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De la Terre ‡ la Lune by Jules Verne

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pieds (-- 1.93 m [On entend souvent parler de lunettes ayant une
longueur bien plus considÈrable; une, entre autres, de 300 pieds de
foyer, fut Ètablie par les soins de Dominique Cassini ‡ l'Observatoire
de Paris; mais il faut savoir que ces lunettes n'avaient pas de tube.
L'objectif Ètait suspendu en l'air au moyen de m‚ts, et l'observateur,
tenant son oculaire ‡ la main, venait se placer au foyer de l'objectif
le plus exactement possible. On comprend combien ces instruments
Ètaient d'un emploi peu aisÈ et la difficultÈ qu'il y avait de centrer
deux lentilles placÈes dans ces conditions.]); il grossissait six
mille quatre cents fois, et il avait fallu b‚tir une immense
construction en maÁonnerie pour disposer les appareils nÈcessaires
la manoeuvre de l'instrument, qui pesait vingt-huit mille livres.

Mais, on le voit, malgrÈ ces dimensions colossales, les grossissements
obtenus ne dÈpassaient pas six mille fois en nombres ronds; or, un
grossissement de six mille fois ne ramËne la Lune qu'‡ trente-neuf
milles (-- 16 lieues), et il laisse seulement apercevoir les objets
ayant soixante pieds de diamËtre, ‡ moins que ces objets ne soient
trËs allongÈs.

Or, dans l'espËce, il s'agissait d'un projectile large de neuf pieds
et long de quinze; il fallait donc ramener la Lune ‡ cinq milles (-- 2
lieues) au moins, et, pour cela, produire des grossissements de
quarante-huit mille fois.

Telle Ètait la question posÈe ‡ l'Observatoire de Cambridge. Il ne
devait pas Ítre arrÍtÈ par les difficultÈs financiËres; restaient donc
les difficultÈs matÈrielles.

Et d'abord il fallut opter entre les tÈlescopes et les lunettes. Les
lunettes prÈsentent des avantages sur les tÈlescopes. A Ègalit
d'objectifs, elles permettent d'obtenir des grossissements plus
considÈrables, parce que les rayons lumineux qui traversent les
lentilles perdent moins par l'absorption que par la rÈflexion sur le
miroir mÈtallique des tÈlescopes. Mais l'Èpaisseur que l'on peut
donner ‡ une lentille est limitÈe, car, trop Èpaisse, elle ne laisse
plus passer les rayons lumineux. En outre, la construction de ces
vastes lentilles est excessivement difficile et demande un temps
considÈrable, qui se mesure par annÈes.

Donc, bien que les images fussent mieux ÈclairÈes dans les lunettes,
avantage inapprÈciable quand il s'agit d'observer la Lune, dont la
lumiËre est simplement rÈflÈchie, on se dÈcida ‡ employer le
tÈlescope, qui est d'une exÈcution plus prompte et permet d'obtenir de
plus forts grossissements. Seulement, comme les rayons lumineux
perdent une grande partie de leur intensitÈ en traversant
l'atmosphËre, le Gun-Club rÈsolut d'Ètablir l'instrument sur l'une des
plus hautes montagnes de l'Union, ce qui diminuerait l'Èpaisseur des
couches aÈriennes.

Dans les tÈlescopes, on l'a vu, l'oculaire, c'est-‡-dire la loupe
placÈe ‡ l'oeil de l'observateur, produit le grossissement, et
l'objectif qui supporte les plus forts grossissements est celui dont
le diamËtre est le plus considÈrable et la distance focale plus
grande. Pour grossir quarante-huit mille fois, il fallait dÈpasser
singuliËrement en grandeur les objectifs d'Herschell et de Lord Rosse.
L‡ Ètait la difficultÈ, car la fonte de ces miroirs est une opÈration
trËs dÈlicate.

Heureusement, quelques annÈes auparavant, un savant de l'Institut de
France, LÈon Foucault, venait d'inventer un procÈdÈ qui rendait trËs
facile et trËs prompt le polissage des objectifs, en remplaÁant le
miroir mÈtallique par des miroirs argentÈs. Il suffisait de couler un
morceau de verre de la grandeur voulue et de le mÈtalliser ensuite
avec un sel d'argent. Ce fut ce procÈdÈ, dont les rÈsultats sont
excellents, qui fut suivi pour la fabrication de l'objectif.

De plus, on le disposa suivant la mÈthode
imaginÈe par Herschell pour ses tÈlescopes.
Dans le grand appareil de l'astronome de
Slough, l'image des objets, rÈflÈchie par le
miroir inclinÈ au fond du tube, venait se former
‡ son autre extrÈmitÈ o˘ se trouvait situ
l'oculaire. Ainsi l'observateur, au lieu d'Ítre
placÈ ‡ la partie infÈrieure du tube, se hissait
‡ sa partie supÈrieure, et l‡, muni de sa loupe,
il plongeait dans l'Ènorme cylindre. Cette
combinaison avait l'avantage de supprimer le
petit miroir destinÈ ‡ renvoyer l'image
l'oculaire. Celle-ci ne subissait plus qu'une
rÈflexion au lieu de deux. Donc il y avait un
moins grand nombre de rayons lumineux
Èteints. Donc l'image Ètait moins affaiblie.
Donc, enfin, on obtenait plus de clartÈ, avantage
prÈcieux dans l'observation qui devait Ítre faite
[Ces rÈflecteurs sont nommÈs ´front view telescopeª.].

Ces rÈsolutions prises, les travaux commencËrent. D'aprËs les calculs
du bureau de l'Observatoire de Cambridge, le tube du nouveau
rÈflecteur devait avoir deux cent quatre-vingts pieds de longueur, et
son miroir seize pieds de diamËtre. Quelque colossal que f˚t un
pareil instrument, il n'Ètait pas comparable ‡ ce tÈlescope long de
dix mille pieds (-- 3 kilomËtres et demi) que l'astronome Hooke
proposait de construire il y a quelques annÈes. NÈanmoins
l'Ètablissement d'un semblable appareil prÈsentait de grandes
difficultÈs.

Quant ‡ la question d'emplacement, elle fut promptement rÈsolue. Il
s'agissait de choisir une haute montagne, et les hautes montagnes ne
sont pas nombreuses dans les …tats.

En effet, le systËme orographique de ce grand pays se rÈduit ‡ deux
chaÓnes de moyenne hauteur, entre lesquelles coule ce magnifique
Mississippi que les AmÈricains appelleraient ´le roi des fleuvesª,
s'ils admettaient une royautÈ quelconque.

A l'est, ce sont les Appalaches, dont le plus haut sommet, dans le
New-Hampshire, ne dÈpasse pas cinq mille six cents pieds, ce qui est
fort modeste.

