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De la Terre ‡ la Lune by Jules Verne

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secrÈtaire de calculer le poids d'un canon de fonte long de neuf cents
pieds, d'un diamËtre intÈrieur de neuf pieds, avec parois de six pieds
d'Èpaisseur.

--A l'instantª, rÈpondit J.-T. Maston.

Et, ainsi qu'il avait fait la veille, il aligna ses formules avec une
merveilleuse facilitÈ, et dit au bout d'une minute:

´Ce canon pËsera soixante-huit mille quarante tonnes ( -- 68,040,000
kg).

--Et ‡ deux _cents_ la livre (-- 10 centimes), il co˚tera?...

--Deux millions cinq cent dix mille sept cent un dollars (--
13,608,000 francs).

J.-T. Maston, le major et le gÈnÈral regardËrent Barbicane d'un air
inquiet.

´Eh bien! messieurs, dit le prÈsident, je vous rÈpÈterai ce que je
vous disais hier, soyez tranquilles, les millions ne nous manqueront
pas!

Sur cette assurance de son prÈsident, le ComitÈ se sÈpara, aprËs avoir
remis au lendemain soir sa troisiËme sÈance.

IX
--------------------
LA QUESTION DES POUDRES

Restait ‡ traiter la question des poudres. Le public attendait avec
anxiÈtÈ cette derniËre dÈcision. La grosseur du projectile, la
longueur du canon Ètant donnÈes, quelle serait la quantitÈ de poudre
nÈcessaire pour produire l'impulsion? Cet agent terrible, dont
l'homme a cependant maÓtrisÈ les effets, allait Ítre appelÈ ‡ jouer
son rÙle dans des proportions inaccoutumÈes.

On sait gÈnÈralement et l'on rÈpËte volontiers que la poudre fut
inventÈe au XIVe siËcle par le moine Schwartz, qui paya de sa vie sa
grande dÈcouverte. Mais il est ‡ peu prËs prouvÈ maintenant que cette
histoire doit Ítre rangÈe parmi les lÈgendes du Moyen Age. La poudre
n'a ÈtÈ inventÈe par personne; elle dÈrive directement des feux
grÈgeois, composÈs comme elle de soufre et de salpÍtre. Seulement,
depuis cette Èpoque, ces mÈlanges, qui n'Ètaient que des mÈlanges
fusants, se sont transformÈs en mÈlanges dÈtonants.

Mais si les Èrudits savent parfaitement la fausse histoire de la
poudre, peu de gens se rendent compte de sa puissance mÈcanique. Or,
c'est ce qu'il faut connaÓtre pour comprendre l'importance de la
question soumise au ComitÈ.

Ainsi un litre de poudre pËse environ deux livres (-- 900 grammes [La
livre amÈricaine est de 453 g.]); il produit en s'enflammant quatre
cents litres de gaz, ces gaz rendus libres, et sous l'action d'une
tempÈrature portÈe ‡ deux mille quatre cents degrÈs, occupent l'espace
de quatre mille litres. Donc le volume de la poudre est aux volumes
des gaz produits par sa dÈflagration comme un est ‡ quatre mille. Que
l'on juge alors de l'effrayante poussÈe de ces gaz lorsqu'ils sont
comprimÈs dans un espace quatre mille fois trop resserrÈ.

Voil‡ ce que savaient parfaitement les membres du ComitÈ quand le
lendemain ils entrËrent en sÈance. Barbicane donna la parole au major
Elphiston, qui avait ÈtÈ directeur des poudres pendant la guerre.

´Mes chers camarades, dit ce chimiste distinguÈ, je vais commencer par
des chiffres irrÈcusables qui nous serviront de base. Le boulet de
vingt-quatre dont nous parlait avant-hier l'honorable J.-T. Maston en
termes si poÈtiques, n'est chassÈ de la bouche ‡ feu que par seize
livres de poudre seulement.

--Vous Ítes certain du chiffre? demanda Barbicane.

--Absolument certain, rÈpondit le major. Le canon Armstrong n'emploie
que soixante-quinze livres de poudre pour un projectile de huit cents
livres, et la Columbiad Rodman ne dÈpense que cent soixante livres de
poudre pour envoyer ‡ six milles son boulet d'une demi-tonne. Ces
faits ne peuvent Ítre mis en doute, car je les ai relevÈs moi-mÍme
dans les procËs-verbaux du ComitÈ d'artillerie.

--Parfaitement, rÈpondit le gÈnÈral.

--Eh bien! reprit le major, voici la consÈquence ‡ tirer de ces
chiffres, c'est que la quantitÈ de poudre n'augmente pas avec le poids
du boulet: en effet, s'il fallait seize livres de poudre pour un
boulet de vingt-quatre; en d'autres termes, si, dans les canons
ordinaires, on emploie une quantitÈ de poudre pesant les deux tiers du
poids du projectile, cette proportionnalitÈ n'est pas constante.
Calculez, et vous verrez que, pour le boulet d'une demi-tonne, au lieu
de trois cent trente-trois livres de poudre, cette quantitÈ a Èt
rÈduite ‡ cent soixante livres seulement.

--O˘ voulez-vous en venir? demanda le prÈsident.

--Si vous poussez votre thÈorie ‡ l'extrÍme, mon cher major, dit J.-T.
Maston, vous arriverez ‡ ceci, que, lorsque votre boulet sera
suffisamment lourd, vous ne mettrez plus de poudre du tout.

--Mon ami Maston est fol‚tre jusque dans les choses sÈrieuses,
rÈpliqua le major, mais qu'il se rassure; je proposerai bientÙt des
quantitÈs de poudre qui satisferont son amour-propre d'artilleur.
Seulement je tiens ‡ constater que, pendant la guerre, et pour les
plus gros canons, le poids de la poudre a ÈtÈ rÈduit, aprËs
expÈrience, au dixiËme du poids du boulet.

--Rien n'est plus exact, dit Morgan. Mais avant de dÈcider la
quantitÈ de poudre nÈcessaire pour donner l'impulsion, je pense qu'il
est bon de s'entendre sur sa nature.

--Nous emploierons de la poudre ‡ gros grains, rÈpondit le major; sa
dÈflagration est plus rapide que celle du pulvÈrin.

--Sans doute, rÈpliqua Morgan, mais elle est trËs brisante et finit
par altÈrer l'‚me des piËces.

--Bon! ce qui est un inconvÈnient pour un canon destinÈ ‡ faire un
long service n'en est pas un pour notre Columbiad. Nous ne courons
aucun danger d'explosion, il faut que la poudre s'enflamme
instantanÈment, afin que son effet mÈcanique soit complet.

--On pourrait, dit J.-T. Maston, percer plusieurs lumiËres, de faÁon
‡ mettre le feu sur divers points ‡ la fois.

--Sans doute, rÈpondit Elphiston, mais cela rendrait la manoeuvre plus
difficile. J'en reviens donc ‡ ma poudre ‡ gros grains, qui supprime
ces difficultÈs.

--Soit, rÈpondit le gÈnÈral.

--Pour charger sa Columbiad, reprit le major, Rodman employait une
poudre ‡ grains gros comme des ch‚taignes, faite avec du charbon de
saule simplement torrÈfiÈ dans des chaudiËres de fonte. Cette poudre
Ètait dure et luisante, ne laissait aucune trace sur la main,
renfermait dans une grande proportion de l'hydrogËne et de l'oxygËne,
dÈflagrait instantanÈment, et, quoique trËs brisante, ne dÈtÈriorait
pas sensiblement les bouches ‡ feu.

--Eh bien! il me semble, rÈpondit J.-T. Maston, que nous n'avons pas
‡ hÈsiter, et que notre choix est tout fait.

--A moins que vous ne prÈfÈriez de la poudre d'orª, rÈpliqua le major
en riant, ce qui lui valut un geste menaÁant du crochet de son
susceptible ami.

Jusqu'alors Barbicane s'Ètait tenu en dehors de la discussion. Il
laissait parler, il Ècoutait. Il avait Èvidemment une idÈe. Aussi se
contenta-t-il simplement de dire:

´Maintenant, mes amis, quelle quantitÈ de poudre proposez-vous?

Les trois membres du Gun-Club entre-regardËrent un instant.

´Deux cent mille livres, dit enfin Morgan.

--Cinq cent mille, rÈpliqua le major.

--Huit cent mille livres! ª s'Ècria J.-T. Maston.

Cette fois, Elphiston n'osa pas taxer son collËgue d'exagÈration. En
effet, il s'agissait d'envoyer jusqu'‡ la Lune un projectile pesant
vingt mille livres et de lui donner une force initiale de douze mille
yards par seconde. Un moment de silence suivit donc la triple
proposition faite par les trois collËgues.

Il fut enfin rompu par le prÈsident Barbicane.

´Mes braves camarades, dit-il d'une voix tranquille, je pars de ce
principe que la rÈsistance de notre canon construit dans des
conditions voulues est illimitÈe. Je vais donc surprendre l'honorable
J.-T. Maston en lui disant qu'il a ÈtÈ timide dans ses calculs, et je
proposerai de doubler ses huit cent mille livres de poudre.

--Seize cent mille livres? fit J.-T. Maston en sautant sur sa
chaise.

--Tout autant.

--Mais alors il faudra en revenir ‡ mon canon d'un demi-mille de
longueur.

--C'est Èvident, dit le major.

--Seize cent mille livres de poudre, reprit le secrÈtaire du ComitÈ,
occuperont un espace de vingt-deux mille pieds cubes [Un peu moins de
800 mËtres cubes.] environ; or, comme votre canon n'a qu'une
contenance de cinquante-quatre mille pieds cubes [Deux mille mËtres
cubes.], il sera ‡ moitiÈ rempli, et l'‚me ne sera plus assez longue
pour que la dÈtente des gaz imprime au projectile une suffisante
impulsion.

Il n'y avait rien ‡ rÈpondre. J.-T. Maston disait vrai. On regarda
Barbicane.

´Cependant, reprit le prÈsident, je tiens ‡ cette quantitÈ de poudre.
Songez-y, seize cent mille livres de poudre donneront naissance ‡ six
milliards de litres de gaz. Six milliards! Vous entendez bien?

--Mais alors comment faire? demanda le gÈnÈral.

--C'est trËs simple; il faut rÈduire cette Ènorme quantitÈ de poudre,
tout en lui conservant cette puissance mÈcanique.

--Bon! mais par quel moyen?

--Je vais vous le direª, rÈpondit simplement Barbicane.

Ses interlocuteurs le dÈvorËrent des yeux.

´Rien n'est plus facile, en effet, reprit-il, que de ramener cette
masse de poudre ‡ un volume quatre fois moins considÈrable. Vous
connaissez tous cette matiËre curieuse qui constitue les tissus
ÈlÈmentaires des vÈgÈtaux, et qu'on nomme cellulose.

--Ah! fit le major, je vous comprends, mon cher Barbicane.

--Cette matiËre, dit le prÈsident, s'obtient ‡ l'Ètat de puret
parfaite dans divers corps, et surtout dans le coton, qui n'est autre
chose que le poil des graines du cotonnier. Or, le coton, combin
avec l'acide azotique ‡ froid, se transforme en une substance
Èminemment insoluble, Èminemment combustible, Èminemment explosive.
Il y a quelques annÈes, en 1832, un chimiste franÁais, Braconnot,
dÈcouvrit cette substance, qu'il appela xyloÔdine. En 1838, un autre
FranÁais, Pelouze, en Ètudia les diverses propriÈtÈs, et enfin, en
1846, Shonbein, professeur de chimie ‡ B‚le, la proposa comme poudre
de guerre. Cette poudre, c'est le coton azotique...

--Ou pyroxyle, rÈpondit Elphiston.

--Ou fulmi-coton, rÈpliqua Morgan.

--Il n'y a donc pas un nom d'AmÈricain ‡ mettre au bas de cette
dÈcouverte? s'Ècria J.-T. Maston, poussÈ par un vif sentiment
d'amour-propre national.

--Pas un, malheureusement, rÈpondit le major.

--Cependant, pour satisfaire Maston, reprit le prÈsident, je lui dirai
que les travaux d'un de nos concitoyens peuvent Ítre rattachÈs
l'Ètude de la cellulose, car le collodion, qui est un des principaux
agents de la photographie, est tout simplement du pyroxyle dissous
dans l'Èther additionnÈ d'alcool, et il a ÈtÈ dÈcouvert par Maynard,
alors Ètudiant en mÈdecine ‡ Boston.

--Eh bien! hurrah pour Maynard et pour le fulmi-coton! s'Ècria le
bruyant secrÈtaire du Gun-Club.

--Je reviens au pyroxyle, reprit Barbicane. Vous connaissez ses
propriÈtÈs, qui vont nous le rendre si prÈcieux; il se prÈpare avec la
plus grande facilitÈ; du coton plongÈ dans de l'acide azotique fumant
[Ainsi nommÈ, parce que, au contact de l'air humide, il rÈpand
d'Èpaisses fumÈes blanch‚tres.], pendant quinze minutes, puis lav
grande eau, puis sÈchÈ, et voil‡ tout.

--Rien de plus simple, en effet, dit Morgan.

--De plus, le pyroxyle est inaltÈrable ‡ l'humiditÈ, qualitÈ prÈcieuse
‡ nos yeux, puisqu'il faudra plusieurs jours pour charger le canon;
son inflammabilitÈ a lieu ‡ cent soixante-dix degrÈs au lieu de deux
cent quarante, et sa dÈflagration est si subite, qu'on peut
l'enflammer sur de la poudre ordinaire, sans que celle-ci ait le temps
de prendre feu.

--Parfait, rÈpondit le major.

--Seulement il est plus co˚teux.

--Qu'importe? fit J.-T. Maston.

--Enfin il communique aux projectiles une vitesse quatre fois
supÈrieure ‡ celle de la poudre. J'ajouterai mÍme que, si l'on y mÍle
les huit dixiËmes de son poids de nitrate de potasse, sa puissance
expansive est encore augmentÈe dans une grande proportion.

--Sera-ce nÈcessaire? demanda le major.

--Je ne le pense pas, rÈpondit Barbicane. Ainsi donc, au lieu de
seize cent mille livres de poudre, nous n'aurons que quatre cent mille
livres de fulmi-coton, et comme on peut sans danger comprimer cinq
cents livres de coton dans vingt-sept pieds cubes, cette matiËre
n'occupera qu'une hauteur de trente toises dans la Columbiad. De
cette faÁon, le boulet aura plus de sept cents pieds d'‚me ‡ parcourir
sous l'effort de six milliards de litres de gaz, avant de prendre son
vol vers l'astre des nuits!

