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Les Cinq Cents Millions de la Begum by Jules Verne

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This eBook was prepared by Norm Wolcott.

Les cinq cents millions de la BÈgum de Jules Verne

TABLE DES MATI…RES
I - OŸ MR. SHARP FAIT SON ENTR…E
II - DEUX COPAINS
III - UN FAIT DIVERS
IV - PART ¬ DEUX
V - LA CIT… DE L'ACIER
VI - LE PUITS ALBRECHT
VII - LE BLOC CENTRAL
VIII - LA CAVERNS DU DRAGON
IX - ´ P. P. C. ª
X - UN ARTICLE DE L' ´ UNSERE CENTURIE ª, REVUE ALLEMANDE
XI - UN DŒNER CHEZ LE DOCTEUR SARRASIN
XII - LE CONSEIL
XIII - MARCEL BRUCKMANN AU PROFESSEUR SCHULTZE, STAHLSTADT
XIV - BRANLE-BAS DE COMBAT
XV - LA BOURSE DE SAN FRANCISCO
XVI - DEUX FRAN«AIS CONTRE UNE VILLE
XVII - EXPLICATIONS ¿ COUPS DE FUSIL
XVIII- L'AMANDE DU NOYAU
XIX - UNE AFFAIRE DE FAMILLE
XX - CONCLUSION

I OU MR. SHARP FAIT SON ENTREE

<< Ces journaux anglais sont vraiment bien faits ! >> se dit ‡ lui-mÍme
le bon docteur en se renversant dans un grand fauteuil de cuir.

Le docteur Sarrasin avait toute sa vie pratiquÈ le monologue, qui est
une des formes de la distraction.

C'Ètait un homme de cinquante ans, aux traits fins, aux yeux vifs et
purs sous leurs lunettes d'acier, de physionomie ‡ la fois grave et
aimable, un de ces individus dont on se dit ‡ premiËre vue : voil‡ un
brave homme. A cette heure matinale, bien que sa tenue ne trahÓt aucune
recherche, le docteur Ètait dÈj‡ rasÈ de frais et cravatÈ de blanc.

Sur le tapis, sur les meubles de sa chambre d'hÙtel, ‡ Brighton,
s'Ètalaient le _Times_, le _Daily Telegraph_, le _Daily News_. Dix
heures sonnaient ‡ peine, et le docteur avait eu le temps de faire le
tour de la ville, de visiter un hÙpital, de rentrer ‡ son hÙtel et de
lire dans les principaux journaux de Londres le compte rendu _in
extenso_ d'un mÈmoire qu'il avait prÈsentÈ l'avant-veille au grand
CongrËs international d'HygiËne, sur un << compte-globules du sang >>
dont il Ètait l'inventeur.

Devant lui, un plateau, recouvert d'une nappe blanche, contenait une
cÙtelette cuite ‡ point, une tasse de thÈ fumant et quelques-unes de
ces rÙties au beurre que les cuisiniËres anglaises font ‡ merveille,
gr‚ce aux petits pains spÈciaux que les boulangers leur fournissent.

<< Oui, rÈpÈtait-il, ces journaux du Royaume-Uni sont vraiment trËs
bien faits, on ne peut pas dire le contraire !... Le speech du vice-
prÈsident, la rÈponse du docteur Cicogna, de Naples, les dÈveloppements
de mon mÈmoire, tout y est saisi au vol, pris sur le fait,
photographiÈ. >>

<< La parole est au docteur Sarrasin, de Douai. L'honorable associÈ
s'exprime en franÁais. "Mes auditeurs m'excuseront, dit-il en dÈbutant,
si je prends cette libertÈ ; mais ils comprennent assurÈment mieux ma
langue que je ne saurais parler la leur..." >>

<< Cinq colonnes en petit texte !... Je ne sais pas lequel vaut mieux
du compte rendu du _Times_ ou de celui du _Telegraph_... On n'est pas
plus exact et plus prÈcis ! >>

Le docteur Sarrasin en Ètait l‡ de ses rÈflexions, lorsque le maÓtre
des cÈrÈmonies lui-mÍme -- on n'oserait donner un moindre titre ‡ un
personnage si correctement vÍtu de noir -- frappa ‡ la porte et demanda
si << monsiou >> Ètait visible...

<< Monsiou >> est une appellation gÈnÈrale que les Anglais se croient
obligÈs d'appliquer ‡ tous les FranÁais indistinctement, de mÍme qu'ils
s'imagineraient manquer ‡ toutes les rËgles de la civilitÈ en ne
dÈsignant pas un Italien sous le titre de << Signor >> et un Allemand
sous celui de << Herr >>. Peut-Ítre, au surplus, ont-ils raison. Cette
habitude routiniËre a incontestablement l'avantage d'indiquer d'emblÈe
la nationalitÈ des gens.

Le docteur Sarrasin avait pris la carte qui lui Ètait prÈsentÈe. Assez
ÈtonnÈ de recevoir une visite en un pays o˘ il ne connaissait personne,
il le fut plus encore lorsqu'il lut sur le carrÈ de papier minuscule :

<< MR. SHARP, _solicitor_, << 93, _Southampton row_ << LONDON. >>

Il savait qu'un << solicitor >> est le congÈnËre anglais d'un avouÈ, ou
plutÙt homme de loi hybride, intermÈdiaire entre le notaire, l'avouÈ et
l'avocat, -- le procureur d'autrefois.

<< Que diable puis-je avoir ‡ dÈmÍler avec Mr. Sharp ? se demanda-t-il.
Est-ce que je me serais fait sans y songer une mauvaise affaire ?... >>

<< Vous Ítes bien s˚r que c'est pour moi ? reprit-il.

-- Oh ! yes, monsiou.

-- Eh bien ! faites entrer. >>

Le maÓtre des cÈrÈmonies introduisit un homme jeune encore, que le
docteur, ‡ premiËre vue, classa dans la grande famille des << tÍtes de
mort >>. Ses lËvres minces ou plutÙt dessÈchÈes, ses longues dents
blanches, ses cavitÈs temporales presque ‡ nu sous une peau
parcheminÈe, son teint de momie et ses petits yeux gris au regard de
vrille lui donnaient des titres incontestables ‡ cette qualification.
Son squelette disparaissait des talons ‡ l'occiput sous un <<
ulster-coat >> ‡ grands carreaux, et dans sa main il serrait la poignÈe
d'un sac de voyage en cuir verni.

Ce personnage entra, salua rapidement, posa ‡ terre son sac et son
chapeau, s'assit sans en demander la permission et dit :

<< William Henry Sharp junior, associÈ de la maison Billows, Green,
Sharp & Co. C'est bien au docteur Sarrasin que j'ai l'honneur ?...

-- Oui, monsieur.

-- FranÁois Sarrasin ?

-- C'est en effet mon nom.

-- De Douai ?

-- Douai est ma rÈsidence.

-- Votre pËre s'appelait Isidore Sarrasin ?

-- C'est exact.

-- Nous disons donc qu'il s'appelait Isidore Sarrasin. >>

Mr. Sharp tira un calepin de sa poche, le consulta et reprit :

<< Isidore Sarrasin est mort ‡ Paris en 1857, VIËme arrondissement, rue
Taranne, numÈro 54, hÙtel des Ecoles, actuellement dÈmoli.

-- En effet, dit le docteur, de plus en plus surpris. Mais
voudriez-vous m'expliquer ?...

-- Le nom de sa mËre Ètait Julie LangÈvol, poursuivit Mr. Sharp,
imperturbable. Elle Ètait originaire de Bar-le-Duc, fille de BÈnÈdict
LangÈvol, demeurant impasse Loriol mort en 1812, ainsi qu'il appert des
registres de la municipalitÈ de ladite ville... Ces registres sont une
institution bien prÈcieuse, monsieur, bien prÈcieuse !... Hem !... hem
!... et soeur de Jean-Jacques LangÈvol, tambour-major au 36Ëme lÈger...

-- Je vous avoue, dit ici le docteur Sarrasin, ÈmerveillÈ par cette
connaissance approfondie de sa gÈnÈalogie, que vous paraissez sur ces
divers points mieux informÈ que moi. Il est vrai que le nom de famille
de ma grand-mËre Ètait LangÈvol, mais c'est tout ce que je sais d'elle.

-- Elle quitta vers 1807 la ville de Bar-le-Duc avec votre grand-pËre,
Jean Sarrasin, qu'elle avait ÈpousÈ en 1799. Tous deux allËrent
s'Ètablir ‡ Melun comme ferblantiers et y restËrent jusqu'en 1811, date
de la mort de Julie LangÈvol, femme Sarrasin. De leur mariage, il n'y
avait qu'un enfant, Isidore Sarrasin, votre pËre. A dater de ce moment,
le fil est perdu, sauf pour la date de la mort d'icelui, retrouvÈe ‡
Paris...

-- Je puis rattacher ce fil, dit le docteur, entraÓnÈ malgrÈ lui par
cette prÈcision toute mathÈmatique. Mon grand-pËre vint s'Ètablir ‡
Paris pour l'Èducation de son fils, qui se destinait ‡ la carriËre
mÈdicale. Il mourut, en 1832, ‡ Palaiseau, prËs Versailles, o˘ mon pËre
exerÁait sa profession et o˘ je suis nÈ moi-mÍme en 1822.

-- Vous Ítes mon homme, reprit Mr. Sharp. Pas de frËres ni de soeurs
?...

-- Non ! j'Ètais fils unique, et ma mËre est morte deux ans aprËs ma
naissance... Mais enfin, monsieur, me direz vous ?... >>

Mr. Sharp se leva.

<< Sir Bryah Jowahir Mothooranath, dit-il, en prononÁant ces noms avec
le respect que tout Anglais professe pour les titres nobiliaires, je
suis heureux de vous avoir dÈcouvert et d'Ítre le premier ‡ vous
prÈsenter mes hommages ! >>

<< Cet homme est aliÈnÈ, pensa le docteur. C'est assez frÈquent chez
les "tÍtes de mort". >>

Le solicitor lut ce diagnostic dans ses yeux.

<< Je ne suis pas fou le moins du monde, rÈpondit-il avec calme. Vous
Ítes, ‡ l'heure actuelle, le seul hÈritier connu du titre de baronnet,
concÈdÈ, sur la prÈsentation du gouverneur gÈnÈral de la province de
Bengale, ‡ Jean-Jacques LangÈvol, naturalisÈ sujet anglais en 1819,
veuf de la BÈgum Gokool, usufruitier de ses biens, et dÈcÈdÈ en 1841,
ne laissant qu'un fils, lequel est mort idiot et sans postÈritÈ,
incapable et intestat, en 1869. La succession s'Èlevait, il y a trente
ans, ‡ environ cinq millions de livres sterling. Elle est restÈe sous
sÈquestre et tutelle, et les intÈrÍts en ont ÈtÈ capitalisÈs presque
intÈgralement pendant la vie du fils imbÈcile de Jean-Jacques LangÈvol.
Cette succession a ÈtÈ ÈvaluÈe en 1870 au chiffre rond de vingt et un
millions de livres sterling, soit cinq cent vingt-cinq millions de
francs. En exÈcution d'un jugement du tribunal d'Agra, confirmÈ par la
cour de Delhi, homologuÈ par le Conseil privÈ, les biens immeubles et
mobiliers ont ÈtÈ vendus, les valeurs rÈalisÈes, et le total a ÈtÈ
placÈ en dÈpÙt ‡ la Banque d'Angleterre. Il est actuellement de cinq
cent vingt-sept millions de francs, que vous pourrez retirer avec un
simple chËque, aussitÙt aprËs avoir fait vos preuves gÈnÈalogiques en
cour de chancellerie, et sur lesquels je m'offre dËs aujourd'hui ‡ vous
faire avancer par M. Trollop, Smith & Co., banquiers, n'importe quel
acompte ‡ valoir... >>

Le docteur Sarrasin Ètait pÈtrifiÈ. Il resta un instant sans trouver un
mot ‡ dire. Puis, mordu par un remords d'esprit critique et ne pouvant
accepter comme fait expÈrimental ce rÍve des _Mille et une nuits_, il
s'Ècria :

<< Mais, au bout du compte, monsieur, quelles preuves me donnerez- vous
de cette histoire, et comment avez-vous ÈtÈ conduit ‡ me dÈcouvrir ?

-- Les preuves sont ici, rÈpondit Mr. Sharp, en tapant sur le sac de
cuir verni. Quant ‡ la maniËre dont je vous ai trouvÈ, elle est fort
naturelle. Il y a cinq ans que je vous cherche. L'invention des
proches, ou << next of kin >>, comme nous disons en droit anglais, pour
les nombreuses successions en dÈshÈrence qui sont enregistrÈes tous les
ans dans les possessions britanniques, est une spÈcialitÈ de notre
maison. Or, prÈcisÈment, l'hÈritage de la BÈgum Gokool exerce notre
activitÈ depuis un lustre entier. Nous avons portÈ nos investigations
de tous cÙtÈs, passÈ en revue des centaines de familles Sarrasin, sans
trouver celle qui Ètait issue d'Isidore. J'Ètais mÍme arrivÈ ‡ la
conviction qu'il n'y avait pas un autre Sarrasin en France, quand j'ai
ÈtÈ frappÈ hier matin, en lisant dans le _Daily News_ le compte rendu
du CongrËs d'HygiËne, d'y voir un docteur de ce nom qui ne m'Ètait pas
connu. Recourant aussitÙt ‡ mes notes et aux milliers de fiches
manuscrites que nous avons rassemblÈes au sujet de cette succession,
j'ai constatÈ avec Ètonnement que la ville de Douai avait ÈchappÈ ‡
notre attention. Presque s˚r dÈsormais d'Ítre sur la piste, j'ai pris
le train de Brighton, je vous ai vu ‡ la sortie du CongrËs, et ma
conviction a ÈtÈ faite. Vous Ítes le portrait vivant de votre
grand-oncle LangÈvol, tel qu'il est reprÈsentÈ dans une photographie de
lui que nous possÈdons, d'aprËs une toile du peintre indien Saranoni. >>

Mr. Sharp tira de son calepin une photographie et la passa au docteur
Sarrasin. Cette photographie reprÈsentait un homme de haute taille avec
une barbe splendide, un turban ‡ aigrette et une robe de brocart
chamarrÈe de vert, dans cette attitude particuliËre aux portraits
historiques d'un gÈnÈral en chef qui Ècrit un ordre d'attaque en
regardant attentivement le spectateur. Au second plan, on distinguait
vaguement la fumÈe d'une bataille et une charge de cavalerie.

<< Ces piËces vous en diront plus long que moi, reprit Mr. Sharp. Je
vais vous les laisser et je reviendrai dans deux heures, si vous voulez
bien me le permettre, prendre vos ordres. >>

Ce disant, Mr. Sharp tira des flancs du sac verni sept ‡ huit volumes
de dossiers, les uns imprimÈs, les autres manuscrits, les dÈposa sur la
table et sortit ‡ reculons, en murmurant :

<< Sir Bryah Jowahir Mothooranath, j'ai l'honneur de vous saluer. >>

MoitiÈ croyant, moitiÈ sceptique, le docteur prit les dossiers et
commenÁa ‡ les feuilleter.