A l'ouest, au contraire, on rencontre les montagnes Rocheuses, immense
chaÓne qui commence au dÈtroit de Magellan, suit la cÙte occidentale
de l'AmÈrique du Sud sous le nom d'Andes ou de CordillËres, franchit
l'isthme de Panama et court ‡ travers l'AmÈrique du Nord jusqu'aux
rivages de la mer polaire.

Ces montagnes ne sont pas trËs ÈlevÈes, et les Alpes ou l'Himalaya les
regarderaient avec un suprÍme dÈdain du haut de leur grandeur. En
effet, leur plus haut sommet n'a que dix mille sept cent un pieds,
tandis que le mont Blanc en mesure quatorze mille quatre cent
trente-neuf, et le Kintschindjinga [La plus haute cime de l'Himalaya.]
vingt-six mille sept cent soixante-seize au-dessus du niveau de la
mer.

Mais, puisque le Gun-Club tenait ‡ ce que le tÈlescope, aussi bien que
la Columbiad, f˚t Ètabli dans les …tats de l'Union, il fallut se
contenter des montagnes Rocheuses, et tout le matÈriel nÈcessaire fut
dirigÈ sur le sommet de Lon's-Peak, dans le territoire du Missouri.

Dire les difficultÈs de tout genre que les ingÈnieurs amÈricains
eurent ‡ vaincre, les prodiges d'audace et d'habiletÈ qu'ils
accomplirent, la plume ou la parole ne le pourrait pas. Ce fut un
vÈritable tour de force. Il fallut monter des pierres Ènormes, de
lourdes piËces forgÈes, des corniËres d'un poids considÈrable, les
vastes morceaux du cylindre, l'objectif pesant lui seul prËs de trente
mille livres, au-dessus de la limite des neiges perpÈtuelles, ‡ plus
de dix mille pieds de hauteur, aprËs avoir franchi des prairies
dÈsertes, des forÍts impÈnÈtrables, des ´rapidesª effrayants, loin des
centres de populations, au milieu de rÈgions sauvages dans lesquelles
chaque dÈtail de l'existence devenait un problËme presque insoluble.
Et nÈanmoins, ces mille obstacles, le gÈnie des AmÈricains en
triompha. Moins d'un an aprËs le commencement des travaux, dans les
derniers jours du mois de septembre, le gigantesque rÈflecteur
dressait dans les airs son tube de deux cent quatre-vingts pieds. Il
Ètait suspendu ‡ une Ènorme charpente en fer; un mÈcanisme ingÈnieux
permettait de le manoeuvrer facilement vers tous les points du ciel et
de suivre les astres d'un horizon ‡ l'autre pendant leur marche
travers l'espace.

Il avait co˚tÈ plus de quatre cent mille dollars [Un million six cent
mille francs.]. La premiËre fois qu'il fut braquÈ sur la Lune, les
observateurs ÈprouvËrent une Èmotion ‡ la fois curieuse et inquiËte.
Qu'allaient-ils dÈcouvrir dans le champ de ce tÈlescope qui
grossissait quarante-huit mille fois les objets observÈs? Des
populations, des troupeaux d'animaux lunaires, des villes, des lacs,
des ocÈans? Non, rien que la science ne conn˚t dÈj‡, et sur tous les
points de son disque la nature volcanique de la Lune put Ítre
dÈterminÈe avec une prÈcision absolue.

Mais le tÈlescope des montagnes Rocheuses, avant de servir au
Gun-Club, rendit d'immenses services ‡ l'astronomie. Gr‚ce ‡ sa
puissance de pÈnÈtration, les profondeurs du ciel furent sondÈes
jusqu'aux derniËres limites, le diamËtre apparent d'un grand nombre
d'Ètoiles put Ítre rigoureusement mesurÈ, et M. Clarke, du bureau de
Cambridge, dÈcomposa le _crab nebula_ [NÈbuleuse qui apparaÓt sous la
forme d'une Ècrevisse.] du Taureau, que le rÈflecteur de Lord Rosse
n'avait jamais pu rÈduire.

XXV
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DERNIERS D…TAILS

On Ètait au 22 novembre. Le dÈpart suprÍme devait avoir lieu dix
jours plus tard. Une seule opÈration restait encore ‡ mener ‡ bonne
fin, opÈration dÈlicate, pÈrilleuse, exigeant des prÈcautions
infinies, et contre le succËs de laquelle le capitaine Nicholl avait
engagÈ son troisiËme pari. Il s'agissait, en effet, de charger la
Columbiad et d'y introduire les quatre cent mille livres de
fulmi-coton. Nicholl avait pensÈ, non sans raison peut-Ítre, que la
manipulation d'une aussi formidable quantitÈ de pyroxyle entraÓnerait
de graves catastrophes, et qu'en tout cas cette masse Èminemment
explosive s'enflammerait d'elle-mÍme sous la pression du projectile.

Il y avait l‡ de graves dangers encore accrus par l'insouciance et la
lÈgËretÈ des AmÈricains, qui ne se gÍnaient pas, pendant la guerre
fÈdÈrale, pour charger leurs bombes le cigare ‡ la bouche. Mais
Barbicane avait ‡ coeur de rÈussir et de ne pas Èchouer au port; il
choisit donc ses meilleurs ouvriers, il les fit opÈrer sous ses yeux,
il ne les quitta pas un moment du regard, et, ‡ force de prudence et
de prÈcautions, il sut mettre de son cÙtÈ toutes les chances de
succËs.

Et d'abord il se garda bien d'amener tout son chargement ‡ l'enceinte
de Stone's-Hill. Il le fit venir peu ‡ peu dans des caissons
parfaitement clos. Les quatre cent mille livres de pyroxyle avaient
ÈtÈ divisÈes en paquets de cinq cents livres, ce qui faisait huit
cents grosses gargousses confectionnÈes avec soin par les plus habiles
artificiers de Pensacola. Chaque caisson pouvait en contenir dix et
arrivait l'un aprËs l'autre par le rail-road de Tampa-Town; de cette
faÁon il n'y avait jamais plus de cinq mille livres de pyroxyle ‡ la
fois dans l'enceinte. AussitÙt arrivÈ, chaque caisson Ètait dÈcharg
par des ouvriers marchant pieds nus, et chaque gargousse transportÈe
l'orifice de la Columbiad, dans laquelle on la descendait au moyen de
grues manoeuvrÈes ‡ bras d'hommes. Toute machine ‡ vapeur avait Èt
ÈcartÈe, et les moindres feux Èteints ‡ deux milles ‡ la ronde.
C'Ètait dÈj‡ trop d'avoir ‡ prÈserver ces masses de fulmi-coton contre
les ardeurs du soleil, mÍme en novembre. Aussi travaillait-on de
prÈfÈrence pendant la nuit, sous l'Èclat d'une lumiËre produite dans
le vide et qui, au moyen des appareils de Ruhmkorff, crÈait un jour
artificiel jusqu'au fond de la Columbiad. L‡, les gargousses Ètaient
rangÈes avec une parfaite rÈgularitÈ et reliÈes entre elles au moyen
d'un fil mÈtallique destinÈ ‡ porter simultanÈment l'Ètincelle
Èlectrique au centre de chacune d'elles.