A cette pÈriode, J.-T. Maston ne put contenir son Èmotion; il se jeta
dans les bras de son ami avec la violence d'un projectile, et il
l'aurait dÈfoncÈ, si Barbicane n'e˚t ÈtÈ b‚ti ‡ l'Èpreuve de la bombe.

Cet incident termina la troisiËme sÈance du ComitÈ. Barbicane et ses
audacieux collËgues, auxquels rien ne semblait impossible, venaient de
rÈsoudre la question si complexe du projectile, du canon et des
poudres. Leur plan Ètant fait, il n'y avait qu'‡ l'exÈcuter.

´Un simple dÈtail, une bagatelleª, disait J.-T. Maston.

[NOTA -- Dans cette discussion le prÈsident Barbicane revendique pour
l'un de ses compatriotes l'invention du collodion. C'est une erreur,
n'en dÈplaise au brave J.-T. Maston, et elle vient de la similitude
de deux noms.

En 1847, Maynard, Ètudiant en mÈdecine ‡ Boston, a bien eu l'idÈe
d'employer le collodion au traitement des plaies, mais le collodion
Ètait connu en 1846. C'est ‡ un FranÁais, un esprit trËs distinguÈ,
un savant tout ‡ la fois peintre, poËte, philosophe, hellÈniste et
chimiste, M. Louis MÈnard, que revient l'honneur de cette grande
dÈcouverte. -- J. V.]

X
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UN ENNEMI SUR VINGT-CINQ MILLIONS D'AMIS

Le public amÈricain trouvait un puissant intÈrÍt dans les moindres
dÈtails de l'entreprise du Gun-Club. Il suivait jour par jour les
discussions du ComitÈ. Les plus simples prÈparatifs de cette grande
expÈrience, les questions de chiffres qu'elle soulevait, les
difficultÈs mÈcaniques ‡ rÈsoudre, en un mot, ´sa mise en trainª,
voil‡ ce qui le passionnait au plus haut degrÈ.

Plus d'un an allait s'Ècouler entre le commencement des travaux et
leur achËvement; mais ce laps de temps ne devait pas Ítre vide
d'Èmotions; l'emplacement ‡ choisir pour le forage, la construction du
moule, la fonte de la Columbiad, son chargement trËs pÈrilleux,
c'Ètait l‡ plus qu'il ne fallait pour exciter la curiositÈ publique.
Le projectile, une fois lancÈ, Èchapperait aux regards en quelques
dixiËmes de seconde; puis, ce qu'il deviendrait, comme il se
comporterait dans l'espace, de quelle faÁon il atteindrait la Lune,
c'est ce qu'un petit nombre de privilÈgiÈs verraient seuls de leurs
propres yeux. Ainsi donc, les prÈparatifs de l'expÈrience, les
dÈtails prÈcis de l'exÈcution en constituaient alors le vÈritable
intÈrÍt.

Cependant, l'attrait purement scientifique de l'entreprise fut tout
d'un coup surexcitÈ par un incident.

On sait quelles nombreuses lÈgions d'admirateurs et d'amis le projet
Barbicane avait ralliÈes ‡ son auteur. Pourtant, si honorable, si
extraordinaire qu'elle f˚t, cette majoritÈ ne devait pas Ítre
l'unanimitÈ. Un seul homme, un seul dans tous les …tats de l'Union,
protesta contre la tentative du Gun-Club; il l'attaqua avec violence,
‡ chaque occasion; et la nature est ainsi faite, que Barbicane fut
plus sensible ‡ cette opposition d'un seul qu'aux applaudissements de
tous les autres.

Cependant, il savait bien le motif de cette antipathie, d'o˘ venait
cette inimitiÈ solitaire, pourquoi elle Ètait personnelle et
d'ancienne date, enfin dans quelle rivalitÈ d'amour-propre elle avait
pris naissance.

Cet ennemi persÈvÈrant, le prÈsident du Gun-Club ne l'avait jamais vu.
Heureusement, car la rencontre de ces deux hommes e˚t certainement
entraÓnÈ de f‚cheuses consÈquences. Ce rival Ètait un savant comme
Barbicane, une nature fiËre, audacieuse, convaincue, violente, un pur
Yankee. On le nommait le capitaine Nicholl. Il habitait
Philadelphie.

Personne n'ignore la lutte curieuse qui s'Ètablit pendant la guerre
fÈdÈrale entre le projectile et la cuirasse des navires blindÈs;
celui-l‡ destinÈ ‡ percer celle-ci; celle-ci dÈcidÈe ‡ ne point se
laisser percer. De l‡ une transformation radicale de la marine dans
les …tats des deux continents. Le boulet et la plaque luttËrent avec
un acharnement sans exemple, l'un grossissant, l'autre s'Èpaississant
dans une proportion constante. Les navires, armÈs de piËces
formidables, marchaient au feu sous l'abri de leur invulnÈrable
carapace. Les _Merrimac_, les _Monitor_, les _Ram-Tenesse_, les
_Weckausen_ [Navires de la marine amÈricaine.] lanÁaient des
projectiles Ènormes, aprËs s'Ítre cuirassÈs contre les projectiles des
autres. Ils faisaient ‡ autrui ce qu'ils ne voulaient pas qu'on leur
fÓt, principe immoral sur lequel repose tout l'art de la guerre.

Or, si Barbicane fut un grand fondeur de projectiles, Nicholl fut un
grand forgeur de plaques. L'un fondait nuit et jour ‡ Baltimore, et
l'autre forgeait jour et nuit ‡ Philadelphie. Chacun suivait un
courant d'idÈes essentiellement opposÈ.

AussitÙt que Barbicane inventait un nouveau boulet, Nicholl inventait
une nouvelle plaque. Le prÈsident du Gun-Club passait sa vie ‡ percer
des trous, le capitaine ‡ l'en empÍcher. De l‡ une rivalitÈ de tous
les instants qui allait jusqu'aux personnes. Nicholl apparaissait
dans les rÍves de Barbicane sous la forme d'une cuirasse impÈnÈtrable
contre laquelle il venait se briser, et Barbicane, dans les songes de
Nicholl, comme un projectile qui le perÁait de part en part.

Cependant, bien qu'ils suivissent deux lignes divergentes, ces savants
auraient fini par se rencontrer, en dÈpit de tous les axiomes de
gÈomÈtrie; mais alors c'e˚t ÈtÈ sur le terrain du duel. Fort
heureusement pour ces citoyens si utiles ‡ leur pays, une distance de
cinquante ‡ soixante milles les sÈparait l'un de l'autre, et leurs
amis hÈrissËrent la route de tels obstacles qu'ils ne se rencontrËrent
jamais.

Maintenant, lequel des deux inventeurs l'avait emportÈ sur l'autre, on
ne savait trop; les rÈsultats obtenus rendaient difficile une juste
apprÈciation. Il semblait cependant, en fin de compte, que la
cuirasse devait finir par cÈder au boulet.

NÈanmoins, il y avait doute pour les hommes compÈtents. Aux derniËres
expÈriences, les projectiles cylindro-coniques de Barbicane vinrent se
ficher comme des Èpingles sur les plaques de Nicholl; ce jour-l‡, le
forgeur de Philadelphie se crut victorieux et n'eut plus assez de
mÈpris pour son rival; mais quand celui-ci substitua plus tard aux
boulets coniques de simples obus de six cents livres, le capitaine dut
en rabattre. En effet ces projectiles, quoique animÈs d'une vitesse
mÈdiocre [Le poids de la poudre employÈe n'Ètait que l/12 du poids de
l'obus.], brisËrent, trouËrent, firent voler en morceaux les plaques
du meilleur mÈtal.

Or, les choses en Ètaient ‡ ce point, la victoire semblait devoir
rester au boulet, quand la guerre finit le jour mÍme o˘ Nicholl
terminait une nouvelle cuirasse d'acier forgÈ! C'Ètait un
chef-d'oeuvre dans son genre; elle dÈfiait tous les projectiles du
monde. Le capitaine la fit transporter au polygone de Washington, en
provoquant le prÈsident du Gun-Club ‡ la briser. Barbicane, la paix
Ètant faite, ne voulut pas tenter l'expÈrience.

Alors Nicholl, furieux, offrit d'exposer sa plaque au choc des boulets
les plus invraisemblables, pleins, creux, ronds ou coniques. Refus du
prÈsident qui, dÈcidÈment, ne voulait pas compromettre son dernier
succËs.

Nicholl, surexcitÈ par cet entÍtement inqualifiable, voulut tenter
Barbicane en lui laissant toutes les chances. Il proposa de mettre sa
plaque ‡ deux cents yards du canon. Barbicane de s'obstiner dans son
refus. A cent yards? Pas mÍme ‡ soixante-quinze.

´A cinquante alors, s'Ècria le capitaine par la voix des journaux,
vingt-cinq yards ma plaque, et je me mettrai derriËre!

Barbicane fit rÈpondre que, quand mÍme le capitaine Nicholl se
mettrait devant, il ne tirerait pas davantage.

Nicholl, ‡ cette rÈplique, ne se contint plus; il en vint aux
personnalitÈs; il insinua que la poltronnerie Ètait indivisible; que
l'homme qui refuse de tirer un coup de canon est bien prËs d'en avoir
peur; qu'en somme, ces artilleurs qui se battent maintenant ‡ six
milles de distance ont prudemment remplacÈ le courage individuel par
les formules mathÈmatiques, et qu'au surplus il y a autant de bravoure
‡ attendre tranquillement un boulet derriËre une plaque, qu'
l'envoyer dans toutes les rËgles de l'art.

A ces insinuations Barbicane ne rÈpondit rien; peut-Ítre mÍme ne les
connut-il pas, car alors les calculs de sa grande entreprise
l'absorbaient entiËrement.

Lorsqu'il fit sa fameuse communication au Gun-Club, la colËre du
capitaine Nicholl fut portÈe ‡ son paroxysme. Il s'y mÍlait une
suprÍme jalousie et un sentiment absolu d'impuissance! Comment
inventer quelque chose de mieux que cette Columbiad de neuf cents
pieds! Quelle cuirasse rÈsisterait jamais ‡ un projectile de vingt
mille livres! Nicholl demeura d'abord atterrÈ, anÈanti, brisÈ sous ce
´coup de canonª puis il se releva, et rÈsolut d'Ècraser la proposition
du poids de ses arguments.

Il attaqua donc trËs violemment les travaux du Gun-Club; il publia
nombre de lettres que les journaux ne se refusËrent pas ‡ reproduire.
Il essaya de dÈmolir scientifiquement l'oeuvre de Barbicane. Une fois
la guerre entamÈe, il appela ‡ son aide des raisons de tout ordre, et,
‡ vrai dire, trop souvent spÈcieuses et de mauvais aloi.

D'abord, Barbicane fut trËs violemment attaquÈ dans ses chiffres;
Nicholl chercha ‡ prouver par A + B la faussetÈ de ses formules, et il
l'accusa d'ignorer les principes rudimentaires de la balistique.
Entre autres erreurs, et suivant ses calculs ‡ lui, Nicholl, il Ètait
absolument impossible d'imprimer ‡ un corps quelconque une vitesse de
douze mille yards par seconde; il soutint, l'algËbre ‡ la main, que,
mÍme avec cette vitesse, jamais un projectile aussi pesant ne
franchirait les limites de l'atmosphËre terrestre! Il n'irait
seulement pas ‡ huit lieues! Mieux encore. En regardant la vitesse
comme acquise, en la tenant pour suffisante, l'obus ne rÈsisterait pas
‡ la pression des gaz dÈveloppÈs par l'inflammation de seize cents
mille livres de poudre, et rÈsist‚t-il ‡ cette pression, du moins il
ne supporterait pas une pareille tempÈrature, il fondrait ‡ sa sortie
de la Columbiad et retomberait en pluie bouillante sur le cr‚ne des
imprudents spectateurs.

Barbicane, ‡ ces attaques, ne sourcilla pas et continua son oeuvre.

Alors Nicholl prit la question sous d'autres faces; sans parler de son
inutilitÈ ‡ tous les points de vue, il regarda l'expÈrience comme fort
dangereuse, et pour les citoyens qui autoriseraient de leur prÈsence
un aussi condamnable spectacle, et pour les villes voisines de ce
dÈplorable canon; il fit Ègalement remarquer que si le projectile
n'atteignait pas son but, rÈsultat absolument impossible, il
retomberait Èvidemment sur la Terre, et que la chute d'une pareille
masse, multipliÈe par le carrÈ de sa vitesse, compromettrait
singuliËrement quelque point du globe. Donc, en pareille
circonstance, et sans porter atteinte aux droits de citoyens libres,
il Ètait des cas o˘ l'intervention du gouvernement devenait
nÈcessaire, et il ne fallait pas engager la s˚retÈ de tous pour le bon
plaisir d'un seul.

On voit ‡ quelle exagÈration se laissait entraÓner le capitaine
Nicholl. Il Ètait seul de son opinion. Aussi personne ne tint compte
de ses malencontreuses prophÈties. On le laissa donc crier ‡ son
aise, et jusqu'‡ s'Èpoumoner, puisque cela lui convenait. Il se
faisait le dÈfenseur d'une cause perdue d'avance; on l'entendait, mais
on ne l'Ècoutait pas, et il n'enleva pas un seul admirateur au
prÈsident du Gun-Club. Celui-ci, d'ailleurs, ne prit mÍme pas la
peine de rÈtorquer les arguments de son rival.

Nicholl, acculÈ dans ses derniers retranchements, et ne pouvant mÍme
pas payer de sa personne dans sa cause, rÈsolut de payer de son
argent. Il proposa donc publiquement dans l'_Enquirer_ de Richmond
une sÈrie de paris conÁus en ces termes et suivant une proportion
croissante.

Il paria:

1∞ Que les fonds nÈcessaires ‡ l'entreprise
du Gun-Club ne seraient pas faits, ci... 1000 dollars

2∞ Que l'opÈration de la fonte d'un canon
de neuf cents pieds Ètait impraticable
et ne rÈussirait pas, ci.............. 2000 --

3∞ Qu'il serait impossible de charger la
Columbiad, et que le pyroxyle prendrait
feu de lui-mÍme sous la pression du
projectile, ci...................... 3000 --

4∞ Que la Columbiad Èclaterait au premier
coup, ci............................... 4000 --

5∞ Que le boulet n'irait pas seulement
six milles et retomberait quelques
secondes aprËs avoir ÈtÈ lancÈ, si... 5000 --

On le voit c'Ètait une somme importante que risquait le capitaine dans
son invincible entÍtement. Il ne s'agissait pas moins de quinze mille
dollars [Quatre-vingt-un mille trois cents francs.].

