Full Text Archive logoFull Text Archive — Books, poems, drama…

Le Tour du Monde en 80 Jours by Jules Verne

Part 1 out of 6

Adobe PDF icon
Download this document as a .pdf
File size: 0.6 MB
What's this? light bulb idea Many people prefer to read off-line or to print out text and read from the real printed page. Others want to carry documents around with them on their mobile phones and read while they are on the move. We have created .pdf files of all out documents to accommodate all these groups of people. We recommend that you download .pdfs onto your mobile phone when it is connected to a WiFi connection for reading off-line.

This text is in 7 bit ascii and therefore contains no accents,
and should be readable on all text reading programs.

The 8 bit file has accents, and will read only in programs for
this kind of character. I use LIST, by Vernon D. Buerg.

TABLE DES MATIERES

Chapitres

I. Dans lequel Phileas Fogg et Passepartout s'acceptent
reciproquement, l'un comme maitre, l'autre comme domestique

II. Ou Passepartout est convaincu qu'il a enfin trouve son ideal.

III. Ou s'engage une conversation qui pourra couter cher a Phileas Fogg.

IV. Dans lequel Phileas Fogg stupefie Passepartout, son domestique.

V. Dans lequel une nouvelle valeur apparait sur la place de Londres.

VI. Dans lequel l'agent Fix montre une impatience bien legitime.

VII. Qui temoigne une fois de plus de l'inutilite des
passeports en matiere de police.

VIII. Dans lequel Passepartout parle un peu plus peut-etre
qu'il ne conviendrait.

IX. Ou la mer Rouge et la mer des Indes se montrent propices
aux desseins de Phileas Fogg.

X. Ou Passepartout est trop heureux d'en etre quitte
en perdant sa chaussure.

XI. Ou Phileas Fogg achete une monture a un prix fabuleux.

XII. Ou Phileas Fogg et ses compagnons s'aventurent a travers
les forets de l'Inde, et ce qui s'ensuit.

XIII. Dans lequel Passepartout prouve une fois de plus que la
fortune sourit aux audacieux.

XIV. Dans lequel Phileas Fogg descend toute l'admirable vallee
du Gange sans meme songer a la voir.

XV. Ou le sac aux bank-notes s'allege encore de quelques
milliers de livres.

XVI. Ou Fix n'a pas l'air de connaitre du tout les choses dont
on lui parle.

XVII. Ou il est question de choses et d'autres pendant la
traversee de Singapore a Hong-Kong.

XVIII. Dans lequel Phileas Fogg, Passepartout, Fix, chacun de
son cote, va a ses affaires.

XIX. Ou Passepartout prend un trop vif interet a son maitre, et
ce qui s'ensuit.

XX. Dans lequel Fix entre directement en relation avec Phileas Fogg.

XXI. Ou le patron de la _Tankardere_ risque fort de perdre une
prime de deux cents livres.

XXII. Ou Passepartout voit bien que, meme aux antipodes, il est
prudent d'avoir quelque argent dans sa poche.

XXIII. Dans lequel le nez de Passepartout s'allonge demesurement.

XXIV. Pendant lequel s'accomplit la traversee de l'ocean Pacifique.

XXV. Ou l'on donne un leger apercu de San Francisco, un jour de meeting.

XXVI. Dans lequel on prend le train express du chemin de fer du Pacifique.

XXVII. Dans lequel Passepartout suit, avec une vitesse de vingt milles
a l'heure, un cours d'histoire mormone

XXVIII. Dans lequel Passepartout ne put parvenir a faire
entendre le langage de la raison.

XXIX. Ou il sera fait le recit d'incidents divers qui ne se
rencontrent que sur les rails-roads de l'Union.

XXX. Dans lequel Phileas Fogg fait tout simplement son devoir.

XXXI. Dans lequel l'inspecteur Fix prend tres serieusement les
interets de Phileas Fogg.

XXXII. Dans lequel Phileas Fogg engage une lutte directe contre
la mauvaise chance.

XXXIII. Ou Phileas Fogg se montre a la hauteur des circonstances.

XXXIV. Qui procure a Passepartout l'occasion de faire un jeu de
mots atroce, mais peut-etre inedit.

XXXV. Dans lequel Passepartout ne se fait pas repeter deux fois
l'ordre que son maitre lui a donne.

XXXVI. Dans lequel Phileas Fogg fait de nouveau prime sur le marche.

XXXVII. Dans lequel il est prouve que Phileas Fogg n'a rien
gagne a faire ce tour du monde, si ce n'est le bonheur.

LE TOUR DU MONDE EN QUATRE-VINGTS JOURS

par Jules Verne

I

DANS LEQUEL PHILEAS FOGG ET PASSEPARTOUT S'ACCEPTENT
RECIPROQUEMENT L'UN COMME MAITRE, L'AUTRE COMME DOMESTIQUE

En l'annee 1872, la maison portant le numero 7 de Saville-row,
Burlington Gardens -- maison dans laquelle Sheridan mourut en
1814 --, etait habitee par Phileas Fogg, esq. , l'un des
membres les plus singuliers et les plus remarques du Reform-Club
de Londres, bien qu'il semblat prendre a tache de ne rien faire
qui put attirer l'attention.

A l'un des plus grands orateurs qui honorent l'Angleterre,
succedait donc ce Phileas Fogg, personnage enigmatique, dont on
ne savait rien, sinon que c'etait un fort galant homme et l'un
des plus beaux gentlemen de la haute societe anglaise.

On disait qu'il ressemblait a Byron -- par la tete, car il etait
irreprochable quant aux pieds --, mais un Byron a moustaches et
a favoris, un Byron impassible, qui aurait vecu mille ans sans
vieillir.

Anglais, a coup sur, Phileas Fogg n'etait peut-etre pas
Londonner. On ne l'avait jamais vu ni a la Bourse, ni a la
Banque, ni dans aucun des comptoirs de la Cite. Ni les bassins
ni les docks de Londres n'avaient jamais recu un navire ayant
pour armateur Phileas Fogg. Ce gentleman ne figurait dans aucun
comite d'administration. Son nom n'avait jamais retenti dans un
college d'avocats, ni au Temple, ni a Lincoln's-inn, ni a
Gray's-inn. Jamais il ne plaida ni a la Cour du chancelier, ni
au Banc de la Reine, ni a l'Echiquier, ni en Cour
ecclesiastique. Il n'etait ni industriel, ni negociant, ni
marchand, ni agriculteur. Il ne faisait partie ni de
l'_Institution royale de la Grande-Bretagne_, ni de
l'_Institution de Londres_, ni de l'_Institution des Artisans_,
ni de l'_Institution Russell_, ni de l'_Institution litteraire
de l'Ouest_, ni de l'_Institution du Droit_, ni de cette
_Institution des Arts et des Sciences reunis_, qui est placee
sous le patronage direct de Sa Gracieuse Majeste. Il
n'appartenait enfin a aucune des nombreuses societes qui
pullulent dans la capitale de l'Angleterre, depuis la _Societe
de l'Armonica_ jusqu'a la _Societe entomologique_, fondee
principalement dans le but de detruire les insectes nuisibles.

Phileas Fogg etait membre du Reform-Club, et voila tout.

A qui s'etonnerait de ce qu'un gentleman aussi mysterieux
comptat parmi les membres de cette honorable association, on
repondra qu'il passa sur la recommandation de MM. Baring freres,
chez lesquels il avait un credit ouvert. De la une certaine
"surface", due a ce que ses cheques etaient regulierement payes
a vue par le debit de son compte courant invariablement
crediteur.

Ce Phileas Fogg etait-il riche? Incontestablement. Mais comment
il avait fait fortune, c'est ce que les mieux informes ne
pouvaient dire, et Mr. Fogg etait le dernier auquel il convint
de s'adresser pour l'apprendre. En tout cas, il n'etait
prodigue de rien, mais non avare, car partout ou il manquait un
appoint pour une chose noble, utile ou genereuse, il l'apportait
silencieusement et meme anonymement.

En somme, rien de moins communicatif que ce gentleman. Il
parlait aussi peu que possible, et semblait d'autant plus
mysterieux qu'il etait silencieux. Cependant sa vie etait a
jour, mais ce qu'il faisait etait si mathematiquement toujours
la meme chose, que l'imagination, mecontente, cherchait au-dela.

Avait-il voyage? C'etait probable, car personne ne possedait
mieux que lui la carte du monde. Il n'etait endroit si recule
dont il ne parut avoir une connaissance speciale. Quelquefois,
mais en peu de mots, brefs et clairs, il redressait les mille
propos qui circulaient dans le club au sujet des voyageurs
perdus ou egares; il indiquait les vraies probabilites, et ses
paroles s'etaient trouvees souvent comme inspirees par une
seconde vue, tant l'evenement finissait toujours par les
justifier. C'etait un homme qui avait du voyager partout, -- en
esprit, tout au moins.

Ce qui etait certain toutefois, c'est que, depuis de longues
annees, Phileas Fogg n'avait pas quitte Londres. Ceux qui
avaient l'honneur de le connaitre un peu plus que les autres
attestaient que -- si ce n'est sur ce chemin direct qu'il
parcourait chaque jour pour venir de sa maison au club --
personne ne pouvait pretendre l'avoir jamais vu ailleurs. Son
seul passe-temps etait de lire les journaux et de jouer au
whist. A ce jeu du silence, si bien approprie a sa nature, il
gagnait souvent, mais ses gains n'entraient jamais dans sa
bourse et figuraient pour une somme importante a son budget de
charite.

D'ailleurs, il faut le remarquer, Mr. Fogg jouait evidemment
pour jouer, non pour gagner. Le jeu etait pour lui un combat,
une lutte contre une difficulte, mais une lutte sans mouvement,
sans deplacement, sans fatigue, et cela allait a son caractere.

On ne connaissait a Phileas Fogg ni femme ni enfants, -- ce qui
peut arriver aux gens les plus honnetes, -- ni parents ni amis,
-- ce qui est plus rare en verite. Phileas Fogg vivait seul
dans sa maison de Saville-row, ou personne ne penetrait. De son
interieur, jamais il n'etait question. Un seul domestique
suffisait a le servir.

