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Tour Du Mond 80 Jours by Jules Verne

Part 4 out of 6

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passage au prix convenu, mettait dans la poche du patron John Bunsby
cinq cent cinquante livres (13 750 F). Puis l'honorable gentleman,
Mrs. Aouda et Fix étaient montés à bord du steamer, qui avait
aussitôt fait route pour Nagasaki et Yokohama.

Arrivé le matin même, 14 novembre, à l'heure réglementaire, Phileas
Fogg, laissant Fix aller à ses affaires, s'était rendu à bord du
_Carnatic_, et là il apprenait, à la grande joie de Mrs. Aouda -- et
peut-être à la sienne, mais du moins il n'en laissa rien paraître --
que le Français Passepartout était effectivement arrivé la veille à
Yokohama.

Phileas Fogg, qui devait repartir le soir même pour San Francisco, se
mit immédiatement à la recherche de son domestique. Il s'adressa,
mais en vain, aux agents consulaires français et anglais, et, après
avoir inutilement parcouru les rues de Yokohama, il désespérait de
retrouver Passepartout, quand le hasard, ou peut-être une sorte de
pressentiment, le fit entrer dans la case de l'honorable Batulcar. Il
n'eût certes point reconnu son serviteur sous cet excentrique
accoutrement de héraut ; mais celui-ci, dans sa position renversée,
aperçut son maître à la galerie. Il ne put retenir un mouvement de
son nez. De là rupture de l'équilibre, et ce qui s'ensuivit.

Voilà ce que Passepartout apprit de la bouche même de Mrs. Aouda, qui
lui raconta alors comment s'était faite cette traversée de Hong-Kong à
Yokohama, en compagnie d'un sieur Fix, sur la goélette la _Tankadère_.

Au nom de Fix, Passepartout ne sourcilla pas. Il pensait que le
moment n'était pas venu de dire à son maître ce qui s'était passé
entre l'inspecteur de police et lui. Aussi, dans l'histoire que
Passepartout fit de ses aventures, il s'accusa et s'excusa seulement
d'avoir été surpris par l'ivresse de l'opium dans une tabagie de
Yokohama.

Mr. Fogg écouta froidement ce récit, sans répondre ; puis il ouvrit à
son domestique un crédit suffisant pour que celui-ci pût se procurer à
bord des habits plus convenables. Et, en effet, une heure ne s'était
pas écoulée, que l'honnête garçon, ayant coupé son nez et rogné ses
ailes, n'avait plus rien en lui qui rappelât le sectateur du dieu
Tingou.

Le paquebot faisant la traversée de Yokohama à San Francisco
appartenait à la Compagnie du « Pacific Mail steam », et se nommait le
_General-Grant_. C'était un vaste steamer à roues, jaugeant deux
mille cinq cents tonnes, bien aménagé et doué d'une grande vitesse.
Un énorme balancier s'élevait et s'abaissait successivement au dessus
du pont ; à l'une de ses extrémités s'articulait la tige d'un piston,
et à l'autre celle d'une bielle, qui, transformant le mouvement
rectiligne en mouvement circulaire, s'appliquait directement à l'arbre
des roues. Le _General-Grant_ était gréé en trois-mâts goélette, et
il possédait une grande surface de voilure, qui aidait puissamment la
vapeur. A filer ses douze milles à l'heure, le paquebot ne devait pas
employer plus de vingt et un jours pour traverser le Pacifique.
Phileas Fogg était donc autorisé à croire que, rendu le 2 décembre à
San Francisco, il serait le 11 à New York et le 20 à Londres, --
gagnant ainsi de quelques heures cette date fatale du 21 décembre.

Les passagers étaient assez nombreux à bord du steamer, des Anglais,
beaucoup d'Américains, une véritable émigration de coolies pour
l'Amérique, et un certain nombre d'officiers de l'armée des Indes, qui
utilisaient leur congé en faisant le tour du monde.

Pendant cette traversée il ne se produisit aucun incident nautique.
Le paquebot, soutenu sur ses larges roues, appuyé par sa forte
voilure, roulait peu. L'océan Pacifique justifiait assez son nom.
Mr. Fogg était aussi calme, aussi peu communicatif que d'ordinaire.
Sa jeune compagne se sentait de plus en plus attachée à cet homme par
d'autres liens que ceux de la reconnaissance. Cette silencieuse
nature, si généreuse en somme, l'impressionnait plus qu'elle ne le
croyait, et c'était presque à son insu qu'elle se laissait aller à des
sentiments dont l'énigmatique Fogg ne semblait aucunement subir
l'influence.

En outre, Mrs. Aouda s'intéressait prodigieusement aux projets du
gentleman. Elle s'inquiétait des contrariétés qui pouvaient
compromettre le succès du voyage. Souvent elle causait avec
Passepartout, qui n'était point sans lire entre les lignes dans le
coeur de Mrs. Aouda. Ce brave garçon avait, maintenant, à l'égard de
son maître, la foi du charbonnier ; il ne tarissait pas en éloges sur
l'honnêteté, la générosité, le dévouement de Phileas Fogg ; puis il
rassurait Mrs. Aouda sur l'issue du voyage, répétant que le plus
difficile était fait, que l'on était sorti de ces pays fantastiques de
la Chine et du Japon, que l'on retournait aux contrées civilisées, et
enfin qu'un train de San Francisco à New York et un transatlantique de
New York à Londres suffiraient, sans doute, pour achever cet
impossible tour du monde dans les délais convenus.

Neuf jours après avoir quitté Yokohama, Phileas Fogg avait exactement
parcouru la moitié du globe terrestre.

En effet, le _General-Grant_, le 23 novembre, passait au cent
quatre-vingtième méridien, celui sur lequel se trouvent, dans
l'hémisphère austral, les antipodes de Londres. Sur quatre-vingts
jours mis à sa disposition, Mr. Fogg, il est vrai, en avait employé
cinquante-deux, et il ne lui en restait plus que vingt-huit à
dépenser. Mais il faut remarquer que si le gentleman se trouvait à
moitié route seulement « par la différence des méridiens », il avait
en réalité accompli plus des deux tiers du parcours total. Quels
détours forcés, en effet, de Londres à Aden, d'Aden à Bombay, de
Calcutta à Singapore, de Singapore à Yokohama ! A suivre
circulairement le cinquantième parallèle, qui est celui de Londres, la
distance n'eût été que de douze mille milles environ, tandis que
Phileas Fogg était forcé, par les caprices des moyens de locomotion,
d'en parcourir vingt-six mille dont il avait fait environ dix-sept
mille cinq cents, à cette date du 23 novembre. Mais maintenant la
route était droite, et Fix n'était plus là pour y accumuler les
obstacles !

Il arriva aussi que, ce 23 novembre, Passepartout éprouva une grande
joie. On se rappelle que l'entêté s'était obstiné à garder l'heure de
Londres à sa fameuse montre de famille, tenant pour fausses toutes les
heures des pays qu'il traversait. Or, ce jour-là, bien qu'il ne l'eût
jamais ni avancée ni retardée, sa montre se trouva d'accord avec les
chronomètres du bord.

Si Passepartout triompha, cela se comprend de reste. Il aurait bien
voulu savoir ce que Fix aurait pu dire, s'il eût été présent.

« Ce coquin qui me racontait un tas d'histoires sur les méridiens, sur
le soleil, sur la lune ! répétait Passepartout. Hein ! ces
gens-là ! Si on les écoutait, on ferait de la belle horlogerie !
J'étais bien sûr qu'un jour ou l'autre, le soleil se déciderait à se
régler sur ma montre !... »

Passepartout ignorait ceci : c'est que si le cadran de sa montre eût
été divisé en vingt-quatre heures comme les horloges italiennes, il
n'aurait eu aucun motif de triompher, car les aiguilles de son
instrument, quand il était neuf heures du matin à bord, auraient
indiqué neuf heures du soir, c'est-à-dire la vingt et unième heure
depuis minuit, -- différence précisément égale à celle qui existe
entre Londres et le cent quatre-vingtième méridien.

Mais si Fix avait été capable d'expliquer cet effet purement physique,
Passepartout, sans doute, eût été incapable, sinon de le comprendre,
du moins de l'admettre. Et en tout cas, si, par impossible,
l'inspecteur de police se fût inopinément montré à bord en ce moment,
il est probable que Passepartout, à bon droit rancunier, eût traité
avec lui un sujet tout différent et d'une tout autre manière.

Or, où était Fix en ce moment ?...

Fix était précisément à bord du _General-Grant_.

En effet, en arrivant à Yokohama, l'agent, abandonnant Mr. Fogg qu'il
comptait retrouver dans la journée, s'était immédiatement rendu chez
le consul anglais. Là, il avait enfin trouvé le mandat, qui, courant
après lui depuis Bombay, avait déjà quarante jours de date, -- mandat
qui lui avait été expédié de Hong-Kong par ce même _Carnatic_ à bord
duquel on le croyait. Qu'on juge du désappointement du détective !
Le mandat devenait inutile ! Le sieur Fogg avait quitté les
possessions anglaises ! Un acte d'extradition était maintenant
nécessaire pour l'arrêter !

« Soit ! se dit Fix, après le premier moment de colère, mon mandat
n'est plus bon ici, il le sera en Angleterre. Ce coquin a tout l'air
de revenir dans sa patrie, croyant avoir dépisté la police. Bien. Je
le suivrai jusque-là. Quant à l'argent, Dieu veuille qu'il en reste !
Mais en voyages, en primes, en procès, en amendes, en éléphant, en
frais de toute sorte, mon homme a déjà laissé plus de cinq mille
livres sur sa route. Après tout, la Banque est riche ! »

Son parti pris, il s'embarqua aussitôt sur le _General-Grant_. Il
était à bord, quand Mr. Fogg et Mrs. Aouda y arrivèrent. A son
extrême surprise, il reconnut Passepartout sous son costume de héraut.
Il se cacha aussitôt dans sa cabine, afin d'éviter une explication qui
pouvait tout compromettre, -- et, grâce au nombre des passagers, il
comptait bien n'être point aperçu de son ennemi, lorsque ce jour-là
précisément il se trouva face à face avec lui sur l'avant du navire.

Passepartout sauta à la gorge de Fix, sans autre explication, et, au
grand plaisir de certains Américains qui parièrent immédiatement pour
lui, il administra au malheureux inspecteur une volée superbe, qui
démontra la haute supériorité de la boxe française sur la boxe
anglaise.

Quand Passepartout eut fini, il se trouva calme et comme soulagé. Fix
se releva, en assez mauvais état, et, regardant son adversaire, il lui
dit froidement :

« Est-ce fini ?

-- Oui, pour l'instant.

-- Alors venez me parler.

-- Que je...

-- Dans l'intérêt de votre maître. »

Passepartout, comme subjugué par ce sang-froid, suivit l'inspecteur de
police, et tous deux s'assirent à l'avant du steamer.

« Vous m'avez rossé, dit Fix. Bien. A présent, écoutez-moi.
Jusqu'ici j'ai été l'adversaire de Mr. Fogg, mais maintenant je suis
dans son jeu.

-- Enfin ! s'écria Passepartout, vous le croyez un honnête homme ?

-- Non, répondit froidement Fix, je le crois un coquin... Chut ! ne
bougez pas et laissez-moi dire. Tant que Mr. Fogg a été sur les
possessions anglaises, j'ai eu intérêt à le retenir en attendant un
mandat d'arrestation. J'ai tout fait pour cela. J'ai lancé contre
lui les prêtres de Bombay, je vous ai enivré à Hong-Kong, je vous ai
séparé de votre maître, je lui ai fait manquer le paquebot de
Yokohama... »

Passepartout écoutait, les poings fermés.

« Maintenant, reprit Fix, Mr. Fogg semble retourner en Angleterre ?
Soit, je le suivrai. Mais, désormais, je mettrai à écarter les
obstacles de sa route autant de soin et de zèle que j'en ai mis
jusqu'ici à les accumuler. Vous le voyez, mon jeu est changé, et il
est changé parce que mon intérêt le veut. J'ajoute que votre intérêt
est pareil au mien, car c'est en Angleterre seulement que vous saurez
si vous êtes au service d'un criminel ou d'un honnête homme ! »

Passepartout avait très attentivement écouté Fix, et il fut convaincu
que Fix parlait avec une entière bonne foi.

« Sommes-nous amis ? demanda Fix.

-- Amis, non, répondit Passepartout. Alliés, oui, et sous bénéfice
d'inventaire, car, à la moindre apparence de trahison, je vous tords
le cou.

-- Convenu », dit tranquillement l'inspecteur de police.

Onze jours après, le 3 décembre, le _General-Grant_ entrait dans la
baie de la Porte-d'Or et arrivait à San Francisco.

Mr. Fogg n'avait encore ni gagné ni perdu un seul jour.