MalgrÈ l'importance du pari, le 19 mai, il reÁut un pli cachetÈ, d'un
laconisme superbe et conÁu en ces termes:

_Baltimore, 18 octobre_.

_Tenu_.

BARBICANE.

XI
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FLORIDE ET TEXAS

Cependant, une question restait encore ‡ dÈcider: il fallait choisir
un endroit favorable ‡ l'expÈrience. Suivant la recommandation de
l'Observatoire de Cambridge, le tir devait Ítre dirig
perpendiculairement au plan de l'horizon, c'est-‡-dire vers le zÈnith;
or, la Lune ne monte au zÈnith que dans les lieux situÈs entre 0∞ et
28∞ de latitude, en d'autres termes, sa dÈclinaison n'est que de 28
[La dÈclinaison d'un astre est sa latitude dans la sphËre cÈleste;
l'ascension droite en est la longitude.]. Il s'agissait donc de
dÈterminer exactement le point du globe o˘ serait fondue l'immense
Columbiad.

Le 20 octobre, le Gun-Club Ètant rÈuni en sÈance gÈnÈrale, Barbicane
apporta une magnifique carte des …tats-Unis de Z. Belltropp. Mais,
sans lui laisser le temps de la dÈployer, J.-T. Maston avait demand
la parole avec sa vÈhÈmence habituelle, et parlÈ en ces termes:

´Honorables collËgues, la question qui va se traiter aujourd'hui a une
vÈritable importance nationale, et elle va nous fournir l'occasion de
faire un grand acte de patriotisme.

Les membres du Gun-Club se regardËrent sans comprendre o˘ l'orateur
voulait en venir.

´Aucun de vous, reprit-il, n'a la pensÈe de transiger avec la gloire
de son pays, et s'il est un droit que l'Union puisse revendiquer,
c'est celui de receler dans ses flancs le formidable canon du
Gun-Club. Or, dans les circonstances actuelles...

--Brave Maston... dit le prÈsident.

--Permettez-moi de dÈvelopper ma pensÈe, reprit l'orateur. Dans les
circonstances actuelles, nous sommes forcÈs de choisir un lieu assez
rapprochÈ de l'Èquateur, pour que l'expÈrience se fasse dans de bonnes
conditions...

--Si vous voulez bien... dit Barbicane.

--Je demande la libre discussion des idÈes, rÈpliqua le bouillant
J.-T. Maston, et je soutiens que le territoire duquel s'Èlancera
notre glorieux projectile doit appartenir ‡ l'Union.

--Sans doute! rÈpondirent quelques membres.

--Eh bien! puisque nos frontiËres ne sont pas assez Ètendues, puisque
au sud l'OcÈan nous oppose une barriËre infranchissable, puisqu'il
nous faut chercher au-del‡ des …tats-Unis et dans un pays limitrophe
ce vingt-huitiËme parallËle, c'est l‡ un _casus belli_ lÈgitime, et je
demande que l'on dÈclare la guerre au Mexique!

--Mais non! mais non! s'Ècria-t-on de toutes parts.

--Non! rÈpliqua J.-T. Maston. Voil‡ un mot que je m'Ètonne
d'entendre dans cette enceinte!

--Mais Ècoutez donc!...

--Jamais! jamais! s'Ècria le fougueux orateur. TÙt ou tard cette
guerre se fera, et je demande qu'elle Èclate aujourd'hui mÍme.

--Maston, dit Barbicane en faisant dÈtonner son timbre avec fracas, je
vous retire la parole!

Maston voulut rÈpliquer, mais quelques-uns de ses collËgues parvinrent
‡ le contenir.

´Je conviens, dit Barbicane, que l'expÈrience ne peut et ne doit Ítre
tentÈe que sur le sol de l'Union, mais si mon impatient ami m'e˚t
laissÈ parler, s'il e˚t jetÈ les yeux sur une carte, il saurait qu'il
est parfaitement inutile de dÈclarer la guerre ‡ nos voisins, car
certaines frontiËres des …tats-Unis s'Ètendent au-del‡ du
vingt-huitiËme parallËle. Voyez, nous avons ‡ notre disposition toute
la partie mÈridionale du Texas et des Florides.

L'incident n'eut pas de suite; cependant, ce nÈ fut pas sans regret
que J.-T. Maston se laissa convaincre. Il fut donc dÈcidÈ que la
Columbiad serait coulÈe, soit dans le sol du Texas, soit dans celui de
la Floride. Mais cette dÈcision devait crÈer une rivalitÈ sans
exemple entre les villes de ces deux …tats.

Le vingt-huitiËme parallËle, ‡ sa rencontre avec la cÙte amÈricaine,
traverse la pÈninsule de la Floride et la divise en deux parties ‡ peu
prËs Ègales. Puis, se jetant dans le golfe du Mexique, il sous-tend
l'arc formÈ par les cÙtes de l'Alabama, du Mississippi et de la
Louisiane. Alors, abordant le Texas, dont il coupe un angle, il se
prolonge ‡ travers le Mexique, franchit la Sonora, enjambe la vieille
Californie et va se perdre dans les mers du Pacifique. Il n'y avait
donc que les portions du Texas et de la Floride, situÈes au-dessous de
ce parallËle, qui fussent dans les conditions de latitude recommandÈes
par l'Observatoire de Cambridge.

La Floride, dans sa partie mÈridionale, ne compte pas de citÈs
importantes. Elle est seulement hÈrissÈe de forts ÈlevÈs contre les
Indiens errants. Une seule ville, Tampa-Town, pouvait rÈclamer en
faveur de sa situation et se prÈsenter avec ses droits.

Au Texas, au contraire, les villes sont plus nombreuses et plus
importantes, Corpus-Christi, dans le county de Nueces, et toutes les
citÈs situÈes sur le Rio-Bravo, Laredo, Comalites, San-Ignacio, dans
le Web, Roma, Rio-Grande-City, dans le Starr, Edinburg, dans
l'Hidalgo, Santa-Rita, el Panda, Brownsville, dans le CamÈron,
formËrent une ligue imposante contre les prÈtentions de la Floride.

Aussi, la dÈcision ‡ peine connue, les dÈputÈs texiens et floridiens
arrivËrent ‡ Baltimore par le plus court; ‡ partir de ce moment, le
prÈsident Barbicane et les membres influents du Gun-Club furent
assiÈgÈs jour et nuit de rÈclamations formidables. Si sept villes de
la GrËce se disputËrent l'honneur d'avoir vu naÓtre HomËre, deux …tats
tout entiers menaÁaient d'en venir aux mains ‡ propos d'un canon.

On vit alors ces ´frËres fÈrocesª se promener en armes dans les rues
de la ville. A chaque rencontre, quelque conflit Ètait ‡ craindre,
qui aurait eu des consÈquences dÈsastreuses. Heureusement la prudence
et l'adresse du prÈsident Barbicane conjurËrent ce danger. Les
dÈmonstrations personnelles trouvËrent un dÈrivatif dans les journaux
des divers …tats. Ce fut ainsi que le _New York Herald_ et la
_Tribune_ soutinrent le Texas, tandis que le _Times_ et l'_American
Review_ prirent fait et cause pour les dÈputÈs floridiens. Les
membres du Gun-Club ne savaient plus auquel entendre.

Le Texas arrivait fiËrement avec ses vingt-six comtÈs, qu'il semblait
mettre en batterie; mais la Floride rÈpondait que douze comtÈs
pouvaient plus que vingt-six, dans un pays six fois plus petit.

Le Texas se targuait fort de ses trois cent trente mille indigËnes,
mais la Floride, moins vaste, se vantait d'Ítre plus peuplÈe avec
cinquante-six mille. D'ailleurs elle accusait le Texas d'avoir une
spÈcialitÈ de fiËvres paludÈennes qui lui co˚taient, bon an mal an,
plusieurs milliers d'habitants. Et elle n'avait pas tort.

A son tour, le Texas rÈpliquait qu'en fait de fiËvres la Floride
n'avait rien ‡ lui envier, et qu'il Ètait au moins imprudent de
traiter les autres de pays malsains, quand on avait l'honneur de
possÈder le ´vÛmito negroª ‡ l'Ètat chronique. Et il avait raison.

´D'ailleurs, ajoutaient les Texiens par l'organe du _New York Herald_,
on doit des Ègards ‡ un …tat o˘ pousse le plus beau coton de toute
l'AmÈrique, un …tat qui produit le meilleur chÍne vert pour la
construction des navires, un …tat qui renferme de la houille superbe
et des mines de fer dont le rendement est de cinquante pour cent de
minerai pur.

A cela l'_American Review_ rÈpondait que le sol de la Floride, sans
Ítre aussi riche, offrait de meilleures conditions pour le moulage et
la fonte de la Columbiad, car il Ètait composÈ de sable et de terre
argileuse.

´Mais, reprenaient les Texiens, avant de fondre quoi que ce soit dans
un pays, il faut arriver dans ce pays; or, les communications avec la
Floride sont difficiles, tandis que la cÙte du Texas offre la baie de
Galveston, qui a quatorze lieues de tour et qui peut contenir les
flottes du monde entier.

--Bon! rÈpÈtaient les journaux dÈvouÈs aux Floridiens, vous nous la
donnez belle avec votre baie de Galveston situÈe au-dessus du
vingt-neuviËme parallËle. N'avons-nous pas la baie d'Espiritu-Santo,
ouverte prÈcisÈment sur le vingt-huitiËme degrÈ de latitude, et par
laquelle les navires arrivent directement ‡ Tampa-Town?

--Jolie baie! rÈpondait le Texas, elle est ‡ demi ensablÈe!

--EnsablÈs vous-mÍmes! s'Ècriait la Floride. Ne dirait-on pas que je
suis un pays de sauvages?

--Ma foi, les SÈminoles courent encore vos prairies!

--Eh bien! et vos Apaches et vos Comanches sont-ils donc civilisÈs!

La guerre se soutenait ainsi depuis quelques jours, quand la Floride
essaya d'entraÓner son adversaire sur un autre terrain, et un matin le
_Times_ insinua que, l'entreprise Ètant ´essentiellement amÈricaineª,
elle ne pouvait Ítre tentÈe que sur un territoire ´essentiellement
amÈricainª!

A ces mots le Texas bondit: ´AmÈricains! s'Ècria-t-il, ne le
sommes-nous pas autant que vous? Le Texas et la Floride n'ont-ils pas
ÈtÈ incorporÈs tous les deux ‡ l'Union en 1845?

--Sans doute, rÈpondit le _Times_, mais nous appartenons aux
AmÈricains depuis 1820.

--Je le crois bien, rÈpliqua la _Tribune_; aprËs avoir ÈtÈ Espagnols
ou Anglais pendant deux cents ans, on vous a vendus aux …tats-Unis
pour cinq millions de dollars!

--Et qu'importe! rÈpliquËrent les Floridiens, devons-nous en rougir?
En 1803, n'a-t-on pas achetÈ la Louisiane ‡ NapolÈon au prix de seize
millions de dollars [Quatre-vingt-deux millions de francs.]?

--C'est une honte! s'ÈcriËrent alors les dÈputÈs du Texas. Un
misÈrable morceau de terre comme la Floride, oser se comparer au
Texas, qui, au lieu de se vendre, s'est fait indÈpendant lui-mÍme, qui
a chassÈ les Mexicains le 2 mars 1836, qui s'est dÈclarÈ rÈpublique
fÈdÈrative aprËs la victoire remportÈe par Samuel Houston aux bords du
San-Jacinto sur les troupes de Santa-Anna! Un pays enfin qui s'est
adjoint volontairement aux …tats-Unis d'AmÈrique!

--Parce qu'il avait peur des Mexicains!ª rÈpondit la Floride.

Peur! Du jour o˘ ce mot, vraiment trop vif, fut prononcÈ, la position
devint intolÈrable. On s'attendit ‡ un Ègorgement des deux partis
dans les rues de Baltimore. On fut obligÈ de garder les dÈputÈs
vue.

Le prÈsident Barbicane ne savait o˘ donner de la tÍte. Les notes, les
documents, les lettres grosses de menaces pleuvaient dans sa maison.
Quel parti devait-il prendre? Au point de vue de l'appropriation du
sol, de la facilitÈ des communications, de la rapiditÈ des transports,
les droits des deux …tats Ètaient vÈritablement Ègaux. Quant aux
personnalitÈs politiques, elles n'avaient que faire dans la question.

Or, cette hÈsitation, cet embarras durait dÈj‡ depuis longtemps, quand
Barbicane rÈsolut d'en sortir; il rÈunit ses collËgues, et la solution
qu'il leur proposa fut profondÈment sage, comme on va le voir.

´En considÈrant bien, dit-il, ce qui vient de se passer entre la
Floride et le Texas, il est Èvident que les mÍmes difficultÈs se
reproduiront entre les villes de l'…tat favorisÈ. La rivalit
descendra du genre ‡ l'espËce, de l'…tat ‡ la CitÈ, et voil‡ tout.
Or, le Texas possËde onze villes dans les conditions voulues, qui se
disputeront l'honneur de l'entreprise et nous crÈeront de nouveaux
ennuis, tandis que la Floride n'en a qu'une. Va donc pour la Floride
et pour Tampa-Town!

Cette dÈcision, rendue publique, atterra les dÈputÈs du Texas. Ils
entrËrent dans une indescriptible fureur et adressËrent des
provocations nominales aux divers membres du Gun-Club. Les magistrats
de Baltimore n'eurent plus qu'un parti ‡ prendre, et ils le prirent.
On fit chauffer un train spÈcial, on y embarqua les Texiens bon gr
mal grÈ, et ils quittËrent la ville avec une rapiditÈ de trente milles
‡ l'heure.

Mais, si vite qu'ils fussent emportÈs, ils eurent le temps de jeter un
dernier et menaÁant sarcasme ‡ leurs adversaires.

Faisant allusion au peu de largeur de la Floride, simple presqu'Óle
resserrÈe entre deux mers, ils prÈtendirent qu'elle ne rÈsisterait pas
‡ la secousse du tir et qu'elle sauterait au premier coup de canon.

´Eh bien! qu'elle saute!ª rÈpondirent les Floridiens avec un
laconisme digne des temps antiques.

XII
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URBI ET ORBI

Les difficultÈs astronomiques, mÈcaniques, topographiques une fois
rÈsolues, vint la question d'argent. Il s'agissait de se procurer une
somme Ènorme pour l'exÈcution du projet. Nul particulier, nul …tat
mÍme n'aurait pu disposer des millions nÈcessaires.

Le prÈsident Barbicane prit donc le parti, bien que l'entreprise f˚t
amÈricaine, d'en faire une affaire d'un intÈrÍt universel et de
demander ‡ chaque peuple sa coopÈration financiËre. C'Ètait ‡ la fois
le droit et le devoir de toute la Terre d'intervenir dans les affaires
de son satellite. La souscription ouverte dans ce but s'Ètendit de
Baltimore au monde entier, _urbi et orbi_.