Dejeunant, dinant au club a des heures chronometriquement
determinees, dans la meme salle, a la meme table, ne traitant
point ses collegues, n'invitant aucun etranger, il ne rentrait
chez lui que pour se coucher, a minuit precis, sans jamais user
de ces chambres confortables que le Reform-Club tient a la
disposition des membres du cercle. Sur vingt-quatre heures, il
en passait dix a son domicile, soit qu'il dormit, soit qu'il
s'occupat de sa toilette. S'il se promenait, c'etait
invariablement, d'un pas egal, dans la salle d'entree parquetee
en marqueterie, ou sur la galerie circulaire, au-dessus de
laquelle s'arrondit un dome a vitraux bleus, que supportent
vingt colonnes ioniques en porphyre rouge. S'il dinait ou
dejeunait, c'etaient les cuisines, le garde-manger, l'office, la
poissonnerie, la laiterie du club, qui fournissaient a sa table
leurs succulentes reserves ; c'etaient les domestiques du club,
graves personnages en habit noir, chausses de souliers a
semelles de molleton, qui le servaient dans une porcelaine
speciale et sur un admirable linge en toile de Saxe ; c'etaient
les cristaux a moule perdu du club qui contenaient son sherry,
son porto ou son claret melange de cannelle, de capillaire et de
cinnamome ; c'etait enfin la glace du club -- glace venue a
grands frais des lacs d'Amerique -- qui entretenait ses boissons
dans un satisfaisant etat de fraicheur.

Si vivre dans ces conditions, c'est etre un excentrique, il faut
convenir que l'excentricite a du bon!

La maison de Saville-row, sans etre somptueuse, se recommandait
par un extreme confort. D'ailleurs, avec les habitudes
invariables du locataire, le service s'y reduisait a peu.
Toutefois, Phileas Fogg exigeait de son unique domestique une
ponctualite, une regularite extraordinaires. Ce jour-la meme, 2
octobre, Phileas Fogg avait donne son conge a James Forster --
ce garcon s'etant rendu coupable de lui avoir apporte pour sa
barbe de l'eau a quatre-vingt-quatre degres Fahrenheit au lieu
de quatre-vingt-six --, et il attendait son successeur, qui
devait se presenter entre onze heures et onze heures et demie.

Phileas Fogg, carrement assis dans son fauteuil, les deux pieds
rapproches comme ceux d'un soldat a la parade, les mains
appuyees sur les genoux, le corps droit, la tete haute,
regardait marcher l'aiguille de la pendule, -- appareil
complique qui indiquait les heures, les minutes, les secondes,
les jours, les quantiemes et l'annee. A onze heures et demie
sonnant, Mr. Fogg devait, suivant sa quotidienne habitude,
quitter la maison et se rendre au Reform-Club.

En ce moment, on frappa a la porte du petit salon dans lequel se
tenait Phileas Fogg.

James Forster, le congedie, apparut.

"Le nouveau domestique", dit-il.

Un garcon age d'une trentaine d'annees se montra et salua.

"Vous etes Francais et vous vous nommez John? lui demanda
Phileas Fogg.

"Jean, n'en deplaise a monsieur," repondit le nouveau venu,
"Jean Passepartout, un surnom qui m'est reste, et que justifiait
mon aptitude naturelle a me tirer d'affaire. Je crois etre un
honnete garcon, monsieur, mais, pour etre franc, j'ai fait
plusieurs metiers.

J'ai ete chanteur ambulant, ecuyer dans un cirque, faisant de la
voltige comme Leotard, et dansant sur la corde comme Blondin ;
puis je suis devenu professeur de gymnastique, afin de rendre
mes talents plus utiles, et, en dernier lieu, j'etais sergent de
pompiers, a Paris.

J'ai meme dans mon dossier des incendies remarquables. Mais
voila cinq ans que j'ai quitte la France et que, voulant gouter
de la vie de famille, je suis valet de chambre en Angleterre.
Or, me trouvant sans place et ayant appris que M. Phileas Fogg
etait l'homme le plus exact et le plus sedentaire du
Royaume-Uni, je me suis presente chez monsieur avec l'esperance
d'y vivre tranquille et d'oublier jusqu'a ce nom de
Passepartout..."

"Passepartout me convient," repondit le gentleman. "Vous m'etes
recommande. J'ai de bons renseignements sur votre compte. Vous
connaissez mes conditions?"

"Oui, monsieur."

"Bien. Quelle heure avez-vous?"

"Onze heures vingt-deux," repondit Passepartout, en tirant des
profondeurs de son gousset une enorme montre d'argent.

"Vous retardez," dit Mr. Fogg.

"Que monsieur me pardonne, mais c'est impossible."

"Vous retardez de quatre minutes. N'importe. Il suffit de
constater l'ecart. Donc, a partir de ce moment, onze heures
vingt-neuf du matin, ce mercredi 2 octobre 1872, vous etes a mon
service."

Cela dit, Phileas Fogg se leva, prit son chapeau de la main
gauche, le placa sur sa tete avec un mouvement d'automate et
disparut sans ajouter une parole.

Passepartout entendit la porte de la rue se fermer une premiere
fois: c'etait son nouveau maitre qui sortait; puis une seconde
fois: c'etait son predecesseur, James Forster, qui s'en allait
a son tour.

Passepartout demeura seul dans la maison de Saville-row.

II

OU PASSEPARTOUT EST CONVAINCU QU'IL A ENFIN TROUVE SON IDEAL

"Sur ma foi, se dit Passepartout, un peu ahuri tout d'abord,
j'ai connu chez Mme Tussaud des bonshommes aussi vivants que mon
nouveau maitre!"

Il convient de dire ici que les "bonshommes" de Mme Tussaud sont
des figures de cire, fort visitees a Londres, et auxquelles il
ne manque vraiment que la parole.

Pendant les quelques instants qu'il venait d'entrevoir Phileas
Fogg, Passepartout avait rapidement, mais soigneusement examine
son futur maitre. C'etait un homme qui pouvait avoir quarante
ans, de figure noble et belle, haut de taille, que ne deparait
pas un leger embonpoint, blond de cheveux et de favoris, front
uni sans apparences de rides aux tempes, figure plutot pale que
coloree, dents magnifiques. Il paraissait posseder au plus haut
degre ce que les physionomistes appellent "le repos dans
l'action", faculte commune a tous ceux qui font plus de besogne
que de bruit. Calme, flegmatique, l'oeil pur, la paupiere
immobile, c'etait le type acheve de ces Anglais a sang-froid qui
se rencontrent assez frequemment dans le Royaume-Uni, et dont
Angelica Kauffmann a merveilleusement rendu sous son pinceau
l'attitude un peu academique. Vu dans les divers actes de son
existence, ce gentleman donnait l'idee d'un etre bien equilibre
dans toutes ses parties, justement pondere, aussi parfait qu'un
chronometre de Leroy ou de Earnshaw. C'est qu'en effet, Phileas
Fogg etait l'exactitude personnifiee, ce qui se voyait
clairement a "l'expression de ses pieds et de ses mains", car
chez l'homme, aussi bien que chez les animaux, les membres
eux-memes sont des organes expressifs des passions.

Phileas Fogg etait de ces gens mathematiquement exacts, qui,
jamais presses et toujours prets, sont economes de leurs pas et
de leurs mouvements. Il ne faisait pas une enjambee de trop,
allant toujours par le plus court. Il ne perdait pas un regard
au plafond. Il ne se permettait aucun geste superflu. On ne
l'avait jamais vu emu ni trouble. C'etait l'homme le moins hate
du monde, mais il arrivait toujours a temps. Toutefois, on
comprendra qu'il vecut seul et pour ainsi dire en dehors de
toute relation sociale. Il savait que dans la vie il faut faire
la part des frottements, et comme les frottements retardent, il
ne se frottait a personne.

Quant a Jean, dit Passepartout, un vrai Parisien de Paris,
depuis cinq ans qu'il habitait l'Angleterre et y faisait a
Londres le metier de valet de chambre, il avait cherche
vainement un maitre auquel il put s'attacher.

Passepartout n'etait point un de ces Frontins ou Mascarilles
qui, les epaules hautes, le nez au vent, le regard assure,
l'oeil sec, ne sont que d'impudents droles. Non. Passepartout
etait un brave garcon, de physionomie aimable, aux levres un peu
saillantes, toujours pretes a gouter ou a caresser, un etre doux
et serviable, avec une de ces bonnes tetes rondes que l'on aime
a voir sur les epaules d'un ami. Il avait les yeux bleus, le
teint anime, la figure assez grasse pour qu'il put lui-meme voir
les pommettes de ses joues, la poitrine large, la taille forte,
une musculature vigoureuse, et il possedait une force
herculeenne que les exercices de sa jeunesse avaient
admirablement developpee. Ses cheveux bruns etaient un peu
rageurs. Si les sculpteurs de l'Antiquite connaissaient
dix-huit facons d'arranger la chevelure de Minerve, Passepartout
n'en connaissait qu'une pour disposer la sienne : trois coups de
demeloir, et il etait coiffe.

De dire si le caractere expansif de ce garcon s'accorderait avec
celui de Phileas Fogg, c'est ce que la prudence la plus
elementaire ne permet pas. Passepartout serait-il ce domestique
foncierement exact qu'il fallait a son maitre? On ne le verrait
qu'a l'user. Apres avoir eu, on le sait, une jeunesse assez
vagabonde, il aspirait au repos. Ayant entendu vanter le
methodisme anglais et la froideur proverbiale des gentlemen, il
vint chercher fortune en Angleterre.

Mais, jusqu'alors, le sort l'avait mal servi. Il n'avait pu
prendre racine nulle part. Il avait fait dix maisons. Dans
toutes, on etait fantasque, inegal, coureur d'aventures ou
coureur de pays, -- ce qui ne pouvait plus convenir a
Passepartout. Son dernier maitre, le jeune Lord Longsferry,
membre du Parlement, apres avoir passe ses nuits dans les
"oysters-rooms" d'Hay-Market, rentrait trop souvent au logis sur
les epaules des policemen. Passepartout, voulant avant tout
pouvoir respecter son maitre, risqua quelques respectueuses
observations qui furent mal recues, et il rompit. Il apprit,
sur les entrefaites, que Phileas Fogg, esq., cherchait un
domestique. Il prit des renseignements sur ce gentleman. Un
personnage dont l'existence etait si reguliere, qui ne
decouchait pas, qui ne voyageait pas, qui ne s'absentait jamais,
pas meme un jour, ne pouvait que lui convenir. Il se presenta
et fut admis dans les circonstances que l'on sait.

Passepartout -- onze heures et demie etant sonnees -- se
trouvait donc seul dans la maison de Saville-row. Aussitot il
en commenca l'inspection. Il la parcourut de la cave au
grenier. Cette maison propre, rangee, severe, puritaine, bien
organisee pour le service, lui plut. Elle lui fit l'effet d'une
belle coquille de colimacon, mais d'une coquille eclairee et
chauffee au gaz, car l'hydrogene carbure y suffisait a tous les
besoins de lumiere et de chaleur. Passepartout trouva sans
peine, au second etage, la chambre qui lui etait destinee.