En effet, c'est au moyen de la pile que le feu devait Ítre communiqu
‡ cette masse de fulmi-coton. Tous ces fils, entourÈs d'une matiËre
isolante, venaient se rÈunir en un seul ‡ une Ètroite lumiËre percÈe
la hauteur o˘ devait Ítre maintenu le projectile, l‡ ils traversaient
l'Èpaisse paroi de fonte et remontaient jusqu'au sol par un des Èvents
du revÍtement de pierre conservÈ dans ce but. Une fois arrivÈ au
sommet de Stone's-Hill, le fil, supportÈ sur des poteaux pendant une
longueur de deux milles, rejoignait une puissante pile de Bunzen en
passant par un appareil interrupteur. Il suffisait donc de presser du
doigt le bouton de l'appareil pour que le courant f˚t instantanÈment
rÈtabli et mÓt le feu aux quatre cent mille livres de fulmi-coton. Il
va sans dire que la pile ne devait entrer en activitÈ qu'au dernier
moment.

Le 28 novembre, les huit cents gargousses Ètaient disposÈes au fond de
la Columbiad. Cette partie de l'opÈration avait rÈussi. Mais que de
tracas, que d'inquiÈtudes, de luttes, avait subis le prÈsident
Barbicane! Vainement il avait dÈfendu l'entrÈe de Stone's-Hill;
chaque jour les curieux escaladaient les palissades, et quelques-uns,
poussant l'imprudence jusqu'‡ la folie, venaient fumer au milieu des
balles de fulmi-coton. Barbicane se mettait dans des fureurs
quotidiennes. J.-T. Maston le secondait de son mieux, faisant la
chasse aux intrus avec une grande vigueur et ramassant les bouts de
cigares encore allumÈs que les Yankees jetaient Á‡ et l‡. Rude t‚che,
car plus de trois cent mille personnes se pressaient autour des
palissades. Michel Ardan s'Ètait bien offert pour escorter les
caissons jusqu'‡ la bouche de la Columbiad; mais, l'ayant surpris
lui-mÍme un Ènorme cigare ‡ la bouche, tandis qu'il pourchassait les
imprudents auxquels il donnait ce funeste exemple, le prÈsident du
Gun-Club vit bien qu'il ne pouvait pas compter sur cet intrÈpide
fumeur, et il fut rÈduit ‡ le faire surveiller tout spÈcialement.

Enfin, comme il y a un Dieu pour les artilleurs, rien ne sauta, et le
chargement fut menÈ ‡ bonne fin. Le troisiËme pari du capitaine
Nicholl Ètait donc fort aventurÈ. Restait ‡ introduire le projectile
dans la Columbiad et ‡ le placer sur l'Èpaisse couche de fulmi-coton.

Mais, avant de procÈder ‡ cette opÈration, les objets nÈcessaires au
voyage furent disposÈs avec ordre dans le wagon-projectile. Ils
Ètaient en assez grand nombre, et si l'on avait laissÈ faire Michel
Ardan, ils auraient bientÙt occupÈ toute la place rÈservÈe aux
voyageurs. On ne se figure pas ce que cet aimable FranÁais voulait
emporter dans la Lune. Une vÈritable pacotille d'inutilitÈs. Mais
Barbicane intervint, et l'on dut se rÈduire au strict nÈcessaire.

Plusieurs thermomËtres, baromËtres et lunettes furent disposÈs dans le
coffre aux instruments.

Les voyageurs Ètaient curieux d'examiner la Lune pendant le trajet,
et, pour faciliter la reconnaissance de ce monde nouveau, ils
emportaient une excellente carte de Beer et Moedler, la _Mappa
selenographica_, publiÈe en quatre planches, qui passe ‡ bon droit
pour un vÈritable chef-d'oeuvre d'observation et de patience. Elle
reproduisait avec une scrupuleuse exactitude les moindres dÈtails de
cette portion de l'astre tournÈe vers la Terre; montagnes, vallÈes,
cirques, cratËres, pitons, rainures s'y voyaient avec leurs dimensions
exactes, leur orientation fidËle, leur dÈnomination, depuis les monts
Doerfel et Leibniz dont le haut sommet se dresse ‡ la partie orientale
du disque, jusqu'‡ la _Mare frigoris_, qui s'Ètend dans les rÈgions
circumpolaires du Nord.

C'Ètait donc un prÈcieux document pour les voyageurs, car ils
pouvaient dÈj‡ Ètudier le pays avant d'y mettre le pied.

Ils emportaient aussi trois rifles et trois carabines de chasse
systËme et ‡ balles explosives; de plus, de la poudre et du plomb en
trËs grande quantitÈ.

´On ne sait pas ‡ qui on aura affaire, disait Michel Ardan. Hommes ou
bÍtes peuvent trouver mauvais que nous allions leur rendre visite! Il
faut donc prendre ses prÈcautions.

Du reste, les instruments de dÈfense personnelle Ètaient accompagnÈs
de pics, de pioches, de scies ‡ main et autres outils indispensables,
sans parler des vÍtements convenables ‡ toutes les tempÈratures,
depuis le froid des rÈgions polaires jusqu'aux chaleurs de la zone
torride.

Michel Ardan aurait voulu emmener dans son expÈdition un certain
nombre d'animaux, non pas un couple de toutes les espËces, car il ne
voyait pas la nÈcessitÈ d'acclimater dans la Lune les serpents, les
tigres, les alligators et autres bÍtes malfaisantes.

´Non, disait-il ‡ Barbicane, mais quelques bÍtes de somme, boeuf ou
vache, ‚ne ou cheval, feraient bien dans le paysage et nous seraient
d'une grande utilitÈ.

--J'en conviens, mon cher Ardan, rÈpondait le prÈsident du Gun-Club,
mais notre wagon-projectile n'est pas l'arche de NoÈ. Il n'en a ni la
capacitÈ ni la destination. Ainsi restons dans les limites du
possible.

Enfin, aprËs de longues discussions, il fut convenu que les voyageurs
se contenteraient d'emmener une excellente chienne de chasse
appartenant ‡ Nicholl et un vigoureux terre-neuve d'une force
prodigieuse. Plusieurs caisses des graines les plus utiles furent
mises au nombre des objets indispensables. Si l'on e˚t laissÈ faire
Michel Ardan, il aurait emportÈ aussi quelques sacs de terre pour les
y semer. En tout cas, il prit une douzaine d'arbustes qui furent
soigneusement enveloppÈs d'un Ètui de paille et placÈs dans un coin du
projectile.