XXV
--------------------
OÙ L'ON DONNE UN LÉGER APERÇU DE SAN FRANCISCO,
UN JOUR DE MEETING

Il était sept heures du matin, quand Phileas Fogg, Mrs. Aouda et
Passepartout prirent pied sur le continent américain, -- si toutefois
on peut donner ce nom au quai flottant sur lequel ils débarquèrent.
Ces quais, montant et descendant avec la marée, facilitent le
chargement et le déchargement des navires. Là s'embossent les
clippers de toutes dimensions, les steamers de toutes nationalités, et
ces steam-boats à plusieurs étages, qui font le service du Sacramento
et de ses affluents. Là s'entassent aussi les produits d'un commerce
qui s'étend au Mexique, au Pérou, au Chili, au Brésil, à l'Europe, à
l'Asie, à toutes les îles de l'océan Pacifique.

Passepartout, dans sa joie de toucher enfin la terre américaine, avait
cru devoir opérer son débarquement en exécutant un saut périlleux du
plus beau style. Mais quand il retomba sur le quai dont le plancher
était vermoulu, il faillit passer au travers. Tout décontenancé de la
façon dont il avait « pris pied » sur le nouveau continent, l'honnête
garçon poussa un cri formidable, qui fit envoler une innombrable
troupe de cormorans et de pélicans, hôtes habituels des quais mobiles.

Mr. Fogg, aussitôt débarqué, s'informa de l'heure à laquelle partait
le premier train pour New York. C'était à six heures du soir. Mr.
Fogg avait donc une journée entière à dépenser dans la capitale
californienne. Il fit venir une voiture pour Mrs. Aouda et pour lui.
Passepartout monta sur le siège, et le véhicule, à trois dollars la
course, se dirigea vers International-Hôtel.

De la place élevée qu'il occupait, Passepartout observait avec
curiosité la grande ville américaine : larges rues, maisons basses
bien alignées, églises et temples d'un gothique anglo-saxon, docks
immenses, entrepôts comme des palais, les uns en bois, les autres en
brique ; dans les rues, voitures nombreuses, omnibus, « cars » de
tramways, et sur les trottoirs encombrés, non seulement des Américains
et des Européens, mais aussi des Chinois et des Indiens, -- enfin de
quoi composer une population de plus de deux cent mille habitants.

Passepartout fut assez surpris de ce qu'il voyait. Il en était encore
à la cité légendaire de 1849, à la ville des bandits, des incendiaires
et des assassins, accourus à la conquête des pépites, immense
capharnaüm de tous les déclassés, où l'on jouait la poudre l'or, un
revolver d'une main et un couteau de l'autre. Mais « ce beau temps »
était passé. San Francisco présentait l'aspect d'une grande ville
commerçante. La haute tour de l'hôtel de ville, où veillent les
guetteurs, dominait tout cet ensemble de rues et d'avenues, se coupant
à angles droits, entre lesquels s'épanouissaient des squares
verdoyants, puis une ville chinoise qui semblait avoir été importée du
Céleste Empire dans une boîte à joujoux. Plus de sombreros, plus de
chemises rouges à la mode des coureurs de placers, plus d'Indiens
emplumés, mais des chapeaux de soie et des habits noirs, que portaient
un grand nombre de gentlemen doués d'une activité dévorante.
Certaines rues, entre autres Montgommery-street -- le Régent-street de
Londres, le boulevard des Italiens de Paris, le Broadway de New York
--, étaient bordées de magasins splendides, qui offraient à leur
étalage les produits du monde entier.

Lorsque Passepartout arriva à International-Hôtel, il ne lui semblait
pas qu'il eût quitté l'Angleterre.

Le rez-de-chaussée de l'hôtel était occupé par un immense « bar »,
sorte de buffet ouvert _gratis_ à tout passant. Viande sèche, soupe
aux huîtres, biscuit et chester s'y débitaient sans que le
consommateur eût à délier sa bourse. Il ne payait que sa boisson,
ale, porto ou xérès, si sa fantaisie le portait à se rafraîchir. Cela
parut « très américain » à Passepartout.

Le restaurant de l'hôtel était confortable. Mr. Fogg et Mrs. Aouda
s'installèrent devant une table et furent abondamment servis dans des
plats lilliputiens par des Nègres du plus beau noir.

Après déjeuner, Phileas Fogg, accompagné de Mrs. Aouda, quitta
l'hôtel pour se rendre aux bureaux du consul anglais afin d'y faire
viser son passeport. Sur le trottoir, il trouva son domestique, qui
lui demanda si, avant de prendre le chemin de fer du Pacifique, il ne
serait pas prudent d'acheter quelques douzaines de carabines Enfield
ou de revolvers Colt. Passepartout avait entendu parler de Sioux et
de Pawnies, qui arrêtent les trains comme de simples voleurs
espagnols. Mr. Fogg répondit que c'était là une précaution inutile,
mais il le laissa libre d'agir comme il lui conviendrait. Puis il se
dirigea vers les bureaux de l'agent consulaire.

Phileas Fogg n'avait pas fait deux cents pas que, « par le plus grand
des hasards », il rencontrait Fix. L'inspecteur se montra extrêmement
surpris. Comment ! Mr. Fogg et lui avaient fait ensemble la
traversée du Pacifique, et ils ne s'étaient pas rencontrés à bord !
En tout cas, Fix ne pouvait être qu'honoré de revoir le gentleman
auquel il devait tant, et, ses affaires le rappelant en Europe, il
serait enchanté de poursuivre son voyage en une si agréable compagnie.

Mr. Fogg répondit que l'honneur serait pour lui, et Fix -- qui tenait
à ne point le perdre de vue -- lui demanda la permission de visiter
avec lui cette curieuse ville de San Francisco. Ce qui fut accordé.

Voici donc Mrs. Aouda, Phileas Fogg et Fix flânant par les rues. Ils
se trouvèrent bientôt dans Montgommery-street, où l'affluence du
populaire était énorme. Sur les trottoirs, au milieu de la chaussée,
sur les rails des tramways, malgré le passage incessant des coaches et
des omnibus, au seuil des boutiques, aux fenêtres de toutes les
maisons, et même jusque sur les toits, foule innombrable. Des
hommes-affiches circulaient au milieu des groupes. Des bannières et
des banderoles flottaient au vent. Des cris éclataient de toutes
parts.

« Hurrah pour Kamerfield !

-- Hurrah pour Mandiboy ! »

C'était un meeting. Ce fut du moins la pensée de Fix, et il
communiqua son idée à Mr. Fogg, en ajoutant :

« Nous ferons peut-être bien, monsieur, de ne point nous mêler à cette
cohue. Il n'y a que de mauvais coups à recevoir.

-- En effet, répondit Phileas Fogg, et les coups de poing, pour être
politiques, n'en sont pas moins des coups de poing ! »

Fix crut devoir sourire en entendant cette observation, et, afin de
voir sans être pris dans la bagarre, Mrs. Aouda, Phileas Fogg et lui
prirent place sur le palier supérieur d'un escalier que desservait une
terrasse, située en contre-haut de Montgommery-street. Devant eux, de
l'autre côté de la rue, entre le wharf d'un marchand de charbon et le
magasin d'un négociant en pétrole, se développait un large bureau en
plein vent, vers lequel les divers courants de la foule semblaient
converger.

Et maintenant, pourquoi ce meeting ? A quelle occasion se tenait-il ?
Phileas Fogg l'ignorait absolument. S'agissait-il de la nomination
d'un haut fonctionnaire militaire ou civil, d'un gouverneur d'État ou
d'un membre du Congrès ? Il était permis de le conjecturer, à voir
l'animation extraordinaire qui passionnait la ville.

En ce moment un mouvement considérable se produisit dans la foule.
Toutes les mains étaient en l'air. Quelques-unes, solidement fermées,
semblaient se lever et s'abattre rapidement au milieu des cris, --
manière énergique, sans doute, de formuler un vote. Des remous
agitaient la masse qui refluait. Les bannières oscillaient,
disparaissaient un instant et reparaissaient en loques. Les
ondulations de la houle se propageaient jusqu'à l'escalier, tandis que
toutes les têtes moutonnaient à la surface comme une mer soudainement
remuée par un grain. Le nombre des chapeaux noirs diminuait à vue
d'oeil, et la plupart semblaient avoir perdu de leur hauteur normale.

« C'est évidemment un meeting, dit Fix, et la question qui l'a
provoqué doit être palpitante. Je ne serais point étonné qu'il fût
encore question de l'affaire de l'_Alabama_, bien qu'elle soit
résolue.

-- Peut-être, répondit simplement Mr. Fogg.

-- En tout cas, reprit Fix, deux champions sont en présence l'un de
l'autre, l'honorable Kamerfield et l'honorable Mandiboy. »

Mrs. Aouda, au bras de Phileas Fogg, regardait avec surprise cette
scène tumultueuse, et Fix allait demander à l'un de ses voisins la
raison de cette effervescence populaire, quand un mouvement plus
accusé se prononça. Les hurrahs, agrémentés d'injures, redoublèrent.
La hampe des bannières se transforma en arme offensive. Plus de
mains, des poings partout. Du haut des voitures arrêtées, et des
omnibus enrayés dans leur course, s'échangeaient force horions. Tout
servait de projectiles. Bottes et souliers décrivaient dans l'air des
trajectoires très tendues, et il sembla même que quelques revolvers
mêlaient aux vociférations de la foule leurs détonations nationales.

La cohue se rapprocha de l'escalier et reflua sur les premières
marches. L'un des partis était évidemment repoussé, sans que les
simples spectateurs pussent reconnaître si l'avantage restait à
Mandiboy ou à Kamerfield.

« Je crois prudent de nous retirer, dit Fix, qui ne tenait pas à ce
que « son homme » reçût un mauvais coup ou se fît une mauvaise
affaire. S'il est question de l'Angleterre dans tout ceci et qu'on
nous reconnaisse, nous serons fort compromis dans la bagarre !

-- Un citoyen anglais... », répondit Phileas Fogg.

Mais le gentleman ne put achever sa phrase. Derrière lui, de cette
terrasse qui précédait l'escalier, partirent des hurlements
épouvantables. On criait : « Hurrah ! Hip ! Hip ! pour
Mandiboy ! » C'était une troupe d'électeurs qui arrivait à la
rescousse, prenant en flanc les partisans de Kamerfield.

Mr. Fogg, Mrs. Aouda, Fix se trouvèrent entre deux feux. Il était
trop tard pour s'échapper. Ce torrent d'hommes, armés de cannes
plombées et de casse-tête, était irrésistible. Phileas Fogg et Fix,
en préservant la jeune femme, furent horriblement bousculés. Mr.
Fogg, non moins flegmatique que d'habitude, voulut se défendre avec
ces armes naturelles que la nature a mises au bout des bras de tout
Anglais, mais inutilement. Un énorme gaillard à barbiche rouge, au
teint coloré, large d'épaules, qui paraissait être le chef de la
bande, leva son formidable poing sur Mr. Fogg, et il eût fort
endommagé le gentleman, si Fix, par dévouement, n'eût reçu le coup à
sa place. Une énorme bosse se développa instantanément sous le
chapeau de soie du détective, transformé en simple toque.

« Yankee ! dit Mr. Fogg, en lançant à son adversaire un regard de
profond mépris.

-- Englishman ! répondit l'autre.

-- Nous nous retrouverons !

-- Quand il vous plaira. -- Votre nom ?

-- Phileas Fogg. Le vôtre ?

-- Le colonel Stamp W. Proctor. »

Puis, cela dit, la marée passa. Fix fut renversé et se releva, les
habits déchirés, mais sans meurtrissure sérieuse. Son paletot de
voyage s'était séparé en deux parties inégales, et son pantalon
ressemblait à ces culottes dont certains Indiens -- affaire de mode --
ne se vêtent qu'après en avoir préalablement enlevé le fond. Mais, en
somme, Mrs. Aouda avait été épargnée, et, seul, Fix en était pour son
coup de poing.

« Merci, dit Mr. Fogg à l'inspecteur, dès qu'ils furent hors de la
foule.

-- Il n'y a pas de quoi, répondit Fix, mais venez.

-- Où ?

-- Chez un marchand de confection. »

En effet, cette visite était opportune. Les habits de Phileas Fogg et
de Fix étaient en lambeaux, comme si ces deux gentlemen se fussent
battus pour le compte des honorables Kamerfield et Mandiboy.

Une heure après, ils étaient convenablement vêtus et coiffés. Puis
ils revinrent à International-Hôtel.

Là, Passepartout attendait son maître, armé d'une demi-douzaine de
revolvers-poignards à six coups et à inflammation centrale. Quand il
aperçut Fix en compagnie de Mr. Fogg, son front s'obscurcit. Mais
Mrs. Aouda, ayant fait en quelques mots le récit de ce qui s'était
passé, Passepartout se rasséréna. Évidemment Fix n'était plus un
ennemi, c'était un allié. Il tenait sa parole.

