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Le Tour du Monde en 80 Jours by Jules Verne

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des pruniers, des pommiers, que les indigenes cultivent plutot
pour leurs fleurs que pour leurs fruits, et que des mannequins
grimacants, des tourniquets criards defendent contre le bec des
moineaux, des pigeons, des corbeaux et autres volatiles voraces.
Pas de cedre majestueux qui n'abritat quelque grand aigle; pas
de saule pleureur qui ne recouvrit de son feuillage quelque
heron melancoliquement perche sur une patte; enfin, partout des
corneilles, des canards, des eperviers, des oies sauvages, et
grand nombre de ces grues que les Japonais traitent de
"Seigneuries", et qui symbolisent pour eux la longevite et le
bonheur.

En errant ainsi, Passepartout apercut quelques violettes entre
les herbes:

"Bon!" dit-il, "voila mon souper."

Mais les ayant senties, il ne leur trouva aucun parfum.

"Pas de chance!" pensa-t-il.

Certes, l'honnete garcon avait, par prevision, aussi
copieusement dejeune qu'il avait pu avant de quitter le
_Carnatic_; mais apres une journee de promenade, il se sentit
l'estomac tres creux. Il avait bien remarque que moutons,
chevres ou porcs, manquaient absolument aux etalages des
bouchers indigenes, et, comme il savait que c'est un sacrilege
de tuer les boeufs, uniquement reserves aux besoins de
l'agriculture, il en avait conclu que la viande etait rare au
Japon. Il ne se trompait pas ; mais a defaut de viande de
boucherie, son estomac se fut fort accommode des quartiers de
sanglier ou de daim, des perdrix ou des cailles, de la volaille
ou du poisson, dont les Japonais se nourrissent presque
exclusivement avec le produit des rizieres. Mais il dut faire
contre fortune bon coeur, et remit au lendemain le soin de
pourvoir a sa nourriture.

La nuit vint. Passepartout rentra dans la ville indigene, et il
erra dans les rues au milieu des lanternes multicolores,
regardant les groupes de baladins executer leurs prestigieux
exercices, et les astrologues en plein vent qui amassaient la
foule autour de leur lunette. Puis il revit la rade, emaillee
des feux de pecheurs, qui attiraient le poisson a la lueur de
resines enflammees.

Enfin les rues se depeuplerent. A la foule succederent les
rondes des yakounines. Ces officiers, dans leurs magnifiques
costumes et au milieu de leur suite, ressemblaient a des
ambassadeurs, et Passepartout repetait plaisamment, chaque fois
qu'il rencontrait quelque patrouille eblouissante:

"Allons, bon! encore une ambassade japonaise qui part pour
l'Europe!"

XXIII

DANS LEQUEL LE NEZ DE PASSEPARTOUT S'ALLONGE DEMESUREMENT

Le lendemain, Passepartout, ereinte, affame, se dit qu'il
fallait manger a tout prix, et que le plus tot serait le mieux.
Il avait bien cette ressource de vendre sa montre, mais il fut
plutot mort de faim. C'etait alors le cas ou jamais, pour ce
brave garcon, d'utiliser la voix forte, sinon melodieuse, dont
la nature l'avait gratifie.

Il savait quelques refrains de France et d'Angleterre, et il
resolut de les essayer. Les Japonais devaient certainement etre
amateurs de musique, puisque tout se fait chez eux aux sons des
cymbales, du tam-tam et des tambours, et ils ne pouvaient
qu'apprecier les talents d'un virtuose europeen.

Mais peut-etre etait-il un peu matin pour organiser un concert,
et les dilettanti, inopinement reveilles, n'auraient peut-etre
pas paye le chanteur en monnaie a l'effigie du mikado.

Passepartout se decida donc a attendre quelques heures; mais,
tout en cheminant, il fit cette reflexion qu'il semblerait trop
bien vetu pour un artiste ambulant, et l'idee lui vint alors
d'echanger ses vetements contre une defroque plus en harmonie
avec sa position. Cet echange devait, d'ailleurs, produire une
soulte, qu'il pourrait immediatement appliquer a satisfaire son
appetit.

Cette resolution prise, restait a l'executer. Ce ne fut
qu'apres de longues recherches que Passepartout decouvrit un
brocanteur indigene, auquel il exposa sa demande. L'habit
europeen plut au brocanteur, et bientot Passepartout sortait
affuble d'une vieille robe japonaise et coiffe d'une sorte de
turban a cotes, decolore sous l'action du temps. Mais, en
retour, quelques piecettes d'argent resonnaient dans sa poche.

"Bon," pensa-t-il, "je me figurerai que nous sommes en
carnaval!"

Le premier soin de Passepartout, ainsi "japonaise", fut d'entrer
dans une "tea-house" de modeste apparence, et la, d'un reste de
volaille et de quelques poignees de riz, il dejeuna en homme
pour qui le diner serait encore un probleme a resoudre.

"Maintenant," se dit-il quand il fut copieusement restaure, "il
s'agit de ne pas perdre la tete. Je n'ai plus la ressource de
vendre cette defroque contre une autre encore plus japonaise.
Il faut donc aviser au moyen de quitter le plus promptement
possible ce pays du Soleil, dont je ne garderai qu'un lamentable
souvenir!"

Passepartout songea alors a visiter les paquebots en partance
pour l'Amerique. Il comptait s'offrir en qualite de cuisinier
ou de domestique, ne demandant pour toute retribution que le
passage et la nourriture. Une fois a San Francisco, il verrait
a se tirer d'affaire. L'important, c'etait de traverser ces
quatre mille sept cents milles du Pacifique qui s'etendent entre
le Japon et le Nouveau Monde.

Passepartout, n'etant point homme a laisser languir une idee, se
dirigea vers le port de Yokohama. Mais a mesure qu'il
s'approchait des docks, son projet, qui lui avait paru si simple
au moment ou il en avait eu l'idee, lui semblait de plus en plus
inexecutable. Pourquoi aurait-on besoin d'un cuisinier ou d'un
domestique a bord d'un paquebot americain, et quelle confiance
inspirerait-il, affuble de la sorte? Quelles recommandations
faire valoir? Quelles references indiquer?

Comme il reflechissait ainsi, ses regards tomberent sur une
immense affiche qu'une sorte de clown promenait dans les rues de
Yokohama. Cette affiche etait ainsi libellee en anglais:

TROUPE JAPONAISE ACROBATIQUE DE

L'HONORABLE WILLIAM BATULCAR

------

DERNIERES REPRESENTATIONS

Avant leur depart pour les Etats-Unis d'Amerique

DES

LONGS-NEZ-LONGS-NEZ

SOUS L'INVOCATION DIRECTE DU DIEU TINGOU

Grande Attraction !

"Les Etats-Unis d'Amerique! s'ecria Passepartout, voila
justement mon affaire!..."

Il suivit l'homme-affiche, et, a sa suite, il rentra bientot
dans la ville japonaise. Un quart d'heure plus tard, il
s'arretait devant une vaste case, que couronnaient plusieurs
faisceaux de banderoles, et dont les parois exterieures
representaient, sans perspective, mais en couleurs violentes,
toute une bande de jongleurs.

C'etait l'etablissement de l'honorable Batulcar, sorte de Barnum
americain, directeur d'une troupe de saltimbanques, jongleurs,
clowns, acrobates, equilibristes, gymnastes, qui, suivant
l'affiche, donnait ses dernieres representations avant de
quitter l'empire du Soleil pour les Etats de l'Union.

Passepartout entra sous un peristyle qui precedait la case, et
demanda Mr. Batulcar. Mr. Batulcar apparut en personne.

"Que voulez-vous?" dit-il a Passepartout, qu'il prit d'abord
pour un indigene.

"Avez-vous besoin d'un domestique?" demanda Passepartout.

"Un domestique," s'ecria le Barnum en caressant l'epaisse
barbiche grise qui foisonnait sous son menton, "j'en ai deux,
obeissants, fideles, qui ne m'ont jamais quitte, et qui me
servent pour rien, a condition que je les nourrisse... Et les
voila," ajouta-t-il en montrant ses deux bras robustes,
sillonnes de veines grosses comme des cordes de contrebasse.

"Ainsi, je ne puis vous etre bon a rien?"

"A rien."

"Diable! ca m'aurait pourtant fort convenu de partir avec
vous."

"Ah ca!" dit l'honorable Batulcar, "vous etes Japonais comme je
suis un singe! Pourquoi donc etes-vous habille de la sorte?"

"On s'habille comme on peut!"

"Vrai, cela. Vous etes un Francais, vous?"

"Oui, un Parisien de Paris."

"Alors, vous devez savoir faire des grimaces?"

"Ma foi," repondit Passepartout, vexe de voir sa nationalite
provoquer cette demande, nous autres Francais, nous savons faire
des grimaces, c'est vrai, mais pas mieux que les Americains!"

"Juste. Eh bien, si je ne vous prends pas comme domestique, je
peux vous prendre comme clown. Vous comprenez, mon brave. En
France, on exhibe des farceurs etrangers, et a l'etranger, des
farceurs francais!"

"Ah!"

"Vous etes vigoureux, d'ailleurs?"

"Surtout quand je sors de table."

"Et vous savez chanter?"

"Oui," repondit Passepartout, qui avait autrefois fait sa partie
dans quelques concerts de rue.

"Mais savez-vous chanter la tete en bas, avec une toupie
tournante sur la plante du pied gauche, et un sabre en equilibre
sur la plante du pied droit?"

"Parbleu!" repondit Passepartout, qui se rappelait les premiers
exercices de son jeune age.

"C'est que, voyez-vous, tout est la!" repondit l'honorable
Batulcar.

L'engagement fut conclu _hic et nunc_.

Enfin, Passepartout avait trouve une position. Il etait engage
pour tout faire dans la celebre troupe japonaise. C'etait peu
flatteur, mais avant huit jours il serait en route pour San
Francisco.

La representation, annoncee a grand fracas par l'honorable
Batulcar, devait commencer a trois heures, et bientot les
formidables instruments d'un orchestre japonais, tambours et
tam-tams, tonnaient a la porte. On comprend bien que
Passepartout n'avait pu etudier un role, mais il devait preter
l'appui de ses solides epaules dans le grand exercice de la
"grappe humaine" execute par les Longs-Nez du dieu Tingou. Ce
"great attraction" de la representation devait clore la serie
des exercices.

Avant trois heures, les spectateurs avaient envahi la vaste
case. Europeens et indigenes, Chinois et Japonais, hommes,
femmes et enfants, se precipitaient sur les etroites banquettes
et dans les loges qui faisaient face a la scene. Les musiciens
etaient rentres a l'interieur, et l'orchestre au complet, gongs,
tam-tams, cliquettes, flutes, tambourins et grosses caisses,
operaient avec fureur.

Cette representation fut ce que sont toutes ces exhibitions
d'acrobates. Mais il faut bien avouer que les Japonais sont les
remiers equilibristes du monde. L'un, arme de son eventail et
de petits morceaux de papier, executait l'exercice si gracieux
des papillons et des fleurs. Un autre, avec la fumee odorante
de sa pipe, tracait rapidement dans l'air une serie de mots
bleuatres, qui formaient un compliment a l'adresse de
l'assemblee. Celui-ci jonglait avec des bougies allumees, qu'il
eteignit successivement quand elles passerent devant ses levres,
et qu'il ralluma l'une a l'autre sans interrompre un seul
instant sa prestigieuse jonglerie. Celui-la reproduisit, au
moyen de toupies tournantes, les plus invraisemblables
combinaisons ; sous sa main, ces ronflantes machines semblaient
s'animer d'une vie propre dans leur interminable giration ;
elles couraient sur des tuyaux de pipe, sur des tranchants de
sabre, sur des fils de fer, veritables cheveux tendus d'un cote
de la scene a l'autre ; elles faisaient le tour de grands vases
de cristal, elles gravissaient des echelles de bambou, elles se
dispersaient dans tous les coins, produisant des effets
harmoniques d'un etrange caractere en combinant leurs tonalites
diverses. Les jongleurs jonglaient avec elles, et elles
tournaient dans l'air ; ils les lancaient comme des volants,
avec des raquettes de bois, et elles tournaient toujours; ils
les fourraient dans leur poche, et quand ils les retiraient,
elles tournaient encore, -- jusqu'au moment ou un ressort
detendu les faisait s'epanouir en gerbes d'artifice!