Cette souscription devait rÈussir au-del‡ de toute espÈrance. Il
s'agissait cependant de sommes ‡ donner, non ‡ prÍter. L'opÈration
Ètait purement dÈsintÈressÈe dans le sens littÈral du mot, et
n'offrait aucune chance de bÈnÈfice.

Mais l'effet de la communication Barbicane ne s'Ètait pas arrÍtÈ aux
frontiËres des …tats-Unis; il avait franchi l'Atlantique et le
Pacifique, envahissant ‡ la fois l'Asie et l'Europe, l'Afrique et
l'OcÈanie. Les observatoires de l'Union se mirent en rapport immÈdiat
avec les observatoires des pays Ètrangers; les uns, ceux de Paris, de
PÈtersbourg, du Cap, de Berlin, d'Altona, de Stockholm, de Varsovie,
de Hambourg, de Bude, de Bologne, de Malte, de Lisbonne, de BÈnarËs,
de Madras, de PÈking, firent parvenir leurs compliments au Gun-Club;
les autres gardËrent une prudente expectative.

Quant ‡ l'observatoire de Greenwich, approuvÈ par les vingt-deux
autres Ètablissements astronomiques de la Grande-Bretagne, il fut net;
il nia hardiment la possibilitÈ du succËs, et se rangea aux thÈories
du capitaine Nicholl. Aussi, tandis que diverses sociÈtÈs savantes
promettaient d'envoyer des dÈlÈguÈs ‡ Tampa-Town, le bureau de
Greenwich, rÈuni en sÈance, passa brutalement ‡ l'ordre du jour sur la
proposition Barbicane. C'Ètait l‡ de la belle et bonne jalousie
anglaise. Pas autre chose.

En somme, l'effet fut excellent dans le monde scientifique, et de l
il passa parmi les masses, qui, en gÈnÈral, se passionnËrent pour la
question. Fait d'une haute importance, puisque ces masses allaient
Ítre appelÈes ‡ souscrire un capital considÈrable.

Le prÈsident Barbicane, le 8 octobre, avait lancÈ un manifeste
empreint d'enthousiasme, et dans lequel il faisait appel ´‡ tous les
hommes de bonne volontÈ sur la Terreª. Ce document, traduit en toutes
langues, rÈussit beaucoup.

Les souscriptions furent ouvertes dans les principales villes de
l'Union pour se centraliser ‡ la banque de Baltimore, 9, Baltimore
street; puis on souscrivit dans les diffÈrents …tats des deux
continents:

A Vienne, chez S.-M. de Rothschild;

A PÈtersbourg, chez Stieglitz et Ce;

A Paris, au CrÈdit mobilier;

A Stockholm, chez Tottie et Arfuredson;

A Londres, chez N.-M. de Rothschild et fils;

A Turin, chez Ardouin et Ce;

A Berlin, chez Mendelssohn;

A GenËve, chez Lombard, Odier et Ce;

A Constantinople, ‡ la Banque Ottomane;

A Bruxelles, chez S. Lambert;

A Madrid, chez Daniel Weisweller;

A Amsterdam, au CrÈdit NÈerlandais;

A Rome, chez Torlonia et Ce;

A Lisbonne, chez Lecesne;

A Copenhague, ‡ la Banque privÈe;

A Buenos Aires, ‡ la Banque Maua;

A Rio de Janeiro, mÍme maison;

A Montevideo, mÍme maison;

A Valparaiso, chez Thomas La Chambre et Ce;

A Mexico, chez Martin Daran et Ce;

A Lima, chez Thomas La Chambre et Ce.

Trois jours aprËs le manifeste du prÈsident Barbicane, quatre millions
de dollars [Vingt et un millions de francs (21,680,000).] Ètaient
versÈs dans les diffÈrentes villes de l'Union. Avec un pareil
acompte, le Gun-Club pouvait dÈj‡ marcher.

Mais, quelques jours plus tard, les dÈpÍches apprenaient ‡ l'AmÈrique
que les souscriptions ÈtrangËres se couvraient avec un vÈritable
empressement. Certains pays se distinguaient par leur gÈnÈrositÈ;
d'autres se desserraient moins facilement. Affaire de tempÈrament.

Du reste, les chiffres sont plus Èloquents que les paroles, et voici
l'Ètat officiel des sommes qui furent portÈes ‡ l'actif du Gun-Club,
aprËs souscription close.

La Russie versa pour son contingent l'Ènorme somme de trois cent
soixante-huit mille sept cent trente-trois roubles [Un million quatre
cent soixante-quinze mille francs.]. Pour s'en Ètonner, il faudrait
mÈconnaÓtre le go˚t scientifique des Russes et le progrËs qu'ils
impriment aux Ètudes astronomiques, gr‚ce ‡ leurs nombreux
observatoires, dont le principal a co˚tÈ deux millions de roubles.

La France commenÁa par rire de la prÈtention des AmÈricains. La Lune
servit de prÈtexte ‡ mille calembours usÈs et ‡ une vingtaine de
vaudevilles, dans lesquels le mauvais go˚t le disputait ‡ l'ignorance.
Mais, de mÍme que les FranÁais payËrent jadis aprËs avoir chantÈ, ils
payËrent, cette fois, aprËs avoir ri, et ils souscrivirent pour une
somme de douze cent cinquante-trois mille neuf cent trente francs. A
ce prix-l‡, ils avaient bien le droit de s'Ègayer un peu.

L'Autriche se montra suffisamment gÈnÈreuse au milieu de ses tracas
financiers. Sa part s'Èleva dans la contribution publique ‡ la somme de
deux cent seize mille florins [Cinq cent vingt mille francs.], qui
furent les bienvenus.

Cinquante-deux mille rixdales [Deux cent quatre-vingt-quatorze mille
trois cent vingt francs.], tel fut l'appoint de la SuËde et de la
NorvËge. Le chiffre Ètait considÈrable relativement au pays; mais il
e˚t ÈtÈ certainement plus ÈlevÈ, si la souscription avait eu lieu
Christiania en mÍme temps qu'‡ Stockholm. Pour une raison ou pour une
autre, les NorvÈgiens n'aiment pas ‡ envoyer leur argent en SuËde.

La Prusse, par un envoi de deux cent cinquante mille thalers [Neuf
cent trente-sept mille cinq cents francs.], tÈmoigna de sa haute
approbation pour l'entreprise. Ses diffÈrents observatoires
contribuËrent avec empressement pour une somme importante et furent
les plus ardents ‡ encourager le prÈsident Barbicane.

La Turquie se conduisit gÈnÈreusement; mais elle Ètait personnellement
intÈressÈe dans l'affaire; la Lune, en effet, rËgle le cours de ses
annÈes et son je˚ne du Ramadan. Elle ne pouvait faire moins que de
donner un million trois cent soixante-douze mille six cent quarante
piastres [Trois cent quarante-trois mille cent soixante francs.], et
elle les donna avec une ardeur qui dÈnonÁait, cependant, une certaine
pression du gouvernement de la Porte.

La Belgique se distingua entre tous les …tats de second ordre par un
don de cinq cent treize mille francs, environ douze centimes par
habitant.

La Hollande et ses colonies s'intÈressËrent dans l'opÈration pour cent
dix mille florins [Deux cent trente-cinq mille quatre cents francs.],
demandant seulement qu'il leur f˚t fait une bonification de cinq pour
cent d'escompte, puisqu'elles payaient comptant.

Le Danemark, un peu restreint dans son territoire, donna cependant
neuf mille ducats fins [Cent dix-sept mille quatre cent quatorze
francs.], ce qui prouve l'amour des Danois pour les expÈditions
scientifiques.

La ConfÈdÈration germanique s'engagea pour trente-quatre mille deux
cent quatre-vingt-cinq florins [Soixante-douze mille francs.]; on ne
pouvait rien lui demander de plus; d'ailleurs, elle n'e˚t pas donn
davantage.

Quoique trËs gÍnÈe, l'Italie trouva deux cent mille lires dans les
poches de ses enfants, mais en les retournant bien. Si elle avait eu
la VÈnÈtie, elle aurait fait mieux; mais enfin elle n'avait pas la
VÈnÈtie.

Les …tats de l'…glise ne crurent pas devoir envoyer moins de sept
mille quarante Ècus romains [Trente-huit mille seize francs.], et le
Portugal poussa son dÈvouement ‡ la science jusqu'‡ trente mille
cruzades [Cent treize mille deux cents francs.].

Quant au Mexique, ce fut le denier de la veuve, quatre-vingt-six
piastres fortes [Mille sept cent vingt-sept francs.]; mais les empires
qui se fondent sont toujours un peu gÍnÈs.

Deux cent cinquante-sept francs, tel fut l'apport modeste de la Suisse
dans l'oeuvre amÈricaine. Il faut le dire franchement, la Suisse ne
voyait point le cÙtÈ pratique de l'opÈration; il ne lui semblait pas
que l'action d'envoyer un boulet dans la Lune f˚t de nature ‡ Ètablir
des relations d'affaires avec l'astre des nuits, et il lui paraissait
peu prudent d'engager ses capitaux dans une entreprise aussi
alÈatoire. AprËs tout, la Suisse avait peut-Ítre raison.

Quant ‡ l'Espagne, il lui fut impossible de rÈunir plus de cent dix
rÈaux [Cinquante-neuf francs quarante-huit centimes.]. Elle donna
pour prÈtexte qu'elle avait ses chemins de fer ‡ terminer. La vÈrit
est que la science n'est pas trËs bien vue dans ce pays-l‡. Il est
encore un peu arriÈrÈ. Et puis certains Espagnols, non des moins
instruits, ne se rendaient pas un compte exact de la masse du
projectile comparÈe ‡ celle de la Lune; ils craignaient qu'il ne vÓnt
‡ dÈranger son orbite, ‡ la troubler dans son rÙle de satellite et
provoquer sa chute ‡ la surface du globe terrestre. Dans ce cas-l‡,
il valait mieux s'abstenir. Ce qu'ils firent, ‡ quelques rÈaux prËs.

Restait l'Angleterre. On connaÓt la mÈprisante antipathie avec
laquelle elle accueillit la proposition Barbicane. Les Anglais n'ont
qu'une seule et mÍme ‚me pour les vingt-cinq millions d'habitants que
renferme la Grande-Bretagne. Ils donnËrent ‡ entendre que
l'entreprise du Gun-Club Ètait contraire ´au principe de
non-interventionª, et ils ne souscrivirent mÍme pas pour un farthing.

A cette nouvelle, le Gun-Club se contenta de hausser les Èpaules et
revint ‡ sa grande affaire. Quand l'AmÈrique du Sud, c'est-‡-dire le
PÈrou, le Chili, le BrÈsil, les provinces de la Plata, la Colombie,
eurent pour leur quote-part versÈ entre ses mains la somme de trois
cent mille dollars [Un million six cent vingt-six mille francs.], il
se trouva ‡ la tÍte d'un capital considÈrable, dont voici le dÈcompte:

Souscription des …tats-Unis.... 4,000,000 dollars
Souscriptions ÈtrangËres....... 1,446,675 dollars
-----------------
Total.......................... 5,446,675 dollars

C'Ètait donc cinq millions quatre cent quarante-six mille six cent
soixante-quinze dollars [Vingt-neuf millions cinq cent vingt mille
neuf cent quatre-vingt-trois francs quarante centimes.] que le public
versait dans la caisse du Gun-Club.

Que personne ne soit surpris de l'importance de la somme. Les travaux
de la fonte, du forage, de la maÁonnerie, le transport des ouvriers,
leur installation dans un pays presque inhabitÈ, les constructions de
fours et de b‚timents, l'outillage des usines, la poudre, le
projectile, les faux frais, devaient, suivant les devis, l'absorber
peu prËs tout entiËre. Certains coups de canon de la guerre fÈdÈrale
sont revenus ‡ mille dollars; celui du prÈsident Barbicane, unique
dans les fastes de l'artillerie, pouvait bien co˚ter cinq mille fois
plus.

Le 20 octobre, un traitÈ fut conclu avec l'usine de Goldspring, prËs
New York, qui, pendant la guerre, avait fourni ‡ Parrott ses meilleurs
canons de fonte.

Il fut stipulÈ, entre les parties contractantes, que l'usine de
Goldspring s'engageait ‡ transporter ‡ Tampa-Town, dans la Floride
mÈridionale, le matÈriel nÈcessaire pour la fonte de la Columbiad.
Cette opÈration devait Ítre terminÈe, au plus tard, le 15 octobre
prochain, et le canon livrÈ en bon Ètat, sous peine d'une indemnitÈ de
cent dollars [Cinq cent quarante-deux francs.] par jour jusqu'au
moment o˘ la Lune se prÈsenterait dans les mÍmes conditions,
c'est-‡-dire dans dix-huit ans et onze jours. L'engagement des
ouvriers, leur paie, les amÈnagements nÈcessaires incombaient ‡ la
compagnie du Goldspring.

Ce traitÈ, fait double et de bonne foi, fut signÈ par I. Barbicane,
prÈsident du Gun-Club, et J. Murchison, directeur de l'usine de
Goldspring, qui approuvËrent l'Ècriture de part et d'autre.

XIII
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STONE'S-HILL

Depuis le choix fait par les membres du Gun-Club au dÈtriment du
Texas, chacun en AmÈrique, o˘ tout le monde sait lire, se fit un
devoir d'Ètudier la gÈographie de la Floride. Jamais les libraires ne
vendirent tant de _Bartram's travel in Florida_, de _Roman's natural
history of East and West Florida_, de _William's territory of
Florida_, de _Cleland on the culture of the Sugar-Cane in East
Florida_. Il fallut imprimer de nouvelles Èditions. C'Ètait une
fureur.

Barbicane avait mieux ‡ faire qu'‡ lire; il voulait voir de ses
propres yeux et marquer l'emplacement de la Columbiad. Aussi, sans
perdre un instant, il mit ‡ la disposition de l'Observatoire de
Cambridge les fonds nÈcessaires ‡ la construction d'un tÈlescope, et
traita avec la maison Breadwill and Co. d'Albany, pour la confection
du projectile en aluminium; puis il quitta Baltimore, accompagnÈ de
J.-T. Maston, du major Elphiston et du directeur de l'usine de
Goldspring.

Le lendemain, les quatre compagnons de route arrivËrent ‡ La
Nouvelle-OrlÈans. L‡ ils s'embarquËrent immÈdiatement sur le
_Tampico_, aviso de la marine fÈdÈrale, que le gouvernement mettait
leur disposition, et, les feux Ètant poussÈs, les rivages de la
Louisiane disparurent bientÙt ‡ leurs yeux.