Le dîner terminé, un coach fut amené, qui devait conduire à la gare
les voyageurs et leurs colis. Au moment de monter en voiture, Mr.
Fogg dit à Fix :

« Vous n'avez pas revu ce colonel Proctor ?

-- Non, répondit Fix.

-- Je reviendrai en Amérique pour le retrouver, dit froidement Phileas
Fogg. Il ne serait pas convenable qu'un citoyen anglais se laissât
traiter de cette façon. »

L'inspecteur sourit et ne répondit pas. Mais, on le voit, Mr. Fogg
était de cette race d'Anglais qui, s'ils ne tolèrent pas le duel chez
eux, se battent à l'étranger, quand il s'agit de soutenir leur
honneur.

A six heures moins un quart, les voyageurs atteignaient la gare et
trouvaient le train prêt à partir. Au moment où Mr. Fogg allait
s'embarquer, il avisa un employé et le rejoignant :

« Mon ami, lui dit-il, n'y a-t-il pas eu quelques troubles aujourd'hui
à San Francisco ?

-- C'était un meeting, monsieur, répondit l'employé.

-- Cependant, j'ai cru remarquer une certaine animation dans les rues.

-- Il s'agissait simplement d'un meeting organisé pour une élection.

-- L'élection d'un général en chef, sans doute ? demanda Mr. Fogg.

-- Non, monsieur, d'un juge de paix. »

Sur cette réponse, Phileas Fogg monta dans le wagon, et le train
partit à toute vapeur.

XXVI
--------------------
DANS LEQUEL ON PREND LE TRAIN EXPRESS DU CHEMIN
DE FER DU PACIFIQUE

« Ocean to Ocean » -- ainsi disent les Américains --, et ces trois
mots devraient être la dénomination générale du « grand trunk », qui
traverse les États-Unis d'Amérique dans leur plus grande largeur.
Mais, en réalité, le « Pacific rail-road » se divise en deux parties
distinctes : « Central Pacific » entre San Francisco et Ogden, et «
Union Pacific » entre Ogden et Omaha. Là se raccordent cinq lignes
distinctes, qui mettent Omaha en communication fréquente avec New
York.

New York et San Francisco sont donc présentement réunis par un ruban
de métal non interrompu qui ne mesure pas moins de trois mille sept
cent quatre-vingt-six milles. Entre Omaha et le Pacifique, le chemin
de fer franchit une contrée encore fréquentée par les Indiens et les
fauves, -- vaste étendue de territoire que les Mormons commencèrent à
coloniser vers 1845, après qu'ils eurent été chassés de l'Illinois.

Autrefois, dans les circonstances les plus favorables, on employait
six mois pour aller de New York à San Francisco. Maintenant, on met
sept jours.

C'est en 1862 que, malgré l'opposition des députés du Sud, qui
voulaient une ligne plus méridionale, le tracé du rail-road fut arrêté
entre le quarante et unième et le quarante-deuxième parallèle. Le
président Lincoln, de si regrettée mémoire, fixa lui-même, dans l'État
de Nebraska, à la ville d'Omaha, la tête de ligne du nouveau réseau.
Les travaux furent aussitôt commencés et poursuivis avec cette
activité américaine, qui n'est ni paperassière ni bureaucratique. La
rapidité de la main-d'oeuvre ne devait nuire en aucune façon à la
bonne exécution du chemin. Dans la prairie, on avançait à raison d'un
mille et demi par jour. Une locomotive, roulant sur les rails de la
veille, apportait les rails du lendemain, et courait à leur surface au
fur et à mesure qu'ils étaient posés.

Le Pacific rail-road jette plusieurs embranchements sur son parcours,
dans les États de Iowa, du Kansas, du Colorado et de l'Oregon. En
quittant Omaha, il longe la rive gauche de Platte-river jusqu'à
l'embouchure de la branche du nord, suit la branche du sud, traverse
les terrains de Laramie et les montagnes Wahsatch, contourne le lac
Salé, arrive à Lake Salt City, la capitale des Mormons, s'enfonce dans
la vallée de la Tuilla, longe le désert américain, les monts de Cédar
et Humboldt, Humboldt-river, la Sierra Nevada, et redescend par
Sacramento jusqu'au Pacifique, sans que ce tracé dépasse en pente cent
douze pieds par mille, même dans la traversée des montagnes Rocheuses.

Telle était cette longue artère que les trains parcouraient en sept
jours, et qui allait permettre à l'honorable Phileas Fogg -- il
l'espérait du moins -- de prendre, le 11, à New York, le paquebot de
Liverpool.

Le wagon occupé par Phileas Fogg était une sorte de long omnibus qui
reposait sur deux trains formés de quatre roues chacun, dont la
mobilité permet d'attaquer des courbes de petit rayon. A l'intérieur,
point de compartiments : deux files de sièges, disposés de chaque
côté, perpendiculairement à l'axe, et entre lesquels était réservé un
passage conduisant aux cabinets de toilette et autres, dont chaque
wagon est pourvu. Sur toute la longueur du train, les voitures
communiquaient entre elles par des passerelles, et les voyageurs
pouvaient circuler d'une extrémité à l'autre du convoi, qui mettait à
leur disposition des wagons-salons, des wagons-terrasses, des
wagons-restaurants et des wagons à cafés. Il n'y manquait que des
wagons-théâtres. Mais il y en aura un jour.

Sur les passerelles circulaient incessamment des marchands de livres
et de journaux, débitant leur marchandise, et des vendeurs de
liqueurs, de comestibles, de cigares, qui ne manquaient point de
chalands.

Les voyageurs étaient partis de la station d'Oakland à six heures du
soir. Il faisait déjà nuit, -- une nuit froide, sombre, avec un ciel
couvert dont les nuages menaçaient de se résoudre en neige. Le train
ne marchait pas avec une grande rapidité. En tenant compte des
arrêts, il ne parcourait pas plus de vingt milles à l'heure, vitesse
qui devait, cependant, lui permettre de franchir les États-Unis dans
les temps réglementaires.

On causait peu dans le wagon. D'ailleurs, le sommeil allait bientôt
gagner les voyageurs. Passepartout se trouvait placé auprès de
l'inspecteur de police, mais il ne lui parlait pas. Depuis les
derniers événements, leurs relations s'étaient notablement refroidies.
Plus de sympathie, plus d'intimité. Fix n'avait rien changé à sa
manière d'être, mais Passepartout se tenait, au contraire, sur une
extrême réserve, prêt au moindre soupçon à étrangler son ancien ami.

Une heure après le départ du train, la neige tomba --, neige fine, qui
ne pouvait, fort heureusement, retarder la marche du convoi. On
n'apercevait plus à travers les fenêtres qu'une immense nappe blanche,
sur laquelle, en déroulant ses volutes, la vapeur de la locomotive
paraissait grisâtre.

A huit heures, un « steward » entra dans le wagon et annonça aux
voyageurs que l'heure du coucher était sonnée. Ce wagon était un
« sleeping-car », qui, en quelques minutes, fut transformé en dortoir.
Les dossiers des bancs se replièrent, des couchettes soigneusement
paquetées se déroulèrent par un système ingénieux, des cabines furent
improvisées en quelques instants, et chaque voyageur eut bientôt à sa
disposition un lit confortable, que d'épais rideaux défendaient contre
tout regard indiscret. Les draps étaient blancs, les oreillers
moelleux. Il n'y avait plus qu'à se coucher et à dormir -- ce que
chacun fit, comme s'il se fût trouvé dans la cabine confortable d'un
paquebot --, pendant que le train filait à toute vapeur à travers
l'État de Californie.

Dans cette portion du territoire qui s'étend entre San Francisco et
Sacramento, le sol est peu accidenté. Cette partie du chemin de fer,
sous le nom de « Central Pacific road », prit d'abord Sacramento pour
point de départ, et s'avança vers l'est à la rencontre de celui qui
partait d'Omaha. De San Francisco à la capitale de la Californie, la
ligne courait directement au nord-est, en longeant American-river, qui
se jette dans la baie de San Pablo. Les cent vingt milles compris
entre ces deux importantes cités furent franchis en six heures, et
vers minuit, pendant qu'ils dormaient de leur premier sommeil, les
voyageurs passèrent à Sacramento. Ils ne virent donc rien de cette
ville considérable, siège de la législature de l'État de Californie,
ni ses beaux quais, ni ses rues larges, ni ses hôtels splendides, ni
ses squares, ni ses temples.

En sortant de Sacramento, le train, après avoir dépassé les stations
de Junction, de Roclin, d'Auburn et de Colfax, s'engagea dans le
massif de la Sierra Nevada. Il était sept heures du matin quand fut
traversée la station de Cisco. Une heure après, le dortoir était
redevenu un wagon ordinaire et les voyageurs pouvaient à travers les
vitres entrevoir les points de vue pittoresques de ce montagneux pays.
Le tracé du train obéissait aux caprices de la Sierra, ici accroché
aux flancs de la montagne, là suspendu au-dessus des précipices,
évitant les angles brusques par des courbes audacieuses, s'élançant
dans des gorges étroites que l'on devait croire sans issues. La
locomotive, étincelante comme une châsse, avec son grand fanal qui
jetait de fauves lueurs, sa cloche argentée, son « chasse-vache », qui
s'étendait comme un éperon, mêlait ses sifflements et ses mugissements
à ceux des torrent et des cascades, et tordait sa fumée à la noire
ramure des sapins.

Peu ou point de tunnels, ni de pont sur le parcours. Le rail-road
contournait le flanc des montagnes, ne cherchant pas dans la ligne
droite le plus court chemin d'un point à un autre, et ne violentant
pas la nature.

Vers neuf heures, par la vallée de Carson, le train pénétrait dans
l'État de Nevada, suivant toujours la direction du nord-est. A midi,
il quittait Reno, où les voyageurs eurent vingt minutes pour déjeuner.

Depuis ce point, la voie ferrée, côtoyant Humboldt-river, s'éleva
pendant quelques milles vers le nord, en suivant son cours. Puis elle
s'infléchit vers l'est, et ne devait plus quitter le cours d'eau avant
d'avoir atteint les Humboldt-Ranges, qui lui donnent naissance,
presque à l'extrémité orientale de l'État du Nevada.

Après avoir déjeuné, Mr. Fogg, Mrs. Aouda et leurs compagnons
reprirent leur place dans le wagon. Phileas Fogg, la jeune femme, Fix
et Passepartout, confortablement assis, regardaient le paysage varié
qui passait sous leurs yeux, -- vastes prairies, montagnes se
profilant à l'horizon, « creeks » roulant leurs eaux écumeuses.
Parfois, un grand troupeau de bisons, se massant au loin, apparaissait
comme une digue mobile. Ces innombrables armées de ruminants opposent
souvent un insurmontable obstacle au passage des trains. On a vu des
milliers de ces animaux défiler pendant plusieurs heures, en rangs
pressés, au travers du rail-road. La locomotive est alors forcée de
s'arrêter et d'attendre que la voie soit redevenue libre.

Ce fut même ce qui arriva dans cette occasion. Vers trois heures du
soir, un troupeau de dix à douze mille têtes barra le rail-road. La
machine, après avoir modéré sa vitesse, essaya d'engager son éperon
dans le flanc de l'immense colonne, mais elle dut s'arrêter devant
l'impénétrable masse.

On voyait ces ruminants -- ces buffalos, comme les appellent
improprement les Américains -- marcher ainsi de leur pas tranquille,
poussant parfois des beuglements formidables. Ils avaient une taille
supérieure à celle des taureaux d'Europe, les jambes et la queue
courtes, le garrot saillant qui formait une bosse musculaire, les
cornes écartées à la base, la tête, le cou et les épaulés recouverts
d'une crinière à longs poils. Il ne fallait pas songer à arrêter
cette migration. Quand les bisons ont adopté une direction, rien ne
pourrait ni enrayer ni modifier leur marche. C'est un torrent de
chair vivante qu'aucune digue ne saurait contenir.

Les voyageurs, dispersés sur les passerelles, regardaient ce curieux
spectacle. Mais celui qui devait être le plus pressé de tous, Phileas
Fogg, était demeuré à sa place et attendait philosophiquement qu'il
plût aux buffles de lui livrer passage. Passepartout était furieux du
retard que causait cette agglomération d'animaux. Il eût voulu
décharger contre eux son arsenal de revolvers.

« Quel pays ! s'écria-t-il. De simples boeufs qui arrêtent des
trains, et qui s'en vont là, processionnellement, sans plus se hâter
que s'ils ne gênaient pas la circulation ! Pardieu ! je voudrais
bien savoir si Mr. Fogg avait prévu ce contretemps dans son
programme ! Et ce mécanicien qui n'ose pas lancer sa machine à
travers ce bétail encombrant ! »

Le mécanicien n'avait point tenté de renverser l'obstacle, et il avait
prudemment agi. Il eût écrasé sans doute les premiers buffles
attaqués par l'éperon de la locomotive ; mais, si puissante qu'elle
fût, la machine eût été arrêtée bientôt, un déraillement se serait
inévitablement produit, et le train fût resté en détresse.