Elle lui convint. Des timbres electriques et des tuyaux
acoustiques la mettaient en communication avec les appartements
de l'entresol et du premier etage. Sur la cheminee, une pendule
electrique correspondait avec la pendule de la chambre a coucher
de Phileas Fogg, et les deux appareils battaient au meme
instant, la meme seconde.

"Cela me va, cela me va!" se dit Passepartout.

Il remarqua aussi, dans sa chambre, une notice affichee
au-dessus de la pendule. C'etait le programme du service
quotidien. Il comprenait -- depuis huit heures du matin, heure
reglementaire a laquelle se levait Phileas Fogg, jusqu'a onze
heures et demie, heure a laquelle il quittait sa maison pour
aller dejeuner au Reform-Club -- tous les details du service, le
the et les roties de huit heures vingt-trois, l'eau pour la
barbe de neuf heures trente-sept, la coiffure de dix heures
moins vingt, etc. Puis de onze heures et demie du matin a
minuit -- heure a laquelle se couchait le methodique gentleman
--, tout etait note, prevu, regularise. Passepartout se fit une
joie de mediter ce programme et d'en graver les divers articles
dans son esprit.

Quant a la garde-robe de monsieur, elle etait fort bien montee
et merveilleusement comprise. Chaque pantalon, habit ou gilet
portait un numero d'ordre reproduit sur un registre d'entree et
de sortie, indiquant la date a laquelle, suivant la saison, ces
vetements devaient etre tour a tour portes. Meme reglementation
pour les chaussures.

En somme, dans cette maison de Saville-row qui devait etre le
temple du desordre a l'epoque de l'illustre mais dissipe
Sheridan --, ameublement confortable, annoncant une belle
aisance. Pas de bibliotheque, pas de livres, qui eussent ete
sans utilite pour Mr. Fogg, puisque le Reform-Club mettait a sa
disposition deux bibliotheques, l'une consacree aux lettres,
l'autre au droit et a la politique. Dans la chambre a coucher,
un coffre-fort de moyenne grandeur, que sa construction
defendait aussi bien de l'incendie que du vol. Point d'armes
dans la maison, aucun ustensile de chasse ou de guerre. Tout y
denotait les habitudes les plus pacifiques.

Apres avoir examine cette demeure en detail, Passepartout se
frotta les mains, sa large figure s'epanouit, et il repeta
joyeusement : "Cela me va! voila mon affaire! Nous nous
entendrons parfaitement, Mr. Fogg et moi! Un homme casanier et
regulier! Une veritable mecanique! Eh bien, je ne suis pas fache
de servir une mecanique!"

III

OU S'ENGAGE UNE CONVERSATION
QUI POURRA COUTER CHER A PHILEAS FOGG

Phileas Fogg avait quitte sa maison de Saville-row a onze heures
et demie, et, apres avoir place cinq cent soixante-quinze fois
son pied droit devant son pied gauche et cinq cent
soixante-seize fois son pied gauche devant son pied droit, il
arriva au Reform-Club, vaste edifice, eleve dans Pall-Mall, qui
n'a pas coute moins de trois millions a batir.

Phileas Fogg se rendit aussitot a la salle a manger, dont les
neuf fenetres s'ouvraient sur un beau jardin aux arbres deja
dores par l'automne. La, il prit place a la table habituelle ou
son couvert l'attendait. Son dejeuner se composait d'un
hors-d'oeuvre, d'un poisson bouilli releve d'une "reading sauce"
de premier choix, d'un roastbeef ecarlate agremente de
condiments "mushroom", d'un gateau farci de tiges de rhubarbe et
de groseilles vertes, d'un morceau de chester, -- le tout arrose
de quelques tasses de cet excellent the, specialement recueilli
pour l'office du Reform-Club.

A midi quarante-sept, ce gentleman se leva et se dirigea vers le
grand salon, somptueuse piece, ornee de peintures richement
encadrees. La, un domestique lui remit le _Times_ non coupe,
dont Phileas Fogg opera le laborieux depliage avec une surete de
main qui denotait une grande habitude de cette difficile
operation. La lecture de ce journal occupa Phileas Fogg jusqu'a
trois heures quarante-cinq, et celle du _Standard_ -- qui lui
succeda -- dura jusqu'au diner. Ce repas s'accomplit dans les
memes conditions que le dejeuner, avec adjonction de "royal
british sauce".

A six heures moins vingt, le gentleman reparut dans le grand
salon et s'absorba dans la lecture du _Morning Chronicle_.

Une demi-heure plus tard, divers membres du Reform-Club
faisaient leur entree et s'approchaient de la cheminee, ou
brulait un feu de houille.

C'etaient les partenaires habituels de Mr. Phileas Fogg, comme
lui enrages joueurs de whist: l'ingenieur Andrew Stuart, les
banquiers John Sullivan et Samuel Fallentin, le brasseur Thomas
Flanagan, Gauthier Ralph, un des administrateurs de la Banque
d'Angleterre, -- personnages riches et consideres, meme dans ce
club qui compte parmi ses membres les sommites de l'industrie et
de la finance.

"Eh bien, Ralph," demanda Thomas Flanagan, "ou en est cette
affaire de vol?"

"Eh bien," repondit Andrew Stuart, "la Banque en sera pour son
argent."

"J'espere, au contraire," dit Gauthier Ralph, "que nous mettrons
la main sur l'auteur du vol. Des inspecteurs de police, gens
fort habiles, ont ete envoyes en Amerique et en Europe, dans
tous les principaux ports d'embarquement et de debarquement, et
il sera difficile a ce monsieur de leur echapper."

"Mais on a donc le signalement du voleur?" demanda Andrew
Stuart.

"D'abord, ce n'est pas un voleur," repondit serieusement
Gauthier Ralph.

"Comment, ce n'est pas un voleur, cet individu qui a soustrait
cinquante-cinq mille livres en bank-notes (1 million 375 000
francs)?"

"Non," repondit Gauthier Ralph.

"C'est donc un industriel?" dit John Sullivan.

"Le _Morning Chronicle_ assure que c'est un gentleman."

Celui qui fit cette reponse n'etait autre que Phileas Fogg, dont
la tete emergeait alors du flot de papier amasse autour de lui.
En meme temps, Phileas Fogg salua ses collegues, qui lui
rendirent son salut.

Le fait dont il etait question, que les divers journaux du
Royaume-Uni discutaient avec ardeur, s'etait accompli trois
jours auparavant, le 29 septembre. Une liasse de bank-notes,
formant l'enorme somme de cinquante-cinq mille livres, avait ete
prise sur la tablette du caissier principal de la Banque
d'Angleterre.

A qui s'etonnait qu'un tel vol eut pu s'accomplir aussi
facilement, le sous-gouverneur Gauthier Ralph se bornait a
repondre qu'a ce moment meme, le caissier s'occupait
d'enregistrer une recette de trois shillings six pence, et qu'on
ne saurait avoir l'oeil a tout.

Mais il convient de faire observer ici -- ce qui rend le fait
plus explicable -- que cet admirable etablissement de "Bank of
England" parait se soucier extremement de la dignite du public.
Point de gardes, point d'invalides, point de grillages! L'or,
l'argent, les billets sont exposes librement et pour ainsi dire
a la merci du premier venu. On ne saurait mettre en suspicion
l'honorabilite d'un passant quelconque. Un des meilleurs
observateurs des usages anglais raconte meme ceci: Dans une des
salles de la Banque ou il se trouvait un jour, il eut la
curiosite de voir de plus pris un lingot d'or pesant sept a huit
livres, qui se trouvait expose sur la tablette du caissier; il
prit ce lingot, l'examina, le passa a son voisin, celui-ci a un
autre, si bien que le lingot, de main en main, s'en alla
jusqu'au fond d'un corridor obscur, et ne revint qu'une
demi-heure apres reprendre sa place, sans que le caissier eut
seulement leve la tete.

Mais, le 29 septembre, les choses ne se passerent pas tout a
fait ainsi. La liasse de bank-notes ne revint pas, et quand la
magnifique horloge, posee au-dessus du " drawing-office", sonna
a cinq heures la fermeture des bureaux, la Banque d'Angleterre
n'avait plus qu'a passer cinquante-cinq mille livres par le
compte de profits et pertes.

Le vol bien et dument reconnu, des agents, des "detectives",
choisis parmi les plus habiles, furent envoyes dans les
principaux ports, a Liverpool, a Glasgow, au Havre, a Suez, a
Brindisi, a New York, etc., avec promesse, en cas de succes,
d'une prime de deux mille livres (50 000 F) et cinq pour cent de
la somme qui serait retrouvee. En attendant les renseignements
que devait fournir l'enquete immediatement commencee, ces
inspecteurs avaient pour mission d'observer scrupuleusement tous
les voyageurs en arrivee ou en partance.

Or, precisement, ainsi que le disait le _Morning Chronicle_, on
avait lieu de supposer que l'auteur du vol ne faisait partie
d'aucune des societes de voleurs d'Angleterre. Pendant cette
journee du 29 septembre, un gentleman bien mis, de bonnes
manieres, l'air distingue, avait ete remarque, qui allait et
venait dans la salle des paiements, theatre du vol. L'enquete
avait permis de refaire assez exactement le signalement de ce
gentleman, signalement qui fut aussitot adresse a tous les
detectives du Royaume-Uni et du continent. Quelques bons
esprits -- et Gauthier Ralph etait du nombre -- se croyaient
donc fondes a esperer que le voleur n'echapperait pas.

Comme on le pense, ce fait etait a l'ordre du jour a Londres et
dans toute l'Angleterre. On discutait, on se passionnait pour
ou contre les probabilites du succes de la police
metropolitaine. On ne s'etonnera donc pas d'entendre les
membres du Reform-Club traiter la meme question, d'autant plus
que l'un des sous-gouverneurs de la Banque se trouvait parmi
eux.

L'honorable Gauthier Ralph ne voulait pas douter du resultat des
recherches, estimant que la prime offerte devrait singulierement
aiguiser le zele et l'intelligence des agents. Mais son
collegue, Andrew Stuart, etait loin de partager cette confiance.
La discussion continua donc entre les gentlemen, qui s'etaient
assis a une table de whist, Stuart devant Flanagan, Fallentin
devant Phileas Fogg. Pendant le jeu, les joueurs ne parlaient
pas, mais entre les robres, la conversation interrompue
reprenait de plus belle.

"Je soutiens," dit Andrew Stuart, "que les chances sont en
faveur du voleur, qui ne peut manquer d'etre un habile homme!"

"Allons donc" repondit Ralph, il n'y a plus un seul pays dans
lequel il puisse se refugier."

"Par exemple!"

"Ou voulez-vous qu'il aille?"

"Je n'en sais rien," repondit Andrew Stuart, "mais, apres tout,
la terre est assez vaste."