Restait alors l'importante question des vivres, car il fallait prÈvoir
le cas o˘ l'on accosterait une portion de la Lune absolument stÈrile.
Barbicane fit si bien qu'il parvint ‡ en prendre pour une annÈe. Mais
il faut ajouter, pour n'Ètonner personne, que ces vivres consistËrent
en conserves de viandes et de lÈgumes rÈduits ‡ leur plus simple
volume sous l'action de la presse hydraulique, et qu'ils renfermaient
une grande quantitÈ d'ÈlÈments nutritifs; ils n'Ètaient pas trËs
variÈs, mais il ne fallait pas se montrer difficile dans une pareille
expÈdition. Il y avait aussi une rÈserve d'eau-de-vie pouvant
s'Èlever ‡ cinquante gallons [Environ 200 litres.] et de l'eau pour
deux mois seulement; en effet, ‡ la suite des derniËres observations
des astronomes, personne ne mettait en doute la prÈsence d'une
certaine quantitÈ d'eau ‡ la surface de la Lune. Quant aux vivres, il
e˚t ÈtÈ insensÈ de croire que des habitants de la Terre ne
trouveraient pas ‡ se nourrir l‡-haut. Michel Ardan ne conservait
aucun doute ‡ cet Ègard. S'il en avait eu, il ne se serait pas dÈcid
‡ partir.

´D'ailleurs, dit-il un jour ‡ ses amis, nous ne serons pas
complËtement abandonnÈs de nos camarades de la Terre, et ils auront
soin de ne pas nous oublier.

--Non, certes, rÈpondit J.-T. Maston.

--Comment l'entendez-vous? demanda Nicholl.

--Rien de plus simple, rÈpondit Ardan. Est-ce que la Columbiad ne
sera pas toujours l‡? Eh bien! toutes les fois que la Lune se
prÈsentera dans des conditions favorables de zÈnith, sinon de pÈrigÈe,
c'est-‡-dire une fois par an ‡ peu prËs, ne pourra-t-on pas nous
envoyer des obus chargÈs de vivres, que nous attendrons ‡ jour fixe?

--Hurrah! hurrah! s'Ècria J.-T. Maston en homme qui avait son idÈe;
voil‡ qui est bien dit! Certainement, mes braves amis, nous ne vous
oublierons pas!

--J'y compte! Ainsi, vous le voyez, nous aurons rÈguliËrement des
nouvelles du globe, et, pour notre compte, nous serons bien maladroits
si nous ne trouvons pas moyen de communiquer avec nos bons amis de la
Terre!

Ces paroles respiraient une telle confiance, que Michel Ardan, avec
son air dÈterminÈ, son aplomb superbe, e˚t entraÓnÈ tout le Gun-Club
sa suite. Ce qu'il disait paraissait simple, ÈlÈmentaire, facile,
d'un succËs assurÈ, et il aurait fallu vÈritablement tenir d'une faÁon
mesquine ‡ ce misÈrable globe terraquÈ pour ne pas suivre les trois
voyageurs dans leur expÈdition lunaire.

Lorsque les divers objets eurent ÈtÈ disposÈs dans le projectile,
l'eau destinÈe ‡ faire ressort fut introduite entre ses cloisons, et
le gaz d'Èclairage refoulÈ dans son rÈcipient. Quant au chlorate de
potasse et ‡ la potasse caustique, Barbicane, craignant des retards
imprÈvus en route, en emporta une quantitÈ suffisante pour renouveler
l'oxygËne et absorber l'acide carbonique pendant deux mois. Un
appareil extrÍmement ingÈnieux et fonctionnant automatiquement se
chargeait de rendre ‡ l'air ses qualitÈs vivifiantes et de le purifier
d'une faÁon complËte. Le projectile Ètait donc prÍt, et il n'y avait
plus qu'‡ le descendre dans la Columbiad. OpÈration, d'ailleurs,
pleine de difficultÈs et de pÈrils.

L'Ènorme obus fut amenÈ au sommet de Stone's-Hill. L‡, des grues
puissantes le saisirent et le tinrent suspendu au-dessus du puits de
mÈtal.

Ce fut un moment palpitant. Que les chaÓnes vinssent ‡ casser sous ce
poids Ènorme, et la chute d'une pareille masse e˚t certainement
dÈterminÈ l'inflammation du fulmi-coton.

Heureusement il n'en fut rien, et quelques heures aprËs, le
wagon-projectile, descendu doucement dans l'‚me du canon, reposait sur
sa couche de pyroxyle, un vÈritable Èdredon fulminant. Sa pression
n'eut d'autre effet que de bourrer plus fortement la charge de la
Columbiad.

´J'ai perdu ª, dit le capitaine en remettant au prÈsident Barbicane
une somme de trois mille dollars.

Barbicane ne voulait pas recevoir cet argent de la part d'un compagnon
de voyage; mais il dut cÈder devant l'obstination de Nicholl, que
tenait ‡ remplir tous ses engagements avant de quitter la Terre.

´Alors, dit Michel Ardan, je n'ai plus qu'une chose ‡ vous souhaiter,
mon brave capitaine.

--Laquelle? demanda Nicholl.

--C'est que vous perdiez vos deux autres paris! De cette faÁon, nous
serons s˚rs de ne pas rester en route.

XXVI
--------------------
FEU!

Le premier jour de dÈcembre Ètait arrivÈ, jour fatal, car si le dÈpart
du projectile ne s'effectuait pas le soir mÍme, ‡ dix heures
quarante-six minutes et quarante secondes du soir, plus de dix-huit
ans s'Ècouleraient avant que la Lune se reprÈsent‚t dans ces mÍmes
conditions simultanÈes de zÈnith et de pÈrigÈe.

Le temps Ètait magnifique; malgrÈ les approches de l'hiver, le soleil
resplendissait et baignait de sa radieuse effluve cette Terre que
trois de ses habitants allaient abandonner pour un nouveau monde.

Que de gens dormirent mal pendant la nuit qui prÈcÈda ce jour si
impatiemment dÈsirÈ! Que de poitrines furent oppressÈes par le pesant
fardeau de l'attente! Tous les coeurs palpitËrent d'inquiÈtude, sauf
le coeur de Michel Ardan. Cet impassible personnage allait et venait
avec son affairement habituel, mais rien ne dÈnonÁait en lui une
prÈoccupation inaccoutumÈe. Son sommeil avait ÈtÈ paisible, le
sommeil de Turenne, avant la bataille, sur l'aff˚t d'un canon.

Depuis le matin une foule innombrable couvrait les prairies qui
s'Ètendent ‡ perte de vue autour de Stone's-Hill. Tous les quarts
d'heure, le rail-road de Tampa amenait de nouveaux curieux; cette
immigration prit bientÙt des proportions fabuleuses, et, suivant les
relevÈs du _Tampa-Town Observer_, pendant cette mÈmorable journÈe,
cinq millions de spectateurs foulËrent du pied le sol de la Floride.