Un examen rapide suffit pour lui dÈmontrer que l'histoire Ètait
parfaitement vraie et dissipa tous ses doutes. Comment hÈsiter, par
exemple, en prÈsence d'un document imprimÈ sous ce titre :

<< _Rapport aux TrËs Honorables Lords du Conseil privÈ de la Reine,
dÈposÈ le 5 janvier 1870, concernant la succession vacante de la BÈgum
Gokool de Ragginahra, province de Bengale._

Points de fait. -- Il s'agit en la cause des droits de propriÈtÈ de
certains mehals et de quarante-trois mille beegales de terre arable,
ensemble de divers Èdifices, palais, b‚timents d'exploitation,
villages, objets mobiliers, trÈsors, armes, etc., provenant de la
succession de la BÈgum Gokool de Ragginahra. Des exposÈs soumis
successivement au tribunal civil d'Agra et ‡ la Cour supÈrieure de
Delhi, il rÈsulte qu'en 1819, la BÈgum Gokool, veuve du rajah
Luckmissur et hÈritiËre de son propre chef de biens considÈrables,
Èpousa un Ètranger, franÁais d'origine, du nom de Jean-Jacques
LangÈvol. Cet Ètranger, aprËs avoir servi jusqu'en 1815 dans l'armÈe
franÁaise, o˘ il avait eu le grade de sous-officier (tambour-major) au
36Ëme lÈger, s'embarqua ‡ Nantes, lors du licenciement de l'armÈe de la
Loire, comme subrÈcargue d'un navire de commerce. Il arriva ‡ Calcutta,
passa dans l'intÈrieur et obtint bientÙt les fonctions de capitaine
instructeur dans la petite armÈe indigËne que le rajah Luckmissur Ètait
autorisÈ ‡ entretenir. De ce grade, il ne tarda pas ‡ s'Èlever ‡ celui
de commandant en chef, et, peu de temps aprËs la mort du rajah, il
obtint la main de sa veuve. Diverses considÈrations de politique
coloniale, et des services importants rendus dans une circonstance
pÈrilleuse aux EuropÈens d'Agra par Jean-Jacques LangÈvol, qui s'Ètait
fait naturaliser sujet britannique, conduisirent le gouverneur gÈnÈral
de la province de Bengale ‡ demander et obtenir pour l'Èpoux de la
BÈgum le titre de baronnet. La terre de Bryah Jowahir Mothooranath fut
alors ÈrigÈe en fief. La BÈgum mourut en 1839, laissant l'usufruit de
ses biens ‡ LangÈvol, qui la suivit deux ans plus tard dans la tombe.
De leur mariage il n'y avait qu'un fils en Ètat d'imbÈcillitÈ depuis
son bas ‚ge, et qu'il fallut immÈdiatement placer sous tutelle. Ses
biens ont ÈtÈ fidËlement administrÈs jusqu'‡ sa mort, survenue en 1869.
Il n'y a point d'hÈritiers connus de cette immense succession. Le
tribunal d'Agra et la Cour de Delhi en ayant ordonnÈ la licitation, ‡
la requÍte du gouvernement local agissant au nom de l'Etat, nous avons
l'honneur de demander aux Lords du Conseil privÈ l'homologation de ces
jugements, etc. >> Suivaient les signatures.

Des copies certifiÈes des jugements d'Agra et de Delhi, des actes de
vente, des ordres donnÈs pour le dÈpÙt du capital ‡ la Banque
d'Angleterre, un historique des recherches faites en France pour
retrouver des hÈritiers LangÈvol, et toute une masse imposante de
documents du mÍme ordre, ne permirent bientÙt plus la moindre
hÈsitation au docteur Sarrasin. Il Ètait bien et d˚ment le << next of
kin >> et successeur de la BÈgum. Entre lui et les cinq cent vingt-sept
millions dÈposÈs dans les caves de la Banque, il n'y avait plus que
l'Èpaisseur d'un jugement de forme, sur simple production des actes
authentiques de naissance et de dÈcËs !

Un pareil coup de fortune avait de quoi Èblouir l'esprit le plus calme,
et le bon docteur ne put entiËrement Èchapper ‡ l'Èmotion qu'une
certitude aussi inattendue Ètait faite pour causer. Toutefois, son
Èmotion fut de courte durÈe et ne se traduisit que par une rapide
promenade de quelques minutes ‡ travers la chambre. Il reprit ensuite
possession de lui-mÍme, se reprocha comme une faiblesse cette fiËvre
passagËre, et, se jetant dans son fauteuil, il resta quelque temps
absorbÈ en de profondes rÈflexions.

Puis, tout ‡ coup, il se remit ‡ marcher de long en large. Mais, cette
fois, ses yeux brillaient d'une flamme pure, et l'on voyait qu'une
pensÈe gÈnÈreuse et noble se dÈveloppait en lui. Il l'accueillit, la
caressa, la choya, et, finalement, l'adopta.

A ce moment, on frappa ‡ la porte. Mr. Sharp revenait.

<< Je vous demande pardon de mes doutes, lui dit cordialement le
docteur. Me voici convaincu et mille fois votre obligÈ pour les peines
que vous vous Ítes donnÈes.

-- Pas obligÈ du tout... simple affaire... mon mÈtier.... rÈpondit Mr.
Sharp. Puis-je espÈrer que Sir Bryah me conservera sa clientËle ?

-- Cela va sans dire. Je remets toute l'affaire entre vos mains... Je
vous demanderai seulement de renoncer ‡ me donner ce titre absurde... >>

Absurde ! Un titre qui vaut vingt et un millions sterling ! disait la
physionomie de Mr. Sharp ; mais il Ètait trop bon courtisan pour ne pas
cÈder.

<< Comme il vous plaira, vous Ítes le maÓtre, rÈpondit-il. Je vais
reprendre le train de Londres et attendre vos ordres.

-- Puis-je garder ces documents ? demanda le docteur.

-- Parfaitement, nous en avons copie. >>

Le docteur Sarrasin, restÈ seul, s'assit ‡ son bureau, prit une feuille
de papier ‡ lettres et Ècrivit ce qui suit :

<< Brighton,28 octobre 1871.

<< Mon cher enfant, il nous arrive une fortune Ènorme, colossale,
insensÈe ! Ne me crois pas atteint d'aliÈnation mentale et lis les deux
ou trois piËces imprimÈes que je joins ‡ ma lettre. Tu y verras
clairement que je me trouve l'hÈritier d'un titre de baronnet anglais
ou plutÙt indien, et d'un capital qui dÈpasse un demi-milliard de
francs, actuellement dÈposÈ ‡ la Banque d'Angleterre. Je ne doute pas,
mon cher Octave, des sentiments avec lesquels tu recevras cette
nouvelle. Comme moi, tu comprendras les devoirs nouveaux qu'une telle
fortune nous impose, et les dangers qu'elle peut faire courir ‡ notre
sagesse. Il y a une heure ‡ peine que j'ai connaissance du fait, et
dÈj‡ le souci d'une pareille responsabilitÈ Ètouffe ‡ demi la joie
qu'en pensant ‡ toi la certitude acquise m'avait d'abord causÈe.
Peut-Ítre ce changement sera-t-il fatal dans nos destinÈes... Modestes
pionniers de la science, nous Ètions heureux dans notre obscuritÈ. Le
serons-nous encore ? Non, peut-Ítre, ‡ moins... Mais je n'ose te parler
d'une idÈe arrÍtÈe dans ma pensÈe... ‡ moins que cette fortune mÍme ne
devienne en nos mains un nouvel et puissant appareil scientifique, un
outil prodigieux de civilisation !... Nous en recauserons. Ecris-moi,
dis- moi bien vite quelle impression te cause cette grosse nouvelle et
charge-toi de l'apprendre ‡ ta mËre. Je suis assurÈ qu'en femme sensÈe,
elle l'accueillera avec calme et tranquillitÈ. Quant ‡ ta soeur, elle
est trop jeune encore pour que rien de pareil lui fasse perdre la tÍte.
D'ailleurs, elle est dÈj‡ solide, sa petite tÍte, et dut-elle
comprendre toutes les consÈquences possibles de la nouvelle que je
t'annonce, je suis s˚r qu'elle sera de nous tous celle que ce
changement survenu dans notre position troublera le moins. Une bonne
poignÈe de main ‡ Marcel. Il n'est absent d'aucun de mes projets
d'avenir.

<< Ton pËre affectionnÈ, << Fr. Sarrasin << D.M.P. >>

Cette lettre placÈe sous enveloppe, avec les papiers les plus
importants, ‡ l'adresse de << Monsieur Octave Sarrasin, ÈlËve ‡ l'Ecole
centrale des Arts et Manufactures, 32, rue du Roi-de-Sicile, Paris >>,
le docteur prit son chapeau, revÍtit son pardessus et s'en alla au
CongrËs. Un quart d'heure plus tard, l'excellent homme ne songeait mÍme
plus ‡ ses millions.

II DEUX COPAINS

Octave Sarrasin, fils du docteur, n'Ètait pas ce qu'on peut appeler
proprement un paresseux. Il n'Ètait ni sot ni d'une intelligence
supÈrieure, ni beau ni laid, ni grand ni petit, ni brun ni blond. Il
Ètait ch‚tain, et, en tout, membre-nÈ de la classe moyenne. Au collËge
il obtenait gÈnÈralement un second prix et deux ou trois accessits. Au
baccalaurÈat, il avait eu la note << passable >>. RepoussÈ une premiËre
fois au concours de l'Ecole centrale, il avait ÈtÈ admis ‡ la seconde
Èpreuve avec le numÈro 127. C'Ètait un caractËre indÈcis, un de ces
esprits qui se contentent d'une certitude incomplËte, qui vivent
toujours dans l'‡-peu-prËs et passent ‡ travers la vie comme des clairs
de lune. Ces sortes de gens sont aux mains de la destinÈe ce qu'un
bouchon de liËge est sur la crÍte d'une vague. Selon que le vent
souffle du nord ou du midi, ils sont emportÈs vers l'Èquateur ou vers
le pÙle. C'est le hasard qui dÈcide de leur carriËre. Si le docteur
Sarrasin ne se f˚t pas fait quelques illusions sur le caractËre de son
fils, peut-Ítre aurait-il hÈsitÈ avant de lui Ècrire la lettre qu'on a
lue ; mais un peu d'aveuglement paternel est permis aux meilleurs
esprits.

Le bonheur avait voulu qu'au dÈbut de son Èducation, Octave tomb‚t sous
la domination d'une nature Ènergique dont l'influence un peu tyrannique
mais bienfaisante s'Ètait de vive force imposÈe ‡ lui. Au lycÈe
Charlemagne, o˘ son pËre l'avait envoyÈ terminer ses Ètudes, Octave
s'Ètait liÈ d'une amitiÈ Ètroite avec un de ses camarades, un Alsacien,
Marcel Bruckmann, plus jeune que lui d'un an, mais qui l'avait bientÙt
ÈcrasÈ de sa vigueur physique, intellectuelle et morale.

Marcel Bruckmann, restÈ orphelin ‡ douze ans, avait hÈritÈ d'une petite
rente qui suffisait tout juste ‡ payer son collËge. Sans Octave, qui
l'emmenait en vacances chez ses parents, il n'e˚t jamais mis le pied
hors des murs du lycÈe.

Il suivit de l‡ que la famille du docteur Sarrasin fut bientÙt celle du
jeune Alsacien. D'une nature sensible, sous son apparente froideur, il
comprit que toute sa vie devait appartenir ‡ ces braves gens qui lui
tenaient lieu de pËre et de mËre. Il en arriva donc tout naturellement
‡ adorer le docteur Sarrasin, sa femme et la gentille et dÈj‡ sÈrieuse
fillette qui lui avaient rouvert le coeur. Mais ce fut par des faits,
non par des paroles, qu'il leur prouva sa reconnaissance. En effet, il
s'Ètait donnÈ la t‚che agrÈable de faire de Jeanne, qui aimait l'Ètude,
une jeune fille au sens droit, un esprit ferme et judicieux, et, en
mÍme temps, d'Octave un fils digne de son pËre. Cette derniËre t‚che,
il faut bien le dire, le jeune homme la rendait moins facile que sa
soeur, dÈj‡ supÈrieure pour son ‚ge ‡ son frËre. Mais Marcel s'Ètait
promis d'atteindre son double but.

C'est que Marcel Bruckmann Ètait un de ces champions vaillants et
avisÈs que l'Alsace a coutume d'envoyer, tous les ans, combattre dans
la grande lutte parisienne. Enfant, il se distinguait dÈj‡ par la
duretÈ et la souplesse de ses muscles autant que par la vivacitÈ de son
intelligence. Il Ètait tout volontÈ et tout courage au-dedans, comme il
Ètait au-dehors taillÈ ‡ angles droits. DËs le collËge, un besoin
impÈrieux le tourmentait d'exceller en tout, aux barres comme ‡ la
balle, au gymnase comme au laboratoire de chimie. Qu'il manqu‚t un prix
‡ sa moisson annuelle, il pensait l'annÈe perdue. C'Ètait ‡ vingt ans
un grand corps dÈhanchÈ et robuste, plein de vie et d'action, une
machine organique au maximum de tension et de rendement. Sa tÍte
intelligente Ètait dÈj‡ de celles qui arrÍtent le regard des esprits
attentifs. EntrÈ le second ‡ l'Ecole centrale, la mÍme annÈe qu'Octave,
il Ètait rÈsolu ‡ en sortir le premier.

C'est d'ailleurs ‡ son Ènergie persistante et surabondante pour deux
hommes qu'Octave avait d˚ son admission. Un an durant, Marcel l'avait
<< pistonnÈ >>, poussÈ au travail, de haute lutte obligÈ au succËs. Il
Èprouvait pour cette nature faible et vacillante un sentiment de pitiÈ
amicale, pareil ‡ celui qu'un lion pourrait accorder ‡ un jeune chien.
Il lui plaisait de fortifier, du surplus de sa sËve, cette plante
anÈmique et de la faire fructifier auprËs de lui.

La guerre de 1870 Ètait venue surprendre les deux amis au moment o˘ ils
passaient leurs examens. DËs le lendemain de la clÙture du concours,
Marcel, plein d'une douleur patriotique que ce qui menaÁait Strasbourg
et l'Alsace avait exaspÈrÈe, Ètait allÈ s'engager au 31Ëme bataillon de
chasseurs ‡ pied. AussitÙt Octave avait suivi cet exemple.

CÙte ‡ cÙte, tous deux avaient fait aux avant-postes de Paris la dure
campagne du siËge. Marcel avait reÁu ‡ Champigny une balle au bras
droit ; ‡ Buzenval, une Èpaulette au bras gauche, Octave n'avait eu ni
galon ni blessure. A vrai dire, ce n'Ètait pas sa faute, car il avait
toujours suivi son ami sous le feu. A peine Ètait-il en arriËre de six
mËtres. Mais ces six mËtres-l‡ Ètaient tout.

Depuis la paix et la reprise des travaux ordinaires, les deux Ètudiants
habitaient ensemble deux chambres contiguÎs d'un modeste hÙtel voisin
de l'Ècole. Les malheurs de la France, la sÈparation de l'Alsace et de
la Lorraine, avaient imprimÈ au caractËre de Marcel une maturitÈ toute
virile.

<< C'est affaire ‡ la jeunesse franÁaise, disait-il, de rÈparer les
fautes de ses pËres, et c'est par le travail seul qu'elle peut y
arriver. >>

Debout ‡ cinq heures, il obligeait Octave ‡ l'imiter. Il l'entraÓnait
aux cours, et, ‡ la sortie, ne le quittait pas d'une semelle. On
rentrait pour se livrer au travail, en le coupant de temps ‡ autre
d'une pipe et d'une tasse de cafÈ. On se couchait ‡ dix heures, le
coeur satisfait, sinon content, et la cervelle pleine. Une partie de
billard de temps en temps, un spectacle bien choisi, un concert du
Conservatoire de loin en loin, une course ‡ cheval jusqu'au bois de
VerriËres, une promenade en forÍt, deux fois par semaine un assaut de
boxe ou d'escrime, tels Ètaient leurs dÈlassements. Octave manifestait
bien par instants des vellÈitÈs de rÈvolte, et jetait un coup d'oeil
d'envie sur des distractions moins recommandables. Il parlait d'aller
voir Aristide Leroux qui << faisait son droit >>, ‡ la brasserie
Saint-Michel. Mais Marcel se moquait si rudement de ces fantaisies,
qu'elles reculaient le plus souvent.

Le 29 octobre 1871, vers sept heures du soir, les deux amis Ètaient,
selon leur coutume, assis cÙte ‡ cÙte ‡ la mÍme table, sous l'abat-jour
d'une lampe commune. Marcel Ètait plongÈ corps et ‚me dans un problËme,
palpitant d'intÈrÍt, de gÈomÈtrie descriptive appliquÈe ‡ la coupe des
pierres. Octave procÈdait avec un soin religieux ‡ la fabrication,
malheureusement plus importante ‡ son sens, d'un litre de cafÈ. C'Ètait
un des rares articles sur lesquels il se flattait d'exceller, --
peut-Ítre parce qu'il y trouvait l'occasion quotidienne d'Èchapper pour
quelques minutes ‡ la terrible nÈcessitÈ d'aligner des Èquations, dont
il lui paraissait que Marcel abusait un peu. Il faisait donc passer
goutte ‡ goutte son eau bouillante ‡ travers une couche Èpaisse de moka
en poudre, et ce bonheur tranquille aurait d˚ lui suffire. Mais
l'assiduitÈ de Marcel lui pesait comme un remords, et il Èprouvait
l'invincible besoin de la troubler de son bavardage.

<< Nous ferions bien d'acheter un percolateur, dit-il tout ‡ coup. Ce
filtre antique et solennel n'est plus ‡ la hauteur de la civilisation.

-- AchËte un percolateur ! Cela t'empÍchera peut-Ítre de perdre une
heure tous les soirs ‡ cette cuisine >>, rÈpondit Marcel.

Et il se remit ‡ son problËme.

<< Une vo˚te a pour intrados un ellipsoÔde ‡ trois axes inÈgaux. Soit A
B D E l'ellipse de naissance qui renferme l'axe maximum oA = a, et
l'axe moyen oB = b, tandis que l'axe minimum (o,o'c') est vertical et
Ègal ‡ c, ce qui rend la vo˚te surbaissÈe... >>

A ce moment, on frappa ‡ la porte.

<< Une lettre pour M. Octave Sarrasin >>, dit le garÁon de l'hÙtel.

On peut penser si cette heureuse diversion fut bien accueillie du jeune
Ètudiant.

<< C'est de mon pËre, fit Octave. Je reconnais l'Ècriture... Voil‡ ce
qui s'appelle une missive, au moins >>, ajouta-t-il en soupesant ‡
petits coups le paquet de papiers.

Marcel savait comme lui que le docteur Ètait en Angleterre. Son passage
‡ Paris, huit jours auparavant, avait mÍme ÈtÈ signalÈ par un dÓner de
Sardanapale offert aux deux camarades dans un restaurant du
Palais-Royal, jadis fameux, aujourd'hui dÈmodÈ, mais que le docteur
Sarrasin continuait de considÈrer comme le dernier mot du raffinement
parisien.

<< Tu me diras si ton pËre te parle de son CongrËs d'HygiËne, dit
Marcel. C'est une bonne idÈe qu'il a eue d'aller l‡. Les savants
franÁais sont trop portÈs ‡ s'isoler. >>

Et Marcel reprit son problËme :

<< ... L'extrados sera formÈ par un ellipsoÔde semblable au premier
ayant son centre au-dessous de o' sur la verticale o. AprËs avoir
marquÈ les foyers Fl, F2, F3 des trois ellipses principales, nous
traÁons l'ellipse et l'hyperbole auxiliaires, dont les axes communs...
>>

Un cri d'Octave lui fit relever la tÍte.

<< Qu'y a-t-il donc ? demanda-t-il, un peu inquiet en voyant son ami
tout p‚le.

-- Lis ! >> dit l'autre, abasourdi par la nouvelle qu'il venait de
recevoir.

Marcel prit la lettre, la lut jusqu'au bout, la relut une seconde fois,
jeta un coup doeil sur les documents imprimÈs qui l'accompagnaient, et
dit :

<< C'est curieux ! >>

Puis, il bourra sa pipe, et l'alluma mÈthodiquement. Octave Ètait
suspendu ‡ ses lËvres.

<< Tu crois que c'est vrai ? lui cria-t-il d'une voix ÈtranglÈe.

-Vrai ?... Evidemment. Ton pËre a trop de bon sens et d'esprit
scientifique pour accepter ‡ l'Ètourdie une conviction pareille.
D'ailleurs, les preuves sont l‡, et c'est au fond trËs simple. >>

La pipe Ètant bien et d˚ment allumÈe, Marcel se remit au travail.
Octave restait les bras ballants, incapable mÍme d'achever son cafÈ, ‡
plus forte raison d'assembler deux idÈes logiques. Pourtant, il avait
besoin de parler pour s'assurer qu'il ne rÍvait pas.

<< Mais... si c'est vrai, c'est absolument renversant !... Sais-tu
qu'un demi-milliard, c'est une fortune Ènorme ? >>

Marcel releva la tÍte et approuva :

<< Enorme est le mot. Il n'y en a peut-Ítre pas une pareille en France,
et l'on n'en compte que quelques-unes aux Etats-Unis, ‡ peine cinq ou
six en Angleterre, en tout quinze ou vingt au monde.

- Et un titre par-dessus le marchÈ ! reprit Octave, un titre de
baronnet ! Ce n'est pas que j'aie jamais ambitionnÈ d'en avoir un, mais
puisque celui-ci arrive, on peut dire que c'est tout de mÍme plus
ÈlÈgant que de s'appeler Sarrasin tout court. >>

Marcel lanÁa une bouffÈe de fumÈe et n'articula pas un mot. Cette
bouffÈe de fumÈe disait clairement : << Peuh !... Peuh ! >>

<< Certainement, reprit Octave, je n'aurais jamais voulu faire comme
tant de gens qui collent une particule ‡ leur nom, ou s'inventent un
marquisat de carton ! Mais possÈder un vrai titre, un titre
authentique, bien et d˚ment inscrit au "Peerage" de Grande-Bretagne et
d'Irlande, sans doute ni confusion possible, comme cela se voit trop
souvent... >>

La pipe faisait toujours : << Peuh !... Peuh ! >>

<< Mon cher, tu as beau dire et beau faire, reprit Octave avec
conviction, "le sang est quelque chose", comme disent les Anglais ! >>

Il s'arrÍta court devant le regard railleur de Marcel et se rabattit
sur les millions.

<< Te rappelles-tu, reprit-il, que BinÙme, notre professeur de
mathÈmatiques, rab‚chait tous les ans, dans sa premiËre leÁon sur la
numÈration, qu'un demi-milliard est un nombre trop considÈrable pour
que les forces de l'intelligence humaine pussent seulement en avoir une
idÈe juste, si elles n'avaient ‡ leur disposition les ressources d'une
reprÈsentation graphique ?... Te dis-tu bien qu'‡ un homme qui
verserait un franc ‡ chaque minute, il faudrait plus de mille ans pour
payer cette somme ! Ah ! c'est vraiment... singulier de se dire qu'on
est l'hÈritier d'un demi-milliard de francs !

-- Un demi-milliard de francs ! s'Ècria Marcel, secouÈ par le mot plus
qu'il ne l'avait ÈtÈ par la chose. Sais-tu ce que vous pourriez en
faire de mieux ? Ce serait de le donner ‡ la France pour payer sa
ranÁon ! Il n'en faudrait que dix fois autant !...

-- Ne va pas t'aviser au moins de suggÈrer une pareille idÈe ‡ mon pËre
!... s'Ècria Octave du ton d'un homme effrayÈ. Il serait capable de
l'adopter ! Je vois dÈj‡ qu'il rumine quelque projet de sa faÁon !...
Passe encore pour un placement sur l'Etat, mais gardons au moins la
rente !

-- Allons, tu Ètais fait, sans t'en douter jusqu'ici, pour Ítre
capitaliste ! reprit Marcel. Quelque chose me dit, mon pauvre Octave,
qu'il e˚t mieux valu pour toi, sinon pour ton pËre, qui est un esprit
droit et sensÈ, que ce gros hÈritage f˚t rÈduit ‡ des proportions plus
modestes. J'aimerais mieux te voir vingt-cinq mille livres de rente ‡
partager avec ta brave petite soeur, que cette montagne d'or ! >>

Et il se remit au travail.

Quant ‡ Octave, il lui Ètait impossible de rien faire, et il s'agita si
fort dans la chambre, que son ami, un peu impatientÈ, finit par lui
dire :

<< Tu ferais mieux d'aller prendre l'air ! Il est Èvident que tu n'es
bon ‡ rien ce soir !

-- Tu as raison >>, rÈpondit Octave, saisissant avec joie cette quasi-
permission d'abandonner toute espËce de travail.

Et, sautant sur son chapeau, il dÈgringola l'escalier et se trouva dans
la rue. A peine eut-il fait dix pas, qu'il s'arrÍta sous un bec de gaz
pour relire la lettre de son pËre. Il avait besoin de s'assurer de
nouveau qu'il Ètait bien ÈveillÈ.

<< Un demi-milliard !... Un demi-milliard !... rÈpÈtait-il. Cela fait
au moins vingt-cinq millions de rente !... Quand mon pËre ne m'en
donnerait qu'un par an, comme pension, que la moitiÈ d'un, que le quart
d'un, je serais encore trËs heureux ! On fait beaucoup de choses avec
de l'argent ! Je suis s˚r que je saurais bien l'employer ! Je ne suis
pas un imbÈcile, n'est-ce pas ? On a ÈtÈ reÁu ‡ l'Ecole centrale !...
Et j'ai un titre encore !... Je saurai le porter ! >>

Il se regardait, en passant, dans les glaces d'un magasin.

<< J'aurai un hÙtel, des chevaux !... Il y en aura un pour Marcel. Du
moment o˘ je serai riche, il est clair que ce sera comme s'il l'Ètait.
Comme cela vient ‡ point tout de mÍme !... Un demi-milliard !...
Baronnet !... C'est drÙle, maintenant que c'est venu, il me semble que
je m'y attendais ! Quelque chose me disait que je ne serais pas
toujours occupÈ ‡ trimer sur des livres et des planches ‡ dessin !...
Tout de mÍme, c'est un fameux rÍve ! >>

Octave suivait, en ruminant ces idÈes, les arcades de la rue de Rivoli.
Il arriva aux Champs-ElysÈes, tourna le coin de la rue Royale, dÈboucha
sur le boulevard. Jadis, il n'en regardait les splendides Ètalages
qu'avec indiffÈrence, comme choses futiles et sans place dans sa vie.
Maintenant, il s'y arrÍta et songea avec un vif mouvement de joie que
tous ces trÈsors lui appartiendraient quand il le voudrait.

<< C'est pour moi, se dit-il, que les fileuses de la Hollande tournent
leurs fuseaux, que les manufactures d'Elbeuf tissent leurs draps les
plus souples, que les horlogers construisent leurs chronomËtres, que le
lustre de l'OpÈra verse ses cascades de lumiËre, que les violons
grincent, que les chanteuses s'Ègosillent ! C'est pour moi qu'on dresse
des pur-sang au fond des manËges, et que s'allume le CafÈ Anglais !...
Paris est ‡ moi !... Tout est ‡ moi !... Ne voyagerai-je pas ?
N'irai-je point visiter ma baronnie de l'Inde ?... Je pourrai bien
quelque jour me payer une pagode, avec les bonzes et les idoles
d'ivoire par-dessus le marchÈ !... J'aurai des ÈlÈphants !... Je
chasserai le tigre !... Et les belles armes !... Et le beau canot !.. .
Un canot ? que non pas ! mais un bel et bon yacht ‡ vapeur pour me
conduire o˘ je voudrai, m'arrÍter et repartir ‡ ma fantaisie !... A
propos de vapeur, je suis chargÈ de donner la nouvelle ‡ ma mËre. Si je
partais pour Douai !... Il y a l'Ècole... Oh ! oh ! l'Ècole ! on peut
s'en passer !... Mais Marcel ! il faut le prÈvenir. Je vais lui envoyer
une dÈpÍche. Il comprendra bien que je suis pressÈ de voir ma mËre et
ma soeur dans une pareille circonstance ! >>

Octave entra dans un bureau tÈlÈgraphique, prÈvint son ami qu'il
partait et reviendrait dans deux jours. Puis, il hÈla un fiacre et se
fit transporter ‡ la gare du Nord.

DËs qu'il fut en wagon, il se reprit ‡ dÈvelopper son rÍve.

A deux heures du matin, Octave carillonnait bruyamment ‡ la porte de la
maison maternelle et paternelle -- sonnette de nuit --, et mettait en
Èmoi le paisible quartier des Aubettes.

<< Qui donc est malade ? se demandaient les commËres d'une fenÍtre ‡
l'autre.

-- Le docteur n'est pas en ville ! cria la vieille servante, de sa
lucarne au dernier Ètage.

-- C'est moi, Octave !... Descendez m'ouvrir, Francine ! >>

AprËs dix minutes d'attente, Octave rÈussit ‡ pÈnÈtrer dans la maison.
Sa mËre et sa soeur Jeanne, prÈcipitamment descendues en robe de
chambre, attendaient l'explication de cette visite.

La lettre du docteur, lue ‡ haute voix, eut bientÙt donnÈ la clef du
mystËre.

Mme Sarrasin fut un moment Èblouie. Elle embrassa son fils et sa fille
en pleurant de joie. Il lui semblait que l'univers allait Ítre ‡ eux
maintenant, et que le malheur n'oserait jamais s'attaquer ‡ des jeunes
gens qui possÈdaient quelques centaines de millions. Cependant, les
femmes ont plus tÙt fait que les hommes de s'habituer ‡ ces grands
coups du sort. Mme Sarrasin relut la lettre de son mari, se dit que
c'Ètait ‡ lui, en somme, qu'il appartenait de dÈcider de sa destinÈe et
de celle de ses enfants, et le calme rentra dans son coeur. Quant ‡
Jeanne, elle Ètait heureuse ‡ la joie de sa mËre et de son frËre ; mais
son imagination de treize ans ne rÍvait pas de bonheur plus grand que
celui de cette petite maison modeste o˘ sa vie s'Ècoulait doucement
entre les leÁons de ses maÓtres et les caresses de ses parents. Elle ne
voyait pas trop en quoi quelques liasses de billets de banque pouvaient
changer grand-chose ‡ son existence, et cette perspective ne la troubla
pas un instant.

Mme Sarrasin, mariÈe trËs jeune ‡ un homme absorbÈ tout entier par les
occupations silencieuses du savant de race, respectait la passion de
son mari, qu'elle aimait tendrement, sans toutefois le bien comprendre.
Ne pouvant partager les bonheurs que l'Ètude donnait au docteur
Sarrasin, elle s'Ètait quelquefois sentie un peu seule ‡ cÙtÈ de ce
travailleur acharnÈ, et avait par suite concentrÈ sur ses deux enfants
toutes ses espÈrances. Elle avait toujours rÍvÈ pour eux un avenir
brillant, s'imaginant qu'il en serait plus heureux. Octave, elle n'en
doutait pas, Ètait appelÈ aux plus hautes destinÈes. Depuis qu'il avait
pris rang ‡ l'Ecole centrale, cette modeste et utile acadÈmie de jeunes
ingÈnieurs s'Ètait transformÈe dans son esprit en une pÈpiniËre
d'hommes illustres. Sa seule inquiÈtude Ètait que la modestie de leur
fortune ne f˚t un obstacle, une difficultÈ tout au moins ‡ la carriËre
glorieuse de son fils, et ne nuisÓt plus tard ‡ l'Ètablissement de sa
fille. Maintenant, ce qu'elle avait compris de la lettre de son mari,
c'est que ses craintes n'avaient plus de raison d'Ítre. Aussi sa
satisfaction fut- elle complËte.

