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  • 1873
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des pruniers, des pommiers, que les indigenes cultivent plutot pour leurs fleurs que pour leurs fruits, et que des mannequins grimacants, des tourniquets criards defendent contre le bec des moineaux, des pigeons, des corbeaux et autres volatiles voraces. Pas de cedre majestueux qui n’abritat quelque grand aigle; pas de saule pleureur qui ne recouvrit de son feuillage quelque heron melancoliquement perche sur une patte; enfin, partout des corneilles, des canards, des eperviers, des oies sauvages, et grand nombre de ces grues que les Japonais traitent de “Seigneuries”, et qui symbolisent pour eux la longevite et le bonheur.

En errant ainsi, Passepartout apercut quelques violettes entre les herbes:

“Bon!” dit-il, “voila mon souper.”

Mais les ayant senties, il ne leur trouva aucun parfum.

“Pas de chance!” pensa-t-il.

Certes, l’honnete garcon avait, par prevision, aussi copieusement dejeune qu’il avait pu avant de quitter le _Carnatic_; mais apres une journee de promenade, il se sentit l’estomac tres creux. Il avait bien remarque que moutons, chevres ou porcs, manquaient absolument aux etalages des bouchers indigenes, et, comme il savait que c’est un sacrilege de tuer les boeufs, uniquement reserves aux besoins de l’agriculture, il en avait conclu que la viande etait rare au Japon. Il ne se trompait pas ; mais a defaut de viande de boucherie, son estomac se fut fort accommode des quartiers de sanglier ou de daim, des perdrix ou des cailles, de la volaille ou du poisson, dont les Japonais se nourrissent presque exclusivement avec le produit des rizieres. Mais il dut faire contre fortune bon coeur, et remit au lendemain le soin de pourvoir a sa nourriture.

La nuit vint. Passepartout rentra dans la ville indigene, et il erra dans les rues au milieu des lanternes multicolores, regardant les groupes de baladins executer leurs prestigieux exercices, et les astrologues en plein vent qui amassaient la foule autour de leur lunette. Puis il revit la rade, emaillee des feux de pecheurs, qui attiraient le poisson a la lueur de resines enflammees.

Enfin les rues se depeuplerent. A la foule succederent les rondes des yakounines. Ces officiers, dans leurs magnifiques costumes et au milieu de leur suite, ressemblaient a des ambassadeurs, et Passepartout repetait plaisamment, chaque fois qu’il rencontrait quelque patrouille eblouissante:

“Allons, bon! encore une ambassade japonaise qui part pour l’Europe!”

XXIII

DANS LEQUEL LE NEZ DE PASSEPARTOUT S’ALLONGE DEMESUREMENT

Le lendemain, Passepartout, ereinte, affame, se dit qu’il fallait manger a tout prix, et que le plus tot serait le mieux. Il avait bien cette ressource de vendre sa montre, mais il fut plutot mort de faim. C’etait alors le cas ou jamais, pour ce brave garcon, d’utiliser la voix forte, sinon melodieuse, dont la nature l’avait gratifie.

Il savait quelques refrains de France et d’Angleterre, et il resolut de les essayer. Les Japonais devaient certainement etre amateurs de musique, puisque tout se fait chez eux aux sons des cymbales, du tam-tam et des tambours, et ils ne pouvaient qu’apprecier les talents d’un virtuose europeen.

Mais peut-etre etait-il un peu matin pour organiser un concert, et les dilettanti, inopinement reveilles, n’auraient peut-etre pas paye le chanteur en monnaie a l’effigie du mikado.

Passepartout se decida donc a attendre quelques heures; mais, tout en cheminant, il fit cette reflexion qu’il semblerait trop bien vetu pour un artiste ambulant, et l’idee lui vint alors d’echanger ses vetements contre une defroque plus en harmonie avec sa position. Cet echange devait, d’ailleurs, produire une soulte, qu’il pourrait immediatement appliquer a satisfaire son appetit.

Cette resolution prise, restait a l’executer. Ce ne fut qu’apres de longues recherches que Passepartout decouvrit un brocanteur indigene, auquel il exposa sa demande. L’habit europeen plut au brocanteur, et bientot Passepartout sortait affuble d’une vieille robe japonaise et coiffe d’une sorte de turban a cotes, decolore sous l’action du temps. Mais, en retour, quelques piecettes d’argent resonnaient dans sa poche.

“Bon,” pensa-t-il, “je me figurerai que nous sommes en carnaval!”

Le premier soin de Passepartout, ainsi “japonaise”, fut d’entrer dans une “tea-house” de modeste apparence, et la, d’un reste de volaille et de quelques poignees de riz, il dejeuna en homme pour qui le diner serait encore un probleme a resoudre.

“Maintenant,” se dit-il quand il fut copieusement restaure, “il s’agit de ne pas perdre la tete. Je n’ai plus la ressource de vendre cette defroque contre une autre encore plus japonaise. Il faut donc aviser au moyen de quitter le plus promptement possible ce pays du Soleil, dont je ne garderai qu’un lamentable souvenir!”

Passepartout songea alors a visiter les paquebots en partance pour l’Amerique. Il comptait s’offrir en qualite de cuisinier ou de domestique, ne demandant pour toute retribution que le passage et la nourriture. Une fois a San Francisco, il verrait a se tirer d’affaire. L’important, c’etait de traverser ces quatre mille sept cents milles du Pacifique qui s’etendent entre le Japon et le Nouveau Monde.

Passepartout, n’etant point homme a laisser languir une idee, se dirigea vers le port de Yokohama. Mais a mesure qu’il s’approchait des docks, son projet, qui lui avait paru si simple au moment ou il en avait eu l’idee, lui semblait de plus en plus inexecutable. Pourquoi aurait-on besoin d’un cuisinier ou d’un domestique a bord d’un paquebot americain, et quelle confiance inspirerait-il, affuble de la sorte? Quelles recommandations faire valoir? Quelles references indiquer?

Comme il reflechissait ainsi, ses regards tomberent sur une immense affiche qu’une sorte de clown promenait dans les rues de Yokohama. Cette affiche etait ainsi libellee en anglais:

TROUPE JAPONAISE ACROBATIQUE DE

L’HONORABLE WILLIAM BATULCAR

——

DERNIERES REPRESENTATIONS

Avant leur depart pour les Etats-Unis d’Amerique

DES

LONGS-NEZ-LONGS-NEZ

SOUS L’INVOCATION DIRECTE DU DIEU TINGOU

Grande Attraction !

“Les Etats-Unis d’Amerique! s’ecria Passepartout, voila justement mon affaire!…”

Il suivit l’homme-affiche, et, a sa suite, il rentra bientot dans la ville japonaise. Un quart d’heure plus tard, il s’arretait devant une vaste case, que couronnaient plusieurs faisceaux de banderoles, et dont les parois exterieures representaient, sans perspective, mais en couleurs violentes, toute une bande de jongleurs.

C’etait l’etablissement de l’honorable Batulcar, sorte de Barnum americain, directeur d’une troupe de saltimbanques, jongleurs, clowns, acrobates, equilibristes, gymnastes, qui, suivant l’affiche, donnait ses dernieres representations avant de quitter l’empire du Soleil pour les Etats de l’Union.

Passepartout entra sous un peristyle qui precedait la case, et demanda Mr. Batulcar. Mr. Batulcar apparut en personne.

“Que voulez-vous?” dit-il a Passepartout, qu’il prit d’abord pour un indigene.

“Avez-vous besoin d’un domestique?” demanda Passepartout.

“Un domestique,” s’ecria le Barnum en caressant l’epaisse barbiche grise qui foisonnait sous son menton, “j’en ai deux, obeissants, fideles, qui ne m’ont jamais quitte, et qui me servent pour rien, a condition que je les nourrisse… Et les voila,” ajouta-t-il en montrant ses deux bras robustes, sillonnes de veines grosses comme des cordes de contrebasse.

“Ainsi, je ne puis vous etre bon a rien?”

“A rien.”

“Diable! ca m’aurait pourtant fort convenu de partir avec vous.”

“Ah ca!” dit l’honorable Batulcar, “vous etes Japonais comme je suis un singe! Pourquoi donc etes-vous habille de la sorte?”

“On s’habille comme on peut!”

“Vrai, cela. Vous etes un Francais, vous?”

“Oui, un Parisien de Paris.”

“Alors, vous devez savoir faire des grimaces?”

“Ma foi,” repondit Passepartout, vexe de voir sa nationalite provoquer cette demande, nous autres Francais, nous savons faire des grimaces, c’est vrai, mais pas mieux que les Americains!”

“Juste. Eh bien, si je ne vous prends pas comme domestique, je peux vous prendre comme clown. Vous comprenez, mon brave. En France, on exhibe des farceurs etrangers, et a l’etranger, des farceurs francais!”

“Ah!”

“Vous etes vigoureux, d’ailleurs?”

“Surtout quand je sors de table.”

“Et vous savez chanter?”

“Oui,” repondit Passepartout, qui avait autrefois fait sa partie dans quelques concerts de rue.

“Mais savez-vous chanter la tete en bas, avec une toupie tournante sur la plante du pied gauche, et un sabre en equilibre sur la plante du pied droit?”

“Parbleu!” repondit Passepartout, qui se rappelait les premiers exercices de son jeune age.

“C’est que, voyez-vous, tout est la!” repondit l’honorable Batulcar.

L’engagement fut conclu _hic et nunc_.

Enfin, Passepartout avait trouve une position. Il etait engage pour tout faire dans la celebre troupe japonaise. C’etait peu flatteur, mais avant huit jours il serait en route pour San Francisco.

La representation, annoncee a grand fracas par l’honorable Batulcar, devait commencer a trois heures, et bientot les formidables instruments d’un orchestre japonais, tambours et tam-tams, tonnaient a la porte. On comprend bien que Passepartout n’avait pu etudier un role, mais il devait preter l’appui de ses solides epaules dans le grand exercice de la “grappe humaine” execute par les Longs-Nez du dieu Tingou. Ce “great attraction” de la representation devait clore la serie des exercices.

Avant trois heures, les spectateurs avaient envahi la vaste case. Europeens et indigenes, Chinois et Japonais, hommes, femmes et enfants, se precipitaient sur les etroites banquettes et dans les loges qui faisaient face a la scene. Les musiciens etaient rentres a l’interieur, et l’orchestre au complet, gongs, tam-tams, cliquettes, flutes, tambourins et grosses caisses, operaient avec fureur.

Cette representation fut ce que sont toutes ces exhibitions d’acrobates. Mais il faut bien avouer que les Japonais sont les remiers equilibristes du monde. L’un, arme de son eventail et de petits morceaux de papier, executait l’exercice si gracieux des papillons et des fleurs. Un autre, avec la fumee odorante de sa pipe, tracait rapidement dans l’air une serie de mots bleuatres, qui formaient un compliment a l’adresse de l’assemblee. Celui-ci jonglait avec des bougies allumees, qu’il eteignit successivement quand elles passerent devant ses levres, et qu’il ralluma l’une a l’autre sans interrompre un seul instant sa prestigieuse jonglerie. Celui-la reproduisit, au moyen de toupies tournantes, les plus invraisemblables combinaisons ; sous sa main, ces ronflantes machines semblaient s’animer d’une vie propre dans leur interminable giration ; elles couraient sur des tuyaux de pipe, sur des tranchants de sabre, sur des fils de fer, veritables cheveux tendus d’un cote de la scene a l’autre ; elles faisaient le tour de grands vases de cristal, elles gravissaient des echelles de bambou, elles se dispersaient dans tous les coins, produisant des effets harmoniques d’un etrange caractere en combinant leurs tonalites diverses. Les jongleurs jonglaient avec elles, et elles tournaient dans l’air ; ils les lancaient comme des volants, avec des raquettes de bois, et elles tournaient toujours; ils les fourraient dans leur poche, et quand ils les retiraient, elles tournaient encore, — jusqu’au moment ou un ressort detendu les faisait s’epanouir en gerbes d’artifice!