Depuis un mois la plus grande partie de cette foule bivouaquait autour
de l'enceinte, et jetait les fondements d'une ville qui s'est appelÈe
depuis Ardan's-Town. Des baraquements, des cabanes, des cahutes, des
tentes hÈrissaient la plaine, et ces habitations ÈphÈmËres abritaient
une population assez nombreuse pour faire envie aux plus grandes citÈs
de l'Europe.

Tous les peuples de la terre y avaient des reprÈsentants; tous les
dialectes du monde s'y parlaient ‡ la fois. On e˚t dit la confusion
des langues, comme aux temps bibliques de la tour de Babel. L‡, les
diverses classes de la sociÈtÈ amÈricaine se confondaient dans une
ÈgalitÈ absolue. Banquiers, cultivateurs, marins, commissionnaires,
courtiers, planteurs de coton, nÈgociants, bateliers, magistrats, s'y
coudoyaient avec un sans-gÍne primitif. Les crÈoles de la Louisiane
fraternisaient avec les fermiers de l'Indiana; les gentlemen du
Kentucky et du Tennessee, les Virginiens ÈlÈgants et hautains
donnaient la rÈplique aux trappeurs ‡ demi sauvages des Lacs et aux
marchands de boeufs de Cincinnati. CoiffÈs du chapeau de castor blanc
‡ larges bord, ou du panama classique, vÍtus de pantalons en cotonnade
bleue des fabriques d'Opelousas, drapÈs dans leurs blouses ÈlÈgantes
de toile Ècrue, chaussÈs de bottines aux couleurs Èclatantes, ils
exhibaient d'extravagants jabots de batiste et faisaient Ètinceler
leur chemise, ‡ leurs manchettes, ‡ leurs cravates, ‡ leurs dix
doigts, voire mÍme ‡ leurs oreilles, tout un assortiment de bagues,
d'Èpingles, de brillants, de chaÓnes, de boucles, de breloques, dont
le haut prix Ègalait le mauvais go˚t. Femmes, enfants, serviteurs,
dans des toilettes non moins opulentes, accompagnaient, suivaient,
prÈcÈdaient, entouraient ces maris, ces pËres, ces maÓtres, qui
ressemblaient ‡ des chefs de tribu au milieu de leurs familles
innombrables.

A l'heure des repas, il fallait voir tout ce monde se prÈcipiter sur
les mets particuliers aux …tats du Sud et dÈvorer, avec un appÈtit
menaÁant pour l'approvisionnement de la Floride, ces aliments qui
rÈpugneraient ‡ un estomac europÈen, tels que grenouilles fricassÈes,
singes ‡ l'ÈtouffÈe, ´fish-chowder [Mets composÈ de poissons
divers.]ª, sarigue rÙtie, opossum saignant, ou grillades de racoon.

Mais aussi quelle sÈrie variÈe de liqueurs ou de boissons venait en
aide ‡ cette alimentation indigeste! Quels cris excitants, quelles
vocifÈrations engageantes retentissaient dans les bar-rooms ou les
tavernes ornÈes de verres, de chopes, de flacons, de carafes, de
bouteilles aux formes invraisemblables, de mortiers pour piler le
sucre et de paquets de paille!

´Voil‡ le julep ‡ la menthe! criait l'un de ces dÈbitants d'une voix
retentissante.

--Voici le sangaree au vin de Bordeaux! rÈpliquait un autre d'un ton
glapissant.

--Et du gin-sling! rÈpÈtait celui-ci.

--Et le cocktail! le brandy-smash! criait celui-l‡.

--Qui veut go˚ter le vÈritable mint-julep, ‡ la derniËre mode?
s'Ècriaient ces adroits marchands en faisant passer rapidement d'un
verre ‡ l'autre, comme un escamoteur fait d'une muscade, le sucre, le
citron, la menthe verte, la glace pilÈe, l'eau, le cognac et l'ananas
frais qui composent cette boisson rafraÓchissante.

Aussi, d'habitude, ces incitations adressÈes aux gosiers altÈrÈs sous
l'action br˚lante des Èpices se rÈpÈtaient, se croisaient dans l'air
et produisaient un assourdissant tapage. Mais ce jour-l‡, ce premier
dÈcembre, ces cris Ètaient rares. Les dÈbitants se fussent vainement
enrouÈs ‡ provoquer les chalands. Personne ne songeait ni ‡ manger ni
‡ boire, et, ‡ quatre heures du soir, combien de spectateurs
circulaient dans la foule qui n'avaient pas encore pris leur lunch
accoutumÈ! SymptÙme plus significatif encore, la passion violente de
l'AmÈricain pour les jeux Ètait vaincue par l'Èmotion. A voir les
quilles du tempins couchÈes sur le flanc, les dÈs du creps dormant
dans leurs cornets, la roulette immobile, le cribbage abandonnÈ, les
cartes du whist, du vingt-et-un, du rouge et noir, du monte et du
faro, tranquillement enfermÈes dans leurs enveloppes intactes, on
comprenait que l'ÈvÈnement du jour absorbait tout autre besoin et ne
laissait place ‡ aucune distraction.

Jusqu'au soir, une agitation sourde, sans clameur, comme celle qui
prÈcËde les grandes catastrophes, courut parmi cette foule anxieuse.
Un indescriptible malaise rÈgnait dans les esprits, une torpeur
pÈnible, un sentiment indÈfinissable qui serrait le coeur. Chacun
aurait voulu ´que ce f˚t finiª.

Cependant, vers sept heures, ce lourd silence se dissipa brusquement.
La Lune se levait sur l'horizon. Plusieurs millions de hurrahs
saluËrent son apparition. Elle Ètait exacte au rendez-vous. Les
clameurs montËrent jusqu'au ciel; les applaudissements ÈclatËrent de
toutes parts, tandis que la blonde PhoebÈ brillait paisiblement dans
un ciel admirable et caressait cette foule enivrÈe de ses rayons les
plus affectueux.

En ce moment parurent les trois intrÈpides voyageurs. A leur aspect
les cris redoublËrent d'intensitÈ. Unanimement, instantanÈment, le
chant national des …tats-Unis s'Èchappa de toutes les poitrines
haletantes, et le _Yankee doodle_, repris en choeur par cinq millions
d'exÈcutants, s'Èleva comme une tempÍte sonore jusqu'aux derniËres
limites de l'atmosphËre.