Inutile de decrire ici les prodigieux exercices des acrobates et
gymnastes de la troupe. Les tours de l'echelle, de la perche,
de la boule, des tonneaux, etc. furent executes avec une
precision remarquable. Mais le principal attrait de la
representation etait l'exhibition de ces "Longs-Nez", etonnants
equilibristes que l'Europe ne connait pas encore.

Ces Longs-Nez forment une corporation particuliere placee sous
l'invocation directe du dieu Tingou. Vetus comme des herauts du
Moyen Age, ils portaient une splendide paire d'ailes a leurs
epaules. Mais ce qui les distinguait plus specialement, c'etait
ce long nez dont leur face etait agrementee, et surtout l'usage
qu'ils en faisaient. Ces nez n'etaient rien moins que des
bambous, longs de cinq, de six, de dix pieds, les uns droits,
les autres courbes, ceux-ci lisses, ceux-la verruqueux. Or,
c'etait sur ces appendices, fixes d'une facon solide, que
s'operaient tous leurs exercices d'equilibre. Une douzaine de
ces sectateurs du dieu Tingou se coucherent sur le dos, et leurs
camarades vinrent s'ebattre sur leurs nez, dresses comme des
paratonnerres, sautant, voltigeant de celui-ci a celui-la, et
executant les tours les plus invraisemblables.

Pour terminer, on avait specialement annonce au public la
pyramide humaine, dans laquelle une cinquantaine de Longs-Nez
devaient figurer le "Char de Jaggernaut". Mais au lieu de
former cette pyramide en prenant leurs epaules pour point
d'appui, les artistes de l'honorable Batulcar ne devaient
s'emmancher que par leur nez. Or, l'un de ceux qui formaient la
base du char avait quitte la troupe, et comme il suffisait
d'etre vigoureux et adroit, Passepartout avait ete choisi pour
le remplacer.

Certes, le digne garcon se sentit tout piteux, quand -- triste
souvenir de sa jeunesse -- il eut endosse son costume du Moyen
Age, orne d'ailes multicolores, et qu'un nez de six pieds lui
eut ete applique sur la face! Mais enfin, ce nez, c'etait son
gagne-pain, et il en prit son parti.

Passepartout entra en scene, et vint se ranger avec ceux de ses
collegues qui devaient figurer la base du Char de Jaggernaut.
Tous s'etendirent a terre, le nez dresse vers le ciel. Une
seconde section d'equilibristes vint se poser sur ces longs
appendices, une troisieme s'etagea au-dessus, puis une
quatrieme, et sur ces nez qui ne se touchaient que par leur
pointe, un monument humain s'eleva bientot jusqu'aux frises du
theatre.

Or, les applaudissements redoublaient, et les instruments de
l'orchestre eclataient comme autant de tonnerres, quand la
pyramide s'ebranla, l'equilibre se rompit, un des nez de la base
vint a manquer, et le monument s'ecroula comme un chateau de
cartes...

C'etait la faute a Passepartout qui, abandonnant son poste,
franchissant la rampe sans le secours de ses ailes, et grimpant
a la galerie de droite, tombait aux pieds d'un spectateur en
s'ecriant:

"Ah! mon maitre! mon maitre!"

"Vous?"

"Moi!"

"Eh bien! en ce cas, au paquebot, mon garcon!..."

Mr. Fogg, Mrs. Aouda, qui l'accompagnait, Passepartout s'etaient
precipites par les couloirs au-dehors de la case. Mais, la, ils
trouverent l'honorable Batulcar, furieux, qui reclamait des
dommages-interets pour "la casse". Phileas Fogg apaisa sa
fureur en lui jetant une poignee de bank-notes. Et, a six
heures et demie, au moment ou il allait partir, Mr. Fogg et Mrs.
Aouda mettaient le pied sur le paquebot americain, suivis de
Passepartout, les ailes au dos, et sur la face ce nez de six
pieds qu'il n'avait pas encore pu arracher de son visage!

XXIV

PENDANT LEQUEL S'ACCOMPLIT LA TRAVERSEE DE L'OCEAN PACIFIQUE

Ce qui etait arrive en vue de Shangai, on le comprend. Les
signaux faits par la _Tankadere_ avaient ete apercus du paquebot
de Yokohama.

Le capitaine, voyant un pavillon en berne, s'etait dirige vers
la petite goelette. Quelques instants apres, Phileas Fogg,
soldant son passage au prix convenu, mettait dans la poche du
patron John Bunsby cinq cent cinquante livres (13 750 F). Puis
l'honorable gentleman, Mrs. Aouda et Fix etaient montes a bord
du steamer, qui avait aussitot fait route pour Nagasaki et
Yokohama.

Arrive le matin meme, 14 novembre, a l'heure reglementaire,
Phileas Fogg, laissant Fix aller a ses affaires, s'etait rendu a
bord du _Carnatic_, et la il apprenait, a la grande joie de Mrs.
Aouda -- et peut-etre a la sienne, mais du moins il n'en laissa
rien paraitre -- que le Francais Passepartout etait
effectivement arrive la veille a Yokohama.

Phileas Fogg, qui devait repartir le soir meme pour San
Francisco, se mit immediatement a la recherche de son
domestique. Il s'adressa, mais en vain, aux agents consulaires
francais et anglais, et, apres avoir inutilement parcouru les
rues de Yokohama, il desesperait de retrouver Passepartout,
quand le hasard, ou peut-etre une sorte de pressentiment, le fit
entrer dans la case de l'honorable Batulcar. Il n'eut certes
point reconnu son serviteur sous cet excentrique accoutrement de
heraut; mais celui-ci, dans sa position renversee, apercut son
maitre a la galerie. Il ne put retenir un mouvement de son nez.
De la rupture de l'equilibre, et ce qui s'ensuivit.

Voila ce que Passepartout apprit de la bouche meme de Mrs.
Aouda, qui lui raconta alors comment s'etait faite cette
traversee de Hong-Kong a Yokohama, en compagnie d'un sieur Fix,
sur la goelette la _Tankadere_.

Au nom de Fix, Passepartout ne sourcilla pas. Il pensait que le
moment n'etait pas venu de dire a son maitre ce qui s'etait
passe entre l'inspecteur de police et lui. Aussi, dans
l'histoire que Passepartout fit de ses aventures, il s'accusa et
s'excusa seulement d'avoir ete surpris par l'ivresse de l'opium
dans une tabagie de Yokohama.

Mr. Fogg ecouta froidement ce recit, sans repondre; puis il
ouvrit a son domestique un credit suffisant pour que celui-ci
put se procurer a bord des habits plus convenables. Et, en
effet, une heure ne s'etait pas ecoulee, que l'honnete garcon,
ayant coupe son nez et rogne ses ailes, n'avait plus rien en lui
qui rappelat le sectateur du dieu Tingou.

Le paquebot faisant la traversee de Yokohama a San Francisco
appartenait a la Compagnie du "Pacific Mail steam", et se
nommait le _General-Grant_. C'etait un vaste steamer a roues,
jaugeant deux mille cinq cents tonnes, bien amenage et doue
d'une grande vitesse. Un enorme balancier s'elevait et
s'abaissait successivement au dessus du pont ; a l'une de ses
extremites s'articulait la tige d'un piston, et a l'autre celle
d'une bielle, qui, transformant le mouvement rectiligne en
mouvement circulaire, s'appliquait directement a l'arbre des
roues. Le _General-Grant_ etait gree en trois-mats goelette, et
il possedait une grande surface de voilure, qui aidait
puissamment la vapeur. A filer ses douze milles a l'heure, le
paquebot ne devait pas employer plus de vingt et un jours pour
traverser le Pacifique.

Phileas Fogg etait donc autorise a croire que, rendu le 2
decembre a San Francisco, il serait le 11 a New York et le 20 a
Londres, -- gagnant ainsi de quelques heures cette date fatale
du 21 decembre.

Les passagers etaient assez nombreux a bord du steamer, des
Anglais, beaucoup d'Americains, une veritable emigration de
coolies pour l'Amerique, et un certain nombre d'officiers de
l'armee des Indes, qui utilisaient leur conge en faisant le tour
du monde.

Pendant cette traversee il ne se produisit aucun incident
nautique. Le paquebot, soutenu sur ses larges roues, appuye par
sa forte voilure, roulait peu. L'ocean Pacifique justifiait
assez son nom. Mr. Fogg etait aussi calme, aussi peu
communicatif que d'ordinaire. Sa jeune compagne se sentait de
plus en plus attachee a cet homme par d'autres liens que ceux de
la reconnaissance. Cette silencieuse nature, si genereuse en
somme, l'impressionnait plus qu'elle ne le croyait, et c'etait
presque a son insu qu'elle se laissait aller a des sentiments
dont l'enigmatique Fogg ne semblait aucunement subir
l'influence.

En outre, Mrs. Aouda s'interessait prodigieusement aux projets
du gentleman. Elle s'inquietait des contrarietes qui pouvaient
compromettre le succes du voyage. Souvent elle causait avec
Passepartout, qui n'etait point sans lire entre les lignes dans
le coeur de Mrs. Aouda. Ce brave garcon avait, maintenant, a
l'egard de son maitre, la foi du charbonnier; il ne tarissait
pas en eloges sur l'honnetete, la generosite, le devouement de
Phileas Fogg; puis il rassurait Mrs. Aouda sur l'issue du
voyage, repetant que le plus difficile etait fait, que l'on
etait sorti de ces pays fantastiques de la Chine et du Japon,
que l'on retournait aux contrees civilisees, et enfin qu'un
train de San Francisco a New York et un transatlantique de New
York a Londres suffiraient, sans doute, pour achever cet
impossible tour du monde dans les delais convenus.

Neuf jours apres avoir quitte Yokohama, Phileas Fogg avait
exactement parcouru la moitie du globe terrestre.

En effet, le _General-Grant_, le 23 novembre, passait au cent
quatre-vingtieme meridien, celui sur lequel se trouvent, dans
l'hemisphere austral, les antipodes de Londres. Sur
quatre-vingts jours mis a sa disposition, Mr. Fogg, il est vrai,
en avait employe cinquante-deux, et il ne lui en restait plus
que vingt-huit a depenser. Mais il faut remarquer que si le
gentleman se trouvait a moitie route seulement "par la
difference des meridiens", il avait en realite accompli plus des
deux tiers du parcours total. Quels detours forces, en effet,
de Londres a Aden, d'Aden a Bombay, de Calcutta a Singapore, de
Singapore a Yokohama! A suivre circulairement le cinquantieme
parallele, qui est celui de Londres, la distance n'eut ete que
de douze mille milles environ, tandis que Phileas Fogg etait
force, par les caprices des moyens de locomotion, d'en parcourir
vingt-six mille dont il avait fait environ dix-sept mille cinq
cents, a cette date du 23 novembre. Mais maintenant la route
etait droite, et Fix n'etait plus la pour y accumuler les
obstacles!

Il arriva aussi que, ce 23 novembre, Passepartout eprouva une
grande joie. On se rappelle que l'entete s'etait obstine a
garder l'heure de Londres a sa fameuse montre de famille, tenant
pour fausses toutes les heures des pays qu'il traversait. Or,
ce jour-la, bien qu'il ne l'eut jamais ni avancee ni retardee,
sa montre se trouva d'accord avec les chronometres du bord.

Si Passepartout triompha, cela se comprend de reste. Il aurait
bien voulu savoir ce que Fix aurait pu dire, s'il eut ete
present.

