qui me racontait un tas d’histoires sur les mÃridiens, sur le soleil, sur la lune! rÃpÃtait Passepartout. Hein! ces gens-lÃ! Si on les Ãcoutait, on ferait de la belle horlogerie! J’Ãtais bien sñr qu’un jour ou l’autre, le soleil se dÃciderait à se rÃgler sur ma montre!…”
Passepartout ignorait ceci: c’est que si le cadran de sa montre eñt Ãtà divisà en vingt-quatre heures comme les horloges italiennes, il n’aurait eu aucun motif de triompher, car les aiguilles de son instrument, quand il Ãtait neuf heures du matin à bord, auraient indiquà neuf heures du soir, c’est-Ã-dire la vingt et uniäme heure depuis minuit, — diffÃrence prÃcisÃment Ãgale à celle qui existe entre Londres et le cent quatre-vingtiäme mÃridien.
Mais si Fix avait Ãtà capable d’expliquer cet effet purement physique, Passepartout, sans doute, eñt Ãtà incapable, sinon de le comprendre, du moins de l’admettre. Et en tout cas, si, par impossible, l’inspecteur de police se fñt inopinÃment montrà à bord en ce moment, il est probable que Passepartout, à bon droit rancunier, eñt traità avec lui un sujet tout diffÃrent et d’une tout autre maniäre.
Or, oó Ãtait Fix en ce moment?…
Fix Ãtait prÃcisÃment à bord du _General-Grant_. En effet, en arrivant à Yokohama, l’agent, abandonnant Mr. Fogg qu’il comptait retrouver dans la journÃe, s’Ãtait immÃdiatement rendu chez le consul anglais. LÃ, il avait enfin trouvà le mandat, qui, courant apräs lui depuis Bombay, avait dÃjà quarante jours de date, — mandat qui lui avait Ãtà expÃdià de Hong-Kong par ce mà me _Carnatic_ à bord duquel on le croyait. Qu’on juge du dÃsappointement du dÃtective!
Le mandat devenait inutile! Le sieur Fogg avait quittà les possessions anglaises! Un acte d’extradition Ãtait maintenant nÃcessaire pour l’arrà ter!
“Soit!” se dit Fix, apräs le premier moment de coläre, “mon mandat n’est plus bon ici, il le sera en Angleterre. Ce coquin a tout l’air de revenir dans sa patrie, croyant avoir dÃpistà la police. Bien. Je le suivrai jusque-lÃ. Quant à l’argent, Dieu veuille qu’il en reste! Mais en voyages, en primes, en procäs, en amendes, en ÃlÃphant, en frais de toute sorte, mon homme a dÃjà laissà plus de cinq mille livres sur sa route. Apräs tout, la Banque est riche!”
Son parti pris, il s’embarqua aussitìt sur le _General-Grant_. Il Ãtait à bord, quand Mr. Fogg et Mrs. Aouda y arrivärent. A son extrà me surprise, il reconnut Passepartout sous son costume de hÃraut.
Il se cacha aussitìt dans sa cabine, afin d’Ãviter une explication qui pouvait tout compromettre, — et, grÃce au nombre des passagers, il comptait bien n’à tre point aperáu de son ennemi, lorsque ce jour-là prÃcisÃment il se trouva face à face avec lui sur l’avant du navire.
Passepartout sauta à la gorge de Fix, sans autre explication, et, au grand plaisir de certains AmÃricains qui pariärent immÃdiatement pour lui, il administra au malheureux inspecteur une volÃe superbe, qui dÃmontra la haute supÃriorità de la boxe franáaise sur la boxe anglaise.
Quand Passepartout eut fini, il se trouva calme et comme soulagÃ. Fix se releva, en assez mauvais Ãtat, et, regardant son adversaire, il lui dit froidement:
“Est-ce fini?”
“Oui, pour l’instant.”
“Alors venez me parler.”
“Que je…”
“Dans l’intÃrà t de votre maÃ¥tre.”
Passepartout, comme subjuguà par ce sang-froid, suivit l’inspecteur de police, et tous deux s’assirent à l’avant du steamer.
“Vous m’avez rossÃ,” dit Fix. “Bien. A prÃsent, Ãcoutez-moi. Jusqu’ici j’ai Ãtà l’adversaire de Mr. Fogg, mais maintenant je suis dans son jeu.”
“Enfin!” s’Ãcria Passepartout, “vous le croyez un honnà te homme?”
“Non,” rÃpondit froidement Fix, “je le crois un coquin…Chut! ne bougez pas et laissez-moi dire. Tant que Mr. Fogg a Ãtà sur les possessions anglaises, j’ai eu intÃrà t à le retenir en attendant un mandat d’arrestation. J’ai tout fait pour cela. J’ai lancà contre lui les prà tres de Bombay, je vous ai enivrà à Hong-Kong, je vous ai sÃparà de votre maÃ¥tre, je lui ai fait manquer le paquebot de Yokohama…”
Passepartout Ãcoutait, les poings fermÃs.
“Maintenant,” reprit Fix, “Mr. Fogg semble retourner en Angleterre? Soit, je le suivrai. Mais, dÃsormais, je mettrai à Ãcarter les obstacles de sa route autant de soin et de zäle que j’en ai mis jusqu’ici à les accumuler. Vous le voyez, mon jeu est changÃ, et il est changà parce que mon intÃrà t le veut. J’ajoute que votre intÃrà t est pareil au mien, car c’est en Angleterre seulement que vous saurez si vous à tes au service d’un criminel ou d’un honnà te homme!”
Passepartout avait träs attentivement Ãcoutà Fix, et il fut convaincu que Fix parlait avec une entiäre bonne foi.
“Sommes-nous amis?” demanda Fix.
“Amis, non,” rÃpondit Passepartout. “AlliÃs, oui, et sous bÃnÃfice d’inventaire, car, Ã la moindre apparence de trahison, je vous tords le cou.”
“Convenu,” dit tranquillement l’inspecteur de police.
Onze jours apräs, le 3 dÃcembre, le _General-Grant_ entrait dans la baie de la Porte-d’Or et arrivait à San Francisco.
Mr. Fogg n’avait encore ni gagnà ni perdu un seul jour.
XXV
OU L’ON DONNE UN LEGER APERÃU DE SAN FRANCISCO, UN JOUR DE MEETING
Il Ãtait sept heures du matin, quand Phileas Fogg, Mrs. Aouda et Passepartout prirent pied sur le continent amÃricain, — si toutefois on peut donner ce nom au quai flottant sur lequel ils dÃbarquärent. Ces quais, montant et descendant avec la marÃe, facilitent le chargement et le dÃchargement des navires. Là s’embossent les clippers de toutes dimensions, les steamers de toutes nationalitÃs, et ces steam-boats à plusieurs Ãtages, qui font le service du Sacramento et de ses affluents. Là s’entassent aussi les produits d’un commerce qui s’Ãtend au Mexique, au PÃrou, au Chili, au BrÃsil, à l’Europe, à l’Asie, à toutes les Ã¥les de l’ocÃan Pacifique.
Passepartout, dans sa joie de toucher enfin la terre amÃricaine, avait cru devoir opÃrer son dÃbarquement en exÃcutant un saut pÃrilleux du plus beau style. Mais quand il retomba sur le quai dont le plancher Ãtait vermoulu, il faillit passer au travers. Tout dÃcontenancà de la faáon dont il avait “pris pied” sur le nouveau continent, l’honnà te garáon poussa un cri formidable, qui fit envoler une innombrable troupe de cormorans et de pÃlicans, hìtes habituels des quais mobiles.
Mr. Fogg, aussitìt dÃbarquÃ, s’informa de l’heure à laquelle partait le premier train pour New York. C’Ãtait à six heures du soir. Mr. Fogg avait donc une journÃe entiäre à dÃpenser dans la capitale californienne. Il fit venir une voiture pour Mrs. Aouda et pour lui.
Passepartout monta sur le siäge, et le vÃhicule, à trois dollars la course, se dirigea vers International-Hìtel.
De la place ÃlevÃe qu’il occupait, Passepartout observait avec curiosità la grande ville amÃricaine: larges rues, maisons basses bien alignÃes, Ãglises et temples d’un gothique anglo-saxon, docks immenses, entrepìts comme des palais, les uns en bois, les autres en brique ; dans les rues, voitures nombreuses, omnibus, “cars” de tramways, et sur les trottoirs encombrÃs, non seulement des AmÃricains et des EuropÃens, mais aussi des Chinois et des Indiens, — enfin de quoi composer une population de plus de deux cent mille habitants.
Passepartout fut assez surpris de ce qu’il voyait. Il en Ãtait encore à la cità lÃgendaire de 1849, à la ville des bandits, des incendiaires et des assassins, accourus à la conquà te des pÃpites, immense capharnaà m de tous les dÃclassÃs, oó l’on jouait la poudre l’or, un revolver d’une main et un couteau de l’autre. Mais “ce beau temps” Ãtait passÃ. San Francisco prÃsentait l’aspect d’une grande ville commeráante. La haute tour de l’hìtel de ville, oó veillent les guetteurs, dominait tout cet ensemble de rues et d’avenues, se coupant à angles droits, entre lesquels s’Ãpanouissaient des squares verdoyants, puis une ville chinoise qui semblait avoir Ãtà importÃe du CÃleste Empire dans une boÃ¥te à joujoux. Plus de sombreros, plus de chemises rouges à la mode des coureurs de placers, plus d’Indiens emplumÃs, mais des chapeaux de soie et des habits noirs, que portaient un grand nombre de gentlemen douÃs d’une actività dÃvorante. Certaines rues, entre autres Montgommery-street — le RÃgent-street de Londres, le boulevard des Italiens de Paris, le Broadway de New York –, Ãtaient bordÃes de magasins splendides, qui offraient à leur Ãtalage les produits du monde entier.