"Elle l'etait autrefois...", dit a mi-voix Phileas Fogg. Puis:
"A vous de couper, monsieur", ajouta-t-il en presentant les
cartes a Thomas Flanagan.

La discussion fut suspendue pendant le robre. Mais bientot
Andrew Stuart la reprenait, disant: "Comment, autrefois! Est-ce
que la terre a diminue, par hasard?"

"Sans doute," repondit Gauthier Ralph. "Je suis de l'avis de
Mr. Fogg. La terre a diminue, puisqu'on la parcourt maintenant
dix fois plus vite qu'il y a cent ans. Et c'est ce qui, dans le
cas dont nous nous occupons, rendra les recherches plus
rapides."

"Et rendra plus facile aussi la fuite du voleur!"

"A vous de jouer, monsieur Stuart!" dit Phileas Fogg.

Mais l'incredule Stuart n'etait pas convaincu, et, la partie
achevee : "Il faut avouer, monsieur Ralph," reprit-il, que vous
avez trouve la une maniere plaisante de dire que la terre a
diminue! Ainsi parce qu'on en fait maintenant le tour en trois
mois..."

"En quatre-vingts jours seulement," dit Phileas Fogg.

"En effet, messieurs," ajouta John Sullivan, "quatre-vingts
jours, depuis que la section entre Rothal et Allahabad a ete
ouverte sur le "Great-Indian peninsular railway", et voici le
calcul etabli par le _Morning Chronicle_ :

De Londres a Suez par le Mont-Cenis et Brindisi, railways et
paquebots..................7 jours

De Suez a Bombay, paquebot...............13 --

De Bombay a Calcutta, railway................ 3 --

De Calcutta a Hong-Kong (Chine), paquebot.......13 --

De Hong-Kong a Yokohama (Japon), paquebot........ 6 --

De Yokohama a San Francisco, paquebot......... 22 --

De San Francisco New York, railroad............... 7 --

De New York a Londres, paquebot et railway........9 --

Total.......................................... 80 jours

"Oui, quatre-vingts jours!" s'ecria, Andrew Stuart, qui par
inattention, coupa une carte maitresse, mais non compris le
mauvais temps, les vents contraires, les naufrages, les
deraillements, etc.

"Tout compris," repondit Phileas Fogg en continuant de jouer,
car, cette fois, la discussion ne respectait plus le whist.

"Meme si les Indous ou les Indiens enlevent les rails!" s'ecria
Andrew Stuart, "s'ils arretent les trains, pillent les fourgons,
scalpent les voyageurs!"

"Tout compris", repondit Phileas Fogg, qui, abattant son jeu,
ajouta : "Deux atouts maitres."

Andrew Stuart, a qui c'etait le tour de "faire", ramassa les
cartes en disant:

"Theoriquement, vous avez raison, monsieur Fogg, mais dans la
pratique..."

"Dans la pratique aussi, monsieur Stuart."

"Je voudrais bien vous y voir."

"Il ne tient qu'a vous. Partons ensemble."

"Le Ciel m'en preserve!" s'ecria Stuart, "mais je parierais bien
quatre mille livres (100 000 F) qu'un tel voyage, fait dans ces
conditions, est impossible.

"Tres possible, au contraire," repondit Mr. Fogg.

"Eh bien, faites-le donc!"

"Le tour du monde en quatre-vingts jours?"

"Oui."

"Je le veux bien."

"Quand?"

"Tout de suite."

"C'est de la folie!" s'ecria Andrew Stuart, qui commencait a se
vexer de l'insistance de son partenaire. "Tenez! jouons
plutot."

"Refaites alors," repondit Phileas Fogg, "car il y a maldonne."

Andrew Stuart reprit les cartes d'une main febrile ; puis, tout
a coup, les posant sur la table:

"Eh bien, oui, monsieur Fogg, dit-il, oui, je parie quatre mille
livres!..

"Mon cher Stuart," dit Fallentin, "calmez-vous. Ce n'est pas
serieux."

"Quand je dis: je parie, repondit Andrew Stuart, c'est toujours
serieux."

"Soit!" dit Mr. Fogg. Puis, se tournant vers ses collegues:

"J'ai vingt mille livres (500 000 F) deposees chez Baring
freres. Je les risquerai volontiers..."

"Vingt mille livres! s'ecria John Sullivan. Vingt mille livres
qu'un retard imprevu peut vous faire perdre!"

"L'imprevu n'existe pas," repondit simplement Phileas Fogg.

"Mais, monsieur Fogg, ce laps de quatre-vingts jours n'est
calcule que comme un minimum de temps!"

"Un minimum bien employe suffit a tout."

"Mais pour ne pas le depasser, il faut sauter mathematiquement
des railways dans les paquebots, et des paquebots dans les
chemins de fer!"

"Je sauterai mathematiquement."

"C'est une plaisanterie!"

"Un bon Anglais ne plaisante jamais, quand il s'agit d'une chose
aussi serieuse qu'un pari," repondit Phileas Fogg. "Je parie
vingt mille livres contre qui voudra que je ferai le tour de la
terre en quatre-vingts jours ou moins, soit dix-neuf cent vingt
heures ou cent quinze mille deux cents minutes. Acceptez-vous?"

"Nous acceptons," repondirent MM. Stuart, Fallentin, Sullivan,
Flanagan et Ralph, apres s'etre entendus.

"Bien," dit Mr. Fogg. "Le train de Douvres part a huit heures
quarante-cinq. Je le prendrai."

"Ce soir meme?" demanda Stuart.

"Ce soir meme," repondit Phileas Fogg. "Donc, ajouta-t-il en
consultant un calendrier de poche, puisque c'est aujourd'hui
mercredi 2 octobre, je devrai etre de retour a Londres, dans ce
salon meme du Reform-Club, le samedi 21 decembre, a huit heures
quarante-cinq du soir, faute de quoi les vingt mille livres
deposees actuellement a mon credit chez Baring freres vous
appartiendront de fait et de droit, messieurs. -- Voici un
cheque de pareille somme."

Un proces-verbal du pari fut fait et signe sur-le-champ par les
six co-interesses. Phileas Fogg etait demeure froid. Il
n'avait certainement pas parie pour gagner, et n'avait engage
ces vingt mille livres -- la moitie de sa fortune -- que parce
qu'il prevoyait qu'il pourrait avoir a depenser l'autre pour
mener a bien ce difficile, pour ne pas dire inexecutable projet.
Quant a ses adversaires, eux, ils paraissaient emus, non pas a
cause de la valeur de l'enjeu, mais parce qu'ils se faisaient
une sorte de scrupule de lutter dans ces conditions.

Sept heures sonnaient alors. On offrit a Mr. Fogg de suspendre
le whist afin qu'il put faire ses preparatifs de depart.

"Je suis toujours pret!" repondit cet impassible gentleman, et
donnant les cartes:

"Je retourne carreau," dit-il. "A vous de jouer, monsieur
Stuart."

IV

DANS LEQUEL PHILEAS FOGG STUPEFIE PASSEPARTOUT, SON DOMESTIQUE

A sept heures vingt-cinq, Phileas Fogg, apres avoir gagne une
vingtaine de guinees au whist, prit conge de ses honorables
collegues, et quitta le Reform-Club. A sept heures cinquante,
il ouvrait la porte de sa maison et rentrait chez lui.

Passepartout, qui avait consciencieusement etudie son programme,
fut assez surpris en voyant Mr. Fogg, coupable d'inexactitude,
apparaitre a cette heure insolite. Suivant la notice, le
locataire de Saville-row ne devait rentrer qu'a minuit precis.

Phileas Fogg etait tout d'abord monte a sa chambre, puis il
appela:

"Passepartout."

Passepartout ne repondit pas. Cet appel ne pouvait s'adresser a
lui. Ce n'etait pas l'heure.

"Passepartout", reprit Mr. Fogg sans elever la voix davantage.

Passepartout se montra.

"C'est la deuxieme fois que je vous appelle," dit Mr. Fogg.

"Mais il n'est pas minuit," repondit Passepartout, sa montre a
la main.

"Je le sais," reprit Phileas Fogg, et je ne vous fais pas de
reproche. Nous partons dans dix minutes pour Douvres et
Calais."

Une sorte de grimace s'ebaucha sur la ronde face du Francais.
Il etait evident qu'il avait mal entendu.

"Monsieur se deplace?" demanda-t-il.

"Oui," repondit Phileas Fogg. "Nous allons faire le tour du
monde."

Passepartout, l'oeil demesurement ouvert, la paupiere et le
sourcil sureleves, les bras detendus, le corps affaisse,
presentait alors tous les symptomes de l'etonnement pousse
jusqu'a la stupeur.

"Le tour du monde!" murmura-t-il.

"En quatre-vingts jours," repondit Mr. Fogg. "Ainsi, nous
n'avons pas un instant a perdre."

"Mais les malles?.." dit Passepartout, qui balancait
inconsciemment sa tete de droite et de gauche.

"Pas de malles. Un sac de nuit seulement. Dedans, deux
chemises de laine, trois paires de bas. Autant pour vous. Nous
acheterons en route. Vous descendrez mon mackintosh et ma
couverture de voyage. Ayez de bonnes chaussures. D'ailleurs,
nous marcherons peu ou pas. Allez."

Passepartout aurait voulu repondre. Il ne put. Il quitta la
chambre de Mr. Fogg, monta dans la sienne, tomba sur une chaise,
et employant une phrase assez vulgaire de son pays:

"Ah! bien se dit-il, elle est forte, celle-la! Moi qui voulais
rester tranquille!....."

Et, machinalement, il fit ses preparatifs de depart. Le tour du
monde en quatre-vingts jours! Avait-il affaire a un fou? Non....
C'etait une plaisanterie? On allait a Douvres, bien. A Calais,
soit. Apres tout, cela ne pouvait notablement contrarier le
brave garcon, qui, depuis cinq ans, n'avait pas foule le sol de
la patrie. Peut-etre meme irait-on jusqu'a Paris, et, ma foi,
il reverrait avec plaisir la grande capitale. Mais,
certainement, un gentleman aussi menager de ses pas s'arreterait
la....Oui, sans doute, mais il n'en etait pas moins vrai qu'il
partait, qu'il se deplacait, ce gentleman, si casanier
jusqu'alors!

A huit heures, Passepartout avait prepare le modeste sac qui
contenait sa garde-robe et celle de son maitre ; puis, l'esprit
encore trouble, il quitta sa chambre, dont il ferma
soigneusement la porte, et il rejoignit Mr. Fogg.

Mr. Fogg etait pret. Il portait sous son bras le _Bradshaw's
continental railway steam transit and general guide_, qui devait
lui fournir toutes les indications necessaires a son voyage. Il
prit le sac des mains de Passepartout, l'ouvrit et y glissa une
forte liasse de ces belles bank-notes qui ont cours dans tous
les pays.