"Ce coquin qui me racontait un tas d'histoires sur les
meridiens, sur le soleil, sur la lune! repetait Passepartout.
Hein! ces gens-la! Si on les ecoutait, on ferait de la belle
horlogerie! J'etais bien sur qu'un jour ou l'autre, le soleil
se deciderait a se regler sur ma montre!..."

Passepartout ignorait ceci: c'est que si le cadran de sa montre
eut ete divise en vingt-quatre heures comme les horloges
italiennes, il n'aurait eu aucun motif de triompher, car les
aiguilles de son instrument, quand il etait neuf heures du matin
a bord, auraient indique neuf heures du soir, c'est-a-dire la
vingt et unieme heure depuis minuit, -- difference precisement
egale a celle qui existe entre Londres et le cent
quatre-vingtieme meridien.

Mais si Fix avait ete capable d'expliquer cet effet purement
physique, Passepartout, sans doute, eut ete incapable, sinon de
le comprendre, du moins de l'admettre. Et en tout cas, si, par
impossible, l'inspecteur de police se fut inopinement montre a
bord en ce moment, il est probable que Passepartout, a bon droit
rancunier, eut traite avec lui un sujet tout different et d'une
tout autre maniere.

Or, ou etait Fix en ce moment?...

Fix etait precisement a bord du _General-Grant_. En effet, en
arrivant a Yokohama, l'agent, abandonnant Mr. Fogg qu'il
comptait retrouver dans la journee, s'etait immediatement rendu
chez le consul anglais. La, il avait enfin trouve le mandat,
qui, courant apres lui depuis Bombay, avait deja quarante jours
de date, -- mandat qui lui avait ete expedie de Hong-Kong par ce
meme _Carnatic_ a bord duquel on le croyait. Qu'on juge du
desappointement du detective!

Le mandat devenait inutile! Le sieur Fogg avait quitte les
possessions anglaises! Un acte d'extradition etait maintenant
necessaire pour l'arreter!

"Soit!" se dit Fix, apres le premier moment de colere, "mon
mandat n'est plus bon ici, il le sera en Angleterre. Ce coquin
a tout l'air de revenir dans sa patrie, croyant avoir depiste la
police. Bien. Je le suivrai jusque-la. Quant a l'argent, Dieu
veuille qu'il en reste! Mais en voyages, en primes, en proces,
en amendes, en elephant, en frais de toute sorte, mon homme a
deja laisse plus de cinq mille livres sur sa route. Apres tout,
la Banque est riche!"

Son parti pris, il s'embarqua aussitot sur le _General-Grant_.
Il etait a bord, quand Mr. Fogg et Mrs. Aouda y arriverent. A
son extreme surprise, il reconnut Passepartout sous son costume
de heraut.

Il se cacha aussitot dans sa cabine, afin d'eviter une
explication qui pouvait tout compromettre, -- et, grace au
nombre des passagers, il comptait bien n'etre point apercu de
son ennemi, lorsque ce jour-la precisement il se trouva face a
face avec lui sur l'avant du navire.

Passepartout sauta a la gorge de Fix, sans autre explication,
et, au grand plaisir de certains Americains qui parierent
immediatement pour lui, il administra au malheureux inspecteur
une volee superbe, qui demontra la haute superiorite de la boxe
francaise sur la boxe anglaise.

Quand Passepartout eut fini, il se trouva calme et comme
soulage. Fix se releva, en assez mauvais etat, et, regardant
son adversaire, il lui dit froidement:

"Est-ce fini?"

"Oui, pour l'instant."

"Alors venez me parler."

"Que je..."

"Dans l'interet de votre maitre."

Passepartout, comme subjugue par ce sang-froid, suivit
l'inspecteur de police, et tous deux s'assirent a l'avant du
steamer.

"Vous m'avez rosse," dit Fix. "Bien. A present, ecoutez-moi.
Jusqu'ici j'ai ete l'adversaire de Mr. Fogg, mais maintenant je
suis dans son jeu."

"Enfin!" s'ecria Passepartout, "vous le croyez un honnete
homme?"

"Non," repondit froidement Fix, "je le crois un coquin...Chut!
ne bougez pas et laissez-moi dire. Tant que Mr. Fogg a ete sur
les possessions anglaises, j'ai eu interet a le retenir en
attendant un mandat d'arrestation. J'ai tout fait pour cela.
J'ai lance contre lui les pretres de Bombay, je vous ai enivre a
Hong-Kong, je vous ai separe de votre maitre, je lui ai fait
manquer le paquebot de Yokohama..."

Passepartout ecoutait, les poings fermes.

"Maintenant," reprit Fix, "Mr. Fogg semble retourner en
Angleterre? Soit, je le suivrai. Mais, desormais, je mettrai a
ecarter les obstacles de sa route autant de soin et de zele que
j'en ai mis jusqu'ici a les accumuler. Vous le voyez, mon jeu
est change, et il est change parce que mon interet le veut.
J'ajoute que votre interet est pareil au mien, car c'est en
Angleterre seulement que vous saurez si vous etes au service
d'un criminel ou d'un honnete homme!"

Passepartout avait tres attentivement ecoute Fix, et il fut
convaincu que Fix parlait avec une entiere bonne foi.

"Sommes-nous amis?" demanda Fix.

"Amis, non," repondit Passepartout. "Allies, oui, et sous
benefice d'inventaire, car, a la moindre apparence de trahison,
je vous tords le cou."

"Convenu," dit tranquillement l'inspecteur de police.

Onze jours apres, le 3 decembre, le _General-Grant_ entrait dans
la baie de la Porte-d'Or et arrivait a San Francisco.

Mr. Fogg n'avait encore ni gagne ni perdu un seul jour.

XXV

OU L'ON DONNE UN LEGER APERCU DE SAN FRANCISCO, UN JOUR DE
MEETING

Il etait sept heures du matin, quand Phileas Fogg, Mrs. Aouda et
Passepartout prirent pied sur le continent americain, -- si
toutefois on peut donner ce nom au quai flottant sur lequel ils
debarquerent. Ces quais, montant et descendant avec la maree,
facilitent le chargement et le dechargement des navires. La
s'embossent les clippers de toutes dimensions, les steamers de
toutes nationalites, et ces steam-boats a plusieurs etages, qui
font le service du Sacramento et de ses affluents. La
s'entassent aussi les produits d'un commerce qui s'etend au
Mexique, au Perou, au Chili, au Bresil, a l'Europe, a l'Asie, a
toutes les iles de l'ocean Pacifique.

Passepartout, dans sa joie de toucher enfin la terre americaine,
avait cru devoir operer son debarquement en executant un saut
perilleux du plus beau style. Mais quand il retomba sur le quai
dont le plancher etait vermoulu, il faillit passer au travers.
Tout decontenance de la facon dont il avait "pris pied" sur le
nouveau continent, l'honnete garcon poussa un cri formidable,
qui fit envoler une innombrable troupe de cormorans et de
pelicans, hotes habituels des quais mobiles.

Mr. Fogg, aussitot debarque, s'informa de l'heure a laquelle
partait le premier train pour New York. C'etait a six heures du
soir. Mr. Fogg avait donc une journee entiere a depenser dans
la capitale californienne. Il fit venir une voiture pour Mrs.
Aouda et pour lui.

Passepartout monta sur le siege, et le vehicule, a trois dollars
la course, se dirigea vers International-Hotel.

De la place elevee qu'il occupait, Passepartout observait avec
curiosite la grande ville americaine: larges rues, maisons
basses bien alignees, eglises et temples d'un gothique
anglo-saxon, docks immenses, entrepots comme des palais, les uns
en bois, les autres en brique ; dans les rues, voitures
nombreuses, omnibus, "cars" de tramways, et sur les trottoirs
encombres, non seulement des Americains et des Europeens, mais
aussi des Chinois et des Indiens, -- enfin de quoi composer une
population de plus de deux cent mille habitants.

Passepartout fut assez surpris de ce qu'il voyait. Il en etait
encore a la cite legendaire de 1849, a la ville des bandits, des
incendiaires et des assassins, accourus a la conquete des
pepites, immense capharnaum de tous les declasses, ou l'on
jouait la poudre l'or, un revolver d'une main et un couteau de
l'autre. Mais "ce beau temps" etait passe. San Francisco
presentait l'aspect d'une grande ville commercante. La haute
tour de l'hotel de ville, ou veillent les guetteurs, dominait
tout cet ensemble de rues et d'avenues, se coupant a angles
droits, entre lesquels s'epanouissaient des squares verdoyants,
puis une ville chinoise qui semblait avoir ete importee du
Celeste Empire dans une boite a joujoux. Plus de sombreros,
plus de chemises rouges a la mode des coureurs de placers, plus
d'Indiens emplumes, mais des chapeaux de soie et des habits
noirs, que portaient un grand nombre de gentlemen doues d'une
activite devorante. Certaines rues, entre autres
Montgommery-street -- le Regent-street de Londres, le boulevard
des Italiens de Paris, le Broadway de New York --, etaient
bordees de magasins splendides, qui offraient a leur etalage les
produits du monde entier.

Lorsque Passepartout arriva a International-Hotel, il ne lui
semblait pas qu'il eut quitte l'Angleterre.

Le rez-de-chaussee de l'hotel etait occupe par un immense "bar"
, sorte de buffet ouvert _gratis_ a tout passant. Viande seche,
soupe aux huitres, biscuit et chester s'y debitaient sans que le
consommateur eut a delier sa bourse. Il ne payait que sa
boisson, ale, porto ou xeres, si sa fantaisie le portait a se
rafraichir. Cela parut "tres americain" a Passepartout.

Le restaurant de l'hotel etait confortable. Mr. Fogg et Mrs.
Aouda s'installerent devant une table et furent abondamment
servis dans des plats lilliputiens par des Negres du plus beau
noir.

Apres dejeuner, Phileas Fogg, accompagne de Mrs. Aouda, quitta
l'hotel pour se rendre aux bureaux du consul anglais afin d'y
faire viser son passeport. Sur le trottoir, il trouva son
domestique, qui lui demanda si, avant de prendre le chemin de
fer du Pacifique, il ne serait pas prudent d'acheter quelques
douzaines de carabines Enfield ou de revolvers Colt.
Passepartout avait entendu parler de Sioux et de Pawnies, qui
arretent les trains comme de simples voleurs espagnols. Mr.
Fogg repondit que c'etait la une precaution inutile, mais il le
laissa libre d'agir comme il lui conviendrait. Puis il se
dirigea vers les bureaux de l'agent consulaire.

Phileas Fogg n'avait pas fait deux cents pas que, "par le plus
grand des hasards", il rencontrait Fix. L'inspecteur se montra
extremement surpris. Comment! Mr. Fogg et lui avaient fait
ensemble la traversee du Pacifique, et ils ne s'etaient pas
rencontres a bord! En tout cas, Fix ne pouvait etre qu'honore
de revoir le gentleman auquel il devait tant, et, ses affaires
le rappelant en Europe, il serait enchante de poursuivre son
voyage en une si agreable compagnie.

Mr. Fogg repondit que l'honneur serait pour lui, et Fix -- qui
tenait a ne point le perdre de vue -- lui demanda la permission
de visiter avec lui cette curieuse ville de San Francisco. Ce
qui fut accorde.

Voici donc Mrs. Aouda, Phileas Fogg et Fix flanant par les rues.
Ils se trouverent bientot dans Montgommery-street, ou
l'affluence du populaire etait enorme. Sur les trottoirs, au
milieu de la chaussee, sur les rails des tramways, malgre le
passage incessant des coaches et des omnibus, au seuil des
boutiques, aux fenetres de toutes les maisons, et meme jusque
sur les toits, foule innombrable. Des hommes-affiches
circulaient au milieu des groupes. Des bannieres et des
banderoles flottaient au vent. Des cris eclataient de toutes
parts.

"Hurrah pour Kamerfield!"