Le mieux était donc d'attendre patiemment, quitte ensuite à regagner
le temps perdu par une accélération de la marche du train. Le défilé
des bisons dura trois grandes heures, et la voie ne redevint libre
qu'à la nuit tombante. A ce moment, les derniers rangs du troupeau
traversaient les rails, tandis que les premiers disparaissaient
au-dessous de l'horizon du sud.

Il était donc huit heures, quand le train franchit les défilés des
Humboldt-Ranges, et neuf heures et demie, lorsqu'il pénétra sur le
territoire de l'Utah, la région du grand lac Salé, le curieux pays des
Mormons.

XXVII
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DANS LEQUEL PASSEPARTOUT SUIT, AVEC UNE VITESSE DE
VINGT MILLES A L'HEURE, UN COURS D'HISTOIRE MORMONE

Pendant la nuit du 5 au 6 décembre, le train courut au sud-est sur un
espace de cinquante milles environ ; puis il remonta d'autant vers le
nord-est, en s'approchant du grand lac Salé.

Passepartout, vers neuf heures du matin, vint prendre l'air sur les
passerelles. Le temps était froid, le ciel gris, mais il ne neigeait
plus. Le disque du soleil, élargi par les brumes, apparaissait comme
une énorme pièce d'or, et Passepartout s'occupait à en calculer la
valeur en livres sterling, quand il fut distrait de cet utile travail
par l'apparition d'un personnage assez étrange.

Ce personnage, qui avait pris le train à la station d'Elko, était un
homme de haute taille, très brun, moustaches noires, bas noirs,
chapeau de soie noir, gilet noir, pantalon noir, cravate blanche,
gants de peau de chien. On eût dit un révérend. Il allait d'une
extrémité du train à l'autre, et, sur la portière de chaque wagon, il
collait avec des pains à cacheter une notice écrite à la main.

Passepartout s'approcha et lut sur une de ces notices que l'honorable
« elder » William Hitch, missionnaire mormon, profitant de sa présence
sur le train n° 48, ferait, de onze heures à midi, dans le car n° 117,
une conférence sur le mormonisme --, invitant à l'entendre tous les
gentlemen soucieux de s'instruire touchant les mystères de la religion
des « Saints des derniers jours ».

« Certes, j'irai », se dit Passepartout, qui ne connaissait guère du
mormonisme que ses usages polygames, base de la société mormone.

La nouvelle se répandit rapidement dans le train, qui emportait une
centaine de voyageurs. Sur ce nombre, trente au plus, alléchés par
l'appât de la conférence, occupaient à onze heures les banquettes du
car n° 117. Passepartout figurait au premier rang des fidèles. Ni
son maître ni Fix n'avaient cru devoir se déranger.

A l'heure dite, l'elder William Hitch se leva, et d'une voix assez
irritée, comme s'il eût été contredit d'avance, il s'écria :

« Je vous dis, moi, que Joe Smyth est un martyr, que son frère Hvram
est un martyr, et que les persécutions du gouvernement de l'Union
contre les prophètes vont faire également un martyr de Brigham Young !
Qui oserait soutenir le contraire ? »

Personne ne se hasarda à contredire le missionnaire, dont l'exaltation
contrastait avec sa physionomie naturellement calme. Mais, sans
doute, sa colère s'expliquait par ce fait que le mormonisme était
actuellement soumis à de dures épreuves. Et, en effet, le
gouvernement des États-Unis venait, non sans peine, de réduire ces
fanatiques indépendants. Il s'était rendu maître de l'Utah, et
l'avait soumis aux lois de l'Union, après avoir emprisonné Brigham
Young, accusé de rébellion et de polygamie. Depuis cette époque, les
disciples du prophète redoublaient leurs efforts, et, en attendant les
actes, ils résistaient par la parole aux prétentions du Congrès.

On le voit, l'elder William Hitch faisait du prosélytisme jusqu'en
chemin de fer.

Et alors il raconta, en passionnant son récit par les éclats de sa
voix et la violence de ses gestes, l'histoire du mormonisme, depuis
les temps bibliques : « comment, dans Israël, un prophète mormon de la
tribu de Joseph publia les annales de la religion nouvelle, et les
légua à son fils Morom ; comment, bien des siècles plus tard, une
traduction de ce précieux livre, écrit en caractères égyptiens, fut
faite par Joseph Smyth junior, fermier de l'État de Vermont, qui se
révéla comme prophète mystique en 1825 ; comment, enfin, un messager
céleste lui apparut dans une forêt lumineuse et lui remit les annales
du Seigneur. »

En ce moment, quelques auditeurs, peu intéressés par le récit
rétrospectif du missionnaire, quittèrent le wagon ; mais William
Hitch, continuant, raconta « comment Smyth junior, réunissant son
père, ses deux frères et quelques disciples, fonda la religion des
Saints des derniers jours --, religion qui, adoptée non seulement en
Amérique, mais en Angleterre, en Scandinavie, en Allemagne, compte
parmi ses fidèles des artisans et aussi nombre de gens exerçant des
professions libérales ; comment une colonie fut fondée dans l'Ohio ;
comment un temple fut élevé au prix de deux cent mille dollars et une
ville bâtie à Kirkland ; comment Smyth devint un audacieux banquier et
reçut d'un simple montreur de momies un papyrus contenant un récit
écrit de la main d'Abraham et autres célèbres Égyptiens. »

Cette narration devenant un peu longue, les rangs des auditeurs
s'éclaircirent encore, et le public ne se composa plus que d'une
vingtaine de personnes.

Mais l'elder, sans s'inquiéter de cette désertion, raconta avec détail
« comme quoi Joe Smyth fit banqueroute en 1837 ; comme quoi ses
actionnaires ruinés l'enduisirent de goudron et le roulèrent dans la
plume ; comme quoi on le retrouva, plus honorable et plus honoré que
jamais, quelques années après, à Independance, dans le Missouri, et
chef d'une communauté florissante, qui ne comptait pas moins de trois
mille disciples, et qu'alors, poursuivi par la haine des gentils, il
dut fuir dans le Far West américain. »

Dix auditeurs étaient encore là, et parmi eux l'honnête Passepartout,
qui écoutait de toutes ses oreilles. Ce fut ainsi qu'il apprit «
comment, après de longues persécutions, Smyth reparut dans l'Illinois
et fonda en 1839, sur les bords du Mississippi, Nauvoo-la-Belle, dont
la population s'éleva jusqu'à vingt-cinq mille âmes ; comment Smyth en
devint le maire, le juge suprême et le général en chef ; comment, en
1843, il posa sa candidature à la présidence des États-Unis, et
comment enfin, attiré dans un guet-apens, à Carthage, il fut jeté en
prison et assassiné par une bande d'hommes masqués. »

En ce moment, Passepartout était absolument seul dans le wagon, et
l'elder, le regardant en face, le fascinant par ses paroles, lui
rappela que, deux ans après l'assassinat de Smyth, son successeur, le
prophète inspiré, Brigham Young, abandonnant Nauvoo, vint s'établir
aux bords du lac Salé, et que là, sur cet admirable territoire, au
milieu de cette contrée fertile, sur le chemin des émigrants qui
traversaient l'Utah pour se rendre en Californie, la nouvelle colonie,
grâce aux principes polygames du mormonisme, prit une extension
énorme.

« Et voilà, ajouta William Hitch, voilà pourquoi la jalousie du
Congrès s'est exercée contre nous ! pourquoi les soldats de l'Union
ont foulé le sol de l'Utah ! pourquoi notre chef, le prophète Brigham
Young, a été emprisonné au mépris de toute justice ! Céderons-nous à
la force ? Jamais ! Chassés du Vermont, chassés de l'Illinois,
chassés de l'Ohio, chassés du Missouri, chassés de l'Utah, nous
retrouverons encore quelque territoire indépendant où nous planterons
notre tente... Et vous, mon fidèle, ajouta l'elder en fixant sur son
unique auditeur des regards courroucés, planterez-vous la vôtre à
l'ombre de notre drapeau ?

-- Non », répondit bravement Passepartout, qui s'enfuit à son tour,
laissant l'énergumène prêcher dans le désert.

Mais pendant cette conférence, le train avait marché rapidement, et,
vers midi et demi, il touchait à sa pointe nord-ouest le grand lac
Salé. De là, on pouvait embrasser, sur un vaste périmètre, l'aspect
de cette mer intérieure, qui porte aussi le nom de mer Morte et dans
laquelle se jette un Jourdain d'Amérique. Lac admirable, encadré de
belles roches sauvages, à larges assises, encroûtées de sel blanc,
superbe nappe d'eau qui couvrait autrefois un espace plus considérable
; mais avec le temps, ses bords, montant peu à peu, ont réduit sa
superficie en accroissant sa profondeur.

Le lac Salé, long de soixante-dix milles environ, large de
trente-cinq, est situé à trois mille huit cents pieds au-dessus du
niveau de la mer. Bien différent du lac Asphaltite, dont la
dépression accuse douze cents pieds au-dessous, sa salure est
considérable, et ses eaux tiennent en dissolution le quart de leur
poids de matière solide. Leur pesanteur spécifique est de 1 170,
celle de l'eau distillée étant 1 000. Aussi les poissons n'y peuvent
vivre. Ceux qu'y jettent le Jourdain, le Weber et autres creeks, y
périssent bientôt ; mais il n'est pas vrai que la densité de ses eaux
soit telle qu'un homme n'y puisse plonger.

Autour du lac, la campagne était admirablement cultivée, car les
Mormons s'entendent aux travaux de la terre : des ranchos et des
corrals pour les animaux domestiques, des champs de blé, de maïs, de
sorgho, des prairies luxuriantes, partout des haies de rosiers
sauvages, des bouquets d'acacias et d'euphorbes, tel eût été l'aspect
de cette contrée, six mois plus tard ; mais en ce moment le sol
disparaissait sous une mince couche de neige, qui le poudrait
légèrement.

A deux heures, les voyageurs descendaient à la station d'Ogden. Le
train ne devant repartir qu'à six heures, Mr. Fogg, Mrs. Aouda et
leurs deux compagnons avaient donc le temps de se rendre à la Cité des
Saints par le petit embranchement qui se détache de la station
d'Ogden. Deux heures suffisaient à visiter cette ville absolument
américaine et, comme telle, bâtie sur le patron de toutes les villes
de l'Union, vastes échiquiers à longues lignes froides, avec la «
tristesse lugubre des angles droits », suivant l'expression de Victor
Hugo. Le fondateur de la Cité des Saints ne pouvait échapper à ce
besoin de symétrie qui distingue les Anglo-Saxons. Dans ce singulier
pays, où les hommes ne sont certainement pas à la hauteur des
institutions, tout se fait « carrément », les villes, les maisons et
les sottises.

A trois heures, les voyageurs se promenaient donc par les rues de la
cité, bâtie entre la rive du Jourdain et les premières ondulations des
monts Wahsatch. Ils y remarquèrent peu ou point d'églises, mais,
comme monuments, la maison du prophète, la Court-house et l'arsenal ;
puis, des maisons de brique bleuâtre avec vérandas et galeries,
entourées de jardins, bordées d'acacias, de palmiers et de caroubiers.
Un mur d'argile et de cailloux, construit en 1853, ceignait la ville.
Dans la principale rue, où se tient le marché, s'élevaient quelques
hôtels ornés de pavillons, et entre autres Lake-Salt-house.

Mr. Fogg et ses compagnons ne trouvèrent pas la cité fort peuplée.
Les rues étaient presque désertes, -- sauf toutefois la partie du
Temple, qu'ils n'atteignirent qu'après avoir traversé plusieurs
quartiers entourés de palissades. Les femmes étaient assez
nombreuses, ce qui s'explique par la composition singulière des
ménages mormons. Il ne faut pas croire, cependant, que tous les
Mormons soient polygames. On est libre, mais il est bon de remarquer
que ce sont les citoyennes de l'Utah qui tiennent surtout à être
épousées, car, suivant la religion du pays, le ciel mormon n'admet
point à la possession de ses béatitudes les célibataires du sexe
féminin. Ces pauvres créatures ne paraissaient ni aisées ni
heureuses. Quelques-unes, les plus riches sans doute, portaient une
jaquette de soie noire ouverte à la taille, sous une capuche ou un
châle fort modeste. Les autres n'étaient vêtues que d'indienne.