"Vous n'avez rien oublie?" demanda-t-il.

"Rien, monsieur."

"Mon mackintosh et ma couverture?"

"Les voici."

"Bien, prenez ce sac."

Mr. Fogg remit le sac a Passepartout.

"Et ayez-en soin, ajouta-t-il. Il y a vingt mille livres dedans
(500 000 F)."

Le sac faillit s'echapper des mains de Passepartout, comme si
les vingt mille livres eussent ete en or et pese
considerablement.

Le maitre et le domestique descendirent alors, et la porte de la
rue fut fermee a double tour.

Une station de voitures se trouvait a l'extremite de
Saville-row. Phileas Fogg et son domestique monterent dans un
cab, qui se dirigea rapidement vers la gare de Charing-Cross, a
laquelle aboutit un des embranchements du South-Eastern-railway.

A huit heures vingt, le cab s'arreta devant la grille de la
gare. Passepartout sauta a terre. Son maitre le suivit et paya
le cocher.

En ce moment, une pauvre mendiante, tenant un enfant a la main,
pieds nus dans la boue, coiffee d'un chapeau depenaille auquel
pendait une plume lamentable, un chale en loques sur ses
haillons, s'approcha de Mr. Fogg et lui demanda l'aumone.

Mr. Fogg tira de sa poche les vingt guinees qu'il venait de
gagner au whist, et, les presentant a la mendiante:

"Tenez, ma brave femme," dit-il, je suis content de vous avoir
rencontree!"

Puis il passa.

Passepartout eut comme une sensation d'humidite autour de la
prunelle. Son maitre avait fait un pas dans son coeur.

Mr. Fogg et lui entrerent aussitot dans la grande salle de la
gare. La, Phileas Fogg donna a Passepartout l'ordre de prendre
deux billets de premiere classe pour Paris. Puis, se
retournant, il apercut ses cinq collegues du Reform-Club.

"Messieurs, je pars," dit-il, "et les divers visas apposes sur
un passeport que j'emporte a cet effet vous permettront, au
retour, de controler mon itineraire."

"Oh! monsieur Fogg," repondit poliment Gauthier Ralph, c'est
inutile. Nous nous en rapporterons a votre honneur de
gentleman!"

"Cela vaut mieux ainsi," dit Mr. Fogg.

"Vous n'oubliez pas que vous devez etre revenu?"... fit
observer Andrew Stuart.

"Dans quatre-vingts jours," repondit Mr. Fogg, le samedi 21
decembre 1872, a huit heures quarante-cinq minutes du soir. Au
revoir, messieurs."

A huit heures quarante, Phileas Fogg et son domestique prirent
place dans le meme compartiment. A huit heures quarante-cinq,
un coup de sifflet retentit, et le train se mit en marche.

La nuit etait noire. Il tombait une pluie fine. Phileas Fogg,
accote dans son coin, ne parlait pas. Passepartout, encore
abasourdi, pressait machinalement contre lui le sac aux
bank-notes.

Mais le train n'avait pas depasse Sydenham, que Passepartout
poussait un veritable cri de desespoir!

"Qu'avez-vous?" demanda Mr. Fogg.

"Il y a... que...dans ma precipitation... mon trouble...j'ai
oublie..."

"Quoi?"

"D'eteindre le bec de gaz de ma chambre!"

"Eh bien, mon garcon," repondit froidement Mr. Fogg, "il brule a
votre compte!"

V

DANS LEQUEL UNE NOUVELLE VALEUR APPARAIT SUR LA PLACE DE LONDRES

Phileas Fogg, en quittant Londres, ne se doutait guere, sans
doute, du grand retentissement qu'allait provoquer son depart.
La nouvelle du pari se repandit d'abord dans le Reform-Club, et
produisit une veritable emotion parmi les membres de l'honorable
cercle. Puis, du club, cette emotion passa aux journaux par la
voie des reporters, et des journaux au public de Londres et de
tout le Royaume-Uni.

Cette "question du tour du monde" fut commentee, discutee,
dissequee, avec autant de passion et d'ardeur que s'il se fut
agi d'une nouvelle affaire de l'_Alabama_. Les uns prirent
parti pour Phileas Fogg, les autres -- et ils formerent bientot
une majorite considerable -- se prononcerent contre lui. Ce
tour du monde a accomplir, autrement qu'en theorie et sur le
papier, dans ce minimum de temps, avec les moyens de
communication actuellement en usage, ce n'etait pas seulement
impossible, c'etait insense!"

Le _Times_, le _Standard_, l'_Evening Star_, le _Morning
Chronicle_, et vingt autres journaux de grande publicite, se
declarerent contre Mr. Fogg. Seul, le _Daily Telegraph_ le
soutint dans une certaine mesure. Phileas Fogg fut generalement
traite de maniaque, de fou, et ses collegues du Reform-Club
furent blames d'avoir tenu ce pari, qui accusait un
affaiblissement dans les facultes mentales de son auteur.

Des articles extremement passionnes, mais logiques, parurent sur
la question. On sait l'interet que l'on porte en Angleterre a
tout ce qui touche a la geographie. Aussi n'etait-il pas un
lecteur, a quelque classe qu'il appartint, qui ne devorat les
colonnes consacrees au cas de Phileas Fogg.

Pendant les premiers jours, quelques esprits audacieux -- les
femmes principalement -- furent pour lui, surtout quand
l'_Illustrated London News_ eut publie son portrait d'apres sa
photographie deposee aux archives du Reform-Club. Certains
gentlemen osaient dire: "He! he! pourquoi pas, apres tout? On
a vu des choses plus extraordinaires!" C'etaient surtout les
lecteurs du _Daily Telegraph_. Mais on sentit bientot que ce
journal lui-meme commencait a faiblir.

En effet, un long article parut le 7 octobre dans le Bulletin de
la Societe royale de geographie. Il traita la question a tous
les points de vue, et demontra clairement la folie de
l'entreprise. D'apres cet article, tout etait contre le
voyageur, obstacles de l'homme, obstacles de la nature. Pour
reussir dans ce projet, il fallait admettre une concordance
miraculeuse des heures de depart et d'arrivee, concordance qui
n'existait pas, qui ne pouvait pas exister.

A la rigueur, et en Europe, ou il s'agit de parcours d'une
longueur relativement mediocre, on peut compter sur l'arrivee
des trains a heure fixe ; mais quand ils emploient trois jours a
traverser l'Inde, sept jours a traverser les Etats-Unis,
pouvait-on fonder sur leur exactitude les elements d'un tel
probleme? Et les accidents de machine, les deraillements, les
rencontres, la mauvaise saison, l'accumulation des neiges,
est-ce que tout n'etait pas contre Phileas Fogg? Sur les
paquebots, ne se trouverait-il pas, pendant l'hiver, a la merci
des coups de vent ou des brouillards? Est-il donc si rare que
les meilleurs marcheurs des lignes transoceaniennes eprouvent
des retards de deux ou trois jours? Or, il suffisait d'un
retard, un seul, pour que la chaine de communications fut
irreparablement brisee. Si Phileas Fogg manquait, ne fut-ce que
de quelques heures, le depart d'un paquebot, il serait force
d'attendre le paquebot suivant, et par cela meme son voyage
etait compromis irrevocablement.

L'article fit grand bruit. Presque tous les journaux le
reproduisirent, et les actions de Phileas Fogg baisserent
singulierement.

Pendant les premiers jours qui suivirent le depart du gentleman,
d'importantes affaires s'etaient engagees sur "l'alea" de son
entreprise. On sait ce qu'est le monde des parieurs en
Angleterre, monde plus intelligent, plus releve que celui des
joueurs. Parier est dans le temperament anglais. Aussi, non
seulement les divers membres du Reform-Club etablirent-ils des
paris considerables pour ou contre Phileas Fogg, mais la masse
du public entra dans le mouvement. Phileas Fogg fut inscrit
comme un cheval de course, a une sorte de studbook. On en fit
aussi une valeur de bourse, qui fut immediatement cotee sur la
place de Londres. On demandait, on offrait du "Phileas Fogg"
ferme ou a prime, et il se fit des affaires enormes. Mais cinq
jours apres son depart, apres l'article du Bulletin de la
Societe de geographie, les offres commencerent a affluer. Le
Phileas Fogg baissa. On l'offrit par paquets. Pris d'abord a
cinq, puis a dix, on ne le prit plus qu'a vingt, a cinquante, a
cent!

Un seul partisan lui resta. Ce fut le vieux paralytique, Lord
Albermale. L'honorable gentleman, cloue sur son fauteuil, eut
donne sa fortune pour pouvoir faire le tour du monde, meme en
dix ans! et il paria cinq mille livres (100 000 F) en faveur de
Phileas Fogg. Et quand, en meme temps que la sottise du projet,
on lui en demontrait l'inutilite, il se contentait de repondre:
"Si la chose est faisable, il est bon que ce soit un Anglais qui
le premier l'ait faite!"

Or, on en etait la, les partisans de Phileas Fogg se rarefiaient
de plus en plus ; tout le monde, et non sans raison, se mettait
contre lui ; on ne le prenait plus qu'a cent cinquante, a deux
cents contre un, quand, sept jours apres son depart, un
incident, completement inattendu, fit qu'on ne le prit plus du
tout.

En effet, pendant cette journee, a neuf heures du soir, le
directeur de la police metropolitaine avait recu une depeche
telegraphique ainsi concue:

Suez a Londres.

_Rowan, directeur police, administration centrale, Scotland
place. _

Je file voleur de Banque, Phileas Fogg. Envoyez sans retard
mandat d'arrestation a Bombay (Inde anglaise).

Fix, _detective_.

L'effet de cette depeche fut immediat. L'honorable gentleman
disparut pour faire place au voleur de bank-notes. Sa
photographie, deposee au Reform-Club avec celles de tous ses
collegues, fut examinee. Elle reproduisait trait pour trait
l'homme dont le signalement avait ete fourni par l'enquete. On
rappela ce que l'existence de Phileas Fogg avait de mysterieux,
son isolement, son depart subit, et il parut evident que ce
personnage, pretextant un voyage autour du monde et l'appuyant
sur un pari insense, n'avait eu d'autre but que de depister les
agents de la police anglaise.

VI

DANS LEQUEL L'AGENT FIX MONTRE UNE IMPATIENCE BIEN LEGITIME

Voici dans quelles circonstances avait ete lancee cette depeche
concernant le sieur Phileas Fogg.

