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Le Tour du Monde en 80 Jours by Jules Verne

Part 2 out of 6

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qui se chiffre par huit cent mille livres (20 millions de
francs). Il a fallu, en effet, etablir des depots en plusieurs
ports, et, dans ces mers eloignees, le charbon revient a
quatre-vingts francs la tonne.

Le _Mongolia_ avait encore seize cent cinquante milles a faire
avant d'atteindre Bombay, et il devait rester quatre heures a
Steamer-Point, afin de remplir ses soutes.

Mais ce retard ne pouvait nuire en aucune facon au programme de
Phileas Fogg. Il etait prevu. D'ailleurs le _Mongolia_, au
lieu d'arriver a Aden le 15 octobre seulement au matin, y
entrait le 14 au soir. C'etait un gain de quinze heures.

Mr. Fogg et son domestique descendirent a terre. Le gentleman
voulait faire viser son passeport. Fix le suivit sans etre
remarque.

La formalite du visa accomplie, Phileas Fogg revint a bord
reprendre sa partie interrompue.

Passepartout, lui, flana, suivant sa coutume, au milieu de cette
population de Somanlis, de Banians, de Parsis, de Juifs,
d'Arabes, d'Europeens, composant les vingt-cinq mille habitants
d'Aden. Il admira les fortifications qui font de cette ville le
Gibraltar de la mer des Indes, et de magnifiques citernes
auxquelles travaillaient encore les ingenieurs anglais, deux
mille ans apres les ingenieurs du roi Salomon.

"Tres curieux, tres curieux!" se disait Passepartout en
revenant a bord. "Je m'apercois qu'il n'est pas inutile de
voyager, si l'on veut voir du nouveau."

A six heures du soir, le _Mongolia_ battait des branches de son
helice les eaux de la rade d'Aden et courait bientot sur la mer
des Indes.

Il lui etait accorde cent soixante-huit heures pour accomplir la
traversee entre Aden et Bombay. Du reste, cette mer indienne
lui fut favorable. Le vent tenait dans le nord-ouest. Les
voiles vinrent en aide a la vapeur.

Le navire, mieux appuye, roula moins. Les passageres, en
fraiches toilettes, reparurent sur le pont. Les chants et les
danses recommencerent.

Le voyage s'accomplit donc dans les meilleures conditions.
Passepartout etait enchante de l'aimable compagnon que le hasard
lui avait procure en la personne de Fix.

Le dimanche 20 octobre, vers midi, on eut connaissance de la
cote indienne. Deux heures plus tard, le pilote montait a bord
du _Mongolia_. A l'horizon, un arriere-plan de collines se
profilait harmonieusement sur le fond du ciel. Bientot, les
rangs de palmiers qui couvrent la ville se detacherent vivement.
Le paquebot penetra dans cette rade formee par les iles
Salcette, Colaba, Elephanta, Butcher, et a quatre heures et
demie il accostait les quais de Bombay.

Phileas Fogg achevait alors le trente-troisieme robre de la
journee, et son partenaire et lui, grace a une manoeuvre
audacieuse, ayant fait les treize levees, terminerent cette
belle traversee par un chelem admirable.

Le _Mongolia_ ne devait arriver que le 22 octobre a Bombay. Or,
il y arrivait le 20. C'etait donc, depuis son depart de
Londres, un gain de deux jours, que Phileas Fogg inscrivit
methodiquement sur son itineraire a la colonne des benefices.

X

OU PASSEPARTOUT EST TROP HEUREUX D'EN ETRE QUITTE EN PERDANT SA
CHAUSSURE

Personne n'ignore que l'Inde -- ce grand triangle renverse dont
la base est au nord et la pointe au sud -- comprend une
superficie de quatorze cent mille milles carres, sur laquelle
est inegalement repandue une population de cent quatre-vingts
millions d'habitants. Le gouvernement britannique exerce une
domination reelle sur une certaine partie de cet immense pays.
Il entretient un gouverneur general a Calcutta, des gouverneurs
a Madras, a Bombay, au Bengale, et un lieutenant-gouverneur a
Agra.

Mais l'Inde anglaise proprement dite ne compte qu'une superficie
de sept cent mille milles carres et une population de cent a
cent dix millions d'habitants. C'est assez dire qu'une notable
partie du territoire echappe encore a l'autorite de la reine;
et, en effet, chez certains rajahs de l'interieur, farouches et
terribles, l'independance indoue est encore absolue.

Depuis 1756 -- epoque a laquelle fut fonde le premier
etablissement anglais sur l'emplacement aujourd'hui occupe par
la ville de Madras -- jusqu'a cette annee dans laquelle eclata
la grande insurrection des cipayes, la celebre Compagnie des
Indes fut toute-puissante. Elle s'annexait peu a peu les
diverses provinces, achetees aux rajahs au prix de rentes
qu'elle payait peu ou point; elle nommait son gouverneur general
et tous ses employes civils ou militaires; mais maintenant elle
n'existe plus, et les possessions anglaises de l'Inde relevent
directement de la couronne.

Aussi l'aspect, les moeurs, les divisions ethnographiques de la
peninsule tendent a se modifier chaque jour. Autrefois, on y
voyageait par tous les antiques moyens de transport, a pied, a
cheval, en charrette, en brouette, en palanquin, a dos d'homme,
en coach, etc. Maintenant, des steamboats parcourent a grande
vitesse l'Indus, le Gange, et un chemin de fer, qui traverse
l'Inde dans toute sa largeur en se ramifiant sur son parcours,
met Bombay a trois jours seulement de Calcutta.

Le trace de ce chemin de fer ne suit pas la ligne droite a
travers l'Inde. La distance a vol d'oiseau n'est que de mille a
onze cents milles, et des trains, animes d'une vitesse moyenne
seulement, n'emploieraient pas trois jours a la franchir ; mais
cette distance est accrue d'un tiers, au moins, par la corde que
decrit le railway en s'elevant jusqu'a Allahabad dans le nord de
la peninsule.

Voici, en somme, le trace a grands points du "Great Indian
peninsular railway". En quittant l'ile de Bombay, il traverse
Salcette, saute sur le continent en face de Tannah, franchit la
chaine des Ghates-Occidentales, court au nord-est jusqu'a
Burhampour, sillonne le territoire a peu pres independant du
Bundelkund, s'eleve jusqu'a Allahabad, s'inflechit vers l'est,
rencontre le Gange a Benares, s'en ecarte legerement, et,
redescendant au sud-est par Burdivan et la ville francaise de
Chandernagor, il fait tete de ligne a Calcutta.

C'etait a quatre heures et demie du soir que les passagers du
_Mongolia_ avaient debarque a Bombay, et le train de Calcutta
partait a huit heures precises.

Mr. Fogg prit donc conge de ses partenaires, quitta le paquebot,
donna a son domestique le detail de quelques emplettes a faire,
lui recommanda expressement de se trouver avant huit heures a la
gare, et, de son pas regulier qui battait la seconde comme le
pendule d'une horloge astronomique, il se dirigea vers le bureau
des passeports.

Ainsi donc, des merveilles de Bombay, il ne songeait a rien
voir, ni l'hotel de ville, ni la magnifique bibliotheque, ni les
forts, ni les docks, ni le marche au coton, ni les bazars, ni
les mosquees, ni les synagogues, ni les eglises armeniennes, ni
la splendide pagode de Malebar-Hill, ornee de deux tours
polygones. Il ne contemplerait ni les chefs-d'oeuvre
d'Elephanta, ni ses mysterieux hypogees, caches au sud-est de la
rade, ni les grottes Kanherie de l'ile Salcette, ces admirables
restes de l'architecture bouddhiste!

Non! rien. En sortant du bureau des passeports, Phileas Fogg
se rendit tranquillement a la gare, et la il se fit servir a
diner. Entre autres mets, le maitre d'hotel crut devoir lui
recommander une certaine gibelotte de "lapin du pays", dont il
lui dit merveille.

Phileas Fogg accepta la gibelotte et la gouta
consciencieusement; mais, en depit de sa sauce epicee, il la
trouva detestable.

Il sonna le maitre d'hotel.

"Monsieur," lui dit-il en le regardant fixement, "c'est du
lapin, cela?"

"Oui, mylord," repondit effrontement le drole, "du lapin des
jungles."

"Et ce lapin-la n'a pas miaule quand on l'a tue?"

"Miaule! Oh! mylord! un lapin! Je vous jure..."

"Monsieur le maitre d'hotel," reprit froidement Mr. Fogg, "ne
jurez pas et rappelez-vous ceci: autrefois, dans l'Inde, les
chats etaient consideres comme des animaux sacres. C'etait le
bon temps."

"Pour les chats, mylord?"

"Et peut-etre aussi pour les voyageurs!"

Cette observation faite, Mr. Fogg continua tranquillement a
diner.

Quelques instants apres Mr. Fogg, l'agent Fix avait, lui aussi,
debarque du _Mongolia_ et couru chez le directeur de la police
de Bombay. Il fit reconnaitre sa qualite de detective, la
mission dont il etait charge, sa situation vis-a-vis de l'auteur
presume du vol. Avait-on recu de Londres un mandat d'arret?....
On n'avait rien recu.

Et, en effet, le mandat, parti apres Fogg, ne pouvait etre
encore arrive.

Fix resta fort decontenance. Il voulut obtenir du directeur un
ordre d'arrestation contre le sieur Fogg. Le directeur refusa.
L'affaire regardait l'administration metropolitaine, et celle-ci
seule pouvait legalement delivrer un mandat. Cette severite de
principes, cette observance rigoureuse de la legalite est
parfaitement explicable avec les moeurs anglaises, qui, en
matiere de liberte individuelle, n'admettent aucun arbitraire.

Fix n'insista pas et comprit qu'il devait se resigner a attendre
son mandat. Mais il resolut de ne point perdre de vue son
impenetrable coquin, pendant tout le temps que celui-ci
demeurerait a Bombay. Il ne doutait pas que Phileas Fogg n'y
sejournat, et, on le sait, c'etait aussi la conviction de
Passepartout, -- ce qui laisserait au mandat d'arret le temps
d'arriver.

Mais depuis les derniers ordres que lui avait donnes son maitre
en quittant le _Mongolia_, Passepartout avait bien compris qu'il
en serait de Bombay comme de Suez et de Paris, que le voyage ne
finirait pas ici, qu'il se poursuivrait au moins jusqu'a
Calcutta, et peut-etre plus loin. Et il commenca a se demander
si ce pari de Mr. Fogg n'etait pas absolument serieux, et si la
fatalite ne l'entrainait pas, lui qui voulait vivre en repos, a
accomplir le tour du monde en quatre-vingts jours!

En attendant, et apres avoir fait acquisition de quelques
chemises et chaussettes, il se promenait dans les rues de
Bombay. Il y avait grand concours de populaire, et, au milieu
d'Europeens de toutes nationalites, des Persans a bonnets
pointus, des Bunhyas a turbans ronds, des Sindes a bonnets
carres, des Armeniens en longues robes, des Parsis a mitre
noire. C'etait precisement une fete celebree par ces Parsis ou
Guebres, descendants directs des sectateurs de Zoroastre, qui
sont les plus industrieux, les plus civilises, les plus
intelligents, les plus austeres des Indous, -- race a laquelle
appartiennent actuellement les riches negociants indigenes de
Bombay. Ce jour-la, ils celebraient une sorte de carnaval
religieux, avec processions et divertissements, dans lesquels
figuraient des bayaderes vetues de gazes roses brochees d'or et
d'argent, qui, au son des violes et au bruit des tam-tams,
dansaient merveilleusement, et avec une decence parfaite,
d'ailleurs.