Passepartout, lui, en sa qualité de garçon convaincu, ne regardait pas
sans un certain effroi ces Mormones chargées de faire à plusieurs le
bonheur d'un seul Mormon. Dans son bon sens, c'était le mari qu'il
plaignait surtout. Cela lui paraissait terrible d'avoir à guider tant
de dames à la fois au travers des vicissitudes de la vie, à les
conduire ainsi en troupe jusqu'au paradis mormon, avec cette
perspective de les y retrouver pour l'éternité en compagnie du
glorieux Smyth, qui devait faire l'ornement de ce lieu de délices.
Décidément, il ne se sentait pas la vocation, et il trouvait --
peut-être s'abusait-il en ceci -- que les citoyennes de
Great-Lake-City jetaient sur sa personne des regards un peu
inquiétants.

Très heureusement, son séjour dans la Cité des Saints ne devait pas se
prolonger. A quatre heures moins quelques minutes, les voyageurs se
retrouvaient à la gare et reprenaient leur place dans leurs wagons.

Le coup de sifflet se fit entendre ; mais au moment où les roues
motrices de la locomotive, patinant sur les rails, commençaient à
imprimer au train quelque vitesse, ces cris : « Arrêtez ! arrêtez ! »
retentirent.

On n'arrête pas un train en marche. Le gentleman qui proférait ces
cris était évidemment un Mormon attardé. Il courait à perdre haleine.
Heureusement pour lui, la gare n'avait ni portes ni barrières. Il
s'élança donc sur la voie, sauta sur le marchepied de la dernière
voiture, et tomba essoufflé sur une des banquettes du wagon.

Passepartout, qui avait suivi avec émotion les incidents de cette
gymnastique, vint contempler ce retardataire, auquel il s'intéressa
vivement, quand il apprit que ce citoyen de l'Utah n'avait ainsi pris
la fuite qu'à la suite d'une scène de ménage.

Lorsque le Mormon eut repris haleine, Passepartout se hasarda à lui
demander poliment combien il avait de femmes, à lui tout seul, -- et à
la façon dont il venait de décamper, il lui en supposait une vingtaine
au moins.

« Une, monsieur ! répondit le Mormon en levant les bras au ciel, une,
et c'était assez ! »

XXVIII
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DANS LEQUEL PASSEPARTOUT NE PUT PARVENIR A FAIRE
ENTENDRE LE LANGAGE DE LA RAISON

Le train, en quittant Great-Salt-Lake et la station d'Ogden, s'éleva
pendant une heure vers le nord, jusqu'à Weber-river, ayant franchi
neuf cents milles environ depuis San Francisco. A partir de ce point,
il reprit la direction de l'est à travers le massif accidenté des
monts Wahsatch. C'est dans cette partie du territoire, comprise entre
ces montagnes et les montagnes Rocheuses proprement dites, que les
ingénieurs américains ont été aux prises avec les plus sérieuses
difficultés. Aussi, dans ce parcours, la subvention du gouvernement
de l'Union s'est-elle élevée à quarante-huit mille dollars par mille,
tandis qu'elle n'était que de seize mille dollars en plaine ; mais les
ingénieurs, ainsi qu'il a été dit, n'ont pas violenté la nature, ils
ont rusé avec elle, tournant les difficultés, et pour atteindre le
grand bassin, un seul tunnel, long de quatorze mille pieds, a été
percé dans tout le parcours du rail-road.

C'était au lac Salé même que le tracé avait atteint jusqu'alors sa
plus haute cote d'altitude. Depuis ce point, son profil décrivait une
courbe très allongée, s'abaissant vers la vallée du Bitter-creek, pour
remonter jusqu'au point de partage des eaux entre l'Atlantique et le
Pacifique. Les rios étaient nombreux dans cette montagneuse région.
Il fallut franchir sur des ponceaux le Muddy, le Green et autres.
Passepartout était devenu plus impatient à mesure qu'il s'approchait
du but. Mais Fix, à son tour, aurait voulu être déjà sorti de cette
difficile contrée. Il craignait les retards, il redoutait les
accidents, et était plus pressé que Phileas Fogg lui-même de mettre le
pied sur la terre anglaise !

A dix heures du soir, le train s'arrêtait à la station de
Fort-Bridger, qu'il quitta presque aussitôt, et, vingt milles plus
loin, il entrait dans l'État de Wyoming, -- l'ancien Dakota --, en
suivant toute la vallée du Bitter-creek, d'où s'écoulent une partie
des eaux qui forment le système hydrographique du Colorado.

Le lendemain, 7 décembre, il y eut un quart d'heure d'arrêt à la
station de Green-river. La neige avait tombé pendant la nuit assez
abondamment, mais, mêlée à de la pluie, à demi fondue, elle ne pouvait
gêner la marche du train. Toutefois, ce mauvais temps ne laissa pas
d'inquiéter Passepartout, car l'accumulation des neiges, en embourbant
les roues des wagons, eût certainement compromis le voyage.

« Aussi, quelle idée, se disait-il, mon maître a-t-il eue de voyager
pendant l'hiver ! Ne pouvait-il attendre la belle saison pour
augmenter ses chances ? »

Mais, en ce moment, où l'honnête garçon ne se préoccupait que de
l'état du ciel et de l'abaissement de la température, Mrs. Aouda
éprouvait des craintes plus vives, qui provenaient d'une tout autre
cause.

En effet, quelques voyageurs étaient descendus de leur wagon, et se
promenaient sur le quai de la gare de Green-river, en attendant le
départ du train. Or, à travers la vitre, la jeune femme reconnut
parmi eux le colonel Stamp W. Proctor, cet Américain qui s'était si
grossièrement comporté à l'égard de Phileas Fogg pendant le meeting de
San Francisco. Mrs. Aouda, ne voulant pas être vue, se rejeta en
arrière.

Cette circonstance impressionna vivement la jeune femme. Elle s'était
attachée à l'homme qui, si froidement que ce fût, lui donnait chaque
jour les marques du plus absolu dévouement. Elle ne comprenait pas,
sans doute, toute la profondeur du sentiment que lui inspirait son
sauveur, et à ce sentiment elle ne donnait encore que le nom de
reconnaissance, mais, à son insu, il y avait plus que cela. Aussi son
coeur se serra-t-il, quand elle reconnut le grossier personnage auquel
Mr. Fogg voulait tôt ou tard demander raison de sa conduite.
Évidemment, c'était le hasard seul qui avait amené dans ce train le
colonel Proctor, mais enfin il y était, et il fallait empêcher à tout
prix que Phileas Fogg aperçut son adversaire.

Mrs. Aouda, lorsque le train se fut remis en route, profita d'un
moment où sommeillait Mr. Fogg pour mettre Fix et Passepartout au
courant de la situation.

« Ce Proctor est dans le train ! s'écria Fix. Eh bien,
rassurez-vous, madame, avant d'avoir affaire au sieur... à Mr. Fogg,
il aura affaire à moi ! Il me semble que, dans tout ceci, c'est
encore moi qui ai reçu les plus graves insultes !

-- Et, de plus, ajouta Passepartout, je me charge de lui, tout colonel
qu'il est.

-- Monsieur Fix, reprit Mrs. Aouda, Mr. Fogg ne laissera à personne
le soin de le venger. Il est homme, il l'a dit, à revenir en Amérique
pour retrouver cet insulteur. Si donc il aperçoit le colonel Proctor,
nous ne pourrons empêcher une rencontre, qui peut amener de
déplorables résultats. Il faut donc qu'il ne le voie pas.

-- Vous avez raison, madame, répondit Fix, une rencontre pourrait tout
perdre. Vainqueur ou vaincu, Mr. Fogg serait retardé, et...

-- Et, ajouta Passepartout, cela ferait le jeu des gentlemen du
Reform-Club. Dans quatre jours nous serons à New York ! Eh bien, si
pendant quatre jours mon maître ne quitte pas son wagon, on peut
espérer que le hasard ne le mettra pas face à face avec ce maudit
Américain, que Dieu confonde ! Or, nous saurons bien l'empêcher... »

La conversation fut suspendue. Mr. Fogg s'était réveillé, et
regardait la campagne à travers la vitre tachetée de neige. Mais,
plus tard, et sans être entendu de son maître ni de Mrs. Aouda,
Passepartout dit à l'inspecteur de police :

« Est-ce que vraiment vous vous battriez pour lui ?

-- Je ferai tout pour le ramener vivant en Europe ! » répondit
simplement Fix, d'un ton qui marquait une implacable volonté.

Passepartout sentit comme un frisson lui courir par le corps, mais ses
convictions à l'endroit de son maître ne faiblirent pas.

Et maintenant, y avait-il un moyen quelconque de retenir Mr. Fogg
dans ce compartiment pour prévenir toute rencontre entre le colonel et
lui ? Cela ne pouvait être difficile, le gentleman étant d'un naturel
peu remuant et peu curieux. En tout cas, l'inspecteur de police crut
avoir trouvé ce moyen, car, quelques instants plus tard, il disait à
Phileas Fogg :

« Ce sont de longues et lentes heures, monsieur, que celles que l'on
passe ainsi en chemin de fer.

-- En effet, répondit le gentleman, mais elles passent.

-- A bord des paquebots, reprit l'inspecteur, vous aviez l'habitude de
faire votre whist ?

-- Oui, répondit Phileas Fogg, mais ici ce serait difficile. Je n'ai
ni cartes ni partenaires.

-- Oh ! les cartes, nous trouverons bien à les acheter. On vend de
tout dans les wagons américains. Quant aux partenaires, si, par
hasard, madame...

-- Certainement, monsieur, répondit vivement la jeune femme, je
connais le whist. Cela fait partie de l'éducation anglaise.

-- Et moi, reprit Fix, j'ai quelques prétentions à bien jouer ce jeu.
Or, à nous trois et un mort...

-- Comme il vous plaira, monsieur », répondit Phileas Fogg, enchanté
de reprendre son jeu favori --, même en chemin de fer.

Passepartout fut dépêché à la recherche du steward, et il revint
bientôt avec deux jeux complets, des fiches, des jetons et une
tablette recouverte de drap. Rien ne manquait. Le jeu commença.
Mrs. Aouda savait très suffisamment le whist, et elle reçut même
quelques compliments du sévère Phileas Fogg. Quant à l'inspecteur, il
était tout simplement de première force, et digne de tenir tête au
gentleman.

« Maintenant, se dit Passepartout à lui-même, nous le tenons. Il ne
bougera plus ! »

A onze heures du matin, le train avait atteint le point de partage des
eaux des deux océans. C'était à Passe-Bridger, à une hauteur de sept
mille cinq cent vingt-quatre pieds anglais au-dessus du niveau de la
mer, un des plus hauts points touchés par le profil du tracé dans ce
passage à travers les montagnes Rocheuses. Après deux cents milles
environ, les voyageurs se trouveraient enfin sur ces longues plaines
qui s'étendent jusqu'à l'Atlantique, et que la nature rendait si
propices à l'établissement d'une voie ferrée.

Sur le versant du bassin atlantique se développaient déjà les premiers
rios, affluents ou sous-affluents de North-Platte-river. Tout
l'horizon du nord et de l'est était couvert par cette immense courtine
semi-circulaire, qui forme la portion septentrionale des
Rocky-Mountains, dominée par le pic de Laramie. Entre cette courbure
et la ligne de fer s'étendaient de vastes plaines, largement arrosées.
Sur la droite du rail-road s'étageaient les premières rampes du massif
montagneux qui s'arrondit au sud jusqu'aux sources de la rivière de
l'Arkansas, l'un des grands tributaires du Missouri.

A midi et demi, les voyageurs entrevoyaient un instant le fort
Halleck, qui commande cette contrée. Encore quelques heures, et la
traversée des montagnes Rocheuses serait accomplie. On pouvait donc
espérer qu'aucun accident ne signalerait le passage du train à travers
cette difficile région. La neige avait cessé de tomber. Le temps se
mettait au froid sec. De grands oiseaux, effrayés par la locomotive,
s'enfuyaient au loin. Aucun fauve, ours ou loup, ne se montrait sur
la plaine. C'était le désert dans son immense nudité.

Après un déjeuner assez confortable, servi dans le wagon même, Mr.
Fogg et ses partenaires venaient de reprendre leur interminable whist,
quand de violents coups de sifflet se firent entendre. Le train
s'arrêta.

Passepartout mit la tête à la portière et ne vit rien qui motivât cet
arrêt. Aucune station n'était en vue.

Mrs. Aouda et Fix purent craindre un instant que Mr. Fogg ne songeât
à descendre sur la voie. Mais le gentleman se contenta de dire à son
domestique :

« Voyez donc ce que c'est. »

Passepartout s'élança hors du wagon. Une quarantaine de voyageurs
avaient déjà quitté leurs places, et parmi eux le colonel Stamp W.
Proctor.

Le train était arrêté devant un signal tourné au rouge qui fermait la
voie. Le mécanicien et le conducteur, étant descendus, discutaient
assez vivement avec un garde-voie, que le chef de gare de
Medicine-Bow, la station prochaine, avait envoyé au-devant du train.
Des voyageurs s'étaient approchés et prenaient part à la discussion,
-- entre autres le susdit colonel Proctor, avec son verbe haut et ses
gestes impérieux.

Passepartout, ayant rejoint le groupe, entendit le garde-voie qui
disait :

« Non ! il n'y a pas moyen de passer ! Le pont de Medicine-Bow est
ébranlé et ne supporterait pas le poids du train. »

Ce pont, dont il était question, était un pont suspendu, jeté sur un
rapide, à un mille de l'endroit où le convoi s'était arrêté. Au dire
du garde-voie, il menaçait ruine, plusieurs des fils étaient rompus,
et il était impossible d'en risquer le passage. Le garde-voie
n'exagérait donc en aucune façon en affirmant qu'on ne pouvait passer.
Et d'ailleurs, avec les habitudes d'insouciance des Américains, on
peut dire que, quand ils se mettent à être prudents, il y aurait folie
à ne pas l'être.

Passepartout, n'osant aller prévenir son maître, écoutait, les dents
serrées, immobile comme une statue.

« Ah çà! s'écria le colonel Proctor, nous n'allons pas, j'imagine,
rester ici à prendre racine dans la neige !

-- Colonel, répondit le conducteur, on a télégraphié à la station
d'Omaha pour demander un train, mais il n'est pas probable qu'il
arrive à Medicine-Bow avant six heures.

-- Six heures ! s'écria Passepartout.

-- Sans doute, répondit le conducteur. D'ailleurs, ce temps nous sera
nécessaire pour gagner à pied la station.

-- A pied ! s'écrièrent tous les voyageurs.

-- Mais à quelle distance est donc cette station ? demanda l'un d'eux
au conducteur.

-- A douze milles, de l'autre côté de la rivière.

-- Douze milles dans la neige ! » s'écria Stamp W. Proctor.

Le colonel lança une bordée de jurons, s'en prenant à la compagnie,
s'en prenant au conducteur, et Passepartout, furieux, n'était pas loin
de faire chorus avec lui. Il y avait là un obstacle matériel contre
lequel échoueraient, cette fois, toutes les bank-notes de son maître.

Au surplus, le désappointement était général parmi les voyageurs, qui,
sans compter le retard, se voyaient obligés à faire une quinzaine de
milles à travers la plaine couverte de neige. Aussi était-ce un
brouhaha, des exclamations, des vociférations, qui auraient
certainement attiré l'attention de Phileas Fogg, si ce gentleman n'eût
été absorbé par son jeu.

Cependant Passepartout se trouvait dans la nécessité de le prévenir,
et, la tête basse, il se dirigeait vers le wagon, quand le mécanicien
du train -- un vrai Yankee, nommé Forster --, élevant la voix, dit :

« Messieurs, il y aurait peut-être moyen de passer.

-- Sur le pont ? répondit un voyageur.

-- Sur le pont.

-- Avec notre train ? demanda le colonel.

-- Avec notre train. »

Passepartout s'était arrêté, et dévorait les paroles du mécanicien.

« Mais le pont menace ruine ! reprit le conducteur.

-- N'importe, répondit Forster. Je crois qu'en lançant le train avec
son maximum de vitesse, on aurait quelques chances de passer.

-- Diable ! » fit Passepartout.

Mais un certain nombre de voyageurs avaient été immédiatement séduits
par la proposition. Elle plaisait particulièrement au colonel
Proctor. Ce cerveau brûlé trouvait la chose très faisable. Il
rappela même que des ingénieurs avaient eu l'idée de passer des
rivières « sans pont » avec des trains rigides lancés à toute vitesse,
etc. Et, en fin de compte, tous les intéressés dans la question se
rangèrent à l'avis du mécanicien.

« Nous avons cinquante chances pour passer, disait l'un.

-- Soixante, disait l'autre.

-- Quatre-vingts !... quatre-vingt-dix sur cent ! »

Passepartout était ahuri, quoiqu'il fût prêt à tout tenter pour opérer
le passage du Medicine-creek, mais la tentative lui semblait un peu
trop « américaine ».

« D'ailleurs, pensa-t-il, il y a une chose bien plus simple à faire,
et ces gens-là n'y songent même pas !... »

« Monsieur, dit-il à un des voyageurs, le moyen proposé par le
mécanicien me paraît un peu hasardé, mais...

-- Quatre-vingts chances ! répondit le voyageur, qui lui tourna le
dos.

-- Je sais bien, répondit Passepartout en s'adressant à un autre
gentleman, mais une simple réflexion...

-- Pas de réflexion, c'est inutile ! répondit l'Américain interpellé
en haussant les épaules, puisque le mécanicien assure qu'on passera !

-- Sans doute, reprit Passepartout, on passera, mais il serait
peut-être plus prudent...

-- Quoi ! prudent ! s'écria le colonel Proctor, que ce mot, entendu
par hasard, fit bondir. A grande vitesse, on vous dit !
Comprenez-vous ? A grande vitesse !

-- Je sais... je comprends..., répétait Passepartout, auquel personne
ne laissait achever sa phrase, mais il serait, sinon plus prudent,
puisque le mot vous choque, du moins plus naturel...

-- Qui ? que ? quoi ? Qu'a-t-il donc celui-là avec son
naturel ?... » s'écria-t-on de toutes parts.

Le pauvre garçon ne savait plus de qui se faire entendre.

« Est-ce que vous avez peur ? lui demanda le colonel Proctor.

-- Moi, peur ! s'écria Passepartout. Eh bien, soit ! Je montrerai à
ces gens-là qu'un Français peut être aussi américain qu'eux !

-- En voiture ! en voiture ! criait le conducteur.

-- Oui ! en voiture, répétait Passepartout, en voiture ! Et tout de
suite ! Mais on ne m'empêchera pas de penser qu'il eût été plus
naturel de nous faire d'abord passer à pied sur ce pont, nous autres
voyageurs, puis le train ensuite !... »

Mais personne n'entendit cette sage réflexion, et personne n'eût voulu
en reconnaître la justesse.

Les voyageurs étaient réintégrés dans leur wagon. Passepartout reprit
sa place, sans rien dire de ce qui s'était passé. Les joueurs étaient
tout entiers à leur whist.

La locomotive siffla vigoureusement. Le mécanicien, renversant la
vapeur, ramena son train en arrière pendant près d'un mille --,
reculant comme un sauteur qui veut prendre son élan.

Puis, à un second coup de sifflet, la marche en avant recommença :
elle s'accéléra ; bientôt la vitesse devint effroyable ; on
n'entendait plus qu'un seul hennissement sortant de la locomotive ;
les pistons battaient vingt coups à la seconde ; les essieux des roues
fumaient dans les boîtes à graisse. On sentait, pour ainsi dire, que
le train tout entier, marchant avec une rapidité de cent milles à
l'heure, ne pesait plus sur les rails. La vitesse mangeait la
pesanteur.

Et l'on passa ! Et ce fut comme un éclair. On ne vit rien du pont.
Le convoi sauta, on peut le dire, d'une rive à l'autre, et le
mécanicien ne parvint à arrêter sa machine emportée qu'à cinq milles
au-delà de la station.

Mais à peine le train avait-il franchi la rivière, que le pont,
définitivement ruiné, s'abîmait avec fracas dans le rapide de
Medicine-Bow.

XXIX
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OÙ IL SERA FAIT LE RÉCIT D'INCIDENTS DIVERS QUI NE SE
RENCONTRENT QUE SUR LES RAIL-ROADS DE L'UNION

Le soir même, le train poursuivait sa route sans obstacles, dépassait
le fort Sauders, franchissait la passe de Cheyenne et arrivait à la
passe d'Evans. En cet endroit, le rail-road atteignait le plus haut
point du parcours, soit huit mille quatre-vingt-onze pieds au-dessus
du niveau de l'océan. Les voyageurs n'avaient plus qu'à descendre
jusqu'à l'Atlantique sur ces plaines sans limites, nivelées par la
nature.

Là se trouvait sur le « grand trunk » l'embranchement de Denver-city,
la principale ville du Colorado. Ce territoire est riche en mines
d'or et d'argent, et plus de cinquante mille habitants y ont déjà fixé
leur demeure.

A ce moment, treize cent quatre-vingt-deux milles avaient été faits
depuis San Francisco, en trois jours et trois nuits. Quatre nuits et
quatre jours, selon toute prévision, devaient suffire pour atteindre
New York. Phileas Fogg se maintenait donc dans les délais
réglementaires.

Pendant la nuit, on laissa sur la gauche le camp Walbah. Le
Lodge-pole-creek courait parallèlement à la voie, en suivant la
frontière rectiligne commune aux États du Wyoming et du Colorado. A
onze heures, on entrait dans le Nebraska, on passait près du Sedgwick,
et l'on touchait à Julesburgh, placé sur la branche sud de
Platte-river.

C'est à ce point que se fit l'inauguration de l'Union Pacific Road, le
23 octobre 1867, et dont l'ingénieur en chef fut le général J. M.
Dodge. Là s'arrêtèrent les deux puissantes locomotives, remorquant
les neuf wagons des invités, au nombre desquels figurait le
vice-président, Mr. Thomas C. Durant ; là retentirent les
acclamations ; là, les Sioux et les Pawnies donnèrent le spectacle
d'une petite guerre indienne ; là, les feux d'artifice éclatèrent ;
là, enfin, se publia, au moyen d'une imprimerie portative, le premier
numéro du journal _Railway Pioneer_. Ainsi fut célébrée
l'inauguration de ce grand chemin de fer, instrument de progrès et de
civilisation, jeté à travers le désert et destiné à relier entre elles
des villes et des cités qui n'existaient pas encore. Le sifflet de la
locomotive, plus puissant que la lyre d'Amphion, allait bientôt les
faire surgir du sol américain.

A huit heures du matin, le fort Mac-Pherson était laissé en arrière.
Trois cent cinquante-sept milles séparent ce point d'Omaha. La voie
ferrée suivait, sur sa rive gauche, les capricieuses sinuosités de la
branche sud de Platte-river. A neuf heures, on arrivait à
l'importante ville de North-Platte, bâtie entre ces deux bras du grand
cours d'eau, qui se rejoignent autour d'elle pour ne plus former
qu'une seule artère --, affluent considérable dont les eaux se
confondent avec celles du Missouri, un peu au-dessus d'Omaha.

Le cent-unième méridien était franchi.

Mr. Fogg et ses partenaires avaient repris leur jeu. Aucun d'eux ne
se plaignait de la longueur de la route --, pas même le mort. Fix
avait commencé par gagner quelques guinées, qu'il était en train de
reperdre, mais il ne se montrait pas moins passionné que Mr. Fogg.
Pendant cette matinée, la chance favorisa singulièrement ce gentleman.
Les atouts et les honneurs pleuvaient dans ses mains. A un certain
moment, après avoir combiné un coup audacieux, il se préparait à jouer
pique, quand, derrière la banquette, une voix se fit entendre, qui
disait :

« Moi, je jouerais carreau... »

Mr. Fogg, Mrs. Aouda, Fix levèrent la tête. Le colonel Proctor
était près d'eux.

Stamp W. Proctor et Phileas Fogg se reconnurent aussitôt.

« Ah ! c'est vous, monsieur l'Anglais, s'écria le colonel, c'est vous
qui voulez jouer pique !

-- Et qui le joue, répondit froidement Phileas Fogg, en abattant un
dix de cette couleur.

-- Eh bien, il me plaît que ce soit carreau », répliqua le colonel
Proctor d'une voix irritée.

Et il fit un geste pour saisir la carte jouée, en ajoutant :

« Vous n'entendez rien à ce jeu.

-- Peut-être serai-je plus habile à un autre, dit Phileas Fogg, qui se
leva.

-- Il ne tient qu'à vous d'en essayer, fils de John Bull ! » répliqua
le grossier personnage.

Mrs. Aouda était devenue pâle. Tout son sang lui refluait au coeur.
Elle avait saisi le bras de Phileas Fogg, qui la repoussa doucement.
Passepartout était prêt à se jeter sur l'Américain, qui regardait son
adversaire de l'air le plus insultant. Mais Fix s'était levé, et,
allant au colonel Proctor, il lui dit :

« Vous oubliez que c'est moi à qui vous avez affaire, monsieur, moi
que vous avez, non seulement injurié, mais frappé !

-- Monsieur Fix, dit Mr. Fogg, je vous demande pardon, mais ceci me
regarde seul. En prétendant que j'avais tort de jouer pique, le
colonel m'a fait une nouvelle injure, et il m'en rendra raison.

-- Quand vous voudrez, et où vous voudrez, répondit l'Américain, et à
l'arme qu'il vous plaira ! »

Mrs. Aouda essaya vainement de retenir Mr. Fogg. L'inspecteur tenta
inutilement de reprendre la querelle à son compte. Passepartout
voulait jeter le colonel par la portière, mais un signe de son maître
l'arrêta. Phileas Fogg quitta le wagon, et l'Américain le suivit sur
la passerelle.

