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Candide by Voltaire

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faudrait que nous fussions fous, dit le vieillard; nous sommes
tous ici du même avis, et nous n'entendons pas ce que vous voulez
dire avec vos moines. Candide à tous ces discours demeurait en
extase, et disait en lui-même: Ceci est bien différent de la
Vestphalie et du château de monsieur le baron: si notre ami
Pangloss avait vu Eldorado, il n'aurait plus dit que le château
de Thunder-ten-tronckh était ce qu'il y avait de mieux sur la
terre; il est certain qu'il faut voyager.

Après cette longue conversation, le bon vieillard fit atteler un
carrosse à six moutons, et donna douze de ses domestiques aux
deux voyageurs pour les conduire à la cour. Excusez-moi, leur
dit-il, si mon âge me prive de l'honneur de vous accompagner. Le
roi vous recevra d'une manière dont vous ne serez pas mécontents,
et vous pardonnerez sans doute aux usages du pays, s'il y en a
quelques uns qui vous déplaisent.

Candide et Cacambo montent en carrosse; les six moutons volaient,
et en moins de quatre heures on arriva au palais du roi, situé à
un bout de la capitale. Le portail était de deux cent vingt
pieds de haut, et de cent de large; il est impossible d'exprimer
quelle en était la matière. On voit assez quelle supériorité
prodigieuse elle devait avoir sur ces cailloux et sur ce sable
que nous nommons or et pierreries.

Vingt belles filles de la garde reçurent Candide et Cacambo à la
descente du carrosse, les conduisirent aux bains, les vêtirent de
robes d'un tissu de duvet de colibri; après quoi les grands
officiers et les grandes officières de la couronne les menèrent à
l'appartement de sa majesté au milieu de deux files, chacune de
mille musiciens, selon l'usage ordinaire. Quand ils approchèrent
de la salle du trône, Cacambo demanda à un grand officier comment
il fallait s'y prendre pour saluer sa majesté: si on se jetait à
genoux ou ventre à terre; si on mettait les mains sur la tête ou
sur le derrière; si on léchait la poussière de la salle: en un
mot, quelle était la cérémonie. L'usage, dit le grand-officier,
est d'embrasser le roi et de le baiser des deux côtés. Candide
et Cacambo sautèrent au cou de sa majesté, qui les reçut avec
toute la grâce imaginable, et qui les pria poliment à souper.

En attendant, on leur fit voir la ville, les édifices publics
élevés jusqu'aux nues, les marchés ornés de mille colonnes, les
fontaines d'eau pure, les fontaines d'eau-rose, celles de
liqueurs de cannes de sucre qui coulaient continuellement dans de
grandes places pavées d'une espèce de pierreries qui répandaient
une odeur semblable à celle du girofle et de la cannelle.
Candide demanda à voir la cour de justice, le parlement; on lui
dit qu'il n'y en avait point, et qu'on ne plaidait jamais. Il
s'informa s'il y avait des prisons, et on lui dit que non. Ce
qui le surprit davantage, et qui lui fit le plus de plaisir, ce
fut le palais des sciences, dans lequel il vit une galerie de
deux mille pas, toute pleine d'instruments de mathématiques et de
physique.

Après avoir parcouru toute l'après-dinée à peu près la millième partie
de la ville, on les remena chez le roi. Candide se mit à table entre
sa majesté, son valet Cacambo, et plusieurs dames. Jamais on ne fit
meilleure chère, et jamais on n'eut plus d'esprit à souper qu'en eut
sa majesté. Cacambo expliquait les bons mots du roi à Candide, et
quoique traduits, ils paraissaient toujours des bons mots. De tout ce
qui étonnait Candide, ce n'était pas ce qui l'étonna le moins.

Ils passèrent un mois dans cet hospice. Candide ne cessait de
dire à Cacambo: Il est vrai, mon ami, encore une fois, que le
château où je suis né ne vaut pas le pays où nous sommes; mais
enfin mademoiselle Cunégonde n'y est pas, et vous avez sans doute
quelque maîtresse en Europe. Si nous restons ici, nous n'y
serons que comme les autres; au lieu que si nous retournons dans
notre monde, seulement avec douze moutons chargés de cailloux
d'Eldorado, nous serons plus riches que tous les rois ensemble,
nous n'aurons plus d'inquisiteurs à craindre, et nous pourrons
aisément reprendre mademoiselle Cunégonde.

Ce discours plut à Cacambo; on aime tant à courir, à se faire
valoir chez les siens, à faire parade de ce qu'on a vu dans ses
voyages, que les deux heureux résolurent de ne plus l'être, et de
demander leur congé à sa majesté.

Vous faites une sottise, leur dit le roi: je sais bien que mon
pays est peu de chose; mais, quand on est passablement quelque
part, il faut y rester. Je n'ai pas assurément le droit de
retenir des étrangers; c'est une tyrannie qui n'est ni dans nos
moeurs ni dans nos lois; tous les hommes sont libres; partez
quand vous voudrez, mais la sortie est bien difficile. Il est
impossible de remonter la rivière rapide sur laquelle vous êtes
arrivés par miracle, et qui court sous des voûtes de rochers.
Les montagnes qui entourent tout mon royaume ont dix mille pieds
de hauteur, et sont droites comme des murailles: elles occupent
chacune en largeur un espace de plus de dix lieues; on ne peut en
descendre que par des précipices. Cependant, puisque vous voulez
absolument partir, je vais donner ordre aux intendants des
machines d'en faire une qui puisse vous transporter commodément.
Quand on vous aura conduits au revers des montagnes, personne ne
pourra vous accompagner; car mes sujets ont fait voeu de ne
jamais sortir de leur enceinte, et ils sont trop sages pour
rompre leur voeu. Demandez-moi d'ailleurs tout ce qu'il vous
plaira. Nous ne demandons à votre majesté, dit Cacambo, que
quelques moutons chargés de vivres, de cailloux, et de la boue du
pays. Le roi rit: Je ne conçois pas, dit-il, quel goût vos gens
d'Europe ont pour notre boue jaune: mais emportez-en tant que
vous voudrez, et grand bien vous fasse.

Il donna l'ordre sur-le-champ à ses ingénieurs de faire une
machine pour guinder ces deux hommes extraordinaires hors du
royaume. Trois mille bons physiciens y travaillèrent; elle fut
prête au bout de quinze jours, et ne coûta pas plus de vingt
millions de livres sterling, monnaie du pays. On mit sur la
machine Candide et Cacambo; il y avait deux grands moutons rouges
sellés et bridés pour leur servir de monture quand ils auraient
franchi les montagnes, vingt moutons de bât chargés de vivres,
trente qui portaient des présents de ce que le pays a de plus
curieux, et cinquante chargés d'or, de pierreries, et de
diamants. Le roi embrassa tendrement les deux vagabonds.

Ce fut un beau spectacle que leur départ, et la manière
ingénieuse dont ils furent hissés eux et leurs moutons au haut
des montagnes. Les physiciens prirent congé d'eux après les
avoir mis en sûreté, et Candide n'eut plus d'autre désir et
d'autre objet que d'aller présenter ses moutons à mademoiselle
Cunégonde. Nous avons, dit-il, de quoi payer le gouverneur de
Buenos-Ayres, si mademoiselle Cunégonde peut être mise à prix.
Marchons vers la Cayenne, embarquons-nous, et nous verrons
ensuite quel royaume nous pourrons acheter.

CHAPITRE XIX.

Ce qui leur arriva à Surinam, et comment Candide fit connaissance
avec Martin.

La première journée de nos deux voyageurs fut assez agréable.
Ils étaient encouragés par l'idée de se voir possesseurs de plus
de trésors que l'Asie, l'Europe, et l'Afrique, n'en pouvaient
rassembler. Candide transporté écrivit le nom de Cunégonde sur
les arbres. A la seconde journée deux de leurs moutons
s'enfoncèrent dans des marais, et y furent abîmés avec leurs
charges; deux autres moutons moururent de fatigue quelques jours
après; sept ou huit périrent ensuite de faim dans un désert;
d'autres tombèrent au bout de quelques jours dans des précipices.
Enfin, après cent jours de marche, il ne leur resta que deux
moutons. Candide dit à Cacambo: Mon ami, vous voyez comme les
richesses de ce monde sont périssables; il n'y a rien de solide
que la vertu et le bonheur de revoir mademoiselle Cunégonde. Je
l'avoue, dit Cacambo; mais il nous reste encore deux moutons avec
plus de trésors que n'en aura jamais le roi d'Espagne; et je vois
bien de loin une ville que je soupçonne être Surinam,
appartenante aux Hollandais. Nous sommes au bout de nos peines
et au commencement de notre félicité.

En approchant de la ville, ils rencontrèrent un nègre étendu par
terre, n'ayant plus que la moitié de son habit, c'est-à-dire d'un
caleçon de toile bleue; il manquait à ce pauvre homme la jambe
gauche et la main droite. Eh! mon Dieu! lui dit Candide en
hollandais, que fais-tu là, mon ami, dans l'état horrible où je
te vois? J'attends mon maître, M. Vanderdendur, le fameux
négociant, répondit le nègre. Est-ce M. Vanderdendur, dit
Candide, qui t'a traité ainsi? Oui, monsieur, dit le nègre,
c'est l'usage. On nous donne un caleçon de toile pour tout
vêtement deux fois l'année. Quand nous travaillons aux
sucreries, et que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe
la main: quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe:
je me suis trouvé dans les deux cas. C'est à ce prix que vous
mangez du sucre en Europe. Cependant, lorsque ma mère me vendit
dix écus patagons sur la côte de Guinée, elle me disait: Mon cher
enfant, bénis nos fétiches, adore-les toujours, ils te feront
vivre heureux; tu as l'honneur d'être esclave de nos seigneurs
les blancs, et tu fais par là la fortune de ton père et de ta
mère. Hélas! je ne sais pas si j'ai fait leur fortune, mais ils
n'ont pas fait la mienne. Les chiens, les singes, et les
perroquets, sont mille fois moins malheureux que nous: les
fétiches hollandais qui m'ont converti me disent tous les
dimanches que nous sommes tous enfants d'Adam, blancs et noirs.
Je ne suis pas généalogiste; mais si ces prêcheurs disent vrai,
nous sommes tous cousins issus de germain. Or vous m'avouerez
qu'on ne peut pas en user avec ses parents d'une manière plus
horrible.

O Pangloss! s'écria Candide, tu n'avais pas deviné cette
abomination; c'en est fait, il faudra qu'à la fin je renonce à
ton optimisme. Qu'est-ce qu'optimisme? disait Cacambo. Hélas!
dit Candide, c'est la rage de soutenir que tout est bien quand on
est mal; et il versait des larmes en regardant son nègre; et en
pleurant, il entra dans Surinam.

La première chose dont ils s'informent, c'est s'il n'y a point au
port quelque vaisseau qu'on pût envoyer à Buénos-Ayres. Celui à
qui ils s'adressèrent était justement un patron espagnol qui
s'offrit à faire avec eux un marché honnête. Il leur donna
rendez-vous dans un cabaret. Candide et le fidèle Cacambo
allèrent l'y attendre avec leurs deux moutons.

Candide, qui avait le coeur sur les lèvres, conta à l'Espagnol
toutes ses aventures, et lui avoua qu'il voulait enlever
mademoiselle Cunégonde. Je me garderai bien de vous passer à
Buénos-Ayres, dit le patron: je serais pendu, et vous aussi; la
belle Cunégonde est la maîtresse favorite de monseigneur. Ce fut
un coup de foudre pour Candide, il pleura longtemps; enfin il
tira à part Cacambo. Voici, mon cher ami, lui dit-il, ce qu'il
faut que tu fasses. Nous avons chacun dans nos poches pour cinq
ou six millions de diamants, tu es plus habile que moi; va
prendre mademoiselle Cunégonde à Buéuos-Ayres. Si le gouverneur
fait quelque difficulté, donne-lui un million: s'il ne se rend
pas, donne-lui-en deux; tu n'as point tué d'inquisiteur, on ne se
défiera point de toi. J'équiperai un autre vaisseau, j'irai
t'attendre à Venise: c'est un pays libre où l'on n'a rien à
craindre ni des Bulgares, ni des Abares, ni des Juifs, ni des
inquisiteurs. Cacambo applaudit, à cette sage résolution. Il
était au désespoir de se séparer d'un bon maître devenu son ami
intime; mais le plaisir de lui être utile l'emporta sur la
douleur de le quitter. Ils s'embrassèrent en versant des larmes:
Candide lui recommanda de ne point oublier la bonne vieille.
Cacambo partit dès le jour même: c'était un très bon homme que ce
Cacambo.

Candide resta encore quelque temps à Surinam, et attendit qu'un
autre patron voulût le mener en Italie lui et les deux moutons
qui lui restaient. Il prit des domestiques, et acheta tout ce
qui lui était nécessaire pour un long voyage; enfin
M. Vanderdendur, maître d'un gros vaisseau, vint se présenter à
lui. Combien voulez-vous, demanda-t-il à cet homme, pour me
mener en droiture à Venise, moi, mes gens, mon bagage, et les
deux moutons que voilà? Le patron s'accorda à dix mille piastres:
Candide n'hésita pas.

Oh! oh! dit à part soi le prudent Vanderdendur, cet étranger
donne dix mille piastres tout d'un coup! il faut qu'il soit bien
riche. Puis revenant un moment après, il signifia qu'il ne
pouvait partir à moins de vingt mille. Eh bien! vous les aurez,
dit Candide.

Ouais, se dit tout bas le marchand, cet homme donne vingt mille
piastres aussi aisément que dix mille. Il revint encore, et dit
qu'il ne pouvait le conduire à Venise à moins de trente mille
piastres. Vous en aurez donc trente mille, répondit Candide.

Oh! oh! se dit encore le marchand hollandais, trente mille
piastres ne coûtent rien à cet homme-ci; sans doute les deux
moutons portent des trésors immenses; n'insistons pas davantage:
fesons-nous d'abord payer les trente mille piastres, et puis nous
verrons. Candide, vendit deux petits diamants, dont le moindre
valait plus que tout l'argent que demandait le patron. Il le
paya d'avance. Les deux moutons furent embarqués. Candide
suivait dans un petit bateau pour joindre le vaisseau à la rade;
le patron prend son temps, met à la voile, démarre; le vent le
favorise. Candide éperdu et stupéfait le perd bientôt de vue.
Hélas! cria-t-il, voilà un tour digne de l'Ancien Monde. Il
retourne au rivage, abîmé dans la douleur; car enfin il avait
perdu de quoi faire la fortune de vingt monarques.

Il se transporte chez le juge hollandais; et, comme il était un
peu troublé, il frappe rudement à la porte; il entre, expose son
aventure, et crie un peu plus haut qu'il ne convenait. Le juge
commença par lui faire payer dix mille piastres pour le bruit
qu'il avait fait: ensuite il l'écouta patiemment, lui promit
d'examiner son affaire sitôt que le marchand serait revenu, et se
fit payer dix mille autres piastres pour les frais de l'audience.

Ce procédé acheva de désespérer Candide; il avait à la vérité
essuyé des malheurs mille fois plus douloureux; mais le sang
froid du juge, et celui du patron dont il était volé, alluma sa
bile, et le plongea dans une noire mélancolie. La méchanceté des
hommes se présentait à son esprit dans toute sa laideur, il ne se
nourrissait que d'idées tristes. Enfin un vaisseau français
étant sur le point de partir pour Bordeaux, comme il n'avait plus
de moutons chargés de diamants à embarquer, il loua une chambre
du vaisseau à juste prix, et fit signifier dans la ville qu'il
paierait le passage, la nourriture, et donnerait deux mille
piastres à un honnête homme qui voudrait faire le voyage avec
lui, à condition que cet homme serait le plus dégoûté de son
état, et le plus malheureux de la province.

Il se présenta une foule de prétendants qu'une flotte n'aurait pu
contenir. Candide, voulant choisir entre les plus apparents, il
distingua une vingtaine de personnes qui lui paraissaient
sociables, et qui toutes prétendaient mériter la préférence. Il
les assembla dans son cabaret, et leur donna à souper, à
condition que chacun ferait serment de raconter fidèlement son
histoire, promettant de choisir celui qui lui paraîtrait le plus
à plaindre et le plus mécontent de son état, à plus juste titre,
et de donner aux autres quelques gratifications.

La séance dura jusqu'à quatre heures du matin. Candide, en
écoutant toutes leurs aventures, se ressouvenait de ce que lui
avait dit la vieille en allant à Buénos-Ayres, et de la gageure
qu'elle avait faite, qu'il n'y avait personne sur le vaisseau à
qui il ne fût arrivé de très grands malheurs. Il songeait à
Pangloss à chaque aventure qu'on lui contait. Ce Pangloss,
disait-il, serait bien embarrassé à démontrer son système. Je
voudrais qu'il fût ici. Certainement si tout va bien, c'est dans
Eldorado, et non pas dans le reste de la terre. Enfin il se
détermina en faveur d'un pauvre savant qui avait travaillé dix
ans pour les libraires à Amsterdam. Il jugea qu'il n'y avait
point de métier au monde dont on dût être plus dégoûté.

Ce savant, qui était d'ailleurs un bon-homme, avait été volé par
sa femme, battu par son fils, et abandonné de sa fille, qui
s'était fait enlever par un Portugais. Il venait d'être privé
d'un petit emploi duquel il subsistait; et les prédicants de
Surinam le persécutaient, parcequ'ils le prenaient pour un
socinien. Il faut avouer que les autres étaient pour le moins
aussi malheureux que lui; mais Candide espérait que le savant le
désennuierait dans le voyage. Tous ses autres rivaux trouvèrent
que Candide leur fesait une grande injustice; mais il les apaisa
en leur donnant à chacun cent piastres.

CHAPITRE XX.

Ce qui arriva sur mer à Candide et à Martin.

Le vieux savant, qui s'appelait Martin, s'embarqua donc pour
Bordeaux avec Candide. L'un et l'autre avaient beaucoup vu et
beaucoup souffert; et quand le vaisseau aurait dû faire voile de
Surinam au Japon par le cap de Bonne-Espérance, ils auraient eu
de quoi s'entretenir du mal moral et du mal physique pendant tout
le voyage.

Cependant Candide avait un grand avantage sur Martin, c'est qu'il
espérait toujours revoir mademoiselle Cunégonde, et que Martin
n'avait rien à espérer; de plus il avait de l'or et des diamants;
et, quoiqu'il eût perdu cent gros moutons rouges chargés des plus
grands trésors de la terre, quoiqu'il eût toujours sur le coeur
la friponnerie du patron hollandais; cependant quand il songeait
à ce qui lui restait dans ses poches, et quand il parlait de
Cunégonde, surtout à la fin du repas, il penchait alors pour le
système de Pangloss.

Mais vous, monsieur Martin, dit-il au savant, que pensez-vous de
tout cela? quelle est votre idée sur le mal moral et le mal
physique? Monsieur, répondit Martin, mes prêtres m'ont accusé
d'être socinien[1]; mais la vérité du fait est que je suis
manichéen[2]. Vous vous moquez de moi, dit Candide; il n'y a
plus de manichéens dans le monde. Il y a moi, dit Martin: je ne
sais qu'y faire; mais je ne peux penser autrement. Il faut que
vous ayez le diable au corps, dit Candide. Il se mêle si fort
des affaires de ce monde, dit Martin, qu'il pourrait bien être
dans mon corps, comme partout ailleurs: mais je vous avoue qu'en
jetant la vue sur ce globe, ou plutôt sur ce globule, je pense
que Dieu l'a abandonné à quelque être malfesant; j'en excepte
toujours Eldorado. Je n'ai guère vu de ville qui ne désirât la
ruine de la ville voisine, point de famille qui ne voulût
exterminer quelque autre famille. Partout les faibles ont en
exécration les puissants devant lesquels ils rampent, et les
puissants les traitent comme des troupeaux dont on vend la laine
et la chair. Un million d'assassins enrégimentés, courant d'un
bout de l'Europe à l'autre, exerce le meurtre et le brigandage
avec discipline pour gagner son pain, parcequ'il n'a pas de
métier plus honnête; et dans les villes qui paraissent jouir de
la paix, et où les arts fleurissent, les hommes sont dévorés de
plus d'envie, de soins, et d'inquiétudes, qu'une ville assiégée
n'éprouve de fléaux. Les chagrins secrets sont encore plus
cruels que les misères publiques. En un mot j'en ai tant vu et
tant éprouvé, que je suis manichéen.

[1] Les sociniens rejettent les mystères et n'admettent que
l'évidence: voyez tome XXVIII, page 435. B.

[2] Les manichéens admettent un bon et un mauvais principe:
voyez tome XV, pages 27, 314-315. B.

Il y a pourtant du bon, répliquait Candide. Cela peut être,
disait Martin; mais je ne le connais pas.

Au milieu de cette dispute, on entendit un bruit de canon. Le
bruit redouble de moment en moment. Chacun prend sa lunette. On
aperçoit deux vaisseaux qui combattaient à la distance d'environ
trois milles: le vent les amena l'un et l'autre si près du
vaisseau français, qu'on eut le plaisir de voir le combat tout à
son aise. Enfin l'un des deux vaisseaux lâcha à l'autre une
bordée si bas et si juste, qu'il le coula à fond. Candide et
Martin aperçurent distinctement une centaine d'hommes sur le
tillac du vaisseau qui s'enfonçait; ils levaient tous les mains
au ciel, et jetaient des clameurs effroyables: en un moment tout
fut englouti.

Eh bien! dit Martin, voilà comme les hommes se traitent les uns
les autres. Il est vrai, dit Candide, qu'il y a quelque chose de
diabolique dans cette affaire. En parlant ainsi, il aperçut je
ne sais quoi d'un rouge éclatant, qui nageait auprès de son
vaisseau. On détacha la chaloupe pour voir ce que ce pouvait
être; c'était un de ses moutons. Candide eut plus de joie de
retrouver ce mouton, qu'il n'avait été affligé d'en perdre cent
tous chargés de gros diamants d'Eldorado.

Le capitaine français aperçut bientôt que le capitaine du
vaisseau submergeant était espagnol, et que celui du vaisseau
submergé était un pirate hollandais; c'était celui-là même qui
avait volé Candide. Les richesses immenses dont ce scélérat
s'était emparé furent ensevelies avec lui dans la mer, et il n'y
eut qu'un mouton de sauvé. Vous voyez, dit Candide à Martin, que
le crime est puni quelquefois; ce coquin de patron hollandais a
eu le sort qu'il méritait. Oui, dit Martin; mais fallait-il que
les passagers qui étaient sur son vaisseau périssent aussi? Dieu
a puni ce fripon, le diable a noyé les autres.

Cependant le vaisseau français et l'espagnol continuèrent leur
route, et Candide continua ses conversations avec Martin. Ils
disputèrent quinze jours de suite, et au bout de quinze jours ils
étaient aussi avancés que le premier. Mais enfin ils parlaient,
ils se communiquaient des idées, ils se consolaient. Candide
caressait son mouton. Puisque je t'ai retrouvé, dit-il, je
pourrai bien retrouver Cunégonde.

CHAPITRE XXI.

Candide et Martin approchent des côtes de France, et raisonnent.

On aperçut enfin les côtes de France. Avez-vous jamais été en
France, monsieur Martin? dit Candide. Oui, dit Martin, j'ai
parcouru plusieurs provinces. Il y en a où la moitié des
habitants est folle, quelques unes où l'on est trop rusé,
d'autres où l'on est communément assez doux et assez bête:
d'autres où l'on fait le bel esprit; et, dans toutes, la
principale occupation est l'amour; la seconde, de médire; et la
troisième, de dire des sottises. Mais, monsieur Martin,
avez-vous vu Paris? Oui, j'ai vu Paris; il tient de toutes ces
espèces-là; c'est un chaos, c'est une presse dans laquelle tout
le monde cherche le plaisir, et où presque personne ne le trouve,
du moins à ce qu'il m'a paru. J'y ai séjourné peu; j'y fus volé,
en arrivant, de tout ce que j'avais, par des filous, à la foire
Saint-Germain; on me prit moi-même pour un voleur, et je fus huit
jours en prison; après quoi je me fis correcteur d'imprimerie
pour gagner de quoi retourner à pied en Hollande. Je connus la
canaille écrivante, la canaille cabalante, et la canaille
convulsionnaire. On dit qu'il y a des gens fort polis dans cette
ville-là: je le veux croire.

Pour moi, je n'ai nulle curiosité de voir la France, dit Candide;
vous devinez aisément que quand on a passé un mois dans Eldorado,
on ne se soucie plus de rien voir sur la terre que mademoiselle
Cunégonde: je vais l'attendre à Venise; nous traverserons la
France pour aller en Italie; ne m'accompagnerez-vous pas? Très
volontiers, dit Martin: on dit que Venise n'est bonne que pour
les nobles vénitiens, mais que cependant on y reçoit très bien
les étrangers quand ils ont beaucoup d'argent; je n'en ai point;
vous en avez, je vous suivrai partout. A propos, dit Candide,
pensez-vous que la terre ait été originairement une mer, comme on
l'assure dans ce gros livre qui appartient au capitaine du
vaisseau[1]? Je n'en crois rien du tout, dit Martin, non plus que
de toutes les rêveries qu'on nous débite depuis quelque temps.
Mais à quelle fin ce monde a-t-il donc été formé? dit Candide.
Pour nous faire enrager, répondit Martin. N'êtes-vous pas bien
étonné, continua Candide, de l'amour que ces deux filles du pays
des Oreillons avaient pour ces deux singes, et dont je vous ai
conté l'aventure? Point du tout, dit Martin, je ne vois pas ce
que cette passion a d'étrange; j'ai tant vu de choses
extraordinaires, qu'il n'y a plus rien d'extraordinaire pour moi.
Croyez-vous, dit Candide, que les hommes se soient toujours
mutuellement massacrés comme ils font aujourd'hui? qu'ils aient
toujours été menteurs, fourbes, perfides, ingrats, brigands,
faibles, volages, lâches, envieux, gourmands, ivrognes, avares,
ambitieux, sanguinaires, calomniateurs, débauchés, fanatiques,
hypocrites, et sots? Croyez-vous, dit Martin, que les éperviers
aient toujours mangé des pigeons quand ils en ont trouvé? Oui,
sans doute, dit Candide. Eh bien! dit Martin, si les éperviers
ont toujours eu le même caractère, pourquoi voulez-vous que les
hommes aient changé le leur? Oh! dit Candide, il y a bien de la
différence, car le libre arbitre.... En raisonnant ainsi, ils
arrivèrent à Bordeaux.

[1] La Bible. On lit dans la Genèse, chapitre Ier, verset 2:
Tenebrae erant super faciem abyssi, paroles que De Maillet
donne comme présentant la même idée que ce vers d'Ovide
(_Métam_., 1, 15):

« Quaque erat et tellus, illic et pontus et aer. »

Voyez la première journée de _Telliamed_, où il est dit que _la
mer a été supérieure d'an grand nombre de coudées à la plus
haute de toutes nos montagnes_. Voltaire parle souvent de De
Maillet et de son _Telliamed_. Voyez entre autres, dans les
_Mélanges_, année 1768, le chapitre XVIII des _Singularités de
la nature_; et année 1777, le onzième des _Dialogues
d'Evhémère_. B.

CHAPITRE XXII[1].

Ce qui arriva en France à Candide et à Martin.

[1] Ce chapitre XXII a été beaucoup augmenté en 1761; voyez ma
note, plus en bas. B.