Lorsque Passepartout arriva à International-Hìtel, il ne lui semblait pas qu’il eñt quittà l’Angleterre.
Le rez-de-chaussÃe de l’hìtel Ãtait occupà par un immense “bar” , sorte de buffet ouvert _gratis_ à tout passant. Viande säche, soupe aux huÃ¥tres, biscuit et chester s’y dÃbitaient sans que le consommateur eñt à dÃlier sa bourse. Il ne payait que sa boisson, ale, porto ou xÃräs, si sa fantaisie le portait à se rafraÃ¥chir. Cela parut “träs amÃricain” à Passepartout.
Le restaurant de l’hìtel Ãtait confortable. Mr. Fogg et Mrs. Aouda s’installärent devant une table et furent abondamment servis dans des plats lilliputiens par des Nägres du plus beau noir.
Apräs dÃjeuner, Phileas Fogg, accompagnà de Mrs. Aouda, quitta l’hìtel pour se rendre aux bureaux du consul anglais afin d’y faire viser son passeport. Sur le trottoir, il trouva son domestique, qui lui demanda si, avant de prendre le chemin de fer du Pacifique, il ne serait pas prudent d’acheter quelques douzaines de carabines Enfield ou de revolvers Colt. Passepartout avait entendu parler de Sioux et de Pawnies, qui arrà tent les trains comme de simples voleurs espagnols. Mr. Fogg rÃpondit que c’Ãtait là une prÃcaution inutile, mais il le laissa libre d’agir comme il lui conviendrait. Puis il se dirigea vers les bureaux de l’agent consulaire.
Phileas Fogg n’avait pas fait deux cents pas que, “par le plus grand des hasards”, il rencontrait Fix. L’inspecteur se montra extrà mement surpris. Comment! Mr. Fogg et lui avaient fait ensemble la traversÃe du Pacifique, et ils ne s’Ãtaient pas rencontrÃs à bord! En tout cas, Fix ne pouvait à tre qu’honorà de revoir le gentleman auquel il devait tant, et, ses affaires le rappelant en Europe, il serait enchantà de poursuivre son voyage en une si agrÃable compagnie.
Mr. Fogg rÃpondit que l’honneur serait pour lui, et Fix — qui tenait à ne point le perdre de vue — lui demanda la permission de visiter avec lui cette curieuse ville de San Francisco. Ce qui fut accordÃ.
Voici donc Mrs. Aouda, Phileas Fogg et Fix flÃnant par les rues. Ils se trouvärent bientìt dans Montgommery-street, oó l’affluence du populaire Ãtait Ãnorme. Sur les trottoirs, au milieu de la chaussÃe, sur les rails des tramways, malgrà le passage incessant des coaches et des omnibus, au seuil des boutiques, aux fenà tres de toutes les maisons, et mà me jusque sur les toits, foule innombrable. Des hommes-affiches circulaient au milieu des groupes. Des banniäres et des banderoles flottaient au vent. Des cris Ãclataient de toutes parts.
“Hurrah pour Kamerfield!”
“Hurrah pour Mandiboy!”
C’Ãtait un meeting. Ce fut du moins la pensÃe de Fix, et il communiqua son idÃe à Mr. Fogg, en ajoutant:
“Nous ferons peut-à tre bien, monsieur, de ne point nous mà ler à cette cohue. Il n’y a que de mauvais coups à recevoir.
“En effet,” rÃpondit Phileas Fogg, “et les coups de poing, pour à tre politiques, n’en sont pas moins des coups de poing!”
Fix crut devoir sourire en entendant cette observation, et, afin de voir sans à tre pris dans la bagarre, Mrs. Aouda, Phileas Fogg et lui prirent place sur le palier supÃrieur d’un escalier que desservait une terrasse, situÃe en contre-haut de Montgommery-street. Devant eux, de l’autre cìtà de la rue, entre le wharf d’un marchand de charbon et le magasin d’un nÃgociant en pÃtrole, se dÃveloppait un large bureau en plein vent, vers lequel les divers courants de la foule semblaient converger.
Et maintenant, pourquoi ce meeting? A quelle occasion se tenait-il? Phileas Fogg l’ignorait absolument. S’agissait-il de la nomination d’un haut fonctionnaire militaire ou civil, d’un gouverneur d’Etat ou d’un membre du Congräs? Il Ãtait permis de le conjecturer, à voir l’animation extraordinaire qui passionnait la ville. En ce moment un mouvement considÃrable se produisit dans la foule. Toutes les mains Ãtaient en l’air. Quelques-unes, solidement fermÃes, semblaient se lever et s’abattre rapidement au milieu des cris, — maniäre Ãnergique, sans doute, de formuler un vote. Des remous agitaient la masse qui refluait. Les banniäres oscillaient, disparaissaient un instant et reparaissaient en loques. Les ondulations de la houle se propageaient jusqu’à l’escalier, tandis que toutes les tà tes moutonnaient à la surface comme une mer soudainement remuÃe par un grain. Le nombre des chapeaux noirs diminuait à vue d’oeil, et la plupart semblaient avoir perdu de leur hauteur normale.
“C’est Ãvidemment un meeting,” dit Fix, “et la question qui l’a provoquà doit à tre palpitante. Je ne serais point Ãtonnà qu’il fñt encore question de l’affaire de l’_Alabama_, bien qu’elle soit rÃsolue.”
“Peut-Ã tre,” rÃpondit simplement Mr. Fogg.
“En tout cas,” reprit Fix, “deux champions sont en prÃsence l’un de l’autre, l’honorable Kamerfield et l’honorable Mandiboy.”
Mrs. Aouda, au bras de Phileas Fogg, regardait avec surprise cette scäne tumultueuse, et Fix allait demander à l’un de ses voisins la raison de cette effervescence populaire, quand un mouvement plus accusà se prononáa. Les hurrahs, agrÃmentÃs d’injures, redoublärent. La hampe des banniäres se transforma en arme offensive. Plus de mains, des poings partout. Du haut des voitures arrà tÃes, et des omnibus enrayÃs dans leur course, s’Ãchangeaient force horions. Tout servait de projectiles. Bottes et souliers dÃcrivaient dans l’air des trajectoires träs tendues, et il sembla mà me que quelques revolvers mà laient aux vocifÃrations de la foule leurs dÃtonations nationales.
La cohue se rapprocha de l’escalier et reflua sur les premiäres marches. L’un des partis Ãtait Ãvidemment repoussÃ, sans que les simples spectateurs pussent reconnaÃ¥tre si l’avantage restait à Mandiboy ou à Kamerfield.
“Je crois prudent de nous retirer,” dit Fix, qui ne tenait pas à ce que “son homme” reáñt un mauvais coup ou se fÃ¥t une mauvaise affaire. S’il est question de l’Angleterre dans tout ceci et qu’on nous reconnaisse, nous serons fort compromis dans la bagarre!”
“Un citoyen anglais…,” rÃpondit Phileas Fogg.
Mais le gentleman ne put achever sa phrase. Derriäre lui, de cette terrasse qui prÃcÃdait l’escalier, partirent des hurlements Ãpouvantables. On criait: “Hurrah! Hip! Hip! pour Mandiboy!” C’Ãtait une troupe d’Ãlecteurs qui arrivait à la rescousse, prenant en flanc les partisans de Kamerfield.
Mr. Fogg, Mrs. Aouda, Fix se trouvärent entre deux feux. Il Ãtait trop tard pour s’Ãchapper. Ce torrent d’hommes, armÃs de cannes plombÃes et de casse-tà te, Ãtait irrÃsistible. Phileas Fogg et Fix, en prÃservant la jeune femme, furent horriblement bousculÃs. Mr. Fogg, non moins flegmatique que d’habitude, voulut se dÃfendre avec ces armes naturelles que la nature a mises au bout des bras de tout Anglais, mais inutilement. Un Ãnorme gaillard à barbiche rouge, au teint colorÃ, large d’Ãpaules, qui paraissait à tre le chef de la bande, leva son formidable poing sur Mr. Fogg, et il eñt fort endommagà le gentleman, si Fix, par dÃvouement, n’eñt reáu le coup à sa place. Une Ãnorme bosse se dÃveloppa instantanÃment sous le chapeau de soie du dÃtective, transformà en simple toque.
“Yankee!” dit Mr. Fogg, en lanáant à son adversaire un regard de profond mÃpris.
“Englishman!” rÃpondit l’autre.
“Nous nous retrouverons!”
“Quand il vous plaira. — Votre nom?”
“Phileas Fogg. Le vìtre?”
“Le colonel Stamp W. Proctor.”
Puis, cela dit, la marÃe passa. Fix fut renversà et se releva, les habits dÃchirÃs, mais sans meurtrissure sÃrieuse. Son paletot de voyage s’Ãtait sÃparà en deux parties inÃgales, et son pantalon ressemblait à ces culottes dont certains Indiens — affaire de mode — ne se và tent qu’apräs en avoir prÃalablement enlevà le fond. Mais, en somme, Mrs. Aouda avait Ãtà ÃpargnÃe, et, seul, Fix en Ãtait pour son coup de poing.
“Merci,” dit Mr. Fogg à l’inspecteur, däs qu’ils furent hors de la foule.