La mËre et le fils passËrent une grande partie de la nuit ‡ causer et ‡
faire des projets, tandis que Jeanne, trËs contente du prÈsent, sans
aucun souci de l'avenir, s'Ètait endormie dans un fauteuil.

Cependant, au moment d'aller prendre un peu de repos :

<< Tu ne m'as pas parlÈ de Marcel, dit Mme Sarrasin ‡ son fils. Ne lui
as-tu pas donnÈ connaissance de la lettre de ton pËre ? Qu'en a-t-il
dit ?

-- Oh ! rÈpondit Octave, tu connais Marcel ! C'est plus qu'un sage,
c'est un stoÔque ! Je crois qu'il a ÈtÈ effrayÈ pour nous de l'ÈnormitÈ
de l'hÈritage ! Je dis pour nous ; mais son inquiÈtude ne remontait pas
jusqu'‡ mon pËre, dont le bon sens, disait-il, et la raison
scientifique le rassuraient. Mais dame ! pour ce qui te concerne, mËre,
et Jeanne aussi, et moi surtout, il ne m'a pas cachÈ qu'il e˚t prÈfÈrÈ
un hÈritage modeste, vingt-cinq mille livres de rente...

-- Marcel n'avait peut-Ítre pas tort, rÈpondit Mme Sarrasin en
regardant son fils. Cela peut devenir un grand danger, une subite
fortune, pour certaines natures ! >>

Jeanne venait de se rÈveiller. Elle avait entendu les derniËres paroles
de sa mËre :

<< Tu sais, mËre, lui dit-elle, en se frottant les yeux et se dirigeant
vers sa petite chambre, tu sais ce que tu m'as dit un jour, que Marcel
avait toujours raison ! Moi, je crois tout ce que dit notre ami Marcel
! >>

Et, ayant embrassÈ sa mËre, Jeanne se retira.

III UN FAIT DIVERS

En arrivant ‡ la quatriËme sÈance du CongrËs d'HygiËne, le docteur
Sarrasin put constater que tous ses collËgues I'accueillaient avec les
marques d'un respect extraordinaire. Jusque-l‡, c'Ètait ‡ peine si le
trËs noble Lord Glandover, chevalier de la JarretiËre, qui avait la
prÈsidence nominale de l'assemblÈe, avait daignÈ s'apercevoir de
l'existence individuelle du mÈdecin franÁais.

Ce lord Ètait un personnage auguste, dont le rÙle se bornait ‡ dÈclarer
la sÈance ouverte ou levÈe et ‡ donner mÈcaniquement la parole aux
orateurs inscrits sur une liste qu'on plaÁait devant lui. Il gardait
habituellement sa main droite dans l'ouverture de sa redingote
boutonnÈe -- non pas qu'il e˚t fait une chute de cheval --, mais
uniquement parce que cette attitude incommode a ÈtÈ donnÈe par les
sculpteurs anglais au bronze de plusieurs hommes d'Etat.

Une face blafarde et glabre, plaquÈe de taches rouges, une perruque de
chiendent prÈtentieusement relevÈe en toupet sur un front qui sonnait
le creux, complÈtaient la figure la plus comiquement gourmÈe et la plus
follement raide qu'on p˚t voir. Lord Glandover se mouvait tout d'une
piËce, comme s'il avait ÈtÈ de bois ou de carton-p‚te. Ses yeux mÍmes
semblaient ne rouler sous leurs arcades orbitaires que par saccades
intermittentes, ‡ la faÁon des yeux de poupÈe ou de mannequin.

Lors des premiËres prÈsentations, le prÈsident du CongrËs d'HygiËne
avait adressÈ au docteur Sarrasin un salut protecteur et condescendant
qui aurait pu se traduire ainsi :

<< Bonjour, monsieur l'homme de peu !... C'est vous qui, pour gagner
votre petite vie, faites ces petits travaux sur de petites machinettes
?... Il faut que j'aie vraiment la vue bonne pour apercevoir une
crÈature aussi ÈloignÈe de moi dans l'Èchelle des Ítres !...
Mettez-vous ‡ l'ombre de Ma Seigneurie, je vous le permets. >>

Cette fois Lord Glandover lui adressa le plus gracieux des sourires et
poussa la courtoisie jusqu'‡ lui montrer un siËge vide ‡ sa droite.
D'autre part, tous les membres du CongrËs s'Ètaient levÈs.

Assez surpris de ces marques d'une attention exceptionnellement
flatteuse, et se disant qu'aprËs rÈflexion le compte-globules avait
sans doute paru ‡ ses confrËres une dÈcouverte plus considÈrable qu'‡
premiËre vue, le docteur Sarrasin s'assit ‡ la place qui lui Ètait
offerte.

Mais toutes ses illusions d'inventeur s'envolËrent, lorsque Lord
Glandover se pencha ‡ son oreille avec une contorsion des vertËbres
cervicales telle qu'il pouvait en rÈsulter un torticolis violent pour
Sa Seigneurie :

<< J'apprends, dit-il, que vous Ítes un homme de propriÈtÈ considÈrable
? On me dit que vous " valez " vingt et un millions sterling ? >>

Lord Glandover paraissait dÈsolÈ d'avoir pu traiter avec lÈgËretÈ
l'Èquivalent en chair et en os d'une valeur monnayÈe aussi ronde. Toute
son attitude disait :

<< Pourquoi ne nous avoir pas prÈvenus ?... Franchement ce n'est pas
bien ! Exposer les gens ‡ des mÈprises semblables ! >>

Le docteur Sarrasin, qui ne croyait pas, en conscience, << valoir >> un
sou de plus qu'aux sÈances prÈcÈdentes, se demandait comment la
nouvelle avait dÈj‡ pu se rÈpandre lorsque le docteur Ovidius, de
Berlin, son voisin de droite lui dit avec un sourire faux et plat :

<< Vous voil‡ aussi fort que les Rothschild !... Le _Daily Telegraph_
donne la nouvelle !... Tous mes compliments ! >>

Et il lui passa un numÈro du journal, datÈ du matin mÍme. On y lisait
le << fait divers >> suivant, dont la rÈdaction rÈvÈlait suffisamment
l'auteur :

<< UN HERITAGE MONSTRE.-- La fameuse succession vacante de la BÈgum
Gokool vient enfin de trouver son lÈgitime hÈritier par les soins
habiles de Messrs. Billows, Green et Sharp, solicitors, 93, Southampton
row, London. L'heureux propriÈtaire des vingt et un millions sterling,
actuellement dÈposÈs ‡ la Banque d'Angleterre, est un mÈdecin franÁais,
le docteur Sarrasin, dont nous avons, il y a trois jours, analysÈ ici
mÍme le beau mÈmoire au CongrËs de Brighton. A force de peines et ‡
travers des pÈripÈties qui formeraient ‡ elles seules un vÈritable
roman, Mr. Sharp est arrivÈ ‡ Ètablir, sans contestation possible, que
le docteur Sarrasin est le seul descendant vivant de Jean-Jacques
LangÈvol, baronnet, Èpoux en secondes noces de la BÈgum Gokool. Ce
soldat de fortune Ètait, paraÓt-il, originaire de la petite ville
franÁaise de Bar-le-Duc. Il ne reste plus ‡ accomplir, pour l'envoi en
possession, que de simples formalitÈs. La requÍte est dÈj‡ logÈe en
Cour de Chancellerie. C'est un curieux enchaÓnement de circonstances
qui a accumulÈ sur la tÍte d'un savant franÁais, avec un titre
britannique, les trÈsors entassÈs par une longue suite de rajahs
indiens. La fortune aurait pu se montrer moins intelligente, et il faut
se fÈliciter qu'un capital aussi considÈrable tombe en des mains qui
sauront en faire bon usage. >>

Par un sentiment assez singulier, le docteur Sarrasin fut contrariÈ de
voir la nouvelle rendue publique. Ce n'Ètait pas seulement ‡ cause des
importunitÈ que son expÈrience des choses humaines lui faisait dÈj‡
prÈvoir, mais il Ètait humiliÈ de l'importance qu'on paraissait
attribuer ‡ cet ÈvÈnement. Il lui semblait Ítre rapetissÈ
personnellement de tout l'Ènorme chiffre de son capital. Ses travaux,
son mÈrite personnel -- il en avait le sentiment profond --, se
trouvaient dÈj‡ noyÈs dans cet ocÈan d'or et d'argent, mÍme aux yeux de
ses confrËres. Ils ne voyaient plus en lui le chercheur infatigable,
l'intelligence supÈrieure et dÈliÈe, l'inventeur ingÈnieux, ils
voyaient le demi-milliard. E˚t-il ÈtÈ un goitreux des Alpes, un
Hottentot abruti, un des spÈcimens les plus dÈgradÈs de l'humanitÈ au
lieu d'en Ítre un des reprÈsentants supÈrieurs, son poids e˚t ÈtÈ le
mÍme. Lord Glandover avait dit le mot, il << valait >> dÈsormais vingt
et un millions sterling, ni plus, ni moins.

Cette idÈe l'Ècoeura, et le CongrËs, qui regardait, avec une curiositÈ
toute scientifique, comment Ètait fait un << demi milliardaire >>,
constata non sans surprise que la physionomie du sujet se voilait d'une
sorte de tristesse.

Ce ne fut pourtant qu'une faiblesse passagËre. La grandeur du but
auquel il avait rÈsolu de consacrer cette fortune inespÈrÈe se
reprÈsenta tout ‡ coup ‡ la pensÈe du docteur et le rassÈrÈna. Il
attendit la fin de la lecture que faisait le docteur Stevenson de
Glasgow sur l'_Education des jeunes idiots_, et demanda la parole pour
une communication.

Lord Glandover la lui accorda ‡ l'instant et par prÈfÈrence mÍme au
docteur Ovidius. Il la lui aurait accordÈe, quand tout le CongrËs s'y
serait opposÈ, quand tous les savants de l'Europe auraient protestÈ ‡
la fois contre ce tour de faveur ! Voil‡ ce que disait Èloquemment
l'intonation toute spÈciale de la voix du prÈsident.

<< Messieurs, dit le docteur Sarrasin, je comptais attendre quelques
jours encore avant de vous faire part de la fortune singuliËre qui
m'arrive et des consÈquences heureuses que ce hasard peut avoir pour la
science. Mais, le fait Ètant devenu public, il y aurait peut-Ítre de
l'affectation ‡ ne pas le placer tout de suite sur son vrai terrain...
Oui, messieurs, il est vrai qu'une somme considÈrable, une somme de
plusieurs centaines de millions, actuellement dÈposÈe ‡ la Banque
d'Angleterre, se trouve me revenir lÈgitimement. Ai-je besoin de vous
dire que je ne me considËre, en ces conjonctures, que comme le
fidÈicommissaire de la science ?... (_Sensation profonde._) Ce n'est
pas ‡ moi que ce capital appartient de droit, c'est ‡ l'HumanitÈ, c'est
au ProgrËs !... (_Mouvements divers. Exclamations. Applaudissements
unanimes. Tout le CongrËs se lËve, ÈlectrisÈ par cette dÈclaration._)
Ne m'applaudissez pas, messieurs. Je ne connais pas un seul homme de
science, vraiment digne de ce beau nom, qui ne fÓt ‡ ma place ce que je
veux faire. Qui sait si quelques-uns ne penseront pas que, comme dans
beaucoup d'actions humaines, il n'y a pas en celle-ci plus d'amour-
propre que de dÈvouement ?... (_Non ! Non !_) Peu importe au surplus !
Ne voyons que les rÈsultats. Je le dÈclare donc, dÈfinitivement et sans
rÈserve : le demi-milliard que le hasard met dans mes mains n'est pas ‡
moi, il est ‡ la science ! Voulez-vous Ítre le parlement qui rÈpartira
ce budget ?... Je n'ai pas en mes propres lumiËres une confiance
suffisante pour prÈtendre en disposer en maÓtre absolu. Je vous fais
juges, et vous-mÍmes vous dÈciderez du meilleur emploi ‡ donner ‡ ce
trÈsor !... >> (_Hurrahs. Agitation profonde. DÈlire gÈnÈral._)

Le CongrËs est debout. Quelques membres, dans leur exaltation, sont
montÈs sur la table. Le professeur Turnbull, de Glasgow, paraÓt menacÈ
d'apoplexie. Le docteur Cicogna, de Naples, a perdu la respiration.
Lord Glandover seul conserve le calme digne et serein qui convient ‡
son rang. Il est parfaitement convaincu, d'ailleurs, que le docteur
Sarrasin plaisante agrÈablement, et n'a pas la moindre intention de
rÈaliser un programme si extravagant.

<< S'il m'est permis, toutefois, reprit l'orateur, quand il eut obtenu
un peu de silence, s'il m'est permis de suggÈrer un plan qu'il serait
aisÈ de dÈvelopper et de perfectionner, je propose le suivant. >>

Ici le CongrËs, revenu enfin au sang-froid, Ècoute avec une attention
religieuse.

<< Messieurs, parmi les causes de maladie, de misËre et de mort qui
nous entourent, il faut en compter une ‡ laquelle je crois rationnel
d'attacher une grande importance : ce sont les conditions hygiÈniques
dÈplorables dans lesquelles la plupart des hommes sont placÈs. Ils
s'entassent dans des villes, dans des demeures souvent privÈes d'air et
de lumiËre, ces deux agents indispensables de la vie. Ces
agglomÈrations humaines deviennent parfois de vÈritables foyers
d'infection. Ceux qui n'y trouvent pas la mort sont au moins atteints
dans leur santÈ ; leur force productive diminue, et la sociÈtÈ perd
ainsi de grandes sommes de travail qui pourraient Ítre appliquÈes aux
plus prÈcieux usages. Pourquoi, messieurs, n'essaierions-nous pas du
plus puissant des moyens de persuasion... de l'exemple ? Pourquoi ne
rÈunirions-nous pas toutes les forces de notre imagination pour tracer
le plan d'une citÈ modËle sur des donnÈes rigoureusement scientifiques
?... (_Oui ! oui ! c'est vrai !_) Pourquoi ne consacrerions- nous pas
ensuite le capital dont nous disposons ‡ Èdifier cette ville et ‡ la
prÈsenter au monde comme un enseignement pratique... >> (_Oui ! oui !
-- Tonnerre d'applaudissements._)

Les membres du CongrËs, pris d'un transport de folie contagieuse, se
serrent mutuellement les mains, ils se jettent sur le docteur Sarrasin,
l'enlËvent, le portent en triomphe autour de la salle.