La traversÈe ne fut pas longue; deux jours aprËs son dÈpart, le
_Tampico_, ayant franchi quatre cent quatre-vingts milles [Environ
deux cents lieues.], eut connaissance de la cÙte floridienne. En
approchant, Barbicane se vit en prÈsence d'une terre basse, plate,
d'un aspect assez infertile. AprËs avoir rangÈ une suite d'anses
riches en huÓtres et en homards, le _Tampico_ donna dans la baie
d'Espiritu-Santo.

Cette baie se divise en deux rades allongÈes, la rade de Tampa et la
rade d'Hillisboro, dont le steamer franchit bientÙt le goulet. Peu de
temps aprËs, le fort Brooke dessina ses batteries rasantes au-dessus
des flots, et la ville de Tampa apparut, nÈgligemment couchÈe au fond
du petit port naturel formÈ par l'embouchure de la riviËre Hillisboro.

Ce fut l‡ que le _Tampico_ mouilla, le 22 octobre, ‡ sept heures du
soir; les quatre passagers dÈbarquËrent immÈdiatement.

Barbicane sentit son coeur battre avec violence lorsqu'il foula le sol
floridien; il semblait le t‚ter du pied, comme fait un architecte
d'une maison dont il Èprouve la soliditÈ. J.-T. Maston grattait la
terre du bout de son crochet.

´Messieurs, dit alors Barbicane, nous n'avons pas de temps ‡ perdre,
et dËs demain nous monterons ‡ cheval pour reconnaÓtre le pays.

Au moment o˘ Barbicane avait atterri, les trois mille habitants de
Tampa-Town s'Ètaient portÈs ‡ sa rencontre, honneur bien d˚ au
prÈsident du Gun-Club qui les avait favorisÈs de son choix. Ils le
reÁurent au milieu d'acclamations formidables; mais Barbicane se
dÈroba ‡ toute ovation, gagna une chambre de l'hÙtel Franklin et ne
voulut recevoir personne. Le mÈtier d'homme cÈlËbre ne lui allait
dÈcidÈment pas.

Le lendemain, 23 octobre, de petits chevaux de race espagnole, pleins
de vigueur et de feu, piaffaient sous ses fenÍtres. Mais, au lieu de
quatre, il y en avait cinquante, avec leurs cavaliers. Barbicane
descendit, accompagnÈ de ses trois compagnons, et s'Ètonna tout
d'abord de se trouver au milieu d'une pareille cavalcade. Il remarqua
en outre que chaque cavalier portait une carabine en bandouliËre et
des pistolets dans ses fontes. La raison d'un tel dÈploiement de
forces lui fut aussitÙt donnÈe par un jeune Floridien, qui lui dit:

´Monsieur, il y a les SÈminoles.

--Quels SÈminoles?

--Des sauvages qui courent les prairies, et il nous a paru prudent de
vous faire escorte.

--Peuh! fit J.-T. Maston en escaladant sa monture.

--Enfin, reprit le Floridien, c'est plus s˚r.

--Messieurs, rÈpondit Barbicane, je vous remercie de votre attention,
et maintenant, en route!

La petite troupe s'Èbranla aussitÙt et disparut dans un nuage de
poussiËre. Il Ètait cinq heures du matin; le soleil resplendissait
dÈj‡ et le thermomËtre marquait 84∞ [Du thermomËtre Fahrenheit. Cela
fait 28 degrÈs centigrades.]; mais de fraÓches brises de mer
modÈraient cette excessive tempÈrature.

Barbicane, en quittant Tampa-Town, descendit vers le sud et suivit la
cÙte, de maniËre ‡ gagner le creek [Petit cours d'eau.] d'Alifia.
Cette petite riviËre se jette dans la baie Hillisboro, ‡ douze milles
au-dessous de Tampa-Town. Barbicane et son escorte cÙtoyËrent sa rive
droite en remontant vers l'est. BientÙt les flots de la baie
disparurent derriËre un pli de terrain, et la campagne floridienne
s'offrit seule aux regards.

La Floride se divise en deux parties: l'une au nord, plus populeuse,
moins abandonnÈe, a Tallahassee pour capitale et Pensacola, l'un des
principaux arsenaux maritimes des …tats-Unis; l'autre, pressÈe entre
l'Atlantique et le golfe du Mexique, qui l'Ètreignent de leurs eaux,
n'est qu'une mince presqu'Óle rongÈe par le courant du Gulf-Stream,
pointe de terre perdue au milieu d'un petit archipel, et que doublent
incessamment les nombreux navires du canal de Bahama. C'est la
sentinelle avancÈe du golfe des grandes tempÍtes. La superficie de
cet …tat est de trente-huit millions trente-trois mille deux cent
soixante-sept acres [Quinze millions trois cent soixante-cinq mille
quatre cent quarante hectares.], parmi lesquels il fallait en choisir
un situÈ en deÁ‡ du vingt-huitiËme parallËle et convenable
l'entreprise; aussi Barbicane, en chevauchant, examinait attentivement
la configuration du sol et sa distribution particuliËre.

La Floride, dÈcouverte par Juan Ponce de LeÛn, en 1512, le jour des
Rameaux, fut d'abord nommÈe P‚ques-Fleuries. Elle mÈritait peu cette
appellation charmante sur ses cÙtes arides et br˚lÈes. Mais,
quelques milles du rivage, la nature du terrain changea peu ‡ peu, et
le pays se montra digne de son nom; le sol Ètait entrecoupÈ d'un
rÈseau de creeks, de rios, de cours d'eau, d'Ètangs, de petits lacs;
on se serait cru dans la Hollande ou la Guyane; mais la campagne
s'Èleva sensiblement et montra bientÙt ses plaines cultivÈes, o
rÈussissaient toutes les productions vÈgÈtales du Nord et du Midi, ses
champs immenses dont le soleil des tropiques et les eaux conservÈes
dans l'argile du sol faisaient tous les frais de culture, puis enfin
ses prairies d'ananas, d'ignames, de tabac, de riz, de coton et de
canne ‡ sucre, qui s'Ètendaient ‡ perte de vue, en Ètalant leurs
richesses avec une insouciante prodigalitÈ.

Barbicane parut trËs satisfait de constater l'ÈlÈvation progressive du
terrain, et, lorsque J.-T. Maston l'interrogea ‡ ce sujet:

´Mon digne ami, lui rÈpondit-il, nous avons un intÈrÍt de premier
ordre ‡ couler notre Columbiad dans les hautes terres.

--Pour Ítre plus prËs de la Lune? s'Ècria le secrÈtaire du Gun-Club.

--Non! rÈpondit Barbicane en souriant. Qu'importent quelques toises
de plus ou de moins? Non, mais au milieu de terrains ÈlevÈs, nos
travaux marcheront plus facilement; nous n'aurons pas ‡ lutter avec
les eaux, ce qui nous Èvitera des tubages longs et co˚teux, et c'est
considÈrer, lorsqu'il s'agit de forer un puits de neuf cents pieds de
profondeur.

--Vous avez raison, dit alors l'ingÈnieur Murchison; il faut, autant
que possible, Èviter les cours d'eau pendant le forage; mais si nous
rencontrons des sources, qu'‡ cela ne tienne, nous les Èpuiserons avec
nos machines, ou nous les dÈtournerons. Il ne s'agit pas ici d'un
puits artÈsien [On a mis neuf ans ‡ forer le puits de Grenelle; il a
cinq cent quarante-sept mËtres de profondeur.], Ètroit et obscur, o
le taraud, la douille, la sonde, en un mot tous les outils du foreur,
travaillent en aveugles. Non. Nous opÈrerons ‡ ciel ouvert, au
grand jour, la pioche ou le pic ‡ la main, et, la mine aidant, nous
irons rapidement en besogne.

--Cependant, reprit Barbicane, si par l'ÈlÈvation du sol ou sa nature
nous pouvons Èviter une lutte avec les eaux souterraines, le travail
en sera plus rapide et plus parfait; cherchons donc ‡ ouvrir notre
tranchÈe dans un terrain situÈ ‡ quelques centaines de toises
au-dessus du niveau de la mer.

--Vous avez raison, monsieur Barbicane, et, si je ne me trompe, nous
trouverons avant peu un emplacement convenable.

--Ah! je voudrais Ítre au premier coup de pioche, dit le prÈsident.

--Et moi au dernier! s'Ècria J.-T. Maston.

--Nous y arriverons, messieurs, rÈpondit l'ingÈnieur, et, croyez-moi,
la compagnie du Goldspring n'aura pas ‡ vous payer d'indemnitÈ de
retard.

--Par sainte Barbe! vous aurez raison! rÈpliqua J.-T. Maston; cent
dollars par jour jusqu'‡ ce que la Lune se reprÈsente dans les mÍmes
conditions, c'est-‡-dire pendant dix-huit ans et onze jours,
savez-vous bien que cela ferait six cent cinquante-huit mille cent
dollars [Trois millions cinq cent soixante-six mille neuf cent deux
francs.]?

--Non, monsieur, nous ne le savons pas, rÈpondit l'ingÈnieur, et nous
n'aurons pas besoin de l'apprendre.

Vers dix heures du matin. la petite troupe avait franchi une douzaine
de milles; aux campagnes fertiles succÈdait alors la rÈgion des
forÍts. L‡, croissaient les essences les plus variÈes avec une
profusion tropicale. Ces forÍts presque impÈnÈtrables Ètaient faites
de grenadiers, d'orangers, de citronniers, de figuiers, d'oliviers,
d'abricotiers, de bananiers, de grands ceps de vigne, dont les fruits
et les fleurs rivalisaient de couleurs et de parfums. A l'ombre
odorante de ces arbres magnifiques chantait et volait tout un monde
d'oiseaux aux brillantes couleurs, au milieu desquels on distinguait
plus particuliËrement des crabiers, dont le nid devait Ítre un Ècrin,
pour Ítre digne de ces bijoux emplumÈs.

J.-T. Maston et le major ne pouvaient se trouver en prÈsence de cette
opulente nature sans en admirer les splendides beautÈs. Mais le
prÈsident Barbicane, peu sensible ‡ ces merveilles, avait h‚te d'aller
en avant; ce pays si fertile lui dÈplaisait par sa fertilitÈ mÍme;
sans Ítre autrement hydroscope, il sentait l'eau sous ses pas et
cherchait, mais en vain, les signes d'une incontestable ariditÈ.

Cependant on avanÁait; il fallut passer ‡ guÈ plusieurs riviËres, et
non sans quelque danger, car elles Ètaient infestÈes de caÔmans longs
de quinze ‡ dix-huit pieds. J.-T. Maston les menaÁa hardiment de son
redoutable crochet, mais il ne parvint ‡ effrayer que les pÈlicans,
les sarcelles, les phaÈtons, sauvages habitants de ces rives, tandis
que de grands flamants rouges le regardaient d'un air stupide.

Enfin ces hÙtes des pays humides disparurent ‡ leur tour; les arbres
moins gros s'ÈparpillËrent dans les bois moins Èpais; quelques groupes
isolÈs se dÈtachËrent au milieu de plaines infinies o˘ passaient des
troupeaux de daims effarouchÈs.

´Enfin! s'Ècria Barbicane en se dressant sur ses Ètriers, voici la
rÈgion des pins!

--Et celle des sauvagesª, rÈpondit le major.

En effet, quelques SÈminoles apparaissaient ‡ l'horizon; ils
s'agitaient, ils couraient de l'un ‡ l'autre sur leurs chevaux
rapides, brandissant de longues lances ou dÈchargeant leurs fusils
dÈtonation sourde; d'ailleurs ils se bornËrent ‡ ces dÈmonstrations
hostiles, sans inquiÈter Barbicane et ses compagnons.

Ceux-ci occupaient alors le milieu d'une plaine rocailleuse, vaste
espace dÈcouvert d'une Ètendue de plusieurs acres, que le soleil
inondait de rayons br˚lants. Elle Ètait formÈe par une large
extumescence du terrain, qui semblait offrir aux membres du Gun-Club
toutes les conditions requises pour l'Ètablissement de leur Columbiad.

´Halte! dit Barbicane en s'arrÍtant. Cet endroit a-t-il un nom dans
le pays?

--Il s'appelle Stone's-Hill [Colline de pierres.]ª, rÈpondit un des
Floridiens.

Barbicane, sans mot dire, mit pied ‡ terre, prit ses instruments et
commenÁa ‡ relever sa position avec une extrÍme prÈcision; la petite
troupe, rangÈe autour de lui, l'examinait en gardant un profond
silence.

En ce moment le soleil passait au mÈridien. Barbicane, aprËs quelques
instants, chiffra rapidement le rÈsultat de ses observations et dit:

´Cet emplacement est situÈ ‡ trois cents toises au-dessus du niveau de
la mer par 27∞7' de latitude et 5∞7' de longitude ouest [Au mÈridien
de Washington. La diffÈrence avec le mÈridien de Paris est de 79∞22'.
Cette longitude est donc en mesure franÁaise 83∞25'.]; il me paraÓt
offrir par sa nature aride et rocailleuse toutes les conditions
favorables ‡ l'expÈrience; c'est donc dans cette plaine que
s'ÈlËveront nos magasins, nos ateliers, nos fourneaux, les huttes de
nos ouvriers, et c'est d'ici, d'ici mÍme, rÈpÈta-t-il en frappant du
pied le sommet de Stone's-Hill, que notre projectile s'envolera vers
les espaces du monde solaire!

XIV
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PIOCHE ET TRUELLE

Le soir mÍme, Barbicane et ses compagnons rentraient ‡ Tampa-Town, et
l'ingÈnieur Murchison se rÈembarquait sur le _Tampico_ pour La
Nouvelle-OrlÈans. Il devait embaucher une armÈe d'ouvriers et ramener
la plus grande partie du matÈriel. Les membres du Gun-Club
demeurËrent ‡ Tampa-Town, afin d'organiser les premiers travaux en
s'aidant des gens du pays.