Le mercredi 9 octobre, on attendait pour onze heures du matin, a
Suez, le paquebot _Mongolia_, de la Compagnie peninsulaire et
orientale, steamer en fer a helice et a spardeck, jaugeant deux
mille huit cents tonnes et possedant une force nominale de cinq
cents chevaux. Le _Mongolia_ faisait regulierement les voyages
de Brindisi a Bombay par le canal de Suez. C'etait un des plus
rapides marcheurs de la Compagnie, et les vitesses
reglementaires, soit dix milles a l'heure entre Brindisi et
Suez, et neuf milles cinquante-trois centiemes entre Suez et
Bombay, il les avait toujours depassees.

En attendant l'arrivee du _Mongolia_, deux hommes se promenaient
sur le quai au milieu de la foule d'indigenes et d'etrangers qui
affluent dans cette ville, naguere une bourgade, a laquelle la
grande oeuvre de M. de Lesseps assure un avenir considerable.

De ces deux hommes, l'un etait l'agent consulaire du
Royaume-Uni, etabli a Suez, qui -- en depit des facheux
pronostics du gouvernement britannique et des sinistres
predictions de l'ingenieur Stephenson -- voyait chaque jour des
navires anglais traverser ce canal, abregeant ainsi de moitie
l'ancienne route de l'Angleterre aux Indes par le cap de
Bonne-Esperance.

L'autre etait un petit homme maigre, de figure assez
intelligente, nerveux, qui contractait avec une persistance
remarquable ses muscles sourciliers. A travers ses longs cils
brillait un oeil tres vif, mais dont il savait a volonte
eteindre l'ardeur. En ce moment, il donnait certaines marques
d'impatience, allant, venant, ne pouvant tenir en place.

Cet homme se nommait Fix, et c'etait un de ces "detectives" ou
agents de police anglais, qui avaient ete envoyes dans les
divers ports, apres le vol commis a la Banque d'Angleterre. Ce
Fix devait surveiller avec le plus grand soin tous les voyageurs
prenant la route de Suez, et si l'un d'eux lui semblait suspect,
le "filer" en attendant un mandat d'arrestation.

Precisement, depuis deux jours, Fix avait recu du directeur de
la police metropolitaine le signalement de l'auteur presume du
vol.

C'etait celui de ce personnage distingue et bien mis que l'on
avait observe dans la salle des paiements de la Banque.

Le detective, tres alleche evidemment par la forte prime promise
en cas de succes, attendait donc avec une impatience facile a
comprendre l'arrivee du _Mongolia_.

"Et vous dites, monsieur le consul," demanda-t-il pour la
dixieme fois, "que ce bateau ne peut tarder?"

"Non, monsieur Fix," repondit le consul. "Il a ete signale hier
au large de Port-Said, et les cent soixante kilometres du canal
ne comptent pas pour un tel marcheur. Je vous repete que le
_Mongolia_ a toujours gagne la prime de vingt-cinq livres que le
gouvernement accorde pour chaque avance de vingt-quatre heures
sur les temps reglementaires."

"Ce paquebot vient directement de Brindisi?" demanda Fix.

"De Brindisi meme, ou il a pris la malle des Indes, de Brindisi
qu'il a quitte samedi a cinq heures du soir. Ainsi ayez
patience, il ne peut tarder a arriver. Mais je ne sais vraiment
pas comment, avec le signalement que vous avez recu, vous
pourrez reconnaitre votre homme, s'il est a bord du _Mongolia_."

"Monsieur le consul," repondit Fix, "ces gens-la, on les sent
plutot qu'on ne les reconnait. C'est du flair qu'il faut avoir,
et le flair est comme un sens special auquel concourent l'ouie,
la vue et l'odorat. J'ai arrete dans ma vie plus d'un de ces
gentlemen, et pourvu que mon voleur soit a bord, je vous reponds
qu'il ne me glissera pas entre les mains."

"Je le souhaite, monsieur Fix, car il s'agit d'un vol
important."

"Un vol magnifique," repondit l'agent enthousiasme.
Cinquante-cinq mille livres! Nous n'avons pas souvent de
pareilles aubaines! Les voleurs deviennent mesquins! La race
des Sheppard s'etiole! On se fait pendre maintenant pour
quelques shillings!"

"Monsieur Fix," repondit le consul, vous parlez d'une telle
facon que je vous souhaite vivement de reussir; mais, je vous le
repete, dans les conditions ou vous etes, je crains que ce ne
soit difficile. Savez-vous bien que, d'apres le signalement que
vous avez recu, ce voleur ressemble absolument a un honnete
homme."

"Monsieur le consul," repondit dogmatiquement l'inspecteur de
police, "les grands voleurs ressemblent toujours a d'honnetes
gens. Vous comprenez bien que ceux qui ont des figures de
coquins n'ont qu'un parti a prendre, c'est de rester probes,
sans cela ils se feraient arreter. Les physionomies honnetes,
ce sont celles-la qu'il faut devisager surtout. Travail
difficile, j'en conviens, et qui n'est plus du metier, mais de
l'art."

On voit que ledit Fix ne manquait pas d'une certaine dose
d'amour-propre.

Cependant le quai s'animait peu a peu. Marins de diverses
nationalites, commercants, courtiers, portefaix, fellahs, y
affluaient. L'arrivee du paquebot etait evidemment prochaine.

Le temps etait assez beau, mais l'air froid, par ce vent d'est.
Quelques minarets se dessinaient au-dessus de la ville sous les
pales rayons du soleil. Vers le sud, une jetee longue de deux
mille metres s'allongeait comme un bras sur la rade de Suez. A
la surface de la mer Rouge roulaient plusieurs bateaux de peche
ou de cabotage, dont quelques-uns ont conserve dans leurs facons
l'elegant gabarit de la galere antique.

Tout en circulant au milieu de ce populaire, Fix, par une
habitude de sa profession, devisageait les passants d'un rapide
coup d'oeil.

Il etait alors dix heures et demie.

"Mais il n'arrivera pas, ce paquebot!" s'ecria-t-il en entendant
sonner l'horloge du port.

"Il ne peut etre eloigne," repondit le consul.

"Combien de temps stationnera-t-il a Suez? demanda Fix.

"Quatre heures. Le temps d'embarquer son charbon. De Suez a
Aden, a l'extremite de la mer Rouge, on compte treize cent dix
milles, et il faut faire provision de combustible."

"Et de Suez, ce bateau va directement a Bombay?" demanda Fix.

"Directement, sans rompre charge."

"Eh bien," dit Fix, "si le voleur a pris cette route et ce
bateau, il doit entrer dans son plan de debarquer a Suez, afin
de gagner par une autre voie les possessions hollandaises ou
francaises de l'Asie. Il doit bien savoir qu'il ne serait pas
en surete dans l'Inde, qui est une terre anglaise."

"A moins que ce ne soit un homme tres fort," repondit le consul.
"Vous le savez, un criminel anglais est toujours mieux cache a
Londres qu'il ne le serait a l'etranger."

Sur cette reflexion, qui donna fort a reflechir a l'agent, le
consul regagna ses bureaux, situes a peu de distance.
L'inspecteur de police demeura seul, pris d'une impatience
nerveuse, avec ce pressentiment assez bizarre que son voleur
devait se trouver a bord du _Mongolia_, -- et en verite, si ce
coquin avait quitte l'Angleterre avec l'intention de gagner le
Nouveau Monde, la route des Indes, moins surveillee ou plus
difficile a surveiller que celle de l'Atlantique, devait avoir
obtenu sa preference.

Fix ne fut pas longtemps livre a ses reflexions. De vifs coups
de sifflet annoncerent l'arrivee du paquebot. Toute la horde
des portefaix et des fellahs se precipita vers le quai dans un
tumulte un peu inquietant pour les membres et les vetements des
passagers. Une dizaine de canots se detacherent de la rive et
allerent au-devant du _Mongolia_.

Bientot on apercut la gigantesque coque du _Mongolia_, passant
entre les rives du canal, et onze heures sonnaient quand le
steamer vint mouiller en rade, pendant que sa vapeur fusait a
grand bruit par les tuyaux d'echappement.

Les passagers etaient assez nombreux a bord. Quelques-uns
resterent sur le spardeck a contempler le panorama pittoresque
de la ville; mais la plupart debarquerent dans les canots qui
etaient venus accoster le _Mongolia_.

Fix examinait scrupuleusement tous ceux qui mettaient pied a
terre.

En ce moment, l'un d'eux s'approcha de lui, apres avoir
vigoureusement repousse les fellahs qui l'assaillaient de leurs
offres de service, et il lui demanda fort poliment s'il pouvait
lui indiquer les bureaux de l'agent consulaire anglais. Et en
meme temps ce passager presentait un passeport sur lequel il
desirait sans doute faire apposer le visa britannique.

Fix, instinctivement, prit le passeport, et, d'un rapide coup
d'oeil, il en lut le signalement.

Un mouvement involontaire faillit lui echapper. La feuille
trembla dans sa main. Le signalement libelle sur le passeport
etait identique a celui qu'il avait recu du directeur de la
police metropolitaine.

"Ce passeport n'est pas le votre?" dit-il au passager.

"Non," repondit celui-ci, "c'est le passeport de mon maitre."

"Et votre maitre?"

"Il est reste a bord."

"Mais," reprit l'agent, "il faut qu'il se presente en personne
aux bureaux du consulat afin d'etablir son identite."

"Quoi ! cela est necessaire?"

"Indispensable."

"Et ou sont ces bureaux?"

"La, au coin de la place," repondit l'inspecteur en indiquant
une maison eloignee de deux cents pas.

"Alors, je vais aller chercher mon maitre, a qui pourtant cela
ne plaira guere de se deranger!"

La-dessus, le passager salua Fix et retourna a bord du steamer.

VII

QUI TEMOIGNE UNE FOIS DE PLUS DE L'INUTILITE DES PASSEPORTS EN
MATIERE DE POLICE

L'inspecteur redescendit sur le quai et se dirigea rapidement
vers les bureaux du consul. Aussitot, et sur sa demande
pressante, il fut introduit pres de ce fonctionnaire.

"Monsieur le consul, lui dit-il sans autre preambule, j'ai de
fortes presomptions de croire que notre homme a pris passage a
bord du _Mongolia_."

Et Fix raconta ce qui s'etait passe entre ce domestique et lui a
propos du passeport.

"Bien, monsieur Fix," repondit le consul, "je ne serais pas
fache de voir la figure de ce coquin. Mais peut-etre ne se
presentera-t-il pas a mon bureau, s'il est ce que vous supposez.
Un voleur n'aime pas a laisser derriere lui des traces de son
passage, et d'ailleurs la formalite des passeports n'est plus
obligatoire."

"Monsieur le consul," repondit l'agent, "si c'est un homme fort
comme on doit le penser, il viendra!"

"Faire viser son passeport?"