« Monsieur, dit Mr. Fogg à son adversaire, je suis fort pressé de
retourner en Europe, et un retard quelconque préjudicierait beaucoup à
mes intérêts.

-- Eh bien ! qu'est-ce que cela me fait ? répondit le colonel
Proctor.

-- Monsieur, reprit très poliment Mr. Fogg, après notre rencontre à
San Francisco, j'avais formé le projet de venir vous retrouver en
Amérique, dès que j'aurais terminé les affaires qui m'appellent sur
l'ancien continent.

-- Vraiment !

-- Voulez-vous me donner rendez-vous dans six mois ?

-- Pourquoi pas dans six ans ?

-- Je dis six mois, répondit Mr. Fogg, et je serai exact au
rendez-vous.

-- Des défaites, tout cela ! s'écria Stamp W. Proctor. Tout de suite
ou pas.

-- Soit, répondit Mr. Fogg. Vous allez à New York ?

-- Non.

-- A Chicago ?

-- Non.

-- A Omaha ?

-- Peu vous importe ! Connaissez-vous Plum-Creek ?

-- Non, répondit Mr. Fogg.

-- C'est la station prochaine. Le train y sera dans une heure. Il y
stationnera dix minutes. En dix minutes, on peut échanger quelques
coups de revolver.

-- Soit, répondit Mr. Fogg. Je m'arrêterai à Plum-Creek.

-- Et je crois même que vous y resterez ! ajouta l'Américain avec une
insolence sans pareille.

-- Qui sait, monsieur ? » répondit Mr. Fogg, et il rentra dans son
wagon, aussi froid que d'habitude.

Là, le gentleman commença par rassurer Mrs. Aouda, lui disant que les
fanfarons n'étaient jamais à craindre. Puis il pria Fix de lui servir
de témoin dans la rencontre qui allait avoir lieu. Fix ne pouvait
refuser, et Phileas Fogg reprit tranquillement son jeu interrompu, en
jouant pique avec un calme parfait.

A onze heures, le sifflet de la locomotive annonça l'approche de la
station de Plum-Creek. Mr. Fogg se leva, et, suivi de Fix, il se
rendit sur la passerelle. Passepartout l'accompagnait, portant une
paire de revolvers. Mrs. Aouda était restée dans le wagon, pâle
comme une morte.

En ce moment, la porte de l'autre wagon s'ouvrit, et le colonel
Proctor apparut également sur la passerelle, suivi de son témoin, un
Yankee de sa trempe. Mais à l'instant où les deux adversaires
allaient descendre sur la voie, le conducteur accourut et leur cria :

« On ne descend pas, messieurs.

-- Et pourquoi ? demanda le colonel.

-- Nous avons vingt minutes de retard, et le train ne s'arrête pas.

-- Mais je dois me battre avec monsieur.

-- Je le regrette, répondit l'employé, mais nous repartons
immédiatement. Voici la cloche qui sonne ! »

La cloche sonnait, en effet, et le train se remit en route.

« Je suis vraiment désolé, messieurs, dit alors le conducteur. En
toute autre circonstance, j'aurai pu vous obliger. Mais, après tout,
puisque vous n'avez pas eu le temps de vous battre ici, qui vous
empêche de vous battre en route ?

-- Cela ne conviendra peut-être pas à monsieur ! dit le colonel
Proctor d'un air goguenard.

-- Cela me convient parfaitement », répondit Phileas Fogg.

« Allons, décidément, nous sommes en Amérique ! pensa Passepartout,
et le conducteur de train est un gentleman du meilleur monde ! »

Et ce disant il suivit son maître.

Les deux adversaires, leurs témoins, précédés du conducteur, se
rendirent, en passant d'un wagon à l'autre, à l'arrière du train. Le
dernier wagon n'était occupé que par une dizaine de voyageurs. Le
conducteur leur demanda s'ils voulaient bien, pour quelques instants,
laisser la place libre à deux gentlemen qui avaient une affaire
d'honneur à vider.

Comment donc ! Mais les voyageurs étaient trop heureux de pouvoir
être agréables aux deux gentlemen, et ils se retirèrent sur les
passerelles.

Ce wagon, long d'une cinquantaine de pieds, se prêtait très
convenablement à la circonstance. Les deux adversaires pouvaient
marcher l'un sur l'autre entre les banquettes et s'arquebuser à leur
aise. Jamais duel ne fut plus facile à régler. Mr. Fogg et le
colonel Proctor, munis chacun de deux revolvers à six coups, entrèrent
dans le wagon. Leurs témoins, restés en dehors, les y enfermèrent.
Au premier coup de sifflet de la locomotive, ils devaient commencer le
feu... Puis, après un laps de deux minutes, on retirerait du wagon ce
qui resterait des deux gentlemen.

Rien de plus simple en vérité. C'était même si simple, que Fix et
Passepartout sentaient leur coeur battre à se briser.

On attendait donc le coup de sifflet convenu, quand soudain des cris
sauvages retentirent. Des détonations les accompagnèrent, mais elles
ne venaient point du wagon réservé aux duellistes. Ces détonations se
prolongeaient, au contraire, jusqu'à l'avant et sur toute la ligne du
train. Des cris de frayeur se faisaient entendre à l'intérieur du
convoi.

Le colonel Proctor et Mr. Fogg, revolver au poing, sortirent aussitôt
du wagon et se précipitèrent vers l'avant, où retentissaient plus
bruyamment les détonations et les cris.

Ils avaient compris que le train était attaqué par une bande de Sioux.

Ces hardis Indiens n'en étaient pas à leur coup d'essai, et plus d'une
fois déjà ils avaient arrêté les convois. Suivant leur habitude, sans
attendre l'arrêt du train, s'élançant sur les marchepieds au nombre
d'une centaine, ils avaient escaladé les wagons comme fait un clown
d'un cheval au galop.

Ces Sioux étaient munis de fusils. De là les détonations auxquelles
les voyageurs, presque tous armés, ripostaient par des coups de
revolver. Tout d'abord, les Indiens s'étaient précipités sur la
machine. Le mécanicien et le chauffeur avaient été à demi assommés à
coups de casse-tête. Un chef sioux, voulant arrêter le train, mais ne
sachant pas manoeuvrer la manette du régulateur, avait largement
ouvert l'introduction de la vapeur au lieu de la fermer, et la
locomotive, emportée, courait avec une vitesse effroyable.

En même temps, les Sioux avaient envahi les wagons, ils couraient
comme des singes en fureur sur les impériales, ils enfonçaient les
portières et luttaient corps à corps avec les voyageurs. Hors du
wagon de bagages, forcé et pillé, les colis étaient précipités sur la
voie. Cris et coups de feu ne discontinuaient pas.

Cependant les voyageurs se défendaient avec courage. Certains wagons,
barricadés, soutenaient un siège, comme de véritables forts ambulants,
emportés avec une rapidité de cent milles à l'heure.

Dès le début de l'attaque, Mrs. Aouda s'était courageusement
comportée. Le revolver à la main, elle se défendait héroïquement,
tirant à travers les vitres brisées, lorsque quelque sauvage se
présentait à elle. Une vingtaine de Sioux, frappés à mort, étaient
tombés sur la voie, et les roues des wagons écrasaient comme des vers
ceux d'entre eux qui glissaient sur les rails du haut des passerelles.

Plusieurs voyageurs, grièvement atteints par les balles ou les
casse-tête, gisaient sur les banquettes.

Cependant il fallait en finir. Cette lutte durait déjà depuis dix
minutes, et ne pouvait que se terminer à l'avantage des Sioux, si le
train ne s'arrêtait pas. En effet, la station du fort Kearney n'était
pas à deux milles de distance. Là se trouvait un poste américain ;
mais ce poste passé, entre le fort Kearney et la station suivante les
Sioux seraient les maîtres du train.

Le conducteur se battait aux côtés de Mr. Fogg, quand une balle le
renversa. En tombant, cet homme s'écria :

« Nous sommes perdus, si le train ne s'arrête pas avant cinq minutes !

-- Il s'arrêtera ! dit Phileas Fogg, qui voulut s'élancer hors du
wagon.

-- Restez, monsieur, lui cria Passepartout. Cela me regarde ! »

Phileas Fogg n'eut pas le temps d'arrêter ce courageux garçon, qui,
ouvrant une portière sans être vu des Indiens, parvint à se glisser
sous le wagon. Et alors, tandis que la lutte continuait, pendant que
les balles se croisaient au-dessus de sa tête, retrouvant son agilité,
sa souplesse de clown, se faufilant sous les wagons, s'accrochant aux
chaînes, s'aidant du levier des freins et des longerons des châssis,
rampant d'une voiture à l'autre avec une adresse merveilleuse, il
gagna ainsi l'avant du train. Il n'avait pas été vu, il n'avait pu
l'être.

Là, suspendu d'une main entre le wagon des bagages et le tender, de
l'autre il décrocha les chaînes de sûreté ; mais par suite de la
traction opérée, il n'aurait jamais pu parvenir à dévisser la barre
d'attelage, si une secousse que la machine éprouva n'eût fait sauter
cette barre, et le train, détaché, resta peu à peu en arrière, tandis
que la locomotive s'enfuyait avec une nouvelle vitesse.

Emporté par la force acquise, le train roula encore pendant quelques
minutes, mais les freins furent manoeuvrés à l'intérieur des wagons,
et le convoi s'arrêta enfin, à moins de cent pas de la station de
Kearney.

Là, les soldats du fort, attirés par les coups de feu, accoururent en
hâte. Les Sioux ne les avaient pas attendus, et, avant l'arrêt
complet du train, toute la bande avait décampé.

Mais quand les voyageurs se comptèrent sur le quai de la station, ils
reconnurent que plusieurs manquaient à l'appel, et entre autres le
courageux Français dont le dévouement venait de les sauver.

XXX
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DANS LEQUEL PHILEAS FOGG FAIT TOUT SIMPLEMENT SON DEVOIR

Trois voyageurs, Passepartout compris, avaient disparu. Avaient-ils
été tués dans la lutte ? Etaient-ils prisonniers des Sioux ? On ne
pouvait encore le savoir.

Les blessés étaient assez nombreux, mais on reconnut qu'aucun n'était
atteint mortellement. Un dès plus grièvement frappé, c'était le
colonel Proctor, qui s'était bravement battu, et qu'une balle à l'aine
avait renversé. Il fut transporté à la gare avec d'autres voyageurs,
dont l'état réclamait des soins immédiats.

Mrs. Aouda était sauve. Phileas Fogg, qui ne s'était pas épargné,
n'avait pas une égratignure. Fix était blessé au bras, blessure sans
importance. Mais Passepartout manquait, et des larmes coulaient des
yeux de la jeune femme.

Cependant tous les voyageurs avaient quitté le train. Les roues des
wagons étaient tachées de sang. Aux moyeux et aux rayons pendaient
d'informes lambeaux de chair. On voyait à perte de vue sur la plaine
blanche de longues traînées rouges. Les derniers Indiens
disparaissaient alors dans le sud, du côté de Republican-river.

Mr. Fogg, les bras croisés, restait immobile. Il avait une grave
décision à prendre. Mrs. Aouda, près de lui, le regardait sans
prononcer une parole... Il comprit ce regard. Si son serviteur était
prisonnier, ne devait-il pas tout risquer pour l'arracher aux
Indiens ?...

« Je le retrouverai mort ou vivant, dit-il simplement à Mrs. Aouda.

-- Ah ! monsieur... monsieur Fogg ! s'écria la jeune femme, en
saisissant les mains de son compagnon qu'elle couvrit de larmes.

-- Vivant ! ajouta Mr. Fogg, si nous ne perdons pas une minute ! »

Par cette résolution, Phileas Fogg se sacrifiait tout entier. Il
venait de prononcer sa ruine. Un seul jour de retard lui faisait
manquer le paquebot à New York. Son pari était irrévocablement perdu.
Mais devant cette pensée : « C'est mon devoir ! » il n'avait pas
hésité.

Le capitaine commandant le fort Kearney était là. Ses soldats -- une
centaine d'hommes environ -- s'étaient mis sur la défensive pour le
cas où les Sioux auraient dirigé une attaque directe contre la gare.

« Monsieur, dit Mr. Fogg au capitaine, trois voyageurs ont disparu.

-- Morts ? demanda le capitaine.

-- Morts ou prisonniers, répondit Phileas Fogg. Là est une
incertitude qu'il faut faire cesser. Votre intention est-elle de
poursuivre les Sioux ?

-- Cela est grave, monsieur, dit le capitaine. Ces Indiens peuvent
fuir jusqu'au-delà de l'Arkansas ! Je ne saurais abandonner le fort
qui m'est confié.

-- Monsieur, reprit Phileas Fogg, il s'agit de la vie de trois hommes.

-- Sans doute... mais puis-je risquer la vie de cinquante pour en
sauver trois ?

-- Je ne sais si vous le pouvez, monsieur, mais vous le devez.

-- Monsieur, répondit le capitaine, personne ici n'a à m'apprendre
quel est mon devoir.

-- Soit, dit froidement Phileas Fogg. J'irai seul !

-- Vous, monsieur ! s'écria Fix, qui s'était approché, aller seul à
la poursuite des Indiens !

-- Voulez-vous donc que je laisse périr ce malheureux, à qui tout ce
qui est vivant ici doit la vie ? J'irai.

-- Eh bien, non, vous n'irez pas seul ! s'écria le capitaine, ému
malgré lui. Non ! Vous êtes un brave coeur !... Trente hommes de
bonne volonté ! » ajouta-t-il en se tournant vers ses soldats.

Toute la compagnie s'avança en masse. Le capitaine n'eut qu'à choisir
parmi ces braves gens. Trente soldats furent désignés, et un vieux
sergent se mit à leur tête.

« Merci, capitaine ! dit Mr. Fogg.

-- Vous me permettrez de vous accompagner ? demanda Fix au gentleman.

-- Vous ferez comme il vous plaira, monsieur, lui répondit Phileas
Fogg. Mais si vous voulez me rendre service, vous resterez près de
Mrs. Aouda. Au cas où il m'arriverait malheur... »

Une pâleur subite envahit la figure de l'inspecteur de police. Se
séparer de l'homme qu'il avait suivi pas à pas et avec tant de
persistance ! Le laisser s'aventurer ainsi dans ce désert ! Fix
regarda attentivement le gentleman, et, quoi qu'il en eût, malgré ses
préventions, en dépit du combat qui se livrait en lui, il baissa les
yeux devant ce regard calme et franc.

« Je resterai », dit-il.

Quelques instants après, Mr. Fogg avait serré la main de la jeune
femme ; puis, après lui avoir remis son précieux sac de voyage, il
partait avec le sergent et sa petite troupe.

Mais avant de partir, il avait dit aux soldats :

« Mes amis, il y a mille livres pour vous si nous sauvons les
prisonniers ! »

Il était alors midi et quelques minutes.

Mrs. Aouda s'était retirée dans une chambre de la gare, et là, seule,
elle attendait, songeant à Phileas Fogg, à cette générosité simple et
grande, à ce tranquille courage. Mr. Fogg avait sacrifié sa fortune,
et maintenant il jouait sa vie, tout cela sans hésitation, par devoir,
sans phrases. Phileas Fogg était un héros à ses yeux.

L'inspecteur Fix, lui, ne pensait pas ainsi, et il ne pouvait contenir
son agitation. Il se promenait fébrilement sur le quai de la gare.
Un moment subjugué, il redevenait lui-même. Fogg parti, il comprenait
la sottise qu'il avait faite de le laisser partir. Quoi ! cet homme
qu'il venait de suivre autour du monde, il avait consenti à s'en
séparer ! Sa nature reprenait le dessus, il s'incriminait, il
s'accusait, il se traitait comme s'il eût été le directeur de la
police métropolitaine, admonestant un agent pris en flagrant délit de
naïveté.

« J'ai été inepte ! pensait-il. L'autre lui aura appris qui
j'étais ! Il est parti, il ne reviendra pas ! Où le reprendre
maintenant ? Mais comment ai-je pu me laisser fasciner ainsi, moi,
Fix, moi, qui ai en poche son ordre d'arrestation ! Décidément je ne
suis qu'une bête ! »

Ainsi raisonnait l'inspecteur de police, tandis que les heures
s'écoulaient si lentement à son gré. Il ne savait que faire.
Quelquefois, il avait envie de tout dire à Mrs. Aouda. Mais il
comprenait comment il serait reçu par la jeune femme. Quel parti
prendre ? Il était tenté de s'en aller à travers les longues plaines
blanches, à la poursuite de ce Fogg ! Il ne lui semblait pas
impossible de le retrouver. Les pas du détachement étaient encore
imprimés sur la neige !... Mais bientôt, sous une couche nouvelle,
toute empreinte s'effaça.

Alors le découragement prit Fix. Il éprouva comme une insurmontable
envie d'abandonner la partie. Or, précisément, cette occasion de
quitter la station de Kearney et de poursuivre ce voyage, si fécond en
déconvenues, lui fut offerte.

En effet, vers deux heures après midi, pendant que la neige tombait à
gros flocons, on entendit de longs sifflets qui venaient de l'est.
Une énorme ombre, précédée d'une lueur fauve, s'avançait lentement,
considérablement grandie par les brumes, qui lui donnaient un aspect
fantastique.

Cependant on n'attendait encore aucun train venant de l'est. Les
secours réclamés par le télégraphe ne pouvaient arriver sitôt, et le
train d'Omaha à San Francisco ne devait passer que le lendemain. --
On fut bientôt fixé.

Cette locomotive qui marchait à petite vapeur, en jetant de grands
coups de sifflet, c'était celle qui, après avoir été détachée du
train, avait continué sa route avec une si effrayante vitesse,
emportant le chauffeur et le mécanicien inanimés. Elle avait couru
sur les rails pendant plusieurs milles ; puis, le feu avait baissé,
faute de combustible ; la vapeur s'était détendue, et une heure après,
ralentissant peu à peu sa marche, la machine s'arrêtait enfin à vingt
milles au-delà de la station de Kearney.

Ni le mécanicien ni le chauffeur n'avaient succombé, et, après un
évanouissement assez prolongé, ils étaient revenus à eux.

La machine était alors arrêtée. Quand il se vit dans le désert, la
locomotive seule, n'ayant plus de wagons à sa suite, le mécanicien
comprit ce qui s'était passé. Comment la locomotive avait été
détachée du train, il ne put le deviner, mais il n'était pas douteux,
pour lui, que le train, resté en arrière, se trouvât en détresse.

Le mécanicien n'hésita pas sur ce qu'il devait faire. Continuer la
route dans la direction d'Omaha était prudent ; retourner vers le
train, que les Indiens pillaient peut-être encore, était dangereux...
N'importe ! Des pelletées de charbon et de bois furent engouffrées
dans le foyer de sa chaudière, le feu se ranima, la pression monta de
nouveau, et, vers deux heures après midi, la machine revenait en
arrière vers la station de Kearney. C'était elle qui sifflait dans la
brume.

Ce fut une grande satisfaction pour les voyageurs, quand ils virent la
locomotive se mettre en tête du train. Ils allaient pouvoir continuer
ce voyage si malheureusement interrompu.

A l'arrivée de la machine, Mrs. Aouda avait quitté la gare, et
s'adressant au conducteur :

« Vous allez partir ? lui demanda-t-elle.

-- A l'instant, madame.

-- Mais ces prisonniers... nos malheureux compagnons...

-- Je ne puis interrompre le service, répondit le conducteur. Nous
avons déjà trois heures de retard.

-- Et quand passera l'autre train venant de San Francisco ?

-- Demain soir, madame.

-- Demain soir ! mais il sera trop tard. Il faut attendre...

-- C'est impossible, répondit le conducteur. Si vous voulez partir,
montez en voiture.

-- Je ne partirai pas », répondit la jeune femme. Fix avait entendu
cette conversation. Quelques instants auparavant, quand tout moyen de
locomotion lui manquait, il était décidé à quitter Kearney, et
maintenant que le train était là, prêt à s'élancer, qu'il n'avait plus
qu'à reprendre sa place dans le wagon, une irrésistible force le
rattachait au sol. Ce quai de la gare lui brûlait les pieds, et il ne
pouvait s'en arracher. Le combat recommençait en lui. La colère de
l'insuccès l'étouffait. Il voulait lutter jusqu'au bout.

Cependant les voyageurs et quelques blessés -- entre autres le colonel
Proctor, dont l'état était grave -- avaient pris place dans les
wagons. On entendait les bourdonnements de la chaudière surchauffée,
et la vapeur s'échappait par les soupapes. Le mécanicien siffla, le
train se mit en marche, et disparut bientôt, mêlant sa fumée blanche
au tourbillon des neiges.

L'inspecteur Fix était resté.

Quelques heures s'écoulèrent. Le temps était fort mauvais, le froid
très vif. Fix, assis sur un banc dans la gare, restait immobile. On
eût pu croire qu'il dormait. Mrs. Aouda, malgré la rafale, quittait
à chaque instant la chambre qui avait été mise à sa disposition. Elle
venait à l'extrémité du quai, cherchant à voir à travers la tempête de
neige, voulant percer cette brume qui réduisait l'horizon autour
d'elle, écoutant si quelque bruit se ferait entendre. Mais rien.
Elle rentrait alors, toute transie, pour revenir quelques moments plus
tard, et toujours inutilement.

Le soir se fit. Le petit détachement n'était pas de retour. Où
était-il en ce moment ? Avait-il pu rejoindre les Indiens ? Y
avait-il eu lutte, ou ces soldats, perdus dans la brume, erraient-ils
au hasard ? Le capitaine du fort Kearney était très inquiet, bien
qu'il ne voulût rien laisser paraître de son inquiétude.

La nuit vint, la neige tomba moins abondamment, mais l'intensité du
froid s'accrut. Le regard le plus intrépide n'eût pas considéré sans
épouvante cette obscure immensité. Un absolu silence régnait sur la
plaine. Ni le vol d'un oiseau, ni la passée d'un fauve n'en troublait
le calme infini.

Pendant toute cette nuit, Mrs. Aouda, l'esprit plein de
pressentiments sinistres, le coeur rempli d'angoisses, erra sur la
lisière de la prairie. Son imagination l'emportait au loin et lui
montrait mille dangers. Ce qu'elle souffrit pendant ces longues
heures ne saurait s'exprimer.

Fix était toujours immobile à la même place, mais, lui non plus, il ne
dormait pas. A un certain moment, un homme s'était approché, lui
avait parlé même, mais l'agent l'avait renvoyé, après répondu à ses
paroles par un signe négatif.

La nuit s'écoula ainsi. A l'aube, le disque à demi éteint du soleil
se leva sur un horizon embrumé. Cependant la portée du regard pouvait
s'étendre à une distance de deux milles. C'était vers le sud que
Phileas Fogg et le détachement s'étaient dirigés... Le sud était
absolument désert. Il était alors sept heures du matin.

Le capitaine, extrêmement soucieux, ne savait quel parti prendre.
Devait-il envoyer un second détachement au secours du premier ?
Devait-il sacrifier de nouveaux hommes avec si peu de chances de
sauver ceux qui étaient sacrifiés tout d'abord ? Mais son hésitation
ne dura pas, et d'un geste, appelant un de ses lieutenants, il lui
donnait l'ordre de pousser une reconnaissance dans le sud --, quand
des coups de feu éclatèrent. Était-ce un signal ? Les soldats se
jetèrent hors du fort, et à un demi-mille ils aperçurent une petite
troupe qui revenait en bon ordre.

Mr. Fogg marchait en tête, et près de lui Passepartout et les deux
autres voyageurs, arrachés aux mains des Sioux.

Il y avait eu combat à dix milles au sud de Kearney. Peu d'instants
avant l'arrivée du détachement, Passepartout et ses deux compagnons
luttaient déjà contre leurs gardiens, et le Français en avait assommé
trois à coups de poing, quand son maître et les soldats se
précipitèrent à leur secours.

Tous, les sauveurs et les sauvés, furent accueillis par des cris de
joie, et Phileas Fogg distribua aux soldats la prime qu'il leur avait
promise, tandis que Passepartout se répétait, non sans quelque
raison :

« Décidément, il faut avouer que je coûte cher à mon maître ! »

Fix, sans prononcer une parole, regardait Mr. Fogg, et il eût été
difficile d'analyser les impressions qui se combattaient alors en lui.
Quant à Mrs. Aouda, elle avait pris la main du gentleman, et elle la
serrait dans les siennes, sans pouvoir prononcer une parole !

Cependant Passepartout, dès son arrivée, avait cherché le train dans
la gare. Il croyait le trouver là, prêt à filer sur Omaha, et il
espérait que l'on pourrait encore regagner le temps perdu.

« Le train, le train ! s'écria-t-il.

-- Parti, répondit Fix.

-- Et le train suivant, quand passera-t-il ? demanda Phileas Fogg.

-- Ce soir seulement.

-- Ah ! » répondit simplement l'impassible gentleman.

XXXI
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DANS LEQUEL L'INSPECTEUR FIX PREND TRÈS SÉRIEUSEMENT
LES INTÉRÊTS DE PHILEAS FOGG

Phileas Fogg se trouvait en retard de vingt heures. Passepartout, la
cause involontaire de ce retard, était désespéré. Il avait décidément
ruiné son maître !

En ce moment, l'inspecteur s'approcha de Mr. Fogg, et, le regardant
bien en face :

« Très sérieusement, monsieur, lui demanda-t-il, vous êtes pressé ?

-- Très sérieusement, répondit Phileas Fogg.

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