Huit jours aprËs son dÈpart, le _Tampico_ revenait dans la baie
d'Espiritu-Santo avec une flottille de bateaux ‡ vapeur. Murchison
avait rÈuni quinze cents travailleurs. Aux mauvais jours de
l'esclavage, il e˚t perdu son temps et ses peines. Mais depuis que
l'AmÈrique, la terre de la libertÈ, ne comptait plus que des hommes
libres dans son sein, ceux-ci accouraient partout o˘ les appelait une
main-d'oeuvre largement rÈtribuÈe. Or, l'argent ne manquait pas au
Gun-Club; il offrait ‡ ses hommes une haute paie, avec gratifications
considÈrables et proportionnelles. L'ouvrier embauchÈ pour la Floride
pouvait compter, aprËs l'achËvement des travaux, sur un capital dÈpos
en son nom ‡ la banque de Baltimore. Murchison n'eut donc que
l'embarras du choix, et il put se montrer sÈvËre sur l'intelligence et
l'habiletÈ de ses travailleurs. On est autorisÈ ‡ croire qu'il enrÙla
dans sa laborieuse lÈgion l'Èlite des mÈcaniciens, des chauffeurs, des
fondeurs, des chaufourniers, des mineurs, des briquetiers et des
manoeuvres de tout genre, noirs ou blancs, sans distinction de
couleur. Beaucoup d'entre eux emmenaient leur famille. C'Ètait une
vÈritable Èmigration.

Le 31 octobre, ‡ dix heures du matin, cette troupe dÈbarqua sur les
quais de Tampa-Town; on comprend le mouvement et l'activitÈ qui
rÈgnËrent dans cette petite ville dont on doublait en un jour la
population. En effet, Tampa-Town devait gagner ÈnormÈment ‡ cette
initiative du Gun-Club, non par le nombre des ouvriers, qui furent
dirigÈs immÈdiatement sur Stone's-Hill, mais gr‚ce ‡ cette affluence
de curieux qui convergËrent peu ‡ peu de tous les points du globe vers
la presqu'Óle floridienne.

Pendant les premiers jours, on s'occupa de dÈcharger l'outillage
apportÈ par la flottille, les machines, les vivres, ainsi qu'un assez
grand nombre de maisons de tÙles faites de piËces dÈmontÈes et
numÈrotÈes. En mÍme temps, Barbicane plantait les premiers jalons
d'un railway long de quinze milles et destinÈ ‡ relier Stone's-Hill
Tampa-Town.

On sait dans quelles conditions se fait le chemin de fer amÈricain;
capricieux dans ses dÈtours, hardi dans ses pentes, mÈprisant les
garde-fous et les ouvrages d'art, escaladant les collines,
dÈgringolant les vallÈes, le rail-road court en aveugle et sans souci
de la ligne droite; il n'est pas co˚teux, il n'est point gÍnant;
seulement, on y dÈraille et l'on y saute en toute libertÈ. Le chemin
de Tampa-Town ‡ Stone's-Hill ne fut qu'une simple bagatelle, et ne
demanda ni grand temps ni grand argent pour s'Ètablir.

Du reste, Barbicane Ètait l'‚me de ce monde accouru ‡ sa voix; il
l'animait, il lui communiquait son souffle, son enthousiasme, sa
conviction; il se trouvait en tous lieux, comme s'il e˚t ÈtÈ douÈ du
don d'ubiquitÈ et toujours suivi de J.-T. Maston, sa mouche
bourdonnante. Son esprit pratique s'ingÈniait ‡ mille inventions.
Avec lui point d'obstacles, nulle difficultÈ, jamais d'embarras; il
Ètait mineur, maÁon, mÈcanicien autant qu'artilleur, ayant des
rÈponses pour toutes les demandes et des solutions pour tous les
problËmes. Il correspondait activement avec le Gun-Club ou l'usine de
Goldspring, et jour et nuit, les feux allumÈs, la vapeur maintenue en
pression, le _Tampico_ attendait ses ordres dans la rade d'Hillisboro.

Barbicane, le 1er novembre, quitta Tampa-Town avec un dÈtachement de
travailleurs, et dËs le lendemain une ville de maisons mÈcaniques
s'Èleva autour de Stone's-Hill; on l'entoura de palissades, et ‡ son
mouvement, ‡ son ardeur, on l'e˚t bientÙt prise pour une des grandes
citÈs de l'Union. La vie y fut rÈglÈe disciplinairement, et les
travaux commencËrent dans un ordre parfait.

Des sondages soigneusement pratiquÈs avaient permis de reconnaÓtre la
nature du terrain, et le creusement put Ítre entrepris dËs le 4
novembre. Ce jour-l‡, Barbicane rÈunit ses chefs d'atelier et leur
dit:

´Vous savez tous, mes amis, pourquoi je vous ai rÈunis dans cette
partie sauvage de la Floride. Il s'agit de couler un canon mesurant
neuf pieds de diamËtre intÈrieur, six pieds d'Èpaisseur ‡ ses parois
et dix-neuf pieds et demi ‡ son revÍtement de pierre; c'est donc au
total un puits large de soixante pieds qu'il faut creuser ‡ une
profondeur de neuf cents. Cet ouvrage considÈrable doit Ítre termin
en huit mois; or, vous avez deux millions cinq cent quarante-trois
mille quatre cents pieds cubes de terrain ‡ extraire en deux cent
cinquante-cinq jours, soit, en chiffres ronds, dix mille pieds cubes
par jour. Ce qui n'offrirait aucune difficultÈ pour mille ouvriers
travaillant ‡ coudÈes franches sera plus pÈnible dans un espace
relativement restreint. NÈanmoins, puisque ce travail doit se faire,
il se fera, et je compte sur votre courage autant que sur votre
habiletÈ.

A huit heures du matin, le premier coup de pioche fut donnÈ dans le
sol floridien, et depuis ce moment ce vaillant outil ne resta plus
oisif un seul instant dans la main des mineurs. Les ouvriers se
relayaient par quart de journÈe.

D'ailleurs, quelque colossale que f˚t l'opÈration, elle ne dÈpassait
point la limite des forces humaines. Loin de l‡. Que de travaux
d'une difficultÈ plus rÈelle et dans lesquels les ÈlÈments durent Ítre
directement combattus, qui furent menÈs ‡ bonne fin! Et, pour ne
parler que d'ouvrages semblables, il suffira de citer ce _Puits du
PËre Joseph_, construit auprËs du Caire par le sultan Saladin, ‡ une
Èpoque o˘ les machines n'Ètaient pas encore venues centupler la force
de l'homme, et qui descend au niveau mÍme du Nil, ‡ une profondeur de
trois cents pieds! Et cet autre puits creusÈ ‡ Coblentz par le
margrave Jean de Bade jusqu'‡ six cents pieds dans le sol! Eh bien!
de quoi s'agissait-il, en somme? De tripler cette profondeur et sur
une largeur dÈcuple, ce qui rendrait le forage plus facile! Aussi il
n'Ètait pas un contremaÓtre, pas un ouvrier qui dout‚t du succËs de
l'opÈration.

Une dÈcision importante, prise par l'ingÈnieur Murchison, d'accord
avec le prÈsident Barbicane, vint encore permettre d'accÈlÈrer la
marche des travaux. Un article du traitÈ portait que la Columbiad
serait frettÈe avec des cercles de fer forgÈ placÈs ‡ chaud. Luxe de
prÈcautions inutiles, car l'engin pouvait Èvidemment se passer de ces
anneaux compresseurs. On renonÁa donc ‡ cette clause.

De l‡ une grande Èconomie de temps, car on put alors employer ce
nouveau systËme de creusement adoptÈ maintenant dans la construction
des puits, par lequel la maÁonnerie se fait en mÍme temps que le
forage. Gr‚ce ‡ ce procÈdÈ trËs simple, il n'est plus nÈcessaire
d'Ètayer les terres au moyen d'ÈtrÈsillons; la muraille les contient
avec une inÈbranlable puissance et descend d'elle-mÍme par son propre
poids.

Cette manoeuvre ne devait commencer qu'au moment o˘ la pioche aurait
atteint la partie solide du sol.

Le 4 novembre, cinquante ouvriers creusËrent au centre mÍme de
l'enceinte palissadÈe, c'est-‡-dire ‡ la partie supÈrieure de
Stone's-Hill, un trou circulaire large de soixante pieds.

La pioche rencontra d'abord une sorte de terreau noir, Èpais de six
pouces, dont elle eut facilement raison. A ce terreau succÈdËrent
deux pieds d'un sable fin qui fut soigneusement retirÈ, car il devait
servir ‡ la confection du moule intÈrieur.

AprËs ce sable apparut une argile blanche assez compacte, semblable
la marne d'Angleterre, et qui s'Ètageait sur une Èpaisseur de quatre
pieds.

Puis le fer des pics Ètincela sur la couche dure du sol, sur une
espËce de roche formÈe de coquillages pÈtrifiÈs, trËs sËche, trËs
solide, et que les outils ne devaient plus quitter. A ce point, le
trou prÈsentait une profondeur de six pieds et demi, et les travaux de
maÁonnerie furent commencÈs.

Au fond de cette excavation, on construisit un ´rouetª en bois de
chÍne, sorte de disque fortement boulonnÈ et d'une soliditÈ ‡ toute
Èpreuve; il Ètait percÈ ‡ son centre d'un trou offrant un diamËtre
Ègal au diamËtre extÈrieur da la Columbiad. Ce fut sur ce rouet que
reposËrent les premiËres assises de la maÁonnerie, dont le ciment
hydraulique enchaÓnait les pierres avec une inflexible tÈnacitÈ. Les
ouvriers, aprËs avoir maÁonnÈ de la circonfÈrence au centre, se
trouvaient renfermÈs dans un puits large de vingt et un pieds.

Lorsque cet ouvrage fut achevÈ, les mineurs reprirent le pic et la
pioche, et ils entamËrent la roche sous le rouet mÍme, en ayant soin
de le supporter au fur et ‡ mesure sur des ´tinsª [Sorte de
chevalets.] d'une extrÍme soliditÈ; toutes les fois que le trou avait
gagnÈ deux pieds en profondeur, on retirait successivement ces tins;
le rouet s'abaissait peu ‡ peu, et avec lui le massif annulaire de
maÁonnerie, ‡ la couche supÈrieure duquel les maÁons travaillaient
incessamment, tout en rÈservant des ´Èventsª, qui devaient permettre
aux gaz de s'Èchapper pendant l'opÈration de la fonte.

Ce genre de travail exigeait de la part des ouvriers une habilet
extrÍme et une attention de tous les instants; plus d'un, en creusant
sous le rouet, fut blessÈ dangereusement par les Èclats de pierre, et
mÍme mortellement; mais l'ardeur ne se ralentit pas une seule minute,
et jour et nuit: le jour, aux rayons d'un soleil qui versait, quelques
mois plus tard, quatre-vingt-dix-neuf degrÈs [Quarante degrÈs
centigrades.] de chaleur ‡ ces plaines calcinÈes; la nuit, sous les
blanches nappes de la lumiËre Èlectrique, le bruit des pics sur la
roche, la dÈtonation des mines, le grincement des machines, le
tourbillon des fumÈes Èparses dans les airs tracËrent autour de
Stone's-Hill un cercle d'Èpouvante que les troupeaux de bisons ou les
dÈtachements de SÈminoles n'osaient plus franchir.

Cependant les travaux avanÁaient rÈguliËrement; des grues ‡ vapeur
activaient l'enlËvement des matÈriaux; d'obstacles inattendus il fut
peu question, mais seulement de difficultÈs prÈvues, et l'on s'en
tirait avec habiletÈ.

Le premier mois ÈcoulÈ, le puits avait atteint la profondeur assignÈe
pour ce laps de temps, soit cent douze pieds. En dÈcembre, cette
profondeur fut doublÈe, et triplÈe en janvier. Pendant le mois de
fÈvrier, les travailleurs eurent ‡ lutter contre une nappe d'eau qui
se fit jour ‡ travers l'Ècorce terrestre. Il fallut employer des
pompes puissantes et des appareils ‡ air comprimÈ pour l'Èpuiser afin
de bÈtonner l'orifice des sources, comme on aveugle une voie d'eau
bord d'un navire. Enfin on eut raison de ces courants malencontreux.
Seulement, par suite de la mobilitÈ du terrain, le rouet cÈda en
partie, et il y eut un dÈbordement partiel. Que l'on juge de
l'Èpouvantable poussÈe de ce disque de maÁonnerie haut de
soixante-quinze toises! Cet accident co˚ta la vie ‡ plusieurs
ouvriers.

Trois semaines durent Ítre employÈes ‡ Ètayer le revÍtement de pierre,
‡ le reprendre en sous-oeuvre et ‡ rÈtablir le rouet dans ses
conditions premiËres de soliditÈ. Mais, gr‚ce ‡ l'habiletÈ de
l'ingÈnieur, ‡ la puissance des machines employÈes, l'Èdifice, un
instant compromis, retrouva son aplomb, et le forage continua.

Aucun incident nouveau n'arrÍta dÈsormais la marche de l'opÈration, et
le 10 juin, vingt jours avant l'expiration des dÈlais fixÈs par
Barbicane, le puits, entiËrement revÍtu de son parement de pierres,
avait atteint la profondeur de neuf cents pieds. Au fond, la
maÁonnerie reposait sur un cube massif mesurant trente pieds
d'Èpaisseur, tandis qu'‡ sa partie supÈrieure elle venait affleurer le
sol.

Le prÈsident Barbicane et les membres du Gun-Club fÈlicitËrent
chaudement l'ingÈnieur Murchison; son travail cyclopÈen s'Ètait
accompli dans des conditions extraordinaires de rapiditÈ.

Pendant ces huit mois, Barbicane ne quitta pas un instant
Stone's-Hill; tout en suivant de prËs les opÈrations du forage, il
s'inquiÈtait incessamment du bien-Ítre et de la santÈ de ses
travailleurs, et il fut assez heureux pour Èviter ces ÈpidÈmies
communes aux grandes agglomÈrations d'hommes et si dÈsastreuses dans
ces rÈgions du globe exposÈes ‡ toutes les influences tropicales.

Plusieurs ouvriers, il est vrai, payËrent de leur vie les imprudences
inhÈrentes ‡ ces dangereux travaux; mais ces dÈplorables malheurs sont
impossibles ‡ Èviter, et ce sont des dÈtails dont les AmÈricains se
prÈoccupent assez peu. Ils ont plus souci de l'humanitÈ en gÈnÈral
que de l'individu en particulier. Cependant Barbicane professait les
principes contraires, et il les appliquait en toute occasion. Aussi,
gr‚ce ‡ ses soins, ‡ son intelligence, ‡ son utile intervention dans
les cas difficiles, ‡ sa prodigieuse et humaine sagacitÈ, la moyenne
des catastrophes ne dÈpassa pas celle des pays d'outre-mer citÈs pour
leur luxe de prÈcautions, entre autres la France, o˘ l'on compte
environ un accident sur deux cent mille francs de travaux.

XV
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LA F TE DE LA FONTE

Pendant les huit mois qui furent employÈs ‡ l'opÈration du forage, les
travaux prÈparatoires de la fonte avaient ÈtÈ conduits simultanÈment
avec une extrÍme rapiditÈ; un Ètranger, arrivant ‡ Stone's-Hill, e˚t
ÈtÈ fort surpris du spectacle offert ‡ ses regards.