Si Passepartout regardait ces curieuses ceremonies, si ses yeux
et ses oreilles s'ouvraient demesurement pour voir et entendre,
si son air, sa physionomie etait bien celle du "booby" le plus
neuf qu'on put imaginer, il est superflu d'y insister ici.

Malheureusement pour lui et pour son maitre, dont il risqua de
compromettre le voyage, sa curiosite l'entraina plus loin qu'il
ne convenait.

En effet, apres avoir entrevu ce carnaval parsi, Passepartout se
dirigeait vers la gare, quand, passant devant l'admirable pagode
de Malebar-Hill, il eut la malencontreuse idee d'en visiter
l'interieur.

Il ignorait deux choses: d'abord que l'entree de certaines
pagodes indoues est formellement interdite aux chretiens, et
ensuite que les croyants eux-memes ne peuvent y penetrer sans
avoir laisse leurs chaussures a la porte. Il faut remarquer ici
que, par raison de saine politique, le gouvernement anglais,
respectant et faisant respecter jusque dans ses plus
insignifiants details la religion du pays, punit severement
quiconque en viole les pratiques.

Passepartout, entre la, sans penser a mal, comme un simple
touriste, admirait, a l'interieur de Malebar-Hill, ce clinquant
eblouissant de l'ornementation brahmanique, quand soudain il fut
renverse sur les dalles sacrees. Trois pretres, le regard plein
de fureur, se precipiterent sur lui, arracherent ses souliers et
ses chaussettes, et commencerent a le rouer de coups, en
proferant des cris sauvages.

Le Francais, vigoureux et agile, se releva vivement. D'un coup
de poing et d'un coup de pied, il renversa deux de ses
adversaires, fort empetres dans leurs longues robes, et,
s'elancant hors de la pagode de toute la vitesse de ses jambes,
il eut bientot distance le troisieme Indou, qui s'etait jete sur
ses traces, en ameutant la foule.

A huit heures moins cinq, quelques minutes seulement avant le
depart du train, sans chapeau, pieds nus, ayant perdu dans la
bagarre le paquet contenant ses emplettes, Passepartout arrivait
a la gare du chemin de fer.

Fix etait la, sur le quai d'embarquement. Ayant suivi le sieur
Fogg a la gare, il avait compris que ce coquin allait quitter
Bombay. Son parti fut aussitot pris de l'accompagner jusqu'a
Calcutta et plus loin s'il le fallait. Passepartout ne vit pas
Fix, qui se tenait dans l'ombre, mais Fix entendit le recit de
ses aventures, que Passepartout narra en peu de mots a son
maitre.

"J'espere que cela ne vous arrivera plus", repondit simplement
Phileas Fogg, en prenant place dans un des wagons du train.

Le pauvre garcon, pieds nus et tout deconfit, suivit son maitre
sans mot dire.

Fix allait monter dans un wagon separe, quand une pensee le
retint et modifia subitement son projet de depart.

"Non, je reste, se dit-il. Un delit commis sur le territoire
indien...Je tiens mon homme."

En ce moment, la locomotive lanca un vigoureux sifflet, et le
train disparut dans la nuit.

XI

OU PHILEAS FOGG ACHETE UNE MONTURE A UN PRIX FABULEUX

Le train etait parti a l'heure reglementaire. Il emportait un
certain nombre de voyageurs, quelques officiers, des
fonctionnaires civils et des negociants en opium et en indigo,
que leur commerce appelait dans la partie orientale de la
peninsule.

Passepartout occupait le meme compartiment que son maitre. Un
troisieme voyageur se trouvait place dans le coin oppose.

C'etait le brigadier general, Sir Francis Cromarty, l'un des
partenaires de Mr. Fogg pendant la traversee de Suez a Bombay,
qui rejoignait ses troupes cantonnees aupres de Benares.

Sir Francis Cromarty, grand, blond, age de cinquante ans
environ, qui s'etait fort distingue pendant la derniere revolte
des cipayes, eut veritablement merite la qualification
d'indigene. Depuis son jeune age, il habitait l'Inde et n'avait
fait que de rares apparitions dans son pays natal. C'etait un
homme instruit, qui aurait volontiers donne des renseignements
sur les coutumes, l'histoire, l'organisation du pays indou, si
Phileas Fogg eut ete homme a les demander. Mais ce gentleman ne
demandait rien. Il ne voyageait pas, il decrivait une
circonference. C'etait un corps grave, parcourant une orbite
autour du globe terrestre, suivant les lois de la mecanique
rationnelle. En ce moment, il refaisait dans son esprit le
calcul des heures depensees depuis son depart de Londres, et il
se fut frotte les mains, s'il eut ete dans sa nature de faire un
mouvement inutile.

Sir Francis Cromarty n'etait pas sans avoir reconnu
l'originalite de son compagnon de route, bien qu'il ne l'eut
etudie que les cartes a la main et entre deux robres. Il etait
donc fonde a se demander si un coeur humain battait sous cette
froide enveloppe, si Phileas Fogg avait une ame sensible aux
beautes de la nature, aux aspirations morales. Pour lui, cela
faisait question. De tous les originaux que le brigadier
general avait rencontres, aucun n'etait comparable a ce produit
des sciences exactes.

Phileas Fogg n'avait point cache a Sir Francis Cromarty son
projet de voyage autour du monde, ni dans quelles conditions il
l'operait. Le brigadier general ne vit dans ce pari qu'une
excentricite sans but utile et a laquelle manquerait
necessairement le _transire benefaciendo_ qui doit guider tout
homme raisonnable. Au train dont marchait le bizarre gentleman,
il passerait evidemment sans "rien faire", ni pour lui, ni pour
les autres.

Une heure apres avoir quitte Bombay, le train, franchissant les
viaducs, avait traverse l'ile Salcette et courait sur le
continent. A la station de Callyan, il laissa sur la droite
l'embranchement qui, par Kandallah et Pounah, descend vers le
sud-est de l'Inde, et il gagna la station de Pauwell. A ce
point, il s'engagea dans les montagnes tres ramifiees des
Ghates-Occidentales, chaines a base de trapp et de basalte, dont
les plus hauts sommets sont couverts de bois epais.

De temps a autre, Sir Francis Cromarty et Phileas Fogg
echangeaient quelques paroles, et, a ce moment, le brigadier
general, relevant une conversation qui tombait souvent, dit:

"Il y a quelques annees, monsieur Fogg, vous auriez eprouve en
cet endroit un retard qui eut probablement compromis votre
itineraire."

"Pourquoi cela, Sir Francis?"

"Parce que le chemin de fer s'arretait a la base de ces
montagnes, qu'il fallait traverser en palanquin ou a dos de
poney jusqu'a la station de Kandallah, situee sur le versant
oppose."

"Ce retard n'eut aucunement derange l'economie de mon
programme," repondit Mr. Fogg. "Je ne suis pas sans avoir prevu
l'eventualite de certains obstacles."

"Cependant, monsieur Fogg," reprit le brigadier general, "vous
risquiez d'avoir une fort mauvaise affaire sur les bras avec
l'aventure de ce garcon."

Passepartout, les pieds entortilles dans sa couverture de
voyage, dormait profondement et ne revait guere que l'on parlat
de lui.

"Le gouvernement anglais est extremement severe et avec raison
pour ce genre de delit," reprit Sir Francis Cromarty. "Il tient
par-dessus tout a ce que l'on respecte les coutumes religieuses
des Indous, et si votre domestique eut ete pris..."

"Eh bien, s'il eut ete pris, Sir Francis," repondit Mr. Fogg, il
aurait ete condamne, il aurait subi sa peine, et puis il serait
revenu tranquillement en Europe. Je ne vois pas en quoi cette
affaire eut pu retarder son maitre!"

Et, la-dessus, la conversation retomba. Pendant la nuit, le
train franchit les Ghates, passa a Nassik, et le lendemain, 21
octobre, il s'elancait a travers un pays relativement plat,
forme par le territoire du Khandeish. La campagne, bien
cultivee, etait semee de bourgades, au-dessus desquelles le
minaret de la pagode remplacait le clocher de l'eglise
europeenne. De nombreux petits cours d'eau, la plupart
affluents ou sous-affluents du Godavery, irriguaient cette
contree fertile.

Passepartout, reveille, regardait, et ne pouvait croire qu'il
traversait le pays des Indous dans un train du "Great peninsular
railway". Cela lui paraissait invraisemblable. Et cependant
rien de plus reel! La locomotive, dirigee par le bras d'un
mecanicien anglais et chauffee de houille anglaise, lancait sa
fumee sur les plantations de cafeiers, de muscadiers, de
girofliers, de poivriers rouges. La vapeur se contournait en
spirales autour des groupes de palmiers, entre lesquels
apparaissaient de pittoresques bungalows, quelques viharis,
sortes de monasteres abandonnes, et des temples merveilleux
qu'enrichissait l'inepuisable ornementation de l'architecture
indienne. Puis, d'immenses etendues de terrain se dessinaient a
perte de vue, des jungles ou ne manquaient ni les serpents ni
les tigres qu'epouvantaient les hennissements du train, et enfin
des forets, fendues par le trace de la voie, encore hantees
d'elephants, qui, d'un oeil pensif, regardaient passer le convoi
echevele.

Pendant cette matinee, au-dela de la station de Malligaum, les
voyageurs traverserent ce territoire funeste, qui fut si souvent
ensanglante par les sectateurs de la deesse Kali. Non loin
s'elevaient Ellora et ses pagodes admirables, non loin la
celebre Aurungabad, la capitale du farouche Aureng-Zeb,
maintenant simple chef-lieu de l'une des provinces detachees du
royaume du Nizam. C'etait sur cette contree que Feringhea, le
chef des Thugs, le roi des Etrangleurs, exercait sa domination.
Ces assassins, unis dans une association insaisissable,
etranglaient, en l'honneur de la deesse de la Mort, des victimes
de tout age, sans jamais verser de sang, et il fut un temps ou
l'on ne pouvait fouiller un endroit quelconque de ce sol sans y
trouver un cadavre. Le gouvernement anglais a bien pu empecher
ces meurtres dans une notable proportion, mais l'epouvantable
association existe toujours et fonctionne encore.

A midi et demi, le train s'arreta a la station de Burhampour, et
Passepartout put s'y procurer a prix d'or une paire de
babouches, agrementees de perles fausses, qu'il chaussa avec un
sentiment d'evidente vanite.

Les voyageurs dejeunerent rapidement, et repartirent pour la
station d'Assurghur, apres avoir un instant cotoye la rive du
Tapty, petit fleuve qui va se jeter dans le golfe de Cambaye,
pres de Surate.

Il est opportun de faire connaitre quelles pensees occupaient
alors l'esprit de Passepartout. Jusqu'a son arrivee a Bombay,
il avait cru et pu croire que ces choses en resteraient la.
Mais maintenant, depuis qu'il filait a toute vapeur a travers
l'Inde, un revirement s'etait fait dans son esprit. Son naturel
lui revenait au galop. Il retrouvait les idees fantaisistes de
sa jeunesse, il prenait au serieux les projets de son maitre, il
croyait a la realite du pari, consequemment a ce tour du monde
et a ce maximum de temps, qu'il ne fallait pas depasser. Deja
meme, il s'inquietait des retards possibles, des accidents qui
pouvaient survenir en route. Il se sentait comme interesse dans
cette gageure, et tremblait a la pensee qu'il avait pu la
compromettre la veille par son impardonnable badauderie. Aussi,
beaucoup moins flegmatique que Mr. Fogg, il etait beaucoup plus
inquiet. Il comptait et recomptait les jours ecoules,
maudissait les haltes du train, l'accusait de lenteur et blamait
_in petto_ Mr. Fogg de n'avoir pas promis une prime au
mecanicien. Il ne savait pas, le brave garcon, que ce qui etait
possible sur un paquebot ne l'etait plus sur un chemin de fer,
dont la vitesse est reglementee.