<< Messieurs, reprit le docteur, lorsqu'il eut pu rÈintÈgrer sa place,
cette citÈ que chacun de nous voit dÈj‡ par les yeux de l'imagination,
qui peut Ítre dans quelques mois une rÈalitÈ, cette ville de la santÈ
et du bien-Ítre, nous inviterions tous les peuples ‡ venir la visiter,
nous en rÈpandrions dans toutes les langues le plan et la description,
nous y appellerions les familles honnÍtes que la pauvretÈ et le manque
de travail auraient chassÈes des pays encombrÈs. Celles aussi -- vous
ne vous Ètonnerez pas que j'y songe --, ‡ qui la conquÍte ÈtrangËre a
fait une cruelle nÈcessitÈ de l'exil, trouveraient chez nous l'emploi
de leur activitÈ, l'application de leur intelligence, et nous
apporteraient ces richesses morales, plus prÈcieuses mille fois que les
mines d'or et de diamant. Nous aurions l‡ de vastes collËges o˘ la
jeunesse ÈlevÈe d'aprËs des principes sages, propres ‡ dÈvelopper et ‡
Èquilibrer toutes les facultÈs morales, physiques et intellectuelles,
nous prÈparerait des gÈnÈrations fortes pour l'avenir ! >>

Il faut renoncer ‡ dÈcrire le tumulte enthousiaste qui suivit cette
communication. Les applaudissements, les hurrahs, les << hip ! hip ! >>
se succÈdËrent pendant plus d'un quart d'heure.

Le docteur Sarrasin Ètait ‡ peine parvenu ‡ se rasseoir que Lord
Glandover, se penchant de nouveau vers lui, murmura ‡ son oreille en
clignant de l'oeil :

<< Bonne spÈculation !... Vous comptez sur le revenu de l'octroi, hein
?... Affaire s˚re, pourvu qu'elle soit bien lancÈe et patronnÈe de noms
choisis !... Tous les convalescents et les valÈtudinaires voudront
habiter l‡ !... J'espËre que vous me retiendrez un bon lot de terrain,
n'est-ce pas ? >>

Le pauvre docteur, blessÈ de cette obstination ‡ donner ‡ ses actions
un mobile cupide, allait cette fois rÈpondre ‡ Sa Seigneurie, lorsqu'il
entendit le vice-prÈsident rÈclamer un vote de remerciement par
acclamation pour l'auteur de la philanthropique proposition qui venait
d'Ítre soumise ‡ l'assemblÈe.

<< Ce serait, dit-il, l'Èternel honneur du CongrËs de Brighton qu'une
idÈe si sublime y e˚t pris naissance, il ne fallait pas moins pour la
concevoir que la plus haute intelligence unie au plus grand coeur et ‡
la gÈnÈrositÈ la plus inouÔe... Et pourtant, maintenant que l'idÈe
Ètait suggÈrÈe, on s'Ètonnait presque qu'elle n'e˚t pas dÈj‡ ÈtÈ mise
en pratique ! Combien de milliards dÈpensÈs en folles guerres, combien
de capitaux dissipÈs en spÈculations ridicules auraient pu Ítre
consacrÈs ‡ un tel essai ! >>

L'orateur, en terminant, demandait, pour la citÈ nouvelle, comme un
juste hommage ‡ son fondateur, le nom de << Sarrasina >>.

Sa motion Ètait dÈj‡ acclamÈe, lorsqu'il fallut revenir sur le vote, ‡
la requÍte du docteur Sarrasin lui-mÍme.

<< Non, dit-il, mon nom n'a rien ‡ faire en ceci. Gardons nous aussi
d'affubler la future ville d'aucune de ces appellations qui, sous
prÈtexte de dÈriver du grec ou du latin, donnent ‡ la chose ou ‡ l'Ítre
qui les porte une allure pÈdante. Ce sera la CitÈ du bien-Ítre, mais je
demande que son nom soit celui de ma patrie, et que nous l'appelions
France-Ville ! >>

On ne pouvait refuser au docteur cette satisfaction qui lui Ètait bien
due.

France-Ville Ètait d'ores et dÈj‡ fondÈe en paroles ; elle allait,
gr‚ce au procËs-verbal qui devait clore la sÈance, exister aussi sur le
papier. On passa immÈdiatement ‡ la discussion des articles gÈnÈraux du
projet.

Mais il convient de laisser le CongrËs ‡ cette occupation pratique, si
diffÈrente des soins ordinairement rÈservÈs ‡ ces assemblÈes, pour
suivre pas ‡ pas, dans un de ses innombrables itinÈraires, la fortune
du fait divers publiÈ par le _Daily Telegraph_.

DËs le 29 octobre au soir, cet entrefilet, textuellement reproduit par
les journaux anglais, commenÁait ‡ rayonner sur tous les cantons du
Royaume-Uni. Il apparaissait notamment dans la _Gazette de Hull_ et
figurait en haut de la seconde page dans un numÈro de cette feuille
modeste que le Mary Queen, trois-m‚ts-barque chargÈ de charbon, apporta
le 1er novembre ‡ Rotterdam.

ImmÈdiatement coupÈ par les ciseaux diligents du rÈdacteur en chef et
secrÈtaire unique de l'_Echo nÈerlandais_ et traduit dans la langue de
Cuyp et de Potter, le fait divers arriva, le 2 novembre, sur les ailes
de la vapeur, au _MÈmorial de BrÍme_. L‡, il revÍtit, sans changer de
corps, un vÍtement neuf, et ne tarda pas ‡ se voir imprimer en
allemand. Pourquoi faut-il constater ici que le journaliste teuton,
aprËs avoir Ècrit en tÍte de la traduction : _Eine ubergrosse
Erbschaft_, ne craignit pas de recourir ‡ un subterfuge mesquin et
d'abuser de la crÈdulitÈ de ses lecteurs en ajoutant entre parenthËses
: _Correspondance spÈciale de Brighton_ ?

Quoi qu'il en soit, devenue ainsi allemande par droit d'annexion,
l'anecdote arriva ‡ la rÈdaction de l'imposante _Gazette du Nord_, qui
lui donna une place dans la seconde colonne de sa troisiËme page, en se
contentant d'en supprimer le titre, trop charlatanesque pour une si
grave personne.

C'est aprËs avoir passÈ par ces avatars successifs qu'elle fit enfin
son entrÈe, le 3 novembre au soir, entre les mains Èpaisses d'un gros
valet de chambre saxon, dans le cabinet-salon-salle ‡ manger de M. le
professeur Schultze, de l'UniversitÈ d'IÈna.

Si haut placÈ que f˚t un tel personnage dans l'Èchelle des Ítres, il ne
prÈsentait ‡ premiËre vue rien d'extraordinaire. C'Ètait un homme de
quarante-cinq ou six ans, d'assez forte taille ; ses Èpaules carrÈes
indiquaient une constitution robuste ; son front Ètait chauve, et le
peu de cheveux qu'il avait gardÈs ‡ l'occiput et aux tempes rappelaient
le blond filasse. Ses yeux Ètaient bleus, de ce bleu vague qui ne
trahit jamais la pensÈe. Aucune lueur ne s'en Èchappe, et cependant on
se sent comme gÍnÈ sitÙt qu'ils vous regardent. La bouche du professeur
Schultze Ètait grande, garnie d'une de ces doubles rangÈes de dents
formidables qui ne l‚chent jamais leur proie, mais enfermÈes dans des
lËvres minces, dont le principal emploi devait Ítre de numÈroter les
paroles qui pouvaient en sortir. Tout cela composait un ensemble
inquiÈtant et dÈsobligeant pour les autres, dont le professeur Ètait
visiblement trËs satisfait pour lui-mÍme.

Au bruit que fit son valet de chambre, il leva les yeux sur la
cheminÈe, regarda l'heure ‡ une trËs jolie pendule de Barbedienne,
singuliËrement dÈpaysÈe au milieu des meubles vulgaires qui
l'entouraient, et dit d'une voix raide encore plus que rude :

<< Six heures cinquante-cinq ! Mon courrier arrive ‡ six trente,
derniËre heure. Vous le montez aujourd'hui avec vingt-cinq minutes de
retard. La premiËre fois qu'il ne sera pas sur ma table ‡ six heures
trente, vous quitterez mon service ‡ huit.

-- Monsieur, demanda le domestique avant de se retirer, veut-il dÓner
maintenant ?

-- Il est six heures cinquante-cinq et je dÓne ‡ sept ! Vous le savez
depuis trois semaines que vous Ítes chez moi ! Retenez aussi que je ne
change jamais une heure et que je ne rÈpËte jamais un ordre. >>

Le professeur dÈposa son journal sur le bord de sa table et se remit ‡
Ècrire un mÈmoire qui devait paraÓtre le surlendemain dans les _Annalen
f¸r Physiologie_. Il ne saurait y avoir aucune indiscrÈtion ‡ constater
que ce mÈmoire avait pour titre :

_Pourquoi tous les FranÁais sont-ils atteints ‡ des degrÈs diffÈrents
de dÈgÈnÈrescence hÈrÈditaire ?_

Tandis que le professeur poursuivait sa t‚che, le dÓner, composÈ d'un
grand plat de saucisses aux choux, flanquÈ d'un gigantesque mooss de
biËre, avait ÈtÈ discrËtement servi sur un guÈridon au coin du feu. Le
professeur posa sa plume pour prendre ce repas, qu'il savoura avec plus
de complaisance qu'on n'en e˚t attendu d'un homme aussi sÈrieux. Puis
il sonna pour avoir son cafÈ, alluma une grande pipe de porcelaine et
se remit au travail.

Il Ètait prËs de minuit, lorsque le professeur signa le dernier
feuillet, et il passa aussitÙt dans sa chambre ‡ coucher pour y prendre
un repos bien gagnÈ. Ce fut dans son lit seulement qu'il rompit la
bande de son journal et en commenÁa la lecture, avant de s'endormir. Au
moment o˘ le sommeil semblait venir, l'attention du professeur fut
attirÈe par un nom Ètranger, celui de << LangÈvol >>, dans le fait
divers relatif ‡ l'hÈritage monstre. Mais il eut beau vouloir se
rappeler quel souvenir pouvait bien Èvoquer en lui ce nom, il n'y
parvint pas. AprËs quelques minutes donnÈes ‡ cette recherche vaine, il
jeta le journal, souffla sa bougie et fit bientÙt entendre un
ronflement sonore.

Cependant, par un phÈnomËne physiologique que lui-mÍme avait ÈtudiÈ et
expliquÈ avec de grands dÈveloppements, ce nom de LangÈvol poursuivit
le professeur Schultze jusque dans ses rÍves. Si bien que,
machinalement, en se rÈveillant le lendemain matin, il se surprit ‡ le
rÈpÈter.

Tout ‡ coup, et au moment o˘ il allait demander ‡ sa montre quelle
heure il Ètait, il fut illuminÈ d'un Èclair subit. Se jetant alors sur
le journal qu'il retrouva au pied de son lit, il lut et relut plusieurs
fois de suite, en se passant la main sur le front comme pour y
concentrer ses idÈes, l'alinÈa qu'il avait failli la veille laisser
passer inaperÁu. La lumiËre, Èvidemment, se faisait dans son cerveau,
car, sans prendre le temps de passer sa robe de chambre ‡ ramages, il
courut ‡ la cheminÈe, dÈtacha un petit portrait en miniature pendu prËs
de la glace, et, le retournant, passa sa manche sur le carton
poussiÈreux qui en formait l'envers.

Le professeur ne s'Ètait pas trompÈ. DerriËre le portrait, on lisait ce
nom tracÈ d'une encre jaun‚tre, presque effacÈ par un demi-siËcle :

<< _ThÈrËse Schultze eingeborene LangÈvol_ >> (ThÈrËse Schultze nÈe
LangÈvol).

Le soir mÍme, le professeur avait pris le train direct pour Londres.

IV PART A DEUX

Le 6 novembre, ‡ sept heures du matin, Herr Schultze arrivait ‡ la gare
de Charing-Cross. A midi, il se prÈsentait au numÈro 93, Southampton
row, dans une grande salle divisÈe en deux parties par une barriËre de
bois -- cÙtÈ de MM. les clercs, cÙtÈ du public --, meublÈe de six
chaises, d'une table noire, d'innombrables cartons verts et d'un
dictionnaire des adresses. Deux jeunes gens, assis devant la table,
Ètaient en train de manger paisiblement le dÈjeuner de pain et de
fromage traditionnel en tous les pays de basoche.

<< Messieurs Billows, Green et Sharp ? dit le professeur de la mÍme
voix dont il demandait son dÓner.

-- Mr. Sharp est dans son cabinet. -- Quel nom ? Quelle affaire ?

- Le professeur Schultze, d'IÈna, affaire LangÈvol. >>

Le jeune clerc murmura ces renseignements dans le pavillon d'un tuyau
acoustique et reÁut en rÈponse dans le pavillon de sa propre oreille
une communication qu'il n'eut garde de rendre publique. Elle pouvait se
traduire ainsi :

<< Au diable l'affaire LangÈvol ! Encore un fou qui croit avoir des
titres ! >>

RÈponse du jeune clerc :

<< C'est un homme d'apparence "respectable". Il n'a pas l'air agrÈable,
mais ce n'est pas la tÍte du premier venu. >>

Nouvelle exclamation mystÈrieuse :

<< Et il vient d'Allemagne ?...

-- Il le dit, du moins. >>

Un soupir passa ‡ travers le tuyau :

<< Faites monter.

- Deux Ètages, la porte en face >>, dit tout haut le clerc en indiquant
un passage intÈrieur.

Le professeur s'enfonÁa dans le couloir, monta les deux Ètages et se
trouva devant une porte matelassÈe, o˘ le nom de Mr. Sharp se dÈtachait
en lettres noires sur un fond de cuivre.

Ce personnage Ètait assis devant un grand bureau d'acajou, dans un
cabinet vulgaire ‡ tapis de feutre, chaises de cuir et larges
cartonniers bÈants. Il se souleva ‡ peine sur son fauteuil, et, selon
l'habitude si courtoise des gens de bureau, il se remit ‡ feuilleter
des dossiers pendant cinq minutes, afin d'avoir l'air trËs occupÈ.
Enfin, se retournant vers le professeur Schultze, qui s'Ètait placÈ
auprËs de lui :

<< Monsieur, dit-il, veuillez m'apprendre rapidement ce qui vous amËne.
Mon temps est extraordinairement limitÈ, et je ne puis vous donner
qu'un trËs petit nombre de minutes. >>

Le professeur eut un semblant de sourire, laissant voir qu'il
s'inquiÈtait assez peu de la nature de cet accueil.

<< Peut-Ítre trouverez-vous bon de m'accorder quelques minutes
supplÈmentaires, dit-il, quand vous saurez ce qui m'amËne.

-- Parlez donc, monsieur.

-- Il s'agit de la succession de Jean-Jacques LangÈvol, de Bar-le-Duc,
et je suis le petit-fils de sa soeur aÓnÈe, ThÈrËse LangÈvol, mariÈe en
1792 ‡ mon grand-pËre Martin Schultze, chirurgien ‡ l'armÈe de
Brunswick et mort en 1814. J'ai en ma possession trois lettres de mon
grand-oncle Ècrites ‡ sa soeur, et de nombreuses traditions de son
passage ‡ la maison, aprËs la bataille d'IÈna, sans compter les piËces
d˚ment lÈgalisÈes qui Ètablissent ma filiation. >>

Inutile de suivre le professeur Schultze dans les explications qu'il
donna ‡ Mr. Sharp. Il fut, contre ses habitudes, presque prolixe. Il
est vrai que c'Ètait le seul point o˘ il Ètait inÈpuisable. En effet,
il s'agissait pour lui de dÈmontrer ‡ Mr. Sharp, Anglais, la nÈcessitÈ
de faire prÈdominer la race germanique sur toutes les autres. S'il
poursuivait l'idÈe de rÈclamer cette succession, c'Ètait surtout pour
l'arracher des mains franÁaises, qui ne pourraient en faire que quelque
inepte usage !... Ce qu'il dÈtestait dans son adversaire, c'Ètait
surtout sa nationalitÈ !... Devant un Allemand, il n'insisterait pas
assurÈment, etc. Mais l'idÈe qu'un prÈtendu savant, qu'un FranÁais
pourrait employer cet Ènorme capital au service des idÈes franÁaises,
le mettait hors de lui, et lui faisait un devoir de faire valoir ses
droits ‡ outrance.

A premiËre vue, la liaison des idÈes pouvait ne pas Ítre Èvidente entre
cette digression politique et l'opulente succession. Mais Mr. Sharp
avait assez l'habitude des affaires pour apercevoir le rapport
supÈrieur qu'il y avait entre les aspirations nationales de la race
germanique en gÈnÈral et les aspirations particuliËres de l'individu
Schultze vers l'hÈritage de la BÈgum. Elles Ètaient, au fond, du mÍme
ordre.

D'ailleurs, il n'y avait pas de doute possible. Si humiliant qu'il p˚t
Ítre pour un professeur ‡ l'UniversitÈ d'IÈna d'avoir des rapports de
parentÈ avec des gens de race infÈrieure, il Ètait Èvident qu'une
aÔeule franÁaise avait sa part de responsabilitÈ dans la fabrication de
ce produit humain sans Ègal. Seulement, cette parentÈ d'un degrÈ
secondaire ‡ celle du docteur Sarrasin ne lui crÈait aussi que des
droits secondaires ‡ ladite succession. Le solicitor vit cependant la
possibilitÈ de les soutenir avec quelques apparences de lÈgalitÈ et,
dans cette possibilitÈ, il en entrevit une autre tout ‡ l'avantage de
Billows, Green et Sharp : celle de transformer l'affaire LangÈvol, dÈj‡
belle, en une affaire magnifique, quelque nouvelle reprÈsentation du
_Jarndyce contre Jarndyce_, de Dickens. Un horizon de papier timbrÈ,
d'actes, de piËces de toute nature s'Ètendit devant les yeux de l'homme
de loi. Ou encore, ce qui valait mieux, il songea ‡ un compromis mÈnagÈ
par lui, Sharp, dans l'intÈrÍt de ses deux clients, et qui lui
rapporterait, ‡ lui Sharp, presque autant d'honneur que de profit.

Cependant, il fit connaÓtre ‡ Herr Schultze les titres du docteur
Sarrasin, lui donna les preuves ‡ l'appui et lui insinua que, si
Billows, Green et Sharp se chargeaient cependant de tirer un parti
avantageux pour le professeur de l'apparence de droits -- << apparences
seulement, mon cher monsieur, et qui, je le crains, ne rÈsisteraient
pas ‡ un bon procËs >> --, que lui donnait sa parentÈ avec le docteur,
il comptait que le sens si remarquable de la justice que possÈdaient
tous les Allemands admettrait que Billows, Green et Sharp acquÈraient
aussi, en cette occasion, des droits d'ordre diffÈrent, mais bien plus
impÈrieux, ‡ la reconnaissance du professeur.

Celui-ci Ètait trop bien douÈ pour ne pas comprendre la logique du
raisonnement de l'homme d'affaires. Il lui mit sur ce point l'esprit en
repos, sans toutefois rien prÈciser.

Mr. Sharp lui demanda poliment la permission d'examiner son affaire ‡
loisir et le reconduisit avec des Ègards marquÈs. Il n'Ètait plus
question ‡ cette heure de ces minutes strictement limitÈes, dont il se
disait si avare !

Herr Schultze se retira, convaincu qu'il n'avait aucun titre suffisant
‡ faire valoir sur l'hÈritage de la BÈgum, mais persuadÈ cependant
qu'une lutte entre la race saxonne et la race latine, outre qu'elle
Ètait toujours mÈritoire, ne pouvait, s'il savait bien s'y prendre, que
tourner ‡ l'avantage de la premiËre.

L'important Ètait de t‚ter l'opinion du docteur Sarrasin. Une dÈpÍche
tÈlÈgraphique, immÈdiatement expÈdiÈe ‡ Brighton, amenait vers cinq
heures le savant franÁais dans le cabinet du solicitor.

Le docteur Sarrasin apprit avec un calme dont s'Ètonna Mr. Sharp
l'incident qui se produisait. Aux premiers mots de Mr. Sharp, il lui
dÈclara en toute loyautÈ qu'en effet il se rappelait avoir entendu
parler traditionnellement, dans sa famille, d'une grand-tante ÈlevÈe
par une femme riche et titrÈe, ÈmigrÈe avec elle, et qui se serait
mariÈe en Allemagne. Il ne savait d'ailleurs ni le nom ni le degrÈ
prÈcis de parentÈ de cette grand-tante.

Mr. Sharp avait dÈj‡ recours ‡ ses fiches, soigneusement cataloguÈes
dans des cartons qu'il montra avec complaisance au docteur.

Il y avait l‡ -- Mr. Sharp ne le dissimula pas -- matiËre ‡ procËs, et
les procËs de ce genre peuvent aisÈment traÓner en longueur. A la
vÈritÈ, on n'Ètait pas obligÈ de faire ‡ la partie adverse l'aveu de
cette tradition de famille, que le docteur Sarrasin venait de confier,
dans sa sincÈritÈ, ‡ son solicitor... Mais il y avait ces lettres de
Jean-Jacques LangÈvol ‡ sa soeur, dont Herr Schultze avait parlÈ, et
qui Ètaient une prÈsomption en sa faveur. PrÈsomption faible ‡ la
vÈritÈ, dÈnuÈe de tout caractËre lÈgal, mais enfin prÈsomption...
D'autres preuves seraient sans doute exhumÈes de la poussiËre des
archives municipales. Peut-Ítre mÍme la partie adverse, ‡ dÈfaut de
piËces authentiques, ne craindrait pas d'en inventer d'imaginaires. Il
fallait tout prÈvoir ! Qui sait si de nouvelles investigations
n'assigneraient mÍme pas ‡ cette ThÈrËse LangÈvol, subitement sortie de
terre, et ‡ ses reprÈsentants actuels, des droits supÈrieurs ‡ ceux du
docteur Sarrasin ?... En tout cas, longues chicanes, longues
vÈrifications, solution lointaine !... Les probabilitÈs de gain Ètant
considÈrables des deux parts, on formerait aisÈment de chaque cÙtÈ une
compagnie en commandite pour avancer les frais de la procÈdure et
Èpuiser tous les moyens de juridiction. Un procËs cÈlËbre du mÍme genre
avait ÈtÈ pendant quatre-vingt-trois annÈes consÈcutives en Cour de
Chancellerie et ne s'Ètait terminÈ que faute de fonds : intÈrÍts et
capital, tout y avait passÈ !... EnquÍtes, commissions, transports,
procÈdures prendraient un temps infini !... Dans dix ans la question
pourrait Ítre encore indÈcise, et le demi milliard toujours endormi ‡
la Banque...

Le docteur Sarrasin Ècoutait ce verbiage et se demandait quand il
s'arrÍterait. Sans accepter pour parole d'Èvangile tout ce qu'il
entendait, une sorte de dÈcouragement se glissait dans son ‚me. Comme
un voyageur penchÈ ‡ l'avant d'un navire voit le port o˘ il croyait
entrer s'Èloigner, puis devenir moins distinct et enfin disparaÓtre, il
se disait qu'il n'Ètait pas impossible que cette fortune, tout ‡
l'heure si proche et d'un emploi dÈj‡ tout trouvÈ, ne finÓt par passer
‡ l'Ètat gazeux et s'Èvanouir !

<< Enfin que faire ? >> demanda-t-il au solicitor.

Que faire ?... Hem !... C'Ètait difficile ‡ dÈterminer. Plus difficile
encore ‡ rÈaliser. Mais enfin tout pouvait encore s'arranger. Lui,
Sharp, en avait la certitude. La justice anglaise Ètait une excellente
justice -- un peu lente, peut-Ítre, il en convenait --, oui, dÈcidÈment
un peu lente, _pede claudo_... hem !... hem !... mais d'autant plus
s˚re !... AssurÈment le docteur Sarrasin ne pouvait manquer dans
quelques annÈes d'Ítre en possession de cet hÈritage, si toutefois...
hem !... hem !... ses titres Ètaient suffisants !...

Le docteur sortit du cabinet de Southampton row fortement ÈbranlÈ dans
sa confiance et convaincu qu'il allait, ou falloir entamer une sÈrie
d'interminables procËs, ou renoncer ‡ son rÍve. Alors, pensant ‡ son
beau projet philanthropique, il ne pouvait se retenir d'en Èprouver
quelque regret.

Cependant, Mr. Sharp manda le professeur Schultze, qui lui avait laissÈ
son adresse. Il lui annonÁa que le docteur Sarrasin n'avait jamais
entendu parler d'une ThÈrËse LangÈvol, contestait formellement
l'existence d'une branche allemande de la famille et se refusait ‡
toute transaction.

Il en restait donc au professeur, s'il croyait ses droits bien Ètablis,
qu'‡ << plaider >>. Mr. Sharp, qui n'apportait en cette affaire qu'un
dÈsintÈressement absolu, une vÈritable curiositÈ d'amateur, n'avait
certe pas l'intention de l'en dissuader. Que pouvait demander un
solicitor, sinon un procËs, dix procËs, trente ans de procËs, comme la
cause semblait les porter en ses flancs ? Lui, Sharp, personnellement,
en Ètait ravi. S'il n'avait pas craint de faire au professeur Schultze
une offre suspecte de sa part, il aurait poussÈ le dÈsintÈressement
jusqu'‡ lui indiquer un de ses confrËres, qu'il p˚t charger de ses
intÈrÍts... Et certes le choix avait de l'importance ! La carriËre
lÈgale Ètait devenue un vÈritable grand chemin !... Les aventuriers et
les brigands y foisonnaient !... Il le constatait, la rougeur au front
!...

<< Si le docteur franÁais voulait s'arranger, combien cela co˚terait-il
? >> demanda le professeur.

Homme sage, les paroles ne pouvaient l'Ètourdir ! Homme pratique, il
allait droit au but sans perdre un temps prÈcieux en chemin ! Mr. Sharp
fut un peu dÈconcertÈ par cette faÁon d'agir. Il reprÈsenta ‡ Herr
Schultze que les affaires ne marchaient point si vite ; qu'on n'en
pouvait prÈvoir la fin quand on en Ètait au commencement ; que, pour
amener M. Sarrasin ‡ composition, il fallait un peu traÓner les choses
afin de ne pas lui laisser connaÓtre que lui, Schultze, Ètait dÈj‡ prÍt
‡ une transaction.

<< Je vous prie, monsieur, conclut-il, laissez-moi faire,
remettez-vous- en ‡ moi et je rÈponds de tout.

-- Moi aussi, rÈpliqua Schultze, mais j'aimerais savoir ‡ quoi m'en
tenir. >>

Cependant, il ne put, cette fois, tirer de Mr. Sharp ‡ quel chiffre le
solicitor Èvaluait la reconnaissance saxonne, et il dut lui laisser l‡-
dessus carte blanche.

Lorsque le docteur Sarrasin, rappelÈ dËs le lendemain par Mr. Sharp,
lui demanda avec tranquillitÈ s'il avait quelques nouvelles sÈrieuses ‡
lui donner, le solicitor, inquiet de cette tranquillitÈ mÍme, l'informa
qu'un examen sÈrieux l'avait convaincu que le mieux serait peut-Ítre de
couper le mal dans sa racine et de proposer une transaction ‡ ce
prÈtendant nouveau. C'Ètait l‡, le docteur Sarrasin en conviendrait, un
conseil essentiellement dÈsintÈressÈ et que bien peu de solicitors
eussent donnÈ ‡ la place de Mr. Sharp ! Mais il mettait son amour-
propre ‡ rÈgler rapidement cette affaire, qu'il considÈrait avec des
yeux presque paternels.

Le docteur Sarrasin Ècoutait ces conseils et les trouvait relativement
assez sages. Il s'Ètait si bien habituÈ depuis quelques jours ‡ l'idÈe
de rÈaliser immÈdiatement son rÍve scientifique, qu'il subordonnait
tout ‡ ce projet. Attendre dix ans ou seulement un an avant de pouvoir
l'exÈcuter aurait ÈtÈ maintenant pour lui une cruelle dÈception. Peu
familier d'ailleurs avec les questions lÈgales et financiËres, et sans
Ítre dupe des belles paroles de maÓtre Sharp, il aurait fait bon marchÈ
de ses droits pour une bonne somme payÈe comptant qui lui permÓt de
passer de la thÈorie ‡ la pratique. Il donna donc Ègalement carte
blanche ‡ Mr. Sharp et repartit.

Le solicitor avait obtenu ce qu'il voulait. Il Ètait bien vrai qu'un
autre aurait peut-Ítre cÈdÈ, ‡ sa place, ‡ la tentation d'entamer et de
prolonger des procÈdures destinÈes ‡ devenir, pour son Ètude, une
grosse rente viagËre. Mais Mr. Sharp n'Ètait pas de ces gens qui font
des spÈculations ‡ long terme. Il voyait ‡ sa portÈe le moyen facile
d'opÈrer d'un coup une abondante moisson, et il avait rÈsolu de le
saisir. Le lendemain, il Ècrivit au docteur en lui laissant entrevoir
que Herr Schultze ne serait peut-Ítre pas opposÈ ‡ toute idÈe
d'arrangement. Dans de nouvelles visites, faites par lui, soit au
docteur Sarrasin, soit ‡ Herr Schultze, il disait alternativement ‡
l'un et ‡ l'autre que la partie adverse ne voulait dÈcidÈment rien
entendre, et que, par surcroÓt, il Ètait question d'un troisiËme
candidat allÈchÈ par l'odeur...

Ce jeu dura huit jours. Tout allait bien le matin, et le soir il
s'Èlevait subitement une objection imprÈvue qui dÈrangeait tout. Ce
n'Ètait plus pour le bon docteur que chausse-trapes, hÈsitations,
fluctuations. Mr. Sharp ne pouvait se dÈcider ‡ tirer l'hameÁon, tant
il craignait qu'au dernier moment le poisson ne se dÈbattÓt et ne fÓt
casser la corde. Mais tant de prÈcaution Ètait, en ce cas, superflu.
DËs le premier jour, comme il l'avait dit, le docteur Sarrasin, qui
voulait avant tout s'Èpargner les ennuis d'un procËs, avait ÈtÈ prÍt
pour un arrangement. Lorsque enfin Mr. Sharp crut que le moment
psychologique, selon l'expression cÈlËbre, Ètait arrivÈ, ou que, dans
son langage moins noble, son client Ètait << cuit ‡ point >>, il
dÈmasqua tout ‡ coup ses batteries et proposa une transaction immÈdiate.

Un homme bienfaisant se prÈsentait, le banquier Stilbing, qui offrait
de partager le diffÈrend entre les parties, de leur compter ‡ chacun
deux cent cinquante millions et de ne prendre ‡ titre de commission que
l'excÈdent du demi-milliard, soit vingt-sept millions.

Le docteur Sarrasin aurait volontiers embrassÈ Mr. Sharp, lorsqu'il
vint lui soumettre cette offre, qui, en somme, lui paraissait encore
superbe. Il Ètait tout prÍt ‡ signer, il ne demandait qu'‡ signer, il
aurait votÈ par-dessus le marchÈ des statues d'or au banquier Stilbing,
au solicitor Sharp, ‡ toute la haute banque et ‡ toute la chicane du
Royaume-Uni.

Les actes Ètaient rÈdigÈs, les tÈmoins racolÈs, les machines ‡ timbrer
de Somerset House prÍtes ‡ fonctionner. Herr Schultze s'Ètait rendu.
Mis par ledit Sharp au pied du mur, il avait pu s'assurer en frÈmissant
qu'avec un adversaire de moins bonne composition que le docteur
Sarrasin, il en e˚t ÈtÈ certainement pour ses frais. Ce fut bientÙt
terminÈ. Contre leur mandat formel et leur acceptation d'un partage
Ègal, les deux hÈritiers reÁurent chacun un chËque ‡ valoir de cent
mille livres sterling, payable ‡ vue, et des promesses de rËglement
dÈfinitif, aussitÙt aprËs l'accomplissement des formalitÈs lÈgales.

Ainsi se conclut, pour la plus grande gloire de la supÈrioritÈ anglo-
saxonne, cette Ètonnante affaire.

On assure que le soir mÍme, en dÓnant ‡ Cobden-Club avec son ami
Stilbing, Mr. Sharp but un verre de champagne ‡ la santÈ du docteur
Sarrasin, un autre ‡ la santÈ du professeur Schultze, et se laissa
aller, en achevant la bouteille, ‡ cette exclamation indiscrËte : <<
_Hurrah_ !... _Rule Britannia_ !... Il n'y a encore que nous !... >>

La vÈritÈ est que le banquier Stilbing considÈrait son hÙte comme un
pauvre homme, qui avait l‚chÈ pour vingt-sept millions une affaire de
cinquante, et, au fond, le professeur pensait de mÍme, du moment, en
effet, o˘ lui, Herr Schultze, se sentait forcÈ d'accepter tout
arrangement quelconque ! Et que n'aurait-on pu faire avec un homme
comme le docteur Sarrasin, un Celte, lÈger, mobile, et, bien
certainement, visionnaire !

Le professeur avait entendu parler du projet de son rival de fonder une
ville franÁaise dans des conditions d'hygiËne morale et physique
propres ‡ dÈvelopper toutes les qualitÈs de la race et ‡ former de
jeunes gÈnÈrations fortes et vaillantes. Cette entreprise lui
paraissait absurde, et, ‡ son sens, devait Èchouer, comme opposÈe ‡ la
loi de progrËs qui dÈcrÈtait l'effondrement de la race latine, son
asservissement ‡ la race saxonne, et, dans la suite, sa disparition
totale de la surface du globe. Cependant, ces rÈsultats pouvaient Ítre
tenus en Èchec si le programme du docteur avait un commencement de
rÈalisation, ‡ plus forte raison si l'on pouvait croire ‡ son succËs.
Il appartenait donc ‡ tout Saxon, dans l'intÈrÍt de l'ordre gÈnÈral et
pour obÈir ‡ une loi inÈluctable, de mettre ‡ nÈant, s'il le pouvait,
une entreprise aussi folle. Et dans les circonstances qui se
prÈsentaient, il Ètait clair que lui, Schultze, M. D. _privat docent_
de chimie ‡ l'UniversitÈ d'IÈna, connu par ses nombreux travaux
comparatifs sur les diffÈrentes races humaines -- travaux o˘ il Ètait
prouvÈ que la race germanique devait les absorber toutes --, il Ètait
clair enfin qu'il Ètait particuliËrement dÈsignÈ par la grande force
constamment crÈative et destructive de la nature, pour anÈantir ces
pygmÈes qui se rebellaient contre elle. De toute ÈternitÈ, il avait ÈtÈ
arrÍtÈ que ThÈrËse LangÈvol Èpouserait Martin Schultze, et qu'un jour
les deux nationalitÈs, se trouvant en prÈsence dans la personne du
docteur franÁais et du professeur allemand, celui-ci Ècraserait
celui-l‡. DÈj‡ il avait en main la moitiÈ de la fortune du docteur.
C'Ètait l'instrument qu'il lui fallait.

D'ailleurs, ce projet n'Ètait pour Herr Schultze que trËs secondaire ;
il ne faisait que s'ajouter ‡ ceux, beaucoup plus vastes, qu'il formait
pour la destruction de tous les peuples qui refuseraient de se
fusionner avec le peuple germain et de se rÈunir au Vaterland.
Cependant, voulant connaÓtre ‡ fond -- si tant est qu'ils pussent avoir
un fond --, les plans du docteur Sarrasin, dont il se constituait dÈj‡
l'implacable ennemi, il se fit admettre au CongrËs international
d'HygiËne et en suivit assid˚ment les sÈances. C'est au sortir de cette
assemblÈe que quelques membres, parmi lesquels se trouvait le docteur
Sarrasin lui- mÍme, l'entendirent un jour faire cette dÈclaration :
qu'il s'ÈlËverait en mÍme temps que France-Ville une citÈ forte qui ne
laisserait pas subsister cette fourmiliËre absurde et anormale.

<< J'espËre, ajouta-t-il, que l'expÈrience que nous ferons sur elle
servira d'exemple au monde ! >>

Le bon docteur Sarrasin, si plein d'amour qu'il f˚t pour l'humanitÈ,
n'en Ètait pas ‡ avoir besoin d'apprendre que tous ses semblables ne
mÈritaient pas le nom de philanthropes. Il enregistra avec soin ces
paroles de son adversaire, pensant, en homme sensÈ, qu'aucune menace ne
devait Ítre nÈgligÈe. Quelque temps aprËs, Ècrivant ‡ Marcel pour
l'inviter ‡ l'aider dans son entreprise, il lui raconta cet incident,
et lui fit un portrait de Herr Schultze, qui donna ‡ penser au jeune
Alsacien que le bon docteur aurait l‡ un rude adversaire. Et comme le
docteur ajoutait :

<< Nous aurons besoin d'hommes forts et Ènergiques, de savants actifs,
non seulement pour Èdifier, mais pour nous dÈfendre >>, Marcel lui
rÈpondit :

<< Si je ne puis immÈdiatement vous apporter mon concours pour la
fondation de votre citÈ, comptez cependant que vous me trouverez en
temps utile. Je ne perdrai pas un seul jour de vue ce Herr Schultze,
que vous me dÈpeignez si bien. Ma qualitÈ d'Alsacien me donne le droit
de m'occuper de ses affaires. De prËs ou de loin, je vous suis tout
dÈvouÈ. Si, par impossible, vous restiez quelques mois ou mÍme quelques
annÈes sans entendre parler de moi, ne vous en inquiÈtez pas. De loin
comme de prËs, je n'aurai qu'une pensÈe : travailler pour vous, et, par
consÈquent, servir la France. >>

V LA CITE DE L'ACIER

Les lieux et les temps sont changÈs. Il y a cinq annÈes que l'hÈritage
de la BÈgum est aux mains de ses deux hÈritiers et la scËne est
transportÈe maintenant aux Etats-Unis, au sud de l'Oregon, ‡ dix lieues
du littoral du Pacifique. L‡ s'Ètend un district vague encore, mal
dÈlimitÈ entre les deux puissances limitrophes, et qui forme comme une
sorte de Suisse amÈricaine.

Suisse, en effet, si l'on ne regarde que la superficie des choses, les
pics abrupts qui se dressent vers le ciel, les vallÈes profondes qui
sÈparent de longues chaÓnes de hauteurs, l'aspect grandiose et sauvage
de tous les sites pris ‡ vol d'oiseau.

Mais cette fausse Suisse n'est pas, comme la Suisse europÈenne, livrÈe
aux industries pacifiques du berger, du guide et du maÓtre d'hÙtel. Ce
n'est qu'un dÈcor alpestre, une cro˚te de rocs, de terre et de pins
sÈculaires, posÈe sur un bloc de fer et de houille.

Si le touriste, arrÍtÈ dans ces solitudes, prÍte l'oreille aux bruits
de la nature, il n'entend pas, comme dans les sentiers de l'Oberland,
le murmure harmonieux de la vie mÍlÈ au grand silence de la montagne.
Mais il saisit au loin les coups sourds du marteau-pilon, et, sous ses
pieds, les dÈtonations ÈtouffÈes de la poudre. Il semble que le sol
soit machinÈ comme les dessous d'un thÈ‚tre, que ces roches
gigantesques sonnent creux et qu'elles peuvent d'un moment ‡ l'autre
s'abÓmer dans de mystÈrieuses profondeurs.

Les chemins, macadamisÈs de cendres et de coke, s'enroulent aux flancs
des montagnes. Sous les touffes d'herbes jaun‚tres, de petits tas de
scories, diaprÈes de toutes les couleurs du prisme, brillent comme des
yeux de basilic. «‡ et l‡, un vieux puits de mine abandonnÈ, dÈchiquetÈ
par les pluies, dÈshonorÈ par les ronces, ouvre sa gueule bÈante,
gouffre sans fond, pareil au cratËre d'un volcan Èteint. L'air est
chargÈ de fumÈe et pËse comme un manteau sombre sur la terre. Pas un
oiseau ne le traverse, les insectes mÍmes semblent le fuir, et de
mÈmoire d'homme on n'y a vu un papillon.

Fausse Suisse ! A sa limite nord, au point o˘ les contreforts viennent
se fondre dans la plaine, s'ouvre, entre deux chaÓnes de collines
maigres, ce qu'on appelait jusqu'en 1871 le << dÈsert rouge >>, ‡ cause
de la couleur du sol, tout imprÈgnÈ d'oxydes de fer, et ce qu'on
appelle maintenant Stahlfield, << le champ d'acier >>.

Qu'on imagine un plateau de cinq ‡ six lieues carrÈes, au sol
sablonneux, parsemÈ de galets, aride et dÈsolÈ comme le lit de quelque
ancienne mer intÈrieure. Pour animer cette lande, lui donner la vie et
le mouvement, la nature n'avait rien fait ; mais l'homme a dÈployÈ tout
‡ coup une Ènergie et une vigueur sans Ègales.

Sur la plaine nue et rocailleuse, en cinq ans, dix-huit villages
d'ouvriers, aux petites maisons de bois uniformes et grises, ont surgi,
apportÈs tout b‚tis de Chicago, et renferment une nombreuse population
de rudes travailleurs.

C'est au centre de ces villages, au pied mÍme des CoalsButts,
inÈpuisables montagnes de charbon de terre, que s'ÈlËve une masse
sombre, colossale, Ètrange, une agglomÈration de b‚timents rÈguliers
percÈs de fenÍtres symÈtriques, couverts de toits rouges, surmontÈs
d'une forÍt de cheminÈes cylindriques, et qui vomissent par ces mille
bouches des torrents continus de vapeurs fuligineuses. Le ciel en est
voilÈ d'un rideau noir, sur lequel passent par instants de rapides
Èclairs rouges. Le vent apporte un grondement lointain, pareil ‡ celui
d'un tonnerre ou d'une grosse houle, mais plus rÈgulier et plus grave.

Cette masse est Stahlstadt, la CitÈ de l'Acier, la ville allemande, la
propriÈtÈ personnelle de Herr Schultze, l'ex-professeur de chimie
d'IÈna, devenu, de par les millions de la BÈgum, le plus grand
travailleur du fer et, spÈcialement, le plus grand fondeur de canons
des deux mondes.

Il en fond, en vÈritÈ, de toutes formes et de tout calibre, ‡ ‚me lisse
et ‡ raies, ‡ culasse mobile et ‡ culasse fixe, pour la Russie et pour
la Turquie, pour la Roumanie et pour le Japon, pour l'Italie et pour la
Chine, mais surtout pour l'Allemagne.

Gr‚ce ‡ la puissance d'un capital Ènorme, un Ètablissement monstre, une
ville vÈritable, qui est en mÍme temps une usine modËle, est sortie de
terre comme ‡ un coup de baguette. Trente mille travailleurs, pour la
plupart allemands d'origine, sont venus se grouper autour d'elle et en
former les faubourgs. En quelques mois, ses produits ont d˚ ‡ leur
Ècrasante supÈrioritÈ une cÈlÈbritÈ universelle.

Le professeur Schultze extrait le minerai de fer et la houille de ses
propres mines. Sur place, il les transforme en acier fondu. Sur place,
il en fait des canons.

Ce qu'aucun de ses concurrents ne peut faire, il arrive, lui, ‡ le
rÈaliser. En France, on obtient des lingots d'acier de quarante mille
kilogrammes. En Angleterre, on a fabriquÈ un canon en fer forgÈ de cent
tonnes. A Essen, M. Krupp est arrivÈ ‡ fondre des blocs d'acier de cinq
cent mille kilogrammes. Herr Schultze ne connaÓt pas de limites :
demandez-lui un canon d'un poids quelconque et d'une puissance quelle
qu'elle soit, il vous servira ce canon, brillant comme un sou neuf,
dans les dÈlais convenus.

Mais, par exemple, il vous le fera payer ! Il semble que les deux cent
cinquante millions de 1871 n'aient fait que le mettre en appÈtit.

En industrie canonniËre comme en toutes choses, on est bien fort
lorsqu'on peut ce que les autres ne peuvent pas. Et il n'y a pas ‡
dire, non seulement les canons de Herr Schultze atteignent des
dimensions sans prÈcÈdent, mais, s'ils sont susceptibles de se
dÈtÈriorer par l'usage, ils n'Èclatent jamais. L'acier de Stahlstadt
semble avoir des propriÈtÈs spÈciales. Il court ‡ cet Ègard des
lÈgendes d'alliages mystÈrieux, de secrets chimiques. Ce qu'il y a de
s˚r, c'est que personne n'en sait le fin mot.

Ce qu'il y a de s˚r aussi, c'est qu'‡ Stahlstadt, le secret est gardÈ
avec un soin jaloux.

Dans ce coin ÈcartÈ de l'AmÈrique septentrionale, entourÈ de dÈserts,
isolÈ du monde par un rempart de montagnes, situÈ ‡ cinq cents milles
des petites agglomÈrations humaines les plus voisines, on chercherait
vainement aucun vestige de cette libertÈ qui a fondÈ la puissance de la
rÈpublique des Etats-Unis.

En arrivant sous les murailles mÍmes de Stahlstadt, n'essayez pas de
franchir une des portes massives qui coupent de distance en distance la
ligne des fossÈs et des fortifications. La consigne la plus impitoyable
vous repousserait. Il faut descendre dans l'un des faubourgs. Vous
n'entrerez dans la CitÈ de l'Acier que si vous avez la formule magique,
le mot d'ordre, ou tout au moins une autorisation d˚ment timbrÈe,
signÈe et paraphÈe.

Cette autorisation, un jeune ouvrier qui arrivait ‡ Stahlstadt, un
matin de novembre, la possÈdait sans doute, car, aprËs avoir laissÈ ‡
l'auberge une petite valise de cuir tout usÈe, il se dirigea ‡ pied
vers la porte la plus voisine du village.

C'Ètait un grand gaillard, fortement charpentÈ, nÈgligemment vÍtu, ‡ la
mode des pionniers amÈricains, d'une vareuse l‚che, d'une chemise de
laine sans col et d'un pantalon de velours ‡ cÙtes, engouffrÈ dans de
grosses bottes. Il rabattait sur son visage un large chapeau de feutre,
comme pour mieux dissimuler la poussiËre de charbon dont sa peau Ètait
imprÈgnÈe, et marchait d'un pas Èlastique en sifflotant dans sa barbe
brune. ArrivÈ au guichet, ce jeune homme exhiba au chef de poste une
feuille imprimÈe et fut aussitÙt admis.

<< Votre ordre porte l'adresse du contremaÓtre Seligmann, section K,
rue IX, atelier 743, dit le sous-officier. Vous n'avez qu'‡ suivre le
chemin de ronde, sur votre droite, jusqu'‡ la borne K, et ‡ vous
prÈsenter au concierge... Vous savez le rËglement ? ExpulsÈ, si vous
entrez dans un autre secteur que le vÙtre >>, ajouta-t-il au moment o˘
le nouveau venu s'Èloignait.

Le jeune ouvrier suivit la direction qui lui Ètait indiquÈe et
s'engagea dans le chemin de ronde. A sa droite, se creusait un fossÈ,
sur la crÍte duquel se promenaient des sentinelles. A sa gauche, entre
la large route circulaire et la masse des b‚timents, se dessinait
d'abord la double ligne d'un chemin de fer de ceinture ; puis une
seconde muraille s'Èlevait, pareille ‡ la muraille extÈrieure, ce qui
indiquait la configuration de la CitÈ de l'Acier.

C'Ètait celle d'une circonfÈrence dont les secteurs, limitÈs en guise
de rayons par une ligne fortifiÈe, Ètaient parfaitement indÈpendants
les uns des autres, quoique enveloppÈs d'un mur et d'un fossÈ communs.

Le jeune ouvrier arriva bientÙt ‡ la borne K, placÈe ‡ la lisiËre du
chemin, en face d'une porte monumentale que surmontait la mÍme lettre
sculptÈe dans la pierre, et il se prÈsenta au concierge.

Cette fois, au lieu d'avoir affaire ‡ un soldat, il se trouvait en
prÈsence d'un invalide, ‡ jambe de bois et poitrine mÈdaillÈe.

L'invalide examina la feuille, y apposa un nouveau timbre et dit :

<< Tout droit. NeuviËme rue ‡ gauche. >>

Le jeune homme franchit cette seconde ligne retranchÈe et se trouva
enfin dans le secteur K. La route qui dÈbouchait de la porte en Ètait
l'axe. De chaque cÙtÈ s'allongeaient ‡ angle droit des files de
constructions uniformes.

Le tintamarre des machines Ètait alors assourdissant. Ces b‚timents
gris, percÈs ‡ jour de milliers de fenÍtres, semblaient plutÙt des
monstres vivants que des choses inertes. Mais le nouveau venu Ètait
sans doute blasÈ sur le spectacle, car il n'y prÍta pas la moindre
attention.

En cinq minutes, il eut trouvÈ la rue IX l'atelier 743, et il arriva
dans un petit bureau plein de cartons et de registres, en prÈsence du
contremaÓtre Seligmann.

Celui-ci prit la feuille munie de tous ses visas, la vÈrifia, et,
reportant ses yeux sur le jeune ouvrier :

<< EmbauchÈ comme puddleur ?... demanda-t-il. Vous paraissez bien jeune
?

-- L'‚ge ne fait rien, rÈpondit l'autre. J'ai bientÙt vingt-six ans, et
j'ai dÈj‡ puddlÈ pendant sept mois... Si cela vous intÈresse, je puis
vous montrer les certificats sur la prÈsentation desquels j'ai ÈtÈ
engagÈ ‡ New York par le chef du personnel. >>

Le jeune homme parlait l'allemand non sans facilitÈ, mais avec un lÈger
accent qui sembla Èveiller les dÈfiances du contremaÓtre.

<< Est-ce que vous Ítes alsacien ? lui demanda celui-ci.

-Non, je suis suisse... de Schaffouse. Tenez, voici tous mes papiers
qui sont en rËgle. >>

Il tira d'un portefeuille de cuir et montra au contremaÓtre un
passeport, un livret, des certificats.

<< C'est bon. AprËs tout, vous Ítes embauchÈ et je n'ai plus qu'‡ vous
dÈsigner votre place >>, reprit Seligmann, rassurÈ par ce dÈploiement
de documents officiels.

Il Ècrivit sur un registre le nom de Johann Schwartz, qu'il copia sur
la feuille d'engagement, remit au jeune homme une carte bleue ‡ son nom
portant le numÈro 57938, et ajouta :

<< Vous devez Ítre ‡ la porte K tous les matins ‡ sept heures,
prÈsenter cette carte qui vous aura permis de franchir l'enceinte
extÈrieure, prendre au r‚telier de la loge un jeton de prÈsence ‡ votre
numÈro matricule et me le montrer en arrivant. A sept heures du soir,
en sortant, vous le jetez dans un tronc placÈ ‡ la porte de l'atelier
et qui n'est ouvert qu'‡ cet instant.

-- Je connais le systËme... Peut-on loger dans l'enceinte ? demanda
Schwartz.

-- Non. Vous devez vous procurer une demeure ‡ l'extÈrieur, mais vous
pourrez prendre vos repas ‡ la cantine de l'atelier pour un prix trËs
modÈrÈ. Votre salaire est d'un dollar par jour en dÈbutant. Il
s'accroÓt d'un vingtiËme par trimestre... L'expulsion est la seule
peine. Elle est prononcÈe par moi en premiËre instance, et par
l'ingÈnieur en appel, sur toute infraction au rËglement...
Commencez-vous aujourd'hui ?

-- Pourquoi pas ?

-- Ce ne sera qu'une demi-journÈe >>, fit observer le contremaÓtre en
guidant Schwartz vers une galerie intÈrieure.

Tous deux suivirent un large couloir, traversËrent une cour et
pÈnÈtrËrent dans une vaste halle, semblable, par ses dimensions comme
par la disposition de sa lÈgËre charpente, au dÈbarcadËre d'une gare de
premier ordre. Schwartz, en la mesurant d'un coup d'oeil, ne put
retenir un mouvement d'admiration professionnelle.

De chaque cÙtÈ de cette longue halle, deux rangÈes d'Ènormes colonnes
cylindriques, aussi grandes, en diamËtre comme en hauteur, que celles
de Saint-Pierre de Rome, s'Èlevaient du sol jusqu'‡ la vo˚te de verre
qu'elles transperÁaient de part en part. C'Ètaient les cheminÈes
d'autant de fours ‡ puddler, maÁonnÈs ‡ leur base. Il y en avait
cinquante sur chaque rangÈe.

A l'une des extrÈmitÈs, des locomotives amenaient ‡ tout instant des
trains de wagons chargÈs de lingots de fonte qui venaient alimenter les
fours. A l'autre extrÈmitÈ, des trains de wagons vides recevaient et
emportaient cette fonte transformÈe en acier.

L'opÈration du << puddlage >> a pour but d'effectuer cette
mÈtamorphose. Des Èquipes de cyclopes demi-nus, armÈs d'un long crochet
de fer, s'y livraient avec activitÈ.

Les lingots de fonte, jetÈs dans un four doublÈ d'un revÍtement de
scories, y Ètaient d'abord portÈs ‡ une tempÈrature ÈlevÈe. Pour
obtenir du fer, on aurait commencÈ ‡ brasser cette fonte aussitÙt
qu'elle serait devenue p‚teuse. Pour obtenir de l'acier, ce carbure de
fer, si voisin et pourtant si distinct par ses propriÈtÈs de son
congÈnËre, on attendait que la fonte f˚t fluide et l'on avait soin de
maintenir dans les fours une chaleur plus forte. Le puddleur, alors, du
bout de son crochet, pÈtrissait et roulait en tous sens la masse
mÈtallique ; il la tournait et retournait au milieu de la flamme ;
puis, au moment prÈcis o˘ elle atteignait, par son mÈlange avec les
scories, un certain degrÈ de rÈsistance, il la divisait en quatre
boules ou << loupes >> spongieuses, qu'il livrait, une ‡ une, aux
aides-marteleurs.

C'est dans l'axe mÍme de la halle que se poursuivait l'opÈration. En
face de chaque four et lui correspondant, un marteau-pilon, mis en
mouvement par la vapeur d'une chaudiËre verticale logÈe dans la
cheminÈe mÍme, occupait un ouvrier << cingleur >>. ArmÈ de pied en cap
de bottes et de brassards de tÙle, protÈgÈ par un Èpais tablier de
cuir, masquÈ de toile mÈtallique, ce cuirassier de l'industrie prenait
au bout de ses longues tenailles la loupe incandescente et la
soumettait au marteau. Battue et rebattue sous le poids de cette Ènorme
masse, elle exprimait comme une Èponge toutes les matiËres impures dont
elle s'Ètait chargÈe, au milieu d'une pluie d'Ètincelles et
d'Èclaboussures.

Le cuirassier la rendait aux aides pour la remettre au four, et, une
fois rÈchauffÈe, la rebattre de nouveau.

Dans l'immensitÈ de cette forge monstre, c'Ètait un mouvement
incessant, des cascades de courroies sans fin, des coups sourds sur la
basse d'un ronflement continu, des feux d'artifice de paillettes
rouges, des Èblouissements de fours chauffÈs ‡ blanc. Au milieu de ces
grondements et de ces rages de la matiËre asservie, l'homme semblait
presque un enfant.

De rudes gars pourtant, ces puddleurs ! PÈtrir ‡ bout de bras, dans une
tempÈrature torride, une p‚te mÈtallique de deux cent kilogrammes,
rester plusieurs heures l'oeil fixÈ sur ce fer incandescent qui
aveugle, c'est un rÈgime terrible et qui use son homme en dix ans.

Schwartz, comme pour montrer au contremaÓtre qu'il Ètait capable de le
supporter, se dÈpouilla de sa vareuse et de sa chemise de laine, et,
exhibant un torse d'athlËte, sur lequel ses muscles dessinaient toutes
leurs attaches, il prit le crochet que maniait un des puddleurs, et
commenÁa ‡ manoeuvrer.

Voyant qu'il s'acquittait fort bien de sa besogne, le contremaÓtre ne
tarda pas ‡ le laisser pour rentrer ‡ son bureau.

Le jeune ouvrier continua, jusqu'‡ l'heure du dÓner, de puddler des
blocs de fonte. Mais, soit qu'il apport‚t trop d'ardeur ‡ l'ouvrage,
soit qu'il e˚t nÈgligÈ de prendre ce matin-l‡ le repas substantiel
qu'exige un pareil dÈploiement de force physique, il parut bientÙt las
et dÈfaillant. DÈfaillant au point que le chef d'Èquipe s'en aperÁut.

<< Vous n'Ítes pas fait pour puddler, mon garÁon, lui dit celui-ci, et
vous feriez mieux de demander tout de suite un changement de secteur,
qu'on ne vous accordera pas plus tard. >> Schwartz protesta. Ce n'Ètait
qu'une fatigue passagËre ! Il pourrait puddler tout comme un autre !...

Le chef d'Èquipe n'en fit pas moins son rapport, et le jeune homme fut
immÈdiatement appelÈ chez l'ingÈnieur en chef.

Ce personnage examina ses papiers, hocha la tÍte, et lui demanda d'un
ton inquisitorial :

<< Est-ce que vous Ètiez puddleur ‡ Brooklyn ? >>

Schwartz baissait les yeux tout confus.

<< Je vois bien qu'il faut l'avouer, dit-il. J'Ètais employÈ ‡ la
coulÈe, et c'est dans l'espoir d'augmenter mon salaire que j'avais
voulu essayer du puddlage !

-- Vous Ítes tous les mÍmes ! rÈpondit l'ingÈnieur en haussant les
Èpaules. A vingt-cinq ans, vous voulez savoir ce qu'un homme de
trente-cinq ne fait qu'exceptionnellement !... Etes-vous bon fondeur,
au moins ?

-- J'Ètais depuis deux mois ‡ la premiËre classe.

-- Vous auriez mieux fait d'y rester, en ce cas ! Ici, vous allez
commencer par entrer dans la troisiËme. Encore pouvez-vous vous estimer
heureux que je vous facilite ce changement de secteur ! >>

L'ingÈnieur Ècrivit quelques mots sur un laissez-passer, expÈdia une
dÈpÍche et dit :

<< Rendez votre jeton, sortez de la division et allez directement au
secteur O, bureau de l'ingÈnieur en chef. Il est prÈvenu. >>

Les mÍmes formalitÈs qui avaient arrÍtÈ Schwartz ‡ la porte du secteur
K l'accueillirent au secteur O. L‡, comme le matin, il fut interrogÈ,
acceptÈ, adressÈ ‡ un chef d'atelier, qui l'introduisit dans une salle
de coulÈe. Mais ici le travail Ètait plus silencieux et plus mÈthodique.

<< Ce n'est qu'une petite galerie pour la fonte des piËces de 42, lui
dit le contremaÓtre. Les ouvriers de premiËre classe seuls sont admis
aux halles de coulÈe de gros canons. >>

La << petite >> galerie n'en avait pas moins cent cinquante mËtres de
long sur soixante-cinq de large. Elle devait, ‡ l'estime de Schwartz,
chauffer au moins six cents creusets, placÈs par quatre, par huit ou
par douze, selon leurs dimensions, dans les fours latÈraux.

Les moules destinÈs ‡ recevoir l'acier en fusion Ètaient allongÈs dans
l'axe de la galerie, au fond d'une tranchÈe mÈdiane. De chaque cÙtÈ de
la tranchÈe, une ligne de rails portait une grue mobile, qui, roulant ‡
volontÈ, venait opÈrer o˘ il Ètait nÈcessaire le dÈplacement de ces
Ènormes poids. Comme dans les halles de puddlage, ‡ un bout dÈbouchait
le chemin de fer qui apportait les blocs d'acier fondu, ‡ l'autre celui
qui emportait les canons sortant du moule.

PrËs de chaque moule, un homme armÈ d'une tige en fer surveillait la
tempÈrature ‡ l'Ètat de la fusion dans les creusets.

Les procÈdÈs que Schwartz avait vu mettre en oeuvre ailleurs Ètaient
portÈs l‡ ‡ un degrÈ singulier de perfection.

Le moment venu d'opÈrer une coulÈe, un timbre avertisseur donnait le
signal ‡ tous les surveillants de fusion. AussitÙt, d'un pas Ègal et
rigoureusement mesurÈ, des ouvriers de mÍme taille, soutenant sur les
Èpaules une barre de fer horizontale, venaient deux ‡ deux se placer
devant chaque four.

Un officier armÈ d'un sifflet, son chronomËtre ‡ fractions de seconde
en main, se portait prËs du moule, convenablement logÈ ‡ proximitÈ de
tous les fours en action. De chaque cÙtÈ, des conduits en terre
rÈfractaire, recouverte de tÙle, convergeaient, en descendant sur des
pentes douces, jusqu'‡ une cuvette en entonnoir, placÈe directement
au-dessus du moule. Le commandant donnait un coup de sifflet. AussitÙt,
un creuset, tirÈ du feu ‡ l'aide d'une pince, Ètait suspendu ‡ la barre
de fer des deux ouvriers arrÍtÈs devant le premier four. Le sifflet
commenÁait alors une sÈrie de modulations, et les deux hommes venaient
en mesure vider le contenu de leur creuset dans le conduit
correspondant. Puis ils jetaient dans une cuve le rÈcipient vide et
br˚lant.

Sans interruption, ‡ intervalles exactement comptÈs, afin que la coulÈe
f˚t absolument rÈguliËre et constante, les Èquipes des autres fours
agissaient successivement de mÍme.

La prÈcision Ètait si extraordinaire, qu'au dixiËme de seconde fixÈ par
le dernier mouvement, le dernier creuset Ètait vide et prÈcipitÈ dans
la cuve. Cette manoeuvre parfaite semblait plutÙt le rÈsultat d'un
mÈcanisme aveugle que celui du concours de cent volontÈs humaines. Une
discipline inflexible, la force de l'habitude et la puissance d'une
mesure musicale faisaient pourtant ce miracle.

Schwartz paraissait familier avec un tel spectacle. Il fut bientÙt
accouplÈ ‡ un ouvrier de sa taille, ÈprouvÈ dans une coulÈe peu
importante et reconnu excellent praticien. Son chef d'Èquipe, ‡ la fin
de la journÈe, lui promit mÍme un avancement rapide.

Lui, cependant, ‡ peine sorti, ‡ sept heures du soir, du secteur O et
de l'enceinte extÈrieure, il Ètait allÈ reprendre sa valise ‡

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