Puis, aprËs cet irrÈsistible Èlan, l'hymne se tut, les derniËres
harmonies s'Èteignirent peu ‡ peu, les bruits se dissipËrent, et une
rumeur silencieuse flotta au-dessus de cette foule si profondÈment
impressionnÈe. Cependant, le FranÁais et les deux AmÈricains avaient
franchi l'enceinte rÈservÈe autour de laquelle se pressait l'immense
foule. Ils Ètaient accompagnÈs des membres du Gun-Club et des
dÈputations envoyÈes par les observatoires europÈens. Barbicane,
froid et calme, donnait tranquillement ses derniers ordres. Nicholl,
les lËvres serrÈes, les mains croisÈes derriËre le dos, marchait d'un
pas ferme et mesurÈ. Michel Ardan, toujours dÈgagÈ, vÍtu en parfait
voyageur, les guÍtres de cuir aux pieds, la gibeciËre au cÙtÈ,
flottant dans ses vastes vÍtements de velours marron, le cigare ‡ la
bouche, distribuait sur son passage de chaleureuses poignÈes de main
avec une prodigalitÈ princiËre. Il Ètait intarissable de verve, de
gaietÈ, riant, plaisantant, faisant au digne J.-T. Maston des farces
de gamin, en un mot ´FranÁaisª, et, qui pis est, ´Parisienª jusqu'‡ la
derniËre seconde.

Dix heures sonnËrent. Le moment Ètait venu de prendre place dans le
projectile; la manoeuvre nÈcessaire pour y descendre, la plaque de
fermeture ‡ visser, le dÈgagement des grues et des Èchafaudages
penchÈs sur la gueule de la Columbiad exigeaient un certain temps.

Barbicane avait rÈglÈ son chronomËtre ‡ un dixiËme de seconde prËs sur
celui de l'ingÈnieur Murchison, chargÈ de mettre le feu aux poudres au
moyen de l'Ètincelle Èlectrique; les voyageurs enfermÈs dans le
projectile pourraient ainsi suivre de l'oeil l'impassible aiguille qui
marquerait l'instant prÈcis de leur dÈpart.

Le moment des adieux Ètait donc arrivÈ. La scËne fut touchante; en
dÈpit de sa gaietÈ fÈbrile, Michel Ardan se sentit Èmu. J.-T. Maston
avait retrouvÈ sous ses paupiËres sËches une vieille larme qu'il
rÈservait sans doute pour cette occasion. Il la versa sur le front de
son cher et brave prÈsident.

´Si je partais? dit-il, il est encore temps!

--Impossible, mon vieux Mastonª, rÈpondit Barbicane.

Quelques instants plus tard, les trois compagnons de route Ètaient
installÈs dans le projectile, dont ils avaient vissÈ intÈrieurement la
plaque d'ouverture, et la bouche de la Columbiad, entiËrement dÈgagÈe,
s'ouvrait librement vers le ciel.

Nicholl, Barbicane et Michel Ardan Ètaient dÈfinitivement murÈs dans
leur wagon de mÈtal.

Qui pourrait peindre l'Èmotion universelle, arrivÈe alors ‡ son
paroxysme?

La lune s'avanÁait sur un firmament d'une puretÈ limpide, Èteignant
sur son passage les feux scintillants des Ètoiles; elle parcourait
alors la constellation des GÈmeaux et se trouvait presque ‡ mi-chemin
de l'horizon et du zÈnith. Chacun devait donc facilement comprendre
que l'on visait en avant du but, comme le chasseur vise en avant du
liËvre qu'il veut atteindre.

Un silence effrayant planait sur toute cette scËne. Pas un souffle de
vent sur la terre! Pas un souffle dans les poitrines! Les coeurs
n'osaient plus battre. Tous les regards effarÈs fixaient la gueule
bÈante de la Columbiad.

Murchison suivait de l'oeil l'aiguille de son chronomËtre. Il s'en
fallait ‡ peine de quarante secondes que l'instant du dÈpart ne
sonn‚t, et chacune d'elles durait un siËcle.

A la vingtiËme, il y eut un frÈmissement universel, et il vint ‡ la
pensÈe de cette foule que les audacieux voyageurs enfermÈs dans le
projectile comptaient aussi ces terribles secondes! Des cris isolÈs
s'ÈchappËrent:

´Trente-cinq! -- trente-six! -- trente-sept! -- trente-huit! --
trente-neuf! -- quarante! Feu!!!

AussitÙt Murchison, pressant du doigt l'interrupteur de l'appareil,
rÈtablit le courant et lanÁa l'Ètincelle Èlectrique au fond de la
Columbiad.

Une dÈtonation Èpouvantable, inouÔe, surhumaine, dont rien ne saurait
donner une idÈe, ni les Èclats de la foudre, ni le fracas des
Èruptions, se produisit instantanÈment. Une immense gerbe de feu
jaillit des entrailles du sol comme d'un cratËre. La terre se
souleva, et c'est ‡ peine si quelques personnes purent un instant
entrevoir le projectile fendant victorieusement l'air au milieu des
vapeurs flamboyantes.

XXVII
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TEMPS COUVERT

Au moment o˘ la gerbe incandescente s'Èleva vers le ciel ‡ une
prodigieuse hauteur, cet Èpanouissement de flammes Èclaira la Floride
entiËre, et, pendant un instant incalculable, le jour se substitua
la nuit sur une Ètendue considÈrable de pays. Cet immense panache de
feu fut aperÁu de cent milles en mer du golfe comme de l'Atlantique,
et plus d'un capitaine de navire nota sur son livre de bord
l'apparition de ce mÈtÈore gigantesque.

La dÈtonation de la Columbiad fut accompagnÈe d'un vÈritable
tremblement de terre. La Floride se sentit secouer jusque dans ses
entrailles. Les gaz de la poudre, dilatÈs par la chaleur,
repoussËrent avec une incomparable violence les couches
atmosphÈriques, et cet ouragan artificiel, cent fois plus rapide que
l'ouragan des tempÍtes, passa comme une trombe au milieu des airs.

Pas un spectateur n'Ètait restÈ debout; hommes, femmes, enfants, tous
furent couchÈs comme des Èpis sous l'orage; il y eut un tumulte
inexprimable, un grand nombre de personnes gravement blessÈes, et
J.-T. Maston, qui, contre toute prudence, se tenait trop en avant, se
vit rejetÈ ‡ vingt toises en arriËre et passa comme un boulet
au-dessus de la tÍte de ses concitoyens. Trois cent mille personnes
demeurËrent momentanÈment sourdes et comme frappÈes de stupeur.

Le courant atmosphÈrique, aprËs avoir renversÈ les baraquements,
culbutÈ les cabanes, dÈracinÈ les arbres dans un rayon de vingt
milles, chassÈ les trains du railway jusqu'‡ Tampa, fondit sur cette
ville comme une avalanche, et dÈtruisit une centaine de maisons, entre
autres l'Èglise Saint-Mary, et le nouvel Èdifice de la Bourse, qui se
lÈzarda dans toute sa longueur. Quelques-uns des b‚timents du port,
choquÈs les uns contre les autres, coulËrent ‡ pic, et une dizaine de
navires, mouillÈs en rade, vinrent ‡ la cÙte, aprËs avoir cassÈ leurs
chaÓnes comme des fils de coton.