Vers le soir, on s'engagea dans les defiles des montagnes de
Sutpour, qui separent le territoire du Khandeish de celui du
Bundelkund.

Le lendemain, 22 octobre, sur une question de Sir Francis
Cromarty, Passepartout, ayant consulte sa montre, repondit qu'il
etait trois heures du matin. Et, en effet, cette fameuse
montre, toujours reglee sur le meridien de Greenwich, qui se
trouvait a pres de soixante-dix-sept degres dans l'ouest, devait
retarder et retardait en effet de quatre heures.

Sir Francis rectifia donc l'heure donnee par Passepartout,
auquel il fit la meme observation que celui-ci avait deja recue
de la part de Fix. Il essaya de lui faire comprendre qu'il
devait se regler sur chaque nouveau meridien, et que, puisqu'il
marchait constamment vers l'est, c'est-a-dire au-devant du
soleil, les jours etaient plus courts d'autant de fois quatre
minutes qu'il y avait de degres parcourus. Ce fut inutile. Que
l'entete garcon eut compris ou non l'observation du brigadier
general, il s'obstina a ne pas avancer sa montre, qu'il maintint
invariablement a l'heure de Londres. Innocente manie,
d'ailleurs, et qui ne pouvait nuire a personne.

A huit heures du matin et a quinze milles en avant de la station
de Rothal, le train s'arreta au milieu d'une vaste clairiere,
bordee de quelques bungalows et de cabanes d'ouvriers. Le
conducteur du train passa devant la ligne des wagons en disant:

"Les voyageurs descendent ici."

Phileas Fogg regarda Sir Francis Cromarty, qui parut ne rien
comprendre a cette halte au milieu d'une foret de tamarins et de
khajours.

Passepartout, non moins surpris, s'elanca sur la voie et revint
presque aussitot, s'ecriant:

"Monsieur, plus de chemin de fer!"

"Que voulez-vous dire? demanda Sir Francis Cromarty.

"Je veux dire que le train ne continue pas!"

Le brigadier general descendit aussitot de wagon. Phileas Fogg
le suivit, sans se presser. Tous deux s'adresserent au
conducteur:

"Ou sommes-nous?" demanda Sir Francis Cromarty.

"Au hameau de Kholby," repondit le conducteur.

"Nous nous arretons ici?"

"Sans doute. Le chemin de fer n'est point acheve..."

"Comment! il n'est point acheve?"

"Non! il y a encore un troncon d'une cinquantaine de milles a
etablir entre ce point et Allahabad, ou la voie reprend."

"Les journaux ont pourtant annonce l'ouverture complete du
railway!"

"Que voulez-vous, mon officier, les journaux se sont trompes."

"Et vous donnez des billets de Bombay a Calcutta!" reprit Sir
Francis Cromarty, qui commencait a s'echauffer.

"Sans doute," repondit le conducteur, "mais les voyageurs savent
bien qu'ils doivent se faire transporter de Kholby jusqu'a
Allahabad."

Sir Francis Cromarty etait furieux. Passepartout eut volontiers
assomme le conducteur, qui n'en pouvait mais. Il n'osait
regarder son maitre.

"Sir Francis," dit simplement Mr. Fogg, "nous allons, si vous le
voulez bien, aviser au moyen de gagner Allahabad."

"Monsieur Fogg, il s'agit ici d'un retard absolument
prejudiciable a vos interets?"

"Non, Sir Francis, cela etait prevu."

"Quoi! vous saviez que la voie..."

"En aucune facon, mais je savais qu'un obstacle quelconque
surgirait tot ou tard sur ma route. Or, rien n'est compromis.
J'ai deux jours d'avance a sacrifier. Il y a un steamer qui
part de Calcutta pour Hong-Kong le 25 a midi. Nous ne sommes
qu'au 22, et nous arriverons a temps a Calcutta."

Il n'y avait rien a dire a une reponse faite avec une si
complete assurance.

Il n'etait que trop vrai que les travaux du chemin de fer
s'arretaient a ce point. Les journaux sont comme certaines
montres qui ont la manie d'avancer, et ils avaient prematurement
annonce l'achevement de la ligne. La plupart des voyageurs
connaissaient cette interruption de la voie, et, en descendant
du train, ils s'etaient empares des vehicules de toutes sortes
que possedait la bourgade, palkigharis a quatre roues,
charrettes trainees par des zebus, sortes de boeufs a bosses,
chars de voyage ressemblant a des pagodes ambulantes,
palanquins, poneys, etc. Aussi Mr. Fogg et Sir Francis
Cromarty, apres avoir cherche dans toute la bourgade,
revinrent-ils sans avoir rien trouve.

"J'irai a pied", dit Phileas Fogg.

Passepartout qui rejoignait alors son maitre, fit une grimace
significative, en considerant ses magnifiques mais insuffisantes
babouches. Fort heureusement il avait ete de son cote a la
decouverte, et en hesitant un peu:

"Monsieur," dit-il, "je crois que j'ai trouve un moyen de
transport."

"Lequel?"

"Un elephant! Un elephant qui appartient a un Indien loge a
cent pas d'ici."

"Allons voir l'elephant", repondit Mr. Fogg.

Cinq minutes plus tard, Phileas Fogg, Sir Francis Cromarty et
Passepartout arrivaient pres d'une hutte qui attenait a un
enclos ferme de hautes palissades. Dans la hutte, il y avait un
Indien, et dans l'enclos, un elephant. Sur leur demande,
l'Indien introduisit Mr. Fogg et ses deux compagnons dans
l'enclos.

La, ils se trouverent en presence d'un animal, a demi
domestique, que son proprietaire elevait, non pour en faire une
bete de somme, mais une bete de combat. Dans ce but, il avait
commence a modifier le caractere naturellement doux de l'animal,
de facon a le conduire graduellement a ce paroxysme de rage
appele "mutsh" dans la langue indoue, et cela, en le nourrissant
pendant trois mois de sucre et de beurre. Ce traitement peut
paraitre impropre a donner un tel resultat, mais il n'en est pas
moins employe avec succes par les eleveurs. Tres heureusement
pour Mr. Fogg, l'elephant en question venait a peine d'etre mis
a ce regime, et le "mutsh" ne s'etait point encore declare.

Kiouni -- c'etait le nom de la bete -- pouvait, comme tous ses
congeneres, fournir pendant longtemps une marche rapide, et, a
defaut d'autre monture, Phileas Fogg resolut de l'employer.

Mais les elephants sont chers dans l'Inde, ou ils commencent a
devenir rares. Les males, qui seuls conviennent aux luttes des
cirques, sont extremement recherches. Ces animaux ne se
reproduisent que rarement, quand ils sont reduits a l'etat de
domesticite, de telle sorte qu'on ne peut s'en procurer que par
la chasse. Aussi sont-ils l'objet de soins extremes, et lorsque
Mr. Fogg demanda a l'Indien s'il voulait lui louer son elephant,
l'Indien refusa net.

Fogg insista et offrit de la bete un prix excessif, dix livres
(250 F) l'heure. Refus. Vingt livres? Refus encore. Quarante
livres?

Refus toujours. Passepartout bondissait a chaque surenchere.
Mais l'Indien ne se laissait pas tenter.

La somme etait belle, cependant. En admettant que l'elephant
employat quinze heures a se rendre a Allahabad, c'etait six
cents livres (15 000 F) qu'il rapporterait a son proprietaire.

Phileas Fogg, sans s'animer en aucune facon, proposa alors a
l'Indien de lui acheter sa bete et lui en offrit tout d'abord
mille livres (25 000 F).

L'Indien ne voulait pas vendre! Peut-etre le drole flairait-il
une magnifique affaire.

Sir Francis Cromarty prit Mr. Fogg a part et l'engagea a
reflechir avant d'aller plus loin. Phileas Fogg repondit a son
compagnon qu'il n'avait pas l'habitude d'agir sans reflexion,
qu'il s'agissait en fin de compte d'un pari de vingt mille
livres, que cet elephant lui etait necessaire, et que, dut-il le
payer vingt fois sa valeur, il aurait cet elephant.

Mr. Fogg revint trouver l'Indien, dont les petits yeux, allumes
par la convoitise, laissaient bien voir que pour lui ce n'etait
qu'une question de prix. Phileas Fogg offrit successivement
douze cents livres, puis quinze cents, puis dix-huit cents,
enfin deux mille (50 000 F). Passepartout, si rouge
d'ordinaire, etait pale d'emotion.

A deux mille livres, l'Indien se rendit.

"Par mes babouches," s'ecria Passepartout, "voila qui met a un
beau prix la viande d'elephant!"

L'affaire conclue, il ne s'agissait plus que de trouver un
guide. Ce fut plus facile. Un jeune Parsi, a la figure
intelligente, offrit ses services. Mr. Fogg accepta et lui
promit une forte remuneration, qui ne pouvait que doubler son
intelligence.

L'elephant fut amene et equipe sans retard. Le Parsi
connaissait parfaitement le metier de "mahout" ou cornac. Il
couvrit d'une sorte de housse le dos de l'elephant et disposa,
de chaque cote sur ses flancs, deux especes de cacolets assez
peu confortables.

Phileas Fogg paya l'Indien en bank-notes qui furent extraites du
fameux sac. Il semblait vraiment qu'on les tirat des entrailles
de Passepartout. Puis Mr. Fogg offrit a Sir Francis Cromarty de
le transporter a la station d'Allahabad. Le brigadier general
accepta.

Un voyageur de plus n'etait pas pour fatiguer le gigantesque
animal.

Des vivres furent achetees a Kholby. Sir Francis Cromarty prit
place dans l'un des cacolets, Phileas Fogg dans l'autre.
Passepartout se mit a califourchon sur la housse entre son
maitre et le brigadier general. Le Parsi se jucha sur le cou de
l'elephant, et a neuf heures l'animal, quittant la bourgade,
s'enfoncait par le plus court dans l'epaisse foret de lataniers.

XII

OU PHILEAS FOGG ET SES COMPAGNONS S'AVENTURENT A TRAVERS LES
FORETS DE L'INDE ET CE QUI S'ENSUIT

Le guide, afin d'abreger la distance a parcourir, laissa sur sa
droite le trace de la voie dont les travaux etaient en cours
d'execution. Ce trace, tres contrarie par les capricieuses
ramifications des monts Vindhias, ne suivait pas le plus court
chemin, que Phileas Fogg avait interet a prendre. Le Parsi,
tres familiarise avec les routes et sentiers du pays, pretendait
gagner une vingtaine de milles en coupant a travers la foret, et
on s'en rapporta a lui.

Phileas Fogg et Sir Francis Cromarty, enfouis jusqu'au cou dans
leurs cacolets, etaient fort secoues par le trot raide de
l'elephant, auquel son mahout imprimait une allure rapide. Mais
ils enduraient la situation avec le flegme le plus britannique,
causant peu d'ailleurs, et se voyant a peine l'un l'autre.

Quant a Passepartout, poste sur le dos de la bete et directement
soumis aux coups et aux contrecoups, il se gardait bien, sur une
recommandation de son maitre, de tenir sa langue entre ses
dents, car elle eut ete coupee net. Le brave garcon, tantot
lance sur le cou de l'elephant, tantot rejete sur la croupe,
faisait de la voltige, comme un clown sur un tremplin. Mais il
plaisantait, il riait au milieu de ses sauts de carpe, et, de
temps en temps, il tirait de son sac un morceau de sucre, que
l'intelligent Kiouni prenait du bout de sa trompe, sans
interrompre un instant son trot regulier.

Apres deux heures de marche, le guide arreta l'elephant et lui
donna une heure de repos. L'animal devora des branchages et des
arbrisseaux, apres s'etre d'abord desaltere a une mare voisine.
Sir Francis Cromarty ne se plaignit pas de cette halte. Il
etait brise.

Mr. Fogg paraissait etre aussi dispos que s'il fut sorti de son
lit.

"Mais il est donc de fer!" dit le brigadier general en le
regardant avec admiration.

"De fer forge", repondit Passepartout, qui s'occupa de preparer
un dejeuner sommaire.

A midi, le guide donna le signal du depart. Le pays prit
bientot un aspect tres sauvage. Aux grandes forets succederent
des taillis de tamarins et de palmiers nains, puis de vastes
plaines arides, herissees de maigres arbrisseaux et semees de
gros blocs de syenites. Toute cette partie du haut Bundelkund,
peu frequentee des voyageurs, est habitee par une population
fanatique, endurcie dans les pratiques les plus terribles de la
religion indoue. La domination des Anglais n'a pu s'etablir
regulierement sur un territoire soumis a l'influence des rajahs,
qu'il eut ete difficile d'atteindre dans leurs inaccessibles
retraites des Vindhias.

Plusieurs fois, on apercut des bandes d'Indiens farouches, qui
faisaient un geste de colere en voyant passer le rapide
quadrupede. D'ailleurs, le Parsi les evitait autant que
possible, les tenant pour des gens de mauvaise rencontre. On
vit peu d'animaux pendant cette journee, a peine quelques
singes, qui fuyaient avec mille contorsions et grimaces dont
s'amusait fort Passepartout.

Une pensee au milieu de bien d'autres inquietait ce garcon.
Qu'est-ce que Mr. Fogg ferait de l'elephant, quand il serait
arrive a la station d'Allahabad? L'emmenerait-il? Impossible!
Le prix du transport ajoute au prix d'acquisition en ferait un
animal ruineux. Le vendrait-on, le rendrait-on a la liberte?
Cette estimable bete meritait bien qu'on eut des egards pour
elle. Si, par hasard, Mr. Fogg lui en faisait cadeau, a lui,
Passepartout, il en serait tres embarrasse. Cela ne laissait
pas de le preoccuper.

A huit heures du soir, la principale chaine des Vindhias avait
ete franchie, et les voyageurs firent halte au pied du versant
septentrional, dans un bungalow en ruine.

La distance parcourue pendant cette journee etait d'environ
vingt-cinq milles, et il en restait autant a faire pour
atteindre la station d'Allahabad.

La nuit etait froide. A l'interieur du bungalow, le Parsi
alluma un feu de branches seches, dont la chaleur fut tres
appreciee. Le souper se composa des provisions achetees a
Kholby. Les voyageurs mangerent en gens harasses et moulus. La
conversation, qui commenca par quelques phrases entrecoupees, se
termina bientot par des ronflements sonores. Le guide veilla
pres de Kiouni, qui s'endormit debout, appuye au tronc d'un gros
arbre.

Nul incident ne signala cette nuit. Quelques rugissements de
guepards et de pantheres troublerent parfois le silence, meles a
des ricanement aigus de singes. Mais les carnassiers s'en
tinrent a des cris et ne firent aucune demonstration hostile
contre les hotes du bungalow. Sir Francis Cromarty dormit
lourdement comme un brave militaire rompu de fatigues.
Passepartout, dans un sommeil agite, recommenca en reve la
culbute de la veille. Quant a Mr. Fogg, il reposa aussi
paisiblement que s'il eut ete dans sa tranquille maison de
Saville-row.

A six heures du matin, on se remit en marche. Le guide esperait
arriver a la station d'Allahabad le soir meme. De cette facon,
Mr. Fogg ne perdrait qu'une partie des quarante-huit heures
economisees depuis le commencement du voyage.

On descendit les dernieres rampes des Vindhias. Kiouni avait
repris son allure rapide. Vers midi, le guide tourna la
bourgade de Kallenger, situee sur le Cani, un des sous-affluents
du Gange. Il evitait toujours les lieux habites, se sentant
plus en surete dans ces campagnes desertes, qui marquent les
premieres depressions du bassin du grand fleuve. La station
d'Allahabad n'etait pas a douze milles dans le nord-est. On fit
halte sous un bouquet de bananiers, dont les fruits, aussi sains
que le pain, "aussi succulents que la creme", disent les
voyageurs, furent extremement apprecies.

A deux heures, le guide entra sous le couvert d'une epaisse
foret, qu'il devait traverser sur un espace de plusieurs milles.
Il preferait voyager ainsi a l'abri des bois. En tout cas, il
n'avait fait jusqu'alors aucune rencontre facheuse, et le voyage
semblait devoir s'accomplir sans accident, quand l'elephant,
donnant quelques signes d'inquietude, s'arreta soudain.

Il etait quatre heures alors.

"Qu'y a-t-il?" demanda Sir Francis Cromarty, qui releva la tete
au-dessus de son cacolet.

"Je ne sais, mon officier", repondit le Parsi, en pretant
l'oreille a un murmure confus qui passais sous l'epaisse ramure.

Quelques instants apres, ce murmure devint plus definissable.
On eut dit un concert, encore fort eloigne, de voix humaines et
d'instruments de cuivre.

Passepartout etait tout yeux, tout oreilles. Mr. Fogg attendait
patiemment, sans prononcer une parole.

Le Parsi sauta a terre, attacha l'elephant a un arbre et
s'enfonca au plus epais du taillis. Quelques minutes plus tard,
il revint, disant:

"Une procession de brahmanes qui se dirige de ce cote. S'il est
possible, evitons d'etre vus."

Le guide detacha l'elephant et le conduisit dans un fourre, en
recommandant aux voyageurs de ne point mettre pied a terre.
Lui-meme se tint pret a enfourcher rapidement sa monture, si la
fuite devenait necessaire. Mais il pensa que la troupe des
fideles passerait sans l'apercevoir, car l'epaisseur du
feuillage le dissimulait entierement.

Le bruit discordant des voix et des instruments se rapprochait.
Des chants monotones se melaient au son des tambours et des
cymbales. Bientot la tete de la procession apparut sous les
arbres, a une cinquantaine de pas du poste occupe par Mr. Fogg
et ses compagnons. Ils distinguaient aisement a travers les
branches le curieux personnel de cette ceremonie religieuse.

En premiere ligne s'avancaient des pretres, coiffes de mitres et
vetus de longues robes chamarrees. Ils etaient entoures
d'hommes, de femmes, d'enfants, qui faisaient entendre une sorte
de psalmodie funebre, interrompue a intervalles egaux par des
coups de tam-tams et de cymbales. Derriere eux, sur un char aux
larges roues dont les rayons et la jante figuraient un
entrelacement de serpents, apparut une statue hideuse, trainee
par deux couples de zebus richement caparaconnes. Cette statue
avait quatre bras ; le corps colorie d'un rouge sombre, les yeux
hagards, les cheveux emmeles, la langue pendante, les levres
teintes de henne et de betel. A son cou s'enroulait un collier
de tetes de mort, a ses flancs une ceinture de mains coupees.
Elle se tenait debout sur un geant terrasse auquel le chef
manquait.

Sir Francis Cromarty reconnut cette statue.

"La deesse Kali," murmura-t-il, "la deesse de l'amour et de la
mort."

"De la mort, j'y consens, mais de l'amour, jamais!" dit
Passepartout. La vilaine bonne femme!"

Le Parsi lui fit signe de se taire.

Autour de la statue s'agitait, se demenait, se convulsionnait un
groupe de vieux fakirs, zebres de bandes d'ocre, couverts
d'incisions cruciales qui laissaient echapper leur sang goutte a
goutte, energumenes stupides qui, dans les grandes ceremonies
indoues, se precipitent encore sous les roues du char de
Jaggernaut.

Derriere eux, quelques brahmanes, dans toute la somptuosite de
leur costume oriental, trainaient une femme qui se soutenait a
peine.

Cette femme etait jeune, blanche comme une Europeenne. Sa tete,
son cou, ses epaules, ses oreilles, ses bras, ses mains, ses
orteils etaient surcharges de bijoux, colliers, bracelets,
boucles et bagues. Une tunique lamee d'or, recouverte d'une
mousseline legere, dessinait les contours de sa taille.

Derriere cette jeune femme -- contraste violent pour les yeux--,
des gardes armes de sabres nus passes a leur ceinture et de
longs pistolets damasquines, portaient un cadavre sur un
palanquin.

C'etait le corps d'un vieillard, revetu de ses opulents habits
de rajah, ayant, comme en sa vie, le turban brode de perles, la
robe tissue de soie et d'or, la ceinture de cachemire diamante,
et ses magnifiques armes de prince indien.

Puis des musiciens et une arriere-garde de fanatiques, dont les
cris couvraient parfois l'assourdissant fracas des instruments,
fermaient le cortege.

Sir Francis Cromarty regardait toute cette pompe d'un air
singulierement attriste, et se tournant vers le guide:

"Un sutty!" dit-il.

Le Parsi fit un signe affirmatif et mit un doigt sur ses levres.
La longue procession se deroula lentement sous les arbres, et
bientot ses derniers rangs disparurent dans la profondeur de la
foret.

Peu a peu, les chants s'eteignirent. Il y eut encore quelques
eclats de cris lointains, et enfin a tout ce tumulte succeda un
profond silence.

Phileas Fogg avait entendu ce mot, prononce par Sir Francis
Cromarty, et aussitot que la procession eut disparu:

"Qu'est-ce qu'un sutty?" demanda-t-il.

"Un sutty, monsieur Fogg," repondit le brigadier general, "c'est
un sacrifice humain, mais un sacrifice volontaire. Cette femme
que vous venez de voir sera brulee demain aux premieres heures
du jour."

"Ah! les gueux!" s'ecria Passepartout, qui ne put retenir ce
cri d'indignation.

"Et ce cadavre?" demanda Mr. Fogg.

"C'est celui du prince, son mari," repondit le guide, un rajah
independant du Bundelkund."

"Comment!" reprit Phileas Fogg, sans que sa voix trahit la
moindre emotion, ces barbares coutumes subsistent encore dans
l'Inde, et les Anglais n'ont pu les detruire?"

"Dans la plus grande partie de l'Inde," repondit Sir Francis
Cromarty, ces sacrifices ne s'accomplissent plus, mais nous
n'avons aucune influence sur ces contrees sauvages, et
principalement sur ce territoire du Bundelkund. Tout le revers
septentrional des Vindhias est le theatre de meurtres et de
pillages incessants."

"La malheureuse! murmurait Passepartout, brulee vive!"

"Oui," reprit le brigadier general, "brulee, et si elle ne
l'etait pas, vous ne sauriez croire a quelle miserable condition
elle se verrait reduite par ses proches. On lui raserait les
cheveux, on la nourrirait a peine de quelques poignees de riz,
on la repousserait, elle serait consideree comme une creature
immonde et mourrait dans quelque coin comme un chien galeux.
Aussi la perspective de cette affreuse existence pousse-t-elle
souvent ces malheureuses au supplice, bien plus que l'amour ou
le fanatisme religieux. Quelquefois, cependant, le sacrifice
est reellement volontaire, et il faut l'intervention energique
du gouvernement pour l'empecher. Ainsi, il y a quelques annees,
je residais a Bombay, quand une jeune veuve vint demander au
gouverneur l'autorisation de se bruler avec le corps de son
mari. Comme vous le pensez bien, le gouverneur refusa. Alors
la veuve quitta la ville, se refugia chez un rajah independant,
et la elle consomma son sacrifice."

Pendant le recit du brigadier general, le guide secouait la
tete, et, quand le recit fut acheve:

"Le sacrifice qui aura lieu demain au lever du jour n'est pas
volontaire," dit-il.

"Comment le savez-vous?"

"C'est une histoire que tout le monde connait dans le
Bundelkund," repondit le guide.

"Cependant cette infortunee ne paraissait faire aucune
resistance," fit observer Sir Francis Cromarty.

"Cela tient a ce qu'on l'a enivree de la fumee du chanvre et de
l'opium."

"Mais ou la conduit-on?"

"A la pagode de Pillaji, a deux milles d'ici. La, elle passera
la nuit en attendant l'heure du sacrifice."

"Et ce sacrifice aura lieu?..."

"Demain, des la premiere apparition du jour."

Apres cette reponse, le guide fit sortir l'elephant de l'epais
fourre et se hissa sur le cou de l'animal. Mais au moment ou il
allait l'exciter par un sifflement particulier, Mr. Fogg
l'arreta, et, s'adressant a Sir Francis Cromarty:

"Si nous sauvions cette femme?" dit-il.

"Sauver cette femme, monsieur Fogg!.." s'ecria le brigadier
general.

"J'ai encore douze heures d'avance. Je puis les consacrer a
cela."

"Tiens! Mais vous etes un homme de coeur!" dit Sir Francis
Cromarty.

"Quelquefois," repondit simplement Phileas Fogg, "quand j'ai le
temps."

XIII

DANS LEQUEL PASSEPARTOUT PROUVE UNE FOIS DE PLUS QUE LA FORTUNE
SOURIT AUX AUDACIEUX

Le dessein etait hardi, herisse de difficultes, impraticable
peut-etre. Mr. Fogg allait risquer sa vie, ou tout au moins sa
liberte, et par consequent la reussite de ses projets, mais il
n'hesita pas. Il trouva, d'ailleurs, dans Sir Francis Cromarty,
un auxiliaire decide.

Quant a Passepartout, il etait pret, on pouvait disposer de lui.
L'idee de son maitre l'exaltait. Il sentait un coeur, une ame
sous cette enveloppe de glace. Il se prenait a aimer Phileas
Fogg.

Restait le guide. Quel parti prendrait-il dans l'affaire? Ne
serait-il pas porte pour les hindous? A defaut de son concours,
il fallait au moins s'assurer sa neutralite.

Sir Francis Cromarty lui posa franchement la question.

"Mon officier," repondit le guide, "je suis Parsi, et cette
femme est Parsie. Disposez de moi."

"Bien, guide," repondit Mr. Fogg.

"Toutefois, sachez-le bien," reprit le Parsi, "non seulement
nous risquons notre vie, mais des supplices horribles, si nous
sommes pris. Ainsi, voyez."

"C'est vu," repondit Mr. Fogg. "Je pense que nous devrons
attendre la nuit pour agir?"

"Je le pense aussi", repondit le guide.

Ce brave Indou donna alors quelques details sur la victime.
C'etait une Indienne d'une beaute celebre, de race parsie, fille
de riches negociants de Bombay. Elle avait recu dans cette
ville une education absolument anglaise, et a ses manieres, a
son instruction, on l'eut crue Europeenne. Elle se nommait
Aouda. Orpheline, elle fut mariee malgre elle a ce vieux rajah
du Bundelkund. Trois mois apres, elle devint veuve. Sachant
le sort qui l'attendait, elle s'echappa, fut reprise aussitot,
et les parents du rajah, qui avaient interet a sa mort, la
vouerent a ce supplice auquel il ne semblait pas qu'elle put
echapper.

Ce recit ne pouvait qu'enraciner Mr. Fogg et ses compagnons dans
leur genereuse resolution. Il fut decide que le guide
dirigerait l'elephant vers la pagode de Pillaji, dont il se
rapprocherait autant que possible.

Une demi-heure apres, halte fut faite sous un taillis, a cinq
cents pas de la pagode, que l'on ne pouvait apercevoir ; mais
les hurlements des fanatiques se laissaient entendre
distinctement.

Les moyens de parvenir jusqu'a la victime furent alors discutes.
Le guide connaissait cette pagode de Pillaji, dans laquelle il
affirmait que la jeune femme etait emprisonnee. Pourrait-on y
penetrer par une des portes, quand toute la bande serait plongee
dans le sommeil de l'ivresse, ou faudrait-il pratiquer un trou
dans une muraille? C'est ce qui ne pourrait etre decide qu'au
moment et au lieu memes. Mais ce qui ne fit aucun doute, c'est
que l'enlevement devait s'operer cette nuit meme, et non quand,
le jour venu, la victime serait conduite au supplice. A cet
instant, aucune intervention humaine n'eut pu la sauver.

Mr. Fogg et ses compagnons attendirent la nuit. Des que l'ombre
se fit, vers six heures du soir, ils resolurent d'operer une
reconnaissance autour de la pagode. Les derniers cris des
fakirs s'eteignaient alors. Suivant leur habitude, ces Indiens
devaient etre plonges dans l'epaisse ivresse du / hang 0 --
opium liquide, melange d'une infusion de chanvre --, et il
serait peut-etre possible de se glisser entre eux jusqu'au
temple.

Le Parsi, guidant Mr. Fogg, Sir Francis Cromarty et
Passepartout, s'avanca sans bruit a travers la foret. Apres dix
minutes de reptation sous les ramures, ils arriverent au bord
d'une petite riviere, et la, a la lueur de torches de fer a la
pointe desquelles brulaient des resines, ils apercurent un
monceau de bois empile.

C'etait le bucher, fait de precieux santal, et deja impregne
d'une huile parfumee. A sa partie superieure reposait le corps
embaume du rajah, qui devait etre brule en meme temps que sa
veuve. A cent pas de ce bucher s'elevait la pagode, dont les
minarets percaient dans l'ombre la cime des arbres.

"Venez!" dit le guide a voix basse.

Et, redoublant de precaution, suivi de ses compagnons, il se
glissa silencieusement a travers les grandes herbes.

Le silence n'etait plus interrompu que par le murmure du vent
dans les branches.

Bientot le guide s'arreta a l'extremite d'une clairiere.
Quelques resines eclairaient la place. Le sol etait jonche de
groupes de dormeurs, appesantis par l'ivresse. On eut dit un
champ de bataille couvert de morts. Hommes, femmes, enfants,
tout etait confondu. Quelques ivrognes ralaient encore ca et
la.

A l'arriere-plan, entre la masse des arbres, le temple de
Pillaji se dressait confusement. Mais au grand desappointement
du guide, les gardes des rajahs, eclaires par des torches
fuligineuses, veillaient aux portes et se promenaient, le sabre
nu. On pouvait supposer qu'a l'interieur les pretres veillaient
aussi.

Le Parsi ne s'avanca pas plus loin. Il avait reconnu
l'impossibilite de forcer l'entree du temple, et il ramena ses
compagnons en arriere.

Phileas Fogg et Sir Francis Cromarty avaient compris comme lui
qu'ils ne pouvaient rien tenter de ce cote.

Ils s'arreterent et s'entretinrent a voix basse.

"Attendons," dit le brigadier general, "il n'est que huit heures
encore, et il est possible que ces gardes succombent aussi au
sommeil."

"Cela est possible, en effet", repondit le Parsi.

Phileas Fogg et ses compagnons s'etendirent donc au pied d'un
arbre et attendirent.

Le temps leur parut long! Le guide les quittait parfois et
allait observer la lisiere du bois. Les gardes du rajah
veillaient toujours a la lueur des torches, et une vague lumiere
filtrait a travers les fenetres de la pagode.

On attendit ainsi jusqu'a minuit. La situation ne changea pas.
Meme surveillance au-dehors. Il etait evident qu'on ne pouvait
compter sur l'assoupissement des gardes. L'ivresse du / hang 0
leur avait ete probablement epargnee. Il fallait donc agir
autrement et penetrer par une ouverture pratiquee aux murailles
de la pagode. Restait la question de savoir si les pretres
veillaient aupres de leur victime avec autant de soin que les
soldats a la porte du temple.

Apres une derniere conversation, le guide se dit pret a partir.
Mr. Fogg, Sir Francis et Passepartout le suivirent. Ils firent
un detour assez long, afin d'atteindre la pagode par son chevet.

Vers minuit et demi, ils arriverent au pied des murs sans avoir
rencontre personne. Aucune surveillance n'avait ete etablie de
ce cote, mais il est vrai de dire que fenetres et portes
manquaient absolument.

La nuit etait sombre. La lune, alors dans son dernier quartier,
quittait a peine l'horizon, encombre de gros nuages. La hauteur
des arbres accroissait encore l'obscurite.

Mais il ne suffisait pas d'avoir atteint le pied des murailles,
il fallait encore y pratiquer une ouverture. Pour cette
operation, Phileas Fogg et ses compagnons n'avaient absolument
que leurs couteaux de poche. Tres heureusement, les parois du
temple se composaient d'un melange de briques et de bois qui ne
pouvait etre difficile a percer. La premiere brique une fois
enlevee, les autres viendraient facilement.

On se mit a la besogne, en faisant le moins de bruit possible.
Le Parsi d'un cote, Passepartout, de l'autre, travaillaient a
desceller les briques, de maniere a obtenir une ouverture large
de deux pieds.

Le travail avancait, quand un cri se fit entendre a l'interieur
du temple, et presque aussitot d'autres cris lui repondirent du
dehors.

Passepartout et le guide interrompirent leur travail. Les
avait-on surpris? L'eveil etait-il donne? La plus vulgaire
prudence leur commandait de s'eloigner, -- ce qu'ils firent en
meme temps que Phileas Fogg et sir Francis Cromarty. Ils se
blottirent de nouveau sous le couvert du bois, attendant que
l'alerte, si c'en etait une, se fut dissipee, et prets, dans ce
cas, a reprendre leur operation.

Mais -- contretemps funeste -- des gardes se montrerent au
chevet de la pagode, et s'y installerent de maniere a empecher
toute approche.

Il serait difficile de decrire le desappointement de ces quatre
hommes, arretes dans leur oeuvre. Maintenant qu'ils ne
pouvaient plus parvenir jusqu'a la victime, comment la
sauveraient-ils? Sir Francis Cromarty se rongeait les poings.
Passepartout etait hors de lui, et le guide avait quelque peine
a le contenir. L'impassible Fogg attendait sans manifester ses
sentiments.

"N'avons-nous plus qu'a partir?" demanda le brigadier general a
voix basse.

"Nous n'avons plus qu'a partir," repondit le guide.

"Attendez," dit Fogg. "Il suffit que je sois demain a Allahabad
avant midi."

"Mais qu'esperez-vous?" repondit Sir Francis Cromarty. Dans
quelques heures le jour va paraitre, et..."

"La chance qui nous echappe peut se representer au moment
supreme."

Le brigadier general aurait voulu pouvoir lire dans les yeux de
Phileas Fogg.

Sur quoi comptait donc ce froid Anglais? Voulait-il, au moment
du supplice, se precipiter vers la jeune femme et l'arracher
ouvertement a ses bourreaux?"

C'eut ete une folie, et comment admettre que cet homme fut fou a
ce point? Neanmoins, Sir Francis Cromarty consentit a attendre
jusqu'au denouement de cette terrible scene. Toutefois, le
guide ne laissa pas ses compagnons a l'endroit ou ils s'etaient
refugies, et il les ramena vers la partie anterieure de la
clairiere. La, abrites par un bouquet d'arbres, ils pouvaient
observer les groupes endormis.

Cependant Passepartout, juche sur les premieres branches d'un
arbre, ruminait une idee qui avait d'abord traverse son esprit
comme un eclair, et qui finit par s'incruster dans son cerveau.

Il avait commence par se dire: "Quelle folie!" et maintenant il
repetait: "Pourquoi pas, apres tout? C'est une chance,
peut-etre la seule, et avec de tels abrutis!..."

En tout cas, Passepartout ne formula pas autrement sa pensee,
mais il ne tarda pas a se glisser avec la souplesse d'un serpent
sur les basses branches de l'arbre dont l'extremite se courbait
vers le sol.

Les heures s'ecoulaient, et bientot quelques nuances moins
sombres annoncerent l'approche du jour. Cependant l'obscurite
etait profonde encore.

C'etait le moment. Il se fit comme une resurrection dans cette
foule assoupie. Les groupes s'animerent. Des coups de tam-tam
retentirent. Chants et cris eclaterent de nouveau. L'heure
etait venue a laquelle l'infortunee allait mourir.

En effet, les portes de la pagode s'ouvrirent. Une lumiere plus
vive s'echappa de l'interieur. Mr. Fogg et Sir Francis Cromarty
purent apercevoir la victime, vivement eclairee, que deux
pretres trainaient au-dehors. Il leur sembla meme que, secouant
l'engourdissement de l'ivresse par un supreme instinct de
conservation, la malheureuse tentait d'echapper a ses bourreaux.
Le coeur de Sir Francis Cromarty bondit, et par un mouvement
convulsif, saisissant la main de Phileas Fogg, il sentit que
cette main tenait un couteau ouvert.

En ce moment, la foule s'ebranla. La jeune femme etait retombee
dans cette torpeur provoquee par les fumees du chanvre. Elle
passa a travers les fakirs, qui l'escortaient de leurs
vociferations religieuses.

Phileas Fogg et ses compagnons, se melant aux derniers rangs de
la foule, la suivirent.

Deux minutes apres, ils arrivaient sur le bord de la riviere et
s'arretaient a moins de cinquante pas du bucher, sur lequel
etait couche le corps du rajah. Dans la demi-obscurite, ils
virent la victime absolument inerte, etendue aupres du cadavre
de son epoux.

Puis une torche fut approchee et le bois impregne d'huile,
s'enflamma aussitot.

A ce moment, Sir Francis Cromarty et le guide retinrent Phileas
Fogg, qui dans un moment de folie genereuse, s'elancait vers le
bucher...

Mais Phileas Fogg les avait deja repousses, quand la scene
changea soudain. Un cri de terreur s'eleva. Toute cette foule
se precipita a terre, epouvantee.

Le vieux rajah n'etait donc pas mort, qu'on le vit se redresser
tout a coup, comme un fantome, soulever la jeune femme dans ses
bras, descendre du bucher au milieu des tourbillons de vapeurs
qui lui donnaient une apparence spectrale?

Les fakirs, les gardes, les pretres, pris d'une terreur subite,
etaient la, face a terre, n'osant lever les yeux et regarder un
tel prodige!

La victime inanimee passa entre les bras vigoureux qui la
portaient, et sans qu'elle parut leur peser. Mr. Fogg et Sir
Francis Cromarty etaient demeures debout. Le Parsi avait courbe
la tete, et Passepartout, sans doute, n'etait pas moins
stupefie!...

Ce ressuscite arriva ainsi pres de l'endroit ou se tenaient Mr.
Fogg et Sir Francis Cromarty, et la, d'une voix breve:
"Filons!.." dit-il.

C'etait Passepartout lui-meme qui s'etait glisse vers le bucher
au milieu de la fumee epaisse! C'etait Passepartout qui,
profitant de l'obscurite profonde encore, avait arrache la jeune
femme a la mort! C'etait Passepartout qui, jouant son role avec
un audacieux bonheur, passait au milieu de l'epouvante generale!

Un instant apres, tous quatre disparaissaient dans le bois, et
l'elephant les emportait d'un trot rapide. Mais des cris, des
clameurs et meme une balle, percant le chapeau de Phileas Fogg,
leur apprirent que la ruse etait decouverte.

En effet, sur le bucher enflamme se detachait alors le corps du
vieux rajah. Les pretres, revenus de leur frayeur, avaient
compris qu'un enlevement venait de s'accomplir.

Aussitot ils s'etaient precipites dans la foret. Les gardes les
avaient suivis. Une decharge avait eu lieu, mais les ravisseurs
fuyaient rapidement, et, en quelques instants, ils se trouvaient
hors de la portee des balles et des fleches.

XIV

DANS LEQUEL PHILEAS FOGG DESCEND TOUTE L'ADMIRABLE VALLEE DU
GANGE SANS MEME SONGER A LA VOIR

Le hardi enlevement avait reussi. Une heure apres, Passepartout
riait encore de son succes. Sir Francis Cromarty avait serre la
main de l'intrepide garcon. Son maitre lui avait dit: "Bien",
ce qui, dans la bouche de ce gentleman, equivalait a une haute
approbation. A quoi Passepartout avait repondu que tout
l'honneur de l'affaire appartenait a son maitre. Pour lui, il
n'avait eu qu'une idee "drole", et il riait en songeant que,
pendant quelques instants, lui, Passepartout, ancien gymnaste,
ex-sergent de pompiers, avait ete le veuf d'une charmante femme,
un vieux rajah embaume!

Quant a la jeune Indienne, elle n'avait pas eu conscience de ce
qui s'etait passe. Enveloppee dans les couvertures de voyage,
elle reposait sur l'un des cacolets. Cependant l'elephant,
guide avec une extreme surete par le Parsi, courait rapidement
dans la foret encore obscure. Une heure apres avoir quitte la
pagode de Pillaji, il se lancait a travers une immense plaine.
A sept heures, on fit halte. La jeune femme etait toujours dans
une prostration complete. Le guide lui fit boire quelques
gorgees d'eau et de brandy, mais cette influence stupefiante qui
l'accablait devait se prolonger quelque temps encore. Sir
Francis Cromarty, qui connaissait les effets de l'ivresse
produite par l'inhalation des vapeurs du chanvre, n'avait aucune
inquietude sur son compte.

Mais si le retablissement de la jeune Indienne ne fit pas
question dans l'esprit du brigadier general, celui-ci se
montrait moins rassure pour l'avenir. Il n'hesita pas a dire a
Phileas Fogg que si Mrs. Aouda restait dans l'Inde, elle
retomberait inevitablement entre les mains de ses bourreaux.
Ces energumenes se tenaient dans toute la peninsule, et
certainement, malgre la police anglaise, ils sauraient reprendre
leur victime, fut-ce a Madras, a Bombay, a Calcutta. Et Sir
Francis Cromarty citait, a l'appui de ce dire, un fait de meme
nature qui s'etait passe recemment. A son avis, la jeune femme
ne serait veritablement en surete qu'apres avoir quitte l'Inde.

Phileas Fogg repondit qu'il tiendrait compte de ces observations
et qu'il aviserait.

Vers dix heures, le guide annoncait la station d'Allahabad. La
reprenait la voie interrompue du chemin de fer, dont les trains
franchissent, en moins d'un jour et d'une nuit, la distance qui
separe Allahabad de Calcutta.

Phileas Fogg devait donc arriver a temps pour prendre un
paquebot qui ne partait que le lendemain seulement, 25 octobre,
a midi, pour Hong-Kong.

La jeune femme fut deposee dans une chambre de la gare.
Passepartout fut charge d'aller acheter pour elle divers objets
de toilette, robe, chale, fourrures, etc. , ce qu'il
trouverait. Son maitre lui ouvrait un credit illimite.

Passepartout partit aussitot et courut les rues de la ville.
Allahabad, c'est la cite de Dieu, l'une des plus venerees de
l'Inde, en raison de ce qu'elle est batie au confluent de deux
fleuves sacres, le Gange et la Jumna, dont les eaux attirent les
pelerins de toute la peninsule. On sait d'ailleurs que, suivant
les legendes du Ramayana, le Gange prend sa source dans le ciel,
d'ou, grace a Brahma, il descend sur la terre.

Tout en faisant ses emplettes, Passepartout eut bientot vu la
ville, autrefois defendue par un fort magnifique qui est devenu
une prison d'Etat. Plus de commerce, plus d'industrie dans
cette cite, jadis industrielle et commercante. Passepartout,
qui cherchait vainement un magasin de nouveautes, comme s'il eut
ete dans Regent-street a quelques pas de Farmer et Co., ne
trouva que chez un revendeur, vieux juif difficultueux, les
objets dont il avait besoin, une robe en etoffe ecossaise, un
vaste manteau, et une magnifique pelisse en peau de loutre qu'il
n'hesita pas a payer soixante-quinze livres (1 875 F).

Puis, tout triomphant, il retourna a la gare.

Mrs. Aouda commencait a revenir a elle. Cette influence a
laquelle les pretres de Pillaji l'avaient soumise se dissipait
peu a peu, et ses beaux yeux reprenaient toute leur douceur
indienne.

Lorsque le roi-poete, Ucaf Uddaul, celebre les charmes de la
reine d'Ahmehnagara, il s'exprime ainsi:

"Sa luisante chevelure, regulierement divisee en deux parts,
encadre les contours harmonieux de ses joues delicates et
blanches, brillantes de poli et de fraicheur. Ses sourcils
d'ebene ont la forme et la puissance de l'arc de Kama, dieu
d'amour, et sous ses longs cils soyeux, dans la pupille noire de
ses grands yeux limpides, nagent comme dans les lacs sacres de
l'Himalaya les reflets les plus purs de la lumiere celeste.
Fines, egales et blanches, ses dents resplendissent entre ses
levres souriantes, comme des gouttes de rosee dans le sein
mi-clos d'une fleur de grenadier. Ses oreilles mignonnes aux
courbes symetriques, ses mains vermeilles, ses petits pieds
bombes et tendres comme les bourgeons du lotus, brillent de
l'eclat des plus belles perles de Ceylan, des plus beaux
diamants de Golconde. Sa mince et souple ceinture, qu'une main
suffit a enserrer, rehausse l'elegante cambrure de ses reins
arrondis et la richesse de son buste ou la jeunesse en fleur
etale ses plus parfaits tresors, et, sous les plis soyeux de sa
tunique, elle semble avoir ete modelee en argent pur de la main
divine de Vicvacarma, l'eternel statuaire."

Mais, sans toute cette amplification, il suffit de dire que Mrs.
Aouda, la veuve du rajah du Bundelkund, etait une charmante
femme dans toute l'acception europeenne du mot. Elle parlait
l'anglais avec une grande purete, et le guide n'avait point
exagere en affirmant que cette jeune Parsie avait ete
transformee par l'education.

Cependant le train allait quitter la station d'Allahabad. Le
Parsi attendait. Mr. Fogg lui regla son salaire au prix
convenu, sans le depasser d'un farthing. Ceci etonna un peu
Passepartout, qui savait tout ce que son maitre devait au
devouement du guide. Le Parsi avait, en effet, risque
volontairement sa vie dans l'affaire de Pillaji, et si, plus
tard, les Indous l'apprenaient, il echapperait difficilement a
leur vengeance.

Restait aussi la question de Kiouni. Que ferait-on d'un
elephant achete si cher?

Mais Phileas Fogg avait deja pris une resolution a cet egard.

"Parsi," dit-il au guide, "tu as ete serviable et devoue. J'ai
paye ton service, mais non ton devouement. Veux-tu cet
elephant? Il est a toi."

Les yeux du guide brillerent.

"C'est une fortune que Votre Honneur me donne!" s'ecria-t-il.

"Accepte, guide," repondit Mr. Fogg, "et c'est moi qui serai
encore ton debiteur."

"A la bonne heure!" s'ecria Passepartout. "Prends, ami!
Kiouni est un brave et courageux animal!"

Et, allant a la bete, il lui presenta quelques morceaux de
sucre, disant:

"Tiens, Kiouni, tiens, tiens!"

L'elephant fit entendre quelques grognement de satisfaction.
Puis, prenant Passepartout par la ceinture et l'enroulant de sa
trompe, il l'enleva jusqu'a la hauteur de sa tete.
Passepartout, nullement effraye, fit une bonne caresse a
l'animal, qui le replaca doucement a terre, et, a la poignee de
trompe de l'honnete Kiouni, repondit une vigoureuse poignee de
main de l'honnete garcon.

Quelques instants apres, Phileas Fogg, Sir Francis Cromarty et
Passepartout, installes dans un confortable wagon dont Mrs.
Aouda occupait la meilleure place, couraient a toute vapeur vers
Benares.

Quatre-vingts milles au plus separent cette ville d'Allahabad,
et ils furent franchis en deux heures.

Pendant ce trajet, la jeune femme revint completement a elle;
les vapeurs assoupissantes du hang se dissiperent.

Quel fut son etonnement de se trouver sur le railway, dans ce
compartiment, recouverte de vetements europeens, au milieu de
voyageurs qui lui etaient absolument inconnus!

Tout d'abord, ses compagnons lui prodiguerent leurs soins et la
ranimerent avec quelques gouttes de liqueur ; puis le brigadier
general lui raconta son histoire. Il insista sur le devouement
de Phileas Fogg, qui n'avait pas hesite a jouer sa vie pour la
sauver, et sur le denouement de l'aventure, du a l'audacieuse
imagination de Passepartout.

Mr. Fogg laissa dire sans prononcer une parole. Passepartout,
tout honteux, repetait que "ca n'en valait pas la peine"!

Mrs. Aouda remercia ses sauveurs avec effusion, par ses larmes
plus que par ses paroles. Ses beaux yeux, mieux que ses levres,
furent les interpretes de sa reconnaissance. Puis, sa pensee la
reportant aux scenes du sutty, ses regards revoyant cette terre
indienne ou tant de dangers l'attendaient encore, elle fut prise
d'un frisson de terreur.

Phileas Fogg comprit ce qui se passait dans l'esprit de Mrs.
Aouda, et, pour la rassurer, il lui offrit, tres froidement
d'ailleurs, de la conduire a Hong-Kong, ou elle demeurerait
jusqu'a ce que cette affaire fut assoupie.

Mrs. Aouda accepta l'offre avec reconnaissance. Precisement, a
Hong-Kong, residait un de ses parents, Parsi comme elle, et l'un
des principaux negociants de cette ville, qui est absolument
anglaise, tout en occupant un point de la cote chinoise.

A midi et demi, le train s'arretait a la station de Benares.
Les legendes brahmaniques affirment que cette ville occupe
l'emplacement de l'ancienne Casi, qui etait autrefois suspendue
dans l'espace, entre le zenith et le nadir, comme la tombe de
Mahomet. Mais, a cette epoque plus realiste, Benares, Athenes
de l'Inde au dire des orientalistes, reposait tout prosaiquement
sur le sol, et Passepartout put un instant entrevoir ses maisons
de briques, ses huttes en clayonnage, qui lui donnaient un
aspect absolument desole, sans aucune couleur locale.

C'etait la que devait s'arreter Sir Francis Cromarty. Les
troupes qu'il rejoignait campaient a quelques milles au nord de
la ville. Le brigadier general fit donc ses adieux a Phileas
Fogg, lui souhaitant tout le succes possible, et exprimant le
voeu qu'il recommencat ce voyage d'une facon moins originale,
mais plus profitable. Mr. Fogg pressa legerement les doigts de
son compagnon. Les compliments de Mrs. Aouda furent plus
affectueux. Jamais elle n'oublierait ce qu'elle devait a Sir
Francis Cromarty. Quant a Passepartout, il fut honore d'une
vraie poignee de main de la part du brigadier general.

Tout emu, il se demanda ou et quand il pourrait bien se devouer
pour lui. Puis on se separa.

A partir de Benares, la voie ferree suivait en partie la vallee
du Gange. A travers les vitres du wagon, par un temps assez
clair, apparaissait le paysage varie du Behar, puis des
montagnes couvertes de verdure, les champs d'orge, de mais et de
froment, des rios et des etangs peuples d'alligators verdatres,
des villages bien entretenus, des forets encore verdoyantes.
Quelques elephants, des zebus a grosse bosse venaient se baigner
dans les eaux du fleuve sacre, et aussi, malgre la saison
avancee et la temperature deja froide, des bandes d'Indous des
deux sexes, qui accomplissaient pieusement leurs saintes
ablutions. Ces fideles, ennemis acharnes du bouddhisme, sont
sectateurs fervents de la religion brahmanique, qui s'incarne en
ces trois personnes : Whisnou, la divinite solaire, Shiva, la
personnification divine des forces naturelles, et Brahma, le
maitre supreme des pretres et des legislateurs. Mais de quel
oeil Brahma, Shiva et Whisnou devaient-ils considerer cette
Inde, maintenant "britannisee", lorsque quelque steam-boat
passait en hennissant et troublait les eaux consacrees du Gange,
effarouchant les mouettes qui volaient a sa surface, les tortues
qui pullulaient sur ses bords, et les devots etendus au long de
ses rives!

Tout ce panorama defila comme un eclair, et souvent un nuage de
vapeur blanche en cacha les details. A peine les voyageurs
purent-ils entrevoir le fort de Chunar, a vingt milles au
sud-est de Benares, ancienne forteresse des rajahs du Behar,
Ghazepour et ses importantes fabriques d'eau de rose, le tombeau
de Lord Cornwallis qui s'eleve sur la rive gauche du Gange, la
ville fortifiee de Buxar, Patna, grande cite industrielle et
commercante, ou se tient le principal marche d'opium de l'Inde,
Monghir, ville plus qu'europeenne, anglaise comme Manchester ou
Birmingham, renommee pour ses fonderies de fer, ses fabriques de
taillanderie et d'armes blanches, et dont les hautes cheminees
encrassaient d'une fumee noire le ciel de Brahma, -- et un
veritable coup de poing dans le pays du reve!

Puis la nuit vint et, au milieu des hurlements des tigres, des
ours, des loups qui fuyaient devant la locomotive, le train
passa a toute vitesse, et on n'apercut plus rien des merveilles
du Bengale, ni Golgonde, ni Gour en ruine, ni Mourshedabad, qui
fut autrefois capitale, ni Burdwan, ni Hougly, ni Chandernagor,
ce point francais du territoire indien sur lequel Passepartout
eut ete fier de voir flotter le drapeau de sa patrie!

Enfin, a sept heures du matin, Calcutta etait atteint. Le
paquebot, en partance pour Hong-Kong, ne levait l'ancre qu'a
midi. Phileas Fogg avait donc cinq heures devant lui.

D'apres son itineraire, ce gentleman devait arriver dans la
capitale des Indes le 25 octobre, vingt-trois jours apres avoir
quitte Londres, et il y arrivait au jour fixe. Il n'avait donc
ni retard ni avance.

Malheureusement, les deux jours gagnes par lui entre Londres et
Bombay avaient ete perdus, on sait comment, dans cette traversee
de la peninsule indienne, -- mais il est a supposer que Phileas
Fogg ne les regrettait pas.

XV

OU LE SAC AUX BANK-NOTES S'ALLEGE ENCORE DE QUELQUES MILLIERS DE
LIVRES

Le train s'etait arrete en gare. Passepartout descendit le
premier du wagon, et fut suivi de Mr. Fogg, qui aida sa jeune
compagne a mettre pied sur le quai. Phileas Fogg comptait se
rendre directement au paquebot de Hong-Kong, afin d'y installer
confortablement Mrs. Aouda, qu'il ne voulait pas quitter, tant
qu'elle serait en ce pays si dangereux pour elle.

Au moment ou Mr. Fogg allait sortir de la gare, un policeman
s'approcha de lui et dit:

"Monsieur Phileas Fogg?"

"C'est moi."

"Cet homme est votre domestique? ajouta le policeman en
designant Passepartout.

"Oui."

"Veuillez me suivre tous les deux."

Mr. Fogg ne fit pas un mouvement qui put marquer en lui une
surprise quelconque. Cet agent etait un representant de la loi,
et, pour tout Anglais, la loi est sacree. Passepartout, avec
ses habitudes francaises, voulut raisonner, mais le policeman le
toucha de sa baguette, et Phileas Fogg lui fit signe d'obeir.

"Cette jeune dame peut nous accompagner?" demanda Mr. Fogg.

"Elle le peut", repondit le policeman.

Le policeman conduisit Mr. Fogg, Mrs. Aouda et Passepartout vers
un palki-ghari, sorte de voiture a quatre roues et a quatre
places, attelee de deux chevaux. On partit. Personne ne parla
pendant le trajet, qui dura vingt minutes environ.

La voiture traversa d'abord la "ville noire", aux rues etroites,
bordees de cahutes dans lesquelles grouillait une population
cosmopolite, sale et deguenillee ; puis elle passa a travers la
ville europeenne, egayee de maisons de briques, ombragee de
cocotiers, herissee de matures, que parcouraient deja, malgre
l'heure matinale, des cavaliers elegants et de magnifiques
attelages.

Le palki-ghari s'arreta devant une habitation d'apparence
simple, mais qui ne devait pas etre affectee aux usages
domestiques. Le policeman fit descendre ses prisonniers -- on
pouvait vraiment leur donner ce nom --, et il les conduisit dans
une chambre aux fenetres grillees, en leur disant:

"C'est a huit heures et demie que vous comparaitrez devant le
juge Obadiah."

Puis il se retira et ferma la porte.

"Allons! nous sommes pris!" s'ecria Passepartout, en se
laissant aller sur une chaise.

Mrs. Aouda, s'adressant aussitot a Mr. Fogg, lui dit d'une voix
dont elle cherchait en vain a deguiser l'emotion:

"Monsieur, il faut m'abandonner! C'est pour moi que vous etes
poursuivi! C'est pour m'avoir sauvee!"

Phileas Fogg se contenta de repondre que cela n'etait pas
possible. Poursuivi pour cette affaire du sutty!
Inadmissible! Comment les plaignants oseraient-ils se
presenter? Il y avait meprise. Mr. Fogg ajouta que, dans tous
les cas, il n'abandonnerait pas la jeune femme, et qu'il la
conduirait a Hong-Kong.

"Mais le bateau part a midi! fit observer Passepartout.

"Avant midi nous serons a bord," repondit simplement
l'impassible gentleman.

Cela fut affirme si nettement, que Passepartout ne put
s'empecher de se dire a lui-meme:

"Parbleu! cela est certain! avant midi nous serons a bord!"
Mais il n'etait pas rassure du tout.

A huit heures et demie, la porte de la chambre s'ouvrit. Le
policeman reparut, et il introduisit les prisonniers dans la
salle voisine.

C'etait une salle d'audience, et un public assez nombreux,
compose d'Europeens et d'indigenes, en occupait deja le
pretoire.

Mr. Fogg, Mrs. Aouda et Passepartout s'assirent sur un banc en
face des sieges reserves au magistrat et au greffier.

Ce magistrat, le juge Obadiah, entra presque aussitot, suivi du
greffier. C'etait un gros homme tout rond. Il decrocha une
perruque pendue a un clou et s'en coiffa lestement.

"La premiere cause", dit-il.

Mais, portant la main a sa tete:

"He! ce n'est pas ma perruque!"

"En effet, monsieur Obadiah, c'est la mienne," repondit le
greffier.

"Cher monsieur Oysterpuf, comment voulez-vous qu'un juge puisse
rendre une bonne sentence avec la perruque d'un greffier!"

L'echange des perruques fut fait. Pendant ces preliminaires,
Passepartout bouillait d'impatience, car l'aiguille lui
paraissait marcher terriblement vite sur le cadran de la grosse
horloge du pretoire.

"La premiere cause," reprit alors le juge Obadiah.

"Phileas Fogg?" dit le greffier Oysterpuf.

"Me voici," repondit Mr. Fogg.

"Passepartout?"

"Present!" repondit Passepartout.

"Bien!" dit le juge Obadiah. "Voila deux jours, accuses, que
l'on vous guette a tous les trains de Bombay.

"Mais de quoi nous accuse-t-on?" s'ecria Passepartout,
impatiente.

"Vous allez le savoir," repondit le juge.

"Monsieur," dit alors Mr. Fogg, "je suis citoyen anglais, et
j'ai droit.."

"Vous a-t-on manque d'egards? demanda Mr. Obadiah.

"Aucunement."

"Bien! faites entrer les plaignants."

Sur l'ordre du juge, une porte s'ouvrit, et trois pretres indous
furent introduits par un huissier.

"C'est bien cela! murmura Passepartout, ce sont ces coquins qui
voulaient bruler notre jeune dame!"

Les pretres se tinrent debout devant le juge, et le greffier lut
a haute voix une plainte en sacrilege, formulee contre le sieur
Phileas Fogg et son domestique, accuses d'avoir viole un lieu
consacre par la religion brahmanique.

"Vous avez entendu?" demanda le juge a Phileas Fogg.

"Oui, monsieur," repondit Mr. Fogg en consultant sa montre, "et
j'avoue."

"Ah! vous avouez?.."

"J'avoue et j'attends que ces trois pretres avouent a leur tour
ce qu'ils voulaient faire a la pagode de Pillaji."

Les pretres se regarderent. Ils semblaient ne rien comprendre
aux paroles de l'accuse.

"Sans doute!" s'ecria impetueusement Passepartout, a cette
pagode de Pillaji, devant laquelle ils allaient bruler leur
victime!"

Nouvelle stupefaction des pretres, et profond etonnement du juge
Obadiah.

"Quelle victime?" demanda-t-il. "Bruler qui! En pleine ville
de Bombay?"

"Bombay? s'ecria Passepartout.

"Sans doute. Il ne s'agit pas de la pagode de Pillaji, mais de
la pagode de Malebar-Hill, a Bombay."

"Et comme piece de conviction, voici les souliers du
profanateur," ajouta le greffier, en posant une paire de
chaussures sur son bureau.

"Mes souliers!" s'ecria Passepartout, qui, surpris au dernier
chef, ne put retenir cette involontaire exclamation.

On devine la confusion qui s'etait operee dans l'esprit du
maitre et du domestique. Cet incident de la pagode de Bombay,
ils l'avaient oublie, et c'etait celui-la meme qui les amenait
devant le magistrat de Calcutta.

En effet, l'agent Fix avait compris tout le parti qu'il pouvait
tirer de cette malencontreuse affaire. Retardant son depart de
douze heures, il s'etait fait le conseil des pretres de
Malebar-Hill; il leur avait promis des dommages-interets
considerables, sachant bien que le gouvernement anglais se
montrait tres severe pour ce genre de delit; puis, par le train
suivant, il les avait lances sur les traces du sacrilege. Mais,
par suite du temps employe a la delivrance de la jeune veuve,
Fix et les Indous arriverent a Calcutta avant Phileas Fogg et
son domestique, que les magistrats, prevenus par depeche,
devaient arreter a leur descente du train. Que l'on juge du
desappointement de Fix, quand il apprit que Phileas Fogg n'etait
point encore arrive dans la capitale de l'Inde. Il dut croire
que son voleur, s'arretant a une des stations du
Peninsular-railway, s'etait refugie dans les provinces
septentrionales. Pendant vingt-quatre heures, au milieu de
mortelles inquietudes, Fix le guetta a la gare. Quelle fut
donc sa joie quand, ce matin meme, il le vit descendre du wagon,
en compagnie, il est vrai, d'une jeune femme dont il ne pouvait
s'expliquer la presence. Aussitot il lanca sur lui un
policeman, et voila comment Mr. Fogg, Passepartout et la veuve
du rajah du Bundelkund furent conduits devant le juge Obadiah.

Et si Passepartout eut ete moins preoccupe de son affaire, il
aurait apercu, dans un coin du pretoire, le detective, qui
suivait le debat avec un interet facile a comprendre, -- car a
Calcutta, comme a Bombay, comme a Suez, le mandat d'arrestation
lui manquait encore!

Cependant le juge Obadiah avait pris acte de l'aveu echappe a
Passepartout, qui aurait donne tout ce qu'il possedait pour
reprendre ses imprudentes paroles.

"Les faits sont avoues?" dit le juge.

"Avoues," repondit froidement Mr. Fogg.

"Attendu," reprit le juge, "attendu que la loi anglaise entend
proteger egalement et rigoureusement toutes les religions des
populations de l'Inde, le delit etant avoue par le sieur
Passepartout, convaincu d'avoir viole d'un pied sacrilege le
pave de la pagode de Malebar-Hill, a Bombay, dans la journee du
20 octobre, condamne ledit Passepartout a quinze jours de prison
et a une amende de trois cents livres (7 500 F).

"Trois cents livres?" s'ecria Passepartout, qui n'etait
veritablement sensible qu'a l'amende.

"Silence!" fit l'huissier d'une voix glapissante.

"Et," ajouta le juge Obadiah, attendu qu'il n'est pas
materiellement prouve qu'il n'y ait pas connivence entre le
domestique et le maitre, qu'en tout cas celui-ci doit etre tenu
responsable des gestes d'un serviteur a ses gages, retient ledit
Phileas Fogg et le condamne a huit jours de prison et cent
cinquante livres d'amende. Greffier, appelez une autre cause!"

Fix, dans son coin, eprouvait une indicible satisfaction.
Phileas Fogg retenu huit jours a Calcutta, c'etait plus qu'il
n'en fallait pour donner au mandat le temps de lui arriver.

Passepartout etait abasourdi. Cette condamnation ruinait son
maitre. Un pari de vingt mille livres perdu, et tout cela parce
que, en vrai badaud, il etait entre dans cette maudite pagode!
Phileas Fogg, aussi maitre de lui que si cette condamnation ne
l'eut pas concerne, n'avait pas meme fronce le sourcil. Mais au
moment ou le greffier appelait une autre cause, il se leva et
dit:

"J'offre caution."

"C'est votre droit", repondit le juge.

Fix se sentit froid dans le dos, mais il reprit son assurance,
quand il entendit le juge, "attendu la qualite d'etrangers de
Phileas Fogg et de son domestique", fixer la caution pour chacun
d'eux a la somme enorme de mille livres (25 000 F).

C'etait deux mille livres qu'il en couterait a Mr. Fogg, s'il ne
purgeait pas sa condamnation.

"Je paie", dit ce gentleman.

Et du sac que portait Passepartout, il retira un paquet de
bank-notes qu'il deposa sur le bureau du greffier.

"Cette somme vous sera restituee a votre sortie de prison," dit
le juge. En attendant, vous etes libres sous caution.

"Venez," dit Phileas Fogg a son domestique.

"Mais, au moins, qu'ils rendent les souliers!" s'ecria
Passepartout avec un mouvement de rage.

On lui rendit ses souliers.

"En voila qui coutent cher!" murmura-t-il. "Plus de mille
livres chacun! Sans compter qu'ils me genent!"

Passepartout, absolument piteux, suivit Mr. Fogg, qui avait
offert son bras a la jeune femme. Fix esperait encore que son
voleur ne se deciderait jamais a abandonner cette somme de deux
mille livres et qu'il ferait ses huit jours de prison. Il se
jeta donc sur les traces de Fogg.

Mr. Fogg prit une voiture, dans laquelle Mrs. Aouda,
Passepartout et lui monterent aussitot. Fix courut derriere la
voiture, qui s'arreta bientot sur l'un des quais de la ville.

A un demi-mille en rade, le _Rangoon_ etait mouille, son
pavillon de partance hisse en tete de mat. Onze heures
sonnaient. Mr. Fogg etait en avance d'une heure. Fix le vit
descendre de voiture et s'embarquer dans un canot avec Mrs.
Aouda et son domestique. Le detective frappa la terre du pied.

"Le gueux!" s'ecria-t-il, "il part! Deux mille livres
sacrifiees! Prodigue comme un voleur! Ah! je le filerai
jusqu'au bout du monde s'il le faut; mais du train dont il va,
tout l'argent du vol y aura passe!"

L'inspecteur de police etait fonde a faire cette reflexion. En
effet, depuis qu'il avait quitte Londres, tant en frais de
voyage qu'en primes, en achat d'elephant, en cautions et en
amendes, Phileas Fogg avait deja seme plus de cinq mille livres
(125 000 F) sur sa route, et le tant pour cent de la somme
recouvree, attribue aux detectives, allait diminuant toujours.

XVI

OU FIX N'A PAS L'AIR DE CONNAITRE DU TOUT LES CHOSES DONT ON LUI
PARLE

Le _Rangoon_, l'un des paquebots que la Compagnie peninsulaire
et orientale emploie au service des mers de la Chine et du
Japon, etait un steamer en fer, a helice, jaugeant brut dix-sept
cent soixante-dix tonnes, et d'une force nominale de quatre
cents chevaux. Il egalait le _Mongolia_ en vitesse, mais non en
confortable. Aussi Mrs. Aouda ne fut-elle point aussi bien
installee que l'eut desire Phileas Fogg. Apres tout, il ne
s'agissait que d'une traversee de trois mille cinq cents milles,
soit de onze a douze jours, et la jeune femme ne se montra pas
une difficile passagere.

Pendant les premiers jours de cette traversee, Mrs. Aouda fit
plus ample connaissance avec Phileas Fogg. En toute occasion,
elle lui temoignait la plus vive reconnaissance. Le flegmatique
gentleman l'ecoutait, en apparence au moins, avec la plus
extreme froideur, sans qu'une intonation, un geste decelat en
lui la plus legere emotion. Il veillait a ce que rien ne
manquat a la jeune femme. A de certaines heures il venait
regulierement, sinon causer, du moins l'ecouter. Il
accomplissait envers elle les devoirs de la politesse la plus
stricte, mais avec la grace et l'imprevu d'un automate dont les
mouvements auraient ete combines pour cet usage. Mrs. Aouda ne

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