"Hurrah pour Mandiboy!"

C'etait un meeting. Ce fut du moins la pensee de Fix, et il
communiqua son idee a Mr. Fogg, en ajoutant:

"Nous ferons peut-etre bien, monsieur, de ne point nous meler a
cette cohue. Il n'y a que de mauvais coups a recevoir.

"En effet," repondit Phileas Fogg, "et les coups de poing, pour
etre politiques, n'en sont pas moins des coups de poing!"

Fix crut devoir sourire en entendant cette observation, et, afin
de voir sans etre pris dans la bagarre, Mrs. Aouda, Phileas Fogg
et lui prirent place sur le palier superieur d'un escalier que
desservait une terrasse, situee en contre-haut de
Montgommery-street. Devant eux, de l'autre cote de la rue,
entre le wharf d'un marchand de charbon et le magasin d'un
negociant en petrole, se developpait un large bureau en plein
vent, vers lequel les divers courants de la foule semblaient
converger.

Et maintenant, pourquoi ce meeting? A quelle occasion se
tenait-il? Phileas Fogg l'ignorait absolument. S'agissait-il
de la nomination d'un haut fonctionnaire militaire ou civil,
d'un gouverneur d'Etat ou d'un membre du Congres? Il etait
permis de le conjecturer, a voir l'animation extraordinaire qui
passionnait la ville. En ce moment un mouvement considerable se
produisit dans la foule. Toutes les mains etaient en l'air.
Quelques-unes, solidement fermees, semblaient se lever et
s'abattre rapidement au milieu des cris, -- maniere energique,
sans doute, de formuler un vote. Des remous agitaient la masse
qui refluait. Les bannieres oscillaient, disparaissaient un
instant et reparaissaient en loques. Les ondulations de la
houle se propageaient jusqu'a l'escalier, tandis que toutes les
tetes moutonnaient a la surface comme une mer soudainement
remuee par un grain. Le nombre des chapeaux noirs diminuait a
vue d'oeil, et la plupart semblaient avoir perdu de leur hauteur
normale.

"C'est evidemment un meeting," dit Fix, "et la question qui l'a
provoque doit etre palpitante. Je ne serais point etonne qu'il
fut encore question de l'affaire de l'_Alabama_, bien qu'elle
soit resolue."

"Peut-etre," repondit simplement Mr. Fogg.

"En tout cas," reprit Fix, "deux champions sont en presence l'un
de l'autre, l'honorable Kamerfield et l'honorable Mandiboy."

Mrs. Aouda, au bras de Phileas Fogg, regardait avec surprise
cette scene tumultueuse, et Fix allait demander a l'un de ses
voisins la raison de cette effervescence populaire, quand un
mouvement plus accuse se prononca. Les hurrahs, agrementes
d'injures, redoublerent. La hampe des bannieres se transforma
en arme offensive. Plus de mains, des poings partout. Du haut
des voitures arretees, et des omnibus enrayes dans leur course,
s'echangeaient force horions. Tout servait de projectiles.
Bottes et souliers decrivaient dans l'air des trajectoires tres
tendues, et il sembla meme que quelques revolvers melaient aux
vociferations de la foule leurs detonations nationales.

La cohue se rapprocha de l'escalier et reflua sur les premieres
marches. L'un des partis etait evidemment repousse, sans que
les simples spectateurs pussent reconnaitre si l'avantage
restait a Mandiboy ou a Kamerfield.

"Je crois prudent de nous retirer," dit Fix, qui ne tenait pas a
ce que "son homme" recut un mauvais coup ou se fit une mauvaise
affaire. S'il est question de l'Angleterre dans tout ceci et
qu'on nous reconnaisse, nous serons fort compromis dans la
bagarre!"

"Un citoyen anglais...," repondit Phileas Fogg.

Mais le gentleman ne put achever sa phrase. Derriere lui, de
cette terrasse qui precedait l'escalier, partirent des
hurlements epouvantables. On criait: "Hurrah! Hip! Hip! pour
Mandiboy!" C'etait une troupe d'electeurs qui arrivait a la
rescousse, prenant en flanc les partisans de Kamerfield.

Mr. Fogg, Mrs. Aouda, Fix se trouverent entre deux feux. Il
etait trop tard pour s'echapper. Ce torrent d'hommes, armes de
cannes plombees et de casse-tete, etait irresistible. Phileas
Fogg et Fix, en preservant la jeune femme, furent horriblement
bouscules. Mr. Fogg, non moins flegmatique que d'habitude,
voulut se defendre avec ces armes naturelles que la nature a
mises au bout des bras de tout Anglais, mais inutilement. Un
enorme gaillard a barbiche rouge, au teint colore, large
d'epaules, qui paraissait etre le chef de la bande, leva son
formidable poing sur Mr. Fogg, et il eut fort endommage le
gentleman, si Fix, par devouement, n'eut recu le coup a sa
place. Une enorme bosse se developpa instantanement sous le
chapeau de soie du detective, transforme en simple toque.

"Yankee!" dit Mr. Fogg, en lancant a son adversaire un regard
de profond mepris.

"Englishman!" repondit l'autre.

"Nous nous retrouverons!"

"Quand il vous plaira. -- Votre nom?"

"Phileas Fogg. Le votre?"

"Le colonel Stamp W. Proctor."

Puis, cela dit, la maree passa. Fix fut renverse et se releva,
les habits dechires, mais sans meurtrissure serieuse. Son
paletot de voyage s'etait separe en deux parties inegales, et
son pantalon ressemblait a ces culottes dont certains Indiens --
affaire de mode -- ne se vetent qu'apres en avoir prealablement
enleve le fond. Mais, en somme, Mrs. Aouda avait ete epargnee,
et, seul, Fix en etait pour son coup de poing.

"Merci," dit Mr. Fogg a l'inspecteur, des qu'ils furent hors de
la foule.

"Il n'y a pas de quoi," repondit Fix, mais venez.

"Ou?"

"Chez un marchand de confection."

En effet, cette visite etait opportune. Les habits de Phileas
Fogg et de Fix etaient en lambeaux, comme si ces deux gentlemen
se fussent battus pour le compte des honorables Kamerfield et
Mandiboy.

Une heure apres, ils etaient convenablement vetus et coiffes.
Puis ils revinrent a International-Hotel.

La, Passepartout attendait son maitre, arme d'une demi-douzaine
de revolvers-poignards a six coups et a inflammation centrale.
Quand il apercut Fix en compagnie de Mr. Fogg, son front
s'obscurcit. Mais Mrs. Aouda, ayant fait en quelques mots le
recit de ce qui s'etait passe, Passepartout se rasserena.
Evidemment Fix n'etait plus un ennemi, c'etait un allie. Il
tenait sa parole.

Le diner termine, un coach fut amene, qui devait conduire a la
gare les voyageurs et leurs colis. Au moment de monter en
voiture, Mr. Fogg dit a Fix:

"Vous n'avez pas revu ce colonel Proctor?"

"Non," repondit Fix.

"Je reviendrai en Amerique pour le retrouver," dit froidement
Phileas Fogg. "Il ne serait pas convenable qu'un citoyen
anglais se laissat traiter de cette facon."

L'inspecteur sourit et ne repondit pas. Mais, on le voit, Mr.
Fogg etait de cette race d'Anglais qui, s'ils ne tolerent pas le
duel chez eux, se battent a l'etranger, quand il s'agit de
soutenir leur honneur.

A six heures moins un quart, les voyageurs atteignaient la gare
et trouvaient le train pret a partir. Au moment ou Mr. Fogg
allait s'embarquer, il avisa un employe et le rejoignant:

"Mon ami," lui dit-il, "n'y a-t-il pas eu quelques troubles
aujourd'hui a San Francisco?"

"C'etait un meeting, monsieur," repondit l'employe.

"Cependant, j'ai cru remarquer une certaine animation dans les
rues."

"Il s'agissait simplement d'un meeting organise pour une
election."

"L'election d'un general en chef, sans doute?" demanda Mr.
Fogg.

"Non, monsieur, d'un juge de paix."

Sur cette reponse, Phileas Fogg monta dans le wagon, et le train
partit a toute vapeur.

XXVI

DANS LEQUEL ON PREND LE TRAIN EXPRESS DU CHEMIN DE FER DU
PACIFIQUE

"Ocean to Ocean" -- ainsi disent les Americains --, et ces trois
mots devraient etre la denomination generale du "grand trunk",
qui traverse les Etats-Unis d'Amerique dans leur plus grande
largeur.

Mais, en realite, le "Pacific rail-road" se divise en deux
parties distinctes: "Central Pacific" entre San Francisco et
Ogden, et "Union Pacific" entre Ogden et Omaha. La se
raccordent cinq lignes distinctes, qui mettent Omaha en
communication frequente avec New York.

New York et San Francisco sont donc presentement reunis par un
ruban de metal non interrompu qui ne mesure pas moins de trois
mille sept cent quatre-vingt-six milles. Entre Omaha et le
Pacifique, le chemin de fer franchit une contree encore
frequentee par les Indiens et les fauves, -- vaste etendue de
territoire que les Mormons commencerent a coloniser vers 1845,
apres qu'ils eurent ete chasses de l'Illinois.

Autrefois, dans les circonstances les plus favorables, on
employait six mois pour aller de New York a San Francisco.
Maintenant, on met sept jours.

C'est en 1862 que, malgre l'opposition des deputes du Sud, qui
voulaient une ligne plus meridionale, le trace du rail-road fut
arrete entre le quarante et unieme et le quarante-deuxieme
parallele. Le president Lincoln, de si regrettee memoire, fixa
lui-meme, dans l'Etat de Nebraska, a la ville d'Omaha, la tete
de ligne du nouveau reseau. Les travaux furent aussitot
commences et poursuivis avec cette activite americaine, qui
n'est ni paperassiere ni bureaucratique. La rapidite de la
main-d'oeuvre ne devait nuire en aucune facon a la bonne
execution du chemin. Dans la prairie, on avancait a raison d'un
mille et demi par jour. Une locomotive, roulant sur les rails
de la veille, apportait les rails du lendemain, et courait a
leur surface au fur et a mesure qu'ils etaient poses.

Le Pacific rail-road jette plusieurs embranchements sur son
parcours, dans les Etats de Iowa, du Kansas, du Colorado et de
l'Oregon. En quittant Omaha, il longe la rive gauche de
Platte-river jusqu'a l'embouchure de la branche du nord, suit la
branche du sud, traverse les terrains de Laramie et les
montagnes Wahsatch, contourne le lac Sale, arrive a Lake Salt
City, la capitale des Mormons, s'enfonce dans la vallee de la
Tuilla, longe le desert americain, les monts de Cedar et
Humboldt, Humboldt-river, la Sierra Nevada, et redescend par
Sacramento jusqu'au Pacifique, sans que ce trace depasse en
pente cent douze pieds par mille, meme dans la traversee des
montagnes Rocheuses.

Telle etait cette longue artere que les trains parcouraient en
sept jours, et qui allait permettre a l'honorable Phileas Fogg
-- il l'esperait du moins -- de prendre, le 11, a New York, le
paquebot de Liverpool.

Le wagon occupe par Phileas Fogg etait une sorte de long omnibus
qui reposait sur deux trains formes de quatre roues chacun, dont
la mobilite permet d'attaquer des courbes de petit rayon. A
l'interieur, point de compartiments : deux files de sieges,
disposes de chaque cote, perpendiculairement a l'axe, et entre
lesquels etait reserve un passage conduisant aux cabinets de
toilette et autres, dont chaque wagon est pourvu. Sur toute la
longueur du train, les voitures communiquaient entre elles par
des passerelles, et les voyageurs pouvaient circuler d'une
extremite a l'autre du convoi, qui mettait a leur disposition
des wagons-salons, des wagons-terrasses, des wagons-restaurants
et des wagons a cafes. Il n'y manquait que des wagons-theatres.
Mais il y en aura un jour.

Sur les passerelles circulaient incessamment des marchands de
livres et de journaux, debitant leur marchandise, et des
vendeurs de liqueurs, de comestibles, de cigares, qui ne
manquaient point de chalands.

Les voyageurs etaient partis de la station d'Oakland a six
heures du soir. Il faisait deja nuit, -- une nuit froide,
sombre, avec un ciel couvert dont les nuages menacaient de se
resoudre en neige. Le train ne marchait pas avec une grande
rapidite. En tenant compte des arrets, il ne parcourait pas
plus de vingt milles a l'heure, vitesse qui devait, cependant,
lui permettre de franchir les Etats-Unis dans les temps
reglementaires.

On causait peu dans le wagon. D'ailleurs, le sommeil allait
bientot gagner les voyageurs. Passepartout se trouvait place
aupres de l'inspecteur de police, mais il ne lui parlait pas.
Depuis les derniers evenements, leurs relations s'etaient
notablement refroidies.

Plus de sympathie, plus d'intimite. Fix n'avait rien change a
sa maniere d'etre, mais Passepartout se tenait, au contraire,
sur une extreme reserve, pret au moindre soupcon a etrangler son
ancien ami.

Une heure apres le depart du train, la neige tomba --, neige
fine, qui ne pouvait, fort heureusement, retarder la marche du
convoi. On n'apercevait plus a travers les fenetres qu'une
immense nappe blanche, sur laquelle, en deroulant ses volutes,
la vapeur de la locomotive paraissait grisatre.

A huit heures, un "steward" entra dans le wagon et annonca aux
voyageurs que l'heure du coucher etait sonnee. Ce wagon etait
un "sleeping-car", qui, en quelques minutes, fut transforme en
dortoir. Les dossiers des bancs se replierent, des couchettes
soigneusement paquetees se deroulerent par un systeme ingenieux,
des cabines furent improvisees en quelques instants, et chaque
voyageur eut bientot a sa disposition un lit confortable, que
d'epais rideaux defendaient contre tout regard indiscret. Les
draps etaient blancs, les oreillers moelleux. Il n'y avait plus
qu'a se coucher et a dormir -- ce que chacun fit, comme s'il se
fut trouve dans la cabine confortable d'un paquebot --, pendant
que le train filait a toute vapeur a travers l'Etat de
Californie.

Dans cette portion du territoire qui s'etend entre San Francisco
et Sacramento, le sol est peu accidente. Cette partie du chemin
de fer, sous le nom de "Central Pacific road", prit d'abord
Sacramento pour point de depart, et s'avanca vers l'est a la
rencontre de celui qui partait d'Omaha. De San Francisco a la
capitale de la Californie, la ligne courait directement au
nord-est, en longeant American-river, qui se jette dans la baie
de San Pablo. Les cent vingt milles compris entre ces deux
importantes cites furent franchis en six heures, et vers minuit,
pendant qu'ils dormaient de leur premier sommeil, les voyageurs
passerent a Sacramento. Ils ne virent donc rien de cette ville
considerable, siege de la legislature de l'Etat de Californie,
ni ses beaux quais, ni ses rues larges, ni ses hotels
splendides, ni ses squares, ni ses temples.

En sortant de Sacramento, le train, apres avoir depasse les
stations de Junction, de Roclin, d'Auburn et de Colfax,
s'engagea dans le massif de la Sierra Nevada. Il etait sept
heures du matin quand fut traversee la station de Cisco. Une
heure apres, le dortoir etait redevenu un wagon ordinaire et les
voyageurs pouvaient a travers les vitres entrevoir les points de
vue pittoresques de ce montagneux pays. Le trace du train
obeissait aux caprices de la Sierra, ici accroche aux flancs de
la montagne, la suspendu au-dessus des precipices, evitant les
angles brusques par des courbes audacieuses, s'elancant dans des
gorges etroites que l'on devait croire sans issues. La
locomotive, etincelante comme une chasse, avec son grand fanal
qui jetait de fauves lueurs, sa cloche argentee, son
"chasse-vache", qui s'etendait comme un eperon, melait ses
sifflements et ses mugissements a ceux des torrent et des
cascades, et tordait sa fumee a la noire ramure des sapins.

Peu ou point de tunnels, ni de pont sur le parcours. Le
rail-road contournait le flanc des montagnes, ne cherchant pas
dans la ligne droite le plus court chemin d'un point a un autre,
et ne violentant pas la nature.

Vers neuf heures, par la vallee de Carson, le train penetrait
dans l'Etat de Nevada, suivant toujours la direction du
nord-est. A midi, il quittait Reno, ou les voyageurs eurent
vingt minutes pour dejeuner. Depuis ce point, la voie ferree,
cotoyant Humboldt-river, s'eleva pendant quelques milles vers le
nord, en suivant son cours. Puis elle s'inflechit vers l'est,
et ne devait plus quitter le cours d'eau avant d'avoir atteint
les Humboldt-Ranges, qui lui donnent naissance, presque a
l'extremite orientale de l'Etat du Nevada.

Apres avoir dejeune, Mr. Fogg, Mrs. Aouda et leurs compagnons
reprirent leur place dans le wagon. Phileas Fogg, la jeune
femme, Fix et Passepartout, confortablement assis, regardaient
le paysage varie qui passait sous leurs yeux, -- vastes
prairies, montagnes se profilant a l'horizon, / creeks 0 roulant
leurs eaux ecumeuses. Parfois, un grand troupeau de bisons, se
massant au loin, apparaissait comme une digue mobile. Ces
innombrables armees de ruminants opposent souvent un
insurmontable obstacle au passage des trains. On a vu des
milliers de ces animaux defiler pendant plusieurs heures, en
rangs presses, au travers du rail-road. La locomotive est alors
forcee de s'arreter et d'attendre que la voie soit redevenue
libre.

Ce fut meme ce qui arriva dans cette occasion. Vers trois
heures du soir, un troupeau de dix a douze mille tetes barra le
rail-road. La machine, apres avoir modere sa vitesse, essaya
d'engager son eperon dans le flanc de l'immense colonne, mais
elle dut s'arreter devant l'impenetrable masse.

On voyait ces ruminants -- ces buffalos, comme les appellent
improprement les Americains -- marcher ainsi de leur pas
tranquille, poussant parfois des beuglements formidables. Ils
avaient une taille superieure a celle des taureaux d'Europe, les
jambes et la queue courtes, le garrot saillant qui formait une
bosse musculaire, les cornes ecartees a la base, la tete, le cou
et les epaules recouverts d'une criniere a longs poils. Il ne
fallait pas songer a arreter cette migration. Quand les bisons
ont adopte une direction, rien ne pourrait ni enrayer ni
modifier leur marche. C'est un torrent de chair vivante
qu'aucune digue ne saurait contenir.

Les voyageurs, disperses sur les passerelles, regardaient ce
curieux spectacle. Mais celui qui devait etre le plus presse de
tous, Phileas Fogg, etait demeure a sa place et attendait
philosophiquement qu'il plut aux buffles de lui livrer passage.
Passepartout etait furieux du retard que causait cette
agglomeration d'animaux. Il eut voulu decharger contre eux son
arsenal de revolvers.

"Quel pays!" s'ecria-t-il. "De simples boeufs qui arretent des
trains, et qui s'en vont la, processionnellement, sans plus se
hater que s'ils ne genaient pas la circulation! Pardieu! je
voudrais bien savoir si Mr. Fogg avait prevu ce contretemps dans
son programme! Et ce mecanicien qui n'ose pas lancer sa machine
a travers ce betail encombrant!"

Le mecanicien n'avait point tente de renverser l'obstacle, et il
avait prudemment agi. Il eut ecrase sans doute les premiers
buffles attaques par l'eperon de la locomotive; mais, si
puissante qu'elle fut, la machine eut ete arretee bientot, un
deraillement se serait inevitablement produit, et le train fut
reste en detresse.

Le mieux etait donc d'attendre patiemment, quitte ensuite a
regagner le temps perdu par une acceleration de la marche du
train. Le defile des bisons dura trois grandes heures, et la
voie ne redevint libre qu'a la nuit tombante. A ce moment, les
derniers rangs du troupeau traversaient les rails, tandis que
les premiers disparaissaient au-dessous de l'horizon du sud.

Il etait donc huit heures, quand le train franchit les defiles
des Humboldt-Ranges, et neuf heures et demie, lorsqu'il penetra
sur le territoire de l'Utah, la region du grand lac Sale, le
curieux pays des Mormons.

XXVII

DANS LEQUEL PASSEPARTOUT SUIT, AVEC UNE VITESSE DE VINGT MILLES
A L'HEURE, UN COURS D'HISTOIRE MORMONE

Pendant la nuit du 5 au 6 decembre, le train courut au sud-est
sur un espace de cinquante milles environ; puis il remonta
d'autant vers le nord-est, en s'approchant du grand lac Sale.

Passepartout, vers neuf heures du matin, vint prendre l'air sur
les passerelles. Le temps etait froid, le ciel gris, mais il ne
neigeait plus. Le disque du soleil, elargi par les brumes,
apparaissait comme une enorme piece d'or, et Passepartout
s'occupait a en calculer la valeur en livres sterling, quand il
fut distrait de cet utile travail par l'apparition d'un
personnage assez etrange.

Ce personnage, qui avait pris le train a la station d'Elko,
etait un homme de haute taille, tres brun, moustaches noires,
bas noirs, chapeau de soie noir, gilet noir, pantalon noir,
cravate blanche, gants de peau de chien. On eut dit un
reverend. Il allait d'une extremite du train a l'autre, et, sur
la portiere de chaque wagon, il collait avec des pains a
cacheter une notice ecrite a la main.

Passepartout s'approcha et lut sur une de ces notices que
l'honorable "elder" William Hitch, missionnaire mormon,
profitant de sa presence sur le train ny 48, ferait, de onze
heures a midi, dans le car ny 117, une conference sur le
mormonisme --, invitant a l'entendre tous les gentlemen soucieux
de s'instruire touchant les mysteres de la religion des "Saints
des derniers jours".

"Certes, j'irai", se dit Passepartout, qui ne connaissait guere
du mormonisme que ses usages polygames, base de la societe
mormone.

La nouvelle se repandit rapidement dans le train, qui emportait
une centaine de voyageurs. Sur ce nombre, trente au plus,
alleches par l'appat de la conference, occupaient a onze heures
les banquettes du car ny 117. Passepartout figurait au premier
rang des fideles. Ni son maitre ni Fix n'avaient cru devoir se
deranger.

A l'heure dite, l'elder William Hitch se leva, et d'une voix
assez irritee, comme s'il eut ete contredit d'avance, il
s'ecria:

"Je vous dis, moi, que Joe Smyth est un martyr, que son frere
Hvram est un martyr, et que les persecutions du gouvernement de
l'Union contre les prophetes vont faire egalement un martyr de
Brigham Young! Qui oserait soutenir le contraire?"

Personne ne se hasarda a contredire le missionnaire, dont
l'exaltation contrastait avec sa physionomie naturellement
calme. Mais, sans doute, sa colere s'expliquait par ce fait que
le mormonisme etait actuellement soumis a de dures epreuves.
Et, en effet, le gouvernement des Etats-Unis venait, non sans
peine, de reduire ces fanatiques independants. Il s'etait rendu
maitre de l'Utah, et l'avait soumis aux lois de l'Union, apres
avoir emprisonne Brigham Young, accuse de rebellion et de
polygamie. Depuis cette epoque, les disciples du prophete
redoublaient leurs efforts, et, en attendant les actes, ils
resistaient par la parole aux pretentions du Congres. On le
voit, l'elder William Hitch faisait du proselytisme jusqu'en
chemin de fer.

Et alors il raconta, en passionnant son recit par les eclats de
sa voix et la violence de ses gestes, l'histoire du mormonisme,
depuis les temps bibliques: "comment, dans Israel, un prophete
mormon de la tribu de Joseph publia les annales de la religion
nouvelle, et les legua a son fils Morom ; comment, bien des
siecles plus tard, une traduction de ce precieux livre, ecrit en
caracteres egyptiens, fut faite par Joseph Smyth junior, fermier
de l'Etat de Vermont, qui se revela comme prophete mystique en
1825 ; comment, enfin, un messager celeste lui apparut dans une
foret lumineuse et lui remit les annales du Seigneur."

En ce moment, quelques auditeurs, peu interesses par le recit
retrospectif du missionnaire, quitterent le wagon; mais William
Hitch, continuant, raconta "comment Smyth junior, reunissant son
pere, ses deux freres et quelques disciples, fonda la religion
des Saints des derniers jours --, religion qui, adoptee non
seulement en Amerique, mais en Angleterre, en Scandinavie, en
Allemagne, compte parmi ses fideles des artisans et aussi nombre
de gens exercant des professions liberales ; comment une colonie
fut fondee dans l'Ohio; comment un temple fut eleve au prix de
deux cent mille dollars et une ville batie a Kirkland ; comment
Smyth devint un audacieux banquier et recut d'un simple montreur
de momies un papyrus contenant un recit ecrit de la main
d'Abraham et autres celebres Egyptiens."

Cette narration devenant un peu longue, les rangs des auditeurs
s'eclaircirent encore, et le public ne se composa plus que d'une
vingtaine de personnes.

Mais l'elder, sans s'inquieter de cette desertion, raconta avec
detail "comme quoi Joe Smyth fit banqueroute en 1837 ; comme
quoi ses actionnaires ruines l'enduisirent de goudron et le
roulerent dans la plume; comme quoi on le retrouva, plus
honorable et plus honore que jamais, quelques annees apres, a
Independance, dans le Missouri, et chef d'une communaute
florissante, qui ne comptait pas moins de trois mille disciples,
et qu'alors, poursuivi par la haine des gentils, il dut fuir
dans le Far West americain."

Dix auditeurs etaient encore la, et parmi eux l'honnete
Passepartout, qui ecoutait de toutes ses oreilles. Ce fut ainsi
qu'il apprit "comment, apres de longues persecutions, Smyth
reparut dans l'Illinois et fonda en 1839, sur les bords du
Mississippi, Nauvoo-la-Belle, dont la population s'eleva jusqu'a
vingt-cinq mille ames ; comment Smyth en devint le maire, le
juge supreme et le general en chef; comment, en 1843, il posa sa
candidature a la presidence des Etats-Unis, et comment enfin,
attire dans un guet-apens, a Carthage, il fut jete en prison et
assassine par une bande d'hommes masques."

En ce moment, Passepartout etait absolument seul dans le wagon,
et l'elder, le regardant en face, le fascinant par ses paroles,
lui rappela que, deux ans apres l'assassinat de Smyth, son
successeur, le prophete inspire, Brigham Young, abandonnant
Nauvoo, vint s'etablir aux bords du lac Sale, et que la, sur cet
admirable territoire, au milieu de cette contree fertile, sur le
chemin des emigrants qui traversaient l'Utah pour se rendre en
Californie, la nouvelle colonie, grace aux principes polygames
du mormonisme, prit une extension enorme.

"Et voila," ajouta William Hitch, "voila pourquoi la jalousie du
Congres s'est exercee contre nous! pourquoi les soldats de
l'Union ont foule le sol de l'Utah! pourquoi notre chef, le
prophete Brigham Young, a ete emprisonne au mepris de toute
justice! Cederons-nous a la force? Jamais! Chasses du
Vermont, chasses de l'Illinois, chasses de l'Ohio, chasses du
Missouri, chasses de l'Utah, nous retrouverons encore quelque
territoire independant ou nous planterons notre tente... Et
vous, mon fidele, ajouta l'elder en fixant sur son unique
auditeur des regards courrouces, planterez-vous la votre a
l'ombre de notre drapeau?"

"Non", repondit bravement Passepartout, qui s'enfuit a son tour,
laissant l'energumene precher dans le desert.

Mais pendant cette conference, le train avait marche rapidement,
et, vers midi et demi, il touchait a sa pointe nord-ouest le
grand lac Sale. De la, on pouvait embrasser, sur un vaste
perimetre, l'aspect de cette mer interieure, qui porte aussi le
nom de mer Morte et dans laquelle se jette un Jourdain
d'Amerique. Lac admirable, encadre de belles roches sauvages, a
larges assises, encroutees de sel blanc, superbe nappe d'eau qui
couvrait autrefois un espace plus considerable; mais avec le
temps, ses bords, montant peu a peu, ont reduit sa superficie en
accroissant sa profondeur.

Le lac Sale, long de soixante-dix milles environ, large de
trente-cinq, est situe a trois mille huit cents pieds au-dessus
du niveau de la mer. Bien different du lac Asphaltite, dont la
depression accuse douze cents pieds au-dessous, sa salure est
considerable, et ses eaux tiennent en dissolution le quart de
leur poids de matiere solide. Leur pesanteur specifique est de
1 170, celle de l'eau distillee etant 1 000. Aussi les poissons
n'y peuvent vivre. Ceux qu'y jettent le Jourdain, le Weber et
autres creeks, y perissent bientot ; mais il n'est pas vrai que
la densite de ses eaux soit telle qu'un homme n'y puisse
plonger.

Autour du lac, la campagne etait admirablement cultivee, car les
Mormons s'entendent aux travaux de la terre : des ranchos et des
corrals pour les animaux domestiques, des champs de ble, de
mais, de sorgho, des prairies luxuriantes, partout des haies de
rosiers sauvages, des bouquets d'acacias et d'euphorbes, tel eut
ete l'aspect de cette contree, six mois plus tard ; mais en ce
moment le sol disparaissait sous une mince couche de neige, qui
le poudrait legerement.

A deux heures, les voyageurs descendaient a la station d'Ogden.
Le train ne devant repartir qu'a six heures, Mr. Fogg, Mrs.
Aouda et leurs deux compagnons avaient donc le temps de se
rendre a la Cite des Saints par le petit embranchement qui se
detache de la station d'Ogden. Deux heures suffisaient a
visiter cette ville absolument americaine et, comme telle, batie
sur le patron de toutes les villes de l'Union, vastes echiquiers
a longues lignes froides, avec la "tristesse lugubre des angles
droits", suivant l'expression de Victor Hugo. Le fondateur de
la Cite des Saints ne pouvait echapper a ce besoin de symetrie
qui distingue les Anglo-Saxons. Dans ce singulier pays, ou les
hommes ne sont certainement pas a la hauteur des institutions,
tout se fait "carrement", les villes, les maisons et les
sottises.

A trois heures, les voyageurs se promenaient donc par les rues
de la cite, batie entre la rive du Jourdain et les premieres
ondulations des monts Wahsatch. Ils y remarquerent peu ou point
d'eglises, mais, comme monuments, la maison du prophete, la
Court-house et l'arsenal; puis, des maisons de brique bleuatre
avec verandas et galeries, entourees de jardins, bordees
d'acacias, de palmiers et de caroubiers. Un mur d'argile et de
cailloux, construit en 1853, ceignait la ville. Dans la
principale rue, ou se tient le marche, s'elevaient quelques
hotels ornes de pavillons, et entre autres Lake-Salt-house.

Mr. Fogg et ses compagnons ne trouverent pas la cite fort
peuplee. Les rues etaient presque desertes, -- sauf toutefois
la partie du Temple, qu'ils n'atteignirent qu'apres avoir
traverse plusieurs quartiers entoures de palissades. Les femmes
etaient assez nombreuses, ce qui s'explique par la composition
singuliere des menages mormons. Il ne faut pas croire,
cependant, que tous les Mormons soient polygames. On est libre,
mais il est bon de remarquer que ce sont les citoyennes de
l'Utah qui tiennent surtout a etre epousees, car, suivant la
religion du pays, le ciel mormon n'admet point a la possession
de ses beatitudes les celibataires du sexe feminin. Ces pauvres
creatures ne paraissaient ni aisees ni heureuses.
Quelques-unes, les plus riches sans doute, portaient une
jaquette de soie noire ouverte a la taille, sous une capuche ou
un chale fort modeste. Les autres n'etaient vetues que
d'indienne.

Passepartout, lui, en sa qualite de garcon convaincu, ne
regardait pas sans un certain effroi ces Mormones chargees de
faire a plusieurs le bonheur d'un seul Mormon. Dans son bon
sens, c'etait le mari qu'il plaignait surtout. Cela lui
paraissait terrible d'avoir a guider tant de dames a la fois au
travers des vicissitudes de la vie, a les conduire ainsi en
troupe jusqu'au paradis mormon, avec cette perspective de les y
retrouver pour l'eternite en compagnie du glorieux Smyth, qui
devait faire l'ornement de ce lieu de delices. Decidement, il
ne se sentait pas la vocation, et il trouvait -- peut-etre
s'abusait-il en ceci -- que les citoyennes de Great-Lake-City
jetaient sur sa personne des regards un peu inquietants.

Tres heureusement, son sejour dans la Cite des Saints ne devait
pas se prolonger. A quatre heures moins quelques minutes, les
voyageurs se retrouvaient a la gare et reprenaient leur place
dans leurs wagons.

Le coup de sifflet se fit entendre; mais au moment ou les roues
motrices de la locomotive, patinant sur les rails, commencaient
a imprimer au train quelque vitesse, ces cris: "Arretez!
arretez!" retentirent.

On n'arrete pas un train en marche. Le gentleman qui proferait
ces cris etait evidemment un Mormon attarde. Il courait a
perdre haleine. Heureusement pour lui, la gare n'avait ni
portes ni barrieres. Il s'elanca donc sur la voie, sauta sur le
marchepied de la derniere voiture, et tomba essouffle sur une
des banquettes du wagon.

Passepartout, qui avait suivi avec emotion les incidents de
cette gymnastique, vint contempler ce retardataire, auquel il
s'interessa vivement, quand il apprit que ce citoyen de l'Utah
n'avait ainsi pris la fuite qu'a la suite d'une scene de menage.

Lorsque le Mormon eut repris haleine, Passepartout se hasarda a
lui demander poliment combien il avait de femmes, a lui tout
seul, -- et a la facon dont il venait de decamper, il lui en
supposait une vingtaine au moins.

"Une, monsieur!" repondit le Mormon en levant les bras au ciel,
"une, et c'etait assez!"

XXVIII

DANS LEQUEL PASSEPARTOUT NE PUT PARVENIR A FAIRE ENTENDRE LE
LANGAGE DE LA RAISON

Le train, en quittant Great-Salt-Lake et la station d'Ogden,
s'eleva pendant une heure vers le nord, jusqu'a Weber-river,
ayant franchi neuf cents milles environ depuis San Francisco. A
partir de ce point, il reprit la direction de l'est a travers le
massif accidente des monts Wahsatch. C'est dans cette partie du
territoire, comprise entre ces montagnes et les montagnes
Rocheuses proprement dites, que les ingenieurs americains ont
ete aux prises avec les plus serieuses difficultes. Aussi, dans
ce parcours, la subvention du gouvernement de l'Union s'est-elle
elevee a quarante-huit mille dollars par mille, tandis qu'elle
n'etait que de seize mille dollars en plaine; mais les
ingenieurs, ainsi qu'il a ete dit, n'ont pas violente la nature,
ils ont ruse avec elle, tournant les difficultes, et pour
atteindre le grand bassin, un seul tunnel, long de quatorze
mille pieds, a ete perce dans tout le parcours du rail-road.

C'etait au lac Sale meme que le trace avait atteint jusqu'alors
sa plus haute cote d'altitude. Depuis ce point, son profil
decrivait une courbe tres allongee, s'abaissant vers la vallee
du Bitter-creek, pour remonter jusqu'au point de partage des
eaux entre l'Atlantique et le Pacifique. Les rios etaient
nombreux dans cette montagneuse region. Il fallut franchir sur
des ponceaux le Muddy, le Green et autres. Passepartout etait
devenu plus impatient a mesure qu'il s'approchait du but. Mais
Fix, a son tour, aurait voulu etre deja sorti de cette difficile
contree. Il craignait les retards, il redoutait les accidents,
et etait plus presse que Phileas Fogg lui-meme de mettre le pied
sur la terre anglaise!

A dix heures du soir, le train s'arretait a la station de
Fort-Bridger, qu'il quitta presque aussitot, et, vingt milles
plus loin, il entrait dans l'Etat de Wyoming, -- l'ancien Dakota
--, en suivant toute la vallee du Bitter-creek, d'ou s'ecoulent
une partie des eaux qui forment le systeme hydrographique du
Colorado.

Le lendemain, 7 decembre, il y eut un quart d'heure d'arret a la
station de Green-river. La neige avait tombe pendant la nuit
assez abondamment, mais, melee a de la pluie, a demi fondue,
elle ne pouvait gener la marche du train. Toutefois, ce mauvais
temps ne laissa pas d'inquieter Passepartout, car l'accumulation
des neiges, en embourbant les roues des wagons, eut certainement
compromis le voyage.

"Aussi, quelle idee," se disait-il, "mon maitre a-t-il eue de
voyager pendant l'hiver! Ne pouvait-il attendre la belle saison
pour augmenter ses chances?"

Mais, en ce moment, ou l'honnete garcon ne se preoccupait que de
l'etat du ciel et de l'abaissement de la temperature, Mrs. Aouda
eprouvait des craintes plus vives, qui provenaient d'une tout
autre cause.

En effet, quelques voyageurs etaient descendus de leur wagon, et
se promenaient sur le quai de la gare de Green-river, en
attendant le depart du train. Or, a travers la vitre, la jeune
femme reconnut parmi eux le colonel Stamp W. Proctor, cet
Americain qui s'etait si grossierement comporte a l'egard de
Phileas Fogg pendant le meeting de San Francisco. Mrs. Aouda,
ne voulant pas etre vue, se rejeta en arriere.

Cette circonstance impressionna vivement la jeune femme. Elle
s'etait attachee a l'homme qui, si froidement que ce fut, lui
donnait chaque jour les marques du plus absolu devouement. Elle
ne comprenait pas, sans doute, toute la profondeur du sentiment
que lui inspirait son sauveur, et a ce sentiment elle ne donnait
encore que le nom de reconnaissance, mais, a son insu, il y
avait plus que cela. Aussi son coeur se serra-t-il, quand elle
reconnut le grossier personnage auquel Mr. Fogg voulait tot ou
tard demander raison de sa conduite. Evidemment, c'etait le
hasard seul qui avait amene dans ce train le colonel Proctor,
mais enfin il y etait, et il fallait empecher a tout prix que
Phileas Fogg apercut son adversaire.

Mrs. Aouda, lorsque le train se fut remis en route, profita d'un
moment ou sommeillait Mr. Fogg pour mettre Fix et Passepartout
au courant de la situation.

"Ce Proctor est dans le train!" s'ecria Fix. "Eh bien,
rassurez-vous, madame, avant d'avoir affaire au sieur... a Mr.
Fogg, il aura affaire a moi ! Il me semble que, dans tout ceci,
c'est encore moi qui ai recu les plus graves insultes!"

"Et, de plus," ajouta Passepartout, "je me charge de lui, tout
colonel qu'il est."

"Monsieur Fix," reprit Mrs. Aouda, "Mr. Fogg ne laissera a
personne le soin de le venger. Il est homme, il l'a dit, a
revenir en Amerique pour retrouver cet insulteur. Si donc il
apercoit le colonel Proctor, nous ne pourrons empecher une
rencontre, qui peut amener de deplorables resultats. Il faut
donc qu'il ne le voie pas."

"Vous avez raison, madame," repondit Fix, "une rencontre
pourrait tout perdre. Vainqueur ou vaincu, Mr. Fogg serait
retarde, et..."

"Et," ajouta Passepartout, "cela ferait le jeu des gentlemen du
Reform-Club. Dans quatre jours nous serons a New York! Eh
bien, si pendant quatre jours mon maitre ne quitte pas son
wagon, on peut esperer que le hasard ne le mettra pas face a
face avec ce maudit Americain, que Dieu confonde! Or, nous
saurons bien l'empecher..."

La conversation fut suspendue. Mr. Fogg s'etait reveille, et
regardait la campagne a travers la vitre tachetee de neige.
Mais, plus tard, et sans etre entendu de son maitre ni de Mrs.
Aouda, Passepartout dit a l'inspecteur de police:

"Est-ce que vraiment vous vous battriez pour lui?"

"Je ferai tout pour le ramener vivant en Europe!" repondit
simplement Fix, d'un ton qui marquait une implacable volonte.

Passepartout sentit comme un frisson lui courir par le corps,
mais ses convictions a l'endroit de son maitre ne faiblirent
pas.

Et maintenant, y avait-il un moyen quelconque de retenir Mr.
Fogg dans ce compartiment pour prevenir toute rencontre entre le
colonel et lui? Cela ne pouvait etre difficile, le gentleman
etant d'un naturel peu remuant et peu curieux. En tout cas,
l'inspecteur de police crut avoir trouve ce moyen, car, quelques
instants plus tard, il disait a Phileas Fogg:

"Ce sont de longues et lentes heures, monsieur, que celles que
l'on passe ainsi en chemin de fer."

"En effet," repondit le gentleman, "mais elles passent."

"A bord des paquebots," reprit l'inspecteur, "vous aviez
l'habitude de faire votre whist?"

"Oui," repondit Phileas Fogg, "mais ici ce serait difficile. Je
n'ai ni cartes ni partenaires."

"Oh! les cartes, nous trouverons bien a les acheter. On vend
de tout dans les wagons americains. Quant aux partenaires, si,
par hasard, madame..."

"Certainement, monsieur," repondit vivement la jeune femme, "je
connais le whist. Cela fait partie de l'education anglaise."

"Et moi," reprit Fix, "j'ai quelques pretentions a bien jouer ce
jeu. Or, a nous trois et un mort..."

"Comme il vous plaira, monsieur," repondit Phileas Fogg,
enchante de reprendre son jeu favori --, meme en chemin de fer.

Passepartout fut depeche a la recherche du steward, et il revint
bientot avec deux jeux complets, des fiches, des jetons et une
tablette recouverte de drap. Rien ne manquait. Le jeu
commenca.

Mrs. Aouda savait tres suffisamment le whist, et elle recut meme
quelques compliments du severe Phileas Fogg. Quant a
l'inspecteur, il etait tout simplement de premiere force, et
digne de tenir tete au gentleman.

"Maintenant," se dit Passepartout a lui-meme, "nous le tenons.
Il ne bougera plus!"

A onze heures du matin, le train avait atteint le point de
partage des eaux des deux oceans. C'etait a Passe-Bridger, a
une hauteur de sept mille cinq cent vingt-quatre pieds anglais
au-dessus du niveau de la mer, un des plus hauts points touches
par le profil du trace dans ce passage a travers les montagnes
Rocheuses. Apres deux cents milles environ, les voyageurs se
trouveraient enfin sur ces longues plaines qui s'etendent
jusqu'a l'Atlantique, et que la nature rendait si propices a
l'etablissement d'une voie ferree. Sur le versant du bassin
atlantique se developpaient deja les premiers rios, affluents ou
sous-affluents de North-Platte-river. Tout l'horizon du nord et
de l'est etait couvert par cette immense courtine
semi-circulaire, qui forme la portion septentrionale des
Rocky-Mountains, dominee par le pic de Laramie. Entre cette
courbure et la ligne de fer s'etendaient de vastes plaines,
largement arrosees. Sur la droite du rail-road s'etageaient les
premieres rampes du massif montagneux qui s'arrondit au sud
jusqu'aux sources de la riviere de l'Arkansas, l'un des grands
tributaires du Missouri.

A midi et demi, les voyageurs entrevoyaient un instant le fort
Halleck, qui commande cette contree. Encore quelques heures, et
la traversee des montagnes Rocheuses serait accomplie. On
pouvait donc esperer qu'aucun accident ne signalerait le passage
du train a travers cette difficile region. La neige avait cesse
de tomber. Le temps se mettait au froid sec. De grands
oiseaux, effrayes par la locomotive, s'enfuyaient au loin.
Aucun fauve, ours ou loup, ne se montrait sur la plaine.
C'etait le desert dans son immense nudite.

Apres un dejeuner assez confortable, servi dans le wagon meme,
Mr. Fogg et ses partenaires venaient de reprendre leur
interminable whist, quand de violents coups de sifflet se firent
entendre. Le train s'arreta.

Passepartout mit la tete a la portiere et ne vit rien qui
motivat cet arret. Aucune station n'etait en vue.

Mrs. Aouda et Fix purent craindre un instant que Mr. Fogg ne
songeat a descendre sur la voie. Mais le gentleman se contenta
de dire a son domestique:

"Voyez donc ce que c'est."

Passepartout s'elanca hors du wagon. Une quarantaine de
voyageurs avaient deja quitte leurs places, et parmi eux le
colonel Stamp W. Proctor.

Le train etait arrete devant un signal tourne au rouge qui
fermait la voie. Le mecanicien et le conducteur, etant
descendus, discutaient assez vivement avec un garde-voie, que le
chef de gare de Medicine-Bow, la station prochaine, avait envoye
au-devant du train. Des voyageurs s'etaient approches et
prenaient part a la discussion, -- entre autres le susdit
colonel Proctor, avec son verbe haut et ses gestes imperieux.

Passepartout, ayant rejoint le groupe, entendit le garde-voie
qui disait:

"Non! il n'y a pas moyen de passer! Le pont de Medicine-Bow
est ebranle et ne supporterait pas le poids du train."

Ce pont, dont il etait question, etait un pont suspendu, jete
sur un rapide, a un mille de l'endroit ou le convoi s'etait
arrete. Au dire du garde-voie, il menacait ruine, plusieurs des
fils etaient rompus, et il etait impossible d'en risquer le
passage. Le garde-voie n'exagerait donc en aucune facon en
affirmant qu'on ne pouvait passer. Et d'ailleurs, avec les
habitudes d'insouciance des Americains, on peut dire que, quand
ils se mettent a etre prudents, il y aurait folie a ne pas
l'etre.

Passepartout, n'osant aller prevenir son maitre, ecoutait, les
dents serrees, immobile comme une statue.

Ah ca! s'ecria le colonel Proctor, nous n'allons pas,
j'imagine, rester ici a prendre racine dans la neige!"

"Colonel," repondit le conducteur, on a telegraphie a la
station d'Omaha pour demander un train, mais il n'est pas
probable qu'il arrive a Medicine-Bow avant six heures."

"Six heures!" s'ecria Passepartout.

"Sans doute," repondit le conducteur. "D'ailleurs, ce temps
nous sera necessaire pour gagner a pied la station."

"A pied!" s'ecrierent tous les voyageurs.

"Mais a quelle distance est donc cette station?" demanda l'un
d'eux au conducteur.

"A douze milles, de l'autre cote de la riviere."

"Douze milles dans la neige!" s'ecria Stamp W. Proctor.

Le colonel lanca une bordee de jurons, s'en prenant a la
compagnie, s'en prenant au conducteur, et Passepartout, furieux,
n'etait pas loin de faire chorus avec lui. Il y avait la un
obstacle materiel contre lequel echoueraient, cette fois, toutes
les bank-notes de son maitre.

Au surplus, le desappointement etait general parmi les
voyageurs, qui, sans compter le retard, se voyaient obliges a
faire une quinzaine de milles a travers la plaine couverte de
neige. Aussi etait-ce un brouhaha, des exclamations, des
vociferations, qui auraient certainement attire l'attention de
Phileas Fogg, si ce gentleman n'eut ete absorbe par son jeu.

Cependant Passepartout se trouvait dans la necessite de le
prevenir, et, la tete basse, il se dirigeait vers le wagon,
quand le mecanicien du train -- un vrai Yankee, nomme Forster
--, elevant la voix, dit:

"Messieurs, il y aurait peut-etre moyen de passer."

"Sur le pont" repondit un voyageur.

"Sur le pont."

"Avec notre train?" demanda le colonel.

"Avec notre train."

Passepartout s'etait arrete, et devorait les paroles du
mecanicien.

"Mais le pont menace ruine!" reprit le conducteur.

"N'importe," repondit Forster. Je crois qu'en lancant le train
avec son maximum de vitesse, on aurait quelques chances de
passer."

"Diable!" fit Passepartout.

Mais un certain nombre de voyageurs avaient ete immediatement
seduits par la proposition. Elle plaisait particulierement au
colonel Proctor. Ce cerveau brule trouvait la chose tres
faisable. Il rappela meme que des ingenieurs avaient eu l'idee
de passer des rivieres "sans pont" avec des trains rigides
lances a toute vitesse, etc. Et, en fin de compte, tous les
interesses dans la question se rangerent a l'avis du mecanicien.

"Nous avons cinquante chances pour passer," disait l'un.

"Soixante," disait l'autre.

"Quatre-vingts!...quatre-vingt-dix sur cent!"

Passepartout etait ahuri, quoiqu'il fut pret a tout tenter pour
operer le passage du Medicine-creek, mais la tentative lui
semblait un peu trop "americaine".

"D'ailleurs," pensa-t-il, "il y a une chose bien plus simple a
faire, et ces gens-la n'y songent meme pas!..."

"Monsieur," dit-il a un des voyageurs, "le moyen propose par le
mecanicien me parait un peu hasarde, mais..."

"Quatre-vingts chances! repondit le voyageur, qui lui tourna le
dos.

"Je sais bien," repondit Passepartout en s'adressant a un autre
gentleman, "mais une simple reflexion..."

"Pas de reflexion, c'est inutile!" repondit l'Americain
interpelle en haussant les epaules, puisque le mecanicien assure
qu'on passera!"

"Sans doute," reprit Passepartout, "on passera, mais il serait
peut-etre plus prudent..."

"Quoi! prudent! s'ecria le colonel Proctor, que ce mot,
entendu par hasard, fit bondir. A grande vitesse, on vous dit!
Comprenez-vous? A grande vitesse!"

"Je sais... je comprends..." repetait Passepartout, auquel
personne ne laissait achever sa phrase, "mais il serait, sinon
plus prudent, puisque le mot vous choque, du moins plus
naturel..."

"Qui? que? quoi? Qu'a-t-il donc celui-la avec son naturel?.."
s'ecria-t-on de toutes parts.

Le pauvre garcon ne savait plus de qui se faire entendre.

"Est-ce que vous avez peur?" lui demanda le colonel Proctor.

"Moi, peur!" s'ecria Passepartout. "Eh bien, soit! Je
montrerai a ces gens-la qu'un Francais peut etre aussi americain
qu'eux!"

"En voiture! en voiture!" criait le conducteur.

"Oui! en voiture," repetait Passepartout, "en voiture! Et tout
de suite! Mais on ne m'empechera pas de penser qu'il eut ete
plus naturel de nous faire d'abord passer a pied sur ce pont,
nous autres voyageurs, puis le train ensuite!..."

Mais personne n'entendit cette sage reflexion, et personne n'eut
voulu en reconnaitre la justesse.

Les voyageurs etaient reintegres dans leur wagon. Passepartout
reprit sa place, sans rien dire de ce qui s'etait passe. Les
joueurs etaient tout entiers a leur whist.

La locomotive siffla vigoureusement. Le mecanicien, renversant
la vapeur, ramena son train en arriere pendant pres d'un mille
--, reculant comme un sauteur qui veut prendre son elan.

Puis, a un second coup de sifflet, la marche en avant
recommenca: elle s'accelera ; bientot la vitesse devint
effroyable ; on n'entendait plus qu'un seul hennissement sortant
de la locomotive; les pistons battaient vingt coups a la
seconde; les essieux des roues fumaient dans les boites a
graisse. On sentait, pour ainsi dire, que le train tout entier,
marchant avec une rapidite de cent milles a l'heure, ne pesait
plus sur les rails. La vitesse mangeait la pesanteur.

Et l'on passa! Et ce fut comme un eclair. On ne vit rien du
pont. Le convoi sauta, on peut le dire, d'une rive a l'autre,
et le mecanicien ne parvint a arreter sa machine emportee qu'a
cinq milles au-dela de la station.

Mais a peine le train avait-il franchi la riviere, que le pont,
definitivement ruine, s'abimait avec fracas dans le rapide de
Medicine-Bow.

XXIX

OU IL SERA FAIT LE RECIT D'INCIDENTS DIVERS QUI NE SE
RENCONTRENT QUE SUR LES RAIL-ROADS DE L'UNION

Le soir meme, le train poursuivait sa route sans obstacles,
depassait le fort Sauders, franchissait la passe de Cheyenne et
arrivait a la passe d'Evans. En cet endroit, le rail-road
atteignait le plus haut point du parcours, soit huit mille
quatre-vingt-onze pieds au-dessus du niveau de l'ocean. Les
voyageurs n'avaient plus qu'a descendre jusqu'a l'Atlantique sur
ces plaines sans limites, nivelees par la nature.

La se trouvait sur le / grand trunk 0 l'embranchement de
Denver-city, la principale ville du Colorado. Ce territoire est
riche en mines d'or et d'argent, et plus de cinquante mille
habitants y ont deja fixe leur demeure.

A ce moment, treize cent quatre-vingt-deux milles avaient ete
faits depuis San Francisco, en trois jours et trois nuits.
Quatre nuits et quatre jours, selon toute prevision, devaient
suffire pour atteindre New York. Phileas Fogg se maintenait
donc dans les delais reglementaires.

Pendant la nuit, on laissa sur la gauche le camp Walbah. Le
Lodge-pole-creek courait parallelement a la voie, en suivant la
frontiere rectiligne commune aux Etats du Wyoming et du
Colorado. A onze heures, on entrait dans le Nebraska, on
passait pres du Sedgwick, et l'on touchait a Julesburgh, place
sur la branche sud de Platte-river.

C'est a ce point que se fit l'inauguration de l'Union Pacific
Road, le 23 octobre 1867, et dont l'ingenieur en chef fut le
general J. M. Dodge. La s'arreterent les deux puissantes
locomotives, remorquant les neuf wagons des invites, au nombre
desquels figurait le vice-president, Mr. Thomas C. Durant ; la
retentirent les acclamations; la, les Sioux et les Pawnies
donnerent le spectacle d'une petite guerre indienne; la, les
feux d'artifice eclaterent; la, enfin, se publia, au moyen d'une
imprimerie portative, le premier numero du journal _Railway
Pioneer_. Ainsi fut celebree l'inauguration de ce grand chemin
de fer, instrument de progres et de civilisation, jete a travers
le desert et destine a relier entre elles des villes et des
cites qui n'existaient pas encore. Le sifflet de la locomotive,
plus puissant que la lyre d'Amphion, allait bientot les faire
surgir du sol americain.

A huit heures du matin, le fort Mac-Pherson etait laisse en
arriere. Trois cent cinquante-sept milles separent ce point
d'Omaha. La voie ferree suivait, sur sa rive gauche, les
capricieuses sinuosites de la branche sud de Platte-river. A
neuf heures, on arrivait a l'importante ville de North-Platte,
batie entre ces deux bras du grand cours d'eau, qui se
rejoignent autour d'elle pour ne plus former qu'une seule artere
--, affluent considerable dont les eaux se confondent avec
celles du Missouri, un peu au-dessus d'Omaha.

Le cent-unieme meridien etait franchi.

Mr. Fogg et ses partenaires avaient repris leur jeu. Aucun
d'eux ne se plaignait de la longueur de la route --, pas meme le
mort. Fix avait commence par gagner quelques guinees, qu'il
etait en train de reperdre, mais il ne se montrait pas moins
passionne que Mr. Fogg. Pendant cette matinee, la chance
favorisa singulierement ce gentleman. Les atouts et les
honneurs pleuvaient dans ses mains. A un certain moment, apres
avoir combine un coup audacieux, il se preparait a jouer pique,
quand, derriere la banquette, une voix se fit entendre, qui
disait:

"Moi, je jouerais carreau..."

Mr. Fogg, Mrs. Aouda, Fix leverent la tete. Le colonel Proctor
etait pres d'eux.

Stamp W. Proctor et Phileas Fogg se reconnurent aussitot.

"Ah! c'est vous, monsieur l'Anglais," s'ecria le colonel,
"c'est vous qui voulez jouer pique!"

"Et qui le joue," repondit froidement Phileas Fogg, en abattant
un dix de cette couleur.

"Eh bien, il me plait que ce soit carreau", repliqua le colonel
Proctor d'une voix irritee.

Et il fit un geste pour saisir la carte jouee, en ajoutant:

"Vous n'entendez rien a ce jeu."

"Peut-etre serai-je plus habile a un autre," dit Phileas Fogg,
qui se leva.

"Il ne tient qu'a vous d'en essayer, fils de John Bull!"
repliqua le grossier personnage.

Mrs. Aouda etait devenue pale. Tout son sang lui refluait au
coeur. Elle avait saisi le bras de Phileas Fogg, qui la
repoussa doucement. Passepartout etait pret a se jeter sur
l'Americain, qui regardait son adversaire de l'air le plus
insultant. Mais Fix s'etait leve, et, allant au colonel
Proctor, il lui dit:

"Vous oubliez que c'est moi a qui vous avez affaire, monsieur,
moi que vous avez, non seulement injurie, mais frappe!"

"Monsieur Fix," dit Mr. Fogg, "je vous demande pardon, mais ceci
me regarde seul. En pretendant que j'avais tort de jouer pique,
le colonel m'a fait une nouvelle injure, et il m'en rendra
raison."

"Quand vous voudrez, et ou vous voudrez," repondit l'Americain,
et a l'arme qu'il vous plaira!"

Mrs. Aouda essaya vainement de retenir Mr. Fogg. L'inspecteur
tenta inutilement de reprendre la querelle a son compte.
Passepartout voulait jeter le colonel par la portiere, mais un
signe de son maitre l'arreta. Phileas Fogg quitta le wagon, et
l'Americain le suivit sur la passerelle.

"Monsieur," dit Mr. Fogg a son adversaire, "je suis fort presse
de retourner en Europe, et un retard quelconque prejudicierait
beaucoup a mes interets."

"Eh bien! qu'est-ce que cela me fait?" repondit le colonel
Proctor.

"Monsieur," reprit tres poliment Mr. Fogg, "apres notre
rencontre a San Francisco, j'avais forme le projet de venir vous
retrouver en Amerique, des que j'aurais termine les affaires qui
m'appellent sur l'ancien continent."

"Vraiment!"

"Voulez-vous me donner rendez-vous dans six mois?"

"Pourquoi pas dans six ans?"

"Je dis six mois," repondit Mr. Fogg, "et je serai exact au
rendez-vous."

"Des defaites, tout cela!" s'ecria Stamp W. Proctor. "Tout de
suite ou pas."

"Soit," repondit Mr. Fogg. "Vous allez a New York?"

"Non."

"A Chicago?"

"Non."

"A Omaha?"

"Peu vous importe! Connaissez-vous Plum-Creek?"

"Non," repondit Mr. Fogg.

"C'est la station prochaine. Le train y sera dans une heure.
Il y stationnera dix minutes. En dix minutes, on peut echanger
quelques coups de revolver."

"Soit," repondit Mr. Fogg. "Je m'arreterai a Plum-Creek."

"Et je crois meme que vous y resterez!" ajouta l'Americain avec
une insolence sans pareille.

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