Mais le cercle de ces dÈvastations s'Ètendit plus loin encore, et
au-del‡ des limites des …tats-Unis. L'effet du contrecoup, aidÈ des
vents d'ouest, fut ressenti sur l'Atlantique ‡ plus de trois cents
milles des rivages amÈricains. Une tempÍte factice, une tempÍte
inattendue, que n'avait pu prÈvoir l'amiral Fitz-Roy, se jeta sur les
navires avec une violence inouÔe; plusieurs b‚timents, saisis dans ces
tourbillons Èpouvantables sans avoir le temps d'amener, sombrËrent
sous voiles, entre autres le _Childe-Harold_, de Liverpool,
regrettable catastrophe qui devint de la part de l'Angleterre l'objet
des plus vives rÈcriminations.

Enfin, et pour tout dire, bien que le fait n'ait d'autre garantie que
l'affirmation de quelques indigËnes, une demi-heure aprËs le dÈpart du
projectile, des habitants de GorÈe et de Sierra Leone prÈtendirent
avoir entendu une commotion sourde, dernier dÈplacement des ondes
sonores, qui, aprËs avoir traversÈ l'Atlantique, venait mourir sur la
cÙte africaine.

Mais il faut revenir ‡ la Floride. Le premier instant du tumulte
passÈ, les blessÈs, les sourds, enfin la foule entiËre se rÈveilla, et
des cris frÈnÈtiques: ´Hurrah pour Ardan! Hurrah pour Barbicane!
Hurrah pour Nicholl!ª s'ÈlevËrent jusqu'aux cieux. Plusieurs million
d'hommes, le nez en l'air, armÈs de tÈlescopes, de lunettes, de
lorgnettes, interrogeaient l'espace, oubliant les contusions et les
Èmotions, pour ne se prÈoccuper que du projectile. Mais ils le
cherchaient en vain. On ne pouvait plus l'apercevoir, et il fallait
se rÈsoudre ‡ attendre les tÈlÈgrammes de Long's-Peak. Le directeur
de l'Observatoire de Cambridge [M. Belfast.] se trouvait ‡ son poste
dans les montagnes Rocheuses, et c'Ètait ‡ lui, astronome habile et
persÈvÈrant, que les observations avaient ÈtÈ confiÈes.

Mais un phÈnomËne imprÈvu, quoique facile ‡ prÈvoir, et contre lequel
on ne pouvait rien, vint bientÙt mettre l'impatience publique ‡ une
rude Èpreuve.

Le temps, si beau jusqu'alors, changea subitement; le ciel assombri se
couvrit de nuages. Pouvait-il en Ítre autrement, aprËs le terrible
dÈplacement des couches atmosphÈriques, et cette dispersion de
l'Ènorme quantitÈ de vapeurs qui provenaient de la dÈflagration de
quatre cent mille livres de pyroxyle? Tout l'ordre naturel avait Èt
troublÈ. Cela ne saurait Ètonner, puisque, dans les combats sur mer,
on a souvent vu l'Ètat atmosphÈrique brutalement modifiÈ par les
dÈcharges de l'artillerie.

Le lendemain, le soleil se leva sur un horizon chargÈ de nuages Èpais,
lourd et impÈnÈtrable rideau jetÈ entre le ciel et la terre, et qui,
malheureusement, s'Ètendit jusqu'aux rÈgions des montagnes Rocheuses.
Ce fut une fatalitÈ. Un concert de rÈclamations s'Èleva de toutes les
parties du globe. Mais la nature s'en Èmut peu, et dÈcidÈment,
puisque les hommes avaient troublÈ l'atmosphËre par leur dÈtonation,
ils devaient en subir les consÈquences.

Pendant cette premiËre journÈe, chacun chercha ‡ pÈnÈtrer le voile
opaque des nuages, mais chacun en fut pour ses peines, et chacun
d'ailleurs se trompait en portant ses regards vers le ciel, car, par
suite du mouvement diurne du globe, le projectile filait
nÈcessairement alors par la ligne des antipodes.

Quoi qu'il en soit, lorsque la nuit vint envelopper la Terre, nuit
impÈnÈtrable et profonde, quand la Lune fut remontÈe sur l'horizon, il
fut impossible de l'apercevoir; on e˚t dit qu'elle se dÈrobait
dessein aux regards des tÈmÈraires qui avaient tirÈ sur elle. Il n'y
eut donc pas d'observation possible, et les dÈpÍches de Long's-Peak
confirmËrent ce f‚cheux contretemps.

Cependant, si l'expÈrience avait rÈussi, les voyageurs, partis le 1er
dÈcembre ‡ dix heures quarante-six minutes et quarante secondes du
soir, devaient arriver le 4 ‡ minuit. Donc, jusqu'‡ cette Èpoque, et
comme aprËs tout il e˚t ÈtÈ bien difficile d'observer dans ces
conditions un corps aussi petit que l'obus, on prit patience sans trop
crier.

Le 4 dÈcembre, de huit heures du soir ‡ minuit, il e˚t ÈtÈ possible de
suivre la trace du projectile, qui aurait apparu comme un point noir
sur le disque Èclatant de la Lune. Mais le temps demeura
impitoyablement couvert, ce qui porta au paroxysme l'exaspÈration
publique. On en vint ‡ injurier la Lune qui ne se montrait point.
Triste retour des choses d'ici-bas!

J.-T. Maston, dÈsespÈrÈ, partit pour Long's-Peak. Il voulait
observer lui-mÍme. Il ne mettait pas en doute que ses amis ne fussent
arrivÈs au terme de leur voyage. On n'avait pas, d'ailleurs, entendu
dire que le projectile f˚t retombÈ sur un point quelconque des Óles et
des continents terrestres, et J.-T. Maston n'admettait pas un instant
une chute possible dans les ocÈans dont le globe est aux trois quarts
couvert.

Le 5, mÍme temps. Les grands tÈlescopes du Vieux Monde, ceux
d'Herschell, de Rosse, de Foucault, Ètaient invariablement braquÈs sur
l'astre des nuits, car le temps Ètait prÈcisÈment magnifique en
Europe; mais la faiblesse relative de ces instruments empÍchait toute
observation utile.

Le 6, mÍme temps. L'impatience rongeait les trois quarts du globe.
On en vint ‡ proposer les moyens les plus insensÈs pour dissiper les
nuages accumulÈs dans l'air.

Le 7, le ciel sembla se modifier un peu. On espÈra, mais l'espoir ne
fut pas de longue durÈe, et le soir, les nuages Èpaissis dÈfendirent
la vo˚te ÈtoilÈe contre tous les regards.