A six cents yards du puits, et circulairement disposÈs autour de ce
point central, s'Èlevaient douze cents fours ‡ rÈverbËre, larges de
six pieds chacun et sÈparÈs l'un de l'autre par un intervalle d'une
demi-toise. La ligne dÈveloppÈe par ces douze cents fours offrait une
longueur de deux milles [Trois mille six cents mËtres environ.]. Tous
Ètaient construits sur le mÍme modËle avec leur haute cheminÈe
quadrangulaire, et ils produisaient le plus singulier effet. J.-T.
Maston trouvait superbe cette disposition architecturale. Cela lui
rappelait les monuments de Washington. Pour lui, il n'existait rien
de plus beau, mÍme en GrËce, ´o˘ d'ailleurs, disait-il, il n'avait
jamais ÈtȪ.

On se rappelle que, dans sa troisiËme sÈance, le ComitÈ se dÈcida
employer la fonte de fer pour la Columbiad, et spÈcialement la fonte
grise. Ce mÈtal est, en effet, plus tenace, plus ductile, plus doux,
facilement alÈsable, propre ‡ toutes les opÈrations de moulage, et,
traitÈ au charbon de terre, il est d'une qualitÈ supÈrieure pour les
piËces de grande rÈsistance, telles que canons, cylindres de machines
‡ vapeur, presses hydrauliques, etc.

Mais la fonte, si elle n'a subi qu'une seule fusion, est rarement
assez homogËne, et c'est au moyen d'une deuxiËme fusion qu'on l'Èpure,
qu'on la raffine, en la dÈbarrassant de ses derniers dÈpÙts terreux.

Aussi, avant d'Ítre expÈdiÈ ‡ Tampa-Town, le minerai de fer, trait
dans les hauts fourneaux de Goldspring et mis en contact avec du
charbon et du silicium chauffÈ ‡ une forte tempÈrature, s'Ètait
carburÈ et transformÈ en fonte [C'est en enlevant ce carbone et ce
silicium par l'opÈration de l'affinage dans les fours ‡ puddler que
l'on transforme la fonte en fer ductile.]. AprËs cette premiËre
opÈration, le mÈtal fut dirigÈ vers Stone's-Hill. Mais il s'agissait
de cent trente-six millions de livres de fonte, masse trop co˚teuse
expÈdier par les railways; le prix du transport e˚t doublÈ le prix de
la matiËre. Il parut prÈfÈrable d'affrÈter des navires ‡ New York et
de les charger de la fonte en barres; il ne fallut pas moins de
soixante-huit b‚timents de mille tonneaux, une vÈritable flotte, qui,
le 3 mai, sortit des passes de New York, prit la route de l'OcÈan,
prolongea les cÙtes amÈricaines, embouqua le canal de Bahama, doubla
la pointe floridienne, et, le 10 du mÍme mois, remontant la baie
d'Espiritu-Santo, vint mouiller sans avaries dans le port de
Tampa-Town.

L‡ les navires furent dÈchargÈs dans les wagons du rail-road de
Stone's-Hill, et, vers le milieu de janvier, l'Ènorme masse de mÈtal
se trouvait rendue ‡ destination.

On comprend aisÈment que ce n'Ètait pas trop de douze cents fours pour
liquÈfier en mÍme temps ces soixante mille tonnes de fonte. Chacun de
ces fours pouvait contenir prËs de cent quatorze mille livres de
mÈtal; on les avait Ètablis sur le modËle de ceux qui servirent ‡ la
fonte du canon Rodman; ils affectaient la forme trapÈzoÔdale, et
Ètaient trËs surbaissÈs. L'appareil de chauffe et la cheminÈe se
trouvaient aux deux extrÈmitÈs du fourneau, de telle sorte que
celui-ci Ètait Ègalement chauffÈ dans toute son Ètendue. Ces fours,
construits en briques rÈfractaires, se composaient uniquement d'une
grille pour br˚ler le charbon de terre, et d'une ´soleª sur laquelle
devaient Ítre dÈposÈes les barres de fonte; cette sole, inclinÈe sous
un angle de vingt-cinq degrÈs, permettait au mÈtal de s'Ècouler dans
les bassins de rÈception; de l‡ douze cents rigoles convergentes le
dirigeaient vers le puits central.

Le lendemain du jour o˘ les travaux de maÁonnerie et de forage furent
terminÈs, Barbicane fit procÈder ‡ la confection du moule intÈrieur;
il s'agissait d'Èlever au centre du puits, et suivant son axe, un
cylindre haut de neuf cents pieds et large de neuf, qui remplissait
exactement l'espace rÈservÈ ‡ l'‚me de la Columbiad. Ce cylindre fut
composÈ d'un mÈlange de terre argileuse et de sable, additionnÈ de
foin et de paille. L'intervalle laissÈ entre le moule et la
maÁonnerie devait Ítre comblÈ par le mÈtal en fusion, qui formerait
ainsi des parois de six pieds d'Èpaisseur.

Ce cylindre, pour se maintenir en Èquilibre, dut Ítre consolidÈ par
des armatures de fer et assujetti de distance en distance au moyen de
traverses scellÈes dans le revÍtement de pierre; aprËs la fonte, ces
traverses devaient se trouver perdues dans le bloc de mÈtal, ce qui
n'offrait aucun inconvÈnient.

Cette opÈration se termina le 8 juillet, et le coulage fut fixÈ au
lendemain.

´Ce sera une belle cÈrÈmonie que cette fÍte de la fonte, dit J.-T.
Maston ‡ son ami Barbicane.

--Sans doute, rÈpondit Barbicane, mais ce ne sera pas une fÍte
publique!

--Comment! vous n'ouvrirez pas les portes de l'enceinte ‡ tout
venant?

--Je m'en garderai bien, Maston; la fonte de la Columbiad est une
opÈration dÈlicate, pour ne pas dire pÈrilleuse, et je prÈfËre qu'elle
s'effectue ‡ huis clos. Au dÈpart du projectile, fÍte si l'on veut,
mais jusque-l‡, non.

Le prÈsident avait raison; l'opÈration pouvait offrir des dangers
imprÈvus, auxquels une grande affluence de spectateurs e˚t empÍchÈ de
parer. Il fallait conserver la libertÈ de ses mouvements. Personne
ne fut donc admis dans l'enceinte, ‡ l'exception d'une dÈlÈgation des
membres du Gun-Club, qui fit le voyage de Tampa-Town. On vit l‡ le
fringant Bilsby, Tom Hunter, le colonel Blomsberry, le major
Elphiston, le gÈnÈral Morgan, et _tutti quanti_, pour lesquels la
fonte de la Columbiad devenait une affaire personnelle. J.-T. Maston
s'Ètait constituÈ leur cicÈrone; il ne leur fit gr‚ce d'aucun dÈtail;
il les conduisit partout, aux magasins, aux ateliers, au milieu des
machines, et il les forÁa de visiter les douze cents fourneaux les uns
aprËs les autres. A la douze-centiËme visite, ils Ètaient un peu
ÈcoeurÈs.

La fonte devait avoir lieu ‡ midi prÈcis; la veille, chaque four avait
ÈtÈ chargÈ de cent quatorze mille livres de mÈtal en barres, disposÈes
par piles croisÈes, afin que l'air chaud p˚t circuler librement entre
elles. Depuis le matin, les douze cents cheminÈes vomissaient dans
l'atmosphËre leurs torrents de flammes, et le sol Ètait agitÈ de
sourdes trÈpidations. Autant de livres de mÈtal ‡ fondre, autant de
livres de houille ‡ br˚ler. C'Ètaient donc soixante-huit mille tonnes
de charbon, qui projetaient devant le disque du soleil un Èpais rideau
de fumÈe noire.

La chaleur devint bientÙt insoutenable dans ce cercle de fours dont
les ronflements ressemblaient au roulement du tonnerre; de puissants
ventilateurs y joignaient leurs souffles continus et saturaient
d'oxygËne tous ces foyers incandescents.

L'opÈration, pour rÈussir, demandait ‡ Ítre rapidement conduite. Au
signal donnÈ par un coup de canon, chaque four devait livrer passage
la fonte liquide et se vider entiËrement.

Ces dispositions prises, chefs et ouvriers attendirent le moment
dÈterminÈ avec une impatience mÍlÈe d'une certaine quantitÈ d'Èmotion.
Il n'y avait plus personne dans l'enceinte, et chaque contremaÓtre
fondeur se tenait ‡ son poste prËs des trous de coulÈe.

Barbicane et ses collËgues, installÈs sur une Èminence voisine,
assistaient ‡ l'opÈration. Devant eux, une piËce de canon Ètait l‡,
prÍte ‡ faire feu sur un signe de l'ingÈnieur.

Quelques minutes avant midi, les premiËres gouttelettes du mÈtal
commencËrent ‡ s'Èpancher; les bassins de rÈception s'emplirent peu
peu, et lorsque la fonte fut entiËrement liquide, on la tint en repos
pendant quelques instants, afin de faciliter la sÈparation des
substances ÈtrangËres.

Midi sonna. Un coup de canon Èclata soudain et jeta son Èclair fauve
dans les airs. Douze cents trous de coulÈe s'ouvrirent ‡ la fois, et
douze cents serpents de feu rampËrent vers le puits central, en
dÈroulant leurs anneaux incandescents. L‡ ils se prÈcipitËrent, avec
un fracas Èpouvantable, ‡ une profondeur de neuf cents pieds. C'Ètait
un Èmouvant et magnifique spectacle. Le sol tremblait, pendant que
ces flots de fonte, lanÁant vers le ciel des tourbillons de fumÈe,
volatilisaient en mÍme temps l'humiditÈ du moule et la rejetaient par
les Èvents du revÍtement de pierre sous la forme d'impÈnÈtrables
vapeurs. Ces nuages factices dÈroulaient leurs spirales Èpaisses en
montant vers le zÈnith jusqu'‡ une hauteur de cinq cents toises.
Quelque sauvage, errant au-del‡ des limites de l'horizon, e˚t pu
croire ‡ la formation d'un nouveau cratËre au sein de la Floride, et
cependant ce n'Ètait l‡ ni une Èruption, ni une trombe, ni un orage,
ni une lutte d'ÈlÈments, ni un de ces phÈnomËnes terribles que la
nature est capable de produire! Non! l'homme seul avait crÈÈ ces
vapeurs rouge‚tres, ces flammes gigantesques dignes d'un volcan, ces
trÈpidations bruyantes semblables aux secousses d'un tremblement de
terre, ces mugissements rivaux des ouragans et des tempÍtes, et
c'Ètait sa main qui prÈcipitait, dans un abÓme creusÈ par elle tout un
Niagara, de mÈtal en fusion.

XVI
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LA COLUMBIAD

L'opÈration de la fonte avait-elle rÈussi? On en Ètait rÈduit ‡ de
simples conjectures. Cependant tout portait ‡ croire au succËs,
puisque le moule avait absorbÈ la masse entiËre du mÈtal liquÈfiÈ dans
les fours. Quoi qu'il en soit, il devait Ítre longtemps impossible de
s'en assurer directement.

En effet, quand le major Rodman fondit son canon de cent soixante
mille livres, il ne fallut pas moins de quinze jours pour en opÈrer le
refroidissement. Combien de temps, dËs lors, la monstrueuse
Columbiad, couronnÈe de ses tourbillons de vapeurs, et dÈfendue par sa
chaleur intense, allait-elle se dÈrober aux regards de ses
admirateurs? Il Ètait difficile de le calculer.

L'impatience des membres du Gun-Club fut mise pendant ce laps de temps
‡ une rude Èpreuve. Mais on n'y pouvait rien. J.-T. Maston faillit
se rÙtir par dÈvouement. Quinze jours aprËs la fonte, un immense
panache de fumÈe se dressait encore en plein ciel, et le sol br˚lait
les pieds dans un rayon de deux cents pas autour du sommet de
Stone's-Hill.

Les jours s'ÈcoulËrent, les semaines s'ajoutËrent l'une ‡ l'autre.
Nul moyen de refroidir l'immense cylindre. Impossible de s'en
approcher. Il fallait attendre, et les membres du Gun-Club rongeaient
leur frein.

´Nous voil‡ au 10 ao˚t, dit un matin J.-T. Maston. Quatre mois
peine nous sÈparent du premier dÈcembre! Enlever le moule intÈrieur,
calibrer l'‚me de la piËce, charger la Columbiad, tout cela est
faire! Nous ne serons pas prÍts! On ne peut seulement pas approcher
du canon! Est-ce qu'il ne se refroidira jamais! Voil‡ qui serait une
mystification cruelle!

On essayait de calmer l'impatient secrÈtaire sans y parvenir,
Barbicane ne disait rien, mais son silence cachait une sourde
irritation. Se voir absolument arrÍtÈ par un obstacle dont le temps
seul pouvait avoir raison, -- le temps, un ennemi redoutable dans les
circonstances, -- et Ítre ‡ la discrÈtion d'un ennemi, c'Ètait dur
pour des gens de guerre.

Cependant des observations quotidiennes permirent de constater un
certain changement dans l'Ètat du sol. Vers le 15 ao˚t, les vapeurs
projetÈes avaient diminuÈ notablement d'intensitÈ et d'Èpaisseur.
Quelques jours aprËs, le terrain n'exhalait plus qu'une lÈgËre buÈe,
dernier souffle du monstre enfermÈ dans son cercueil de pierre. Peu
peu les tressaillements du sol vinrent ‡ s'apaiser, et le cercle de
calorique se restreignit; les plus impatients des spectateurs se
rapprochËrent; un jour on gagna deux toises; le lendemain, quatre; et,
le 22 ao˚t, Barbicane, ses collËgues, l'ingÈnieur, purent prendre
place sur la nappe de fonte qui effleurait le sommet de Stone's-Hill,
un endroit fort hygiÈnique, ‡ coup s˚r, o˘ il n'Ètait pas encore
permis d'avoir froid aux pieds.

´Enfin!ª s'Ècria le prÈsident du Gun-Club avec un immense soupir de
satisfaction.

Les travaux furent repris le mÍme jour. On procÈda immÈdiatement
l'extraction du moule intÈrieur, afin de dÈgager l'‚me de la piËce; le
pic, la pioche, les outils ‡ tarauder fonctionnËrent sans rel‚che; la
terre argileuse et le sable avaient acquis une extrÍme duretÈ sous
l'action de la chaleur; mais, les machines aidant, on eut raison de ce
mÈlange encore br˚lant au contact des parois de fonte; les matÈriaux
extraits furent rapidement enlevÈs sur des chariots mus ‡ la vapeur,
et l'on fit si bien, l'ardeur au travail fut telle, l'intervention de
Barbicane si pressante, et ses arguments prÈsentÈs avec une si grande
force sous la forme de dollars, que, le 3 septembre, toute trace du
moule avait disparu.