“Il n’y a pas de quoi,” rÃpondit Fix, mais venez.
“Oó?”
“Chez un marchand de confection.”
En effet, cette visite Ãtait opportune. Les habits de Phileas Fogg et de Fix Ãtaient en lambeaux, comme si ces deux gentlemen se fussent battus pour le compte des honorables Kamerfield et Mandiboy.
Une heure apräs, ils Ãtaient convenablement và tus et coiffÃs. Puis ils revinrent à International-Hìtel.
LÃ, Passepartout attendait son maÃ¥tre, armà d’une demi-douzaine de revolvers-poignards à six coups et à inflammation centrale. Quand il aperáut Fix en compagnie de Mr. Fogg, son front s’obscurcit. Mais Mrs. Aouda, ayant fait en quelques mots le rÃcit de ce qui s’Ãtait passÃ, Passepartout se rassÃrÃna. Evidemment Fix n’Ãtait plus un ennemi, c’Ãtait un alliÃ. Il tenait sa parole.
Le dÃ¥ner terminÃ, un coach fut amenÃ, qui devait conduire à la gare les voyageurs et leurs colis. Au moment de monter en voiture, Mr. Fogg dit à Fix:
“Vous n’avez pas revu ce colonel Proctor?”
“Non,” rÃpondit Fix.
“Je reviendrai en AmÃrique pour le retrouver,” dit froidement Phileas Fogg. “Il ne serait pas convenable qu’un citoyen anglais se laissÃt traiter de cette faáon.”
L’inspecteur sourit et ne rÃpondit pas. Mais, on le voit, Mr. Fogg Ãtait de cette race d’Anglais qui, s’ils ne tolärent pas le duel chez eux, se battent à l’Ãtranger, quand il s’agit de soutenir leur honneur.
A six heures moins un quart, les voyageurs atteignaient la gare et trouvaient le train prà t à partir. Au moment oó Mr. Fogg allait s’embarquer, il avisa un employà et le rejoignant:
“Mon ami,” lui dit-il, “n’y a-t-il pas eu quelques troubles aujourd’hui à San Francisco?”
“C’Ãtait un meeting, monsieur,” rÃpondit l’employÃ.
“Cependant, j’ai cru remarquer une certaine animation dans les rues.”
“Il s’agissait simplement d’un meeting organisà pour une Ãlection.”
“L’Ãlection d’un gÃnÃral en chef, sans doute?” demanda Mr. Fogg.
“Non, monsieur, d’un juge de paix.”
Sur cette rÃponse, Phileas Fogg monta dans le wagon, et le train partit à toute vapeur.
XXVI
DANS LEQUEL ON PREND LE TRAIN EXPRESS DU CHEMIN DE FER DU PACIFIQUE
“Ocean to Ocean” — ainsi disent les AmÃricains –, et ces trois mots devraient à tre la dÃnomination gÃnÃrale du “grand trunk”, qui traverse les Etats-Unis d’AmÃrique dans leur plus grande largeur.
Mais, en rÃalitÃ, le “Pacific rail-road” se divise en deux parties distinctes: “Central Pacific” entre San Francisco et Ogden, et “Union Pacific” entre Ogden et Omaha. LÃ se raccordent cinq lignes distinctes, qui mettent Omaha en communication frÃquente avec New York.
New York et San Francisco sont donc prÃsentement rÃunis par un ruban de mÃtal non interrompu qui ne mesure pas moins de trois mille sept cent quatre-vingt-six milles. Entre Omaha et le Pacifique, le chemin de fer franchit une contrÃe encore frÃquentÃe par les Indiens et les fauves, — vaste Ãtendue de territoire que les Mormons commencärent à coloniser vers 1845, apräs qu’ils eurent Ãtà chassÃs de l’Illinois.
Autrefois, dans les circonstances les plus favorables, on employait six mois pour aller de New York à San Francisco. Maintenant, on met sept jours.
C’est en 1862 que, malgrà l’opposition des dÃputÃs du Sud, qui voulaient une ligne plus mÃridionale, le tracà du rail-road fut arrà tà entre le quarante et uniäme et le quarante-deuxiäme paralläle. Le prÃsident Lincoln, de si regrettÃe mÃmoire, fixa lui-mà me, dans l’Etat de Nebraska, à la ville d’Omaha, la tà te de ligne du nouveau rÃseau. Les travaux furent aussitìt commencÃs et poursuivis avec cette actività amÃricaine, qui n’est ni paperassiäre ni bureaucratique. La rapidità de la main-d’oeuvre ne devait nuire en aucune faáon à la bonne exÃcution du chemin. Dans la prairie, on avanáait à raison d’un mille et demi par jour. Une locomotive, roulant sur les rails de la veille, apportait les rails du lendemain, et courait à leur surface au fur et à mesure qu’ils Ãtaient posÃs.
Le Pacific rail-road jette plusieurs embranchements sur son parcours, dans les Etats de Iowa, du Kansas, du Colorado et de l’Oregon. En quittant Omaha, il longe la rive gauche de Platte-river jusqu’à l’embouchure de la branche du nord, suit la branche du sud, traverse les terrains de Laramie et les montagnes Wahsatch, contourne le lac SalÃ, arrive à Lake Salt City, la capitale des Mormons, s’enfonce dans la vallÃe de la Tuilla, longe le dÃsert amÃricain, les monts de CÃdar et Humboldt, Humboldt-river, la Sierra Nevada, et redescend par Sacramento jusqu’au Pacifique, sans que ce tracà dÃpasse en pente cent douze pieds par mille, mà me dans la traversÃe des montagnes Rocheuses.
Telle Ãtait cette longue artäre que les trains parcouraient en sept jours, et qui allait permettre à l’honorable Phileas Fogg — il l’espÃrait du moins — de prendre, le 11, à New York, le paquebot de Liverpool.
Le wagon occupà par Phileas Fogg Ãtait une sorte de long omnibus qui reposait sur deux trains formÃs de quatre roues chacun, dont la mobilità permet d’attaquer des courbes de petit rayon. A l’intÃrieur, point de compartiments : deux files de siäges, disposÃs de chaque cìtÃ, perpendiculairement à l’axe, et entre lesquels Ãtait rÃservà un passage conduisant aux cabinets de toilette et autres, dont chaque wagon est pourvu. Sur toute la longueur du train, les voitures communiquaient entre elles par des passerelles, et les voyageurs pouvaient circuler d’une extrÃmità à l’autre du convoi, qui mettait à leur disposition des wagons-salons, des wagons-terrasses, des wagons-restaurants et des wagons à cafÃs. Il n’y manquait que des wagons-thÃÃtres. Mais il y en aura un jour.
Sur les passerelles circulaient incessamment des marchands de livres et de journaux, dÃbitant leur marchandise, et des vendeurs de liqueurs, de comestibles, de cigares, qui ne manquaient point de chalands.
Les voyageurs Ãtaient partis de la station d’Oakland à six heures du soir. Il faisait dÃjà nuit, — une nuit froide, sombre, avec un ciel couvert dont les nuages menaáaient de se rÃsoudre en neige. Le train ne marchait pas avec une grande rapiditÃ. En tenant compte des arrà ts, il ne parcourait pas plus de vingt milles à l’heure, vitesse qui devait, cependant, lui permettre de franchir les Etats-Unis dans les temps rÃglementaires.
On causait peu dans le wagon. D’ailleurs, le sommeil allait bientìt gagner les voyageurs. Passepartout se trouvait placà aupräs de l’inspecteur de police, mais il ne lui parlait pas. Depuis les derniers ÃvÃnements, leurs relations s’Ãtaient notablement refroidies.
Plus de sympathie, plus d’intimitÃ. Fix n’avait rien changà à sa maniäre d’à tre, mais Passepartout se tenait, au contraire, sur une extrà me rÃserve, prà t au moindre soupáon à Ãtrangler son ancien ami.
Une heure apräs le dÃpart du train, la neige tomba –, neige fine, qui ne pouvait, fort heureusement, retarder la marche du convoi. On n’apercevait plus à travers les fenà tres qu’une immense nappe blanche, sur laquelle, en dÃroulant ses volutes, la vapeur de la locomotive paraissait grisÃtre.
A huit heures, un “steward” entra dans le wagon et annonáa aux voyageurs que l’heure du coucher Ãtait sonnÃe. Ce wagon Ãtait un “sleeping-car”, qui, en quelques minutes, fut transformà en dortoir. Les dossiers des bancs se repliärent, des couchettes soigneusement paquetÃes se dÃroulärent par un systäme ingÃnieux, des cabines furent improvisÃes en quelques instants, et chaque voyageur eut bientìt à sa disposition un lit confortable, que d’Ãpais rideaux dÃfendaient contre tout regard indiscret. Les draps Ãtaient blancs, les oreillers moelleux. Il n’y avait plus qu’à se coucher et à dormir — ce que chacun fit, comme s’il se fñt trouvà dans la cabine confortable d’un paquebot –, pendant que le train filait à toute vapeur à travers l’Etat de Californie.
Dans cette portion du territoire qui s’Ãtend entre San Francisco et Sacramento, le sol est peu accidentÃ. Cette partie du chemin de fer, sous le nom de “Central Pacific road”, prit d’abord Sacramento pour point de dÃpart, et s’avanáa vers l’est à la rencontre de celui qui partait d’Omaha. De San Francisco à la capitale de la Californie, la ligne courait directement au nord-est, en longeant American-river, qui se jette dans la baie de San Pablo. Les cent vingt milles compris entre ces deux importantes citÃs furent franchis en six heures, et vers minuit, pendant qu’ils dormaient de leur premier sommeil, les voyageurs passärent à Sacramento. Ils ne virent donc rien de cette ville considÃrable, siäge de la lÃgislature de l’Etat de Californie, ni ses beaux quais, ni ses rues larges, ni ses hìtels splendides, ni ses squares, ni ses temples.
En sortant de Sacramento, le train, apräs avoir dÃpassà les stations de Junction, de Roclin, d’Auburn et de Colfax, s’engagea dans le massif de la Sierra Nevada. Il Ãtait sept heures du matin quand fut traversÃe la station de Cisco. Une heure apräs, le dortoir Ãtait redevenu un wagon ordinaire et les voyageurs pouvaient à travers les vitres entrevoir les points de vue pittoresques de ce montagneux pays. Le tracà du train obÃissait aux caprices de la Sierra, ici accrochà aux flancs de la montagne, là suspendu au-dessus des prÃcipices, Ãvitant les angles brusques par des courbes audacieuses, s’Ãlanáant dans des gorges Ãtroites que l’on devait croire sans issues. La locomotive, Ãtincelante comme une chÃsse, avec son grand fanal qui jetait de fauves lueurs, sa cloche argentÃe, son “chasse-vache”, qui s’Ãtendait comme un Ãperon, mà lait ses sifflements et ses mugissements à ceux des torrent et des cascades, et tordait sa fumÃe à la noire ramure des sapins.
Peu ou point de tunnels, ni de pont sur le parcours. Le rail-road contournait le flanc des montagnes, ne cherchant pas dans la ligne droite le plus court chemin d’un point à un autre, et ne violentant pas la nature.
Vers neuf heures, par la vallÃe de Carson, le train pÃnÃtrait dans l’Etat de Nevada, suivant toujours la direction du nord-est. A midi, il quittait Reno, oó les voyageurs eurent vingt minutes pour dÃjeuner. Depuis ce point, la voie ferrÃe, cìtoyant Humboldt-river, s’Ãleva pendant quelques milles vers le nord, en suivant son cours. Puis elle s’inflÃchit vers l’est, et ne devait plus quitter le cours d’eau avant d’avoir atteint les Humboldt-Ranges, qui lui donnent naissance, presque à l’extrÃmità orientale de l’Etat du Nevada.
Apräs avoir dÃjeunÃ, Mr. Fogg, Mrs. Aouda et leurs compagnons reprirent leur place dans le wagon. Phileas Fogg, la jeune femme, Fix et Passepartout, confortablement assis, regardaient le paysage varià qui passait sous leurs yeux, — vastes prairies, montagnes se profilant à l’horizon, à creeks à roulant leurs eaux Ãcumeuses. Parfois, un grand troupeau de bisons, se massant au loin, apparaissait comme une digue mobile. Ces innombrables armÃes de ruminants opposent souvent un insurmontable obstacle au passage des trains. On a vu des milliers de ces animaux dÃfiler pendant plusieurs heures, en rangs pressÃs, au travers du rail-road. La locomotive est alors forcÃe de s’arrà ter et d’attendre que la voie soit redevenue libre.
Ce fut mà me ce qui arriva dans cette occasion. Vers trois heures du soir, un troupeau de dix à douze mille tà tes barra le rail-road. La machine, apräs avoir modÃrà sa vitesse, essaya d’engager son Ãperon dans le flanc de l’immense colonne, mais elle dut s’arrà ter devant l’impÃnÃtrable masse.
On voyait ces ruminants — ces buffalos, comme les appellent improprement les AmÃricains — marcher ainsi de leur pas tranquille, poussant parfois des beuglements formidables. Ils avaient une taille supÃrieure à celle des taureaux d’Europe, les jambes et la queue courtes, le garrot saillant qui formait une bosse musculaire, les cornes ÃcartÃes à la base, la tà te, le cou et les ÃpaulÃs recouverts d’une criniäre à longs poils. Il ne fallait pas songer à arrà ter cette migration. Quand les bisons ont adoptà une direction, rien ne pourrait ni enrayer ni modifier leur marche. C’est un torrent de chair vivante qu’aucune digue ne saurait contenir.
Les voyageurs, dispersÃs sur les passerelles, regardaient ce curieux spectacle. Mais celui qui devait à tre le plus pressà de tous, Phileas Fogg, Ãtait demeurà à sa place et attendait philosophiquement qu’il plñt aux buffles de lui livrer passage. Passepartout Ãtait furieux du retard que causait cette agglomÃration d’animaux. Il eñt voulu dÃcharger contre eux son arsenal de revolvers.
“Quel pays!” s’Ãcria-t-il. “De simples boeufs qui arrà tent des trains, et qui s’en vont lÃ, processionnellement, sans plus se hÃter que s’ils ne gà naient pas la circulation! Pardieu! je voudrais bien savoir si Mr. Fogg avait prÃvu ce contretemps dans son programme! Et ce mÃcanicien qui n’ose pas lancer sa machine à travers ce bÃtail encombrant!”
Le mÃcanicien n’avait point tentà de renverser l’obstacle, et il avait prudemment agi. Il eñt Ãcrasà sans doute les premiers buffles attaquÃs par l’Ãperon de la locomotive; mais, si puissante qu’elle fñt, la machine eñt Ãtà arrà tÃe bientìt, un dÃraillement se serait inÃvitablement produit, et le train fñt restà en dÃtresse.
Le mieux Ãtait donc d’attendre patiemment, quitte ensuite à regagner le temps perdu par une accÃlÃration de la marche du train. Le dÃfilà des bisons dura trois grandes heures, et la voie ne redevint libre qu’à la nuit tombante. A ce moment, les derniers rangs du troupeau traversaient les rails, tandis que les premiers disparaissaient au-dessous de l’horizon du sud.
Il Ãtait donc huit heures, quand le train franchit les dÃfilÃs des Humboldt-Ranges, et neuf heures et demie, lorsqu’il pÃnÃtra sur le territoire de l’Utah, la rÃgion du grand lac SalÃ, le curieux pays des Mormons.
XXVII
DANS LEQUEL PASSEPARTOUT SUIT, AVEC UNE VITESSE DE VINGT MILLES A L’HEURE, UN COURS D’HISTOIRE MORMONE
Pendant la nuit du 5 au 6 dÃcembre, le train courut au sud-est sur un espace de cinquante milles environ; puis il remonta d’autant vers le nord-est, en s’approchant du grand lac SalÃ.
Passepartout, vers neuf heures du matin, vint prendre l’air sur les passerelles. Le temps Ãtait froid, le ciel gris, mais il ne neigeait plus. Le disque du soleil, Ãlargi par les brumes, apparaissait comme une Ãnorme piäce d’or, et Passepartout s’occupait à en calculer la valeur en livres sterling, quand il fut distrait de cet utile travail par l’apparition d’un personnage assez Ãtrange.
Ce personnage, qui avait pris le train à la station d’Elko, Ãtait un homme de haute taille, träs brun, moustaches noires, bas noirs, chapeau de soie noir, gilet noir, pantalon noir, cravate blanche, gants de peau de chien. On eñt dit un rÃvÃrend. Il allait d’une extrÃmità du train à l’autre, et, sur la portiäre de chaque wagon, il collait avec des pains à cacheter une notice Ãcrite à la main.
Passepartout s’approcha et lut sur une de ces notices que l’honorable “elder” William Hitch, missionnaire mormon, profitant de sa prÃsence sur le train n¯ 48, ferait, de onze heures à midi, dans le car n¯ 117, une confÃrence sur le mormonisme –, invitant à l’entendre tous les gentlemen soucieux de s’instruire touchant les mystäres de la religion des “Saints des derniers jours”.
“Certes, j’irai”, se dit Passepartout, qui ne connaissait guäre du mormonisme que ses usages polygames, base de la sociÃtà mormone.
La nouvelle se rÃpandit rapidement dans le train, qui emportait une centaine de voyageurs. Sur ce nombre, trente au plus, allÃchÃs par l’appÃt de la confÃrence, occupaient à onze heures les banquettes du car n¯ 117. Passepartout figurait au premier rang des fidäles. Ni son maÃ¥tre ni Fix n’avaient cru devoir se dÃranger.
A l’heure dite, l’elder William Hitch se leva, et d’une voix assez irritÃe, comme s’il eñt Ãtà contredit d’avance, il s’Ãcria:
“Je vous dis, moi, que Joe Smyth est un martyr, que son fräre Hvram est un martyr, et que les persÃcutions du gouvernement de l’Union contre les prophätes vont faire Ãgalement un martyr de Brigham Young! Qui oserait soutenir le contraire?”
Personne ne se hasarda à contredire le missionnaire, dont l’exaltation contrastait avec sa physionomie naturellement calme. Mais, sans doute, sa coläre s’expliquait par ce fait que le mormonisme Ãtait actuellement soumis à de dures Ãpreuves. Et, en effet, le gouvernement des Etats-Unis venait, non sans peine, de rÃduire ces fanatiques indÃpendants. Il s’Ãtait rendu maÃ¥tre de l’Utah, et l’avait soumis aux lois de l’Union, apräs avoir emprisonnà Brigham Young, accusà de rÃbellion et de polygamie. Depuis cette Ãpoque, les disciples du prophäte redoublaient leurs efforts, et, en attendant les actes, ils rÃsistaient par la parole aux prÃtentions du Congräs. On le voit, l’elder William Hitch faisait du prosÃlytisme jusqu’en chemin de fer.
Et alors il raconta, en passionnant son rÃcit par les Ãclats de sa voix et la violence de ses gestes, l’histoire du mormonisme, depuis les temps bibliques: “comment, dans Israâl, un prophäte mormon de la tribu de Joseph publia les annales de la religion nouvelle, et les lÃgua à son fils Morom ; comment, bien des siäcles plus tard, une traduction de ce prÃcieux livre, Ãcrit en caractäres Ãgyptiens, fut faite par Joseph Smyth junior, fermier de l’Etat de Vermont, qui se rÃvÃla comme prophäte mystique en 1825 ; comment, enfin, un messager cÃleste lui apparut dans une forà t lumineuse et lui remit les annales du Seigneur.”
En ce moment, quelques auditeurs, peu intÃressÃs par le rÃcit rÃtrospectif du missionnaire, quittärent le wagon; mais William Hitch, continuant, raconta “comment Smyth junior, rÃunissant son päre, ses deux fräres et quelques disciples, fonda la religion des Saints des derniers jours –, religion qui, adoptÃe non seulement en AmÃrique, mais en Angleterre, en Scandinavie, en Allemagne, compte parmi ses fidäles des artisans et aussi nombre de gens exeráant des professions libÃrales ; comment une colonie fut fondÃe dans l’Ohio; comment un temple fut Ãlevà au prix de deux cent mille dollars et une ville bÃtie à Kirkland ; comment Smyth devint un audacieux banquier et reáut d’un simple montreur de momies un papyrus contenant un rÃcit Ãcrit de la main d’Abraham et autres cÃläbres Egyptiens.”
Cette narration devenant un peu longue, les rangs des auditeurs s’Ãclaircirent encore, et le public ne se composa plus que d’une vingtaine de personnes.
Mais l’elder, sans s’inquiÃter de cette dÃsertion, raconta avec dÃtail “comme quoi Joe Smyth fit banqueroute en 1837 ; comme quoi ses actionnaires ruinÃs l’enduisirent de goudron et le roulärent dans la plume; comme quoi on le retrouva, plus honorable et plus honorà que jamais, quelques annÃes apräs, à Independance, dans le Missouri, et chef d’une communautà florissante, qui ne comptait pas moins de trois mille disciples, et qu’alors, poursuivi par la haine des gentils, il dut fuir dans le Far West amÃricain.”
Dix auditeurs Ãtaient encore lÃ, et parmi eux l’honnà te Passepartout, qui Ãcoutait de toutes ses oreilles. Ce fut ainsi qu’il apprit “comment, apräs de longues persÃcutions, Smyth reparut dans l’Illinois et fonda en 1839, sur les bords du Mississippi, Nauvoo-la-Belle, dont la population s’Ãleva jusqu’à vingt-cinq mille Ãmes ; comment Smyth en devint le maire, le juge suprà me et le gÃnÃral en chef; comment, en 1843, il posa sa candidature à la prÃsidence des Etats-Unis, et comment enfin, attirà dans un guet-apens, à Carthage, il fut jetà en prison et assassinà par une bande d’hommes masquÃs.”
En ce moment, Passepartout Ãtait absolument seul dans le wagon, et l’elder, le regardant en face, le fascinant par ses paroles, lui rappela que, deux ans apräs l’assassinat de Smyth, son successeur, le prophäte inspirÃ, Brigham Young, abandonnant Nauvoo, vint s’Ãtablir aux bords du lac SalÃ, et que lÃ, sur cet admirable territoire, au milieu de cette contrÃe fertile, sur le chemin des Ãmigrants qui traversaient l’Utah pour se rendre en Californie, la nouvelle colonie, grÃce aux principes polygames du mormonisme, prit une extension Ãnorme.
“Et voilÃ,” ajouta William Hitch, “voilà pourquoi la jalousie du Congräs s’est exercÃe contre nous! pourquoi les soldats de l’Union ont foulà le sol de l’Utah! pourquoi notre chef, le prophäte Brigham Young, a Ãtà emprisonnà au mÃpris de toute justice! CÃderons-nous à la force? Jamais! ChassÃs du Vermont, chassÃs de l’Illinois, chassÃs de l’Ohio, chassÃs du Missouri, chassÃs de l’Utah, nous retrouverons encore quelque territoire indÃpendant oó nous planterons notre tente… Et vous, mon fidäle, ajouta l’elder en fixant sur son unique auditeur des regards courroucÃs, planterez-vous la vìtre à l’ombre de notre drapeau?”
“Non”, rÃpondit bravement Passepartout, qui s’enfuit à son tour, laissant l’Ãnergumäne prà cher dans le dÃsert.
Mais pendant cette confÃrence, le train avait marchà rapidement, et, vers midi et demi, il touchait à sa pointe nord-ouest le grand lac SalÃ. De lÃ, on pouvait embrasser, sur un vaste pÃrimätre, l’aspect de cette mer intÃrieure, qui porte aussi le nom de mer Morte et dans laquelle se jette un Jourdain d’AmÃrique. Lac admirable, encadrà de belles roches sauvages, à larges assises, encroñtÃes de sel blanc, superbe nappe d’eau qui couvrait autrefois un espace plus considÃrable; mais avec le temps, ses bords, montant peu à peu, ont rÃduit sa superficie en accroissant sa profondeur.
Le lac SalÃ, long de soixante-dix milles environ, large de trente-cinq, est situà à trois mille huit cents pieds au-dessus du niveau de la mer. Bien diffÃrent du lac Asphaltite, dont la dÃpression accuse douze cents pieds au-dessous, sa salure est considÃrable, et ses eaux tiennent en dissolution le quart de leur poids de matiäre solide. Leur pesanteur spÃcifique est de 1 170, celle de l’eau distillÃe Ãtant 1 000. Aussi les poissons n’y peuvent vivre. Ceux qu’y jettent le Jourdain, le Weber et autres creeks, y pÃrissent bientìt ; mais il n’est pas vrai que la densità de ses eaux soit telle qu’un homme n’y puisse plonger.
Autour du lac, la campagne Ãtait admirablement cultivÃe, car les Mormons s’entendent aux travaux de la terre : des ranchos et des corrals pour les animaux domestiques, des champs de blÃ, de maãs, de sorgho, des prairies luxuriantes, partout des haies de rosiers sauvages, des bouquets d’acacias et d’euphorbes, tel eñt Ãtà l’aspect de cette contrÃe, six mois plus tard ; mais en ce moment le sol disparaissait sous une mince couche de neige, qui le poudrait lÃgärement.
A deux heures, les voyageurs descendaient à la station d’Ogden. Le train ne devant repartir qu’à six heures, Mr. Fogg, Mrs. Aouda et leurs deux compagnons avaient donc le temps de se rendre à la Cità des Saints par le petit embranchement qui se dÃtache de la station d’Ogden. Deux heures suffisaient à visiter cette ville absolument amÃricaine et, comme telle, bÃtie sur le patron de toutes les villes de l’Union, vastes Ãchiquiers à longues lignes froides, avec la “tristesse lugubre des angles droits”, suivant l’expression de Victor Hugo. Le fondateur de la Cità des Saints ne pouvait Ãchapper à ce besoin de symÃtrie qui distingue les Anglo-Saxons. Dans ce singulier pays, oó les hommes ne sont certainement pas à la hauteur des institutions, tout se fait “carrÃment”, les villes, les maisons et les sottises.
A trois heures, les voyageurs se promenaient donc par les rues de la citÃ, bÃtie entre la rive du Jourdain et les premiäres ondulations des monts Wahsatch. Ils y remarquärent peu ou point d’Ãglises, mais, comme monuments, la maison du prophäte, la Court-house et l’arsenal; puis, des maisons de brique bleuÃtre avec vÃrandas et galeries, entourÃes de jardins, bordÃes d’acacias, de palmiers et de caroubiers. Un mur d’argile et de cailloux, construit en 1853, ceignait la ville. Dans la principale rue, oó se tient le marchÃ, s’Ãlevaient quelques hìtels ornÃs de pavillons, et entre autres Lake-Salt-house.
Mr. Fogg et ses compagnons ne trouvärent pas la cità fort peuplÃe. Les rues Ãtaient presque dÃsertes, — sauf toutefois la partie du Temple, qu’ils n’atteignirent qu’apräs avoir traversà plusieurs quartiers entourÃs de palissades. Les femmes Ãtaient assez nombreuses, ce qui s’explique par la composition singuliäre des mÃnages mormons. Il ne faut pas croire, cependant, que tous les Mormons soient polygames. On est libre, mais il est bon de remarquer que ce sont les citoyennes de l’Utah qui tiennent surtout à à tre ÃpousÃes, car, suivant la religion du pays, le ciel mormon n’admet point à la possession de ses bÃatitudes les cÃlibataires du sexe fÃminin. Ces pauvres crÃatures ne paraissaient ni aisÃes ni heureuses. Quelques-unes, les plus riches sans doute, portaient une jaquette de soie noire ouverte à la taille, sous une capuche ou un chÃle fort modeste. Les autres n’Ãtaient và tues que d’indienne.
Passepartout, lui, en sa qualità de garáon convaincu, ne regardait pas sans un certain effroi ces Mormones chargÃes de faire à plusieurs le bonheur d’un seul Mormon. Dans son bon sens, c’Ãtait le mari qu’il plaignait surtout. Cela lui paraissait terrible d’avoir à guider tant de dames à la fois au travers des vicissitudes de la vie, à les conduire ainsi en troupe jusqu’au paradis mormon, avec cette perspective de les y retrouver pour l’Ãternità en compagnie du glorieux Smyth, qui devait faire l’ornement de ce lieu de dÃlices. DÃcidÃment, il ne se sentait pas la vocation, et il trouvait — peut-à tre s’abusait-il en ceci — que les citoyennes de Great-Lake-City jetaient sur sa personne des regards un peu inquiÃtants.
Träs heureusement, son sÃjour dans la Cità des Saints ne devait pas se prolonger. A quatre heures moins quelques minutes, les voyageurs se retrouvaient à la gare et reprenaient leur place dans leurs wagons.
Le coup de sifflet se fit entendre; mais au moment oó les roues motrices de la locomotive, patinant sur les rails, commenáaient à imprimer au train quelque vitesse, ces cris: “Arrà tez! arrà tez!” retentirent.
On n’arrà te pas un train en marche. Le gentleman qui profÃrait ces cris Ãtait Ãvidemment un Mormon attardÃ. Il courait à perdre haleine. Heureusement pour lui, la gare n’avait ni portes ni barriäres. Il s’Ãlanáa donc sur la voie, sauta sur le marchepied de la derniäre voiture, et tomba essoufflà sur une des banquettes du wagon.
Passepartout, qui avait suivi avec Ãmotion les incidents de cette gymnastique, vint contempler ce retardataire, auquel il s’intÃressa vivement, quand il apprit que ce citoyen de l’Utah n’avait ainsi pris la fuite qu’à la suite d’une scäne de mÃnage.
Lorsque le Mormon eut repris haleine, Passepartout se hasarda à lui demander poliment combien il avait de femmes, à lui tout seul, — et à la faáon dont il venait de dÃcamper, il lui en supposait une vingtaine au moins.
“Une, monsieur!” rÃpondit le Mormon en levant les bras au ciel, “une, et c’Ãtait assez!”
XXVIII
DANS LEQUEL PASSEPARTOUT NE PUT PARVENIR A FAIRE ENTENDRE LE LANGAGE DE LA RAISON
Le train, en quittant Great-Salt-Lake et la station d’Ogden, s’Ãleva pendant une heure vers le nord, jusqu’à Weber-river, ayant franchi neuf cents milles environ depuis San Francisco. A partir de ce point, il reprit la direction de l’est à travers le massif accidentà des monts Wahsatch. C’est dans cette partie du territoire, comprise entre ces montagnes et les montagnes Rocheuses proprement dites, que les ingÃnieurs amÃricains ont Ãtà aux prises avec les plus sÃrieuses difficultÃs. Aussi, dans ce parcours, la subvention du gouvernement de l’Union s’est-elle ÃlevÃe à quarante-huit mille dollars par mille, tandis qu’elle n’Ãtait que de seize mille dollars en plaine; mais les ingÃnieurs, ainsi qu’il a Ãtà dit, n’ont pas violentà la nature, ils ont rusà avec elle, tournant les difficultÃs, et pour atteindre le grand bassin, un seul tunnel, long de quatorze mille pieds, a Ãtà percà dans tout le parcours du rail-road.
C’Ãtait au lac Salà mà me que le tracà avait atteint jusqu’alors sa plus haute cote d’altitude. Depuis ce point, son profil dÃcrivait une courbe träs allongÃe, s’abaissant vers la vallÃe du Bitter-creek, pour remonter jusqu’au point de partage des eaux entre l’Atlantique et le Pacifique. Les rios Ãtaient nombreux dans cette montagneuse rÃgion. Il fallut franchir sur des ponceaux le Muddy, le Green et autres. Passepartout Ãtait devenu plus impatient à mesure qu’il s’approchait du but. Mais Fix, à son tour, aurait voulu à tre dÃjà sorti de cette difficile contrÃe. Il craignait les retards, il redoutait les accidents, et Ãtait plus pressà que Phileas Fogg lui-mà me de mettre le pied sur la terre anglaise!
A dix heures du soir, le train s’arrà tait à la station de Fort-Bridger, qu’il quitta presque aussitìt, et, vingt milles plus loin, il entrait dans l’Etat de Wyoming, — l’ancien Dakota –, en suivant toute la vallÃe du Bitter-creek, d’oó s’Ãcoulent une partie des eaux qui forment le systäme hydrographique du Colorado.
Le lendemain, 7 dÃcembre, il y eut un quart d’heure d’arrà t à la station de Green-river. La neige avait tombà pendant la nuit assez abondamment, mais, mà lÃe à de la pluie, à demi fondue, elle ne pouvait gà ner la marche du train. Toutefois, ce mauvais temps ne laissa pas d’inquiÃter Passepartout, car l’accumulation des neiges, en embourbant les roues des wagons, eñt certainement compromis le voyage.
“Aussi, quelle idÃe,” se disait-il, “mon maÃ¥tre a-t-il eue de voyager pendant l’hiver! Ne pouvait-il attendre la belle saison pour augmenter ses chances?”
Mais, en ce moment, oó l’honnà te garáon ne se prÃoccupait que de l’Ãtat du ciel et de l’abaissement de la tempÃrature, Mrs. Aouda Ãprouvait des craintes plus vives, qui provenaient d’une tout autre cause.
En effet, quelques voyageurs Ãtaient descendus de leur wagon, et se promenaient sur le quai de la gare de Green-river, en attendant le dÃpart du train. Or, à travers la vitre, la jeune femme reconnut parmi eux le colonel Stamp W. Proctor, cet AmÃricain qui s’Ãtait si grossiärement comportà à l’Ãgard de Phileas Fogg pendant le meeting de San Francisco. Mrs. Aouda, ne voulant pas à tre vue, se rejeta en arriäre.
Cette circonstance impressionna vivement la jeune femme. Elle s’Ãtait attachÃe à l’homme qui, si froidement que ce fñt, lui donnait chaque jour les marques du plus absolu dÃvouement. Elle ne comprenait pas, sans doute, toute la profondeur du sentiment que lui inspirait son sauveur, et à ce sentiment elle ne donnait encore que le nom de reconnaissance, mais, à son insu, il y avait plus que cela. Aussi son coeur se serra-t-il, quand elle reconnut le grossier personnage auquel Mr. Fogg voulait tìt ou tard demander raison de sa conduite. Evidemment, c’Ãtait le hasard seul qui avait amenà dans ce train le colonel Proctor, mais enfin il y Ãtait, et il fallait empà cher à tout prix que Phileas Fogg aperáut son adversaire.
Mrs. Aouda, lorsque le train se fut remis en route, profita d’un moment oó sommeillait Mr. Fogg pour mettre Fix et Passepartout au courant de la situation.
“Ce Proctor est dans le train!” s’Ãcria Fix. “Eh bien, rassurez-vous, madame, avant d’avoir affaire au sieur… à Mr. Fogg, il aura affaire à moi ! Il me semble que, dans tout ceci, c’est encore moi qui ai reáu les plus graves insultes!”
“Et, de plus,” ajouta Passepartout, “je me charge de lui, tout colonel qu’il est.”
“Monsieur Fix,” reprit Mrs. Aouda, “Mr. Fogg ne laissera à personne le soin de le venger. Il est homme, il l’a dit, à revenir en AmÃrique pour retrouver cet insulteur. Si donc il aperáoit le colonel Proctor, nous ne pourrons empà cher une rencontre, qui peut amener de dÃplorables rÃsultats. Il faut donc qu’il ne le voie pas.”
“Vous avez raison, madame,” rÃpondit Fix, “une rencontre pourrait tout perdre. Vainqueur ou vaincu, Mr. Fogg serait retardÃ, et…”
“Et,” ajouta Passepartout, “cela ferait le jeu des gentlemen du Reform-Club. Dans quatre jours nous serons à New York! Eh bien, si pendant quatre jours mon maÃ¥tre ne quitte pas son wagon, on peut espÃrer que le hasard ne le mettra pas face à face avec ce maudit AmÃricain, que Dieu confonde! Or, nous saurons bien l’empà cher…”
La conversation fut suspendue. Mr. Fogg s’Ãtait rÃveillÃ, et regardait la campagne à travers la vitre tachetÃe de neige. Mais, plus tard, et sans à tre entendu de son maÃ¥tre ni de Mrs. Aouda, Passepartout dit à l’inspecteur de police:
“Est-ce que vraiment vous vous battriez pour lui?”
“Je ferai tout pour le ramener vivant en Europe!” rÃpondit simplement Fix, d’un ton qui marquait une implacable volontÃ.
Passepartout sentit comme un frisson lui courir par le corps, mais ses convictions à l’endroit de son maÃ¥tre ne faiblirent pas.
Et maintenant, y avait-il un moyen quelconque de retenir Mr. Fogg dans ce compartiment pour prÃvenir toute rencontre entre le colonel et lui? Cela ne pouvait à tre difficile, le gentleman Ãtant d’un naturel peu remuant et peu curieux. En tout cas, l’inspecteur de police crut avoir trouvà ce moyen, car, quelques instants plus tard, il disait à Phileas Fogg:
“Ce sont de longues et lentes heures, monsieur, que celles que l’on passe ainsi en chemin de fer.”
“En effet,” rÃpondit le gentleman, “mais elles passent.”
“A bord des paquebots,” reprit l’inspecteur, “vous aviez l’habitude de faire votre whist?”
“Oui,” rÃpondit Phileas Fogg, “mais ici ce serait difficile. Je n’ai ni cartes ni partenaires.”
“Oh! les cartes, nous trouverons bien à les acheter. On vend de tout dans les wagons amÃricains. Quant aux partenaires, si, par hasard, madame…”
“Certainement, monsieur,” rÃpondit vivement la jeune femme, “je connais le whist. Cela fait partie de l’Ãducation anglaise.”
“Et moi,” reprit Fix, “j’ai quelques prÃtentions à bien jouer ce jeu. Or, à nous trois et un mort…”
“Comme il vous plaira, monsieur,” rÃpondit Phileas Fogg, enchantà de reprendre son jeu favori –, mà me en chemin de fer.
Passepartout fut dÃpà chà à la recherche du steward, et il revint bientìt avec deux jeux complets, des fiches, des jetons et une tablette recouverte de drap. Rien ne manquait. Le jeu commenáa.
Mrs. Aouda savait träs suffisamment le whist, et elle reáut mà me quelques compliments du sÃväre Phileas Fogg. Quant à l’inspecteur, il Ãtait tout simplement de premiäre force, et digne de tenir tà te au gentleman.
“Maintenant,” se dit Passepartout à lui-mà me, “nous le tenons. Il ne bougera plus!”
A onze heures du matin, le train avait atteint le point de partage des eaux des deux ocÃans. C’Ãtait à Passe-Bridger, à une hauteur de sept mille cinq cent vingt-quatre pieds anglais au-dessus du niveau de la mer, un des plus hauts points touchÃs par le profil du tracà dans ce passage à travers les montagnes Rocheuses. Apräs deux cents milles environ, les voyageurs se trouveraient enfin sur ces longues plaines qui s’Ãtendent jusqu’à l’Atlantique, et que la nature rendait si propices à l’Ãtablissement d’une voie ferrÃe. Sur le versant du bassin atlantique se dÃveloppaient dÃjà les premiers rios, affluents ou sous-affluents de North-Platte-river. Tout l’horizon du nord et de l’est Ãtait couvert par cette immense courtine semi-circulaire, qui forme la portion septentrionale des Rocky-Mountains, dominÃe par le pic de Laramie. Entre cette courbure et la ligne de fer s’Ãtendaient de vastes plaines, largement arrosÃes. Sur la droite du rail-road s’Ãtageaient les premiäres rampes du massif montagneux qui s’arrondit au sud jusqu’aux sources de la riviäre de l’Arkansas, l’un des grands tributaires du Missouri.
A midi et demi, les voyageurs entrevoyaient un instant le fort Halleck, qui commande cette contrÃe. Encore quelques heures, et la traversÃe des montagnes Rocheuses serait accomplie. On pouvait donc espÃrer qu’aucun accident ne signalerait le passage du train à travers cette difficile rÃgion. La neige avait cessà de tomber. Le temps se mettait au froid sec. De grands oiseaux, effrayÃs par la locomotive, s’enfuyaient au loin. Aucun fauve, ours ou loup, ne se montrait sur la plaine. C’Ãtait le dÃsert dans son immense nuditÃ.
Apräs un dÃjeuner assez confortable, servi dans le wagon mà me, Mr. Fogg et ses partenaires venaient de reprendre leur interminable whist, quand de violents coups de sifflet se firent entendre. Le train s’arrà ta.
Passepartout mit la tà te à la portiäre et ne vit rien qui motivÃt cet arrà t. Aucune station n’Ãtait en vue.
Mrs. Aouda et Fix purent craindre un instant que Mr. Fogg ne songeÃt à descendre sur la voie. Mais le gentleman se contenta de dire à son domestique:
“Voyez donc ce que c’est.”
Passepartout s’Ãlanáa hors du wagon. Une quarantaine de voyageurs avaient dÃjà quittà leurs places, et parmi eux le colonel Stamp W. Proctor.
Le train Ãtait arrà tà devant un signal tournà au rouge qui fermait la voie. Le mÃcanicien et le conducteur, Ãtant descendus, discutaient assez vivement avec un garde-voie, que le chef de gare de Medicine-Bow, la station prochaine, avait envoyà au-devant du train. Des voyageurs s’Ãtaient approchÃs et prenaient part à la discussion, — entre autres le susdit colonel Proctor, avec son verbe haut et ses gestes impÃrieux.
Passepartout, ayant rejoint le groupe, entendit le garde-voie qui disait:
“Non! il n’y a pas moyen de passer! Le pont de Medicine-Bow est Ãbranlà et ne supporterait pas le poids du train.”
Ce pont, dont il Ãtait question, Ãtait un pont suspendu, jetà sur un rapide, à un mille de l’endroit oó le convoi s’Ãtait arrà tÃ. Au dire du garde-voie, il menaáait ruine, plusieurs des fils Ãtaient rompus, et il Ãtait impossible d’en risquer le passage. Le garde-voie n’exagÃrait donc en aucune faáon en affirmant qu’on ne pouvait passer. Et d’ailleurs, avec les habitudes d’insouciance des AmÃricains, on peut dire que, quand ils se mettent à à tre prudents, il y aurait folie à ne pas l’à tre.
Passepartout, n’osant aller prÃvenir son maÃ¥tre, Ãcoutait, les dents serrÃes, immobile comme une statue.
Ah áÃ! s’Ãcria le colonel Proctor, nous n’allons pas, j’imagine, rester ici à prendre racine dans la neige!”
“Colonel,” rÃpondit le conducteur, on a tÃlÃgraphià à la station d’Omaha pour demander un train, mais il n’est pas probable qu’il arrive à Medicine-Bow avant six heures.”
“Six heures!” s’Ãcria Passepartout.
“Sans doute,” rÃpondit le conducteur. “D’ailleurs, ce temps nous sera nÃcessaire pour gagner à pied la station.”
“A pied!” s’Ãcriärent tous les voyageurs.
“Mais à quelle distance est donc cette station?” demanda l’un d’eux au conducteur.
“A douze milles, de l’autre cìtà de la riviäre.”
“Douze milles dans la neige!” s’Ãcria Stamp W. Proctor.
Le colonel lanáa une bordÃe de jurons, s’en prenant à la compagnie, s’en prenant au conducteur, et Passepartout, furieux, n’Ãtait pas loin de faire chorus avec lui. Il y avait là un obstacle matÃriel contre lequel Ãchoueraient, cette fois, toutes les bank-notes de son maÃ¥tre.
Au surplus, le dÃsappointement Ãtait gÃnÃral parmi les voyageurs, qui, sans compter le retard, se voyaient obligÃs à faire une quinzaine de milles à travers la plaine couverte de neige. Aussi Ãtait-ce un brouhaha, des exclamations, des vocifÃrations, qui auraient certainement attirà l’attention de Phileas Fogg, si ce gentleman n’eñt Ãtà absorbà par son jeu.
Cependant Passepartout se trouvait dans la nÃcessità de le prÃvenir, et, la tà te basse, il se dirigeait vers le wagon, quand le mÃcanicien du train — un vrai Yankee, nommà Forster –, Ãlevant la voix, dit:
“Messieurs, il y aurait peut-Ã tre moyen de passer.”
“Sur le pont” rÃpondit un voyageur.
“Sur le pont.”
“Avec notre train?” demanda le colonel.
“Avec notre train.”
Passepartout s’Ãtait arrà tÃ, et dÃvorait les paroles du mÃcanicien.
“Mais le pont menace ruine!” reprit le conducteur.
“N’importe,” rÃpondit Forster. Je crois qu’en lanáant le train avec son maximum de vitesse, on aurait quelques chances de passer.”
“Diable!” fit Passepartout.
Mais un certain nombre de voyageurs avaient Ãtà immÃdiatement sÃduits par la proposition. Elle plaisait particuliärement au colonel Proctor. Ce cerveau brñlà trouvait la chose träs faisable. Il rappela mà me que des ingÃnieurs avaient eu l’idÃe de passer des riviäres “sans pont” avec des trains rigides lancÃs à toute vitesse, etc. Et, en fin de compte, tous les intÃressÃs dans la question se rangärent à l’avis du mÃcanicien.
“Nous avons cinquante chances pour passer,” disait l’un.
“Soixante,” disait l’autre.
“Quatre-vingts!…quatre-vingt-dix sur cent!”
Passepartout Ãtait ahuri, quoiqu’il fñt prà t à tout tenter pour opÃrer le passage du Medicine-creek, mais la tentative lui semblait un peu trop “amÃricaine”.
“D’ailleurs,” pensa-t-il, “il y a une chose bien plus simple à faire, et ces gens-là n’y songent mà me pas!…”
“Monsieur,” dit-il à un des voyageurs, “le moyen proposà par le mÃcanicien me paraÃ¥t un peu hasardÃ, mais…”
“Quatre-vingts chances! rÃpondit le voyageur, qui lui tourna le dos.
“Je sais bien,” rÃpondit Passepartout en s’adressant à un autre gentleman, “mais une simple rÃflexion…”
“Pas de rÃflexion, c’est inutile!” rÃpondit l’AmÃricain interpellà en haussant les Ãpaules, puisque le mÃcanicien assure qu’on passera!”
“Sans doute,” reprit Passepartout, “on passera, mais il serait peut-Ã tre plus prudent…”
“Quoi! prudent! s’Ãcria le colonel Proctor, que ce mot, entendu par hasard, fit bondir. A grande vitesse, on vous dit! Comprenez-vous? A grande vitesse!”
“Je sais… je comprends…” rÃpÃtait Passepartout, auquel personne ne laissait achever sa phrase, “mais il serait, sinon plus prudent, puisque le mot vous choque, du moins plus naturel…”
“Qui? que? quoi? Qu’a-t-il donc celui-là avec son naturel?..” s’Ãcria-t-on de toutes parts.
Le pauvre garáon ne savait plus de qui se faire entendre.
“Est-ce que vous avez peur?” lui demanda le colonel Proctor.
“Moi, peur!” s’Ãcria Passepartout. “Eh bien, soit! Je montrerai à ces gens-là qu’un Franáais peut à tre aussi amÃricain qu’eux!”
“En voiture! en voiture!” criait le conducteur.
“Oui! en voiture,” rÃpÃtait Passepartout, “en voiture! Et tout de suite! Mais on ne m’empà chera pas de penser qu’il eñt Ãtà plus naturel de nous faire d’abord passer à pied sur ce pont, nous autres voyageurs, puis le train ensuite!…”
Mais personne n’entendit cette sage rÃflexion, et personne n’eñt voulu en reconnaÃ¥tre la justesse.
Les voyageurs Ãtaient rÃintÃgrÃs dans leur wagon. Passepartout reprit sa place, sans rien dire de ce qui s’Ãtait passÃ. Les joueurs Ãtaient tout entiers à leur whist.
La locomotive siffla vigoureusement. Le mÃcanicien, renversant la vapeur, ramena son train en arriäre pendant präs d’un mille –, reculant comme un sauteur qui veut prendre son Ãlan.
Puis, à un second coup de sifflet, la marche en avant recommenáa: elle s’accÃlÃra ; bientìt la vitesse devint effroyable ; on n’entendait plus qu’un seul hennissement sortant de la locomotive; les pistons battaient vingt coups à la seconde; les essieux des roues fumaient dans les boÃ¥tes à graisse. On sentait, pour ainsi dire, que le train tout entier, marchant avec une rapidità de cent milles à l’heure, ne pesait plus sur les rails. La vitesse mangeait la pesanteur.
Et l’on passa! Et ce fut comme un Ãclair. On ne vit rien du pont. Le convoi sauta, on peut le dire, d’une rive à l’autre, et le mÃcanicien ne parvint à arrà ter sa machine emportÃe qu’à cinq milles au-delà de la station.
Mais à peine le train avait-il franchi la riviäre, que le pont, dÃfinitivement ruinÃ, s’abÃ¥mait avec fracas dans le rapide de Medicine-Bow.
XXIX
OU IL SERA FAIT LE RECIT D’INCIDENTS DIVERS QUI NE SE RENCONTRENT QUE SUR LES RAIL-ROADS DE L’UNION
Le soir mà me, le train poursuivait sa route sans obstacles, dÃpassait le fort Sauders, franchissait la passe de Cheyenne et arrivait à la passe d’Evans. En cet endroit, le rail-road atteignait le plus haut point du parcours, soit huit mille quatre-vingt-onze pieds au-dessus du niveau de l’ocÃan. Les voyageurs n’avaient plus qu’à descendre jusqu’à l’Atlantique sur ces plaines sans limites, nivelÃes par la nature.
Là se trouvait sur le à grand trunk à l’embranchement de Denver-city, la principale ville du Colorado. Ce territoire est riche en mines d’or et d’argent, et plus de cinquante mille habitants y ont dÃjà fixà leur demeure.
A ce moment, treize cent quatre-vingt-deux milles avaient Ãtà faits depuis San Francisco, en trois jours et trois nuits. Quatre nuits et quatre jours, selon toute prÃvision, devaient suffire pour atteindre New York. Phileas Fogg se maintenait donc dans les dÃlais rÃglementaires.
Pendant la nuit, on laissa sur la gauche le camp Walbah. Le Lodge-pole-creek courait parallälement à la voie, en suivant la frontiäre rectiligne commune aux Etats du Wyoming et du Colorado. A onze heures, on entrait dans le Nebraska, on passait präs du Sedgwick, et l’on touchait à Julesburgh, placà sur la branche sud de Platte-river.
C’est à ce point que se fit l’inauguration de l’Union Pacific Road, le 23 octobre 1867, et dont l’ingÃnieur en chef fut le gÃnÃral J. M. Dodge. Là s’arrà tärent les deux puissantes locomotives, remorquant les neuf wagons des invitÃs, au nombre desquels figurait le vice-prÃsident, Mr. Thomas C. Durant ; là retentirent les acclamations; lÃ, les Sioux et les Pawnies donnärent le spectacle d’une petite guerre indienne; lÃ, les feux d’artifice Ãclatärent; lÃ, enfin, se publia, au moyen d’une imprimerie portative, le premier numÃro du journal _Railway Pioneer_. Ainsi fut cÃlÃbrÃe l’inauguration de ce grand chemin de fer, instrument de progräs et de civilisation, jetà à travers le dÃsert et destinà à relier entre elles des villes et des citÃs qui n’existaient pas encore. Le sifflet de la locomotive, plus puissant que la lyre d’Amphion, allait bientìt les faire surgir du sol amÃricain.
A huit heures du matin, le fort Mac-Pherson Ãtait laissà en arriäre. Trois cent cinquante-sept milles sÃparent ce point d’Omaha. La voie ferrÃe suivait, sur sa rive gauche, les capricieuses sinuositÃs de la branche sud de Platte-river. A neuf heures, on arrivait à l’importante ville de North-Platte, bÃtie entre ces deux bras du grand cours d’eau, qui se rejoignent autour d’elle pour ne plus former qu’une seule artäre –, affluent considÃrable dont les eaux se confondent avec celles du Missouri, un peu au-dessus d’Omaha.
Le cent-uniäme mÃridien Ãtait franchi.
Mr. Fogg et ses partenaires avaient repris leur jeu. Aucun d’eux ne se plaignait de la longueur de la route –, pas mà me le mort. Fix avait commencà par gagner quelques guinÃes, qu’il Ãtait en train de reperdre, mais il ne se montrait pas moins passionnà que Mr. Fogg. Pendant cette matinÃe, la chance favorisa singuliärement ce gentleman. Les atouts et les honneurs pleuvaient dans ses mains. A un certain moment, apräs avoir combinà un coup audacieux, il se prÃparait à jouer pique, quand, derriäre la banquette, une voix se fit entendre, qui disait:
“Moi, je jouerais carreau…”
Mr. Fogg, Mrs. Aouda, Fix levärent la tà te. Le colonel Proctor Ãtait präs d’eux.
Stamp W. Proctor et Phileas Fogg se reconnurent aussitìt.
“Ah! c’est vous, monsieur l’Anglais,” s’Ãcria le colonel, “c’est vous qui voulez jouer pique!”
“Et qui le joue,” rÃpondit froidement Phileas Fogg, en abattant un dix de cette couleur.
“Eh bien, il me plaÃ¥t que ce soit carreau”, rÃpliqua le colonel Proctor d’une voix irritÃe.
Et il fit un geste pour saisir la carte jouÃe, en ajoutant:
“Vous n’entendez rien à ce jeu.”
“Peut-à tre serai-je plus habile à un autre,” dit Phileas Fogg, qui se leva.
“Il ne tient qu’Ã vous d’en essayer, fils de John Bull!” rÃpliqua le grossier personnage.
Mrs. Aouda Ãtait devenue pÃle. Tout son sang lui refluait au coeur. Elle avait saisi le bras de Phileas Fogg, qui la repoussa doucement. Passepartout Ãtait prà t à se jeter sur l’AmÃricain, qui regardait son adversaire de l’air le plus insultant. Mais Fix s’Ãtait levÃ, et, allant au colonel Proctor, il lui dit:
“Vous oubliez que c’est moi à qui vous avez affaire, monsieur, moi que vous avez, non seulement injuriÃ, mais frappÃ!”
“Monsieur Fix,” dit Mr. Fogg, “je vous demande pardon, mais ceci me regarde seul. En prÃtendant que j’avais tort de jouer pique, le colonel m’a fait une nouvelle injure, et il m’en rendra raison.”
“Quand vous voudrez, et oó vous voudrez,” rÃpondit l’AmÃricain, et à l’arme qu’il vous plaira!”
Mrs. Aouda essaya vainement de retenir Mr. Fogg. L’inspecteur tenta inutilement de reprendre la querelle à son compte. Passepartout voulait jeter le colonel par la portiäre, mais un signe de son maÃ¥tre l’arrà ta. Phileas Fogg quitta le wagon, et l’AmÃricain le suivit sur la passerelle.
“Monsieur,” dit Mr. Fogg à son adversaire, “je suis fort pressà de retourner en Europe, et un retard quelconque prÃjudicierait beaucoup à mes intÃrà ts.”
“Eh bien! qu’est-ce que cela me fait?” rÃpondit le colonel Proctor.
“Monsieur,” reprit träs poliment Mr. Fogg, “apräs notre rencontre à San Francisco, j’avais formà le projet de venir vous retrouver en AmÃrique, däs que j’aurais terminà les affaires qui m’appellent sur l’ancien continent.”
“Vraiment!”
“Voulez-vous me donner rendez-vous dans six mois?”
“Pourquoi pas dans six ans?”
“Je dis six mois,” rÃpondit Mr. Fogg, “et je serai exact au rendez-vous.”
“Des dÃfaites, tout cela!” s’Ãcria Stamp W. Proctor. “Tout de suite ou pas.”
“Soit,” rÃpondit Mr. Fogg. “Vous allez à New York?”
“Non.”
“A Chicago?”
“Non.”
“A Omaha?”
“Peu vous importe! Connaissez-vous Plum-Creek?”
“Non,” rÃpondit Mr. Fogg.
“C’est la station prochaine. Le train y sera dans une heure. Il y stationnera dix minutes. En dix minutes, on peut Ãchanger quelques coups de revolver.”