Alors cela devint grave. En effet, le 11, ‡ neuf heures onze minutes
du matin, la Lune devait entrer dans son dernier quartier. AprËs ce
dÈlai, elle irait en dÈclinant, et, quand mÍme le ciel serait
rassÈrÈnÈ, les chances de l'observation seraient singuliËrement
amoindries; en effet, la Lune ne montrerait plus alors qu'une portion
toujours dÈcroissante de son disque et finirait par devenir nouvelle,
c'est-‡-dire qu'elle se coucherait et se lËverait avec le soleil, dont
les rayons la rendraient absolument invisible. Il faudrait donc
attendre jusqu'au 3 janvier, ‡ midi quarante-quatre minutes, pour la
retrouver pleine et commencer les observations.

Les journaux publiaient ces rÈflexions avec mille commentaires et ne
dissimulaient point au public qu'il devait s'armer d'une patience
angÈlique.

Le 8, rien. Le 9, le soleil reparut un instant comme pour narguer les
AmÈricains. Il fut couvert de huÈes, et, blessÈ sans doute d'un
pareil accueil, il se montra fort avare de ses rayons.

Le 10, pas de changement. J.-T. Maston faillit devenir fou, et l'on
eut des craintes pour le cerveau de ce digne homme, si bien conserv
jusqu'alors sous son cr‚ne de gutta-percha.

Mais le 11, une de ces Èpouvantables tempÍtes des rÈgions
intertropicales se dÈchaÓna dans l'atmosphËre. De grands vents d'est
balayËrent les nuages amoncelÈs depuis si longtemps, et le soir, le
disque ‡ demi rongÈ de l'astre des nuits passa majestueusement au
milieu des limpides constellations du ciel.

XXVIII
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UN NOUVEL ASTRE

Cette nuit mÍme, la palpitante nouvelle si impatiemment attendue
Èclata comme un coup de foudre dans les …tats de l'Union, et, de l‡,
s'ÈlanÁant ‡ travers l'OcÈan, elle courut sur tous les fils
tÈlÈgraphiques du globe. Le projectile avait ÈtÈ aperÁu, gr‚ce au
gigantesque rÈflecteur de Long's-Peak.

Voici la note rÈdigÈe par le directeur de l'Observatoire de Cambridge.
Elle renferme la conclusion scientifique de cette grande expÈrience du
Gun-Club.

_Longs's-Peak, 12 dÈcembre._

A MM. LES MEMBRES DU BUREAU DE L'OBSERVATOIRE DE CAMBRIDGE.

_Le projectile lancÈ par la Columbiad de Stone's-Hill a ÈtÈ aperÁu par
MM. Belfast et J.- T. Maston, le 12 dÈcembre, ‡ huit heures
quarante-sept minutes du soir, la Lune Ètant entrÈe dans son dernier
quartier.

Ce projectile n'est point arrivÈ ‡ son but. Il a passÈ ‡ cÙtÈ, mais
assez prËs, cependant, pour Ítre retenu par l'attraction lunaire.

L‡, son mouvement rectiligne s'est changÈ en un mouvement circulaire
d'une rapiditÈ vertigineuse, et il a ÈtÈ entraÓnÈ suivant une orbite
elliptique autour de la Lune, dont il est devenu le vÈritable
satellite.

Les ÈlÈments de ce nouvel astre n'ont pas encore pu Ítre dÈterminÈs.
On ne connaÓt ni sa vitesse de translation, ni sa vitesse de rotation.
La distance qui le sÈpare de la surface de la Lune peut Ítre ÈvaluÈe
deux mille huit cent trente-trois milles environ (-- 4,500 lieues).

Maintenant, deux hypothËses peuvent se produire et amener une
modification dans l'Ètat des choses:

Ou l'attraction de la Lune finira par l'emporter, et les voyageurs
atteindront le but de leur voyage;

Ou, maintenu dans un ordre immutable, le projectile gravitera autour
du disque lunaire jusqu'‡ la fin des siËcles.

C'est ce que les observations apprendront un jour, mais jusqu'ici la
tentative du Gun-Club n'a eu d'autre rÈsultat que de doter d'un nouvel
astre notre systËme solaire._

J.-M. BELFAST.

Que de questions soulevait ce dÈnouement inattendu! Quelle situation
grosse de mystËres l'avenir rÈservait aux investigations de la
science! Gr‚ce au courage et au dÈvouement de trois hommes, cette
entreprise, assez futile en apparence, d'envoyer un boulet ‡ la Lune,
venait d'avoir un rÈsultat immense, et dont les consÈquences sont
incalculables. Les voyageurs, emprisonnÈs dans un nouveau satellite,
s'ils n'avaient pas atteint leur but, faisaient du moins partie du
monde lunaire; ils gravitaient autour de l'astre des nuits, et, pour
le premiËre fois, l'oeil pouvait en pÈnÈtrer tous les mystËres. Les
noms de Nicholl, de Barbicane, de Michel Ardan, devront donc Ítre
jamais cÈlËbres dans les fastes astronomiques, car ces hardis
explorateurs, avides d'agrandir le cercle des connaissances humaines,
se sont audacieusement lancÈs ‡ travers l'espace, et ont jouÈ leur vie
dans la plus Ètrange tentative des temps modernes.

Quoi qu'il en soit, la note de Long's-Peak une fois connue, il y eut
dans l'univers entier un sentiment de surprise et d'effroi. …tait-il
possible de venir en aide ‡ ces hardis habitants de la Terre? Non,
sans doute, car ils s'Ètaient mis en dehors de l'humanitÈ en
franchissant les limites imposÈes par Dieu aux crÈatures terrestres.
Ils pouvaient se procurer de l'air pendant deux mois. Ils avaient des
vivres pour un an. Mais aprËs?... Les coeurs les plus insensibles
palpitaient ‡ cette terrible question.

Un seul homme ne voulait pas admettre que la situation f˚t dÈsespÈrÈe.
Un seul avait confiance, et c'Ètait leur ami dÈvouÈ, audacieux et
rÈsolu comme eux, le brave J.-T. Maston.

D'ailleurs, il ne les perdait pas des yeux. Son domicile fut
dÈsormais le poste de Long's-Peak; son horizon, le miroir de l'immense
rÈflecteur. DËs que la lune se levait ‡ l'horizon, il l'encadrait
dans le champ du tÈlescope, il ne la perdait pas un instant du regard
et la suivait assid˚ment dans sa marche ‡ travers les espaces
stellaires; il observait avec une Èternelle patience le passage du
projectile sur son disque d'argent, et vÈritablement le digne homme
restait en perpÈtuelle communication avec ses trois amis, qu'il ne
dÈsespÈrait pas de revoir un jour.

´Nous correspondrons avec eux, disait-il ‡ qui voulait l'entendre, dËs
que les circonstances le permettront. Nous aurons de leurs nouvelles
et ils auront des nÙtres! D'ailleurs, je les connais, ce sont des
hommes ingÈnieux. A eux trois ils emportent dans l'espace toutes les
ressources de l'art, de la science et de l'industrie. Avec cela on
fait ce qu'on veut, et vous verrez qu'ils se tireront d'affaire!

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