Inutile de decrire ici les prodigieux exercices des acrobates et gymnastes de la troupe. Les tours de l’echelle, de la perche, de la boule, des tonneaux, etc. furent executes avec une precision remarquable. Mais le principal attrait de la representation etait l’exhibition de ces “Longs-Nez”, etonnants equilibristes que l’Europe ne connait pas encore.

Ces Longs-Nez forment une corporation particuliere placee sous l’invocation directe du dieu Tingou. Vetus comme des herauts du Moyen Age, ils portaient une splendide paire d’ailes a leurs epaules. Mais ce qui les distinguait plus specialement, c’etait ce long nez dont leur face etait agrementee, et surtout l’usage qu’ils en faisaient. Ces nez n’etaient rien moins que des bambous, longs de cinq, de six, de dix pieds, les uns droits, les autres courbes, ceux-ci lisses, ceux-la verruqueux. Or, c’etait sur ces appendices, fixes d’une facon solide, que s’operaient tous leurs exercices d’equilibre. Une douzaine de ces sectateurs du dieu Tingou se coucherent sur le dos, et leurs camarades vinrent s’ebattre sur leurs nez, dresses comme des paratonnerres, sautant, voltigeant de celui-ci a celui-la, et executant les tours les plus invraisemblables.

Pour terminer, on avait specialement annonce au public la pyramide humaine, dans laquelle une cinquantaine de Longs-Nez devaient figurer le “Char de Jaggernaut”. Mais au lieu de former cette pyramide en prenant leurs epaules pour point d’appui, les artistes de l’honorable Batulcar ne devaient s’emmancher que par leur nez. Or, l’un de ceux qui formaient la base du char avait quitte la troupe, et comme il suffisait d’etre vigoureux et adroit, Passepartout avait ete choisi pour le remplacer.

Certes, le digne garcon se sentit tout piteux, quand — triste souvenir de sa jeunesse — il eut endosse son costume du Moyen Age, orne d’ailes multicolores, et qu’un nez de six pieds lui eut ete applique sur la face! Mais enfin, ce nez, c’etait son gagne-pain, et il en prit son parti.

Passepartout entra en scene, et vint se ranger avec ceux de ses collegues qui devaient figurer la base du Char de Jaggernaut. Tous s’etendirent a terre, le nez dresse vers le ciel. Une seconde section d’equilibristes vint se poser sur ces longs appendices, une troisieme s’etagea au-dessus, puis une quatrieme, et sur ces nez qui ne se touchaient que par leur pointe, un monument humain s’eleva bientot jusqu’aux frises du theatre.

Or, les applaudissements redoublaient, et les instruments de l’orchestre eclataient comme autant de tonnerres, quand la pyramide s’ebranla, l’equilibre se rompit, un des nez de la base vint a manquer, et le monument s’ecroula comme un chateau de cartes…

C’etait la faute a Passepartout qui, abandonnant son poste, franchissant la rampe sans le secours de ses ailes, et grimpant a la galerie de droite, tombait aux pieds d’un spectateur en s’ecriant:

“Ah! mon maitre! mon maitre!”

“Vous?”

“Moi!”

“Eh bien! en ce cas, au paquebot, mon garcon!…”

Mr. Fogg, Mrs. Aouda, qui l’accompagnait, Passepartout s’etaient precipites par les couloirs au-dehors de la case. Mais, la, ils trouverent l’honorable Batulcar, furieux, qui reclamait des dommages-interets pour “la casse”. Phileas Fogg apaisa sa fureur en lui jetant une poignee de bank-notes. Et, a six heures et demie, au moment ou il allait partir, Mr. Fogg et Mrs. Aouda mettaient le pied sur le paquebot americain, suivis de Passepartout, les ailes au dos, et sur la face ce nez de six pieds qu’il n’avait pas encore pu arracher de son visage!

XXIV

PENDANT LEQUEL S’ACCOMPLIT LA TRAVERSEE DE L’OCEAN PACIFIQUE

Ce qui etait arrive en vue de Shangai, on le comprend. Les signaux faits par la _Tankadere_ avaient ete apercus du paquebot de Yokohama.

Le capitaine, voyant un pavillon en berne, s’etait dirige vers la petite goelette. Quelques instants apres, Phileas Fogg, soldant son passage au prix convenu, mettait dans la poche du patron John Bunsby cinq cent cinquante livres (13 750 F). Puis l’honorable gentleman, Mrs. Aouda et Fix etaient montes a bord du steamer, qui avait aussitot fait route pour Nagasaki et Yokohama.

Arrive le matin meme, 14 novembre, a l’heure reglementaire, Phileas Fogg, laissant Fix aller a ses affaires, s’etait rendu a bord du _Carnatic_, et la il apprenait, a la grande joie de Mrs. Aouda — et peut-etre a la sienne, mais du moins il n’en laissa rien paraitre — que le Francais Passepartout etait effectivement arrive la veille a Yokohama.

Phileas Fogg, qui devait repartir le soir meme pour San Francisco, se mit immediatement a la recherche de son domestique. Il s’adressa, mais en vain, aux agents consulaires francais et anglais, et, apres avoir inutilement parcouru les rues de Yokohama, il desesperait de retrouver Passepartout, quand le hasard, ou peut-etre une sorte de pressentiment, le fit entrer dans la case de l’honorable Batulcar. Il n’eut certes point reconnu son serviteur sous cet excentrique accoutrement de heraut; mais celui-ci, dans sa position renversee, apercut son maitre a la galerie. Il ne put retenir un mouvement de son nez. De la rupture de l’equilibre, et ce qui s’ensuivit.

Voila ce que Passepartout apprit de la bouche meme de Mrs. Aouda, qui lui raconta alors comment s’etait faite cette traversee de Hong-Kong a Yokohama, en compagnie d’un sieur Fix, sur la goelette la _Tankadere_.

Au nom de Fix, Passepartout ne sourcilla pas. Il pensait que le moment n’etait pas venu de dire a son maitre ce qui s’etait passe entre l’inspecteur de police et lui. Aussi, dans l’histoire que Passepartout fit de ses aventures, il s’accusa et s’excusa seulement d’avoir ete surpris par l’ivresse de l’opium dans une tabagie de Yokohama.

Mr. Fogg ecouta froidement ce recit, sans repondre; puis il ouvrit a son domestique un credit suffisant pour que celui-ci put se procurer a bord des habits plus convenables. Et, en effet, une heure ne s’etait pas ecoulee, que l’honnete garcon, ayant coupe son nez et rogne ses ailes, n’avait plus rien en lui qui rappelat le sectateur du dieu Tingou.

Le paquebot faisant la traversee de Yokohama a San Francisco appartenait a la Compagnie du “Pacific Mail steam”, et se nommait le _General-Grant_. C’etait un vaste steamer a roues, jaugeant deux mille cinq cents tonnes, bien amenage et doue d’une grande vitesse. Un enorme balancier s’elevait et s’abaissait successivement au dessus du pont ; a l’une de ses extremites s’articulait la tige d’un piston, et a l’autre celle d’une bielle, qui, transformant le mouvement rectiligne en mouvement circulaire, s’appliquait directement a l’arbre des roues. Le _General-Grant_ etait gree en trois-mats goelette, et il possedait une grande surface de voilure, qui aidait puissamment la vapeur. A filer ses douze milles a l’heure, le paquebot ne devait pas employer plus de vingt et un jours pour traverser le Pacifique.

Phileas Fogg etait donc autorise a croire que, rendu le 2 decembre a San Francisco, il serait le 11 a New York et le 20 a Londres, — gagnant ainsi de quelques heures cette date fatale du 21 decembre.

Les passagers etaient assez nombreux a bord du steamer, des Anglais, beaucoup d’Americains, une veritable emigration de coolies pour l’Amerique, et un certain nombre d’officiers de l’armee des Indes, qui utilisaient leur conge en faisant le tour du monde.

Pendant cette traversee il ne se produisit aucun incident nautique. Le paquebot, soutenu sur ses larges roues, appuye par sa forte voilure, roulait peu. L’ocean Pacifique justifiait assez son nom. Mr. Fogg etait aussi calme, aussi peu communicatif que d’ordinaire. Sa jeune compagne se sentait de plus en plus attachee a cet homme par d’autres liens que ceux de la reconnaissance. Cette silencieuse nature, si genereuse en somme, l’impressionnait plus qu’elle ne le croyait, et c’etait presque a son insu qu’elle se laissait aller a des sentiments dont l’enigmatique Fogg ne semblait aucunement subir l’influence.

En outre, Mrs. Aouda s’interessait prodigieusement aux projets du gentleman. Elle s’inquietait des contrarietes qui pouvaient compromettre le succes du voyage. Souvent elle causait avec Passepartout, qui n’etait point sans lire entre les lignes dans le coeur de Mrs. Aouda. Ce brave garcon avait, maintenant, a l’egard de son maitre, la foi du charbonnier; il ne tarissait pas en eloges sur l’honnetete, la generosite, le devouement de Phileas Fogg; puis il rassurait Mrs. Aouda sur l’issue du voyage, repetant que le plus difficile etait fait, que l’on etait sorti de ces pays fantastiques de la Chine et du Japon, que l’on retournait aux contrees civilisees, et enfin qu’un train de San Francisco a New York et un transatlantique de New York a Londres suffiraient, sans doute, pour achever cet impossible tour du monde dans les delais convenus.

Neuf jours apres avoir quitte Yokohama, Phileas Fogg avait exactement parcouru la moitie du globe terrestre.

En effet, le _General-Grant_, le 23 novembre, passait au cent quatre-vingtieme meridien, celui sur lequel se trouvent, dans l’hemisphere austral, les antipodes de Londres. Sur quatre-vingts jours mis a sa disposition, Mr. Fogg, il est vrai, en avait employe cinquante-deux, et il ne lui en restait plus que vingt-huit a depenser. Mais il faut remarquer que si le gentleman se trouvait a moitie route seulement “par la difference des meridiens”, il avait en realite accompli plus des deux tiers du parcours total. Quels detours forces, en effet, de Londres a Aden, d’Aden a Bombay, de Calcutta a Singapore, de Singapore a Yokohama! A suivre circulairement le cinquantieme parallele, qui est celui de Londres, la distance n’eut ete que de douze mille milles environ, tandis que Phileas Fogg etait force, par les caprices des moyens de locomotion, d’en parcourir vingt-six mille dont il avait fait environ dix-sept mille cinq cents, a cette date du 23 novembre. Mais maintenant la route etait droite, et Fix n’etait plus la pour y accumuler les obstacles!

Il arriva aussi que, ce 23 novembre, Passepartout eprouva une grande joie. On se rappelle que l’entete s’etait obstine a garder l’heure de Londres a sa fameuse montre de famille, tenant pour fausses toutes les heures des pays qu’il traversait. Or, ce jour-la, bien qu’il ne l’eut jamais ni avancee ni retardee, sa montre se trouva d’accord avec les chronometres du bord.

Si Passepartout triompha, cela se comprend de reste. Il aurait bien voulu savoir ce que Fix aurait pu dire, s’il eut ete present.

“Ce coquin qui me racontait un tas d’histoires sur les meridiens, sur le soleil, sur la lune! repetait Passepartout. Hein! ces gens-la! Si on les ecoutait, on ferait de la belle horlogerie! J’etais bien sur qu’un jour ou l’autre, le soleil se deciderait a se regler sur ma montre!…”

Passepartout ignorait ceci: c’est que si le cadran de sa montre eut ete divise en vingt-quatre heures comme les horloges italiennes, il n’aurait eu aucun motif de triompher, car les aiguilles de son instrument, quand il etait neuf heures du matin a bord, auraient indique neuf heures du soir, c’est-a-dire la vingt et unieme heure depuis minuit, — difference precisement egale a celle qui existe entre Londres et le cent quatre-vingtieme meridien.

Mais si Fix avait ete capable d’expliquer cet effet purement physique, Passepartout, sans doute, eut ete incapable, sinon de le comprendre, du moins de l’admettre. Et en tout cas, si, par impossible, l’inspecteur de police se fut inopinement montre a bord en ce moment, il est probable que Passepartout, a bon droit rancunier, eut traite avec lui un sujet tout different et d’une tout autre maniere.

Or, ou etait Fix en ce moment?…

Fix etait precisement a bord du _General-Grant_. En effet, en arrivant a Yokohama, l’agent, abandonnant Mr. Fogg qu’il comptait retrouver dans la journee, s’etait immediatement rendu chez le consul anglais. La, il avait enfin trouve le mandat, qui, courant apres lui depuis Bombay, avait deja quarante jours de date, — mandat qui lui avait ete expedie de Hong-Kong par ce meme _Carnatic_ a bord duquel on le croyait. Qu’on juge du desappointement du detective!

Le mandat devenait inutile! Le sieur Fogg avait quitte les possessions anglaises! Un acte d’extradition etait maintenant necessaire pour l’arreter!

“Soit!” se dit Fix, apres le premier moment de colere, “mon mandat n’est plus bon ici, il le sera en Angleterre. Ce coquin a tout l’air de revenir dans sa patrie, croyant avoir depiste la police. Bien. Je le suivrai jusque-la. Quant a l’argent, Dieu veuille qu’il en reste! Mais en voyages, en primes, en proces, en amendes, en elephant, en frais de toute sorte, mon homme a deja laisse plus de cinq mille livres sur sa route. Apres tout, la Banque est riche!”

Son parti pris, il s’embarqua aussitot sur le _General-Grant_. Il etait a bord, quand Mr. Fogg et Mrs. Aouda y arriverent. A son extreme surprise, il reconnut Passepartout sous son costume de heraut.

Il se cacha aussitot dans sa cabine, afin d’eviter une explication qui pouvait tout compromettre, — et, grace au nombre des passagers, il comptait bien n’etre point apercu de son ennemi, lorsque ce jour-la precisement il se trouva face a face avec lui sur l’avant du navire.

Passepartout sauta a la gorge de Fix, sans autre explication, et, au grand plaisir de certains Americains qui parierent immediatement pour lui, il administra au malheureux inspecteur une volee superbe, qui demontra la haute superiorite de la boxe francaise sur la boxe anglaise.

Quand Passepartout eut fini, il se trouva calme et comme soulage. Fix se releva, en assez mauvais etat, et, regardant son adversaire, il lui dit froidement:

“Est-ce fini?”

“Oui, pour l’instant.”

“Alors venez me parler.”

“Que je…”

“Dans l’interet de votre maitre.”

Passepartout, comme subjugue par ce sang-froid, suivit l’inspecteur de police, et tous deux s’assirent a l’avant du steamer.

“Vous m’avez rosse,” dit Fix. “Bien. A present, ecoutez-moi. Jusqu’ici j’ai ete l’adversaire de Mr. Fogg, mais maintenant je suis dans son jeu.”

“Enfin!” s’ecria Passepartout, “vous le croyez un honnete homme?”

“Non,” repondit froidement Fix, “je le crois un coquin…Chut! ne bougez pas et laissez-moi dire. Tant que Mr. Fogg a ete sur les possessions anglaises, j’ai eu interet a le retenir en attendant un mandat d’arrestation. J’ai tout fait pour cela. J’ai lance contre lui les pretres de Bombay, je vous ai enivre a Hong-Kong, je vous ai separe de votre maitre, je lui ai fait manquer le paquebot de Yokohama…”

Passepartout ecoutait, les poings fermes.

“Maintenant,” reprit Fix, “Mr. Fogg semble retourner en Angleterre? Soit, je le suivrai. Mais, desormais, je mettrai a ecarter les obstacles de sa route autant de soin et de zele que j’en ai mis jusqu’ici a les accumuler. Vous le voyez, mon jeu est change, et il est change parce que mon interet le veut. J’ajoute que votre interet est pareil au mien, car c’est en Angleterre seulement que vous saurez si vous etes au service d’un criminel ou d’un honnete homme!”

Passepartout avait tres attentivement ecoute Fix, et il fut convaincu que Fix parlait avec une entiere bonne foi.

“Sommes-nous amis?” demanda Fix.

“Amis, non,” repondit Passepartout. “Allies, oui, et sous benefice d’inventaire, car, a la moindre apparence de trahison, je vous tords le cou.”

“Convenu,” dit tranquillement l’inspecteur de police.

Onze jours apres, le 3 decembre, le _General-Grant_ entrait dans la baie de la Porte-d’Or et arrivait a San Francisco.

Mr. Fogg n’avait encore ni gagne ni perdu un seul jour.

XXV

OU L’ON DONNE UN LEGER APERCU DE SAN FRANCISCO, UN JOUR DE MEETING

Il etait sept heures du matin, quand Phileas Fogg, Mrs. Aouda et Passepartout prirent pied sur le continent americain, — si toutefois on peut donner ce nom au quai flottant sur lequel ils debarquerent. Ces quais, montant et descendant avec la maree, facilitent le chargement et le dechargement des navires. La s’embossent les clippers de toutes dimensions, les steamers de toutes nationalites, et ces steam-boats a plusieurs etages, qui font le service du Sacramento et de ses affluents. La s’entassent aussi les produits d’un commerce qui s’etend au Mexique, au Perou, au Chili, au Bresil, a l’Europe, a l’Asie, a toutes les iles de l’ocean Pacifique.

Passepartout, dans sa joie de toucher enfin la terre americaine, avait cru devoir operer son debarquement en executant un saut perilleux du plus beau style. Mais quand il retomba sur le quai dont le plancher etait vermoulu, il faillit passer au travers. Tout decontenance de la facon dont il avait “pris pied” sur le nouveau continent, l’honnete garcon poussa un cri formidable, qui fit envoler une innombrable troupe de cormorans et de pelicans, hotes habituels des quais mobiles.

Mr. Fogg, aussitot debarque, s’informa de l’heure a laquelle partait le premier train pour New York. C’etait a six heures du soir. Mr. Fogg avait donc une journee entiere a depenser dans la capitale californienne. Il fit venir une voiture pour Mrs. Aouda et pour lui.

Passepartout monta sur le siege, et le vehicule, a trois dollars la course, se dirigea vers International-Hotel.

De la place elevee qu’il occupait, Passepartout observait avec curiosite la grande ville americaine: larges rues, maisons basses bien alignees, eglises et temples d’un gothique anglo-saxon, docks immenses, entrepots comme des palais, les uns en bois, les autres en brique ; dans les rues, voitures nombreuses, omnibus, “cars” de tramways, et sur les trottoirs encombres, non seulement des Americains et des Europeens, mais aussi des Chinois et des Indiens, — enfin de quoi composer une population de plus de deux cent mille habitants.

Passepartout fut assez surpris de ce qu’il voyait. Il en etait encore a la cite legendaire de 1849, a la ville des bandits, des incendiaires et des assassins, accourus a la conquete des pepites, immense capharnaum de tous les declasses, ou l’on jouait la poudre l’or, un revolver d’une main et un couteau de l’autre. Mais “ce beau temps” etait passe. San Francisco presentait l’aspect d’une grande ville commercante. La haute tour de l’hotel de ville, ou veillent les guetteurs, dominait tout cet ensemble de rues et d’avenues, se coupant a angles droits, entre lesquels s’epanouissaient des squares verdoyants, puis une ville chinoise qui semblait avoir ete importee du Celeste Empire dans une boite a joujoux. Plus de sombreros, plus de chemises rouges a la mode des coureurs de placers, plus d’Indiens emplumes, mais des chapeaux de soie et des habits noirs, que portaient un grand nombre de gentlemen doues d’une activite devorante. Certaines rues, entre autres Montgommery-street — le Regent-street de Londres, le boulevard des Italiens de Paris, le Broadway de New York –, etaient bordees de magasins splendides, qui offraient a leur etalage les produits du monde entier.

Lorsque Passepartout arriva a International-Hotel, il ne lui semblait pas qu’il eut quitte l’Angleterre.

Le rez-de-chaussee de l’hotel etait occupe par un immense “bar” , sorte de buffet ouvert _gratis_ a tout passant. Viande seche, soupe aux huitres, biscuit et chester s’y debitaient sans que le consommateur eut a delier sa bourse. Il ne payait que sa boisson, ale, porto ou xeres, si sa fantaisie le portait a se rafraichir. Cela parut “tres americain” a Passepartout.

Le restaurant de l’hotel etait confortable. Mr. Fogg et Mrs. Aouda s’installerent devant une table et furent abondamment servis dans des plats lilliputiens par des Negres du plus beau noir.

Apres dejeuner, Phileas Fogg, accompagne de Mrs. Aouda, quitta l’hotel pour se rendre aux bureaux du consul anglais afin d’y faire viser son passeport. Sur le trottoir, il trouva son domestique, qui lui demanda si, avant de prendre le chemin de fer du Pacifique, il ne serait pas prudent d’acheter quelques douzaines de carabines Enfield ou de revolvers Colt. Passepartout avait entendu parler de Sioux et de Pawnies, qui arretent les trains comme de simples voleurs espagnols. Mr. Fogg repondit que c’etait la une precaution inutile, mais il le laissa libre d’agir comme il lui conviendrait. Puis il se dirigea vers les bureaux de l’agent consulaire.

Phileas Fogg n’avait pas fait deux cents pas que, “par le plus grand des hasards”, il rencontrait Fix. L’inspecteur se montra extremement surpris. Comment! Mr. Fogg et lui avaient fait ensemble la traversee du Pacifique, et ils ne s’etaient pas rencontres a bord! En tout cas, Fix ne pouvait etre qu’honore de revoir le gentleman auquel il devait tant, et, ses affaires le rappelant en Europe, il serait enchante de poursuivre son voyage en une si agreable compagnie.

Mr. Fogg repondit que l’honneur serait pour lui, et Fix — qui tenait a ne point le perdre de vue — lui demanda la permission de visiter avec lui cette curieuse ville de San Francisco. Ce qui fut accorde.

Voici donc Mrs. Aouda, Phileas Fogg et Fix flanant par les rues. Ils se trouverent bientot dans Montgommery-street, ou l’affluence du populaire etait enorme. Sur les trottoirs, au milieu de la chaussee, sur les rails des tramways, malgre le passage incessant des coaches et des omnibus, au seuil des boutiques, aux fenetres de toutes les maisons, et meme jusque sur les toits, foule innombrable. Des hommes-affiches circulaient au milieu des groupes. Des bannieres et des banderoles flottaient au vent. Des cris eclataient de toutes parts.

“Hurrah pour Kamerfield!”

“Hurrah pour Mandiboy!”

C’etait un meeting. Ce fut du moins la pensee de Fix, et il communiqua son idee a Mr. Fogg, en ajoutant:

“Nous ferons peut-etre bien, monsieur, de ne point nous meler a cette cohue. Il n’y a que de mauvais coups a recevoir.

“En effet,” repondit Phileas Fogg, “et les coups de poing, pour etre politiques, n’en sont pas moins des coups de poing!”

Fix crut devoir sourire en entendant cette observation, et, afin de voir sans etre pris dans la bagarre, Mrs. Aouda, Phileas Fogg et lui prirent place sur le palier superieur d’un escalier que desservait une terrasse, situee en contre-haut de Montgommery-street. Devant eux, de l’autre cote de la rue, entre le wharf d’un marchand de charbon et le magasin d’un negociant en petrole, se developpait un large bureau en plein vent, vers lequel les divers courants de la foule semblaient converger.

Et maintenant, pourquoi ce meeting? A quelle occasion se tenait-il? Phileas Fogg l’ignorait absolument. S’agissait-il de la nomination d’un haut fonctionnaire militaire ou civil, d’un gouverneur d’Etat ou d’un membre du Congres? Il etait permis de le conjecturer, a voir l’animation extraordinaire qui passionnait la ville. En ce moment un mouvement considerable se produisit dans la foule. Toutes les mains etaient en l’air. Quelques-unes, solidement fermees, semblaient se lever et s’abattre rapidement au milieu des cris, — maniere energique, sans doute, de formuler un vote. Des remous agitaient la masse qui refluait. Les bannieres oscillaient, disparaissaient un instant et reparaissaient en loques. Les ondulations de la houle se propageaient jusqu’a l’escalier, tandis que toutes les tetes moutonnaient a la surface comme une mer soudainement remuee par un grain. Le nombre des chapeaux noirs diminuait a vue d’oeil, et la plupart semblaient avoir perdu de leur hauteur normale.

“C’est evidemment un meeting,” dit Fix, “et la question qui l’a provoque doit etre palpitante. Je ne serais point etonne qu’il fut encore question de l’affaire de l’_Alabama_, bien qu’elle soit resolue.”

“Peut-etre,” repondit simplement Mr. Fogg.

“En tout cas,” reprit Fix, “deux champions sont en presence l’un de l’autre, l’honorable Kamerfield et l’honorable Mandiboy.”

Mrs. Aouda, au bras de Phileas Fogg, regardait avec surprise cette scene tumultueuse, et Fix allait demander a l’un de ses voisins la raison de cette effervescence populaire, quand un mouvement plus accuse se prononca. Les hurrahs, agrementes d’injures, redoublerent. La hampe des bannieres se transforma en arme offensive. Plus de mains, des poings partout. Du haut des voitures arretees, et des omnibus enrayes dans leur course, s’echangeaient force horions. Tout servait de projectiles. Bottes et souliers decrivaient dans l’air des trajectoires tres tendues, et il sembla meme que quelques revolvers melaient aux vociferations de la foule leurs detonations nationales.

La cohue se rapprocha de l’escalier et reflua sur les premieres marches. L’un des partis etait evidemment repousse, sans que les simples spectateurs pussent reconnaitre si l’avantage restait a Mandiboy ou a Kamerfield.

“Je crois prudent de nous retirer,” dit Fix, qui ne tenait pas a ce que “son homme” recut un mauvais coup ou se fit une mauvaise affaire. S’il est question de l’Angleterre dans tout ceci et qu’on nous reconnaisse, nous serons fort compromis dans la bagarre!”

“Un citoyen anglais…,” repondit Phileas Fogg.

Mais le gentleman ne put achever sa phrase. Derriere lui, de cette terrasse qui precedait l’escalier, partirent des hurlements epouvantables. On criait: “Hurrah! Hip! Hip! pour Mandiboy!” C’etait une troupe d’electeurs qui arrivait a la rescousse, prenant en flanc les partisans de Kamerfield.

Mr. Fogg, Mrs. Aouda, Fix se trouverent entre deux feux. Il etait trop tard pour s’echapper. Ce torrent d’hommes, armes de cannes plombees et de casse-tete, etait irresistible. Phileas Fogg et Fix, en preservant la jeune femme, furent horriblement bouscules. Mr. Fogg, non moins flegmatique que d’habitude, voulut se defendre avec ces armes naturelles que la nature a mises au bout des bras de tout Anglais, mais inutilement. Un enorme gaillard a barbiche rouge, au teint colore, large d’epaules, qui paraissait etre le chef de la bande, leva son formidable poing sur Mr. Fogg, et il eut fort endommage le gentleman, si Fix, par devouement, n’eut recu le coup a sa place. Une enorme bosse se developpa instantanement sous le chapeau de soie du detective, transforme en simple toque.

“Yankee!” dit Mr. Fogg, en lancant a son adversaire un regard de profond mepris.

“Englishman!” repondit l’autre.

“Nous nous retrouverons!”

“Quand il vous plaira. — Votre nom?”

“Phileas Fogg. Le votre?”

“Le colonel Stamp W. Proctor.”

Puis, cela dit, la maree passa. Fix fut renverse et se releva, les habits dechires, mais sans meurtrissure serieuse. Son paletot de voyage s’etait separe en deux parties inegales, et son pantalon ressemblait a ces culottes dont certains Indiens — affaire de mode — ne se vetent qu’apres en avoir prealablement enleve le fond. Mais, en somme, Mrs. Aouda avait ete epargnee, et, seul, Fix en etait pour son coup de poing.

“Merci,” dit Mr. Fogg a l’inspecteur, des qu’ils furent hors de la foule.

“Il n’y a pas de quoi,” repondit Fix, mais venez.

“Ou?”

“Chez un marchand de confection.”

En effet, cette visite etait opportune. Les habits de Phileas Fogg et de Fix etaient en lambeaux, comme si ces deux gentlemen se fussent battus pour le compte des honorables Kamerfield et Mandiboy.

Une heure apres, ils etaient convenablement vetus et coiffes. Puis ils revinrent a International-Hotel.

La, Passepartout attendait son maitre, arme d’une demi-douzaine de revolvers-poignards a six coups et a inflammation centrale. Quand il apercut Fix en compagnie de Mr. Fogg, son front s’obscurcit. Mais Mrs. Aouda, ayant fait en quelques mots le recit de ce qui s’etait passe, Passepartout se rasserena. Evidemment Fix n’etait plus un ennemi, c’etait un allie. Il tenait sa parole.

Le diner termine, un coach fut amene, qui devait conduire a la gare les voyageurs et leurs colis. Au moment de monter en voiture, Mr. Fogg dit a Fix:

“Vous n’avez pas revu ce colonel Proctor?”

“Non,” repondit Fix.

“Je reviendrai en Amerique pour le retrouver,” dit froidement Phileas Fogg. “Il ne serait pas convenable qu’un citoyen anglais se laissat traiter de cette facon.”

L’inspecteur sourit et ne repondit pas. Mais, on le voit, Mr. Fogg etait de cette race d’Anglais qui, s’ils ne tolerent pas le duel chez eux, se battent a l’etranger, quand il s’agit de soutenir leur honneur.

A six heures moins un quart, les voyageurs atteignaient la gare et trouvaient le train pret a partir. Au moment ou Mr. Fogg allait s’embarquer, il avisa un employe et le rejoignant:

“Mon ami,” lui dit-il, “n’y a-t-il pas eu quelques troubles aujourd’hui a San Francisco?”

“C’etait un meeting, monsieur,” repondit l’employe.

“Cependant, j’ai cru remarquer une certaine animation dans les rues.”

“Il s’agissait simplement d’un meeting organise pour une election.”

“L’election d’un general en chef, sans doute?” demanda Mr. Fogg.

“Non, monsieur, d’un juge de paix.”

Sur cette reponse, Phileas Fogg monta dans le wagon, et le train partit a toute vapeur.

XXVI

DANS LEQUEL ON PREND LE TRAIN EXPRESS DU CHEMIN DE FER DU PACIFIQUE

“Ocean to Ocean” — ainsi disent les Americains –, et ces trois mots devraient etre la denomination generale du “grand trunk”, qui traverse les Etats-Unis d’Amerique dans leur plus grande largeur.

Mais, en realite, le “Pacific rail-road” se divise en deux parties distinctes: “Central Pacific” entre San Francisco et Ogden, et “Union Pacific” entre Ogden et Omaha. La se raccordent cinq lignes distinctes, qui mettent Omaha en communication frequente avec New York.

New York et San Francisco sont donc presentement reunis par un ruban de metal non interrompu qui ne mesure pas moins de trois mille sept cent quatre-vingt-six milles. Entre Omaha et le Pacifique, le chemin de fer franchit une contree encore frequentee par les Indiens et les fauves, — vaste etendue de territoire que les Mormons commencerent a coloniser vers 1845, apres qu’ils eurent ete chasses de l’Illinois.

Autrefois, dans les circonstances les plus favorables, on employait six mois pour aller de New York a San Francisco. Maintenant, on met sept jours.

C’est en 1862 que, malgre l’opposition des deputes du Sud, qui voulaient une ligne plus meridionale, le trace du rail-road fut arrete entre le quarante et unieme et le quarante-deuxieme parallele. Le president Lincoln, de si regrettee memoire, fixa lui-meme, dans l’Etat de Nebraska, a la ville d’Omaha, la tete de ligne du nouveau reseau. Les travaux furent aussitot commences et poursuivis avec cette activite americaine, qui n’est ni paperassiere ni bureaucratique. La rapidite de la main-d’oeuvre ne devait nuire en aucune facon a la bonne execution du chemin. Dans la prairie, on avancait a raison d’un mille et demi par jour. Une locomotive, roulant sur les rails de la veille, apportait les rails du lendemain, et courait a leur surface au fur et a mesure qu’ils etaient poses.

Le Pacific rail-road jette plusieurs embranchements sur son parcours, dans les Etats de Iowa, du Kansas, du Colorado et de l’Oregon. En quittant Omaha, il longe la rive gauche de Platte-river jusqu’a l’embouchure de la branche du nord, suit la branche du sud, traverse les terrains de Laramie et les montagnes Wahsatch, contourne le lac Sale, arrive a Lake Salt City, la capitale des Mormons, s’enfonce dans la vallee de la Tuilla, longe le desert americain, les monts de Cedar et Humboldt, Humboldt-river, la Sierra Nevada, et redescend par Sacramento jusqu’au Pacifique, sans que ce trace depasse en pente cent douze pieds par mille, meme dans la traversee des montagnes Rocheuses.

Telle etait cette longue artere que les trains parcouraient en sept jours, et qui allait permettre a l’honorable Phileas Fogg — il l’esperait du moins — de prendre, le 11, a New York, le paquebot de Liverpool.

Le wagon occupe par Phileas Fogg etait une sorte de long omnibus qui reposait sur deux trains formes de quatre roues chacun, dont la mobilite permet d’attaquer des courbes de petit rayon. A l’interieur, point de compartiments : deux files de sieges, disposes de chaque cote, perpendiculairement a l’axe, et entre lesquels etait reserve un passage conduisant aux cabinets de toilette et autres, dont chaque wagon est pourvu. Sur toute la longueur du train, les voitures communiquaient entre elles par des passerelles, et les voyageurs pouvaient circuler d’une extremite a l’autre du convoi, qui mettait a leur disposition des wagons-salons, des wagons-terrasses, des wagons-restaurants et des wagons a cafes. Il n’y manquait que des wagons-theatres. Mais il y en aura un jour.

Sur les passerelles circulaient incessamment des marchands de livres et de journaux, debitant leur marchandise, et des vendeurs de liqueurs, de comestibles, de cigares, qui ne manquaient point de chalands.

Les voyageurs etaient partis de la station d’Oakland a six heures du soir. Il faisait deja nuit, — une nuit froide, sombre, avec un ciel couvert dont les nuages menacaient de se resoudre en neige. Le train ne marchait pas avec une grande rapidite. En tenant compte des arrets, il ne parcourait pas plus de vingt milles a l’heure, vitesse qui devait, cependant, lui permettre de franchir les Etats-Unis dans les temps reglementaires.

On causait peu dans le wagon. D’ailleurs, le sommeil allait bientot gagner les voyageurs. Passepartout se trouvait place aupres de l’inspecteur de police, mais il ne lui parlait pas. Depuis les derniers evenements, leurs relations s’etaient notablement refroidies.

Plus de sympathie, plus d’intimite. Fix n’avait rien change a sa maniere d’etre, mais Passepartout se tenait, au contraire, sur une extreme reserve, pret au moindre soupcon a etrangler son ancien ami.

Une heure apres le depart du train, la neige tomba –, neige fine, qui ne pouvait, fort heureusement, retarder la marche du convoi. On n’apercevait plus a travers les fenetres qu’une immense nappe blanche, sur laquelle, en deroulant ses volutes, la vapeur de la locomotive paraissait grisatre.

A huit heures, un “steward” entra dans le wagon et annonca aux voyageurs que l’heure du coucher etait sonnee. Ce wagon etait un “sleeping-car”, qui, en quelques minutes, fut transforme en dortoir. Les dossiers des bancs se replierent, des couchettes soigneusement paquetees se deroulerent par un systeme ingenieux, des cabines furent improvisees en quelques instants, et chaque voyageur eut bientot a sa disposition un lit confortable, que d’epais rideaux defendaient contre tout regard indiscret. Les draps etaient blancs, les oreillers moelleux. Il n’y avait plus qu’a se coucher et a dormir — ce que chacun fit, comme s’il se fut trouve dans la cabine confortable d’un paquebot –, pendant que le train filait a toute vapeur a travers l’Etat de Californie.

Dans cette portion du territoire qui s’etend entre San Francisco et Sacramento, le sol est peu accidente. Cette partie du chemin de fer, sous le nom de “Central Pacific road”, prit d’abord Sacramento pour point de depart, et s’avanca vers l’est a la rencontre de celui qui partait d’Omaha. De San Francisco a la capitale de la Californie, la ligne courait directement au nord-est, en longeant American-river, qui se jette dans la baie de San Pablo. Les cent vingt milles compris entre ces deux importantes cites furent franchis en six heures, et vers minuit, pendant qu’ils dormaient de leur premier sommeil, les voyageurs passerent a Sacramento. Ils ne virent donc rien de cette ville considerable, siege de la legislature de l’Etat de Californie, ni ses beaux quais, ni ses rues larges, ni ses hotels splendides, ni ses squares, ni ses temples.

En sortant de Sacramento, le train, apres avoir depasse les stations de Junction, de Roclin, d’Auburn et de Colfax, s’engagea dans le massif de la Sierra Nevada. Il etait sept heures du matin quand fut traversee la station de Cisco. Une heure apres, le dortoir etait redevenu un wagon ordinaire et les voyageurs pouvaient a travers les vitres entrevoir les points de vue pittoresques de ce montagneux pays. Le trace du train obeissait aux caprices de la Sierra, ici accroche aux flancs de la montagne, la suspendu au-dessus des precipices, evitant les angles brusques par des courbes audacieuses, s’elancant dans des gorges etroites que l’on devait croire sans issues. La locomotive, etincelante comme une chasse, avec son grand fanal qui jetait de fauves lueurs, sa cloche argentee, son “chasse-vache”, qui s’etendait comme un eperon, melait ses sifflements et ses mugissements a ceux des torrent et des cascades, et tordait sa fumee a la noire ramure des sapins.

Peu ou point de tunnels, ni de pont sur le parcours. Le rail-road contournait le flanc des montagnes, ne cherchant pas dans la ligne droite le plus court chemin d’un point a un autre, et ne violentant pas la nature.

Vers neuf heures, par la vallee de Carson, le train penetrait dans l’Etat de Nevada, suivant toujours la direction du nord-est. A midi, il quittait Reno, ou les voyageurs eurent vingt minutes pour dejeuner. Depuis ce point, la voie ferree, cotoyant Humboldt-river, s’eleva pendant quelques milles vers le nord, en suivant son cours. Puis elle s’inflechit vers l’est, et ne devait plus quitter le cours d’eau avant d’avoir atteint les Humboldt-Ranges, qui lui donnent naissance, presque a l’extremite orientale de l’Etat du Nevada.

Apres avoir dejeune, Mr. Fogg, Mrs. Aouda et leurs compagnons reprirent leur place dans le wagon. Phileas Fogg, la jeune femme, Fix et Passepartout, confortablement assis, regardaient le paysage varie qui passait sous leurs yeux, — vastes prairies, montagnes se profilant a l’horizon, / creeks 0 roulant leurs eaux ecumeuses. Parfois, un grand troupeau de bisons, se massant au loin, apparaissait comme une digue mobile. Ces innombrables armees de ruminants opposent souvent un insurmontable obstacle au passage des trains. On a vu des milliers de ces animaux defiler pendant plusieurs heures, en rangs presses, au travers du rail-road. La locomotive est alors forcee de s’arreter et d’attendre que la voie soit redevenue libre.

Ce fut meme ce qui arriva dans cette occasion. Vers trois heures du soir, un troupeau de dix a douze mille tetes barra le rail-road. La machine, apres avoir modere sa vitesse, essaya d’engager son eperon dans le flanc de l’immense colonne, mais elle dut s’arreter devant l’impenetrable masse.

On voyait ces ruminants — ces buffalos, comme les appellent improprement les Americains — marcher ainsi de leur pas tranquille, poussant parfois des beuglements formidables. Ils avaient une taille superieure a celle des taureaux d’Europe, les jambes et la queue courtes, le garrot saillant qui formait une bosse musculaire, les cornes ecartees a la base, la tete, le cou et les epaules recouverts d’une criniere a longs poils. Il ne fallait pas songer a arreter cette migration. Quand les bisons ont adopte une direction, rien ne pourrait ni enrayer ni modifier leur marche. C’est un torrent de chair vivante qu’aucune digue ne saurait contenir.

Les voyageurs, disperses sur les passerelles, regardaient ce curieux spectacle. Mais celui qui devait etre le plus presse de tous, Phileas Fogg, etait demeure a sa place et attendait philosophiquement qu’il plut aux buffles de lui livrer passage. Passepartout etait furieux du retard que causait cette agglomeration d’animaux. Il eut voulu decharger contre eux son arsenal de revolvers.

“Quel pays!” s’ecria-t-il. “De simples boeufs qui arretent des trains, et qui s’en vont la, processionnellement, sans plus se hater que s’ils ne genaient pas la circulation! Pardieu! je voudrais bien savoir si Mr. Fogg avait prevu ce contretemps dans son programme! Et ce mecanicien qui n’ose pas lancer sa machine a travers ce betail encombrant!”

Le mecanicien n’avait point tente de renverser l’obstacle, et il avait prudemment agi. Il eut ecrase sans doute les premiers buffles attaques par l’eperon de la locomotive; mais, si puissante qu’elle fut, la machine eut ete arretee bientot, un deraillement se serait inevitablement produit, et le train fut reste en detresse.

Le mieux etait donc d’attendre patiemment, quitte ensuite a regagner le temps perdu par une acceleration de la marche du train. Le defile des bisons dura trois grandes heures, et la voie ne redevint libre qu’a la nuit tombante. A ce moment, les derniers rangs du troupeau traversaient les rails, tandis que les premiers disparaissaient au-dessous de l’horizon du sud.

Il etait donc huit heures, quand le train franchit les defiles des Humboldt-Ranges, et neuf heures et demie, lorsqu’il penetra sur le territoire de l’Utah, la region du grand lac Sale, le curieux pays des Mormons.

XXVII

DANS LEQUEL PASSEPARTOUT SUIT, AVEC UNE VITESSE DE VINGT MILLES A L’HEURE, UN COURS D’HISTOIRE MORMONE

Pendant la nuit du 5 au 6 decembre, le train courut au sud-est sur un espace de cinquante milles environ; puis il remonta d’autant vers le nord-est, en s’approchant du grand lac Sale.

Passepartout, vers neuf heures du matin, vint prendre l’air sur les passerelles. Le temps etait froid, le ciel gris, mais il ne neigeait plus. Le disque du soleil, elargi par les brumes, apparaissait comme une enorme piece d’or, et Passepartout s’occupait a en calculer la valeur en livres sterling, quand il fut distrait de cet utile travail par l’apparition d’un personnage assez etrange.

Ce personnage, qui avait pris le train a la station d’Elko, etait un homme de haute taille, tres brun, moustaches noires, bas noirs, chapeau de soie noir, gilet noir, pantalon noir, cravate blanche, gants de peau de chien. On eut dit un reverend. Il allait d’une extremite du train a l’autre, et, sur la portiere de chaque wagon, il collait avec des pains a cacheter une notice ecrite a la main.

Passepartout s’approcha et lut sur une de ces notices que l’honorable “elder” William Hitch, missionnaire mormon, profitant de sa presence sur le train ny 48, ferait, de onze heures a midi, dans le car ny 117, une conference sur le mormonisme –, invitant a l’entendre tous les gentlemen soucieux de s’instruire touchant les mysteres de la religion des “Saints des derniers jours”.

“Certes, j’irai”, se dit Passepartout, qui ne connaissait guere du mormonisme que ses usages polygames, base de la societe mormone.

La nouvelle se repandit rapidement dans le train, qui emportait une centaine de voyageurs. Sur ce nombre, trente au plus, alleches par l’appat de la conference, occupaient a onze heures les banquettes du car ny 117. Passepartout figurait au premier rang des fideles. Ni son maitre ni Fix n’avaient cru devoir se deranger.

A l’heure dite, l’elder William Hitch se leva, et d’une voix assez irritee, comme s’il eut ete contredit d’avance, il s’ecria:

“Je vous dis, moi, que Joe Smyth est un martyr, que son frere Hvram est un martyr, et que les persecutions du gouvernement de l’Union contre les prophetes vont faire egalement un martyr de Brigham Young! Qui oserait soutenir le contraire?”

Personne ne se hasarda a contredire le missionnaire, dont l’exaltation contrastait avec sa physionomie naturellement calme. Mais, sans doute, sa colere s’expliquait par ce fait que le mormonisme etait actuellement soumis a de dures epreuves. Et, en effet, le gouvernement des Etats-Unis venait, non sans peine, de reduire ces fanatiques independants. Il s’etait rendu maitre de l’Utah, et l’avait soumis aux lois de l’Union, apres avoir emprisonne Brigham Young, accuse de rebellion et de polygamie. Depuis cette epoque, les disciples du prophete redoublaient leurs efforts, et, en attendant les actes, ils resistaient par la parole aux pretentions du Congres. On le voit, l’elder William Hitch faisait du proselytisme jusqu’en chemin de fer.

Et alors il raconta, en passionnant son recit par les eclats de sa voix et la violence de ses gestes, l’histoire du mormonisme, depuis les temps bibliques: “comment, dans Israel, un prophete mormon de la tribu de Joseph publia les annales de la religion nouvelle, et les legua a son fils Morom ; comment, bien des siecles plus tard, une traduction de ce precieux livre, ecrit en caracteres egyptiens, fut faite par Joseph Smyth junior, fermier de l’Etat de Vermont, qui se revela comme prophete mystique en 1825 ; comment, enfin, un messager celeste lui apparut dans une foret lumineuse et lui remit les annales du Seigneur.”

En ce moment, quelques auditeurs, peu interesses par le recit retrospectif du missionnaire, quitterent le wagon; mais William Hitch, continuant, raconta “comment Smyth junior, reunissant son pere, ses deux freres et quelques disciples, fonda la religion des Saints des derniers jours –, religion qui, adoptee non seulement en Amerique, mais en Angleterre, en Scandinavie, en Allemagne, compte parmi ses fideles des artisans et aussi nombre de gens exercant des professions liberales ; comment une colonie fut fondee dans l’Ohio; comment un temple fut eleve au prix de deux cent mille dollars et une ville batie a Kirkland ; comment Smyth devint un audacieux banquier et recut d’un simple montreur de momies un papyrus contenant un recit ecrit de la main d’Abraham et autres celebres Egyptiens.”

Cette narration devenant un peu longue, les rangs des auditeurs s’eclaircirent encore, et le public ne se composa plus que d’une vingtaine de personnes.

Mais l’elder, sans s’inquieter de cette desertion, raconta avec detail “comme quoi Joe Smyth fit banqueroute en 1837 ; comme quoi ses actionnaires ruines l’enduisirent de goudron et le roulerent dans la plume; comme quoi on le retrouva, plus honorable et plus honore que jamais, quelques annees apres, a Independance, dans le Missouri, et chef d’une communaute florissante, qui ne comptait pas moins de trois mille disciples, et qu’alors, poursuivi par la haine des gentils, il dut fuir dans le Far West americain.”

Dix auditeurs etaient encore la, et parmi eux l’honnete Passepartout, qui ecoutait de toutes ses oreilles. Ce fut ainsi qu’il apprit “comment, apres de longues persecutions, Smyth reparut dans l’Illinois et fonda en 1839, sur les bords du Mississippi, Nauvoo-la-Belle, dont la population s’eleva jusqu’a vingt-cinq mille ames ; comment Smyth en devint le maire, le juge supreme et le general en chef; comment, en 1843, il posa sa candidature a la presidence des Etats-Unis, et comment enfin, attire dans un guet-apens, a Carthage, il fut jete en prison et assassine par une bande d’hommes masques.”

En ce moment, Passepartout etait absolument seul dans le wagon, et l’elder, le regardant en face, le fascinant par ses paroles, lui rappela que, deux ans apres l’assassinat de Smyth, son successeur, le prophete inspire, Brigham Young, abandonnant Nauvoo, vint s’etablir aux bords du lac Sale, et que la, sur cet admirable territoire, au milieu de cette contree fertile, sur le chemin des emigrants qui traversaient l’Utah pour se rendre en Californie, la nouvelle colonie, grace aux principes polygames du mormonisme, prit une extension enorme.

“Et voila,” ajouta William Hitch, “voila pourquoi la jalousie du Congres s’est exercee contre nous! pourquoi les soldats de l’Union ont foule le sol de l’Utah! pourquoi notre chef, le prophete Brigham Young, a ete emprisonne au mepris de toute justice! Cederons-nous a la force? Jamais! Chasses du Vermont, chasses de l’Illinois, chasses de l’Ohio, chasses du Missouri, chasses de l’Utah, nous retrouverons encore quelque territoire independant ou nous planterons notre tente… Et vous, mon fidele, ajouta l’elder en fixant sur son unique auditeur des regards courrouces, planterez-vous la votre a l’ombre de notre drapeau?”

“Non”, repondit bravement Passepartout, qui s’enfuit a son tour, laissant l’energumene precher dans le desert.

Mais pendant cette conference, le train avait marche rapidement, et, vers midi et demi, il touchait a sa pointe nord-ouest le grand lac Sale. De la, on pouvait embrasser, sur un vaste perimetre, l’aspect de cette mer interieure, qui porte aussi le nom de mer Morte et dans laquelle se jette un Jourdain d’Amerique. Lac admirable, encadre de belles roches sauvages, a larges assises, encroutees de sel blanc, superbe nappe d’eau qui couvrait autrefois un espace plus considerable; mais avec le temps, ses bords, montant peu a peu, ont reduit sa superficie en accroissant sa profondeur.

Le lac Sale, long de soixante-dix milles environ, large de trente-cinq, est situe a trois mille huit cents pieds au-dessus du niveau de la mer. Bien different du lac Asphaltite, dont la depression accuse douze cents pieds au-dessous, sa salure est considerable, et ses eaux tiennent en dissolution le quart de leur poids de matiere solide. Leur pesanteur specifique est de 1 170, celle de l’eau distillee etant 1 000. Aussi les poissons n’y peuvent vivre. Ceux qu’y jettent le Jourdain, le Weber et autres creeks, y perissent bientot ; mais il n’est pas vrai que la densite de ses eaux soit telle qu’un homme n’y puisse plonger.

Autour du lac, la campagne etait admirablement cultivee, car les Mormons s’entendent aux travaux de la terre : des ranchos et des corrals pour les animaux domestiques, des champs de ble, de mais, de sorgho, des prairies luxuriantes, partout des haies de rosiers sauvages, des bouquets d’acacias et d’euphorbes, tel eut ete l’aspect de cette contree, six mois plus tard ; mais en ce moment le sol disparaissait sous une mince couche de neige, qui le poudrait legerement.

A deux heures, les voyageurs descendaient a la station d’Ogden. Le train ne devant repartir qu’a six heures, Mr. Fogg, Mrs. Aouda et leurs deux compagnons avaient donc le temps de se rendre a la Cite des Saints par le petit embranchement qui se detache de la station d’Ogden. Deux heures suffisaient a visiter cette ville absolument americaine et, comme telle, batie sur le patron de toutes les villes de l’Union, vastes echiquiers a longues lignes froides, avec la “tristesse lugubre des angles droits”, suivant l’expression de Victor Hugo. Le fondateur de la Cite des Saints ne pouvait echapper a ce besoin de symetrie qui distingue les Anglo-Saxons. Dans ce singulier pays, ou les hommes ne sont certainement pas a la hauteur des institutions, tout se fait “carrement”, les villes, les maisons et les sottises.

A trois heures, les voyageurs se promenaient donc par les rues de la cite, batie entre la rive du Jourdain et les premieres ondulations des monts Wahsatch. Ils y remarquerent peu ou point d’eglises, mais, comme monuments, la maison du prophete, la Court-house et l’arsenal; puis, des maisons de brique bleuatre avec verandas et galeries, entourees de jardins, bordees d’acacias, de palmiers et de caroubiers. Un mur d’argile et de cailloux, construit en 1853, ceignait la ville. Dans la principale rue, ou se tient le marche, s’elevaient quelques hotels ornes de pavillons, et entre autres Lake-Salt-house.

Mr. Fogg et ses compagnons ne trouverent pas la cite fort peuplee. Les rues etaient presque desertes, — sauf toutefois la partie du Temple, qu’ils n’atteignirent qu’apres avoir traverse plusieurs quartiers entoures de palissades. Les femmes etaient assez nombreuses, ce qui s’explique par la composition singuliere des menages mormons. Il ne faut pas croire, cependant, que tous les Mormons soient polygames. On est libre, mais il est bon de remarquer que ce sont les citoyennes de l’Utah qui tiennent surtout a etre epousees, car, suivant la religion du pays, le ciel mormon n’admet point a la possession de ses beatitudes les celibataires du sexe feminin. Ces pauvres creatures ne paraissaient ni aisees ni heureuses. Quelques-unes, les plus riches sans doute, portaient une jaquette de soie noire ouverte a la taille, sous une capuche ou un chale fort modeste. Les autres n’etaient vetues que d’indienne.

Passepartout, lui, en sa qualite de garcon convaincu, ne regardait pas sans un certain effroi ces Mormones chargees de faire a plusieurs le bonheur d’un seul Mormon. Dans son bon sens, c’etait le mari qu’il plaignait surtout. Cela lui paraissait terrible d’avoir a guider tant de dames a la fois au travers des vicissitudes de la vie, a les conduire ainsi en troupe jusqu’au paradis mormon, avec cette perspective de les y retrouver pour l’eternite en compagnie du glorieux Smyth, qui devait faire l’ornement de ce lieu de delices. Decidement, il ne se sentait pas la vocation, et il trouvait — peut-etre s’abusait-il en ceci — que les citoyennes de Great-Lake-City jetaient sur sa personne des regards un peu inquietants.

Tres heureusement, son sejour dans la Cite des Saints ne devait pas se prolonger. A quatre heures moins quelques minutes, les voyageurs se retrouvaient a la gare et reprenaient leur place dans leurs wagons.

Le coup de sifflet se fit entendre; mais au moment ou les roues motrices de la locomotive, patinant sur les rails, commencaient a imprimer au train quelque vitesse, ces cris: “Arretez! arretez!” retentirent.

On n’arrete pas un train en marche. Le gentleman qui proferait ces cris etait evidemment un Mormon attarde. Il courait a perdre haleine. Heureusement pour lui, la gare n’avait ni portes ni barrieres. Il s’elanca donc sur la voie, sauta sur le marchepied de la derniere voiture, et tomba essouffle sur une des banquettes du wagon.

Passepartout, qui avait suivi avec emotion les incidents de cette gymnastique, vint contempler ce retardataire, auquel il s’interessa vivement, quand il apprit que ce citoyen de l’Utah n’avait ainsi pris la fuite qu’a la suite d’une scene de menage.

Lorsque le Mormon eut repris haleine, Passepartout se hasarda a lui demander poliment combien il avait de femmes, a lui tout seul, — et a la facon dont il venait de decamper, il lui en supposait une vingtaine au moins.

“Une, monsieur!” repondit le Mormon en levant les bras au ciel, “une, et c’etait assez!”

XXVIII

DANS LEQUEL PASSEPARTOUT NE PUT PARVENIR A FAIRE ENTENDRE LE LANGAGE DE LA RAISON

Le train, en quittant Great-Salt-Lake et la station d’Ogden, s’eleva pendant une heure vers le nord, jusqu’a Weber-river, ayant franchi neuf cents milles environ depuis San Francisco. A partir de ce point, il reprit la direction de l’est a travers le massif accidente des monts Wahsatch. C’est dans cette partie du territoire, comprise entre ces montagnes et les montagnes Rocheuses proprement dites, que les ingenieurs americains ont ete aux prises avec les plus serieuses difficultes. Aussi, dans ce parcours, la subvention du gouvernement de l’Union s’est-elle elevee a quarante-huit mille dollars par mille, tandis qu’elle n’etait que de seize mille dollars en plaine; mais les ingenieurs, ainsi qu’il a ete dit, n’ont pas violente la nature, ils ont ruse avec elle, tournant les difficultes, et pour atteindre le grand bassin, un seul tunnel, long de quatorze mille pieds, a ete perce dans tout le parcours du rail-road.

C’etait au lac Sale meme que le trace avait atteint jusqu’alors sa plus haute cote d’altitude. Depuis ce point, son profil decrivait une courbe tres allongee, s’abaissant vers la vallee du Bitter-creek, pour remonter jusqu’au point de partage des eaux entre l’Atlantique et le Pacifique. Les rios etaient nombreux dans cette montagneuse region. Il fallut franchir sur des ponceaux le Muddy, le Green et autres. Passepartout etait devenu plus impatient a mesure qu’il s’approchait du but. Mais Fix, a son tour, aurait voulu etre deja sorti de cette difficile contree. Il craignait les retards, il redoutait les accidents, et etait plus presse que Phileas Fogg lui-meme de mettre le pied sur la terre anglaise!

A dix heures du soir, le train s’arretait a la station de Fort-Bridger, qu’il quitta presque aussitot, et, vingt milles plus loin, il entrait dans l’Etat de Wyoming, — l’ancien Dakota –, en suivant toute la vallee du Bitter-creek, d’ou s’ecoulent une partie des eaux qui forment le systeme hydrographique du Colorado.

Le lendemain, 7 decembre, il y eut un quart d’heure d’arret a la station de Green-river. La neige avait tombe pendant la nuit assez abondamment, mais, melee a de la pluie, a demi fondue, elle ne pouvait gener la marche du train. Toutefois, ce mauvais temps ne laissa pas d’inquieter Passepartout, car l’accumulation des neiges, en embourbant les roues des wagons, eut certainement compromis le voyage.

“Aussi, quelle idee,” se disait-il, “mon maitre a-t-il eue de voyager pendant l’hiver! Ne pouvait-il attendre la belle saison pour augmenter ses chances?”

Mais, en ce moment, ou l’honnete garcon ne se preoccupait que de l’etat du ciel et de l’abaissement de la temperature, Mrs. Aouda eprouvait des craintes plus vives, qui provenaient d’une tout autre cause.

En effet, quelques voyageurs etaient descendus de leur wagon, et se promenaient sur le quai de la gare de Green-river, en attendant le depart du train. Or, a travers la vitre, la jeune femme reconnut parmi eux le colonel Stamp W. Proctor, cet Americain qui s’etait si grossierement comporte a l’egard de Phileas Fogg pendant le meeting de San Francisco. Mrs. Aouda, ne voulant pas etre vue, se rejeta en arriere.

Cette circonstance impressionna vivement la jeune femme. Elle s’etait attachee a l’homme qui, si froidement que ce fut, lui donnait chaque jour les marques du plus absolu devouement. Elle ne comprenait pas, sans doute, toute la profondeur du sentiment que lui inspirait son sauveur, et a ce sentiment elle ne donnait encore que le nom de reconnaissance, mais, a son insu, il y avait plus que cela. Aussi son coeur se serra-t-il, quand elle reconnut le grossier personnage auquel Mr. Fogg voulait tot ou tard demander raison de sa conduite. Evidemment, c’etait le hasard seul qui avait amene dans ce train le colonel Proctor, mais enfin il y etait, et il fallait empecher a tout prix que Phileas Fogg apercut son adversaire.

Mrs. Aouda, lorsque le train se fut remis en route, profita d’un moment ou sommeillait Mr. Fogg pour mettre Fix et Passepartout au courant de la situation.

“Ce Proctor est dans le train!” s’ecria Fix. “Eh bien, rassurez-vous, madame, avant d’avoir affaire au sieur… a Mr. Fogg, il aura affaire a moi ! Il me semble que, dans tout ceci, c’est encore moi qui ai recu les plus graves insultes!”

“Et, de plus,” ajouta Passepartout, “je me charge de lui, tout colonel qu’il est.”

“Monsieur Fix,” reprit Mrs. Aouda, “Mr. Fogg ne laissera a personne le soin de le venger. Il est homme, il l’a dit, a revenir en Amerique pour retrouver cet insulteur. Si donc il apercoit le colonel Proctor, nous ne pourrons empecher une rencontre, qui peut amener de deplorables resultats. Il faut donc qu’il ne le voie pas.”

“Vous avez raison, madame,” repondit Fix, “une rencontre pourrait tout perdre. Vainqueur ou vaincu, Mr. Fogg serait retarde, et…”

“Et,” ajouta Passepartout, “cela ferait le jeu des gentlemen du Reform-Club. Dans quatre jours nous serons a New York! Eh bien, si pendant quatre jours mon maitre ne quitte pas son wagon, on peut esperer que le hasard ne le mettra pas face a face avec ce maudit Americain, que Dieu confonde! Or, nous saurons bien l’empecher…”

La conversation fut suspendue. Mr. Fogg s’etait reveille, et regardait la campagne a travers la vitre tachetee de neige. Mais, plus tard, et sans etre entendu de son maitre ni de Mrs. Aouda, Passepartout dit a l’inspecteur de police:

“Est-ce que vraiment vous vous battriez pour lui?”

“Je ferai tout pour le ramener vivant en Europe!” repondit simplement Fix, d’un ton qui marquait une implacable volonte.

Passepartout sentit comme un frisson lui courir par le corps, mais ses convictions a l’endroit de son maitre ne faiblirent pas.

Et maintenant, y avait-il un moyen quelconque de retenir Mr. Fogg dans ce compartiment pour prevenir toute rencontre entre le colonel et lui? Cela ne pouvait etre difficile, le gentleman etant d’un naturel peu remuant et peu curieux. En tout cas, l’inspecteur de police crut avoir trouve ce moyen, car, quelques instants plus tard, il disait a Phileas Fogg:

“Ce sont de longues et lentes heures, monsieur, que celles que l’on passe ainsi en chemin de fer.”

“En effet,” repondit le gentleman, “mais elles passent.”

“A bord des paquebots,” reprit l’inspecteur, “vous aviez l’habitude de faire votre whist?”

“Oui,” repondit Phileas Fogg, “mais ici ce serait difficile. Je n’ai ni cartes ni partenaires.”

“Oh! les cartes, nous trouverons bien a les acheter. On vend de tout dans les wagons americains. Quant aux partenaires, si, par hasard, madame…”

“Certainement, monsieur,” repondit vivement la jeune femme, “je connais le whist. Cela fait partie de l’education anglaise.”

“Et moi,” reprit Fix, “j’ai quelques pretentions a bien jouer ce jeu. Or, a nous trois et un mort…”

“Comme il vous plaira, monsieur,” repondit Phileas Fogg, enchante de reprendre son jeu favori –, meme en chemin de fer.

Passepartout fut depeche a la recherche du steward, et il revint bientot avec deux jeux complets, des fiches, des jetons et une tablette recouverte de drap. Rien ne manquait. Le jeu commenca.

Mrs. Aouda savait tres suffisamment le whist, et elle recut meme quelques compliments du severe Phileas Fogg. Quant a l’inspecteur, il etait tout simplement de premiere force, et digne de tenir tete au gentleman.

“Maintenant,” se dit Passepartout a lui-meme, “nous le tenons. Il ne bougera plus!”

A onze heures du matin, le train avait atteint le point de partage des eaux des deux oceans. C’etait a Passe-Bridger, a une hauteur de sept mille cinq cent vingt-quatre pieds anglais au-dessus du niveau de la mer, un des plus hauts points touches par le profil du trace dans ce passage a travers les montagnes Rocheuses. Apres deux cents milles environ, les voyageurs se trouveraient enfin sur ces longues plaines qui s’etendent jusqu’a l’Atlantique, et que la nature rendait si propices a l’etablissement d’une voie ferree. Sur le versant du bassin atlantique se developpaient deja les premiers rios, affluents ou sous-affluents de North-Platte-river. Tout l’horizon du nord et de l’est etait couvert par cette immense courtine semi-circulaire, qui forme la portion septentrionale des Rocky-Mountains, dominee par le pic de Laramie. Entre cette courbure et la ligne de fer s’etendaient de vastes plaines, largement arrosees. Sur la droite du rail-road s’etageaient les premieres rampes du massif montagneux qui s’arrondit au sud jusqu’aux sources de la riviere de l’Arkansas, l’un des grands tributaires du Missouri.

A midi et demi, les voyageurs entrevoyaient un instant le fort Halleck, qui commande cette contree. Encore quelques heures, et la traversee des montagnes Rocheuses serait accomplie. On pouvait donc esperer qu’aucun accident ne signalerait le passage du train a travers cette difficile region. La neige avait cesse de tomber. Le temps se mettait au froid sec. De grands oiseaux, effrayes par la locomotive, s’enfuyaient au loin. Aucun fauve, ours ou loup, ne se montrait sur la plaine. C’etait le desert dans son immense nudite.

Apres un dejeuner assez confortable, servi dans le wagon meme, Mr. Fogg et ses partenaires venaient de reprendre leur interminable whist, quand de violents coups de sifflet se firent entendre. Le train s’arreta.

Passepartout mit la tete a la portiere et ne vit rien qui motivat cet arret. Aucune station n’etait en vue.

Mrs. Aouda et Fix purent craindre un instant que Mr. Fogg ne songeat a descendre sur la voie. Mais le gentleman se contenta de dire a son domestique:

“Voyez donc ce que c’est.”

Passepartout s’elanca hors du wagon. Une quarantaine de voyageurs avaient deja quitte leurs places, et parmi eux le colonel Stamp W. Proctor.

Le train etait arrete devant un signal tourne au rouge qui fermait la voie. Le mecanicien et le conducteur, etant descendus, discutaient assez vivement avec un garde-voie, que le chef de gare de Medicine-Bow, la station prochaine, avait envoye au-devant du train. Des voyageurs s’etaient approches et prenaient part a la discussion, — entre autres le susdit colonel Proctor, avec son verbe haut et ses gestes imperieux.

Passepartout, ayant rejoint le groupe, entendit le garde-voie qui disait:

“Non! il n’y a pas moyen de passer! Le pont de Medicine-Bow est ebranle et ne supporterait pas le poids du train.”

Ce pont, dont il etait question, etait un pont suspendu, jete sur un rapide, a un mille de l’endroit ou le convoi s’etait arrete. Au dire du garde-voie, il menacait ruine, plusieurs des fils etaient rompus, et il etait impossible d’en risquer le passage. Le garde-voie n’exagerait donc en aucune facon en affirmant qu’on ne pouvait passer. Et d’ailleurs, avec les habitudes d’insouciance des Americains, on peut dire que, quand ils se mettent a etre prudents, il y aurait folie a ne pas l’etre.

Passepartout, n’osant aller prevenir son maitre, ecoutait, les dents serrees, immobile comme une statue.

Ah ca! s’ecria le colonel Proctor, nous n’allons pas, j’imagine, rester ici a prendre racine dans la neige!”

“Colonel,” repondit le conducteur, on a telegraphie a la station d’Omaha pour demander un train, mais il n’est pas probable qu’il arrive a Medicine-Bow avant six heures.”

“Six heures!” s’ecria Passepartout.

“Sans doute,” repondit le conducteur. “D’ailleurs, ce temps nous sera necessaire pour gagner a pied la station.”

“A pied!” s’ecrierent tous les voyageurs.

“Mais a quelle distance est donc cette station?” demanda l’un d’eux au conducteur.

“A douze milles, de l’autre cote de la riviere.”

“Douze milles dans la neige!” s’ecria Stamp W. Proctor.

Le colonel lanca une bordee de jurons, s’en prenant a la compagnie, s’en prenant au conducteur, et Passepartout, furieux, n’etait pas loin de faire chorus avec lui. Il y avait la un obstacle materiel contre lequel echoueraient, cette fois, toutes les bank-notes de son maitre.

Au surplus, le desappointement etait general parmi les voyageurs, qui, sans compter le retard, se voyaient obliges a faire une quinzaine de milles a travers la plaine couverte de neige. Aussi etait-ce un brouhaha, des exclamations, des vociferations, qui auraient certainement attire l’attention de Phileas Fogg, si ce gentleman n’eut ete absorbe par son jeu.

Cependant Passepartout se trouvait dans la necessite de le prevenir, et, la tete basse, il se dirigeait vers le wagon, quand le mecanicien du train — un vrai Yankee, nomme Forster –, elevant la voix, dit:

“Messieurs, il y aurait peut-etre moyen de passer.”

“Sur le pont” repondit un voyageur.

“Sur le pont.”

“Avec notre train?” demanda le colonel.

“Avec notre train.”

Passepartout s’etait arrete, et devorait les paroles du mecanicien.

“Mais le pont menace ruine!” reprit le conducteur.

“N’importe,” repondit Forster. Je crois qu’en lancant le train avec son maximum de vitesse, on aurait quelques chances de passer.”

“Diable!” fit Passepartout.

Mais un certain nombre de voyageurs avaient ete immediatement seduits par la proposition. Elle plaisait particulierement au colonel Proctor. Ce cerveau brule trouvait la chose tres faisable. Il rappela meme que des ingenieurs avaient eu l’idee de passer des rivieres “sans pont” avec des trains rigides lances a toute vitesse, etc. Et, en fin de compte, tous les interesses dans la question se rangerent a l’avis du mecanicien.

“Nous avons cinquante chances pour passer,” disait l’un.

“Soixante,” disait l’autre.

“Quatre-vingts!…quatre-vingt-dix sur cent!”

Passepartout etait ahuri, quoiqu’il fut pret a tout tenter pour operer le passage du Medicine-creek, mais la tentative lui semblait un peu trop “americaine”.

“D’ailleurs,” pensa-t-il, “il y a une chose bien plus simple a faire, et ces gens-la n’y songent meme pas!…”

“Monsieur,” dit-il a un des voyageurs, “le moyen propose par le mecanicien me parait un peu hasarde, mais…”

“Quatre-vingts chances! repondit le voyageur, qui lui tourna le dos.

“Je sais bien,” repondit Passepartout en s’adressant a un autre gentleman, “mais une simple reflexion…”

“Pas de reflexion, c’est inutile!” repondit l’Americain interpelle en haussant les epaules, puisque le mecanicien assure qu’on passera!”

“Sans doute,” reprit Passepartout, “on passera, mais il serait peut-etre plus prudent…”

“Quoi! prudent! s’ecria le colonel Proctor, que ce mot, entendu par hasard, fit bondir. A grande vitesse, on vous dit! Comprenez-vous? A grande vitesse!”

“Je sais… je comprends…” repetait Passepartout, auquel personne ne laissait achever sa phrase, “mais il serait, sinon plus prudent, puisque le mot vous choque, du moins plus naturel…”

“Qui? que? quoi? Qu’a-t-il donc celui-la avec son naturel?..” s’ecria-t-on de toutes parts.

Le pauvre garcon ne savait plus de qui se faire entendre.

“Est-ce que vous avez peur?” lui demanda le colonel Proctor.

“Moi, peur!” s’ecria Passepartout. “Eh bien, soit! Je montrerai a ces gens-la qu’un Francais peut etre aussi americain qu’eux!”

“En voiture! en voiture!” criait le conducteur.

“Oui! en voiture,” repetait Passepartout, “en voiture! Et tout de suite! Mais on ne m’empechera pas de penser qu’il eut ete plus naturel de nous faire d’abord passer a pied sur ce pont, nous autres voyageurs, puis le train ensuite!…”

Mais personne n’entendit cette sage reflexion, et personne n’eut voulu en reconnaitre la justesse.

Les voyageurs etaient reintegres dans leur wagon. Passepartout reprit sa place, sans rien dire de ce qui s’etait passe. Les joueurs etaient tout entiers a leur whist.

La locomotive siffla vigoureusement. Le mecanicien, renversant la vapeur, ramena son train en arriere pendant pres d’un mille –, reculant comme un sauteur qui veut prendre son elan.

Puis, a un second coup de sifflet, la marche en avant recommenca: elle s’accelera ; bientot la vitesse devint effroyable ; on n’entendait plus qu’un seul hennissement sortant de la locomotive; les pistons battaient vingt coups a la seconde; les essieux des roues fumaient dans les boites a graisse. On sentait, pour ainsi dire, que le train tout entier, marchant avec une rapidite de cent milles a l’heure, ne pesait plus sur les rails. La vitesse mangeait la pesanteur.

Et l’on passa! Et ce fut comme un eclair. On ne vit rien du pont. Le convoi sauta, on peut le dire, d’une rive a l’autre, et le mecanicien ne parvint a arreter sa machine emportee qu’a cinq milles au-dela de la station.

Mais a peine le train avait-il franchi la riviere, que le pont, definitivement ruine, s’abimait avec fracas dans le rapide de Medicine-Bow.

XXIX

OU IL SERA FAIT LE RECIT D’INCIDENTS DIVERS QUI NE SE RENCONTRENT QUE SUR LES RAIL-ROADS DE L’UNION

Le soir meme, le train poursuivait sa route sans obstacles, depassait le fort Sauders, franchissait la passe de Cheyenne et arrivait a la passe d’Evans. En cet endroit, le rail-road atteignait le plus haut point du parcours, soit huit mille quatre-vingt-onze pieds au-dessus du niveau de l’ocean. Les voyageurs n’avaient plus qu’a descendre jusqu’a l’Atlantique sur ces plaines sans limites, nivelees par la nature.

La se trouvait sur le / grand trunk 0 l’embranchement de Denver-city, la principale ville du Colorado. Ce territoire est riche en mines d’or et d’argent, et plus de cinquante mille habitants y ont deja fixe leur demeure.

A ce moment, treize cent quatre-vingt-deux milles avaient ete faits depuis San Francisco, en trois jours et trois nuits. Quatre nuits et quatre jours, selon toute prevision, devaient suffire pour atteindre New York. Phileas Fogg se maintenait donc dans les delais reglementaires.

Pendant la nuit, on laissa sur la gauche le camp Walbah. Le Lodge-pole-creek courait parallelement a la voie, en suivant la frontiere rectiligne commune aux Etats du Wyoming et du Colorado. A onze heures, on entrait dans le Nebraska, on passait pres du Sedgwick, et l’on touchait a Julesburgh, place sur la branche sud de Platte-river.

C’est a ce point que se fit l’inauguration de l’Union Pacific Road, le 23 octobre 1867, et dont l’ingenieur en chef fut le general J. M. Dodge. La s’arreterent les deux puissantes locomotives, remorquant les neuf wagons des invites, au nombre desquels figurait le vice-president, Mr. Thomas C. Durant ; la retentirent les acclamations; la, les Sioux et les Pawnies donnerent le spectacle d’une petite guerre indienne; la, les feux d’artifice eclaterent; la, enfin, se publia, au moyen d’une imprimerie portative, le premier numero du journal _Railway Pioneer_. Ainsi fut celebree l’inauguration de ce grand chemin de fer, instrument de progres et de civilisation, jete a travers le desert et destine a relier entre elles des villes et des cites qui n’existaient pas encore. Le sifflet de la locomotive, plus puissant que la lyre d’Amphion, allait bientot les faire surgir du sol americain.

A huit heures du matin, le fort Mac-Pherson etait laisse en arriere. Trois cent cinquante-sept milles separent ce point d’Omaha. La voie ferree suivait, sur sa rive gauche, les capricieuses sinuosites de la branche sud de Platte-river. A neuf heures, on arrivait a l’importante ville de North-Platte, batie entre ces deux bras du grand cours d’eau, qui se rejoignent autour d’elle pour ne plus former qu’une seule artere –, affluent considerable dont les eaux se confondent avec celles du Missouri, un peu au-dessus d’Omaha.

Le cent-unieme meridien etait franchi.

Mr. Fogg et ses partenaires avaient repris leur jeu. Aucun d’eux ne se plaignait de la longueur de la route –, pas meme le mort. Fix avait commence par gagner quelques guinees, qu’il etait en train de reperdre, mais il ne se montrait pas moins passionne que Mr. Fogg. Pendant cette matinee, la chance favorisa singulierement ce gentleman. Les atouts et les honneurs pleuvaient dans ses mains. A un certain moment, apres avoir combine un coup audacieux, il se preparait a jouer pique, quand, derriere la banquette, une voix se fit entendre, qui disait:

“Moi, je jouerais carreau…”

Mr. Fogg, Mrs. Aouda, Fix leverent la tete. Le colonel Proctor etait pres d’eux.

Stamp W. Proctor et Phileas Fogg se reconnurent aussitot.

“Ah! c’est vous, monsieur l’Anglais,” s’ecria le colonel, “c’est vous qui voulez jouer pique!”

“Et qui le joue,” repondit froidement Phileas Fogg, en abattant un dix de cette couleur.

“Eh bien, il me plait que ce soit carreau”, repliqua le colonel Proctor d’une voix irritee.

Et il fit un geste pour saisir la carte jouee, en ajoutant:

“Vous n’entendez rien a ce jeu.”

“Peut-etre serai-je plus habile a un autre,” dit Phileas Fogg, qui se leva.

“Il ne tient qu’a vous d’en essayer, fils de John Bull!” repliqua le grossier personnage.

Mrs. Aouda etait devenue pale. Tout son sang lui refluait au coeur. Elle avait saisi le bras de Phileas Fogg, qui la repoussa doucement. Passepartout etait pret a se jeter sur l’Americain, qui regardait son adversaire de l’air le plus insultant. Mais Fix s’etait leve, et, allant au colonel Proctor, il lui dit:

“Vous oubliez que c’est moi a qui vous avez affaire, monsieur, moi que vous avez, non seulement injurie, mais frappe!”

“Monsieur Fix,” dit Mr. Fogg, “je vous demande pardon, mais ceci me regarde seul. En pretendant que j’avais tort de jouer pique, le colonel m’a fait une nouvelle injure, et il m’en rendra raison.”

“Quand vous voudrez, et ou vous voudrez,” repondit l’Americain, et a l’arme qu’il vous plaira!”

Mrs. Aouda essaya vainement de retenir Mr. Fogg. L’inspecteur tenta inutilement de reprendre la querelle a son compte. Passepartout voulait jeter le colonel par la portiere, mais un signe de son maitre l’arreta. Phileas Fogg quitta le wagon, et l’Americain le suivit sur la passerelle.

“Monsieur,” dit Mr. Fogg a son adversaire, “je suis fort presse de retourner en Europe, et un retard quelconque prejudicierait beaucoup a mes interets.”

“Eh bien! qu’est-ce que cela me fait?” repondit le colonel Proctor.

“Monsieur,” reprit tres poliment Mr. Fogg, “apres notre rencontre a San Francisco, j’avais forme le projet de venir vous retrouver en Amerique, des que j’aurais termine les affaires qui m’appellent sur l’ancien continent.”

“Vraiment!”

“Voulez-vous me donner rendez-vous dans six mois?”

“Pourquoi pas dans six ans?”

“Je dis six mois,” repondit Mr. Fogg, “et je serai exact au rendez-vous.”

“Des defaites, tout cela!” s’ecria Stamp W. Proctor. “Tout de suite ou pas.”

“Soit,” repondit Mr. Fogg. “Vous allez a New York?”

“Non.”

“A Chicago?”

“Non.”

“A Omaha?”

“Peu vous importe! Connaissez-vous Plum-Creek?”

“Non,” repondit Mr. Fogg.

“C’est la station prochaine. Le train y sera dans une heure. Il y stationnera dix minutes. En dix minutes, on peut echanger quelques coups de revolver.”

“Soit,” repondit Mr. Fogg. “Je m’arreterai a Plum-Creek.”

“Et je crois meme que vous y resterez!” ajouta l’Americain avec une insolence sans pareille.