"Oui. Les passeports ne servent jamais qu'a gener les honnetes
gens et a favoriser la fuite des coquins. Je vous affirme que
celui-ci sera en regle, mais j'espere bien que vous ne le
viserez pas..."

"Et pourquoi pas? Si ce passeport est regulier," repondit le
consul, "je n'ai pas le droit de refuser mon visa."

"Cependant, monsieur le consul, il faut bien que je retienne ici
cet homme jusqu'a ce que j'aie recu de Londres un mandat
d'arrestation."

"Ah ! cela, monsieur Fix, c'est votre affaire, repondit le
consul, mais moi, je ne puis..."

Le consul n'acheva pas sa phrase. En ce moment, on frappait a
la porte de son cabinet, et le garcon de bureau introduisit deux
etrangers, dont l'un etait precisement ce domestique qui s'etait
entretenu avec le detective.

C'etaient, en effet, le maitre et le serviteur. Le maitre
presenta son passeport, en priant laconiquement le consul de
vouloir bien y apposer son visa.

Celui-ci prit le passeport et le lut attentivement, tandis que
Fix, dans un coin du cabinet, observait ou plutot devorait
l'etranger des yeux.

Quand le consul eut acheve sa lecture :

"Vous etes Phileas Fogg, esquire?" demanda-t-il.

"Oui, monsieur," repondit le gentleman.

"Et cet homme est votre domestique?"

"Oui. Un Francais nomme Passepartout."

"Vous venez de Londres?"

"Oui."

"Et vous allez?"

"A Bombay."

"Bien, monsieur. Vous savez que cette formalite du visa est
inutile, et que nous n'exigeons plus la presentation du
passeport?"

"Je le sais, monsieur," repondit Phileas Fogg, "mais je desire
constater par votre visa mon passage a Suez."

"Soit, monsieur."

Et le consul, ayant signe et date le passeport, y apposa son
cachet.

Mr. Fogg acquitta les droits de visa, et, apres avoir froidement
salue, il sortit, suivi de son domestique.

"Eh bien?" demanda l'inspecteur.

"Eh bien," repondit le consul, "il a l'air d'un parfait honnete
homme!

"Possible," repondit Fix, mais ce n'est point ce dont il s'agit.
Trouvez-vous, monsieur le consul, que ce flegmatique gentleman
ressemble trait pour trait au voleur dont j'ai recu le
signalement?"

"J'en conviens, mais vous le savez, tous les signalements..."

"J'en aurai le coeur net," repondit Fix. Le domestique me
parait etre moins indechiffrable que le maitre. De plus, c'est
un Francais, qui ne pourra se retenir de parler. A bientot,
monsieur le consul."

Cela dit, l'agent sortit et se mit a la recherche de
Passepartout.

Cependant Mr. Fogg, en quittant la maison consulaire, s'etait
dirige vers le quai. La, il donna quelques ordres a son
domestique; puis il s'embarqua dans un canot, revint a bord du
_Mongolia_ et rentra dans sa cabine. Il prit alors son carnet,
qui portait les notes suivantes:

"Quitte Londres, mercredi 2 octobre, 8 heures 45 soir.

Arrive a Paris, jeudi 3 octobre, 7 heures 20 matin.

Quitte Paris, jeudi, 8 heures 40 matin.

Arrive par le Mont-Cenis a Turin, vendredi 4 octobre, 6 heures
35 matin.

Quitte Turin, vendredi, 7 heures 20 matin.

Arrive a Brindisi, samedi 5 octobre, 4 heures soir.

Embarque sur le _Mongolia_, samedi, 5 heures soir.

Arrive a Suez, mercredi 9 octobre, 11 heures matin.

Total des heures depensees : 158 1/2, soit en jours : 6 jours
1/2."

Mr. Fogg inscrivit ces dates sur un itineraire dispose par
colonnes, qui indiquait -- depuis le 2 octobre jusqu'au 21
decembre -- le mois, le quantieme, le jour, les arrivees
reglementaires et les arrivees effectives en chaque point
principal, Paris, Brindisi, Suez, Bombay, Calcutta, Singapore,
Hong-Kong, Yokohama, San Francisco, New York, Liverpool,
Londres, et qui permettait de chiffrer le gain obtenu ou la
perte eprouvee a chaque endroit du parcours.

Ce methodique itineraire tenait ainsi compte de tout, et Mr.
Fogg savait toujours s'il etait en avance ou en retard.

Il inscrivit donc, ce jour-la, mercredi 9 octobre, son arrivee a
Suez, qui, concordant avec l'arrivee reglementaire, ne le
constituait ni en gain ni en perte.

Puis il se fit servir a dejeuner dans sa cabine. Quant a voir
la ville, il n'y pensait meme pas, etant de cette race d'Anglais
qui font visiter par leur domestique les pays qu'ils traversent.

VIII

DANS LEQUEL PASSEPARTOUT PARLE UN PEU PLUS PEUT-ETRE QU'IL NE
CONVIENDRAIT

Fix avait en peu d'instants rejoint sur le quai Passepartout,
qui flanait et regardait, ne se croyant pas, lui, oblige a ne
point voir.

"Eh bien, mon ami," lui dit Fix en l'abordant, "votre passeport
est-il vise?"

"Ah! c'est vous, monsieur," repondit le Francais. "Bien oblige.
Nous sommes parfaitement en regle."

"Et vous regardez le pays?"

"Oui, mais nous allons si vite qu'il me semble que je voyage en
reve. Et comme cela, nous sommes a Suez?"

"A Suez."

"En Egypte?"

"En Egypte, parfaitement."

"Et en Afrique?"

"En Afrique."

"En Afrique!" repeta Passepartout. "Je ne peux y croire.
Figurez-vous, monsieur, que je m'imaginais ne pas aller plus
loin que Paris, et cette fameuse capitale, je l'ai revue tout
juste de sept heures vingt du matin a huit heures quarante,
entre la gare du Nord et la gare de Lyon, a travers les vitres
d'un fiacre et par une pluie battante! Je le regrette!
J'aurais aime a revoir le Pere-Lachaise et le Cirque des
Champs-Elysees!"

"Vous etes donc bien presse?" demanda l'inspecteur de police.

"Moi, non, mais c'est mon maitre. A propos, il faut que
j'achete des chaussettes et des chemises! Nous sommes partis
sans malles, avec un sac de nuit seulement."

"Je vais vous conduire a un bazar ou vous trouverez tout ce
qu'il faut."

"Monsieur," repondit Passepartout, "vous etes vraiment d'une
complaisance!.."

Et tous deux se mirent en route. Passepartout causait toujours.

"Surtout," dit-il, "que je prenne bien garde de ne pas manquer
le bateau!"

"Vous avez le temps," repondit Fix, "il n'est encore que midi!"

Passepartout tira sa grosse montre. "Midi," dit-il. "Allons
donc! Il est neuf heures cinquante-deux minutes!"

"Votre montre retarde," repondit Fix.

"Ma montre! Une montre de famille, qui vient de mon
arriere-grand-pere! Elle ne varie pas de cinq minutes par an.
C'est un vrai chronometre!"

"Je vois ce que c'est," repondit Fix. "Vous avez garde l'heure
de Londres, qui retarde de deux heures environ sur Suez. Il
faut avoir soin de remettre votre montre au midi de chaque
pays."

"Moi! toucher a ma montre!" s'ecria Passepartout, "jamais!"

"Eh bien, elle ne sera plus d'accord avec le soleil."

"Tant pis pour le soleil, monsieur! C'est lui qui aura tort!"

Et le brave garcon remit sa montre dans sou gousset avec un
geste superbe.

Quelques instants apres, Fix lui disait :

"Vous avez donc quitte Londres precipitamment?"

"Je le crois bien! Mercredi dernier, a huit heures du soir,
contre toutes ses habitudes, Mr. Fogg revint de son cercle, et
trois quarts d'heure apres nous etions partis."

"Mais ou va-t-il donc, votre maitre?"

"Toujours devant lui! Il fait le tour du monde!"

"Le tour du monde?" s'ecria Fix.

"Oui, en quatre-vingts jours! Un pari, dit-il, mais, entre
nous, je n'en crois rien. Cela n'aurait pas le sens commun. Il
y a autre chose."

"Ah! c'est un original, ce Mr. Fogg?"

"Je le crois."

"Il est donc riche?"

"Evidemment, et il emporte une jolie somme avec lui, en
bank-notes toutes neuves! Et il n'epargne pas l'argent en
route! Tenez! il a promis une prime magnifique au mecanicien
du _Mongolia_, si nous arrivons a Bombay avec une belle avance!"

"Et vous le connaissez depuis longtemps, votre maitre?"

"Moi!" repondit Passepartout, "je suis entre a son service le
jour meme de notre depart."

On s'imagine aisement l'effet que ces reponses devaient produire
sur l'esprit deja surexcite de l'inspecteur de police.

Ce depart precipite de Londres, peu de temps apres le vol, cette
grosse somme emportee, cette hate d'arriver en des pays
lointains, ce pretexte d'un pari excentrique, tout confirmait et
devait confirmer Fix dans ses idees. Il fit encore parler le
Francais et acquit la certitude que ce garcon ne connaissait
aucunement son maitre, que celui-ci vivait isole a Londres,
qu'on le disait riche sans savoir l'origine de sa fortune, que
c'etait un homme impenetrable, etc.

Mais, en meme temps, Fix put tenir pour certain que Phileas Fogg
ne debarquait point a Suez, et qu'il allait reellement a Bombay.

"Est-ce loin Bombay?" demanda Passepartout.

"Assez loin," repondit l'agent. "Il vous faut encore une
dizaine de jours de mer."

"Et ou prenez-vous Bombay?"

"Dans l'Inde."

"En Asie?"

"Naturellement."

"Diable! C'est que je vais vous dire...il y a une chose qui me
tracasse...c'est mon bec!"

"Quel bec?"

"Mon bec de gaz que j'ai oublie d'eteindre et qui brule a mon
compte. Or, j'ai calcule que j'en avais pour deux shillings par
vingt-quatre heures, juste six pence de plus que je ne gagne, et
vous comprenez que pour peu que le voyage se prolonge..."

Fix comprit-il l'affaire du gaz? C'est peu probable. Il
n'ecoutait plus et prenait un parti. Le Francais et lui etaient
arrives au bazar. Fix laissa son compagnon y faire ses
emplettes, il lui recommanda de ne pas manquer le depart du
_Mongolia_, et il revint en toute hate aux bureaux de l'agent
consulaire.

Fix, maintenant que sa conviction etait faite, avait repris tout
son sang-froid.

"Monsieur," dit-il au consul, "je n'ai plus aucun doute. Je
tiens mon homme. Il se fait passer pour un excentrique qui veut
faire le tour du monde en quatre-vingts jours."

"Alors c'est un malin," repondit le consul, "et il compte
revenir a Londres, apres avoir depiste toutes les polices des
deux continents!"

"Nous verrons bien," repondit Fix.

"Mais ne vous trompez-vous pas?" demanda encore une fois le
consul.

"Je ne me trompe pas."

"Alors, pourquoi ce voleur a-t-il tenu a faire constater par un
visa son passage a Suez?"

"Pourquoi?... je n'en sais rien, monsieur le consul, repondit
le detective, mais ecoutez-moi."

Et, en quelques mots, il rapporta les points saillants de sa
conversation avec le domestique dudit Fogg.

"En effet," dit le consul, toutes les presomptions sont contre
cet homme. Et qu'allez-vous faire?"

"Lancer une depeche a Londres avec demande instante de
m'adresser un mandat d'arrestation a Bombay, m'embarquer sur le
_Mongolia_, filer mon voleur jusqu'aux Indes, et la, sur cette
terre anglaise, l'accoster poliment, mon mandat a la main et la
main sur l'epaule."

Ces paroles prononcees froidement, l'agent prit conge du consul
et se rendit au bureau telegraphique. De la, il lanca au
directeur de la police metropolitaine cette depeche que l'on
connait.

Un quart d'heure plus tard, Fix, son leger bagage a la main,
bien muni d'argent, d'ailleurs, s'embarquait a bord du
_Mongolia_, et bientot le rapide steamer filait a toute vapeur
sur les eaux de la mer Rouge.

IX

OU LA MER ROUGE ET LA MER DES INDES SE MONTRENT PROPICES AUX
DESSEINS DE PHILEAS FOGG

La distance entre Suez et Aden est exactement de treize cent dix
milles, et le cahier des charges de la Compagnie alloue a ses
paquebots un laps de temps de cent trente-huit heures pour la
franchir. Le _Mongolia_, dont les feux etaient activement
pousses, marchait de maniere a devancer l'arrivee reglementaire.

La plupart des passagers embarques a Brindisi avaient presque
tous l'Inde pour destination. Les uns se rendaient a Bombay,
les autres a Calcutta, mais via Bombay, car depuis qu'un chemin
de fer traverse dans toute sa largeur la peninsule indienne, il
n'est plus necessaire de doubler la pointe de Ceylan.

Parmi ces passagers du _Mongolia_, on comptait divers
fonctionnaires civils et des officiers de tout grade. De
ceux-ci, les uns appartenaient a l'armee britannique proprement
dite, les autres commandaient les troupes indigenes de cipayes,
tous cherement appointes, meme a present que le gouvernement
s'est substitue aux droits et aux charges de l'ancienne
Compagnie des Indes: sous-lieutenants a 7 000 F, brigadiers a
60 000, generaux a 100 000. [Le traitement des fonctionnaires
civils est encore plus eleve. Les simples assistants, au
premier degre de la hierarchie, ont 12 000 francs ; les juges,
60 000 F; les presidents de cour, 250 000 F; les gouverneurs,
300 000 F, et le gouverneur general, plus de 600 000 F. (Note
de l'auteur). ]

On vivait donc bien a bord du _Mongolia_, dans cette societe de
fonctionnaires, auxquels se melaient quelques jeunes Anglais,
qui, le million en poche, allaient fonder au loin des comptoirs
de commerce.

Le "purser", l'homme de confiance de la Compagnie, l'egal du
capitaine a bord, faisait somptueusement les choses. Au
dejeuner du matin, au lunch de deux heures, au diner de cinq
heures et demie, au souper de huit heures, les tables pliaient
sous les plats de viande fraiche et les entremets fournis par la
boucherie et les offices du paquebot. Les passageres -- il y en
avait quelques-unes -- changeaient de toilette deux fois par
jour. On faisait de la musique, on dansait meme, quand la mer
le permettait.

Mais la mer Rouge est fort capricieuse et trop souvent mauvaise,
comme tous ces golfes etroits et longs. Quand le vent soufflait
soit de la cote d'Asie, soit de la cote d'Afrique, le
_Mongolia_, long fuseau a helice, pris par le travers, roulait
epouvantablement. Les dames disparaissaient alors ; les pianos
se taisaient ; chants et danses cessaient a la fois. Et
pourtant, malgre la rafale, malgre la houle, le paquebot, pousse
par sa puissante machine, courait sans retard vers le detroit de
Bab-el-Mandeb.

Que faisait Phileas Fogg pendant ce temps? On pourrait croire
que, toujours inquiet et anxieux, il se preoccupait des
changements de vent nuisibles a la marche du navire, des
mouvements desordonnes de la houle qui risquaient d'occasionner
un accident a la machine, enfin de toutes les avaries possibles
qui, en obligeant le _Mongolia_ a relacher dans quelque port,
auraient compromis son voyage?

Aucunement, ou tout au moins, si ce gentleman songeait a ces
eventualites, il n'en laissait rien paraitre. C'etait toujours
l'homme impassible, le membre imperturbable du Reform-Club,
qu'aucun incident ou accident ne pouvait surprendre. Il ne
paraissait pas plus emu que les chronometres du bord. On le
voyait rarement sur le pont. Il s'inquietait peu d'observer
cette mer Rouge, si feconde en souvenirs, ce theatre des
premieres scenes historiques de l'humanite. Il ne venait pas
reconnaitre les curieuses villes semees sur ses bords, et dont
la pittoresque silhouette se decoupait quelquefois a l'horizon.
Il ne revait meme pas aux dangers de ce golfe Arabique, dont les
anciens historiens, Strabon, Arrien, Arthemidore, Edrisi, ont
toujours parle avec epouvante, et sur lequel les navigateurs ne
se hasardaient jamais autrefois sans avoir consacre leur voyage
par des sacrifices propitiatoires.

Que faisait donc cet original, emprisonne dans le _Mongolia_?
D'abord il faisait ses quatre repas par jour, sans que jamais ni
roulis ni tangage pussent detraquer une machine si
merveilleusement organisee. Puis il jouait au whist.

Oui! il avait rencontre des partenaires, aussi enrages que lui:
un collecteur de taxes qui se rendait a son poste a Goa, un
ministre, le reverend Decimus Smith, retournant a Bombay, et un
brigadier general de l'armee anglaise, qui rejoignait son corps
a Benares. Ces trois passagers avaient pour le whist la meme
passion que Mr. Fogg, et ils jouaient pendant des heures
entieres, non moins silencieusement que lui.

Quant a Passepartout, le mal de mer n'avait aucune prise sur
lui. Il occupait une cabine a l'avant et mangeait, lui aussi,
consciencieusement. Il faut dire que, decidement, ce voyage,
fait dans ces conditions, ne lui deplaisait plus. Il en prenait
son parti.

Bien nourri, bien loge, il voyait du pays et d'ailleurs il
s'affirmait a lui-meme que toute cette fantaisie finirait a
Bombay.

Le lendemain du depart de Suez, le 10 octobre, ce ne fut pas
sans un certain plaisir qu'il rencontra sur le pont l'obligeant
personnage auquel il s'etait adresse en debarquant en Egypte.

"Je ne me trompe pas," dit-il en l'abordant avec son plus
aimable sourire, "c'est bien vous, monsieur, qui m'avez si
complaisamment servi de guide a Suez?"

"En effet," repondit le detective, "je vous reconnais! Vous
etes le domestique de cet Anglais original..."

"Precisement, monsieur...?"

"Fix."

"Monsieur Fix," repondit Passepartout. "Enchante de vous
retrouver a bord. Et ou allez-vous donc?"

"Mais, ainsi que vous, a Bombay."

"C'est au mieux! Est-ce que vous avez deja fait ce voyage?"

"Plusieurs fois," repondit Fix. "Je suis un agent de la
Compagnie peninsulaire."

"Alors vous connaissez l'Inde?"

"Mais... oui...," repondit Fix, qui ne voulait pas trop
s'avancer.

"Et c'est curieux, cette Inde-la?"

"Tres curieux! Des mosquees, des minarets, des temples, des
fakirs, des pagodes, des tigres, des serpents, des bayaderes!
Mais il faut esperer que vous aurez le temps de visiter le
pays?"

"Je l'espere, monsieur Fix. Vous comprenez bien qu'il n'est pas
permis a un homme sain d'esprit de passer sa vie a sauter d'un
paquebot dans un chemin de fer et d'un chemin de fer dans un
paquebot, sous pretexte de faire le tour du monde en
quatre-vingts jours! Non. Toute cette gymnastique cessera a
Bombay, n'en doutez pas."

"Et il se porte bien, Mr. Fogg?" demanda Fix du ton le plus
naturel.

"Tres bien, monsieur Fix. Moi aussi, d'ailleurs. Je mange
comme un ogre qui serait a jeun. C'est l'air de la mer."

"Et votre maitre, je ne le vois jamais sur le pont."

"Jamais. Il n'est pas curieux."

"Savez-vous, monsieur Passepartout, que ce pretendu voyage en
quatre-vingts jours pourrait bien cacher quelque mission
secrete...une mission diplomatique, par exemple!"

"Ma foi, monsieur Fix, je n'en sais rien, je vous l'avoue, et,
au fond, je ne donnerais pas une demi-couronne pour le savoir."

Depuis cette rencontre, Passepartout et Fix causerent souvent
ensemble. L'inspecteur de police tenait a se lier avec le
domestique du sieur Fogg. Cela pouvait le servir a l'occasion.
Il lui offrait donc souvent, au bar-room du _Mongolia_, quelques
verres de whisky ou de pale-ale, que le brave garcon acceptait
sans ceremonie et rendait meme pour ne pas etre en reste, --
trouvant, d'ailleurs, ce Fix un gentleman bien honnete.

Cependant le paquebot s'avancait rapidement. Le 13, on eut
connaissance de Moka, qui apparut dans sa ceinture de murailles
ruinees, au-dessus desquelles se detachaient quelques dattiers
verdoyants. Au loin, dans les montagnes, se developpaient de
vastes champs de cafeiers. Passepartout fut ravi de contempler
cette ville celebre, et il trouva meme qu'avec ces murs
circulaires et un fort demantele qui se dessinait comme une
anse, elle ressemblait a une enorme demi-tasse.

Pendant la nuit suivante, le _Mongolia_ franchit le detroit de
Bab-el-Mandeb, dont le nom arabe signifie _la Porte des Larmes_,
et le lendemain, 14, il faisait escale a Steamer-Point, au
nord-ouest de la rade d'Aden. C'est la qu'il devait se
reapprovisionner de combustible.

Grave et importante affaire que cette alimentation du foyer des
paquebots a de telles distances des centres de production. Rien
que pour la Compagnie peninsulaire, c'est une depense annuelle

Book of the day: