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Les chansons de Bilitis by Pierre Louˇs

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translitteration: lpha, eta, amma, elta,
psilon, eta, <_e>ta, eta, ota, appa, ambda,
u, u, i, micron,

i, o, igma, au,
psilon (psilon in diphthongs), i, i, i, <_o>mega,
<*i>ota subscript, <`><'><^> accents (after the letter),
<:> diaeresis (between the vocals), <;> question mark.
rough (before the letter except ), (smooth is unmarked)

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Nous remercions la BibliothËque Nationale de France qui a mis ‡
dispositions les images dans www://gallica.bnf.fr, et a donnÈ
l'authorisation ‡ les utiliser pour prÈparer ce texte.

Pierre Louˇs

LES CHANSONS DE BILITIS
roman lyrique

CE PETIT LIVRE D'AMOUR ANTIQUE
EST D…DI… RESPECTUEUSEMENT
AUX JEUNES FILLES DE LA SOCIET… FUTURE

VIE DE BILITIS

Bilitis naquit au commencement du sixiËme siËcle avant notre
Ëre, dans un village de montagnes situÈ sur les bords du
MÈlas, vers l'orient de la Pamphylie. Ce pays est grave et
triste, assombri par des forÍts profondes, dominÈ par la
masse Ènorme du Taurus; des sources pÈtrifiantes sortent de
la roche; de grands lacs salÈs sÈjournent sur les hauteurs,
et les vallÈes sont pleines de silence.

Elle Ètait fille d'un Grec et d'une PhÈnicienne. Elle
semble n'avoir pas connu son pËre, car il n'est mÍlÈ nulle
part aux souvenirs de son enfance. Peut-Ítre mÍme Ètait-il
mort avant qu'elle ne vint au monde. Autrement on
s'expliquerait mal comment elle porte un nom phÈnicien que
sa mËre seule lui put donner.

Sur cette terre presque dÈserte, elle vivait d'une vie
tranquille avec sa mËre et ses soeurs. D'autres jeunes
filles, qui furent ses amies, habitaient non loin de l‡.
Sur les pentes boisÈes du Taurus, des bergers paissaient
leurs troupeaux.

Le matin, dËs le chant du coq, elle se levait, allait ‡
l'Ètable, menait boire les animaux et s'occupait de traire
leur lait. Dans la journÈe, s'il pleuvait, elle restait au
gynÈcÈe et filait sa quenouille de laine. Si le temps Ètait
beau, elle courait dans les champs et faisait avec ses
compagnes mille jeux dont elle nous parle.

Bilitis avait ‡ l'Ègard des Nymphes une piÈtÈ trËs ardente.
Les sacrifices qu'elle offrait, presque toujours Ètaient
pour leur fontaine. Souvent mÍme elle leur parlait, mais il
semble bien qu'elle ne les a jamais vues, tant elle rapporte
avec vÈnÈration les souvenirs d'un vieillard qui autrefois
les avait surprises.

La fin de son existence pastorale fut attristÈe par un amour
sur lequel nous savons peu de chose bien qu'elle en parle
longuement. Elle cessa de le chanter dËs qu'il devint
malheureux. Devenue mËre d'un enfant qu'elle abandonna,
Bilitis quitta la Pamphylie, d'une faÁon assez mystÈrieuse,
et ne revit jamais le lieu de sa naissance.

Nous la retrouvons ensuite ‡ MytilËne o˘ elle Ètait venue
par la route de mer en longeant les belles cÙtes d'Asie.
Elle avait ‡ peine seize ans, selon les conjectures de M.
Heim qui Ètablit avec vraisemblance quelques dates dans la
vie de Bilitis, d'aprËs un vers qui fait allusion ‡ la mort
de Pittakos.

Lesbos Ètait alors le centre du monde. ¿ mi-chemin, entre
la belle Attique et la fastueuse Lydie, elle avait pour
capitale une citÈ plus ÈclairÈe qu'AthÍnes et plus corrompue
que Sardes: MytilËne, b‚tie sur une presqu'Óle en vue des
cÙtes d'Asie. La mer bleue entourait la ville. De la
hauteur des temples on distinguait ‡ l'horizon la ligne
blanche d'AtarnÈe qui Ètait le port de Pergame.

Les rues Ètroites et toujours encombrÈes par la foule
resplendissaient d'Ètoffes bariolÈes, tuniques de pourpre et
d'hyacinthe, cyclas de soies transparentes, bassaras
traÓnantes dans la poussiËre des chaussures jaunes. Les
femmes portaient aux oreilles de grands anneaux d'or enfilÈs
de perles brutes, et aux bras des bracelets d'argent massif
grossiËrement ciselÈs en relief. Les hommes eux-mÍmes
avaient la chevelure brillante et parfumÈe d'huiles rares.
Les chevilles des Grecques Ètaient nues dans le cliquetis
des periscelis, larges serpents de mÈtal clair qui tintaient
sur les talons; celles des Asiatiques se mouvaient en des
bottines molles et peintes. Par groupes, les passants
stationnaient devant des boutiques tout en faÁade et o˘ l'on
ne vendait que l'Ètalage: tapis de couleurs sombres, housses
brochÈes de fils d'or, bijoux d'ambre et d'ivoire, selon les
quartiers. L'animation de MytilËne ne cessait pas avec le
jour; il n'y avait pas d'heure si tardive, o˘ l'on
n'entendÓt, par les portes ouvertes, des sons joyeux
d'instruments, des cris de femmes, et le bruit des danses.
Pittakos mÍme, qui voulait donner un peu d'ordre ‡ cette
perpÈtuelle dÈbauche, fit une loi qui dÈfendait aux joueuses
de fl˚tes trop fatiguÈes de s'employer dans les festins
nocturnes; mais cette loi ne fut jamais sÈvËre.

Dans une sociÈtÈ o˘ les maris sont la nuit si occupÈs par le
vin et les danseuses, les femmes devaient fatalement se
rapprocher et trouver entre elles la consolation de leur
solitude. De l‡ vint qu'elles s'attendrirent ‡ ces amours
dÈlicates, auxquelles l'antiquitÈ donnait dÈj‡ leur nom, et
qui entretiennent, quoi qu'en pensent les hommes, plus de
passion vraie que de vicieuse recherche.

Alors, SapphÙ Ètait encore belle. Bilitis l'a connue, et
elle nous parle d'elle sous le nom de Psappha quelle portait
‡ Lesbos. Sans doute ce fut cette femme admirable qui
apprit ‡ la petite Pamphylienne l'art de chanter en phrases
rhythmÈes, et de conserver ‡ la postÈritÈ le souvenir des
Ítres chers. Malheureusement Bilitis donne peu de dÈtails
sur cette figure aujourd'hui si mal connue, et il y a lieu
de le regretter, tant le moindre mot e˚t ÈtÈ prÈcieux
touchant la grande Inspiratrice. En revanche elle nous a
laissÈ en une trentaine d'ÈlÈgies l'histoire de son amitiÈ
avec une jeune fille de son ‚ge qui se nommait Mnasidika, et
qui vÈcut avec elle. DÈj‡ nous connaissions le nom de cette
jeune fille par un vers de SapphÙ o˘ sa beautÈ est exaltÈe;
mais ce nom mÍme Ètait douteux, et Bergk Ètait prËs de
penser qu'elle s'appelait simplement MnaÔs. Les chansons
qu'on lira plus loin prouvent que cette hypothËse doit Ítre
abandonnÈe. Mnasidika semble avoir ÈtÈ une petite fille
trËs douce et trËs innocente, un de ces Ítres charmants qui
ont pour mission de se laisser adorer, d'autant plus chÈris
qu'ils font moins d'efforts pour mÈriter ce qu'on leur
donne. Les amours sans motifs durent le plus longtemps:
celui-ci dura dix annÈes. On verra comment il se rompit par
la faute de Bilitis, dont la jalousie excessive ne
comprenait aucun Èclectisme.

Quand elle sentit que rien ne la retenait plus ‡ MytilËne,
sinon des souvenirs douloureux, Bilitis fÓt un second
voyage: elle se rendit ‡ Chypre, Óle grecque et phÈnicienne
comme la Pamphylie elle-mÍme et qui dut lui rappeler souvent
l'aspect de son pays natal.

Ce fut l‡ que Bilitis recommenÁa pour la troisiËme fois sa
vie, et d'une faÁon qu'il me sera plus difficile de faire
admettre si l'on na pas encore compris ‡ quel point l'amour
Ètait chose sainte chez les peuples antiques. Les
courtisanes d'Amathonte n'Ètaient pas comme les nÙtres, des
crÈatures en dÈchÈance exilÈes de toute sociÈtÈ mondaine;
c'Ètaient des filles issues des meilleures familles de la
citÈ, et qui remerciaient AphroditÍ de la beautÈ qu'elle
leur avait donnÈe, en consacrant au service de son culte
cette beautÈ reconnaissante. Toutes les villes qui
possÈdaient comme celles de Chypre un temple riche en
courtisanes avaient ‡ l'Ègard de ces femmes les mÍmes soins
respectueux.

L'incomparable histoire de PhrynÈ, telle qu'AthÈnÈe nous l'a
transmise, donnera quelque idÈe d'une telle vÈnÈration. Il
n'est pas vrai qu'HypÈride eut besoin de la mettre nue pour
flÈchir l'ArÈopage, et pourtant le crime Ètait grand: elle
avait assassinÈ. L'orateur ne dÈchira que le haut de sa
tunique et rÈvÈla seulement les seins. Et il supplia les
Juges ´ de ne pas mettre ‡ mort la prÍtresse et _l'inspirÈe
d'AphroditÍ_ ª . Au contraire des autres courtisanes qui
sortaient vÍtues de cyclas transparentes ‡ travers
lesquelles paraissaient tous les dÈtails de leur corps,
PhrynÈ avait coutume de s'envelopper mÍme les cheveux dans
un de ces grands vÍtements plissÈs dont les figurines de
Tanagre nous ont conservÈ la gr‚ce. Nul, s'il n'Ètait de
ses amis, n'avait vu ses bras ni ses Èpaules, et jamais elle
ne se montrait dans la piscine des bains publics. Mais un
jour il se passa une chose extraordinaire. C'Ètait le jour
des fÍtes d'Eleusis, vingt mule personnes, venues de tous
les pays de la GrËce, Ètaient assemblÈes sur la plage, quand
PhrynÈ s'avanÁa prËs des vagues: elle Ùta son vÍtement, elle
dÈfit sa ceinture, elle Ùta mÍme sa tunique de dessous,
´ elle dÈroula tous ses cheveux et elle entra dans la mer ª.
Et dans cette foule il y avait PraxitËle qui d'aprËs cette
dÈesse vivante dessina l'_AphroditÍ de Cnide_; et Apelle qui
entrevit la forme de son _AnadyomËne_. Peuple admirable,
devant qui la BeautÈ pouvait paraÓtre nue sans exciter le
rire ni la fausse honte!

Je voudrais que cette histoire fut celle de Bilitis, car, en
traduisant ses Chansons, je me suis pris ‡ aimer l'amie de
Mnasidika. Sans doute sa vie fut tout aussi merveilleuse.
Je regrette seulement qu'on n'en ait pas parlÈ davantage et
que les auteurs anciens, ceux du moins qui ont survÈcu,
soient si pauvres de renseignements sur sa personne.
PhilodËme, qui l'a pillÈe deux fois, ne mentionne pas mÍme
son nom. ¿ dÈfaut de belles anecdotes, je prie qu'on
veuille bien se contenter des dÈtails qu'elle nous donne
elle-mÍme sur sa vie de courtisane. Elle fut courtisane,
cela n'est pas niable; et mÍme ses derniËres chansons
prouvent que si elle avait les vertus de sa vocation, elle
en avait aussi les pires faiblesses. Mais je ne veux
connaÓtre que ses vertus. Elle Ètait pieuse, et mÍme
pratiquante. Elle demeura fidËle au temple, tant
qu'AphroditÍ consentit ‡ prolonger la jeunesse de sa plus
pure adoratrice. Le jour o˘ elle cessa d'Ítre aimÈe, elle
cessa d'Ècrire, dit-elle. Pourtant il est difficile
d'admettre que les chansons de Pamphylie aient ÈtÈ Ècrites ‡
l'Èpoque o˘ elles ont ÈtÈ vÈcues. Comment une petite
bergËre de montagnes e˚t-elle appris ‡ scander ses vers
selon les rythmes difficiles de la tradition Èolienne? On
trouvera plus vraisemblable que, devenue vieille, elle se
plut ‡ chanter pour elle-mÍme les souvenirs de sa lointaine
enfance. Nous ne savons rien sur cette derniËre pÈriode de
sa vie. Nous ne savons mÍme pas ‡ quel ‚ge elle mourut.

Son tombeau a ÈtÈ retrouvÈ par M. G. Heim ‡ Palaeo-Limisso,
sur le bord d'une route antique, non loin des ruines
d'Amathonte. Ces ruines ont presque disparu depuis trente
ans, et les pierres de la maison o˘ peut-Ítre vÈcut Bilitis
pavent aujourd'hui les quais de Port-SaÔd. Mais le tombeau
Ètait souterrain, selon la coutume phÈnicienne, et il avait
ÈchappÈ mÍme aux voleurs de trÈsors.

M. Heim y pÈnÈtra par un puits Ètroit comblÈ de terre, au
fond duquel il rencontra une porte murÈe qu'il fallut
dÈmolir. Le caveau spacieux et bas, pavÈ de dalles de
calcaire, avait quatre murs recouverts par des plaques
d'amphibolite noire, o˘ Ètaient gravÈes en capitales
primitives toutes les chansons qu'on va lire, ‡ part les
trois Èpitaphes qui dÈcoraient le sarcophage.

C'Ètait l‡ que reposait l'amie de Mnasidika, dans un grand
cercueil de terre cuite, sous un couvercle modelÈ par un
statuaire dÈlicat qui avait figurÈ dans l'argile le visage
de la morte : les cheveux Ètaient peints en noir, les yeux ‡
demi fermÈs et prolongÈs au crayon comme si elle e˚t ÈtÈ
vivante, et la joue ‡ peine attendrie par un sourire lÈger
qui naissait des lignes de la bouche. Rien ne dira jamais
ce qu'Ètaient ces lËvres, ‡ la fois nettes et rebordÈes,
molles et fines, unies l'une ‡ l'autre, et comme enivrÈes de
se joindre. Les traits cÈlËbres de Bilitis ont ÈtÈ souvent
reproduits par les artistes de l'Ionie, et le musÈe du
Louvre possËde une terre cuite de Rhodes qui en est le plus
parfait monument, aprËs le buste de Larnaka.

Quand on ouvrit la tombe, elle apparut dans l'Ètat o˘ une
main pieuse l'avait rangÈe, vingt-quatre siËcles auparavant.
Des fioles de parfums pendaient aux chevilles de terre, et
l'une d'elles, aprËs si longtemps, Ètait encore embaumÈe.
Le miroir d'argent poli o˘ Bilitis s'Ètait vue, le stylet
qui avait traÓnÈ le fard bleu sur ses paupiËres, furent
retrouvÈs ‡ leur place. Une petite AstartÈ nue, relique ‡
jamais prÈcieuse, veillait toujours sur le squelette ornÈ de
tous ses bijoux d'or et blanc comme une branche de neige,
mais si doux et si fragile qu'au moment o˘ on l'effleura, il
se confondit en poussiËre.

PIERRE LOUYS

Constantine, Ao˚t 1894.

I

BUCOLIQUES EN PAMPHYLIE

k_e'n aul_o*i lale'_o, k_e'n d_o'naki, k_e'n plagiau'l_o*i.>

TH…OCRITE.

1 -- L'ARBRE

Je me suis dÈvÍtue pour monter ‡ un arbre;
mes cuisses nues embrassaient l'Ècorce lisse
et humide; mes sandales marchaient sur les
branches.

Tout en haut, mais encore sous les feuilles
et ‡ l'ombre de la chaleur, je me suis mise ‡
cheval sur une fourche ÈcartÈe en balanÁant
mes pieds dans le vide.

Il avait plu. Des gouttes d'eau tombaient et
coulaient sur ma peau. Mes mains Ètaient
tachÈes de mousse, et mes orteils Ètaient
rouges, ‡ cause des fleurs ÈcrasÈes.

Je sentais le bel arbre vivre quand le vent
passait au travers; alors je serrais mes
jambes davantage et j'appliquais mes lËvres
ouvertes sur la nuque chevelue d'un rameau.

2 -- CHANT PASTORAL

Il faut chanter un chant pastoral, invoquer
Pan, dieu du vent d'ÈtÈ. Je garde mon
troupeau et SÈlÈnis le sien, ‡ l'ombre ronde
d'un olivier qui tremble.

SÈlÈnis est couchÈe sur le prÈ. Elle se
lËve et court, ou cherche des cigales, ou
cueille des fleurs avec des herbes, ou lave
son visage dans l'eau fraÓche du ruisseau.

Moi, j'arrache la laine au dos blond des
moutons pour en garnir ma quenouille, et je
file. Les heures sont lentes. Un aigle
passe dans le ciel.

L'ombre tourne: changeons de place la corbeille
de figues et la jarre de lait. Il faut chanter
un chant pastoral, invoquer Pan, dieu du vent d'ÈtÈ.

3 -- PAROLES MATERNELLES

Ma mËre me baigne dans l'obscuritÈ, elle
m'habille au grand soleil et me coiffe dans
la lumiËre; mais si je sors au clair de lune,
elle serre ma ceinture et fait un double
noeud.

Elle me dit: ´ Joue avec les vierges, danse
avec les petits enfants; ne regarde pas par
la fenÍtre; fuis la parole des jeunes hommes
et redoute le conseil des veuves.

´ Un soir, quelqu'un, comme pour toutes, te
viendra prendre sur le seuil au milieu d'un
grand cortËge de tympanons sonores et de
fl˚tes amoureuses.

´ Ce soir-l‡, quand tu t'en iras, BilitÙ, tu
me laisseras trois gourdes de fiel: une pour
le matin, une pour le midi, et la troisiËme,
la plus amËre, la troisiËme pour les jours de
fÍte. ª

4 -- LES PIEDS NUS

J'ai les cheveux noirs, le long de mon dos,
et une petite calotte ronde. Ma chemise est
de laine blanche. Mes jambes fermes
brunissent au soleil.

Si j'habitais la ville, j'aurais des bijoux d'or,
et des chemises dorÈes et des souliers d'argent...
Je regarde mes pieds nus, dans leurs souliers
de poussiËre.

Psophis! viens ici, petite pauvre! porte-moi
jusqu'aux sources, lave mes pieds dans tes
mains et presse des olives avec des violettes
pour les parfumer sur les fleurs.

Tu seras aujourd'hui mon esclave; tu me
suivras et tu me serviras, et ‡ la fin de la
journÈe je te donnerai, pour ta mËre, des
lentilles du jardin de la mienne.

5 -- LE VIEILLARD ET LES NYMPHES

Un vieillard aveugle habite la montagne.
Pour avoir regardÈ les nymphes, ses yeux sont
morts, voil‡ longtemps. Et depuis, son
bonheur est un souvenir lointain.

´ Oui, je les ai vues, m'a-t-il dit.
Helopsychria, Limnanthis; elles Ètaient
debout, prËs du bord, dans l'Ètang vert de
Physos. L'eau brillait plus haut que leurs
genoux.

´ Leurs nuques se penchaient sous les
cheveux longs. Leurs ongles Ètaient minces
comme des ailes de cigales. Leurs mamelons
Ètaient creux comme des calices de jacinthes.

´ Elles promenaient leurs doigts sur l'eau
et tiraient de la vase invisible les nÈnufars
‡ longue tige. Autour de leurs cuisses sÈparÈes,
des cercles lents s'Èlargissaient... ª

6 -- CHANSON

´ Torti-tortue, que fais-tu l‡ au milieu?
-- Je dÈvide la laine et le fil de Milet.
-- HÈlas HÈlas! Que ne viens-tu danser?
-- J'ai beaucoup de chagrin. J'ai beaucoup de chagrin.

-- Torti-tortue, que fais-tu l‡ au milieu?
-- Je taille un roseau pour la fl˚te funËbre.
-- HÈlas! HÈlas! Qu'est-il arrivÈ!
-- Je ne le dirai pas. Je ne le dirai pas.

-- Torti-tortue, que fais-tu l‡ au milieu?
-- Je presse les olives pour l'huile de la stËle.
-- HÈlas! HÈlas! Et qui donc est mort?
-- Peux-tu le demander? Peux-tu le demander?

-- Torti-tortue, que fais-tu l‡ au milieu?
-- Il est tombÈ dans la mer...
-- HÈlas! HÈlas! et comment cela?
-- Du haut des chevaux blancs. Du haut des chevaux blancs. ª

7 -- LE PASSANT

Comme j'Ètais assise le soir devant la porte
de la maison, un jeune homme est venu ‡
passer. Il m'a regardÈe, j'ai tournÈ la
tÍte. Il m'a parlÈ, je n'ai pas rÈpondu.

Il a voulu m'approcher. J'ai pris une faulx
contre le mur et je lui aurais fendu la joue
s'il avait avancÈ d'un pas.

Alors reculant un peu, il se mit ‡ sourire et
souffla vers moi dans sa main, disant. ´ ReÁois
le baiser. ª Et j'ai criÈ et j'ai pleurÈ.
Tant, que ma mËre est accourue.

InquiËte, croyant que j'avais ÈtÈ piquÈe par
un scorpion. Je pleurais: ´ Il m'a embrassÈe. ª
Ma mËre aussi m'a embrassÈe et m'a emportÈe
dans ses bras.

8 -- LE R…VEIL

Il fait dÈj‡ grand jour. Je devrais Ítre
levÈe. Mais le sommeil du matin est doux et
la chaleur du lit me retient blottie. Je
veux rester couchÈe encore.

Tout ‡ l'heure j'irai dans l'Ètable. Je
donnerai aux chËvres de l'herbe et des
fleurs, et l'outre d'eau fraÓche tirÈe du
puits, o˘ je boirai en mÍme temps qu'elles.

Puis je les attacherai au poteau pour traire
leurs douces mamelles tiËdes; et si les
chevreaux n'en sont pas jaloux, je sucerai
avec eux les tettes assouplies.

Amaltheia n'a-t-elle pas nourri Dzeus?
J'irai donc. Mais pas encore. Le soleil
s'est levÈ trop tÙt et ma mËre n'est pas
ÈveillÈe.

9 -- LA PLUIE

La pluie fine a mouillÈ toutes choses, trËs
doucement, et en silence. Il pleut encore un
peu. Je vais sortir sous les arbres. Pieds
nus, pour ne pas tacher mes chaussures.

La pluie au printemps est dÈlicieuse. Les
branches chargÈes de fleurs mouillÈes ont un
parfum qui m'Ètourdit. On voit briller au
soleil la peau dÈlicate des Ècorces.

HÈlas! que de fleurs sur la terre! Ayez
pitiÈ des fleurs tombÈes. Il ne faut pas les
balayer et les mÍler dans la boue; mais les
conserver aux abeilles.

Les scarabÈes et les limaces traversent le
chemin entre les flaques d'eau; je ne veux
pas marcher sur eux, ni effrayer ce lÈzard
dorÈ qui s'Ètire et cligne des paupiËres.

10 -- LES FLEURS

Nymphes des bois et des fontaines, Amies
bienfaisantes, je suis l‡. Ne vous cachez pas,
mais venez m'aider car je suis fort en peine
de tant de fleurs cueillies.

Je veux choisir dans toute la forÍt une
pauvre hamadryade aux bras levÈs, et dans
ses cheveux couleur de feuilles je piquerai
ma plus lourde rose.

Voyez: j'en ai tant pris aux champs que
je ne pourrai les rapporter si vous ne m'en
faites un bouquet. Si vous refusez, prenez
garde:

Celle de vous qui a les cheveux orangÈs je
l'ai vue hier saillie comme une bÍte par le
satyre LamprosathËs, et je dÈnoncerai
l'impudique.

11 -- IMPATIENCE

Je me jetai dans ses bras en pleurant, et
longtemps elle sentit couler mes larmes
chaudes sur son Èpaule, avant que ma douleur
me laiss‚t parler:

´ HÈlas! je ne suis qu'une enfant; les
jeunes hommes ne me regardent pas. Quand
aurai-je comme toi des seins de jeune fille
qui gonflent la robe et tentent le baiser?

´ Nul n'a les yeux curieux si ma tunique
glisse; nul ne ramasse une fleur qui tombe
de mes cheveux; nul ne dit qu'il me tuera si
ma bouche se donne ‡ un autre. ª

Elle m'a rÈpondu tendrement: ´ Bilitis,
petite vierge, tu cries comme une chatte ‡
la lune et tu t'agites sans raison. Les filles
les plus impatientes ne sont pas les plus tÙt
choisies. ª

12 -- LES COMPARAISONS

Bergeronnette, oiseau de Kypris, chante
avec nos premiers dÈsirs! Le corps nouveau
des jeunes filles se couvre de fleurs comme
la terre. La nuit de tous nos rÍves approche
et nous en parlons entre nous.

Parfois nous comparons ensemble nos beautÈs
si diffÈrentes, nos chevelures dÈj‡ longues,
nos jeunes seins encore petits, nos pubertÈs
rondes comme des cailles et blotties sous la
plume naissante.

Hier je luttai de la sorte contre MelanthÙ
mon aÓnÈe. Elle Ètait fiËre de sa poitrine qui
venait de croÓtre en un mois, et, montrant
ma tunique droite, elle m'avait appelÈe:
petite enfant.

Pas un homme ne pouvait nous voir, nous nous
mÓmes nues devant les filles, et, si elle
vainquit sur un point, je l'emportait de loin
sur les autres. Bergeronnette, oiseau de
Kypris, chante avec nos premiers dÈsirs!

13 -- LA RIVI»RE DE LA FOR T

Je me suis baignÈe seule dans la riviËre
de la forÍt. Sans doute je faisais peur aux
naÔades car je les devinais ‡ peine et de
trËs loin, sous l'eau obscure.

Je les ai appelÈes. Pour leur ressembler
tout ‡ fait, j'ai tressÈ derriËre ma nuque
des iris noirs comme mes cheveux, avec des
grappes de giroflÈes jaunes.

D'une longue herbe flottante, je me suis
fait une ceinture verte, et pour la voir je
pressais mes seins en penchant un peu la
tÍte.

Et j'appelais: ´ NaÔades! naÔades! jouez
avec moi, soyez bonnes. ª Mais les naÔades
sont transparentes, et peut-Ítre, sans le
savoir, j'ai caressÈ leurs bras lÈgers.

14 -- PHITTA MELIAœ

DËs que le soleil sera moins br˚lant nous
irons jouer sur les bords du fleuve, nous
lutterons pour un crocos frÍle et pour une
jacinthe mouillÈe.

Nous ferons le collier de la ronde et la
guirlande de la course. Nous nous prendrons
par la main et par la queue de nos tuniques.

Phitta MeliaÔ! donnez-nous du miel. Phitta
NaÔades! baignez-nous avec vous. Phitta
MÈliades! donnez l'ombre douce ‡ nos corps
en sueur.

Et nous vous offrirons, Nymphes bienfaisantes,
non le vin honteux, mais l'huile et le
lait et des chËvres aux cornes courbes.

15 -- LA BAGUE SYMBOLIQUE

Les voyageurs qui reviennent de Sardes
parlent des colliers et des pierres qui
chargent les femmes de Lydie, du sommet de
leurs cheveux jusqu'‡ leurs pieds fardÈs.

Les filles de mon pays n'ont ni bracelets
ni diadËmes, mais leur doigt porte une
bague d'argent, et sur le chaton est gravÈ
le triangle de la dÈesse.

Quand elles tournent la pointe en dehors
cela veut dire: PsychÈ ‡ prendre. Quand
elles tournent la pointe en dedans, cela
veut dire: PsychÈ prise.

Les hommes y croient. Les femmes non.
Pour moi je ne regarde guËre de quel cÙtÈ
la pointe se tourne, car PsychÈ se dÈlivre
aisÈment. PsychÈ est toujours ‡ prendre.

16 -- LES DANSES AU CLAIR DE LUNE

Sur l'herbe molle, dans la nuit, les jeunes
filles aux cheveux de violettes ont dansÈ
toutes ensemble, et l'une de deux faisait les
rÈponses de l'amant.

Les vierges ont dit: ´ Nous ne sommes pas pour
vous. ª Et comme si elles Ètaient honteuses
elles cachaient leur virginitÈ. Un aegipan
jouait de la fl˚te sous les arbres.

Les autres ont dit: ´ Vous nous viendrez
chercher. ª Elles avaient serrÈ leurs robes
en tunique d'homme, et elles luttaient sans
Ènergie en mÍlant leurs jambes dansantes.

Puis chacune se disant vaincue, a pris son
amie par les oreilles comme une coupe par les
deux anses, et, la tÍte penchÈe, a bu le
baiser.

17 -- LES PETITS ENFANTS

La riviËre est presque ‡ sec; les joncs
flÈtris meurent dans la fange; l'air br˚le,
et loin des berges creuses, un ruisseau clair
coule sur les graviers.

C'est l‡ que du matin au soir les petits
enfants nus viennent jouer. Ils se baignent,
pas plus haut que leurs mollets, tant la
riviËre est basse.

Mais ils marchent dans le courant, et
glissent quelquefois sur les roches, et les
petits garÁons jettent de l'eau sur les
petites filles qui rient.

Et quand une troupe de marchands qui passe,
mËne boire au fleuve les Ènormes boeufs
blancs, ils croisent leurs mains derriËre eux
et regardent les grandes bÍtes.

18 -- LES CONTES

Je suis aimÈe des petits enfants; dËs qu'ils
me voient, ils courent ‡ moi, et s'accrochent
‡ ma tunique et prennent mes jambes dans
leurs petits bras.

S'ils ont cueilli des fleurs, ils me les donnent
toutes; s'ils ont pris un scarabÈe ils le
mettent dans ma main; s'ils n'ont rien ils me
caressent et me font asseoir devant eux.

Alors ils m'embrassent sur la joue, ils
posent leurs tÍtes sur mes seins; ils me
supplient avec les yeux. Je sais bien ce que
cela veut dire.

Cela veut dire: ´ Bilitis chÈrie, dis-nous,
car nous sommes gentils, l'histoire du hÈros
Perseus ou la mort de la petite HellÈ. ª

19 -- L'AMIE MARI…E

Nos mËres Ètaient grosses en mÍme temps et ce
soir elle s'est mariÈe, Melissa, ma plus
chËre amie. Les roses sont encore sur la
route; les torches n'ont pas fini de br˚ler.

Et je reviens par le mÍme chemin, avec
maman, et je songe. Ainsi, ce qu'elle est
aujourd'hui, moi aussi j'aurais pu l'Ítre.
Suis-je dÈj‡ si grande fille?

Le cortËge, les fl˚tes, le chant nuptial et
le char fleuri de l'Èpoux, toutes ces fÍtes,
un autre soir, se dÈrouleront autour de moi,
parmi les branches d'olivier.

Comme ‡ cette heure-mÍme Melissa, je me
dÈvoilerai devant un homme, je connaÓtrai
l'amour dans la nuit, et plus tard des petits
enfants se nourriront ‡ mes seins gonflÈs...

20 -- LES CONFIDENCES

Le lendemain, je suis allÈe chez elle, et
nous avons rougi dËs que nous nous sommes
vues. Elle m'a fait entrer dans sa chambre
pour que nous fussions toutes seules.

J'avais beaucoup de choses ‡ lui dire; mais
en la voyant j'oubliai. Je n'osais pas mÍme
me jeter ‡ son cou, je regardais sa ceinture
haute.

Je m'Ètonnais que rien n'e˚t changÈ sur son
visage, qu'elle sembl‚t encore mon amie et
que cependant, depuis la veille, elle e˚t
appris tant de choses qui m'effarouchaient.

Soudain je m'assis sur ses genoux, je la pris
dans mes bras, je lui parlai ‡ l'oreille
vivement, anxieusement. Alors elle mit sa
contre la mienne, et me dit tout.

21 -- LA LUNE AUX YEUX BLEUS

La nuit, les chevelures des femmes et les
branches des saules se confondent. Je
marchais au bord de l'eau. Tout ‡ coup,
j'entendis chanter: alors seulement je
reconnus qu'il y avait l‡ des jeunes filles.

Je leur dis: ´ Que chantez-vous? ª Elles
rÈpondirent: ´ Ceux qui reviennent. ª L'une
attendait son pËre et l'autre son frËre; mais
celle qui attendait son fiancÈ Ètait la plus
impatiente.

Elles avaient tressÈ pour eux des couronnes
et des guirlandes, coupÈ des palmes aux
palmiers et tirÈ des lotus de l'eau. Elles
se tenaient par le cou et chantaient l'une
aprËs l'autre.

Je m'en allai le long du fleuve, tristement,
et toute seule, mais en regardant autour de
moi, je vis que derriËre les grands arbres la
lune aux yeux bleus me reconduisait.

22 -- R…FLEXIONS (non traduite)

23 -- CHANSON (Ombre du bois)

´ Ombre du bois o˘ elle devait venir, dis-moi,
o˘ est allÈe ma maÓtresse? -- Elle est
descendue dans la plaine. -- Plaine, o˘ est
allÈe ma maÓtresse? -- Elle a suivi les bords
du fleuve.

-- Beau fleuve qui l'a vue passer, dis-moi,
est-elle prËs d'ici? -- Elle m'a quittÈ pour le
chemin. -- Chemin, la vois-tu encore? --
Elle m'a laissÈ pour la route.

-- ‘ route blanche, route de la ville, dis-moi,
o˘ l'as-tu conduite? -- ¿ la rue d'or
qui entre ‡ Sardes. -- ‘ rue de lumiËre,
touches-tu ses pieds nus? -- Elle est entrÈe
au palais du roi.

-- ‘ palais, splendeur de la terre,
rends-la-moi! -- Regarde, elle a des colliers
sur les seins et des houppes dans les
cheveux, cent perles le long des jambes,
deux bras autour de la taille. ª

24 -- LYKAS

Venez, nous irons dans les champs, sous les
buissons de genÈvriers; nous mangerons du
miel dans les ruches, nous ferons des piËges
‡ sauterelles avec des tiges d'asphodËle.

Venez; nous irons voir Lykas, qui garde
les troupeaux de son pËre sur les pentes du
Tauros ombreux. S˚rement il nous donnera
du lait.

J'entends dÈj‡ le son de sa fl˚te. C'est un
joueur fort habile. Voici les chiens et les
agneaux, et lui-mÍme, debout contre un arbre.
N'est-il pas beau comme Adonis!

‘ Lykas, donne-nous du lait. Voici des
figues de nos figuiers. Nous allons rester
avec toi. ChËvres barbues, ne sautez pas, de
peur d'exciter les boucs inquiets.

25 -- L'OFFRANDE ¿ LA D…ESSE

Ce n'est pas pour l'ArtÈmis qu'on adore ‡
Perga, cette guirlande tressÈe par mes mains,
bien que l'ArtÈmis soit une bonne dÈesse qui
me gardera des couches difficiles.

Ce n'est pas pour l'AthÍna qu'on adore ‡
SidÍ, bien qu'elle soit d'ivoire et d'or et
qu'elle porte dans la main une pomme de
grenade qui tente les oiseaux.

Non, c'est pour l'AphroditÍ que j'adore
dans ma poitrine, car elle seule me donnera
ce qui manque ‡ mes lËvres, si je suspends
‡ l'arbre-sacrÈ ma guirlande de tendres roses.

Mais je ne dirai pas tout haut ce que je la
supplie de m'accorder. Je me hausserai sur
la pointe des pieds et par la fente de
l'Ècorce je lui confierai mon secret.

26 -- L'AMIE COMPLAISANTE

L'orage a durÈ toute la nuit. SÈlÈnis aux
beaux cheveux Ètait venue filer avec moi. Elle
est restÈe de peur de la boue. Nous avons
entendu les priËres et serrÈes l'une contre
l'autre nous avons empli mon petit lit.

Quand les filles couchent ‡ deux, le sommeil
reste ‡ la porte. ´ Bilitis, dis-moi,
dis-moi, qui tu aimes. ª Elle faisait glisser
sa jambe sur la mienne pour me caresser
doucement.

Et elle a dit, devant ma bouche: ´ Je sais,
Bilitis, qui tu aimes. Ferme les yeux, je
suis Lykas. ª Je rÈpondis en la touchant: ´ Ne
vois-je pas bien que tu es fille? Tu
plaisantes mal ‡ propos. ª

Mais elle reprit: ´ En vÈritÈ, je suis Lykas,
si tu fermes les paupiËres. Voil‡ ses bras,
voil‡ ses mains... ª Et tendrement, dans le
silence, elle enchanta ma rÍverie d'une
illusion singuliËre.

27 -- PRI»RE ¿ PERS…PHON 

PurifiÈes par les ablutions rituelles, et
vÍtues de tuniques violettes, nous avons
baissÈ vers la terre nos mains chargÈes de
branches d'olivier.

´ ‘ PersÈphonÍ souterraine, ou quel que soit
le nom que tu dÈsires, si ce nom t'agrÈe ,
Ècoute-nous, Ù Chevelue-de-tÈnËbres, Reine
stÈrile et sans sourire!

´ Kokhlis, fille de Thrasymakhos, est malade,
et dangereusement. Ne la rappelle pas
encore. Tu sais qu'elle ne peut t'Èchapper:
un jour, plus tard, tu la prendras.

´ Mais ne l'entraÓne pas si vite, Ù Dominatrice
invisible! Car elle pleure sa virginitÈ,
elle te supplie par nos priËres, et nous
donnerons pour la sauver trois brebis noires
non tondues. ª

28 -- LA PARTIE D'OSSELETS

Comme nous l'aimions tous les deux, nous
l'avons jouÈ aux osselets. Et ce fut une
partie cÈlËbre. Beaucoup de jeunes filles y
assistaient.

Elle amena d'abord le coup des KyklÙpes, et
moi, le coup de SolÙn. Mais elle le
Kallibolos, et moi, me sentant perdue, je
priais la dÈesse!

Je jouai, j'eus l'EpiphÈnÙn, elle le terrible
coup de Khios, moi l'Antiteukhos, elle le
Trikhias, et moi le coup d'AphroditÍ qui
gagna l'amant disputÈ.

Mais la voyant p‚lir, je la pris par le cou
et je lui dis tout prËs de l'oreille (pour
qu'elle seule m'entendit): ´ Ne pleure pas,
petite amie, nous le laisserons choisir entre
nous. ª

29 -- LA QUENOUILLE

Pour tout le jour ma mËre m'a enfermÈe au
gynÈcÈe, avec mes soeurs que je n'aime pas et
qui parlent entre elles ‡ voix basse. Moi,
dans un petit coin, je file ma quenouille.

Quenouille, puisque je suis seule avec toi,
c'est ‡ toi que je vais parler. Avec la
perruque de laine blanche tu es comme une
vieille femme. …coute-moi.

Si je le pouvais, je ne serais pas ici,
assise dans l'ombre du mur et filant avec
ennui: je serais couchÈe dans les violettes
sur les pentes du Tauros.

Comme il est plus pauvre que moi, ma mËre ne
veut pas qu'il m'Èpouse. Et pourtant, je te
le dis: ou je ne verrai pas le jour des
noces, ou ce sera lui qui me fera passer le
seuil.

30 -- LA FL€TE DE PAN

Pour le jour des Hyacinthies, il m'a donnÈ
une syrinx faite de roseaux bien taillÈs,
unis avec de la blanche cire qui est douce ‡
mes lËvres comme du miel.

Il m'apprend ‡ jouer, assise sur ses genoux;
mais je suis un peu tremblante. Il en joue
aprËs moi, si doucement que je l'entends ‡
peine.

Nous n'avons rien ‡ nous dire, tant nous
sommes prËs l'un de l'autre; mais nos chansons
veulent se rÈpondre, et tour ‡ tour nos
bouches s'unissent sur la fl˚te.

Il est tard, voici le chant des grenouilles
vertes qui commence avec la nuit. Ma mËre ne
croira jamais que je suis restÈe si longtemps
‡ chercher ma ceinture perdue.

31 -- LA CHEVELURE

Il m'a dit: ´ Cette nuit, j'ai rÍvÈ. J'avais
ta chevelure autour de mon cou. J'avais tes
cheveux comme un collier noir autour de ma
nuque et sur ma poitrine.

´ Je les caressais, et c'Ètaient les miens; et
nous Ètions liÈs pour toujours ainsi, par la
mÍme chevelure la bouche sur la bouche, ainsi
que deux lauriers n'ont souvent qu'une
racine.

´ Et peu ‡ peu, il m'a semblÈ, tant nos
membres Ètaient confondus, que je devenais
toi-mÍme ou que tu entrais en moi comme mon
songe. ª

Quand il eut achevÈ, il mit doucement ses
mains sur mes Èpaules, et il me regarda d'un
regard si tendre, que je baissai les yeux
avec un frisson.

32 -- LA COUPE

Lykas m'a vue arriver, seulement vÍtue d'une
exÙmis succincte, car les journÈes sont
accablantes; il a voulu mouler mon sein qui
restait ‡ dÈcouvert.

Il a pris de l'argile fine, pÈtrie dans l'eau
fraÓche et lÈgËre. Quand il l'a serrÈe sur
ma peau, j'ai pensÈ dÈfaillir tant cette
terre Ètait froide.

De mon sein moulÈ, il a fait une coupe,
arrondie et ombiliquÈe. Il l'a mise sÈcher
au soleil et l'a peinte de pourpre et
d'ocre en pressant des fleurs tout autour.

Puis nous sommes allÈs jusqu'‡ la fontaine
qui est consacrÈe aux nymphes, et nous
avons jetÈ la coupe dans le courant, avec
des tiges de giroflÈes.

33 -- ROSES DANS LA NUIT

DËs que la nuit monte au ciel, le monde
est ‡ nous, et aux dieux. Nous allons des
champs ‡ la source, des bois obscurs aux
clairiËres, o˘ nous mËnent nos pieds nus.

Les petites Ètoiles brillent assez pour les
petites ombres que nous sommes. Quelquefois,
sous les branches basses, nous trouvons
des biches endormies.

Mais plus charmant la nuit que toute autre
chose, il est un lieu connu de nous seuls et
qui nous attire ‡ travers la forÍt: un buisson
de roses mystÈrieuses.

Car rien n'est divin sur la terre ‡ l'Ègal
du parfum des roses dans la nuit. Comment
se fait-il qu'au temps o˘ j'Ètais seule je
ne m'en sentais pas enivrÈe?

34 -- LES REMORDS

D'abord je n'ai pas rÈpondu, et j'avais la
honte sur les joues, et les battements de
mon coeur faisaient mal ‡ mes seins.

Puis j'ai rÈsistÈ, j'ai dit: ´ Non. Non. ª J'ai
tournÈ la tÍte en arriËre et le baiser n'a pas
franchi mes lËvres, ni l'amour mes genoux
serrÈs.

Alors il m'a demandÈ pardon, il m'a embrassÈ
les cheveux, j'ai senti son haleine br˚lante,
et il est parti... Maintenant je suis seule.

Je regarde la place vide, le bois dÈsert, la
terre foulÈe. Et je mords mes poings jusqu'au
sang et j'Ètouffe mes cris dans l'herbe.

35 -- LE SOMMEIL INTERROMPU

Toute seule je m'Ètais endormie, comme
une perdrix dans la bruyËre. Le vent lÈger,
le bruit des eaux, la douceur de la nuit
m'avaient retenue l‡.

Je me suis endormie, imprudente, et je me
suis rÈveillÈe en criant, et j'ai luttÈ, et
j'ai pleurÈ; mais dÈj‡ il Ètait trop tard.
Et que peuvent les bras d'une fille?

Il ne me quitta pas. Au contraire, plus
tendrement dans ses bras, il me serra contre
lui et je ne vis plus au monde ni la terre ni
les arbres mais seulement la lueur de ses
yeux...

¿ toi, Kypris victorieuse, je consacre ces
offrandes encore mouillÈes de rosÈe, vestiges
des douleurs de la vierge, tÈmoins de mon
sommeil et de ma rÈsistance.

36 -- AUX LAVEUSES

Laveuses, ne dites pas que vous m'avez vue!
Je me confie ‡ vous; ne le rÈpÈtez pas!
Entre ma tunique et mes seins je vous apporte
quelque chose.

Je suis comme une petite poule effrayÈe...
Je ne sais pas si j'oserai vous dire... Mon
coeur bat comme si je mourais... C'est un
voile que je vous apporte.

Un voile et les rubans de mes jambes. Vous
voyez: il y a du sang. Par l'ApollÙn c'est
malgrÈ moi! Je me suis bien dÈfendue; mais
l'homme qui aime est plus fort que nous.

Lavez-les bien; n'Èpargnez ni le sel ni la
craie. Je mettrai quatre oboles pour vous
aux pieds de l'AphroditÍ; et mÍme une
drachme d'argent.

37 -- CHANSON

Quand il est revenu, je me suis cachÈ la
figure avec les deux mains. Il m'a dit: ´ Ne
crains rien. Qui a vu notre baiser? --Qui
nous a vus? la nuit et la lune,

´ Et les Ètoiles et la premiËre aube. La lune
s'est mirÈe au lac et l'a dit ‡ l'eau sous
les saules. L'eau du lac l'a dit ‡ la rame.

´ Et la rame l'a dit ‡ la barque et la barque
l'a dit au pÍcheur. HÈlas, hÈlas! si c'Ètait
tout! Mais le pÍcheur l'a dit ‡ une femme.

´ Le pÍcheur l'a dit ‡ une femme: mon pËre et
ma mËre et mes soeurs, et toute la Hellas le
saura. ª

38 -- BILITIS

Une femme s'enveloppe de laine blanche. Une
autre se vÍt de soie et d'or. Une autre se
couvre de fleurs, de feuilles vertes et de
raisins.

Moi je ne saurais vivre que nue. Mon amant,
prends-moi comme je suis: sans robe ni bijoux
ni sandales voici Bilitis toute seule.

Mes cheveux sont noirs de leur noir et mes
lËvres rouges de leur rouge. Mes boucles
flottent autour de moi, libres et rondes
comme des plumes.

Prends moi telle que ma mËre m'a faite dans
une nuit d'amour lointaine, et si je te plais
ainsi n'oublie pas de me le dire.

39 -- LA PETITE MAISON

La petite maison o˘ est son lit est la plus
belle de la terre. Elle est faite avec des
branches d'arbre, quatre murs de terre sËche
et une chevelure de chaume.

Je l'aime, car nous y couchons depuis que les
nuits sont fraÓches; et plus les nuits sont
fraÓches, plus elles sont longues aussi. Au
jour levant je me sens enfin lassÈe.

Le matelas est sur le sol; deux couvertures
de laine noire enferment nos corps qui se
rÈchauffent. Sa poitrine refoule mes seins.
Mon coeur bat...

Il m'Ètreint si fort qu'il me brisera, pauvre
petite fille que je suis; mais dËs qu'il est
en moi je ne sais plus rien du monde, et on
me couperait les quatre membres sans me
rÈveiller de ma joie.

40 -- LA JOIE (non traduite)

41 -- LA LETTRE PERDUE

HÈlas sur moi! j'ai perdu sa lettre. Je
l'avais mise entre ma peau et mon strophiÙn,
sous la chaleur de mon sein. J'ai couru,
elle sera tombÈe.

Je vais retourner sur mes pas: si quelqu'un
la trouvait, on le dirait ‡ ma mËre et je
serais fouettÈe devant mes soeurs moqueuses.

Si c'est un homme qui l'a trouvÈe il me la
rendra; ou mÍme, s'il veut me parler en
secret je sais le moyen de la lui ravir.

Si c'est une femme qui l'a lue, Ù Dzeus
Gardien, protËge-moi! car elle le dira ‡
tout le monde, ou elle me prendra mon amant.

42 -- CHANSON

´ La nuit est si profonde qu'elle entre dans
mes yeux. -- Tu ne verras pas le chemin. Tu te
perdras dans la forÍt.

-- Le bruit des chutes d'eau remplit mes
oreilles. -- Tu n'entendrais pas la voix de
ton amant mÍme s'il Ètait ‡ vingt pas.

-- L'odeur des fleurs est si forte que je
dÈfaille et vais tomber. -- Tu ne le sentirais
pas s'il croisait ton passage.

-- Ah! il est bien loin d'ici, de l'autre
cÙtÈ de la montagne, mais je le vois et je
l'entends et je le sens comme s'il me touchait. ª

43 -- LE SERMENT

´ Lorsque l'eau des fleuves remontera
jusqu'aux sommets couverts de neiges;
lorsqu'on sËmera l'orge et le blÈ dans
les sillons mouvants de la mer;

´ Lorsque les pins naÓtront des lacs et les
nÈnufars des rochers, lorsque le soleil
deviendra noir, lorsque la lune tombera sur
l'herbe.

´ Alors, mais alors seulement, je prendrai
une autre femme, et je t'oublierai, Bilitis,
‚me de ma vie, coeur de mon coeur. ª

Il me l'a dit, il me l'a dit! Que m'importe
le reste du monde! O˘ es-tu, bonheur insensÈ
qui te compares ‡ mon bonheur!

44 -- LA NUIT

C'est moi maintenant qui le recherche.
Chaque nuit, trËs doucement, je quitte la
maison, et je vais par une longue route,
jusqu'‡ sa prairie, le regarder dormir.

Quelquefois je reste longtemps sans parler,
heureuse de le voir seulement, et j'approche
mes lËvres des siennes, pour ne baiser que
son haleine.

Puis tout ‡ coup je m'Ètends sur lui. Il se
rÈveille dans mes bras, et il ne peut plus se
relever car je lutte! Il renonce, et rit, et
m'Ètreint. Ainsi nous jouons dans la nuit.

... PremiËre aube, Ù clartÈ mÈchante, toi
dÈj‡! En quel antre toujours nocturne, sur
quelle prairie souterraine pourrons-nous si
longtemps aimer, que nous perdions ton
souvenir...

45 -- BERCEUSE

Dors: j'ai demandÈ ‡ Sardes tes jouets, et
tes vÍtements ‡ Babylone. Dors, tu es fille
de Bilitis et d'un roi du soleil levant.

Les bois, ce sont les palais qu'on b‚tit pour
toi seule et que je t'ai donnÈs. Les troncs
des pins, ce sont les colonnes; les hautes
branches, ce sont les vo˚tes.

Dors. Pour qu'il ne t'Èveille pas, je vendrais
le soleil ‡ la mer. Le vent des ailes de
la colombe est moins lÈger que ton haleine.

Fille de moi, chair de ma chair, tu diras
quand tu ouvriras les yeux, si tu veux la
plaine ou la ville, ou la montagne ou la
lune, ou le cortËge blanc des dieux.

46 -- LE TOMBEAU DES NAœADES

Le long du bois couvert de givre, je
marchais; mes cheveux devant ma bouche se
fleurissaient de petits glaÁons, et mes
sandales Ètaient lourdes de neige fangeuse
et tassÈe.

Il me dit: ´ Que cherches-tu? --Je suis la
trace du satyre. Ses petits pas fourchus
alternent comme des trous dans un manteau
blanc. ª Il me dit: ´ Les satyres sont morts.

´ Les satyres et les nymphes aussi. Depuis
trente ans il n'a pas fait un hiver aussi
terrible. La trace que tu vois est celle
d'un bouc. Mais restons ici, o˘ est leur
tombeau. ª

Et avec le fer de sa houe il cassa la glace
de la source o˘ jadis riaient les naÔades.
Il prenait de grands morceaux froids, et, les
soulevant vers le ciel p‚le, il regardait au
travers.

II

…L…GIES ¿ MYTIL»NE

SAPPH‘

47 -- AU VAISSEAU

Beau navire qui m'as menÈe ici, le long des
cÙtes de l'Ionie, je t'abandonne aux flots
brillants, et d'un pied lÈger je saute sur la
grËve.

Tu vas retourner au pays o˘ la vierge est
l'amie des nymphes. N'oublie pas de remercier
les conseillËres invisibles, et porte-leur
en offrande ce rameau cueilli par mes mains.

Tu fus pin, et sur les montagnes, le vaste
NÙtos enflammÈ agitait tes branches Èpineuses,
tes Ècureuils et tes oiseaux.

Que le Boreus maintenant te guide, et te
pousse mollement vers le port, nef noire
escortÈe des dauphins au grÈ de la mer
bienveillante.

48 -- PSAPPHA

Je me frotte les yeux... Il fait dÈj‡ jour,
je crois. Ah! qui est auprËs de moi?... une
femme?... Par la Paphia, j'avais oubliÈ...
‘ Charites! que je suis honteuse.

Dans quel pays suis-je venue, et quelle est
cette Óle-ci o˘ l'on entend ainsi l'amour?
Si je n'Ètais pas ainsi lassÈe, je croirais ‡
quelque rÍve... Est-il possible que ce soit
l‡ Psappha!

Elle dort... Elle est certainement belle,
bien que ses cheveux soient coupÈs comme ceux
d'un athlËte. Mais cet Ètrange visage, cette
poitrine virile et ces hanches Ètroites...

Je veux m'en aller avant qu'elle ne s'Èveille.
HÈlas! je suis du cÙtÈ du mur. Il me faudra
l'enjamber. J'ai peur de frÙler sa hanche et
qu'elle ne me reprenne au passage.

49 -- LA DANSE DE GL‘TTIS ET DE KYS…

Deux petites filles m'ont emmenÈe chez elles,
et dËs que la porte fut fermÈe, elles
allumËrent au feu la mËche de la lampe et
voulurent danser pour moi.

Leurs joues n'Ètaient pas fardÈes, aussi
brunes que leurs petits ventres. Elles se
tiraient par les bras et parlaient en mÍme
temps, dans une agonie de gaietÈ.

Assises sur leur matelas que portaient deux
trÈteaux ÈlevÈs, GlÙttis chantait ‡ voix
aiguÎ et frappait en mesure ses petites mains
sonores.

KysÈ dansait par saccades, puis s'arrÍtait,
essoufflÈe par le rire, et, prenant sa soeur
par les seins, la mordait ‡ l'Èpaule et la
renversait, comme une chËvre qui veut jouer.

50 -- LES CONSEILS

Alors Syllikhmas est entrÈe, et nous voyant
si familiËres, elle s'est assise sur le banc.
Elle a pris GlÙttis sur son genou, KysÈ sur
l'autre et elle a dit:

´ Viens ici, petite. ª Mais je restais loin.
Elle reprit: ´ As-tu peur de nous?
Approche-toi: ces enfants t'aiment. Elles
t'apprendront ce que tu ignores: le miel des
caresses de la femme.

´ L'homme est violent et paresseux. Tu le
connais, sans doute. Hais-le. Il a la
poitrine plate, la peau rude, les cheveux
ras, les bras velus. Mais les femmes sont
toutes belles.

´ Les femmes seules savent aimer; reste avec
nous, Bilitis, reste. Et si tu as une ‚me
ardente, tu verras ta beautÈ comme dans un
miroir sur le corps de tes amoureuses. ª

51 -- L'INCERTITUDE

De GlÙttis ou de KysÈ je ne sais qui
j'Èpouserai. Comme elles ne se ressemblent
pas, l'une ne me consolerait pas de l'autre
et j'ai peur de mal choisir.

Chacune d'elles a l'une de mes mains,
l'une de mes mamelles aussi. Mais ‡ qui
donnerai-je ma bouche? ‡ qui donnerai-je
mon coeur et tout ce qu'on ne peut partager?

Nous ne pouvons rester ainsi toutes les
trois dans la mÍme maison. On en parle
dans MytilËne. Hier, devant le temple d'ArËs,
une femme ne m'a pas dit: ´ Salut! ª

C'est GlÙttis que je prÈfËre; mais je ne
puis rÈpudier KysÈ. Que deviendrait-elle
toute seule? Les laisserai-je ensemble comme
elles Ètaient et prendrai-je une autre amie?

52 -- LA RENCONTRE

Je l'ai trouvÈe comme un trÈsor, dans un
champ, sous un buisson de myrte, enveloppÈe
de la gorge aux pieds dans un pÈplos jaune
brodÈ de bleu.

´ Je n'ai pas d'amie, m'a-t-elle dit; car la
ville la plus proche est ‡ quarante stades
d'ici. Je vis seule avec ma mËre qui est
veuve et toujours triste. Si tu veux, je te
suivrai.

´ Je te suivrai jusqu'‡ ta maison, f˚t-elle de
l'autre cÙtÈ de l'Óle et je vivrai chez toi
jusqu'‡ ce que tu me renvoies. Ta main est
tendre, tes yeux sont bleus.

´ Partons. Je n'emporte rien avec moi, que
la petite AphroditÍ qui est pendue ‡ mon
collier. Nous la mettrons prËs de la tienne,
et nous leur donnerons des roses en
rÈcompense de chaque nuit. ª

53 -- LA PETITE APHRODIT  DE TERRE CUITE

La petite AphroditÍ gardienne qui protËge
Mnasidika fut modelÈe ‡ Camiros par un potier
fort habile. Elle est grande comme le pouce,
et de terre fine et jaune.

Ses cheveux retombent et s'arrondissent sur
ses Èpaules Ètroites. Ses yeux sont
longuement fendus et sa bouche est toute
petite. Car elle est la TrËs-Belle.

De la main droite, elle dÈsigne sa divinitÈ,
qui est criblÈe de petits trous sur le
bas-ventre et le long des aines. Car elle
est la TrËs-Amoureuse.

Du bras gauche elle soutient ses mamelles
pesantes et rondes. Entre ses hanches
Èlargies se gonfle un ventre fÈcondÈ. Car
elle est la MËre-de-toutes-choses.

54 -- LE D…SIR

Elle entra, et passionnÈment, les yeux
fermÈs ‡ demi, elle unit ses lËvres aux
miennes et nos langues se connurent...
Jamais il n'y eut dans ma vie un baiser
comme celui-l‡.

Elle Ètait debout contre moi, toute en
amour et consentante. Un de mes genoux,
peu ‡ peu, montait entre ses cuisses chaudes
qui cÈdaient comme pour un amant.

Ma main rampante sur sa tunique cherchait ‡
deviner le corps dÈrobÈ, qui tour ‡ tour
onduleux se pliait, ou cambrÈ se raidissait
avec des frÈmissements de la peau.

De ses yeux en dÈlire elle dÈsignait le lit;
mais nous n'avions pas le droit d'aimer avant
la cÈrÈmonie des noces, et nous nous sÈpar‚mes
brusquement.

55 -- LES NOCES

Le matin, on fit le repas de noces, dans la
maison d'Acalanthis qu'elle avait adoptÈe
pour mËre. Mnasidika portait le voile blanc
et moi la tunique virile.

Et ensuite, au milieu de vingt femmes, elle a
mis ses robes de fÍte. On l'a parfumÈe de
bakkaris, on l'a poudrÈe de poudre d'or, on
lui a ÙtÈ ses bijoux.

Dans sa chambre pleine de feuillages, elle
m'a attendue comme un Èpoux. Et je l'ai
emmenÈe sur un char entre moi et la
nymphagogue, et les passants nous
acclamaient.

On a chantÈ le chant nuptial; les fl˚tes
ont chantÈ aussi. J'ai emportÈ Mnasidika
sous les Èpaules et sous les genoux, et nous
avons passÈ le seuil couvert de roses.

56 -- LE LIT (non traduite)

57 -- LE PASS… QUI SURVIT

Je laisserai le lit comme elle l'a laissÈ,
dÈfait et rompu, les draps mÍlÈs, afin que
la forme de son corps reste empreinte ‡ cÙtÈ
du mien.

Jusqu'‡ demain je n'irai pas au bain, je ne
porterai pas de vÍtements et je ne peignerai
pas mes cheveux, de peur d'effacer les
caresses.

Ce matin, je ne mangerai pas, ni ce soir,
et sur mes lËvres je ne mettrai ni rouge ni
poudre, afin que son baiser demeure.

Je laisserai les volets clos et je n'ouvrirai
pas la porte, de peur que le souvenir restÈ
ne s'en aille avec le vent.

58 -- LA M…TAMORPHOSE

Je fus jadis amoureuse de la beautÈ des
jeunes hommes, et le souvenir de leurs
paroles, jadis, me tint ÈveillÈe.

Je me souviens d'avoir gravÈ un nom dans
l'Ècorce d'un platane. Je me souviens
d'avoir laissÈ un morceau de ma tunique dans
un chemin o˘ passait quelqu'un.

Je me souviens d'avoir aimÈ... ‘ Pannychis,
mon enfant, en quelles mains t'ai-je laissÈe?
comment, Ù malheureuse, t'ai-je abandonnÈe?

Aujourd'hui Mnasidika seule, et pour
toujours, me possËde. Qu'elle reÁoive en
sacrifice le bonheur de ceux que j'ai quittÈs
pour elle.

59 -- LE TOMBEAU SANS NOM

Mnasidika m'ayant prise par la main me
mena hors des portes de la ville, jusqu'‡ un
petit champ inculte o˘ il y avait une stËle de
marbre. Et elle me dit: ´ Celle-ci fut l'amie
de ma mËre. ª

Alors je sentis un grand frisson, et sans
cesser de lui tenir la main, je me penchai
sur son Èpaule, afin de lire les quatre vers
entre la coupe creuse et le serpent:

´ Ce n'est pas la mort qui m'a enlevÈe, mais
les Nymphes des fontaines. Je repose ici
sous une terre lÈgËre avec la chevelure
coupÈe de Xantho. Qu'elle seule me pleure.
Je ne dis pas mon nom. ª

Longtemps nous sommes restÈes debout, et nous
n'avons pas versÈ la libation. Car comment
appeler une ‚me inconnue d'entre les foules
de l'HadËs?

60 -- LES TROIS BEAUT…S DE MNASIDIKA

Pour que Mnasidika soit protÈgÈe des dieux,
j'ai sacrifiÈ ‡ l'Aphrodita-qui-aime-les-sourires,
deux liËvres m‚les et deux colombes.

Et j'ai sacrifiÈ ‡ l'ArËs deux coqs armÈs
pour la lutte et ‡ la sinistre Hekata deux
chiens qui hurlaient sous le couteau.

Et ce n'est pas sans raison que j'ai implorÈ
ces trois Immortels, car Mnasidika porte sur
son visage le reflet de leur triple divinitÈ:

Ses lËvres sont rouges comme le cuivre, ses
cheveux bleu‚tres comme le fer, et ses yeux
noirs, comme l'argent.

61 -- L'ANTRE DES NYMPHES

Tes pieds sont plus dÈlicats que ceux de
ThÈtis argentine. Entre tes bras croisÈs tu
rÈunis tes seins, et tu les berces mollement
comme deux beaux corps de colombes.

Sous tes cheveux tu dissimules tes yeux
mouillÈs, ta bouche tremblante et les fleurs
rouges de tes oreilles; mais rien n'arrÍtera
mon regard ni le souffle chaud du baiser.

Car, dans le secret de ton corps, c'est toi,
Mnasidika aimÈe, qui recËles l'antre des
nymphes dont parle le vieil HomÍros, le lieu
o˘ les naÔades tissent des linges de pourpre,

Le lieu o˘ coulent, goutte ‡ goutte, des
sources intarissables, et d'o˘ la porte du
Nord laisse descendre les hommes et o˘ la
porte du Sud laisse entrer les Immortels.

62 -- LES SEINS DE MNASIDIKA

Avec soin, elle ouvrit d'une main sa tunique
et me tendit ses seins tiËdes et doux, ainsi
qu'on offre ‡ la dÈesse une paire de
tourterelles vivantes.

´ Aime-les bien, me dit-elle; je les aime
tant! Ce sont des chÈris, des petits
enfants. Je m'occupe d'eux quand je suis
seule. Je joue avec eux; je leur fais
plaisir.

´ Je les lave avec du lait. Je les poudre
avec des fleurs. Mes cheveux fins qui les
essuient sont chers ‡ leurs petits bouts. Je
les caresse en frissonnant. Je les couche
dans de la laine.

´ Puisque je n'aurai jamais d'enfants, sois
leur nourrisson, mon amour; et, puisqu'ils
sont si loin de ma bouche, donne-leur des
baisers de ma part. ª

63 -- LA CONTEMPLATION (non traduite)

64 -- LA POUP…E

Je lui ai donnÈ une poupÈe, une poupÈe de
cire aux joues roses. Ses bras sont attachÈs
par de petites chevilles, et ses jambes
elles-mÍmes se plient.

Quand nous sommes ensemble elle la couche
entre nous et c'est notre enfant. Le soir
elle la berce et lui donne le sein avant de
l'endormir.

Elle lui a tissÈ trois petites tuniques, et
nous lui donnons des bijoux le jour des
Aphrodisies, des bijoux et des fleurs aussi.

Elle a soin de sa vertu et ne la laisse pas
sortir sans elle; pas au soleil, surtout, car
la petite poupÈe fondrait en gouttes de cire.

65 -- TENDRESSES

Ferme doucement tes bras, comme une ceinture,
sur moi. ‘ touche, Ù touche ma peau ainsi!
Ni l'eau ni la brise de midi ne sont plus
douces que ta main.

Aujourd'hui chÈris-moi, petite soeur, c'est
ton tour. Souviens-toi des tendresses que je
t'ai apprises la nuit derniËre, et prËs de moi
qui suis lasse agenouille-toi sans parler.

Tes lËvres descendent de mes lËvres. Tous
tes cheveux dÈfaits les suivent, comme la
caresse suit le baiser. Ils glissent sur mon
sein gauche; ils me cachent tes yeux.

Donne-moi ta main. Qu'elle est chaude!
Serre la mienne, ne la quitte pas. Les mains
mieux que les bouches s'unissent, et leur
passion ne s'Ègale ‡ rien.

66 -- JEUX

Plus que ses balles ou sa poupÈe, je suis
pour elle un jouet. De toutes les parties de
mon corps elle s'amuse comme une enfant,
pendant de longues heures, sans parler.

Elle dÈfait ma chevelure et la reforme selon
son caprice, tantÙt nouÈe sous le menton
comme une Ètoffe Èpaisse, ou tordue en
chignon ou tressÈe jusqu'au bout.

Elle regarde avec Ètonnement la couleur
de mes cils, le pli de mon coude. Parfois
elle me fait mettre ‡ genoux et poser les
mains sur les draps;

Alors (et c'est un de ses jeux) elle glisse
sa petite tÍte par-dessous et imite le
chevreau tremblant qui s'allaite au ventre
de sa mËre.

67 -- …PISODE (non traduite)

68 -- P…NOMBRE

Sous le drap de laine transparent nous nous
sommes glissÈes, elle et moi. MÍme nos tÍtes
Ètaient blotties, et la lampe Èclairait
l'Ètoffe au-dessus de nous.

Ainsi je voyais son corps chÈri dans une
mystÈrieuse lumiËre. Nous Ètions plus prËs
l'une de l'autre, plus libres, plus intimes, plus
nues. ´ Dans la mÍme chemise, ª disait-elle.

Nous Ètions restÈes coiffÈes pour Ítre encore
plus dÈcouvertes, et dans l'air Ètroit du
lit, deux odeurs de femmes montaient, des
deux cassolettes naturelles.

Rien au monde, pas mÍme la lampe, ne nous a
vues cette nuit-l‡. Laquelle de nous fut
aimÈe, elle seule et moi le pourrions dire.
Mais les hommes n'en sauront rien.

69 -- LA DORMEUSE

Elle dort dans ses cheveux dÈfaits, les mains
mÍlÈes derriËre la nuque. RÍve-t-elle? Sa
bouche est ouverte; elle respire doucement.

Avec un peu de cygne blanc, j'essuie, mais
sans l'Èveiller, la sueur de ses bras, la
fiËvre de ses joues. Ses paupiËres fermÈes
sont deux fleurs bleues.

Tout doucement je vais me lever; j'irai
puiser l'eau, traire la vache et demander du
feu aux voisins. Je veux Ítre frisÈe et
vÍtue quand elle ouvrira les yeux.

Sommeil, demeure encore longtemps entre ses
beaux cils recourbÈs et continue la nuit
heureuse par un songe de bon augure.

70 -- LE BAISER

Je baiserai d'un bout ‡ l'autre les longues
ailes noires de ta nuque, Ù doux oiseau,
colombe prise dont le coeur bondit sous ma
main.

Je prendrai ta bouche dans ma bouche
comme un enfant prend le sein de sa mËre.
Frissonne!... car le baiser pÈnËtre
profondÈment et suffirait ‡ l'amour.

Je promËnerai mes lËvres comme du feu, sur
tes bras, autour de ton cou, et je ferai
tourner sur tes cÙtes chatouilleuses la
caresse Ètirante des ongles.

…coute bruire en ton oreille toute la rumeur
de la mer... Mnasidika! ton regard
m'importune. J'enfermerai dans mon baiser
tes paupiËres frÍles et br˚lantes.

71 -- LES SOINS JALOUX

Il ne faut pas que tu te coiffes, de peur que
le fer trop chaud ne br˚le ta nuque ou tes
cheveux. Tu les laisseras sur tes Èpaules et
rÈpandus le long de tes bras.

Il ne faut pas que tu t'habilles, de peur
qu'une ceinture ne rougisse les plis effilÈs
de ta hanche. Tu resteras nue comme une
petite fille.

MÍme il ne faut pas que tu te lËves, de peur
que tes pieds fragiles ne s'endolorissent en
marchant. Tu reposeras au lit, Ù victime
d'ErÙs, et je panserai ta pauvre plaie.

Car je ne veux voir sur ton corps d'autres
marques, Mnasidika, que la tache d'un baiser
trop long, l'Ègratignure d'un ongle aigu,
ou la barre pourprÈe de mon Ètreinte.

72 -- L'…TREINTE …PERDUE

Aime-moi, non pas avec des sourires, des
fl˚tes ou des fleurs tressÈes, mais avec ton
coeur et tes larmes, comme je t'aime avec ma
poitrine et avec mes gÈmissements.

Quand tes seins s'alternent ‡ mes seins,

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