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Les chansons de Bilitis by Pierre Louˇs

Part 2 out of 3

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quand je sens ta vie contre ma vie, quand
tes genoux se dressent derriËre moi, alors
ma bouche haletante ne sait mÍme plus
trouver la tienne.

…treins-moi comme je t'Ètreins! Vois, la
lampe vient de mourir, nous roulons dans la
nuit; mais je presse ton corps br˚lant et
j'entends ta plainte perpÈtuelle...

GÈmis! gÈmis! gÈmis! Ù femme! ErÙs
nous traÓne dans la douleur. Tu souffrirais
moins sur ce lit pour mettre un enfant au
monde que pour accoucher de ton amour.

73 -- REPRISE (non traduite)

74 -- LE COEUR

Haletante, je lui pris la main et je
l'appliquai fortement sous la peau moite de
mon sein gauche. Et je tournais la tÍte ici
et l‡ et je remuais les lËvres sans parler.

Mon coeur affolÈ, brusque et dur, battait
et battait ma poitrine, comme un satyre
emprisonnÈ heurterait, ployÈ dans une outre.
Elle me dit: ´ Ton coeur te fait mal... ª

´ ‘ Mnasidika, rÈpondis-je, le coeur des
femmes n'est pas l‡. Celui-ci est un pauvre
oiseau, une colombe qui remue ses ailes
faibles. Le coeur des femmes est plus terrible.

´ Semblable ‡ une petite baie de myrte,
il br˚le dans la flamme rouge et sous une
Ècume abondante. C'est l‡ que je me sens
mordue par la vorace AphroditÍ. ª

75 -- PAROLES DANS LA NUIT

Nous reposons, les yeux fermÈs; le silence
est grand autour de notre couche. Nuits
ineffables de l'ÈtÈ! Mais elle, qui me croit
endormie, pose sa main chaude sur mon bras.

Elle murmure: ´ Bilitis, tu dors? ª Le coeur
me bat, mais sans rÈpondre, je respire
rÈguliËrement comme une femme couchÈe dans
les rÍves. Alors elle commence ‡ parler:

´ Puisque tu ne m'entends pas, dit-elle,
ah! que je t'aime! ª Et elle rÈpËte mon nom.
´ Bilitis... Bilitis... ª Et elle m'effleure du
bout de ses doigts tremblants:

´ C'est ‡ moi, cette bouche! ‡ moi seule!
Y en a-t-il une plus belle au monde? Ah!
mon bonheur, mon bonheur! C'est ‡ moi
ces bras nus, cette nuque et ces cheveux... ª

76 -- L'ABSENCE

Elle est sortie, elle est loin, mais je la
vois, car tout est plein d'elle dans cette
chambre, tout lui appartient, et moi comme
le reste.

Ce lit encore tiËde o˘ je laisse errer ma
bouche, est foulÈ ‡ la mesure de son corps.
Dans ce coussin tendre a dormi sa petite tÍte
enveloppÈe de cheveux.

Ce bassin est celui o˘ elle s'est lavÈe; ce
peigne a pÈnÈtrÈ les noeuds de sa chevelure
emmÍlÈe. Ces pantoufles prirent ses pieds
nus. Ces poches de gaze continrent ses seins.

Mais ce que je n'ose toucher du doigt, c'est
ce miroir o˘ elle a vu ses meurtrissures
toutes chaudes, et o˘ subsiste peut-Ítre
encore le reflet de ses lËvres mouillÈes.

77 -- L'AMOUR

HÈlas, si je pense ‡ elle, ma gorge se dessËche,
ma tÍte retombe, mes seins durcissent et me
font mal, je frissonne et je pleure en marchant.

Si je la vois, mon coeur s'arrÍte, mes mains
tremblent, mes pieds se glacent, une rougeur
de feu monte ‡ mes joues, mes tempes battent
douloureusement.

Si je la touche, je deviens folle, mes bras
se raidissent, mes genoux dÈfaillent. Je tombe
devant elle, et je me couche comme une
femme qui va mourir.

De tout ce qu'elle me dit je me sens blessÈe.
Son amour est une torture et les passants
entendent mes plaintes... HÈlas! Comment
puis-je l'appeler Bien-AimÈe?

78 -- LA PURIFICATION

Te voil‡! dÈfais tes bandelettes, et tes
agrafes et ta tunique. ‘te jusqu'‡ tes
sandales, jusqu'aux rubans de tes jambes,
jusqu'‡ la bande de ta poitrine.

Lave le noir de tes sourcils, et le rouge de
tes lËvres. Efface le blanc de tes Èpaules
et dÈfrise tes cheveux dans l'eau.

Car je veux t'avoir toute pure, telle que tu
naquis sur le lit, aux pieds de ta mËre fÈconde
et devant ton pËre glorieux,

Si chaste que ma main dans ta main te fera
rougir jusqu'‡ la bouche, et qu'un mot de moi
sous ton oreille affolera tes yeux
tournoyants.

79 -- LA BERCEUSE DE MNASIDIKA

Ma petite enfant, si peu d'annÈes que j'aie
de plus que toi-mÍme, je t'aime, non pas
comme une amante, mais comme si tu Ètais
sortie de mes entrailles laborieuses.

Lorsque Ètendue sur mes genoux, tes deux
bras frÍles autour de moi, tu cherches mon
sein, la bouche tendue, et me tettes avec
lenteur entre tes lËvres palpitantes,

Alors je rÍve qu'autrefois, j'ai allaitÈ
rÈellement cette bouche douillette, souple et
baignÈe, ce vase myrrhin couleur de pourpre
o˘ le bonheur de Bilitis est mystÈrieusement
enfermÈ.

Dors. Je te bercerai d'une main sur mon
genou qui se lËve et s'abaisse. Dors ainsi.
Je chanterai pour toi les petites chansons
lamentables qui endorment les nouveaux-nÈs...

80 -- PROMENADE AU BORD DE LA MER

Comme nous marchions sur la plage, sans
parler, et enveloppÈes jusqu'au menton
dans nos robes de laine sombre, des jeunes
filles joyeuses ont passÈ.

´ Ah! c'est Bilitis et Mnasidika! Voyez,
le beau petit Ècureuil que nous avons pris:
il est doux comme un oiseau et effarÈ comme
un lapin.

´ Chez LydÈ nous le mettrons en cage et nous
lui donnerons beaucoup de lait avec des
feuilles de salade. C'est une femelle, elle
vivra longtemps. ª

Et les folles sont parties en courant. Pour
nous, sans parler nous nous sommes assises,
moi sur une roche, elle sur le sable, et nous
avons regardÈ la mer.

81 -- L'OBJET

´ Salut, Bilitis, Mnasidika, salut. -- Assieds-toi.
Comment va ton mari? -- Trop bien. Ne lui dites
pas que vous m'avez vue. Il me tuerait s'il me
savait ici. -- Sois sans crainte.

-- Et voil‡ votre chambre? et voil‡ votre
lit? Pardonne-moi. Je suis curieuse. -- Tu
connais cependant le lit de MyrrhinÍ. -- Si
peu. -- On la dit jolie. -- Et lascive, Ù ma
chËre! mais taisons-nous.

-- Que voulais-tu de moi? -- Que tu me
prÍtes... -- Parle. -- Je n'ose nommer
l'objet. -- Nous n'en avons pas. -- Vraiment?
-- Mnasidika est vierge. -- Alors, o˘ en
acheter? -- Chez le cordonnier DrakhÙn.

-- Dis aussi: qui te vend ton fil ‡ broder?
Le mien se casse dËs qu'on le regarde. --
Je le fais moi-mÍme, mais NaÔs en vend
d'excellent. -- ¿ quel prix? -- Trois oboles.
-- C'est cher. Et l'objet? -- Deux drachmes
-- Adieu. ª

82 -- SOIR PR»S DU FEU

L'hiver est dur, Mnasidika. Tout est froid,
hors notre lit. LËve-toi, cependant, viens
avec moi, car j'ai allumÈ un grand feu avec
des souches mortes et du bois fendu.

Nous nous chaufferons accroupies, toutes
nues, nos cheveux sur le dos, et nous boirons
du lait dans la mÍme coupe et nous mangerons
des g‚teaux au miel.

Comme la flamme est sonore et gaie! N'es-tu
pas trop prËs? Ta peau devient rouge.
Laisse-moi la baiser partout o˘ le feu l'a
faite br˚lante.

Au milieu des tisons ardents je vais chauffer
le fer et te coiffer ici. Avec les charbons
Èteints j'Ècrirai ton nom sur le mur.

83 -- PRI»RES

Que veux-tu? dis-le. S'il le faut, je
vendrai mes derniers bijoux pour qu'une
esclave attentive guette le dÈsir de tes
yeux, la soif quelconque de tes lËvres.

Si le lait de nos chËvres te semble fade, je
louerai pour toi, comme pour un enfant, une
nourrice aux mamelles gonflÈes qui chaque
matin t'allaitera.

Si notre lit te semble rude, j'achËterai tous
les coussins mous, toutes les couvertures de
soie, tous les draps fourrÈs de plumes des
marchandes amathusiennes.

Tout. Mais il faut que je te suffise, et si
nous dormions sur la terre, il faut que la
terre te soit plus douce que le lit chaud
d'une ÈtrangËre.

84 -- LES YEUX

Larges yeux de Mnasidika, combien vous
me rendez heureuse quand l'amour noircit
vos paupiËres et vous anime et vous noie
sous les larmes;

Mais combien folle, quand vous vous
dÈtournez ailleurs, distraits par une femme
qui passe ou par un souvenir qui n'est pas
le mien.

Alors mes joues se creusent, mes mains
tremblent et je souffre... Il me semble que
de toutes parts, et devant vous ma vie s'en va.

Larges yeux de Mnasidika, ne cessez pas de me
regarder! ou je vous trouerai avec mon
aiguille et vous ne verrez plus que la nuit
terrible.

85 -- LES FARDS

Tout, et ma vie, et le monde, et les hommes,
tout ce qui n'est pas elle n'est rien.
Tout ce qui n'est pas elle, je te le donne,
passant.

Sait-elle que de travaux j'accomplis pour
Ítre belle ‡ ses yeux, par ma coiffure et par
mes fards, par mes robes et mes parfums?

Aussi longtemps je tournerais la meule, je
ferais plonger la rame ou je bÍcherais la
terre, s'il fallait ‡ ce prix la retenir ici.

Mais faites qu'elle ne l'apprenne jamais,
DÈesses qui veillez sur nous! Le jour o˘
elle saura que je l'aime elle cherchera une
autre femme.

86 -- LE SILENCE DE MNASIDIKA

Elle avait ri toute la journÈe, et mÍme elle
s'Ètait un peu moquÈe de moi. Elle avait
refusÈ de m'obÈir, devant plusieurs femmes
ÈtrangËres.

Quand nous sommes rentrÈes, j'ai affectÈ
de ne pas lui parler, et comme elle se jetait
‡ mon cou, en disant: ´ Tu es f‚chÈe? ª je
lui ai dit:

´ Ah! tu n'es plus comme autrefois, tu n'es
plus comme le premier jour. Je ne te
reconnais plus, Mnasidika. ª Elle ne m'a rien
rÈpondu;

Mais elle a mis tous ses bijoux qu'elle ne
portait plus depuis longtemps, et la mÍme
robe jaune brodÈe de bleu que le jour de
notre rencontre.

87 -- SC»NE

´ O˘ Ètais-tu? -- Chez la marchande de fleurs.
J'ai achetÈ des iris trËs beaux. Les voici,
je te les apporte. -- Pendant si longtemps tu
as achetÈ quatre fleurs? -- La marchande m'a
retenue.

-- Tu as les joues p‚les et les yeux
brillants. -- C'est la fatigue de la
route. -- Tes cheveux sont mouillÈs et
mÍlÈs. -- C'est la chaleur et c'est le vent
qui m'ont toute dÈcoiffÈe.

-- On a dÈnouÈ ta ceinture. J'avais fait le
noeud moi-mÍme, plus l‚che que celui-ci. --
Si l‚che qu'elle s'est dÈfaite; un esclave qui
passait me l'a renouÈe.

-- Il y a une trace ‡ ta robe. -- C'est l'eau
des fleurs qui est tombÈe. -- Mnasidika, ma
petite ‚me, tes iris sont les plus beaux qu'il
y ait dans tout MytilËne. -- Je le sais bien,
je le sais bien. ª

88 -- ATTENTE

Le soleil a passÈ toute la nuit chez les
morts depuis que je l'attends, assise sur mon
lit, lasse d'avoir veillÈ. La mËche de la lampe
ÈpuisÈe a br˚lÈ jusqu'‡ la fin.

Elle ne reviendra plus: voici la derniËre
Ètoile. Je sais bien qu'elle ne viendra plus.
Je sais mÍme le nom que je hais. Et cependant
j'attends encore.

Qu'elle vienne maintenant! oui, qu'elle
vienne, la chevelure dÈfaite et sans roses,
la robe souillÈe, tachÈe, froissÈe, la langue
sËche et les paupiËres noires!

DËs qu'elle ouvrira la porte, je lui dirai...
mais la voici... C'est sa robe que je touche,
ses mains, ses cheveux, sa peau. Je l'embrasse
d'une bouche Èperdue, et je pleure.

89 -- LA SOLITUDE

Pour qui maintenant farderais-je mes lËvres?
Pour qui polirais-je mes ongles? Pour qui
parfumerais-je mes cheveux?

Pour qui mes seins poudrÈs de rouge, s'ils ne
doivent plus la tenter? Pour qui mes bras
lavÈs de lait s'ils ne doivent plus jamais
l'Ètreindre?

Comment pourrais-je dormir? Comment
pourrais-je me coucher? Ce soir ma main,
dans tout mon lit, n'a pas trouvÈ sa main
chaude.

Je n'ose plus rentrer chez moi, dans la
chambre affreusement vide. Je n'ose plus
rouvrir la porte. Je n'ose mÍme plus rouvrir
les yeux.

90 -- LETTRE

Cela est impossible, impossible. Je t'en
supplie ‡ genoux, avec larmes, toutes les
larmes que j'ai pleurÈes sur cette horrible
lettre, ne m'abandonne pas ainsi.

Songes-tu combien c'est affreux de te reperdre
‡ jamais pour la seconde fois, aprËs avoir
eu l'immense joie d'espÈrer te reconquÈrir.
Ah! mes amours! ne sentez-vous donc
pas ‡ quel point je vous aime!

…coute-moi. Consens ‡ me revoir encore
une fois. Veux-tu Ítre demain, au soleil
couchant, devant ta porte? Demain, ou le jour
suivant. Je viendrai te prendre. Ne me refuse
pas cela.

La derniËre fois peut-Ítre, soit, mais encore
cette fois, encore cette fois! Je te le
demande, je te le crie, et songe que de ta
rÈponse dÈpend le reste de ma vie.

91 -- LA TENTATIVE

Tu Ètais jalouse de nous, Gyrinno, fille
trop ardente. Que de bouquets as-tu fait
suspendre au marteau de notre porte! Tu
nous attendais au passage et tu nous suivais
dans la rue.

Maintenant tu es selon tes voeux, Ètendue
‡ la place aimÈe, et la tÍte sur ce coussin
o˘ flotte une autre odeur de femme. Tu es
plus grande qu'elle n'Ètait. Ton corps
diffÈrent m'Ètonne.

Regarde, je t'ai enfin cÈdÈ. Oui, c'est
moi. Tu peux jouer avec mes seins, caresser
ma hanche, ouvrir mes genoux. Mon corps
tout entier s'est livrÈ ‡ tes lËvres
infatigables, -- hÈlas!

Ah! Gyrinno! avec l'amour mes larmes aussi
dÈbordent! Essuie-les avec tes cheveux, ne
les baise pas, ma chÈrie; et enlace moi de
plus prËs encore pour maÓtriser mes
tremblements.

92 -- L'EFFORT

Encore! assez de soupirs et de bras ÈtirÈs!
Recommence! Penses-tu donc que l'amour
soit un dÈlassement? Gyrinno, c'est
une t‚che, et de toutes la plus rude.

RÈveille-toi! Il ne faut pas que tu dormes!
Que m'importent tes paupiËres bleues et
la barre de douleur qui br˚le tes jambes
maigres. AstartÈ bouillonne dans mes reins.

Nous nous sommes couchÈes avant le crÈpuscule.
Voici dÈj‡ la mauvaise aurore; mais je ne
suis pas lasse pour si peu. Je ne dormirai
pas avant le second soir.

Je ne dormirai pas: il ne faut pas que tu
dormes. Oh! comme la saveur du matin est
amËre! Gyrinno, appprÈcie-la. Les baisers
sont plus difficiles, mais plus Ètranges, et
plus lents.

93 -- MYRRHIN  (non traduite)

94 -- A GYRINN‘

Ne crois pas que je t'aie aimÈe. Je t'ai
mangÈe comme une figue m˚re, je t'ai bue
comme une eau ardente, je t'ai portÈe autour
de moi comme une ceinture de peau.

Je me suis amusÈe de ton corps, parce que
tu as les cheveux courts, les seins en pointe
sur ton corps maigre, et les mamelons noirs
comme deux petites dattes.

Comme il faut de l'eau et des fruits, une
femme aussi est nÈcessaire, mais dÈj‡ je ne
sais plus ton nom, toi qui as passÈ dans mes
bras comme l'ombre d'une autre adorÈe.

Entre ta chair et la mienne, un rÍve br˚lant
m'a possÈdÈe. Je te serrais sur moi comme
sur une blessure et je criais: Mnasidika!
Mnasidika! Mnasidika!

95 -- LE DERNIER ESSAI

´ Que veux-tu, vieille? -- Te consoler. -- C'est
peine perdue. -- On m'a dit que depuis ta
rupture, tu allais d'amour en amour sans
trouver l'oubli ni la paix. Je viens te
proposer quelqu'un.

-- Parle. -- C'est une jeune esclave nÈe ‡
Sardes. Elle n'a pas sa pareille au monde,
car elle est ‡ la fois homme et femme, bien
que sa poitrine et ses longs cheveux et sa
voix claire fassent illusion.

-- Son ‚ge? -- Seize ans. -- Sa taille? -- Grande.
Elle n'a connu personne ici, hors Psappha
qui en est Èperdument amoureuse et a voulu
me l'acheter vingt mines. Si tu la loues,
elle est ‡ toi. -- Et qu'en ferai-je?

Voici vingt-deux nuits que j'essaye en vain
d'Èchapper au souvenir... Soit, je prendrai
celle-ci encore, mais prÈviens la pauvre
petite, pour qu'elle ne s'effraye point si je
sanglote dans ses bras. ª

96 -- LE SOUVENIR D…CHIRANT

Je me souviens... (‡ quelle heure du jour ne
l'ai-je pas devant mes yeux?) je me souviens
de la faÁon dont Elle soulevait ses cheveux
avec ses faibles doigts si p‚les.

Je me souviens d'une nuit qu'elle passa,
la joue sur mon sein, si doucement, que le
bonheur me tint ÈveillÈe, et le lendemain elle
avait au visage la marque de la papille ronde.

Je la vois tenant sa tasse de lait et me
regardant de cÙtÈ, avec un sourire. Je la
vois, poudrÈe et coiffÈe, ouvrant ses grands
yeux devant son miroir, et retouchant du
doigt le rouge de ses lËvres.

Et surtout, si mon dÈsespoir est une perpÈtuelle
torture, c'est que je sais, instant par
instant, comment elle dÈfaille dans les bras
de l'autre, et ce qu'elle lui demande et ce
qu'elle lui donne.

97 -- ¿ LA POUP…E DE CIRE

PoupÈe de cire, jouet chÈri qu'elle appelait
son enfant, elle t'a laissÈe toi aussi et elle
t'oublie comme moi, qui fus avec elle ton
pËre ou ta mËre, je ne sais.

La pression de ses lËvres avaient dÈteint
tes petites joues; et ‡ ta main gauche voici
ce doigt cassÈ qui la fit tant pleurer. Cette
petite cyclas que tu portes, c'est elle qui te
l'a brodÈe.

¿ l'entendre, tu savais dÈj‡ lire. Pourtant
tu n'Ètais pas sevrÈe, et le soir, penchÈe sur
toi, elle ouvrait sa tunique et te donnait le
sein, ´ afin que tu ne pleures pas ª, disait-elle.

PoupÈe, si je voulais la revoir, je te donnerais
‡ l'AphroditÍ, comme le plus cher de mes cadeaux.
Mais je veux penser qu'elle est tout ‡ fait morte.

98 -- CHANT FUN»BRE

Chantez un chant funËbre, muses MytilÈniennes,
chantez! La terre est sombre comme un vÍtement
de deuil et les arbres jaunes frissonnent comme
des chevelures coupÈes.

HÈraÔos! Ù mois triste et doux! les feuilles
tombent doucement comme la neige; le soleil
est plus pÈnÈtrant dans la forÍt plus Èclaircie.
Je n'entends plus rien que le silence.

Voici qu'on a portÈ au tombeau Pittakos
chargÈ d'annÈes. Beaucoup sont morts, que
j'ai connus. Et celle qui vit est pour moi
comme si elle n'Ètait plus.

Celui-ci est le dixiËme automne que j'ai vu
mourir sur cette plaine. Il est temps aussi
que je disparaisse. Pleurez avec moi, muses
MytilÈniennes, pleurez sur mes pas!

III

…PIGRAMMES DANS L'ŒLE DE CHYPRE

geu'sate kai` krhoki'nois chrhi'sate gui^a my'rhois.
Kai` Mytil_enai'_o*i to`n pneu`mona te'gxate Bakch_o*i
xai` syzeu'xate moi ph_ola'da parhthenix_e'n.>

PHILOD»ME.

99 -- HYMNE ¿ ASTART…

MËre inÈpuisable, incorruptible, crÈatrice,
nÈe la premiËre, engendrÈe par toi-mÍme,
conÁue de toi-mÍme, issue de toi seule et
qui te rÈjouis en toi, AstartÈ!

‘ perpÈtuellement fÈcondÈe, Ù vierge et
nourrice de tout, chaste et lascive, pure et
jouissante, ineffable, nocturne, douce,
respiratrice du feu, Ècume de la mer!

Toi qui accordes en secret la gr‚ce, toi
qui unis, toi qui aimes, toi qui saisis d'un
furieux dÈsir les races multipliÈes des bÍtes
sauvages, et joins les sexes dans les forÍts,

‘ AstartÈ irrÈsistible, entends-moi, prends-moi,
possËde-moi, Ù Lune! et treize fois, chaque
annÈe, arrache ‡ mes entrailles la libation
de mon sang!

100 -- HYMNE ¿ LA NUIT

Les masses noires des arbres ne bougent
pas plus que des montagnes. Les Ètoiles
emplissent un ciel immense. Un air chaud
comme un souffle humain caresse mes yeux
et mes joues.

‘ Nuit qui enfantas les Dieux! comme tu es
douce sur mes lËvres! comme tu es chaude
dans mes cheveux! comme tu entres en moi
ce soir, et comme je me sens grosse de tout
ton printemps!

Les fleurs qui vont fleurir vont toutes
naÓtre de moi. Le vent qui respire est mon
haleine. Le parfum qui passe est mon dÈsir.
Toutes les Ètoiles sont dans mes yeux.

Ta voix, est-ce le bruit de la mer, est-ce
le silence de la plaine? Ta voix, je ne la
comprends pas, mais elle me jette la tÍte aux
pieds et mes larmes lavent mes deux mains.

101 -- LES M…NADES

¿ travers les forÍts qui dominent la mer,
les MÈnades se sont ruÈes. MaskhalÍ aux
seins fougueux, hurlante, brandissait le
phallos, qui Ètait de bois de sycomore et
barbouillÈ de vermillon.

Toutes, sous la bassaris et les couronnes
de pampre, couraient et criaient et sautaient,
les crotales claquaient dans les mains, et
les thyrses crevaient la peau des tympanÙns
retentissants.

Chevelures mouillÈes, jambes agiles, seins
rougis et bousculÈs, sueur des joues, Ècume
des lËvres, Ù Dionysos, elles t'offraient
en retour l'ardeur que tu jetais en elles!

Et le vent de la mer relevant vers le ciel
les cheveux roux de HÈliokomis, les tordait
comme une flamme furieuse sur une torche
de blanche cire.

102 -- LA MER DE KYPRIS

Sur le plus haut promontoire je me suis
couchÈe en avant. La mer Ètait noire comme
un champ de violettes. La voie lactÈe
ruisselait de la grande mamelle divine.

Mille MÈnades autour de moi dormaient dans
les fleurs dÈchirÈes. Les longues herbes
se mÍlaient aux chevelures. Et voici que
le soleil naquit dans l'eau orientale.

C'Ètaient les mÍmes flots et le mÍme rivage
qui virent un jour apparaÓtre le corps blanc
d'Aphrodita... Je cachai tout ‡ coup mes
yeux dans mes mains.

Car j'avais vu trembler sur l'eau mille
petites lËvres de lumiËre: le sexe pur ou le
sourire de Kypris PhilommeÔdËs.

103 -- LES PR TRESSES DE L'ASTART…

Les prÍtresses de l'AstartÈ font l'amour au
lever de la lune; puis elles se relËvent et
se baignent dans un bassin vaste aux
margelles d'argent.

De leurs doigts recourbÈs, elles peignent
leurs chevelures, et leurs mains teintes de
pourpre, mÍlÈes ‡ leurs boucles noires,
semblent des branches de corail dans une mer
sombre et flottante.

Elles ne s'Èpilent jamais, pour que le
triangle de la dÈesse marque leur ventre
comme un temple; mais elles se teignent au
pinceau et se parfument profondÈment.

Les prÍtresses de l'AstartÈ font l'amour au
coucher de la lune; puis dans une salle de
tapis o˘ br˚le une haute lampe d'or, elles se
couchent au hasard.

104 -- LES MYST»RES

Dans l'enceinte trois fois mystÈrieuse, o˘
les hommes ne pÈnËtrent pas, nous t'avons
fÍtÈe, AstartÈ de la Nuit, MËre du Monde,
Fontaine de la vie des Dieux!

J'en rÈvÈlerai quelque chose, mais pas
plus qu'il n'est permis. Autour du Phallos
couronnÈ, cent vingt femmes se balanÁaient
en criant. Les initiÈes Ètaient en habits
d'hommes, les autres en tunique fendue.

Les fumÈes des parfums, les fumÈes des
torches, flottaient entre nous comme des
nuÈes. Je pleurais ‡ larmes br˚lantes.
Toutes, aux pieds de la Borbeia nous nous
sommes jetÈes sur le dos.

Enfin, quand l'Acte religieux fut consommÈ,
et quand, dans le Triangle Unique on eut
plongÈ le phallos pourprÈ, alors le mystËre
commenÁa, mais je n'en dirai pas davantage.

105 -- LES COURTISANES …GYPTIENNES

Je suis allÈe avec Plango chez les courtisanes
Ègyptiennes, tout en haut de la vieille ville.
Elles ont des amphores de terre, des plateaux
de cuivre et des nattes jaunes o˘ elles
s'accroupissent sans effort.

Leurs chambres sont silencieuses, sans
angles et sans encoignures, tant les couches
successives de chaux bleue ont ÈmoussÈ les
chapiteaux et arrondi le pied des murs.

Elles se tiennent immobiles, les mains
posÈes sur les genoux. Quand elles offrent
la bouillie elles murmurent: ´ Bonheur. ª
Et quand on les remercie, elles disent:
´ Gr‚ce ‡ toi. ª

Elles comprennent le hellËne et feignent de
le parler mal pour se rire de nous dans leur
langue; mais nous, dent pour dent, nous
parlons lydien et elles s'inquiËtent tout ‡
coup.

106 -- JE CHANTE MA CHAIR ET MA VIE

Certes je ne chanterai pas les amantes
cÈlËbres. Si elles ne sont plus, pourquoi
en parler? Ne suis-je pas semblable ‡ elles?
N'ai-je pas trop de songer ‡ moi-mÍme?

Je t'oublierai, PasiphaÎ, bien que ta passion
f˚t extrÍme. Je ne te louerai pas, Syrinx
ni toi, Byblis, ni toi, par la dÈesse entre
toutes choisie, HÈlËne aux bras blancs!

Si quelqu'un souffrit, je ne le sens qu'‡
peine. Si quelqu'un aima, j'aime davantage.
Je chante ma chair et ma vie, et non pas
l'ombre stÈrile des amoureuses enterrÈes.

Reste couchÈ, Ù mon corps, selon ta mission
voluptueuse! Savoure la jouissance
quotidienne et les passions sans lendemain.
Ne laisse pas une joie inconnue aux regrets
du jour de ta mort.

107 -- LES PARFUMS

Je me parfumerai toute la peau pour attirer
les amants. Sur mes belles jambes, dans
un bassin d'argent, je verserai du nard de
Tarsos et du metÙpiÙn d'Aigypte.

Sous mes bras, de la menthe crÈpue; sur
mes cils et sur mes yeux, de la marjolaine
de KÙs. Esclave, dÈfais ma chevelure et
emplis-la de fumÈe d'encens.

Voici l'oÔnanthÍ des montagnes de Kypre; je
la ferai couler entre mes seins; la liqueur
de rose qui vient de PhasÍlis embaumera ma
nuque et mes joues.

Et maintenant, rÈpands sur mes reins la
bakkaris irrÈsistible. Il vaut mieux, pour
une courtisane, connaÓtre les parfums de
Lydie que les moeurs du PÈloponnËse.

108 -- CONVERSATION

´ Bonjour. -- Bonjour aussi. -- Tu es bien
pressÈe. -- Peut-Ítre moins que tu ne
penses. -- Tu es une jolie fille. -- Peut-Ítre
plus que tu ne crois.

-- Quel est ton nom charmant? -- Je ne dis
pas cela si vite. -- Tu as quelqu'un ce
soir? -- Toujours celui qui m'aime. -- Et
comment l'aimes-tu? -- Comme il veut.

-- Soupons ensemble. -- Si tu le dÈsires.
Mais que donnes-tu? -- Ceci. -- Cinq drachmes?
C'est pour mon esclave. Et pour moi?
-- Dis toi-mÍme. -- Cent.

-- O˘ demeures-tu? -- Dans cette maison
bleue. -- ¿ quelle heure veux-tu que je
t'envoie chercher? -- Tout de suite si tu
veux. -- Tout de suite. -- Va devant. ª

109 -- LA ROBE D…CHIR…E

´ Hol‡! par les deux dÈesses, qui est
l'insolent qui a mis le pied sur ma
robe? -- C'est un amoureux. -- C'est un
sot. -- J'ai ÈtÈ maladroit, pardonne-moi.

-- L'imbÈcile! ma robe jaune est toute
dÈchirÈe par derriËre, et si je marche ainsi
dans la rue, on va me prendre pour une
fille pauvre qui sert la Kypris inverse.

-- Ne t'arrÍteras-tu pas? -- Je crois qu'il
me parle encore! -- Me quitteras-tu ainsi
f‚chÈe?... Tu ne rÈponds pas? HÈlas!
je n'ose plus parler.

-- Il faut bien que je rentre chez moi
pour changer de robe. -- Et je ne puis te
suivre? -- Qui est ton pËre? -- C'est le
riche armateur Nikias. -- Tu as de beaux
yeux, je te pardonne. ª

110 -- LES BIJOUX

Un diadËme d'or ajourÈ couronne mon front
Ètroit et blanc. Cinq chaÓnettes d'or, qui
font le tour de mes joues et de mon menton,
se suspendent aux cheveux par deux larges
agrafes.

Sur mes bras qu'envierait Iris, treize
bracelets d'argent s'Ètagent. Qu'ils sont
lourds! Mais ce sont des armes; et je sais
une ennemie qui en a souffert.

Je suis vraiment toute couverte d'or. Mes
seins sont cuirassÈs de deux pectoraux d'or.
Les images des dieux ne sont pas aussi riches
que je le suis.

Et je porte sur ma robe Èpaisse une cointure
lamÈe d'argent. Tu pourras y lire ce vers:
´ Aime-moi Èternellement; mais ne sois pas
aflligÈ si je te trompe trois fois par jour. ª

111 -- L'INDIFF…RENT

DËs qu'il est entrÈ dans ma chambre, quel
qu'il soit (cela importe-t-il?): ´ Vois,
dis-je ‡ l'esclave, quel bel homme! et
qu'une courtisane est heureuse! ª

Je le dÈclare AdÙnis, ArËs ou HÈraklËs
selon son visage, ou le Vieillard des Mers,
si ses cheveux sont de p‚le argent. Et
alors, quels dÈdains pour la jeunesse lÈgËre!

´ Ah! fais-je, si je n'avais pas demain ‡
payer mon fleuriste et mon orfËvre, comme
j'aimerais ‡ te dire: Je ne veux pas de ton
or! Je suis ta servante passionnÈe! ª

Puis, quand il a refermÈ ses bras sous mes
Èpaules, je vois un batelier du port passer
comme une image divine sur le ciel ÈtoilÈ
de mes paupiËres transparentes.

112 -- L'EAU PURE DU BASSIN

´ Eau pure du bassin, miroir immobile, dis-moi
ma beautÈ. -- ‘ Bilitis, ou qui que tu sois,
TÈthys peut-Ítre ou AmphritritÍ, tu es belle,
sache-le.

´ Ton visage se penche sous ta chevelure
Èpaisse, gonflÈe de fleurs et de parfums.
Tes paupiËres molles s'ouvrent ‡ peine et
tes flancs sont las des mouvements de
l'amour.

´ Ton corps fatiguÈ du poids de tes seins
porte les marques fines de l'ongle et les
taches bleues du baiser. Tes bras sont
rougis par l'Ètreinte. Chaque ligne de ta
peau fut aimÈe.

-- Eau claire du bassin, ta fraÓcheur repose.
ReÁois-moi, qui suis lasse en effet. Emporte
le fard de mes joues, et la sueur de mon
ventre et le souvenir de la nuit. ª

113 -- LA F TE NOCTURNE (non traduite)

114 -- VOLUPT…

Sur une terrasse blanche, la nuit, ils nous
laissËrent Èvanouies dans les roses. La
sueur chaude coulait comme des larmes, de nos
aisselles sur nos seins. Une voluptÈ
accablante empourprait nos tÍtes renversÈes.

Quatre colombes captives, baignÈes dans
quatre parfums, voletËrent au dessus de nous
en silence. De leurs ailes, sur les femmes
nues, ruisselaient des gouttes de senteur.
Je fus inondÈe d'essence d'iris.

‘ lassitude! je reposai ma joue sur le
ventre d'une jeune fille qui s'enveloppa de
fraÓcheur avec ma chevelure humide. L'odeur
de sa peau safranÈe enivrait ma bouche
ouverte. Elle ferma sa cuisse sur ma nuque.

Je dormis, mais un rÍve Èpuisant m'Èveilla:
l'iynx, oiseau des dÈsirs nocturnes, chantait
Èperdument au loin. Je toussai avec un frisson.
Un bras languissant comme une fleur s'Èlevait
peu ‡ peu vers la lune, dans l'air.

115 -- L'H‘TELLERIE

HÙtelier, nous sommes quatre. Donne-nous
une chambre et deux lits. Il est trop tard
maintenant pour rentrer ‡ la ville et la
pluie a crevÈ la route.

Apporte une corbeille de figues, du fromage
et du vin noir; mais Ùte d'abord mes sandales
et lave-moi les pieds, car la boue me
chatouille.

Tu feras porter dans la chambre deux bassins
avec de l'eau, une lampe pleine, un cratËre
et des kylix. Tu secoueras les couvertures
et tu battras les coussins.

Mais que les lits soient de bon Èrable et
que les planches soient muettes! Demain
tu ne nous rÈveilleras pas.

116 -- LA DOMESTICIT…

Quatre esclaves gardent ma maison: deux
Thraces robustes ‡ ma porte, un Sicilien ‡
ma cuisine et une Phrygienne docile et
muette pour le service de mon lit.

Les deux Thraces sont de beaux hommes.
Ils ont un b‚ton ‡ la main pour chasser les
amants pauvres et un marteau pour clouer
sur le mur les couronnes que l'on m'envoie.

Le Sicilien est un cuisinier rare; je l'ai
payÈ douze mines. Aucun autre ne sait
comme lui prÈparer des croquettes frites et
des g‚teaux de coquelicots.

La Phrygienne me baigne, me coiffe et
m'Èpile. Elle dort le matin dans ma chambre
et pendant trois nuits, chaque mois, elle me
remplace prËs de mes amants.

117 -- LE TRIOMPHE DE BILITIS

Les processionnaires m'ont portÈe en
triomphe, moi, Bilitis, toute nue sur un
char en coquille o˘ des esclaves, pendant la
nuit, avaient effeuillÈ dix mille roses.

J'Ètais couchÈe, les mains sous la nuque,
mes pieds seuls Ètaient vÍtus d'or, et mon
corps s'allongeait mollement, sur le lit de
mes cheveux tiËdes mÍlÈs aux pÈtales frais.

Douze enfants, les Èpaules ailÈes, me
servaient comme une dÈesse; les uns tenaient
un parasol, les autres me mouillaient de
parfums, ou br˚laient de l'encens ‡ la proue.

Et autour de moi j'entendais bruire la rumeur
ardente de la foule, tandis que l'haleine des
dÈsirs flottait sur ma nuditÈ, dans les
brumes bleues des aromates.

118 -- ¿ SES SEINS

Chairs en fleurs, Ù mes seins! que vous
Ítes riches de voluptÈ! Mes seins dans mes
mains, que vous avez de mollesses et de
moelleuses chaleurs et de jeunes parfums!

Jadis, vous Ètiez glacÈs comme une poitrine
de statue et durs comme d'insensibles
marbres. Depuis que vous flÈchissez je vous
chÈris davantage, vous qui f˚tes aimÈs.

Votre forme lisse et renflÈe est l'honneur de
mon torse brun. Soit que je vous emprisonne
sous la rÈsille d'or, soit que je vous
dÈlivre tout nus, vous me prÈcÈdez de votre
splendeur.

Soyez donc heureux cette nuit. Si mes doigts
enfantent des caresses, vous seuls le saurez
jusqu'‡ demain matin; car, cette nuit,
Bilitis a payÈ Bilitis.

119 -- LIBERT… (non traduite)

120 -- MYDZOURIS

Mydzouris, petite ordure, ne pleure plus.
Tu es mon amie. Si ces femmes t'insultent
encore, c'est moi qui leur rÈpondrai. Viens
sous mon bras, et sËche tes yeux.

Oui, je sais que tu es une horrible enfant
et que ta mËre t'apprit de bonne heure ‡ faire
preuve de tous les courages. Mais tu es jeune
et c'est pourquoi tu ne peux rien faire qui
ne soit charmant.

La bouche d'une fille de quinze ans reste
pure malgrÈ tout. Les lËvres d'une femme
chenue, mÍme vierges, sont dÈgradÈes; car
le seul opprobre est de vieillir et nous ne
sommes flÈtries que par la ride.

Mydzouris, j'aime tes yeux francs, ton
nom impudique et hardi, ta voix rieuse et
ton corps lÈger. Viens chez moi, tu seras
mon aide, et quand nous sortirons ensemble,
les femmes te diront: Salut.

121 -- LE BAIN

Enfant, garde bien la porte et ne laisse
pas entrer les passants, car moi et six filles
aux beaux bras nous nous baignons secrËtement
dans les eaux tiËdes du bassin.

Nous ne voulons que rire et nager. Laisse
les amants dans la rue. Nous tremperons
nos jambes dans l'eau et, assises sur le bord
du marbre, nous jouerons aux osselets.

Nous jouerons aussi ‡ la balle. Ne laisse
pas entrer les amants; nos chevelures sont
trop mouillÈes; nos gorges ont la chair de
poule et le bout de nos doigts se ride.

D'ailleurs, il s'en repentirait, celui qui
nous surprendrait nues! Bilitis n'est pas
AthÍna, mais elle ne se montre qu'‡ ses
heures et ch‚tie les yeux trop ardents.

122 -- AU DIEU DE BOIS

‘ VÈnÈrable Priapos, dieu de bois que j'ai
fait sceller dans le marbre du bord de mes
bains, ce n'est pas sans raison, gardien des
vergers, que tu veilles ici sur des
courtisanes.

Dieu, nous ne t'avons pas achetÈ pour te
sacrifier nos virginitÈs. Nul ne peut donner
ce qu'il n'a plus, et les zÈlatrices de Pallas
ne courent pas les rues d'Amathonte.

Non. Tu veillais autrefois sur les chevelures
des arbres, sur les fleurs bien arrosÈes,
sur les fruits lourds et savoureux. C'est
pourquoi nous t'avons choisi.

Garde aujourd'hui nos tÍtes blondes, les
pavots ouverts de nos lËvres et les violettes
de nos yeux. Garde les fruits durs de nos
seins et donne-nous des amants qui te
ressemblent.

123 -- LA DANSEUSE AUX CROTALES

Tu attaches ‡ tes mains lÈgËres tes crotales
retentissants, Myrrhinidion ma chÈrie, et ‡
peine nue hors de la robe, tu Ètires tes membres
nerveux. Que tu es jolie, les bras en l'air,
les reins arquÈs et les seins rouges!

Tu commences: tes pieds l'un devant l'autre
se posent, hÈsitent, et glissent mollement.
Ton corps se plie comme une Ècharpe, tu
caresses ta peau qui frissonne, et la voluptÈ
inonde tes longs yeux Èvanouis.

Tout ‡ coup, tu claques des crotales! Cambre-
toi sur les pieds dressÈs, secoue les reins,
lance les jambes et que tes mains pleines de
fracas appellent tous les dÈsirs en bande
autour de ton corps tournoyant!

Nous, applaudissons ‡ grands cris, soit que,
souriant sur l'Èpaule, tu agites d'un
frÈmissement ta croupe convulsive et musclÈe,
soit que tu ondules presque Ètendue, au
rhythme de tes souvenirs.

124 -- LA JOUEUSE DE FL€TE

MÈlixÙ, les jambes serrÈes, le corps penchÈ,
les bras en avant, tu glisses ta double
fl˚te lÈgËre entre tes lËvres mouillÈes de vin,
et tu joues au dessus de la couche o˘ TÈlÈas
m'Ètreint encore.

Ne suis-je pas bien imprudente, moi qui loue
une aussi jeune fille pour distraire mes
heures laborieuses, moi qui la montre ainsi
nue aux regards curieux de mes amants, ne
suis-je pas inconsidÈrÈe?

Non, MÈlixÙ, petite musicienne, tu es une
honnÍte amie. Hier tu ne m'as pas refusÈ de
changer ta fl˚te pour une autre quand je
dÈsespÈrais d'accomplir un amour plein de
difficultÈs. Mais tu es s˚re.

Car je sais bien ‡ quoi tu penses. Tu
attends la fin de cette nuit excessive qui
t'anime cruellement en vain et au premier
matin tu courras dans la rue, avec ton seul
ami Psyllos, vers ton petit matelas dÈfoncÈ.

125 -- LA CEINTURE CHAUDE

´ Tu crois que tu ne m'aimes plus, TÈlÈas, et
depuis un mois tu passes tes nuits ‡ table,
comme si les fruits, les vins, les miels
pouvaient te faire oublier ma bouche. Tu
crois que tu ne m'aimes plus, pauvre fou! ª

Disant cela, j'ai dÈnouÈ ma ceinture en
moiteur et je l'ai roulÈe autour de sa tÍte.
Elle Ètait toute chaude encore de la chaleur
de mon ventre; le parfum de ma peau sortait
de ses mailles fines.

Il la respira longuement, les yeux fermÈs,
puis je sentis qu'il revenait ‡ moi et je vis
mÍme trËs clairement ses dÈsirs rÈveillÈs
qu'il ne me cachait point, mais, par ruse, je
sus rÈsister.

´ Non, mon ami. Ce soir, Lysippos me possËde.
Adieu! ª Et j'ajoutai en m'enfuyant: ´ ‘ gourmand
de fruits et de lÈgumes! le petit jardin de
Bilitis n'a qu'une figue, mais elle est bonne. ª

126 -- ¿ UN MARI HEUREUX

Je t'envie, AgorakritËs, d'avoir une femme
aussi zÈlÈe. C'est elle-mÍme qui soigne
l'Ètable, et le matin, au lieu de faire
l'amour elle donne ‡ boire aux bestiaux.

Tu t'en rÈjouis. Que d'autres, dis-tu, ne
songent qu'aux voluptÈs basses, veillent la
nuit, dorment le jour et demandent encore ‡
l'adultËre une satiÈtÈ criminelle.

Oui; ta femme travaille ‡ l'Ètable. On dit
mÍme qu'elle a mille tendresses pour le plus
jeune de tes ‚nes. Ah! Ha! c'est un bel
animal! Il a une touffe noire sur les yeux.

On dit qu'elle joue entre ses pattes, sous
son ventre gris et doux... Mais ceux qui
disent cela sont des mÈdisants. Si ton ‚ne
lui plaÓt, AgorakritËs, c'est que son regard
sans doute lui rappelle le tien.

127 -- ¿ UN …GAR…

L'amour des femmes est le plus beau de
tous ceux que les mortels Èprouvent, et tu
penserais ainsi, KlÈÙn, si tu avais l'‚me
vraiment voluptueuse; mais tu ne rÍves que
vanitÈs.

Tu perds tes nuits ‡ chÈrir les ÈphËbes
qui nous mÈconnaissent. Regarde-les donc!
Qu'ils sont laids! Compare ‡ leurs tÍtes
rondes nos chevelures immenses; cherche
nos seins blancs sur leurs poitrines.

¿ cÙtÈ de leurs flancs Ètroits, considËre
nos hanches luxuriantes, large couche creusÈe
pour l'amant. Dis enfin quelles lËvres
humaines, sinon celles qu'ils voudraient
avoir, Èlaborent les voluptÈs?

Tu es malade, Ù KlÈÙn, mais une femme
te peut guÈrir. Va chez la jeune Satyra,
la fille de ma voisine GorgÙ. Sa croupe est
une rose au soleil, et elle ne te refusera pas
le plaisir qu'elle-mÍme prÈfËre.

128 -- TH…RAPEUTIQUE

‘ AsklÍpios, sois-moi propice, Ù dieu de
la santÈ divine, le jour o˘ l'Èternelle nuit
noire menacera mes yeux effrayÈs; car le
poison de ma beautÈ, un jour, a servi de
remËde.

On m'avait mandÈe en costume dans la chambre
d'un jeune homme que les femmes ne tentaient
point. Des caleÁons crevÈs se collaient ‡
mes cuisses, et mes seins jaillissaient nus
d'une brassiËre brodÈe d'or.

J'ai dansÈ selon le rite au son des crotales,
les douze dÈsirs d'AphroditÍ. Et voici que
l'amour est entrÈ en lui tout ‡ coup, et sur
le lit de sa virginitÈ j'ai recommencÈ toute
la danse.

´ Tu sais te faire aimer, disait-il, mais tu
n'en es pas Èmue. Que faut-il faire pour
que tu m'aimes? ª Je le regardai plus
loin que les yeux et je lui dis avec lenteur:
´ T'imaginer que tu es femme. ª

129 -- LA COMMANDE

´ Vieille, Ècoute-moi. Je donne un festin dans
trois jours. Il me faut un divertissement.
Tu me loueras toutes tes filles. Combien en
as-tu et que savent-elles faire?

-- J'en ai sept. Trois dansent la kordax
avec l'Ècharpe et le phallos. NÈphÈlÍ aux
aisselles lisses mimera l'amour de la
colombe entre ses seins couleur de roses.

Une chanteuse en pÈplos brodÈ chantera
des chansons de Rhodes, accompagnÈe par
deux aulÈtrides qui auront des guirlandes
de myrte enroulÈes ‡ leurs jambes brunes.

-- C'est bien. Qu'elles soient ÈpilÈes de
frais, lavÈes et parfumÈes des pieds ‡ la
tÍte, prÍtes ‡ d'autres jeux si on les leur
demande. Va donner les ordres. Adieu. ª

130 -- LA FIGURE DE PASIPHAÀ

Dans une dÈbauche que deux jeunes gens et des
courtisanes firent chez moi, o˘ l'amour
ruissela comme le vin, Damalis, pour fÍter
son nom, dansa la Figure de Pasiphae.

Elle avait fait faire ‡ KitiÙn deux masques
de vache et de taureau, pour elle et pour
KharmantidËs. Elle portait des cornes
terribles, et une queue vÈritable ‡ son
caleÁon de cuir.

Les autres femmes menÈes par moi, tenant des
fleurs et des flambeaux, nous tournions sur
nous-mÍmes avec des cris, et nous caressions
Damalis du bout de nos chevelures pendantes.

Ses mugissements et nos chants et les danses
effrÈnÈes ont durÈ plus que la nuit. La
chambre vide est encore chaude. Je regarde
mes mains rougies et les canthares de Khios
o˘ nagent des roses.

131 -- LA JONGLEUSE

Quand la premiËre aube se mÍla aux lueurs
affaiblies des flambeaux, je fis entrer dans
l'orgie une joueuse de fl˚te vicieuse et
agile, qui tremblait un peu, ayant froid.

Louez la petite fille aux paupiËres bleues,
aux cheveux courts, aux seins aigus, vÍtue
seulement d'une ceinture, d'o˘ pendaient des
rubans jaunes et des tiges d'iris noirs.

Louez-la! car elle fut adroite et fit des
tours difficiles. Elle jonglait avec des
cerceaux, sans rien casser dans la salle, et
se glissait au travers comme une sauterelle.

Parfois elle faisait la roue sur les mains
et sur les pieds. Ou bien les deux bras en
l'air et les genoux ÈcartÈs elle se courbait
‡ la renverse et touchait la terre en riant.

132 -- LA DANSE DES FLEURS

Anthis, danseuse de Lydie, a sept voiles
autour d'elle. Elle dÈroule le voile jaune,
sa chevelure noire se rÈpand. Le voile rose
glisse de sa bouche. Le voile blanc tombÈ
laisse voir ses bras nus.

Elle dÈgage ses petits seins du voile rouge
qui se dÈnoue. Elle abaisse le voile vert de
sa croupe jusqu'aux pieds. Elle tire le
voile bleu de ses Èpaules, mais elle presse
sur sa pudeur le dernier voile transparent.

Les jeunes gens la supplient: elle secoue la
tÍte en arriËre. Au son des fl˚tes seulement,
elle le dÈchire un peu, puis tout ‡ fait, et,
avec les gestes de la danse, elle cueille les
fleurs de son corps,

En chantant: ´ O˘ sont mes roses? o˘ sont mes
violettes parfumÈes? O˘ sont mes touffes de
persil? -- Voil‡ mes roses, je vous les donne.
Voil‡ mes violettes, en voulez-vous? Voil‡
mes beaux persils frisÈs. ª

133 -- LA DANSE DE SATYRA (non traduite)

134 -- MYDZOURIS COURONN…E (non traduite)

135 -- LA VIOLENCE

Non, tu ne me prendras pas de force, n'y
compte pas, Lamprias. Si tu as entendu dire
qu'on a violÈ Parthenis, sache qu'elle y a
mis du sien, car on ne jouit pas de nous sans
y Ítre invitÈ.

Oh! va de ton mieux, fais des efforts, c'est
manquÈ. Je me dÈfends ‡ peine, cependant.
Je n'appellerai pas au secours. Et je ne
lutte mÍme pas; mais je bouge. Pauvre ami,
c'est manquÈ encore.

Continue. Ce petit jeu m'amuse. D'autant
que je suis s˚re de vaincre. Encore un essai
malheureux, et peut-Ítre tu seras moins
disposÈ ‡ me prouver tes dÈsirs Èteints.

Bourreau, que fais-tu! Chien! tu me brises
les poignets! et ce genou qui m'Èventre!
Ah! va, maintenant, c'est une belle victoire,
que de ravir ‡ terre une jeune fille en larmes.

136 -- CHANSON

Le premier me donna un collier, un collier de
perles qui vaut une ville, avec les palais et
les temples, et les trÈsors et les esclaves.

Le second fit pour moi des vers. Il disait
que mes cheveux sont noirs comme ceux de la
nuit sur la mer et mes yeux bleus comme ceux
du matin.

Le troisiËme Ètait si beau que sa mËre ne
l'embrassait pas sans rougir. Il mit ses
mains sur mes genoux, et ses lËvres sur mon
pied nu.

Toi, tu ne m'as rien dit. Tu ne m'as rien
donnÈ, car tu es pauvre. Et tu n'es pas
beau, mais c'est toi que j'aime.

137 -- CONSEILS ¿ UN AMANT

Si tu veux Ítre aimÈ d'une femme, Ù jeune
ami, quelle qu'elle soit, ne lui dis pas que
tu la veux, mais fais qu'elle te voie tous les
jours, puis disparais, pour revenir.

Si elle t'adresse la parole, sois amoureux
sans empressement. Elle viendra d'elle-mÍme
‡ toi. Sache alors la prendre de force, le
jour o˘ elle entend se donner.

Quand tu la recevras dans ton lit, nÈglige
ton propre plaisir. Les mains d'une femme
amoureuse sont tremblantes et sans caresses.
Dispense-les d'Ítre zÈlÈes.

Mais toi, ne prends pas de repos. Prolonge
les baisers ‡ perte d'haleine. Ne la laisse
pas dormir, mÍme si elle t'en prie. Baise
toujours la partie de son corps vers laquelle
elle tourne les yeux.

138 -- LES AMIES ¿ DŒNER

MyromÍris et MaskhalÍ, mes amies, venez avec
moi, car je n'ai pas d'amant ce soir, et,
couchÈes sur des lits de byssos, nous
causerons autour du dÓner.

Une nuit de repos vous fera du bien: vous
dormirez dans mon lit, mÍme sans fards et mal
coiffÈes. Mettez une simple tunique de laine
et laissez vos bijoux au coffre.

Nul ne vous fera danser pour admirer vos
jambes et les mouvements lourds de vos reins.
Nul ne vous demandera les Figures sacrÈes,
pour juger si vous Ítes amoureuses.

Et je n'ai pas commandÈ, pour nous, deux
joueuses de fl˚te aux belles bouches, mais
deux marmites de pois rissolÈs, des g‚teaux
au miel, des croquettes frites et ma derniËre
outre de Khios.

139 -- LE TOMBEAU D'UNE JEUNE COURTISANE

Ici gÓt le corps dÈlicat de LydÈ, petite
colombe, la plus joyeuse de toutes les
courtisanes, qui plus que toute autre aima
les orgies, les cheveux flottants, les danses
molles et les tuniques d'hyacinthe.

Plus que toute autre elle aima les glottismes
savoureux, les caresses sur la joue, les jeux
que la lampe voit seule et l'amour qui brise
les membres. Et maintenant, elle est une
petite ombre.

Mais avant de la mettre au tombeau, on l'a
merveilleusement coiffÈe et on l'a couchÈe
dans les roses; la pierre mÍme qui la recouvre
est tout imprÈgnÈe d'essences et de parfums.

Terre sacrÈe, nourrice de tout, accueille
doucement la pauvre morte, endors-la dans
tes bras Ù MËre! et fais pousser autour de
la stËle, non les orties et les ronces, mais
les faibles violettes blanches.

140 -- LA PETITE MARCHANDE DE ROSES

Hier, m'a dit NaÔs, j'Ètais sur la place,
quand une petite fille en loques rouges a
passÈ, portant des roses, devant un groupe de
jeunes gens. Et voici ce que j'ai entendu:

´ Achetez-moi quelque chose. -- Explique-toi,
petite, car nous ne savons ce que tu vends:
toi? tes roses? ou tout ‡ la fois? -- Si
vous m'achetez toutes mes fleurs, vous aurez
la vendeuse pour rien.

-- Et combien veux-tu de tes roses? -- Il faut
six oboles ‡ ma mËre ou bien je serai battue
comme une chienne. -- Suis-nous. Tu auras une
drachme. -- Alors je vais chercher ma petite
soeur? ª

Cette enfant n'est pas courtisane, Bilitis,
nul ne la connaÓt. Vraiment n'est-ce pas un
scandale et tolÈrerons-nous que ces filles
viennent salir dans la journÈe les lits qui
nous attendent le soir?

141 -- LA DISPUTE

Ah! par l'Aphrodita, te voil‡! tÍte de
sang! pourriture! empuse! stÈrile! carcan!
gauchËre! digne de rien! mauvaise truie!
N'essaie pas de me fuir, mais approche et
plus prËs encore.

Voyez-moi cette femme de matelots, qui ne
sait pas mÍme plisser son vÍtement sur
l'Èpaule et qui met de si mauvais fard que
le noir de ses sourcils coule sur sa joue en
ruisseaux d'encre!

Tu es PhoÔnikienne: couche avec ceux de
ta race. Pour moi, mon pËre Ètait HellËne:
j'ai droit sur tous ceux qui portent le pÈtase.
Et mÍme sur les autres, s'il me plaÓt ainsi.

Ne t'arrÍte plus dans ma rue, ou je t'enverrai
dans l'HadËs faire l'amour avec KharÙn, et je
dirai trËs justement: ´ Que la terre te soit
lÈgËre! ª pour que les chiens puissent te
dÈterrer.

142 -- M…LANCOLIE

Je frissonne; la nuit est fraÓche, et la
forÍt toute mouillÈe. Pourquoi m'as-tu conduite
ici? mon grand lit n'est-il pas plus
doux que cette mousse semÈe de pierres?

Ma robe ‡ fleurs aura des taches de verdure;
mes cheveux seront mÍlÈs de brindilles;
mon coude, regarde mon coude, comme
il est dÈj‡ souillÈ de terre humide.

Autrefois pourtant, je suivais dans les
bois celui... Ah! laisse-moi quelque temps.
Je suis triste, ce soir. Laisse-moi, sans parler,
la main sur les yeux.

En vÈritÈ, ne peux-tu attendre! sommes
nous des bÍtes brutes pour nous prendre
ainsi! Laisse-moi. Tu n'ouvriras ni mes
genoux ni mes lËvres. Mes yeux mÍmes, de
peur de pleurer, se ferment.

143 -- LA PETITE PHANI‘N

…tranger, arrÍte-toi, regarde qui t'a fait
signe: c'est la petite PhaniÙn de KÙs, elle
mÈrite que tu la choisisses.

Vois, ses cheveux frisent comme du persil,
sa peau est douce comme un duvet d'oiseau.
Elle est petite et brune. Elle parle bien.

Si tu veux la suivre, elle ne te demandera
pas tout l'argent de ton voyage; non, mais
une drachme ou une paire de chaussures.

Tu trouveras chez elle un bon lit, des figues
fraÓches, du lait, du vin, et, s'il fait
froid, il y aura du feu.

144 -- INDICATIONS

S'il te faut, passant qui t'arrÍtes, des cuisses
ÈlancÈes et des reins nerveux, une gorge
dure, des genoux qui Ètreignent, va chez
PlangÙ, c'est mon amie.

Si tu cherches une fille rieuse, avec des
seins exubÈrants, la taille dÈlicate, la croupe
grasse et les reins creusÈs, va jusqu'au coin
de cette rue, o˘ demeure Spidorrhodellis.

Mais si les longues heures tranquilles dans
les bras d'une courtisane, la peau douce, la
chaleur du ventre et l'odeur des cheveux te
plaisent, cherche MiltÙ, tu seras content.

N'espËre pas beaucoup d'amour; mais
profite de son expÈrience. On peut tout
demander ‡ une femme, quand elle est nue,
quand il fait nuit, et quand les cent drachmes
sont sur le foyer.

145 -- LE MARCHAND DE FEMMES

´ Qui est l‡? -- Je suis le marchand de
femmes. Ouvre la porte, SÙstrata, je te
prÈsente deux occasions. Celle-ci d'abord.
Approche, Anasyrtolis, et dÈfais-toi. -- Elle
est un peu grosse.

-- C'est une beautÈ. De plus, elle danse
la kordax et elle sait quatre-vingts
chansons. -- Tourne-toi. LËve les bras.
Montre tes cheveux. Donne le pied. Souris.
C'est bien.

-- Celle-ci, maintenant. -- Elle est trop
jeune! -- Non pas, elle a eu douze ans
avant-hier, et tu ne lui apprendrais plus
rien. -- Ote ta tunique. Voyons? Non, elle
est maigre.

-- Je n'en demande qu'une mine. -- Et la
premiËre? -- Deux mines trente. -- Trois
mines les deux? -- C'est dit. -- Entrez l‡
et lavez-vous. Toi, adieu. ª

146 -- L'…TRANGER

…tranger, ne va pas plus loin dans la ville.
Tu ne trouveras ailleurs que chez moi des
filles plus jeunes ni plus expertes. Je suis
SÙstrata, cÈlËbre au del‡ de la mer.

Vois celle-ci dont les yeux sont verts
comme l'eau dans l'herbe. Tu n'en veux pas?
Voici d'autres yeux qui sont noirs comme la
violette, et une chevelure de trois coudÈes.

J'ai mieux encore. XanthÙ, ouvre ta cyclas.
…tranger, ses seins sont durs comme le coing,
touche-les. Et son beau ventre, tu le voie,
porte les trois plis de Kypris.

Je l'ai achetÈe avec sa soeur, qui n'est pas
d'‚ge ‡ aimer encore, mais qui la seconde
utilement. Par les deux dÈesses! tu es de
race noble. Phyllis et XanthÙ, suivez le
chevalier!

147 -- PHYLLIS (non traduite)

148 -- LE SOUVENIR DE MNASIDIKA

Elles dansaient l'une devant l'autre, d'un
mouvement rapide et fuyant; elles semblaient
toujours vouloir s'enlacer, et pourtant ne se
touchaient point, si ce n'est du bout des
lËvres.

Quand elles tournaient le dos en dansant,
elles se regardaient, la tÍte sur l'Èpaule,
et la sueur brillait sous leurs bras levÈs,
et leurs chevelures fines passaient devant
leurs seins.

La langueur de leurs yeux, le feu de leurs
joues, la gravitÈ de leurs visages, Ètaient
trois chansons ardentes. Elles se frÙlaient
furtivement, elles pliaient leurs corps sur
les hanches.

Et tout ‡ coup, elles sont tombÈes, pour
achever ‡ terre la danse molle... Souvenir
de Mnasidika, c'est alors que tu m'apparus,
et tout, hors ta chËre image, me fut importun.

149 -- LA JEUNE M»RE

Ne crois pas, MyromÍris, que, d'avoir ÈtÈ
mËre, tu sois moindre en beautÈ. Voici que
ton corps sous la robe a noyÈ ses formes
grÍles dans une voluptueuse mollesse.

Tes seins sont deux vastes fleurs renversÈes
sur ta poitrine, et dont la queue coupÈe
nourrit une sËve laiteuse. Ton ventre
plus doux dÈfaille sous la main.

Et maintenant considËre la toute petite enfant
qui est nÈe du frisson que tu as eu un
soir dans les bras d'un passant dont tu ne
sais plus le nom. RÍve ‡ sa lointaine destinÈe.

Ces yeux qui s'ouvrent ‡ peine s'allongeront
un jour d'une ligne de fard noir, et ils
sËmeront aux hommes la douleur ou la joie,
d'un mouvement de leurs cils.

150 -- L'INCONNU

Il dort. Je ne le connais pas. Il me fait
horreur. Pourtant sa bourse est pleine d'or
et il a donnÈ ‡ l'esclave quatre drachmes en
entrant. J'espËre une mine pour moi-mÍme.

Mais j'ai dit ‡ la Phrygienne d'entrer au lit
‡ ma place. Il Ètait ivre et l'a prise pour
moi. Je serais plutÙt morte dans les
supplices que de m'allonger prËs de cet
homme.

HÈlas! je songe aux prairies de Tauros...
J'ai ÈtÈ une petite vierge... Alors, j'avais
la poitrine lÈgËre, et j'Ètais si folle
d'envie amoureuse que je haÔssais mes soeurs
mariÈes.

Que ne faisais-je pas pour obtenir ce que
j'ai refusÈ cette nuit! Aujourd'hui mes
mamelles se plient, et dans mon coeur trop
usÈ, ErÙs s'endort de lassitude.

151 -- LA DUPERIE

Je m'Èveille... Est-il donc parti? Il a
laissÈ quelque chose? Non: deux amphores
vides et des fleurs souillÈes. Tout le tapis
est rouge de vin.

J'ai dormi, mais je suis encore ivre... Avec
qui donc suis-je rentrÈe?... Pourtant nous
nous sommes couchÈs. Le lit est mÍme trempÈ
de sueur.

Peut-Ítre Ètaient-ils plusieurs; le lit est
si bouleversÈ. Je ne sais plus... Mais on
les a vus! Voil‡ ma Phrygienne. Elle dort
encore en travers de la porte.

Je lui donne un coup de pied dans la poitrine
et je crie: ´ Chienne, tu ne pouvais pas... ª
Je suis si enrouÈe que je ne puis parler.

152 -- LE DERNIER AMANT

Enfant, ne passe pas sans m'avoir aimÈe.
Je suis encore belle, dans la nuit; tu verras
combien mon automne est plus chaud que le
printemps d'une autre.

Ne cherche pas l'amour des vierges. L'amour
est un art difficile o˘ les jeunes filles
sont peu versÈes. Je l'ai appris toute ma
vie pour le donner ‡ mon dernier amant.

Mon dernier amant, ce sera toi, je le sais.
Voici ma bouche, pour laquelle un peuple a
p‚li de dÈsir. Voici mes cheveux, les mÍmes
cheveux que Psappha la Grande a chantÈs.

Je recueillerai en ta faveur tout ce qu'il
m'est restÈ de ma jeunesse perdue. Je br˚lerai
les souvenirs eux-mÍmes. Je te donnerai
la fl˚te de Lykas, la ceinture de Mnasidika.

153 -- LA COLOMBE

Depuis longtemps dÈj‡ je suis belle; le jour
vient o˘ je ne serai plus femme. Et alors je
connaÓtrai les souvenirs dÈchirants, les
br˚lantes envies solitaires et les larmes
dans les mains.

Si la vie est un long songe, ‡ quoi bon lui
rÈsister? Maintenant, quatre et cinq fois la
nuit je demande la jouissance amoureuse, et
quand mes flancs sont ÈpuisÈs je m'endors o˘
mon corps retombe.

Au matin, j'ouvre les paupiËres et je
frissonne dans mes cheveux. Une colombe est
sur ma fenÍtre; je lui demande en quel mois
nous sommes. Elle me dit: ´ C'est le mois o˘
les femmes sont en amour. ª

Ah! quel que soit le mois, la colombe dit
vrai, Kypris! Et je jette mes deux bras
autour de mon amant, et avec de grands
tremblements j'Ètire jusqu'au pied du lit mes
jambes encore engourdies.

154 -- LA PLUIE AU MATIN

La nuit s'efface. Les Ètoiles s'Èloignent.
Voici que les derniËres courtisanes sont
rentrÈes avec les amants. Et moi, dans la
pluie du matin, j'Ècris ces vers sur le

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