Candide ne s'arrêta dans Bordeaux qu'autant de temps qu'il en
fallait pour vendre quelques cailloux du Dorado, et pour
s'accommoder d'une bonne chaise à deux places; car il ne pouvait
plus se passer de son philosophe Martin; il fut seulement très
fâché de se séparer de son mouton, qu'il laissa à l'académie des
sciences de Bordeaux, laquelle proposa pour le sujet du prix de
cette année de trouver pourquoi la laine de ce mouton était
rouge; et le prix fut adjugé à un savant du Nord, qui démontra
par A, plus B, moins C divisé par Z, que le mouton devait être
rouge, et mourir de la clavelée[2].

[2] Quelques progrès que les sciences aient faits, il est
impossible que, sur dix mille hommes qui les cultivent en
Europe, et sur trois cents académies qui y sont établies, il ne
se trouve point quelque académie qui propose des prix
ridicules, et quelques savants qui fassent d'étranges
applications des sciences les plus utiles. Ce ridicule avait
frappé M. de Voltaire dans son séjour à Berlin. Les savants du
Nord conservaient encore à cette époque quelques restes de
l'ancienne barbarie scolastique; et la philosophie hardie, mais
hypothétique et absurde de Leibnitz, n'avait pas contribué à
les en dépouiller. K.

Cependant tous les voyageurs que Candide rencontra dans les
cabarets de la route lui disaient: Nous allons à Paris. Cet
empressement général lui donna enfin l'envie de voir cette
capitale; ce n'était pas beaucoup se détourner du chemin de
Venise.

Il entra par le faubourg Saint-Marceau, et crut être dans le plus
vilain village de la Vestphalie.

A peine Candide fut-il dans son auberge, qu'il fut attaqué d'une
maladie légère, causée par ses fatigues. Comme il avait au doigt
un diamant énorme, et qu'on avait aperçu dans son équipage une
cassette prodigieusement pesante, il eut aussitôt auprès de lui
deux médecins qu'il n'avait pas mandés, quelques amis intimes qui
ne le quittèrent pas, et deux dévotes qui fesaient chauffer ses
bouillons. Martin disait: Je me souviens d'avoir été malade
aussi à Paris dans mon premier voyage; j'étais fort pauvre: aussi
n'eus-je ni amis, ni dévotes, ni médecins, et je guéris.

Cependant, à force de médecines et de saignées, la maladie de
Candide devint sérieuse. Un habitué du quartier vint avec
douceur lui demander un billet payable au porteur pour l'autre
monde: Candide n'en voulut rien faire; les dévotes l'assurèrent
que c'était une nouvelle mode: Candide répondit qu'il n'était
point homme à la mode. Martin voulut jeter l'habitué par les
fenêtres. Le clerc jura qu'on n'enterrerait point Candide.
Martin jura qu'il enterrerait le clerc, s'il continuait à les
importuner. La querelle s'échauffa: Martin le prit par les
épaules, et le chassa rudement; ce qui causa un grand scandale,
dont on fit un procès-verbal.

Candide guérit; et pendant sa convalescence il eut très bonne
compagnie à souper chez lui. On jouait gros jeu. Candide était
tout étonné que jamais les as ne lui vinssent; et Martin ne s'en
étonnait pas.

Parmi ceux qui lui fesaient les honneurs de la ville, il y avait
un petit abbé périgourdin, l'un de ces gens empressés, toujours
alertes, toujours serviables, effrontés, caressants,
accommodants, qui guettent les étrangers à leur passage, leur
content l'histoire scandaleuse de la ville, et leur offrent des
plaisirs à tout prix. Celui-ci mena d'abord Candide et Martin à
la comédie. On y jouait une tragédie nouvelle. Candide se
trouva placé auprès de quelques beaux esprits. Cela ne l'empêcha
pas de pleurer à des scènes jouées parfaitement. Un des
raisonneurs qui étaient à ses côtés lui dit dans un entr'acte:
Vous avez grand tort de pleurer, cette actrice est fort mauvaise;
l'acteur qui joue avec elle est plus mauvais acteur encore; la
pièce est encore plus mauvaise que les acteurs; l'auteur ne sait
pas un mot d'arabe, et cependant la scène est en Arabie[3]; et,
de plus, c'est un homme qui ne croit pas aux idées innées; je
vous apporterai demain vingt brochures contre lui[4]. Monsieur,
combien avez-vous de pièces de théâtre en France? dit Candide à
l'abbé; lequel répondit: Cinq ou six mille. C'est beaucoup, dit
Candide: combien y en a-t-il de bonnes? Quinze ou seize,
répliqua l'autre. C'est beaucoup, dit Martin.

[3] La Grange Chancel adressa à Voltaire, en 1718, une _Épitre
à M.Arouet de Voltaire_, dans laquelle on trouve ces vers :

Que ton exactitude à dépeindre les moeurs
S'étende jusqu'aux noms de tes moindres acteurs,
Et qu'en les prononçant ils nous fassent connaître
Les pays et les temps où tu les fais renaître.
Je vois avec dépit, pour ne produire rien,
Chez le Thébain Oedipe, Hidaspe l'Indien.

Voltaire profita de la critique, et mit _Araspe_ au lieu de
_Hidaspe_. C'est peut-être à ces vers de La Grange Chancel que
Voltaire fait ici allusion. B.

[4] Dans l'édition de 1759, on lit:

« ... contre lui. Monsieur, lui dit l'abbé périgourdin,
avez-vous remarqué cette jeune personne qui a un visage si
piquant et une taille si fine ? Il ne vous en coûtera que dix
mille francs par mois, et pour cinquante mille écus de
diamants. Je n'ai qu'un jour ou deux à lui donner, répondit
Candide, parceque j'ai un rendez-vous à Venise, qui presse.

Le soir, après souper, l'insinuant Périgourdin redoubla de
politesses et d'attentions. Vous avez donc, monsieur, lui
dit-il, un rendez-vous à Venise, etc.» (Voyez page 306.)

Le texte actuel existe dès 1761. B.

Candide fut très content d'une actrice qui fesait la reine
Élizabeth, dans une assez plate tragédie[5], que l'on joue
quelquefois. Cette actrice, dit-il à Martin, me plaît beaucoup;
elle a un faux air de mademoiselle Cunégonde; je serais bien aise
de la saluer. L'abbé périgourdin s'offrit à l'introduire chez
elle. Candide, élevé en Allemagne, demanda quelle était
l'étiquette, et comment on traitait en France les reines
d'Angleterre. Il faut distinguer, dit l'abbé: en province, on
les mène au cabaret; à Paris, on les respecte quand elles sont
belles, et on les jette à la voirie quand elles sont mortes. Des
reines à la voirie! dit Candide. Oui vraiment, dit Martin;
monsieur l'abbé a raison; j'étais à Paris quand mademoiselle
Monime[6] passa, comme on dit, de cette vie à l'autre; on lui
refusa,ce que ces gens-ci appellent les _honneurs de la
sépulture_, c'est-à-dire de pourrir avec tous les gueux du
quartier dans un vilain cimetière; elle fut enterrée toute seule
de sa bande au coin de la rue de Bourgogne; ce qui dut lui faire
une peine extrême, car elle pensait très noblement. Cela est
bien impoli, dit Candide. Que voulez-vous? dit Martin; ces
gens-ci sont ainsi faits. Imaginez toutes les contradictions,
toutes les incompatibilités possibles, vous les verrez dans le
gouvernement, dans les tribunaux, dans les églises, dans les
spectacles de cette drôle de nation. Est-il vrai qu'on rit
toujours à Paris? dit Candide. Oui, dit l'abbé, mais c'est en
enrageant; car on s'y plaint de tout avec de grands éclats de
rire; même[7] on y fait en riant les actions les plus
détestables.

[5] C'est probablement _le Comte d'Essex_, tragédie de Thomas
Corneille. (Note de M. Decroix.)

[6] Mademoiselle Lecouvreur.--Sur le refus de sépulture à
mademoiselle Lecouvreur, en 1730, voyez, tome XII, la pièce
intitulée: _La Mort de mademoiselle Lecouvreur_. B.

[7] Feu Decroix proposait, au lieu de _même_, de mettre ici
_comme_. Je n'ai trouvé cette version dans aucune édition. B.

Quel est, dit Candide, ce gros cochon qui me disait tant de mal
de la pièce où j'ai tant pleuré, et des acteurs qui m'ont fait
tant de plaisir? C'est un mal-vivant, répondit l'abbé, qui gagne
sa vie à dire du mal de toutes les pièces et de tous les livres;
il hait quiconque réussit, comme les eunuques haïssent les
jouissants; c'est un de ces serpents de la littérature qui se
nourrissent de fange et de venin; c'est un folliculaire.
Qu'appelez-vous folliculaire? dit Candide. C'est, dit l'abbé, un
feseur de feuilles, un Fréron.

C'est ainsi que Candide, Martin, et le Périgourdin, raisonnaient
sur l'escalier, en voyant défiler le monde au sortir de la pièce.
Quoique je sois très empressé de revoir mademoiselle Cunégonde,
dit Candide, je voudrais pourtant souper avec mademoiselle
Clairon, car elle m'a paru admirable.

L'abbé n'était pas homme à approcher de mademoiselle Clairon, qui
ne voyait que bonne compagnie. Elle est engagée pour ce soir,
dit-il; mais j'aurai l'honneur de vous mener chez une dame de
qualité, et là vous connaîtrez Paris comme si vous y aviez été
quatre ans.

Candide, qui était naturellement curieux, se laissa mener chez la
dame, au fond du faubourg Saint-Honoré; on y était occupé d'un
pharaon; douze tristes pontes tenaient chacun en main un petit
livre de cartes, registre cornu de leurs infortunes. Un profond
silence régnait, la pâleur était sur le front des pontes,
l'inquiétude sur celui du banquier; et la dame du logis, assise
auprès de ce banquier impitoyable, remarquait avec des yeux de
lynx tous les parolis, tous les sept-et-le-va de campagne, dont
chaque joueur cornait ses cartes; elle les fesait. décorner avec
une attention sévère, mais polie, et ne se fâchait point, de peur
de perdre ses pratiques. La dame se fesait appeler la marquise
de Parolignac. Sa fille, âgée de quinze ans, était au nombre des
pontes, et avertissait d'un clin d'oeil des friponneries de ces
pauvres gens qui tâchaient de réparer les cruautés du sort.
L'abbé périgourdin, Candide, et Martin, entrèrent; personne ne se
leva, ni les salua, ni les regarda; tous étaient profondément
occupés de leurs cartes. Madame la baronne de
Thunder-ten-tronckh était plus civile, dit Candide.

Cependant l'abbé s'approcha de l'oreille de la marquise, qui se
leva à moitié, honora Candide d'un sourire gracieux, et Martin
d'un air de tête tout-à-fait noble; elle fit donner un siège et
un jeu de cartes à Candide, qui perdit cinquante mille francs en
deux tailles: après quoi on soupa très gaiement; et tout le monde
était étonné que Candide ne fût pas ému de sa perte; les laquais
disaient entre eux, dans leur langage de laquais: Il faut que ce
soit quelque milord anglais. Le souper fut comme la plupart des
soupers de Paris, d'abord du silence, ensuite un bruit de paroles
qu'on ne distingue point, puis des plaisanteries dont la plupart
sont insipides, de fausses nouvelles, de mauvais raisonnements,
un peu de politique, et beaucoup de médisance; on parla même de
livres nouveaux. Avez-vous vu, dit l'abbé périgourdin, le roman
du sieur Gauchat, docteur en théologie? Oui, répondit un des
convives, mais je n'ai pu l'achever. Nous avons une foule
d'écrits impertinents; mais tous ensemble n'approchent pas de
l'impertinence de Gauchat, docteur en théologie[8]; je suis si
rassasié de cette immensité de détestables livres qui nous
inondent, que je me suis mis à ponter au pharaon. Et les
_Mélanges_ de l'archidiacre Trublet, qu'en dites-vous? dit l'abbé.
Ah! dit madame de Parolignac, l'ennuyeux mortel! comme il vous
dit curieusement ce que tout le monde sait! comme il discute
pesamment ce qui ne vaut pas la peine d'être remarqué légèrement!
comme il s'approprie, sans esprit, l'esprit des autres! comme il
gâte ce qu'il pille! comme il me dégoûte! mais il ne me dégoûtera
plus; c'est assez d'avoir lu quelques pages de l'archidiacre.

[8] II fesait un mauvais ouvrage intitulé: _Lettres sur
quelques écrits de ce temps_. On lui donna une abbaye, et il
fut plus richement récompensé que s'il avait fait _L'Esprit des
Lois_, et résolu le problème de la précession des équinoxes.
K.--C'est D'Alembert qui a résolu le problème de la précession
des équinoxes: voyez, tome XXI, la note des éditeurs sur le
chapitre XLIII du _Précis du Siècle de Louis XV_. B.

Il y avait à table un homme savant et de goût qui appuya ce que
disait la marquise. On parla ensuite de tragédies; la dame
demanda pourquoi il y avait des tragédies qu'on jouait
quelquefois, et qu'on ne pouvait lire. L'homme de goût expliqua
très bien comment une pièce pouvait avoir quelque intérêt, et
n'avoir presque aucun mérite; il prouva en peu de mots que ce
n'était pas assez d'amener une ou deux de ces situations qu'on
trouve dans tous les romans, et qui séduisent toujours les
spectateurs; mais qu'il faut être neuf sans être bizarre, souvent
sublime et toujours naturel, connaître le coeur humain et le
faire parler; être grand poëte, sans que jamais aucun personnage
de la pièce paraisse poëte; savoir parfaitement sa langue, la
parler avec pureté, avec une harmonie continue, sans que jamais
la rime coûte rien au sens. Quiconque, ajouta-t-il, n'observe
pas toutes ces règles, peut faire une ou deux tragédies
applaudies au théâtre, mais il ne sera jamais compté au rang des
bons écrivains; il y a très peu de bonnes tragédies: les unes
sont des idylles en dialogues bien écrits et bien rimés; les
autres, des raisonnements politiques qui endorment, ou des
amplifications qui rebutent; les autres, des rêves d'énergumène,
en style barbare, des propos interrompus, de longues apostrophes
aux dieux, parcequ'on ne sait point parler aux hommes, des
maximes fausses, des lieux communs ampoulés.

Candide écouta ce propos avec attention, et conçut une grande
idée du discoureur; et, comme la marquise avait eu soin de le
placer à côté d'elle, il s'approcha de son oreille, et prit la
liberté de lui demander qui était cet homme qui parlait si bien.
C'est un savant, dit la dame, qui ne ponte point, et que l'abbé
m'amène quelquefois à souper; il se connaît parfaitement en
tragédies et en livres, et il a fait une tragédie sifflée, et un
livre dont on n'a jamais vu hors de la boutique de son libraire
qu'un exemplaire qu'il m'a dédié. Le grand homme! dit Candide,
c'est un autre Pangloss.

Alors se tournant vers lui, il lui dit: Monsieur, vous pensez,
sans doute, que tout est au mieux dans le monde physique et dans
le moral, et que rien ne pouvait être autrement? Moi, monsieur,
lui répondit le savant, je ne pense rien de tout cela; je trouve
que tout va de travers chez nous; que personne ne sait ni quel
est son rang, ni quelle est sa charge, ni ce qu'il fait, ni ce
qu'il doit faire, et qu'excepté le souper, qui est assez gai, et
où il paraît assez d'union, tout le reste du temps se passe en
querelles impertinentes; jansénistes contre molinistes, gens du
parlement contre gens d'église, gens de lettres contre gens de
lettres, courtisans contre courtisans, financiers contre le
peuple, femmes contre maris, parents contre parents; c'est une
guerre éternelle.

Candide lui répliqua: J'ai vu pis; mais un sage, qui depuis a eu
le malheur d'être pendu, m'apprit que tout cela est à merveille;
ce sont des ombres à un beau tableau. Votre pendu se moquait du
monde, dit Martin; vos ombres sont des taches horribles. Ce sont
les hommes qui font les taches, dit Candide, et ils ne peuvent
pas s'en dispenser. Ce n'est donc pas leur faute, dit Martin.
La plupart des pontes, qui n'entendaient rien à ce langage,
buvaient; et Martin raisonna avec le savant, et Candide raconta
une partie de ses aventures à la dame du logis.

Après souper, la marquise mena Candide dans son cabinet, et le
fit asseoir sur un canapé. Eh bien! lui dit-elle, vous aimez
donc toujours éperdument mademoiselle Cunégonde de
Thunder-ten-tronckh? Oui, madame, répondit Candide. La marquise
lui répliqua avec un souris tendre: Vous me répondez comme un
jeune homme de Vestphalie; un Français m'aurait dit: Il est vrai
que j'ai aimé mademoiselle Cunégonde; mais en vous voyant,
madame, je crains de ne la plus aimer. Hélas! madame, dit
Candide, je répondrai comme vous voudrez. Votre passion pour
elle, dit la marquise, a commencé en ramassant son mouchoir; je
veux que vous ramassiez ma jarretière. De tout mon coeur, dit
Candide; et il la ramassa. Mais je veux que vous me la
remettiez, dit la dame; et Candide la lui remit. Voyez-vous, dit
la dame, vous êtes étranger; je fais quelquefois languir mes
amants de Paris quinze jours, mais je me rends à vous dès la
première nuit, parcequ'il faut faire les honneurs de son pays à
un jeune homme de Vestphalie. La belle ayant aperçu deux énormes
diamants aux deux mains de son jeune étranger, les loua de si
bonne foi, que des doigts de Candide ils passèrent aux doigts de
la marquise.

Candide, en s'en retournant avec son abbé périgourdin, sentit
quelques remords d'avoir fait une infidélité à mademoiselle
Cunégonde. M. l'abbé entra dans sa peine; il n'avait qu'une
légère part aux cinquante mille livres perdues au jeu par
Candide, et à la valeur des deux brillants moitié donnés, moitié
extorqués. Son dessein était de profiter, autant qu'il le
pourrait, des avantages que la connaissance de Candide pouvait
lui procurer. Il lui parla beaucoup de Cunégonde; et Candide lui
dit qu'il demanderait bien pardon à cette belle de son
infidélité, quand il la verrait à Venise.

Le Périgourdin redoublait de politesses et d'attentions, et
prenait un intérêt tendre à tout ce que Candide disait, à tout ce
qu'il fesait, à tout ce qu'il voulait faire.

Vous avez donc, monsieur, lui dit-il, un rendez-vous à Venise?
Oui, monsieur l'abbé, dit Candide; il faut absolument que j'aille
trouver mademoiselle Cunégonde. Alors, engagé par le plaisir de
parler de ce qu'il aimait, il conta, selon son usage, une partie
de ses aventures avec cette illustre Vestphalienne.

Je crois, dit l'abbé, que mademoiselle Cunégonde a bien de
l'esprit, et qu'elle écrit des lettres charmantes. Je n'en ai
jamais reçu, dit Candide; car, figurez-vous qu'ayant été chassé
du château pour l'amour d'elle, je ne pus lui écrire; que bientôt
après j'appris qu'elle était morte, qu'ensuite je la retrouvai,
et que je la perdis, et que je lui ai envoyé à deux mille cinq
cents lieues d'ici un exprès dont j'attends la réponse.

L'abbé écoutait attentivement, et paraissait un peu rêveur. Il
prit bientôt congé des deux étrangers, après les avoir tendrement
embrassés. Le lendemain Candide reçut à son réveil une lettre
conçue en ces termes:

«Monsieur mon très cher amant, il y a huit jours que je suis
malade en cette ville; j'apprends que vous y êtes. Je volerais
dans vos bras si je pouvais remuer. J'ai su votre passage à
Bordeaux; j'y ai laissé le fidèle Cacambo et la vieille, qui
doivent bientôt me suivre. Le gouverneur de Buénos-Ayres a
tout pris, mais il me reste votre coeur. Venez; votre présence
me rendra la vie ou me fera mourir de plaisir.»

Cette lettre charmante, cette lettre inespérée, transporta
Candide d'une joie inexprimable; et la maladie de sa chère
Cunégonde l'accabla de douleur. Partagé entre ces deux
sentiments, il prend son or et ses diamants, et se fait conduire
avec Martin à l'hôtel où mademoiselle Cunégonde demeurait. Il
entre en tremblant d'émotion, son coeur palpite, sa voix
sanglote; il veut ouvrir les rideaux du lit; il veut faire
apporter de la lumière. Gardez-vous-en bien, lui dit la
suivante; la lumière la tue; et soudain elle referme le rideau.
Ma chère Cunégonde, dit Candide en pleurant, comment vous
portez-vous? si vous ne pouvez me voir, parlez-moi du moins.
Elle ne peut parler, dit la suivante, la dame alors tire du lit
une main potelée que Candide arrose long-temps de ses larmes, et
qu'il remplit ensuite de diamants, en laissant un sac plein d'or
sur le fauteuil.

Au milieu de ses transports arrive un exempt suivi de l'abbé
périgourdin et d'une escouade. Voilà donc, dit-il, ces deux
étrangers suspects? Il les fait incontinent saisir, et ordonne à
ses braves de les traîner en prison. Ce n'est pas ainsi qu'on
traite les voyageurs dans Eldorado, dit Candide. Je suis plus
manichéen que jamais, dit Martin. Mais, monsieur, où nous
menez-vous? dit Candide. Dans un cul de basse-fosse, dit
l'exempt.

Martin, ayant repris son sang froid, jugea que la dame qui se
prétendait Cunégonde était une friponne, monsieur l'abbé
périgourdin un fripon, qui avait abusé au plus vite de
l'innocence de Candide, et l'exempt un autre fripon dont on
pouvait aisément se débarrasser.

Plutôt que de s'exposer aux procédures de la justice, Candide,
éclairé par son conseil, et d'ailleurs toujours impatient de
revoir la véritable Cunégonde, propose à l'exempt trois petits
diamants d'environ trois mille pistoles chacun. Ah! monsieur,
lui dit l'homme au bâton d'ivoire, eussiez-vous commis tous les
crimes imaginables, vous êtes le plus honnête homme du monde;
trois diamants! chacun de trois mille pistoles! Monsieur! je me
ferais tuer pour vous, au lieu de vous mener dans un cachot. On
arrête tous les étrangers, mais laissez-moi faire; j'ai un frère
à Dieppe en Normandie; je vais vous y mener; et si vous avez
quelque diamant à lui donner, il aura soin de vous comme
moi-même.

Et pourquoi arrête-t-on tous les étrangers? dit Candide. L'abbé
périgourdin prit alors la parole, et dit: C'est parcequ'un gueux
du pays d'Atrébatie[9] a entendu dire des sottises; cela seul lui
a fait commettre un parricide, non pas tel que celui de 1610 au
mois de mai[10], mais tel que celui de 1594 au mois de
décembre[11], et tel que plusieurs autres commis dans d'autres
années et dans d'autres mois par d'autres gueux qui avaient
entendu dire des sottises.

[9] Artois. Damiens était né à Arras, capitale de l'Artois.
K. --L'attentat de Damiens est du 5 janvier 1757: voyez, tome
XXI, le chapitre XXXVII du _Précis du Siècle de Louis XV_; et
tome XXII, page 339. B.

[10] Le 14 mai 1610 est le jour de l'assassinat de Henri IV par
Ravaillac: voyez tome XVIII, page 152. B.

[11] Le 27 décembre 1594, Jean Chàtel, élève des jésuites,
donna un coup de couteau à Henri IV: voyez tome XVIII, page
147. B.

L'exempt alors expliqua de quoi il s'agissait. Ah! les monstres!
s'écria Candide; quoi! de telles horreurs chez un peuple qui
danse et qui chante! Ne pourrai-je sortir au plus vite de ce pays
où des singes agacent des tigres? J'ai vu des ours dans mon pays;
je n'ai vu des hommes que dans le Dorado. Au nom de Dieu,
monsieur l'exempt, menez-moi à Venise, où je dois attendre
mademoiselle Cunégonde. Je ne peux vous mener qu'en
Basse-Normandie, dit le barigel[12]. Aussitôt il lui fait ôter
ses fers, dit qu'il s'est mépris, renvoie ses gens, emmène à
Dieppe Candide et Martin, et les laisse entre les mains de son
frère. Il y avait un petit vaisseau hollandais à la rade. Le
Normand, à l'aide de trois autres diamants, devenu le plus
serviable des hommes, embarque Candide et ses gens dans le
vaisseau qui allait faire voile pour Portsmouth en Angleterre.
Ce n'était pas le chemin de Venise; mais Candide croyait être
délivré de l'enfer; et il comptait bien reprendre la route de
Venise à la première occasion.

[12] Chef de sbires. B.

CHAPITRE XXIII.

Candide et Martin vont sur les côtes d'Angleterre; ce qu'ils y
voient.

Ah! Pangloss! Pangloss! Ah! Martin! Martin! Ah! ma chère
Cunégonde! qu'est-ce que ce monde-ci? disait Candide sur le
vaisseau hollandais. Quelque chose de bien fou et de bien
abominable, répondait Martin.--Vous connaissez l'Angleterre; y
est-on aussi fou qu'en France? C'est une autre espèce de folie,
dit Martin. Vous savez que ces deux nations sont en guerre pour
quelques arpents de neige vers le Canada[1], et qu'elles
dépensent pour cette belle guerre beaucoup plus que tout le
Canada ne vaut. De vous dire précisément s'il y a plus de gens à
lier dans un pays que dans un autre, c'est ce que mes faibles
lumières ne me permettent pas; je sais seulement qu'en général
les gens que nous allons voir sont fort atrabilaires.

[1] Voyez, tome XXI, _Le précis du Siècle de Louis XV_,
chapitre XXXV. B.

En causant ainsi ils abordèrent à Portsmouth; une multitude de
peuple couvrait le rivage, et regardait attentivement un assez
gros homme qui était à genoux, les yeux bandés, sur le tillac
d'un des vaisseaux de la flotte; quatre soldats, postés vis-à-vis
de cet homme, lui tirèrent chacun trois balles dans le crâne, le
plus paisiblement du monde; et toute l'assemblée s'en retourna
extrêmement satisfaite[2]. Qu'est-ce donc que tout ceci? dit
Candide; et quel démon exerce partout son empire? Il demanda qui
était ce gros homme qu'on venait de tuer en cérémonie. C'est un
amiral, lui répondit-on. Et pourquoi tuer cet amiral? C'est,
lui dit-on, parcequ'il n'a pas fait tuer assez de monde; il a
livré un combat à un amiral français, et on a trouvé qu'il
n'était pas assez près de lui. Mais, dit Candide, l'amiral
français était aussi loin de l'amiral anglais que celui-ci
l'était de l'autre! Cela est incontestable, lui répliqua-t-on;
mais dans ce pays-ci il est bon de tuer de temps en temps un
amiral pour encourager les autres.

[2] L'amiral Byng. M. de Voltaire ne le connaissait pas, et
fit des efforts pour le sauver. Il n'abhorrait pas moins les
atrocités politiques que les atrocités théologiques; et il
savait que Byng était une victime que les ministres anglais
sacrifiaient à l'ambition de garder leurs places. K.--L'amiral
Byng fut exécuté le 14 mars 1757: voyez, tome XXI, le chapitre
XXXI du _Précis du Siècle de Louis XV_. B.

Candide fut si étourdi et si choqué de ce qu'il voyait et de ce
qu'il entendait, qu'il ne voulut pas seulement mettre pied à
terre, et qu'il fit son marché avec le patron hollandais (dût-il
le voler comme celui de Surinam), pour le conduire sans délai à
Venise.

Le patron fut prêt au bout de deux jours. On côtoya la France;
on passa à la vue de Lisbonne, et Candide frémit. On entra dans
le détroit et dans la Méditerranée, enfin on aborda à Venise.
Dieu soit loué! dit Candide, en embrassant Martin; c'est ici que
je reverrai la belle Cunégonde. Je compte sur Cacambo comme sur
moi-même. Tout est bien, tout va bien, tout va le mieux qu'il
soit possible.

CHAPITRE XXIV.

De Paquette, et de frère Giroflée.

Dès qu'il fut à Venise, il fit chercher Cacambo dans tous les
cabarets, dans tous les cafés, chez toutes les filles de joie, et
ne le trouva point. Il envoyait tous les jours à la découverte
de tous les vaisseaux et de toutes les barques: nulles nouvelles
de Cacambo. Quoi! disait-il à Martin, j'ai eu le temps de passer
de Surinam à Bordeaux, d'aller de Bordeaux à Paris, de Paris à
Dieppe, de Dieppe à Portsmouth, de côtoyer le Portugal et
l'Espagne, de traverser toute la Méditerranée, de passer quelques
mois à Venise; et la belle Cunégonde n'est point venue! Je n'ai
rencontré au lieu d'elle qu'une drôlesse et un abbé périgourdin!
Cunégonde est morte, sans doute; je n'ai plus qu'à mourir. Ah!
il valait mieux rester dans le paradis du Dorado que de revenir
dans cette maudite Europe. Que vous avez raison, mon cher
Martin! tout n'est qu'illusion et calamité.

Il tomba dans une mélancolie noire, et ne prit aucune part à
l'opéra _alla moda_, ni aux autres divertissements du carnaval;
pas une dame ne lui donna la moindre tentation. Martin lui dit:
Vous êtes bien simple, en vérité, de vous figurer qu'un valet
métis, qui a cinq ou six millions dans ses poches, ira chercher
votre maîtresse au bout du monde, et vous l'amènera à Venise. Il
la prendra pour lui, s'il la trouve; s'il ne la trouve pas, il en
prendra une autre: je vous conseille d'oublier votre valet
Cacambo et votre maîtresse Cunégonde. Martin n'était pas
consolant. La mélancolie de Candide augmenta, et Martin ne
cessait de lui prouver qu'il y avait peu de vertu et peu de
bonheur sur la terre; excepté peut-être dans Eldorado[1], où
personne ne pouvait aller.

[1] Voyez chapitre XVIII. B.

En disputant sur cette matière importante, et en attendant
Cunégonde, Candide aperçut un jeune théatin dans la place
Saint-Marc, qui tenait sous le bras une fille. Le théatin
paraissait frais, potelé, vigoureux; ses yeux étaient brillants,
son air assuré, sa mine haute, sa démarche fière. La fille était
très jolie, et chantait; elle regardait amoureusement son
théatin, et de temps en temps lui pinçait ses grosses joues.
Vous m'avouerez du moins, dit Candide à Martin, que ces gens-ci
sont heureux. Je n'ai trouvé jusqu'à présent dans toute la terre
habitable, excepté dans Eldorado, que des infortunés; mais pour
cette fille et ce théatin, je gage que ce sont des créatures très
heureuses. Je gage que non, dit Martin. Il n'y a qu'à les prier
à dîner, dit Candide, et vous verrez si je me trompe.

Aussitôt il les aborde, il leur fait son compliment, et les
invite à venir à son hôtellerie manger des macaronis, des perdrix
de Lombardie, des oeufs d'esturgeon, et à boire du vin de
Montepulciano, du lacryma-christi, du chypre, et du samos. La
demoiselle rougit, le théatin accepta la partie, et la fille le
suivit en regardant Candide avec des yeux de surprise et de
confusion, qui furent obscurcis de quelques larmes. A peine
fut-elle entrée dans la chambre de Candide, qu'elle lui dit: Eh
quoi! monsieur Candide ne reconnaît plus Paquette! A ces mots
Candide, qui ne l'avait pas considérée jusque-là avec attention,
parccqu'il n'était occupé que de Cunégonde, lui dit: Hélas! ma
pauvre enfant, c'est donc vous qui avez mis le docteur Pangloss
dans le bel état où je l'ai vu?

Hélas! monsieur, c'est moi-même, dit Paquette; je vois que vous
êtes instruit de tout. J'ai su les malheurs épouvantables
arrivés à toute la maison de madame la baronne et à la belle
Cunégonde. Je vous jure que ma destinée n'a guère été moins
triste. J'étais fort innocente quand vous m'avez vue. Un
cordelier, qui était mon confesseur, me séduisit aisément. Les
suites en furent affreuses; je fus obligée de sortir du château
quelque temps après que M. le baron vous eut renvoyé à grands
coups de pied dans le derrière. Si un fameux médecin n'avait pas
pris pitié de moi, j'étais morte. Je fus quelque temps par
reconnaissance la maîtresse de ce médecin. Sa femme, qui était
jalouse à la rage, me battait tous les jours impitoyablement;
c'était une furie. Ce médecin était le plus laid de tous les
hommes, et moi la plus malheureuse de toutes les créatures d'être
battue continuellement pour un homme que je n'aimais pas. Vous
savez, monsieur, combien il est dangereux pour une femme
acariâtre d'être l'épouse d'un médecin. Celui-ci, outré des
procédés de sa femme, lui donna un jour, pour la guérir d'un
petit rhume, une médecine si efficace, qu'elle en mourut en deux
heures de temps dans des convulsions horribles. Les parents de
madame intentèrent à monsieur un procès criminel; il prit la
fuite, et moi je fus mise en prison. Mon innocence ne m'aurait
pas sauvée, si je n'avais été un peu jolie. Le juge m'élargit à
condition qu'il succéderait au médecin. Je fus bientôt
supplantée par une rivale, chassée sans récompense, et obligée de
continuer ce métier abominable qui vous paraît si plaisant à vous
autres hommes, et qui n'est pour nous qu'un abîme de misère.
J'allai exercer la profession à Venise. Ah! monsieur, si vous
pouviez vous imaginer ce que c'est que d'être obligée de caresser
indifféremment un vieux marchand, un avocat, un moine, un
gondolier, un abbé; d'être exposée à toutes les insultes, à
toutes les avanies; d'être souvent réduite à emprunter une jupe
pour aller se la faire lever par un homme dégoûtant; d'être volée
par l'un de ce qu'on a gagné avec l'autre; d'être rançonnée par
les officiers de justice, et de n'avoir en perspective qu'une
vieillesse affreuse, un hôpital, et un fumier, vous concluriez
que je suis une des plus malheureuses créatures du monde.

Paquette ouvrait ainsi son coeur au bon Candide, dans un cabinet,
en présence de Martin, qui disait à Candide: Vous voyez que j'ai
déjà gagné la moitié de la gageure.

Frère Giroflée était resté dans la salle à manger, et buvait un
coup en attendant le dîner. Mais, dit Candide à Paquette, vous
aviez l'air si gai, si content, quand je vous ai rencontrée; vous
chantiez, vous caressiez le théatin avec une complaisance
naturelle; vous m'avez paru aussi heureuse que vous prétendez
être infortunée. Ah! monsieur, répondit Paquette, c'est encore
là une des misères du métier. J'ai été hier volée et battue par
un officier, et il faut aujourd'hui que je paraisse de bonne
humeur pour plaire à un moine.

Candide n'en voulut pas davantage; il avoua que Martin avait
raison. On se mit à table avec Paquette et le théatin; le repas
fut assez amusant, et sur la fin on se parla avec quelque
confiance. Mon père, dit Candide au moine, vous me paraissez
jouir d'une destinée que tout le monde doit envier; la fleur de
la santé brille sur votre visage, votre physionomie annonce le
bonheur; vous avez une très jolie fille pour votre récréation, et
vous paraissez très content de votre état de théatin.

Ma foi, monsieur, dit frère Giroflée, je voudrais que tous les
théatins fussent au fond de la mer. J'ai été tenté cent fois de
mettre le feu au couvent, et d'aller me faire turc. Mes parents
me forcèrent, à l'âge de quinze ans, d'endosser cette détestable
robe, pour laisser plus de fortune à un maudit frère aîné, que
Dieu confonde! La jalousie, la discorde, la rage, habitent dans
le couvent. Il est vrai que j'ai prêché quelques mauvais sermons
qui m'ont valu un peu d'argent dont le prieur me vole la moitié;
le reste me sert à entretenir des filles: mais quand je rentre le
soir dans le monastère, je suis prêt à me casser la tête contre
les murs du dortoir; et tous mes confrères sont dans le même cas.

Martin se tournant vers Candide avec son sang froid ordinaire: Eh
bien! lui dit-il, n'ai-je pas gagné la gageure tout entière?
Candide donna deux mille piastres à Paquette, et mille piastres à
frère Giroflée. Je vous réponds, dit-il, qu'avec cela ils seront
heureux. Je n'en crois rien du tout, dit Martin; vous les
rendrez peut-être avec ces piastres beaucoup plus malheureux
encore. Il en sera ce qui pourra, dit Candide: mais une chose me
console, je vois qu'on retrouve souvent les gens qu'on ne croyait
jamais retrouver; il se pourra bien faire qu'ayant rencontré mon
mouton rouge et Paquette, je rencontre aussi Cunégonde. Je
souhaite, dit Martin, qu'elle fasse un jour votre bonheur; mais
c'est de quoi je doute fort. Vous êtes bien dur, dit Candide.
C'est que j'ai vécu, dit Martin. Mais regardez ces gondoliers,
dit Candide: ne chantent-ils pas sans cesse? Vous ne les voyez
pas dans leur ménage, avec leurs femmes et leurs marmots
d'enfants, dit Martin. Le doge a ses chagrins, les gondoliers
ont les leurs. Il est vrai qu'à tout prendre le sort d'un
gondolier est préférable à celui d'un doge; mais je crois la
différence si médiocre, que cela ne vaut pas la peine d'être
examiné.

On parle, dit Candide, du sénateur Pococurante, qui demeure dans
ce beau palais sur la Brenta, et qui reçoit assez bien les
étrangers. On prétend que c'est un homme qui n'a jamais eu de
chagrin. Je voudrais voir une espèce si rare, dit Martin.
Candide aussitôt fit demander au seigneur Pococurante la
permission de venir le voir le lendemain.

CHAPITRE XXV.

Visite chez le seigneur Pococurante, noble vénitien.

Candide et Martin allèrent en gondole sur la Brenta, et
arrivèrent au palais du noble Pococurante. Les jardins étaient
bien entendus, et ornés de belles statues de marbre; le palais
d'une belle architecture. Le maître du logis, homme de soixante
ans, fort riche, reçut très poliment les deux curieux, mais avec
très peu d'empressement, ce qui déconcerta Candide, et ne déplut
point à Martin.

D'abord deux filles jolies et proprement mises servirent du
chocolat, qu'elles firent très bien mousser. Candide ne put
s'empêcher de les louer sur leur beauté, sur leur bonne grâce, et
sur leur adresse. Ce sont d'assez bonnes créatures, dit le
sénateur Pococurante; je les fais quelquefois coucher dans mon
lit; car je suis bien las des dames de la ville, de leurs
coquetteries, de leurs jalousies, de leurs querelles, de leurs
humeurs, de leurs petitesses, de leur orgueil, de leurs sottises,
et des sonnets qu'il faut faire ou commander pour elles; mais,
après tout, ces deux filles commencent fort à m'ennuyer.

Candide, après le déjeuner, se promenant dans une longue galerie,
fut surpris de la beauté des tableaux. Il demanda de quel maître
étaient les deux premiers. Ils sont de Raphaël, dit le sénateur;
je les achetai fort cher par vanité, il y a quelques années; on
dit que c'est ce qu'il y a de plus beau en Italie, mais ils ne me
plaisent point du tout: la couleur en est très rembrunie, les
figures ne sont pas assez arrondies, et ne sortent point assez;
les draperies ne ressemblent en rien à une étoffe: en un mot,
quoi qu'on en dise, je ne trouve point là une imitation vraie de
la nature. Je n'aimerai un tableau que quand je croirai voir la
nature elle-même: il n'y en a point de cette espèce. J'ai
beaucoup de tableaux, mais je ne les regarde plus.

Pococurante, en attendant le dîner, se fit donner un concerto.
Candide trouva la musique délicieuse. Ce bruit, dit Pococurante,
peut amuser une demi-heure; mais s'il dure plus long-temps, il
fatigue tout le monde, quoique personne n'ose l'avouer. La
musique aujourd'hui n'est plus que l'art d'exécuter des choses
difficiles, et ce qui n'est que difficile ne plaît point à la
longue.

J'aimerais peut être mieux l'opéra, si on n'avait pas trouvé le
secret d'en faire un monstre qui me révolte. Ira voir qui voudra
de mauvaises tragédies en musique, où les scènes ne sont faites
que pour amener très mal à propos deux ou trois chansons
ridicules qui font valoir le gosier d'une actrice; se pâmera de
plaisir qui voudra ou qui pourra, en voyant un châtré fredonner
le rôle de César et de Caton, et se promener d'un air gauche sur
des planches: pour moi, il y a long-temps que j'ai renoncé à ces
pauvretés qui font aujourd'hui la gloire de l'Italie, et que des
souverains paient si chèrement. Candide disputa un peu, mais
avec discrétion. Martin fut entièrement de l'avis du sénateur.

On se mit à table; et, après un excellent dîner, on entra dans la
bibliothèque. Candide, en voyant un Homère magnifiquement relié,
loua l'illustrissime sur son bon goût. Voilà, dit-il, un livre
qui fesait les délices du grand Pangloss, le meilleur philosophe
de l'Allemagne. Il ne fait pas les miennes, dit froidement
Pococurante: on me fit accroire autrefois que j'avais du plaisir
en le lisant; mais cette répétition continuelle de combats qui se
ressemblent tous, ces dieux qui agissent toujours pour ne rien
faire de décisif, cette Hélène qui est le sujet de la guerre, et
qui à peine est une actrice de la pièce; cette Troie qu'on
assiège et qu'on ne prend point; tout cela me causait le plus
mortel ennui. J'ai demandé quelquefois à des savants s'ils
s'ennuyaient autant que moi à cette lecture: tous les gens
sincères m'ont avoué que le livre leur tombait des mains, mais
qu'il fallait toujours l'avoir dans sa bibliothèque, comme un
monument de l'antiquité, et comme ces médailles rouillées qui ne
peuvent être de commerce.

Votre excellence ne pense pas ainsi de Virgile? dit Candide. Je
conviens, dit Pococurante, que le second, le quatrième, et le
sixième livre de son Énéide, sont excellents; mais pour son pieux
Énée, et le fort Cloanthe, et l'ami Achates, et le petit
Ascanius, et l'imbécile roi Latinus, et la bourgeoise Amata, et
l'insipide Lavinia, je ne crois pas qu'il y ait rien de si froid
et de plus désagréable. J'aime mieux le Tasse et les contes à
dormir debout de l'Arioste.

Oserais-je vous demander, monsieur, dit Candide, si vous n'avez
pas un grand plaisir à lire Horace? Il y a des maximes, dit
Pococurante, dont un homme du monde peut faire son profit, et
qui, étant resserrées dans des vers énergiques, se gravent plus
aisément dans la mémoire: mais je me soucie fort peu de son
voyage à Brindes, et de sa description d'un mauvais dîner, et de
la querelle de crocheteurs entre je ne sais quel Pupilus[1] dont
les paroles, dit-il, _étaient pleines de pus_, et un autre dont
les paroles _étaient du vinaigre_[2]. Je n'ai lu qu'avec un
extrême dégoût ses vers grossiers contre des vieilles et contre
des sorcières; et je ne vois pas quel mérite il peut y avoir à
dire à son ami Mecenas que, s'il est mis par lui au rang des
poètes lyriques, il frappera les astres de son front sublime[3].
Les sots admirent tout dans un auteur estimé. Je ne lis que pour
moi; je n'aime que ce qui est à mon usage. Candide, qui avait
été élevé à ne jamais juger de rien par lui-même, était fort
étonné de ce qu'il entendait; et Martin trouvait la façon de
penser de Pococurante assez raisonnable.

[1] Ce n'est pas Pupilus, mais Rupilius, que nomme Horace,
livre Ier, satire VII, vers I:

Rupili pus atque venenum. B.

[2] _Italo perfusus aceto_, dit Horace, dans la même pièce,
vers 32. B.

[3] Horace, odes, I, I. B.

Oh! voici un Cicéron, dit Candide: pour ce grand homme-là, je
pense que vous ne vous lassez point de le lire. Je ne le lis
jamais, répondit le Vénitien. Que m'importe qu'il ait plaidé
pour Rabirius ou pour Cluentius? J'ai bien assez des procès que
je juge; je me serais mieux accommodé de ses oeuvres
philosophiques; mais quand j'ai vu qu'il doutait de tout, j'ai
conclu que j'en savais autant que lui, et que je n'avais besoin
de personne pour être ignorant.

Ah! voilà quatre-vingts volumes de recueils d'une académie des
sciences, s'écria Martin; il se peut qu'il y ait là du bon. Il y
en aurait, dit Pococurante, si un seul des auteurs de ces fatras
avait inventé seulement l'art de faire des épingles; mais il n'y
a dans tous ces livres que de vains systèmes, et pas une seule
chose utile.

Que de pièces de théâtre je vois là, dit Candide, en italien, en
espagnol, en français! Oui, dit le sénateur, il y en a trois
mille, et pas trois douzaines de bonnes. Pour ces recueils de
sermons, qui tous ensemble ne valent pas une page de Sénèque, et
tous ces gros volumes de théologie, vous pensez bien que je ne
les ouvre jamais, ni moi, ni personne.

Martin aperçut des rayons chargés de livres anglais. Je crois,
dit-il, qu'un républicain doit se plaire à la plupart de ces
ouvrages écrits si librement. Oui, répondit Pococurante, il est
beau d'écrire ce qu'on pense; c'est le privilège de l'homme.
Dans toute notre Italie, on n'écrit que ce qu'on ne pense pas;
ceux qui habitent la patrie des Césars et des Antonins n'osent
avoir une idée sans la permission d'un jacobin. Je serais
content de la liberté qui inspire les génies anglais, si la
passion et l'esprit de parti ne corrompaient pas tout ce que
cette précieuse liberté a d'estimable.

Candide apercevant un Milton, lui demanda s'il ne regardait pas
cet auteur comme un grand homme. Qui? dit Pococurante, ce
barbare, qui fait un long commentaire du premier chapitre de la
Genèse, en dix livres de vers durs? ce grossier imitateur des
Grecs, qui défigure la création, et qui, tandis que Moïse
représente l'Etre éternel produisant le monde par la parole,
fait prendre un grand compas par le Messiah dans une armoire du
ciel pour tracer son ouvrage? Moi, j'estimerais celui qui a gâté
l'enfer et le diable du Tasse; qui déguise Lucifer tantôt en
crapaud, tantôt en pygmée; qui lui fait rebattre cent fois les
mêmes discours; qui le fait disputer sur la théologie; qui, en
imitant sérieusement l'invention comique des armes à feu de
l'Arioste, fait tirer le canon dans le ciel par les diables? Ni
moi ni personne en Italie n'a pu se plaire à toutes ces tristes
extravagances. Le _Mariage du Péché et de la Mort_, et les
couleuvres dont le Péché accouche, font vomir tout homme qui a le
goût un peu délicat; et sa longue description d'un hôpital n'est
bonne que pour un fossoyeur. Ce poëme obscur, bizarre, et
dégoûtant, fut méprisé à sa naissance; je le traite aujourd'hui
comme il fut traité dans sa patrie par les contemporains[4]. Au
reste je dis ce que je pense, et je me soucie fort peu que les
autres pensent comme moi. Candide était affligé de ces discours;
il respectait Homère, il aimait un peu Milton. Hélas! dit-il
tout bas à Martin, j'ai bien peur que cet homme-ci n'ait un
souverain mépris pour nos poètes allemands. Il n'y aurait pas
grand mal à cela, dit Martin. Oh! quel homme supérieur! disait
encore Candide entre ses dents, quel grand génie que ce
Pococurante! rien ne peut lui plaire.

[4] Voyez ce que Voltaire dit du _Paradis perdu_ de Milton,
dans le chapitre IX de l'_ Essai sur la poésie épique_, imprimé
dans le tome X, à la suite de la _Henriade_. B.

Après avoir fait ainsi la revue de tous les livres, ils
descendirent dans le jardin. Candide en loua toutes les beautés.
Je ne sais rien de si mauvais goût, dit le maître; nous n'avons
ici que des colifichets: mais je vais dès demain en faire planter
un d'un dessin plus noble.

Quand les deux curieux eurent pris congé de son excellence: Or
çà, dit Candide à Martin, vous conviendrez que voilà le plus
heureux de tous les hommes, car il est au-dessus de tout ce qu'il
possède. Ne voyez-vous pas, dit Martin, qu'il est dégoûté de
tout ce qu'il possède? Platon a dit, il y a long-temps, que les
meilleurs estomacs ne sont pas ceux qui rebutent tous les
aliments. Mais, dit Candide, n'y a-t-il pas du plaisir à tout
critiquer, à sentir des défauts où les autres hommes croient voir
des beautés? C'est-à-dire, reprit Martin, qu'il y a du plaisir à
n'avoir pas de plaisir? Oh bien! dit Candide, il n'y a donc
d'heureux que moi, quand je reverrai mademoiselle Cunégonde.
C'est toujours bien fait d'espérer, dit Martin.

Cependant les jours, les semaines, s'écoulaient; Cacambo ne
revenait point, et Candide était si abîmé dans sa douleur, qu'il
ne fit pas même réflexion que Paquette et frère Giroflée
n'étaient pas venus seulement le remercier.

CHAPITRE XXVI.

D'un souper que Candide et Martin firent avec six étrangers, et
qui ils étaient.

Un soir que Candide, suivi de Martin, allait se mettre à table
avec les étrangers qui logeaient dans la même hôtellerie, un
homme à visage couleur de suie l'aborda par derrière, et, le
prenant par le bras, lui dit: Soyez prêt à partir avec nous, n'y
manquez pas. Il se retourne, et voit Cacambo. Il n'y avait que
la vue de Cunégonde qui pût l'étonner et lui plaire davantage.
Il fut sur le point de devenir fou de joie. Il embrasse son cher
ami. Cunégonde est ici, sans doute? où est-elle? Mène-moi vers
elle, que je meure de joie avec elle. Cunégonde n'est point ici,
dit Cacambo, elle est à Constantinople. Ah ciel! à
Constantinople! mais fût-elle à la Chine, j'y vole, partons.
Nous partirons après souper, reprit Cacambo; je ne peux vous en
dire davantage; je suis esclave, mon maître m'attend; il faut que
j'aille le servir à table: ne dites mot, soupez, et tenez-vous
prêt.

Candide, partagé entre la joie et la douleur, charmé d'avoir revu
son agent fidèle, étonné de le voir esclave, plein de l'idée de
retrouver sa maîtresse, le coeur agité, l'esprit bouleversé, se
mit à table avec Martin, qui voyait de sang froid toutes ces
aventures, et avec six étrangers, qui étaient venus passer le
carnaval à Venise.

Cacambo, qui versait à boire à l'un de ces six étrangers,
s'approcha de l'oreille de son maître, sur la fin du repas, et
lui dit: Sire, votre majesté partira quand elle voudra, le
vaisseau est prêt. Ayant dit ces mots, il sortit. Les convives
étonnés se regardaient sans proférer une seule parole, lorsqu'un
autre domestique s'approchant de son maître, lui dit: Sire, la
chaise de votre majesté est à Padoue, et la barque est prête. Le
maître fit un signe, et le domestique partit. Tous les convives
se regardèrent encore, et la surprise commune redoubla. Un
troisième valet s'approchant aussi d'un troisième étranger, lui
dit: Sire, croyez-moi, votre majesté ne doit pas rester ici plus
long-temps, je vais tout préparer; et aussitôt il disparut.

Candide et Martin ne doutèrent pas alors que ce ne fût une
mascarade du carnaval. Un quatrième domestique dit au quatrième
maître: Votre majesté partira quand elle voudra, et sortit comme
les autres. Le cinquième valet en dit autant au cinquième
maître. Mais le sixième valet parla différemment au sixième
étranger qui était auprès de Candide; il lui dit: Ma foi, sire,
on ne veut plus faire crédit à votre majesté ni à moi non plus,
et nous pourrions bien être coffrés cette nuit vous et moi; je
vais pourvoir à mes affaires: adieu.

Tous les domestiques ayant disparu, les six étrangers, Candide,
et Martin, demeurèrent dans un profond silence. Enfin Candide le
rompit: Messieurs, dit-il, voilà une singulière plaisanterie.
Pourquoi êtes-vous tous rois? pour moi, je vous avoue que ni moi
ni Martin nous ne le sommes.

Le maître de Caeambo prit alors gravement la parole, et dit en
italien: Je ne suis point plaisant, je m'appelle Achmet III[1];
j'ai été grand-sultan plusieurs années; je détrônai mon frère;
mon neveu m'a détrôné; on a coupé le cou à mes vizirs; j'achève
ma vie dans le vieux sérail; mon neveu le grand-sultan Mahmoud me
permet de voyager quelquefois pour ma santé; et je suis venu
passer le carnaval à Venise.

[1] Achmet III, dont il est parlé dans l'_Histoire de Charles
XII_ et dans l'_Histoire de Russie sous Pierre-le-Grand_, avait
été déposé en 1730; il est mort en 1736. B.

Un jeune homme qui était auprès d'Achmet parla après lui, et dit:
Je m'appelle Ivan[2]; j'ai été empereur de toutes les Russies;
j'ai été détrôné au berceau; mon père et ma mère ont été
enfermés; on m'a élevé en prison; j'ai quelquefois la permission
de voyager, accompagné de ceux qui me gardent; et je suis venu
passer le carnaval à Venise.

[2] Ivan, né en 1730, détrôné la même année, emprisonné, et enfin
poignardé en 1762. B,

Le troisième dit: Je suis Charles-Édouard[3], roi d'Angleterre;
mon père m'a cédé ses droits au royaume; j'ai combattu pour les
soutenir; on a arraché le coeur à huit cents de mes partisans, et
on leur en a battu les joues; j'ai été mis en prison; je vais à
Rome faire une visite au roi mon père, détrôné ainsi que moi et
mon grand-père; et je suis venu passer le carnaval à Venise.

[3] Sur Charles-Edouard, voyez, tome XXI, le chapitre XXXV du
_Précis du Siècle de Louis XV_. B.

Le quatrième prit alors la parole et dit: Je suis roi des
Polaques; le sort de la guerre m'a privé de mes états
héréditaires[4]; mon père a éprouvé les mêmes revers; je me
résigne à la Providence comme le sultan Achmet, l'empereur Ivan,
et le roi Charles-Édouard, à qui Dieu donne une longue vie; et je
suis venu passer le carnaval à Venise.

[4] Auguste, électeur de Saxe et roi de Pologne, chassé de ses
états héréditaires pendant la guerre de 1756, se réfugia en
Pologne: voyez, tome XXI, le chapitre XXXII du _Précis du
Siècle de Louis XV_; il est mort en 1763. B.

Le cinquième dit; Je suis aussi roi des Polaques[5]; j'ai perdu
mon royaume deux fois; mais la Providence m'a donné un autre état
dans lequel j'ai fait plus de bien que tous les rois des Sarmates
ensemble n'en ont jamais pu faire sur les bords de la Vistule.
Je me résigne aussi à la Providence; et je suis venu passer le
carnaval à Venise.

[5] Stanislas Leczinski, beau-père de Louis XV : voyez, tome
XXI, le chapitre IV du _Précis du Siècle de Louis XV_; il est
mort en 1763. B.

Il restait au sixième monarque à parler. Messieurs, dit-il, je
ne suis pas si grand seigneur que vous; mais enfin j'ai été roi
tout comme un autre; je suis Théodore[6]; on m'a élu roi en
Corse; on m'a appelé _Votre Majesté_, et à présent à peine
m'appelle-t-on _Monsieur_; j'ai fait frapper de la monnaie, et je
ne possède pas un denier; j'ai eu deux secrétaires d'état, et
j'ai à peine un valet; je me suis vu sur un trône, et j'ai
long-temps été à Londres en prison sur la paille; j'ai bien peur
d'être traité de même ici, quoique je sois venu, comme vos
majestés, passer le carnaval à Venise.

[6] Sur le roi de Corse, Théodore, mort le 2 décembre 1756,
voyez tome XXI, le chapitre XL du _Précis du Siècle de Louis
XV_. B.

Les cinq autres rois écoutèrent ce discours avec une noble
compassion. Chacun d'eux donna vingt sequins au roi Théodore
pour avoir des habits et des chemises; Candide lui fit présent
d'un diamant de deux mille sequins. Quel est donc, disaient les
cinq rois, cet homme qui est en état de donner cent fois autant
que chacun de nous, et qui le donne? Etes-vous roi aussi,
monsieur?--Non, messieurs, et n'en ai nulle envie.

Dans l'instant qu'on sortait de table, il arriva dans la même
hôtellerie quatre altesses sérénissimes qui avaient aussi perdu
leurs états par le sort de la guerre, et qui venaient passer le
reste du carnaval à Venise; mais Candide ne prit pas seulement
garde à ces nouveaux venus. Il n'était occupé que d'aller
trouver sa chère Cunégonde à Constantinople.

CHAPITRE XXVII.

Voyage de Candide à Constantinople.

Le fidèle Cacambo avait déjà obtenu du patron turc qui allait
reconduire le sultan Achmet à Constantinople qu'il recevrait
Candide et Martin sur son bord. L'un et l'autre s'y rendirent
après s'être prosternés devant sa misérable hautesse. Candide,
chemin fesant, disait à Martin: Voilà pourtant six rois détrônés
avec qui nous avons soupé! et encore dans ces six rois il y en a
un à qui j'ai fait l'aumône. Peut-être y a-t-il beaucoup
d'autres princes plus infortunés. Pour moi, je n'ai perdu que
cent moutons, et je vole dans les bras de Cunégonde. Mon cher
Martin, encore une fois, Pangloss avait raison, tout est bien.
Je le souhaite, dit Martin. Mais, dit Candide, voilà une
aventure bien peu vraisemblable que nous avons eue à Venise. On
n'avait jamais vu ni ouï conter que six rois détrônés soupassent
ensemble au cabaret. Cela n'est pas plus extraordinaire, dit
Martin, que la plupart des choses qui nous sont arrivées. Il est
très commun que des rois soient détrônés; et à l'égard de
l'honneur que nous avons eu de souper avec eux, c'est une
bagatelle qui ne mérite pas notre attention. Qu'importé avec qui
l'on soupe, pourvu qu'on fasse bonne chère?

A peine Candide fut-il dans le vaisseau, qu'il sauta au cou de
son ancien valet, de son ami Cacambo. Eh bien! lui dit-il, que
fait Cunégonde? est-elle toujours un prodige de beauté?
m'aime-t-elle toujours? comment se porte-t-elle? Tu lui as, sans
doute, acheté un palais à Constantinople?

Mon cher maître, répondit Cacambo, Cunégonde lave les écuelles
sur le bord de la Propontide, chez un prince qui a très peu
d'écuelles; elle est esclave dans la maison d'un ancien
souverain, nommé Ragotski[1], à qui le Grand-Turc donne trois
écus par jour dans son asile; mais, ce qui est bien plus triste,
c'est qu'elle a perdu sa beauté, et qu'elle est devenue
horriblement laide. Ah! belle ou laide, dit Candide, je suis
honnête homme, et mon devoir est de l'aimer toujours. Mais
comment peut-elle être réduite à un état si abject avec les cinq
ou six millions que tu avais emportés? Bon, dit Cacambo, ne m'en
a-t-il pas fallu donner deux au senor don Fernando d'Ibaraa, y
Figueora, y Mascarenès, y Lampourdos, y Souza, gouverneur de
Buénos-Ayres, pour avoir la permission de reprendre mademoiselle
Cunégonde? et un pirate ne nous a-t-il pas bravement dépouillés
de tout le reste? Ce pirate ne nous a-t-il pas menés au cap de
Matapan, à Milo, à Nicarie, à Samos, à Petra, aux Dardanelles, à
Marmara, à Scutari? Cunégonde et la vieille servent chez ce
prince dont je vous ai parlé, et moi je suis esclave du sultan
détrôné. Que d'épouvantables calamités enchaînées les unes aux
autres! dit Candide. Mais, après tout, j'ai encore quelques
diamants; je délivrerai aisément Cunégonde. C'est bien dommage
qu'elle soit devenue si laide.

[1] Voltaire a parlé de Ragotski dans le chap. XXII du _Siècle
de Louis XIV_; voyez tome XX. Ragotski est mort en 1785. B.

Ensuite, se tournant vers Martin: Que pensez-vous, dit-il, qui
soit le plus à plaindre, de l'empereur Achmet, de l'empereur
Ivan, du roi Charles-Édouard, ou de moi? Je n'en sais rien, dit
Martin; il faudrait que je fusse dans vos coeurs pour le savoir.
Ah! dit Candide, si Pangloss était ici, il le saurait, et nous
l'apprendrait. Je ne sais, dit Martin, avec quelles balances
votre Pangloss aurait pu peser les infortunes des hommes, et
apprécier leurs douleurs. Tout ce que je présume c'est qu'il y a
des millions d'hommes sur la terre cent fois plus à plaindre que
le roi Charles-Édouard, l'empereur Ivan, et le sultan Achmet.
Cela pourrait bien être, dit Candide.

On arriva en peu de jours sur le canal de la mer Noire. Candide
commença par racheter Cacambo fort cher; et, sans perdre de
temps, il se jeta dans une galère, avec ses compagnons, pour
aller sur le rivage de la Propontide chercher Cunégonde, quelque
laide qu'elle pût être.

Il y avait dans la chiourme deux forçats qui ramaient fort mal,
et à qui le levanti patron appliquait de temps en temps quelques
coups de nerf de boeuf sur leurs épaules nues; Candide, par un
mouvement naturel, les regarda plus attentivement que les autres
galériens, et s'approcha d'eux avec pitié. Quelques traits de
leurs visages défigurés lui parurent avoir un peu de ressemblance
avec Pangloss et avec ce malheureux jésuite, ce baron, ce frère
de mademoiselle Cunégonde. Cette idée l'émut et l'attrista. Il
les considéra encore plus attentivement. En vérité, dit-il à
Cacambo, si je n'avais pas vu pendre maître Pangloss, et si je
n'avais pas eu le malheur de tuer le baron, je croirais que ce
sont eux qui rament dans cette galère.

Au nom du baron et de Pangloss les deux forçats poussèrent un
grand cri, s'arrêtèrent sur leur banc, et laissèrent tomber leurs
rames. Le levanti patron accourait sur eux, et les coups de nerf
de boeuf redoublaient. Arrêtez! arrêtez! seigneur, s'écria
Candide; je vous donnerai tant, d'argent que vous voudrez. Quoi!
c'est Candide! disait l'un des forçats; quoi! c'est Candide!
disait l'autre. Est-ce un songe? dit Candide; veille-je? suis-je
dans cette galère? Est-ce là monsieur le baron, que j'ai tué?
est-ce là maître Pangloss, que j'ai vu pendre?

C'est nous-mêmes, c'est nous-mêmes, répondaient-ils. Quoi! c'est
là ce grand philosophe? disait Martin. Eh! monsieur le levanti
patron, dit Candide, combien voulez-vous d'argent pour la rançon
de M. de Thunder-ten-tronckh, un des premiers barons de l'empire,
et de M. Pangloss, le plus profond métaphysicien d'Allemagne?
Chien de chrétien, répondit le levanti patron, puisque ces deux
chiens de forçats chrétiens sont des barons et des
métaphysiciens, ce qui est sans doute une grande dignité dans
leur pays, tu m'en donneras cinquante mille sequins. Vous les
aurez, monsieur; remenez-moi comme un éclair à Constantinople, et
vous serez payé sur-le-champ. Mais non, menez-moi chez
mademoiselle Cunégonde. Le levanti patron, sur la première offre
de Candide, avait déjà tourné la proue vers la ville, et il
fesait ramer plus vite qu'un oiseau ne fend les airs.

Candide embrassa cent fois le baron et Pangloss. Et comment ne
vous ai-je pas tué, mon cher baron? et mon cher Pangloss,
comment êtes-vous en vie, après avoir été pendu? et pourquoi
êtes-vous tous deux aux galères en Turquie? Est-il bien vrai que
ma chère soeur soit dans ce pays? disait le baron. Oui,
répondait Cacambo. Je revois donc mon cher Candide! s'écriait
Pangloss. Candide leur présentait Martin et Cacambo. Ils
s'embrassaient tous; ils parlaient tous à-la-fois. La galère
volait, ils étaient déjà dans le port. On fit venir un Juif, à
qui Candide vendit pour cinquante mille sequins un diamant de la
valeur de cent mille, et qui lui jura par Abraham qu'il n'en
pouvait donner davantage. Il paya incontinent la rançon du baron
et de Pangloss. Celui-ci se jeta aux pieds de son libérateur, et
les baigna de larmes; l'autre le remercia par un signe de tête,
et lui promit de lui rendre cet argent à la première occasion.
Mais est-il bien possible que ma soeur soit en Turquie?
disait-il. Rien n'est si possible, reprit Cacambo, puisqu'elle
écure la vaisselle chez un prince de Transylvanie. On fit
aussitôt venir deux Juifs; Candide vendit encore des diamants; et
ils repartirent tous dans une autre galère pour aller délivrer
Cunégonde.

CHAPITRE XXVIII.

Ce qui arriva à Candide, à Cunégonde, à Pangloss, à Martin, etc.

Pardon, encore une fois, dit Candide au baron; pardon, mon
révérend père, de vous avoir donné un grand coup d'épée au
travers du corps. N'en parlons plus, dit le baron; je fus un peu
trop vif, je l'avoue; mais puisque vous voulez savoir par quel
hasard vous m'avez vu aux galères, je vous dirai qu'après avoir
été guéri de ma blessure par le frère apothicaire du collège, je
fus attaqué et enlevé par un parti espagnol; on me mit en prison
à Buénos-Ayres dans le temps que ma soeur venait d'en partir. Je
demandai à retourner à Rome auprès du père général. Je fus nommé
pour aller servir d'aumônier à Constantinople auprès de monsieur
l'ambassadeur de France. Il n'y avait pas huit jours que j'étais
entré en fonction, quand je trouvai sur le soir un jeune icoglan
très bien fait. Il fesait fort chaud: le jeune homme voulut se
baigner; je pris cette occasion de me baigner aussi. Je ne
savais pas que ce fût un crime capital pour un chrétien d'être
trouvé tout nu avec un jeune musulman. Un cadi me fit donner
cent coups de bâton sous la plante des pieds, et me condamna aux
galères. Je ne crois pas qu'on ait fait une plus horrible
injustice. Mais je voudrais bien savoir pourquoi ma soeur est
dans la cuisine d'un souverain de Transylvanie réfugié chez les
Turcs.

Mais vous, mon cher Pangloss, dit Candide, comment se peut-il que
je vous revoie? Il est vrai, dit Pangloss, que vous m'avez vu
pendre; je devais naturellement être brûlé mais vous vous
souvenez qu'il plut à verse lorsqu'on allait me cuire: l'orage
fut si violent qu'on désespéra d'allumer le feu; je fus pendu,
parcequ'on ne put mieux faire: un chirurgien acheta mon corps,
m'emporta chez lui, et me disséqua. Il me fit d'abord une
incision cruciale depuis le nombril jusqu'à la clavicule. On ne
pouvait pas avoir été plus mal pendu que je l'avais été.
L'exécuteur des hautes oeuvres de la sainte inquisition, lequel
était sous-diacre, brûlait à la vérité les gens à merveille, mais
il n'était pas accoutumé à pendre: la corde était mouillée et
glissa mal, elle fut mal nouée; enfin je respirais encore:
l'incision cruciale me fit jeter un si grand cri, que mon
chirurgien tomba à la renverse; et croyant qu'il disséquait le
diable, il s'enfuit en mourant de peur, et tomba encore sur
l'escalier en fuyant. Sa femme accourut au bruit d'un cabinet
voisin: elle me vit sur la table étendu avec mon incision
cruciale; elle eut encore plus de peur que son mari, s'enfuit, et
tomba sur lui. Quand ils furent un peu revenus à eux, j'entendis
la chirurgienne qui disait au chirurgien: Mon bon, de quoi vous
avisez-vous aussi de disséquer un hérétique? ne savez-vous pas
que le diable est toujours dans le corps de ces gens-là? je vais
vite chercher un prêtre pour l'exorciser. Je frémis à ce propos,
et je ramassai le peu de forces qui me restaient pour crier: Ayez
pitié de moi! Enfin le barbier portugais s'enhardit: il recousit
ma peau; sa femme même eut soin de moi; je fus sur pied au bout
de quinze jours. Le barbier me trouva une condition, et me fit
laquais d'un chevalier de Malte qui allait à Venise: mais mon
maître n'ayant pas de quoi me payer, je me mis au service d'un
marchand vénitien, et je le suivis à Constantinople.

Un jour il me prit fantaisie d'entrer dans une mosquée; il n'y
avait qu'un vieux iman et une jeune dévote très jolie qui disait
ses patenôtres; sa gorge était toute découverte: elle avait entre
ses deux tétons un beau bouquet de tulipes, de roses, d'anémones,
de renoncules, d'hyacinthes, et d'oreilles d'ours: elle laissa
tomber son bouquet; je le ramassai, et je le lui remis avec un
empressement très respectueux. Je fus si long-temps à le lui
remettre, que l'iman se mit en colère, et voyant que j'étais
chrétien, il cria à l'aide. On me mena chez le cadi, qui me fit
donner cent coups de latte sous la plante des pieds, et m'envoya
aux galères. Je fus enchaîné précisément dans la même galère et
au même banc que monsieur le baron. Il y avait dans cette galère
quatre jeunes gens de Marseille, cinq prêtres napolitains, et
deux moines de Corfou, qui nous dirent que de pareilles aventures
arrivaient tous les jours. Monsieur le baron prétendait qu'il
avait essuyé une plus grande injustice que moi: je prétendais,
moi, qu'il était beaucoup plus permis de remettre un bouquet sur
la gorge d'une femme que d'être tout nu avec un icoglan. Nous
disputions sans cesse, et nous recevions vingt coups de nerf de
boeuf par jour, lorsque l'enchaînement des événements de cet
univers vous a conduit dans notre galère, et que vous nous avez
rachetés.

Eh bien! mon cher Pangloss, lui dit Candide, quand vous avez été
pendu, disséqué, roué de coups, et que vous avez ramé aux
galères, avez-vous toujours pensé que tout allait le mieux du
monde? Je suis toujours de mon premier sentiment, répondit
Pangloss; car enfin je suis philosophe; il ne me convient pas de
me dédire, Leibnitz ne pouvant pas avoir tort, et l'harmonie
préétablie étant d'ailleurs la plus belle chose du monde, aussi
bien que le plein et la matière subtile.

CHAPITRE XXIX.

Comment Candide retrouva Cunégonde et la vieille.

Pendant que Candide, le baron, Pangloss, Martin, et Cacambo,
contaient leurs aventures, qu'ils raisonnaient sur les événements
contingents ou non contingents de cet univers, qu'ils disputaient
sur les effets et les causes, sur le mal moral et sur le mal
physique, sur la liberté et la nécessité, sur les consolations
que l'on peut éprouver lorsqu'on est aux galères en Turquie, ils
abordèrent sur le rivage de la Propontide, à la maison du prince
de Transylvanie. Les premiers objets qui se présentèrent furent
Cunégonde et la vieille, qui étendaient des serviettes sur des
ficelles pour les faire sécher.

Le baron pâlit à cette vue. Le tendre amant Candide en voyant sa
belle Cunégonde rembrunie, les yeux éraillés, la gorge sèche, les
joues ridées, les bras rouges et écaillés, recula trois pas,
saisi d'horreur, et avança ensuite par bon procédé. Elle
embrassa Candide et son frère: on embrassa la vieille: Candide
les racheta toutes deux.

Il y avait une petite métairie dans le voisinage; la vieille
proposa à Candide de s'en accommoder, en attendant que toute la
troupe eût une meilleure destinée. Cunégonde ne savait pas
qu'elle était enlaidie, personne ne l'en avait avertie: elle fit
souvenir Candide de ses promesses avec un ton si absolu, que le
bon Candide n'osa pas; la refuser. Il signifia donc au baron
qu'il allait se marier avec sa soeur. Je ne souffrirai jamais,
dit le baron, une telle bassesse de sa part, et une telle
insolence de la vôtre; cette infamie ne me sera jamais reprochée:
les enfants de ma soeur ne pourraient entrer dans les chapitres
d'Allemagne. Non, jamais ma soeur n'épousera qu'un baron de
l'empire. Cunégonde se jeta à ses pieds, et les baigna de
larmes; il fut inflexible. Maître fou, lui dit Candide, je t'ai
réchappé des galères, j'ai payé ta rançon, j'ai payé celle de ta
soeur; elle lavait ici des écuelles, elle est laide, j'ai la
bonté d'en faire ma femme; et tu prétends encore t'y opposer! je
te retuerais si j'en croyais ma colère. Tu peux me tuer encore,
dit le baron, mais tu n'épouseras pas ma soeur de mon vivant.

CHAPITRE XXX.

Conclusion.

Candide, dans le fond de son coeur, n'avait aucune envie
d'épouser Cunégonde; mais l'impertinence extrême du baron le
déterminait à conclure le mariage; et Cunégonde le pressait si
vivement qu'il ne pouvait s'en dédire. Il consulta Pangloss,
Martin, et le fidèle Cacambo. Pangloss fit un beau mémoire par
lequel il prouvait que le baron n'avait nul droit sur sa soeur,
et qu'elle pouvait, selon toutes les lois de l'empire, épouser
Candide de la main gauche. Martin conclut à jeter le baron dans
la mer; Cacambo décida qu'il fallait le rendre au levanti patron,
et le remettre aux galères, après quoi on l'enverrait à Rome au
père général par le premier vaisseau. L'avis fut trouvé fort
bon; la vieille l'approuva; on n'en dit rien à sa soeur; la chose
fut exécutée pour quelque argent, et on eut le plaisir d'attraper
un jésuite, et de punir l'orgueil d'un baron allemand.

Il était tout naturel d'imaginer qu'après tant de désastres,
Candide marié avec sa maîtresse, et vivant avec le philosophe
Pangloss, le philosophe Martin, le prudent Cacambo, et la
vieille, ayant d'ailleurs rapporté tant de diamants de la patrie
des anciens Incas, mènerait la vie du monde la plus agréable;
mais il fut tant friponné par les Juifs, qu'il ne lui resta plus
rien que sa petite métairie; sa femme devenant tous les jours
plus laide devint acariâtre et insupportable: la vieille était
infirme, et fut encore de plus mauvaise humeur que Cunégonde.
Cacambo, qui travaillait au jardin, et qui allait vendre des
légumes à Constantinople, était excédé de travail, et maudissait
sa destinée. Pangloss était au désespoir de ne pas briller dans
quelque université d'Allemagne. Pour Martin, il était fermement
persuadé qu'on est également mal partout; il prenait les choses
en patience. Candide, Martin, et Pangloss, disputaient
quelquefois de métaphysique et de morale. On voyait souvent
passer sous les fenêtres de la métairie des bateaux chargés
d'effendis, de bachas, de cadis, qu'on envoyait en exil à Lemnos,
à Mytilène, à Erzeroum: on voyait venir d'autres cadis, d'autres
bachas, d'autres effendis, qui prenaient la place des expulsés,
et qui étaient expulsés à leur tour: on voyait des têtes
proprement empaillées qu'on allait présenter à la sublime Porte.
Ces spectacles fesaient redoubler les dissertations; et quand on
ne disputait pas, l'ennui était si excessif, que la vieille osa
un jour leur dire: Je voudrais savoir lequel est le pire, ou
d'être violée cent fois par des pirates nègres, d'avoir une fesse
coupée, de passer par les baguettes chez les Bulgares, d'être
fouetté et pendu dans un auto-da-fé, d'être disséqué, de ramer en
galère, d'éprouver enfin toutes les misères par lesquelles nous
avons tous passé, ou bien de rester ici à ne rien faire? C'est
une grande question, dit Candide.

Ce discours fit naître de nouvelles réflexions, et Martin surtout
conclut que l'homme était né pour vivre dans les convulsions de
l'inquiétude, ou dans la léthargie de l'ennui. Candide n'en
convenait pas, mais il n'assurait rien. Pangloss avouait qu'il
avait toujours horriblement souffert; mais ayant soutenu une fois
que tout allait à merveille, il le soutenait toujours, et n'en
croyait rien.

Une chose acheva de confirmer Martin dans ses détestables
principes, de faire hésiter plus que jamais Candide et
d'embarrasser Pangloss. C'est qu'ils virent un jour aborder dans
leur métairie Paquette et le frère Giroflée, qui étaient dans la
plus extrême misère; ils avaient bien vite mangé leurs trois
mille piastres, s'étaient quittés, s'étaient raccommodés,
s'étaient brouillés, avaient été mis en prison; s'étaient enfuis,
et enfin frère Giroflée s'était fait turc. Paquette continuait
son métier partout, et n'y gagnait plus rien. Je l'avais bien
prévu, dit Martin à Candide, que vos présents seraient bientôt
dissipés, et ne les rendraient que plus misérables. Vous avez
regorgé de millions de piastres, vous et Cacambo, et vous n'êtes
pas plus heureux que frère Giroflée et Paquette. Ah! ah! dit
Pangloss à Paquette, le ciel vous ramène donc ici parmi nous. Ma
pauvre enfant! savez-vous bien que vous m'avez coûté le bout du
nez, un oeil, et une oreille? Comme vous voilà faite! eh!
qu'est-ce que ce monde! Cette nouvelle aventure les engagea à
philosopher plus que jamais.

Il y avait dans le voisinage un derviche très fameux qui passait
pour le meilleur philosophe de la Turquie; ils allèrent le
consulter; Pangloss porta la parole, et lui dit: Maître, nous
venons vous prier de nous dire pourquoi un aussi étrange animal
que l'homme a été formé.

De quoi te mêles-tu? lui dit le derviche; est-ce là ton affaire?
Mais, mon révérend père, dit Candide, il y a horriblement de mal
sur la terre. Qu'importé, dit le derviche, qu'il y ait du mal ou
du bien? quand sa hautesse envoie un vaisseau en Égypte,
s'embarrasse-t-elle si les souris qui sont dans le vaisseau sont
à leur aise ou non? Que faut-il donc faire? dit Pangloss. Te
taire, dit le derviche. Je me flattais, dit Pangloss, de
raisonner un peu avec vous des effets et des causes, du meilleur
des mondes possibles, de l'origine du mal, de la nature de l'âme,
et de l'harmonie préétablie. Le derviche, à ces mots, leur ferma
la porte au nez.

Pendant cette conversation, la nouvelle s'était répandue qu'on
venait d'étrangler à Constantinople deux vizirs du banc et le
muphti, et qu'on avait empalé plusieurs de leurs amis. Cette
catastrophe fesait partout un grand bruit pendant quelques
heures. Pangloss, Candide, et Martin, en retournant à la petite
métairie, rencontrèrent un bon vieillard qui prenait le frais à
sa porte sous un berceau d'orangers. Pangloss, qui était aussi
curieux que raisonneur, lui demanda comment se nommait le muphti
qu'on venait d'étrangler. Je n'en sais rien, répondit le
bon-homme, et je n'ai jamais su le nom d'aucun muphti ni d'aucun
vizir. J'ignore absolument l'aventure dont vous me parlez; je
présume qu'en général ceux qui se mêlent des affaires publiques
périssent quelquefois misérablement, et qu'ils le méritent; mais
je ne m'informe jamais de ce qu'on fait à Constantinople; je me
contente d'y envoyer vendre les fruits du jardin que je cultive.
Ayant dit ces mots, il fit entrer les étrangers dans sa maison;
ses deux filles et ses deux fils leur présentèrent plusieurs
sortes de sorbets qu'ils fesaient eux-mêmes, du kaïmak piqué
d'écorces de cédrat confit, des oranges, des citrons, des limons,
des ananas, des dattes, des pistaches, du café de Moka qui
n'était point mêlé avec le mauvais café de Batavia et des îles.
Après quoi les deux filles de ce bon musulman parfumèrent les
barbes de Candide, de Pangloss, et de Martin.

Vous devez avoir, dit Candide au Turc, une vaste et magnifique
terre? Je n'ai que vingt arpents, répondit le Turc; je les
cultive avec mes enfants; le travail éloigne de nous trois grands
maux, l'ennui, le vice, et le besoin.

Candide en retournant dans sa métairie fit de profondes
réflexions sur le discours du Turc. Il dit à Pangloss et à
Martin: Ce bon vieillard me paraît s'être fait un sort bien
préférable à celui des six rois avec qui nous avons eu l'honneur
de souper. Les grandeurs, dit Pangloss, sont fort dangereuses,
selon le rapport de tous les philosophes; car enfin Églon, roi
des Moabites, fut assassiné par Aod; Absalon fut pendu par les
cheveux et percé de trois dards; le roi Nadab, fils de Jéroboam,
fut tué par Baasa; le roi Éla, par Zambri; Ochosias, par Jéhu;
Athalie, par Joïada; les rois Joachim, Jéchonias, Sédécias,
furent esclaves. Vous savez comment périrent Crésus, Astyage,
Darius, Denys de Syracuse, Pyrrhus, Persée, Annibal, Jugurtha,
Arioviste, César, Pompée, Néron, Othon, Vitellius, Domitien,
Richard II d'Angleterre, Édouard II, Henri VI, Richard III, Marie
Stuart, Charles Ier, les trois Henri de France, l'empereur Henri
IV? Vous savez..... Je sais aussi, dit Candide, qu'il faut
cultiver notre jardin. Vous avez raison, dit Pangloss; car,
quand l'homme fut mis dans le jardin d'Éden, il y fut mis _ut
operaretur eum_, pour qu'il travaillât; ce qui prouve que l'homme
n'est pas né pour le repos. Travaillons sans raisonner, dit
Martin, c'est le seul moyen de rendre la vie supportable.

Toute la petite société entra dans ce louable dessein; chacun se
mit à exercer ses talents. La petite terre rapporta beaucoup.
Cunégonde était, à la vérité, bien laide; mais elle devint une
excellente pâtissière; Paquette broda; la vieille eut soin du
linge. Il n'y eut pas jusqu'à frère Giroflée qui ne rendît
service; il fut un très bon menuisier, et même devint honnête
homme: et Pangloss disait quelquefois à Candide: Tous les
événements sont enchaînés dans le meilleur des mondes possibles;
car enfin si vous n'aviez pas été chassé d'un beau château à
grands coups de pied dans le derrière pour l'amour de
mademoiselle Cunégonde, si vous n'aviez pas été mis à
l'inquisition, si vous n'aviez pas couru l'Amérique à pied, si
vous n'aviez pas donné un bon coup d'épée au baron, si vous
n'aviez pas perdu tous vos moutons du bon pays d'Eldorado, vous
ne mangeriez pas ici des cédrats confits et des pistaches. Cela
est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre
jardin[1].

[1] Voyez, dans les _Mélanges_, année 1759, la _Lettre aux
auteurs du Journal encyclopédique_, datée du Ier avril. B.

FIN DE CANDIDE.

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