ImmÈdiatement l'opÈration de l'alÈsage commenÁa; les machines furent
installÈes sans retard et manoeuvrËrent rapidement de puissants
alÈsoirs dont le tranchant vint mordre les rugositÈs de la fonte.
Quelques semaines plus tard, la surface intÈrieure de l'immense tube
Ètait parfaitement cylindrique, et l'‚me de la piËce avait acquis un
poli parfait.

Enfin, le 22 septembre, moins d'un an aprËs la communication
Barbicane, l'Ènorme engin, rigoureusement calibrÈ et d'une verticalit
absolue, relevÈe au moyen d'instruments dÈlicats, fut prÍt
fonctionner. Il n'y avait plus que la Lune ‡ attendre, mais on Ètait
s˚r qu'elle ne manquerait pas au rendez-vous. La joie de J.-T.
Maston ne connut plus de bornes, et il faillit faire une chute
effrayante, en plongeant ses regards dans le tube de neuf cents pieds.
Sans le bras droit de Blomsberry, que le digne colonel avait
heureusement conservÈ, le secrÈtaire du Gun-Club, comme un nouvel
…rostrate, e˚t trouvÈ la mort dans les profondeurs de la Columbiad.

Le canon Ètait donc terminÈ; il n'y avait plus de doute possible sur
sa parfaite exÈcution; aussi, le 6 octobre, le capitaine Nicholl, quoi
qu'il en e˚t, s'exÈcuta vis-‡-vis du prÈsident Barbicane, et celui-ci
inscrivit sur ses livres, ‡ la colonne des recettes, une somme de deux
mille dollars. On est autorisÈ ‡ croire que la colËre du capitaine
fut poussÈe aux derniËres limites et qu'il en fit une maladie.
Cependant il avait encore trois paris de trois mille, quatre mille et
cinq mille dollars, et pourvu qu'il en gagn‚t deux, son affaire
n'Ètait pas mauvaise, sans Ítre excellente. Mais l'argent n'entrait
point dans ses calculs, et le succËs obtenu par son rival, dans la
fonte d'un canon auquel des plaques de dix toises n'eussent pas
rÈsistÈ, lui portait un coup terrible.

Depuis le 23 septembre, l'enceinte de Stone's-Hill avait ÈtÈ largement
ouverte au public, et ce que fut l'affluence des visiteurs se
comprendra sans peine.

En effet, d'innombrables curieux, accourus de tous les points des
…tats-Unis, convergeaient vers la Floride. La ville de Tampa s'Ètait
prodigieusement accrue pendant cette annÈe, consacrÈe tout entiËre aux
travaux du Gun-Club, et elle comptait alors une population de cent
cinquante mille ‚mes. AprËs avoir englobÈ le fort Brooke dans un
rÈseau de rues, elle s'allongeait maintenant sur cette langue de terre
qui sÈpare les deux rades de la baie d'Espiritu-Santo; des quartiers
neufs, des places nouvelles, toute une forÍt de maisons, avaient
poussÈ sur ces grËves naguËre dÈsertes, ‡ la chaleur du soleil
amÈricain. Des compagnies s'Ètaient fondÈes pour l'Èrection
d'Èglises, d'Ècoles, d'habitations particuliËres, et en moins d'un an
l'Ètendue de la ville fut dÈcuplÈe.

On sait que les Yankees sont nÈs commerÁants; partout o˘ le sort les
jette, de la zone glacÈe ‡ la zone torride, il faut que leur instinct
des affaires s'exerce utilement. C'est pourquoi de simples curieux,
des gens venus en Floride dans l'unique but de suivre les opÈrations
du Gun-Club, se laissËrent entraÓner aux opÈrations commerciales dËs
qu'ils furent installÈs ‡ Tampa. Les navires frÈtÈs pour le
transportement du matÈriel et des ouvriers avaient donnÈ au port une
activitÈ sans pareille. BientÙt d'autres b‚timents, de toute forme et
de tout tonnage, chargÈs de vivres, d'approvisionnements, de
marchandises, sillonnËrent la baie et les deux rades; de vastes
comptoirs d'armateurs, des offices de courtiers s'Ètablirent dans la
ville, et la _Shipping Gazette_ [_Gazette maritime_.] enregistra
chaque jour des arrivages nouveaux au port de Tampa.

Tandis que les routes se multipliaient autour de la ville, celle-ci,
en considÈration du prodigieux accroissement de sa population et de
son commerce, fut enfin reliÈe par un chemin de fer aux …tats
mÈridionaux de l'Union. Un railway rattacha la Mobile ‡ Pensacola, le
grand arsenal maritime du Sud; puis, de ce point important, il se
dirigea sur Tallahassee. L‡ existait dÈj‡ un petit tronÁon de voie
ferrÈe, long de vingt et un milles, par lequel Tallahassee se mettait
en communication avec Saint-Marks, sur les bords de la mer. Ce fut ce
bout de road-way qui fut prolongÈ jusqu'‡ Tampa-Town, en vivifiant sur
son passage et en rÈveillant les portions mortes ou endormies de la
Floride centrale. Aussi Tampa, gr‚ce ‡ ces merveilles de l'industrie
dues ‡ l'idÈe Èclose un beau jour dans le cerveau d'un homme, put
prendre ‡ bon droit les airs d'une grande ville. On l'avait surnommÈe
´Moon-City [CitÈ de la Lune.]ª et la capitale des Florides subissait
une Èclipse totale, visible de tous les points du monde.

Chacun comprendra maintenant pourquoi la rivalitÈ fut si grande entre
le Texas et la Floride, et l'irritation des Texiens quand ils se
virent dÈboutÈs de leurs prÈtentions par le choix du Gun-Club. Dans
leur sagacitÈ prÈvoyante, ils avaient compris ce qu'un pays devait
gagner ‡ l'expÈrience tentÈe par Barbicane et le bien dont un
semblable coup de canon serait accompagnÈ. Le Texas y perdait un
vaste centre de commerce, des chemins de fer et un accroissement
considÈrable de population. Tous ces avantages retournaient ‡ cette
misÈrable presqu'Óle floridienne, jetÈe comme une estacade entre les
flots du golfe et les vagues de l'ocÈan Atlantique. Aussi, Barbicane
partageait-il avec le gÈnÈral Santa-Anna toutes les antipathies
texiennes.

Cependant, quoique livrÈe ‡ sa furie commerciale et ‡ sa fougue
industrielle, la nouvelle population de Tampa-Town n'eut garde
d'oublier les intÈressantes opÈrations du Gun-Club. Au contraire.
Les plus minces dÈtails de l'entreprise, le moindre coup de pioche, la
passionnËrent. Ce fut un va-et-vient incessant entre la ville et
Stone's-Hill, une procession, mieux encore, un pËlerinage.

On pouvait dÈj‡ prÈvoir que, le jour de l'expÈrience, l'agglomÈration
des spectateurs se chiffrerait par millions, car ils venaient dÈj‡ de
tous les points de la terre s'accumuler sur l'Ètroite presqu'Óle.
L'Europe Èmigrait en AmÈrique.

Mais jusque-l‡, il faut le dire, la curiositÈ de ces nombreux
arrivants n'avait ÈtÈ que mÈdiocrement satisfaite. Beaucoup
comptaient sur le spectacle de la fonte, qui n'en eurent que les
fumÈes. C'Ètait peu pour des yeux avides; mais Barbicane ne voulut
admettre personne ‡ cette opÈration. De l‡ maugrÈement,
mÈcontentement, murmures; on bl‚ma le prÈsident; on le taxa
d'absolutisme; son procÈdÈ fut dÈclarÈ ´peu amÈricainª. Il y eut
presque une Èmeute autour des palissades de Stone's-Hill. Barbicane,
on le sait, resta inÈbranlable dans sa dÈcision.

Mais, lorsque la Columbiad fut entiËrement terminÈe, le huis clos ne
put Ítre maintenu; il y aurait eu mauvaise gr‚ce, d'ailleurs, ‡ fermer
ses portes, pis mÍme, imprudence ‡ mÈcontenter les sentiments publics.
Barbicane ouvrit donc son enceinte ‡ tout venant; cependant, pouss
par son esprit pratique, il rÈsolut de battre monnaie sur la curiosit
publique.

C'Ètait beaucoup de contempler l'immense Columbiad, mais descendre
dans ses profondeurs, voil‡ ce qui semblait aux AmÈricains Ítre le _ne
plus ultra_ du bonheur en ce monde. Aussi pas un curieux qui ne
voul˚t se donner la jouissance de visiter intÈrieurement cet abÓme de
mÈtal. Des appareils, suspendus ‡ un treuil ‡ vapeur, permirent aux
spectateurs de satisfaire leur curiositÈ. Ce fut une fureur. Femmes,
enfants, vieillards, tous se firent un devoir de pÈnÈtrer jusqu'au
fond de l'‚me les mystËres du canon colossal. Le prix de la descente
fut fixÈ ‡ cinq dollars par personne, et, malgrÈ son ÈlÈvation,
pendant les deux mois qui prÈcÈdËrent l'expÈrience, l'affluence les
visiteurs permit au Gun-Club d'encaisser prËs de cinq cent mille
dollars [Deux millions sept cent dix mille francs.].

Inutile de dire que les premiers visiteurs de la Columbiad furent les
membres du Gun-Club, avantage justement rÈservÈ ‡ l'illustre
assemblÈe. Cette solennitÈ eut lieu le 25 septembre. Une caisse
d'honneur descendit le prÈsident Barbicane, J.-T. Maston, le major
Elphiston, le gÈnÈral Morgan, le colonel Blomsberry, l'ingÈnieur
Murchison et d'autres membres distinguÈs du cÈlËbre club. En tout,
une dizaine. Il faisait encore bien chaud au fond de ce long tube de
mÈtal. On y Ètouffait un peu! Mais quelle joie! quel ravissement!
Une table de dix couverts avait ÈtÈ dressÈe sur le massif de pierre
qui supportait la Columbiad ÈclairÈe _a giorno_ par un jet de lumiËre
Èlectrique. Des plats exquis et nombreux, qui semblaient descendre du
ciel, vinrent se placer successivement devant les convives, et les
meilleurs vins de France coulËrent ‡ profusion pendant ce repas
splendide servi ‡ neuf cents pieds sous terre.

Le festin fut trËs animÈ et mÍme trËs bruyant; des toasts nombreux
s'entrecroisËrent; on but au globe terrestre, on but ‡ son satellite,
on but au Gun-Club, on but ‡ l'Union, ‡ la Lune, ‡ PhoebÈ, ‡ Diane,
SÈlÈnÈ, ‡ l'astre des nuits, ‡ la ´paisible courriËre du firmamentª!
Tous ces hurrahs, portÈs sur les ondes sonores de l'immense tube
acoustique, arrivaient comme un tonnerre ‡ son extrÈmitÈ, et la foule,
rangÈe autour de Stone's-Hill, s'unissait de coeur et de cris aux dix
convives enfouis au fond de la gigantesque Columbiad.

J.-T. Maston ne se possÈdait plus; s'il cria plus qu'il ne gesticula,
s'il but plus qu'il ne mangea, c'est un point difficile ‡ Ètablir. En
tout cas, il n'e˚t pas donnÈ sa place pour un empire, ´non, quand mÍme
le canon chargÈ amorcÈ, et faisant feu ‡ l'instant, aurait d
l'envoyer par morceaux dans les espaces planÈtairesª.

XVII
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UNE D…P CHE T…L…GRAPHIQUE

Les grands travaux entrepris par le Gun-Club Ètaient, pour ainsi dire,
terminÈs, et cependant, deux mois allaient encore s'Ècouler avant le
jour o˘ le projectile s'Èlancerait vers la Lune. Deux mois qui
devaient paraÓtre longs comme des annÈes ‡ l'impatience universelle!
Jusqu'alors les moindres dÈtails de l'opÈration avaient ÈtÈ chaque
jour reproduits par les journaux, que l'on dÈvorait d'un oeil avide et
passionnÈ; mais il Ètait ‡ craindre que dÈsormais, ce ´dividende
d'intÈrÍtª distribuÈ au public ne f˚t fort diminuÈ, et chacun
s'effrayait de n'avoir plus ‡ toucher sa part d'Èmotions quotidiennes.

Il n'en fut rien; l'incident le plus inattendu, le plus
extraordinaire, le plus incroyable, le plus invraisemblable vint
fanatiser ‡ nouveau les esprits haletants et rejeter le monde entier
sous le coup d'une poignante surexcitation. Un jour, le 30 septembre,
‡ trois heures quarante-sept minutes du soir, un tÈlÈgramme, transmis
par le c‚ble immergÈ entre Valentia (Irlande), Terre-Neuve et la cÙte
amÈricaine, arriva ‡ l'adresse du prÈsident Barbicane.

Le prÈsident Barbicane rompit l'enveloppe, lut la dÈpÍche, et, quel
que f˚t son pouvoir sur lui-mÍme, ses lËvres p‚lirent, ses yeux se
troublËrent ‡ la lecture des vingt mots de ce tÈlÈgramme.

Voici le texte de cette dÈpÍche, qui figure maintenant aux archives du
Gun-Club:

FRANCE, PARIS.
_30 septembre, 4 h matin.

Barbicane, Tampa, Floride,
…tats-Unis.

Remplacez obus sphÈrique par projectile cylindro-conique. Partirai
dedans. Arriverai par steamer_ Atlanta.

MICHEL ARDAN.

XVIII
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LE PASSAGER DE L'´ATLANTA

Si cette foudroyante nouvelle, au lieu de voler sur les fils
Èlectriques, f˚t arrivÈe simplement par la poste et sous enveloppe
cachetÈe, si les employÈs franÁais, irlandais, terre-neuviens,
amÈricains n'eussent pas ÈtÈ nÈcessairement dans la confidence du
tÈlÈgraphe, Barbicane n'aurait pas hÈsitÈ un seul instant. Il se
serait tu par mesure de prudence et pour ne pas dÈconsidÈrer son
oeuvre. Ce tÈlÈgramme pouvait cacher une mystification, venant d'un
FranÁais surtout. Quelle apparence qu'un homme quelconque f˚t assez
audacieux pour concevoir seulement l'idÈe d'un pareil voyage? Et si
cet homme existait, n'Ètait-ce pas un fou qu'il fallait enfermer dans
un cabanon et non dans un boulet?

Book of the day: