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Le Rouge et le Noir

Part 5 out of 5

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"On dit que le souvenir de sa femme Çmut Danton au pied de l'Çchafaud mais Danton avait donnÇ de la force Ö une nation de freluquets, et empàchait l'ennemi d'arriver Ö Paris... Moi seul, je sais ce que j'aurais pu faire... Pour les autres, je ne suis tout au plus qu'un PEUT-ETRE.

"Si Mme de Rànal Çtait ici, dans mon cachot, au lieu de Mathilde, aurais-je pu rÇpondre de moi? L'excäs de mon dÇsespoir et de mon repentir eñt passÇ, aux yeux des Valenod et de tous les patriciens du pays, pour l'ignoble peur de la mort; ils sont si fiers, ces coeurs faibles que leur position pÇcuniaire met au-dessus des tentations! Voyez ce que c'est, auraient dit MM. de Moirod et de Cholin, qui viennent de me condamner Ö mort, que de naåtre fils d'un charpentier! On peut devenir savant, adroit, mais le coeur!... le coeur ne s'apprend pas. Màme avec cette pauvre Mathilde, qui pleure maintenant, ou plutìt qui ne peut plus pleurer", dit-il en regardant ses yeux rouges... et il la serra dans ses bras: l'aspect d'une douleur vraie lui fit oublier son syllogisme..."Elle a pleurÇ toute la nuit peut-àtre, se dit-il mais un jour, quelle honte ne lui fera pas ce souvenir! Elle se regardera comme ayant ÇtÇ ÇgarÇe, dans sa premiäre jeunesse, par les faáons de penser basses d'un plÇbÇien... Le Croisenois est assez faible pour l'Çpouser, et, ma foi, il fera bien. Elle lui fera jouer un rìle.

Du droit qu'un esprit ferme et vaste en ses desseins
A sur l'esprit grossier des vulgaires humains'.

"Ah áÖ! voici qui est plaisant: depuis que je dois mourir, tous les vers que j'ai jamais sus en ma vie me reviennent Ö la mÇmoire. Ce sera un signe de dÇcadence...

Mathilde lui rÇpÇtait d'une voix Çteinte:

- Il est lÖ, dans la piäce voisine.

Enfin il fit attention Ö ces paroles."Sa voix est faible, pensa-t-il, mais tout ce caractäre impÇrieux est encore dans son accent. Elle baisse la voix pour ne pas se fÉcher."

- Et qui est lÖ? lui dit-il d'un air doux.

- L'avocat, pour vous faire signer votre appel.

- Je n'appellerai pas.

- Comment! vous n'appellerez pas, dit-elle en se levant et les yeux Çtincelants de coläre, et pourquoi, s'il vous plaåt?

- Parce que, en ce moment, je me sens le courage de mourir sans trop faire rire Ö mes dÇpens. Et qui me dit que dans deux mois, apräs un long sÇjour dans ce cachot humide, Je serai aussi bien dispose? Je prÇvois des entrevues avec des pràtres, avec mon päre... Rien au monde ne peut m'àtre aussi dÇsagrÇable. Mourons.

Cette contrariÇtÇ imprÇvue rÇveilla toute la partie altiäre du caractäre de Mathilde. Elle n'avait pu voir l'abbÇ de Frilair avant l'heure oó l'on ouvre les cachots de la prison de Besanáon ; sa fureur retomba sur Julien. Elle l'adorait, et pendant un grand quart d'heure, il retrouva dans ses imprÇcations contre son caractäre, de lui Julien, dans ses regrets de l'avoir aimÇ, toute cette Éme hautaine qui jadis l'avait accablÇ d'injures si poignantes, dans la bibliothäque de l'hìtel de La Mole.

- Le ciel devait Ö la gloire de ta race de te faire naåtre homme, lui dit-il.

"Mais quant Ö moi, pensait-il, je serais bien dupe de vivre encore deux mois dans ce sÇjour dÇgoñtant, en butte Ö tout ce que la faction patricienne peut inventer d'infÉme et d'humiliant*, et ayant pour unique consolation les imprÇcations de cette folle... Eh bien apräs-demain matin, je me bats en duel avec un homme connu par son sang-froid et par une adresse remarquable... - Fort remarquable, dit le parti mÇphistophÇläs; il ne manque Jamais son coup.
* C'est un jacobin qui parle.

"Eh bien, soit, Ö la bonne heure (Mathilde continuait Ö àtre Çloquente). Parbleau non, se dit-il, je n'appellerai pas."

Cette rÇsolution prise, il tomba dans la ràverie..."Le courrier en passant apportera le journal Ö six heures comme Ö l'ordinaire Ö huit heures, apräs que M. dÇ Rànal l'aura lu, êlisa marchant sur la pointe du pied, viendra le dÇposer sur son lit. Plus tard elle s'Çveillera: tout Ö coup en lisant, elle sera troublÇe, sa jolie main tremblera; elle lira jusqu'Ö ces mots... A dix heures et cinq minutes il avait cessÇ d'exister.

"Elle pleurera Ö chaudes larmes, je la connais, en vain j'ai voulu l'assassiner, tout sera oubliÇ. Et la personne Ö qui j'ai voulu ìter la vie sera la seule qui sincärement pleurera ma mort.

"Ah! ceci est une antithäse!"pensa-t-il, et, pendant un grand quart d'heure que dura encore la scäne que lui faisait Mathilde, il ne songea qu'Ö Mme de Rànal. MalgrÇ lui, et quoique rÇpondant souvent Ö ce que Mathilde lui disait, il ne pouvait dÇtacher son Éme du souvenir de la chambre Ö coucher de Verriäres. Il voyait la gazette de Besanáon sur la courtepointe de taffetas orange. Il voyait cette main si blanche qui la serrait d'un mouvement convulsif, il voyait Mme de Rànal pleurer... Il suivait la route de chaque larme sur cette figure charmante.

Mlle de La Mole ne pouvant rien obtenir de Julien, fit entrer l'avocat. C'Çtait heureusement un ancien capitaine de l'armÇe d'Italie, de 1796, oó il avait ÇtÇ camarade de Manuel'.

Pour la forme, il combattit la rÇsolution du condamnÇ. Julien, voulant le traiter avec estime, lui dÇduisit toutes ses raisons.

- Ma foi, on peut penser comme vous, finit par lui dire M. FÇlix Vaneau, c'Çtait le nom de l'avocat. Mais vous avez trois jours pleins pour appeler, et il est de mon devoir de revenir tous les jours. Si un volcan s'ouvrait sous la prison, d'ici Ö deux mois vous seriez sauvÇ. Vous pouvez mourir de maladie, dit-il en regardant Julien.

Julien lui serra la main.

- Je vous remercie, vous àtes un brave homme. A ceci je songerai.

Et lorsque Mathilde sortit enfin avec l'avocat, il se sentait beaucoup plus d'amitiÇ pour l'avocat que pour elle.

CHAPITRE XLIII

Une heure apräs, comme il dormait profondÇment, il fut ÇveillÇ par des larmes qu'il sentait couler sur sa main."Ah! c'est encore Mathilde, pensa-t-il Ö demi ÇveillÇ. Elle vient, fidäle Ö la thÇorie, attaquer ma rÇsolution par les sentiments tendres."EnnuyÇ de la perspective de cette nouvelle scäne dans le genre pathÇtique, il n'ouvrit pas les yeux. Les vers de BelphÇgor fuyant sa femme lui revinrent Ö la pensÇe.

Il entendit un soupir singulier; il ouvrit les yeux, c'Çtait Mme de Rànal.

- Ah! je te revois avant que de mourir, est-ce une illusion? s'Çcria-t-il en se jetant Ö ses pieds.

"Mais pardon, madame, je ne suis qu'un assassin Ö vos yeux, dit-il Ö l'instant, en revenant Ö lui.

- Monsieur... je viens vous conjurer d'appeler, je sais que vous ne le voulez pas... Ses sanglots l'Çtouffaient; elle ne pouvait parler.

- Daignez me pardonner.

- Si tu veux que je te pardonne, lui dit-elle en se levant et se jetant dans ses bras, appelle tout de suite de ta sentence de mort.

Julien la couvrait de baisers.

- Viendras-tu me voir tous les jours pendant ces deux mois?

- Je te le jure. Tous les jours, Ö moins que mon mari ne me le dÇfende.

- Je signe! s'Çcria Julien. Quoi! tu me pardonnes! est-il possible!

Il la serrait dans ses bras; il Çtait fou. Elle jeta un petit cri.

- Ce n'est rien, lui dit-elle tu m'as fait mal.

- A ton Çpaule, s'Çcria Julien fondant en larmes. Il s'Çloigna un peu, et couvrit sa main de baisers de flamme. Qui me l'eñt dit, la derniäre fois que je te vis, dans ta chambre Ö Verriäres?...

- Qui m'eñt dit alors que j'Çcrirais Ö M. de La Mole cette lettre infÉme?...

- Sache que je t'ai toujours aimÇe, que je n'ai aimÇ que toi.

- Est-il bien possible! s'Çcria Mme de Rànal, ravie Ö son tour.

Elle s'appuya sur Julien, qui Çtait Ö ses genoux, et longtemps ils pleurärent en silence.

A aucune Çpoque de sa vie, Julien n'avait trouvÇ un moment pareil.

Bien longtemps apräs, quand on put parler:

- Et cette jeune Mme Michelet, dit Mme de Rànal ou plutìt cette Mlle de La Mole, car je commence en vÇritÇ Ö croire cet Çtrange roman.

- Il n'est vrai qu'en apparence, rÇpondit Julien. C'est ma femme, mais ce n'est pas ma maåtresse...

En s'interrompant cent fois l'un l'autre, ils parvinrent Ö grand'peine Ö se raconter ce qu'ils ignoraient. La lettre Çcrite Ö M. de La Mole avait ÇtÇ faite par le jeune pràtre qui dirigeait la conscience de Mme de Rànal, et ensuite copiÇe par elle.

- Quelle horreur m'a fait commettre la religion! lui disait-elle; et encore j'ai adouci les passages les plus affreux de cette lettre...

Les transports et le bonheur de Julien lui prouvaient combien il lui pardonnait. Jamais il n'avait ÇtÇ aussi fou d'amour.

- Je me crois pourtant pieuse, lui disait Mme de Rànal dans la suite de la conversation. Je crois sincärement en Dieu, je crois Çgalement, et màme cela m'est prouvÇ, que le crime que je commets est affreux, et däs que je te vois, màme apräs que tu m'as tirÇ deux coups de pistolet...

Et ici, malgrÇ elle, Julien la couvrit de baisers.

- Laisse-moi, continua-t-elle, je veux raisonner avec toi, de peur de l'oublier... Däs que je te vois, tous les devoirs disparaissent, je ne suis plus qu'amour pour toi, ou plutìt, le mot amour est trop faible. Je sens pour toi ce que je devrais sentir uniquement pour Dieu: un mÇlange de respect, d'amour, d obÇissance... En vÇritÇ, je ne sais pas ce que tu m'inspires. Tu me dirais de donner un coup de couteau au geìlier, que le crime serait commis avant que j'y eusse songÇ. Explique-moi cela bien nettement avant que je te quitte je veux voir clair dans mon coeur; car dans deux mois nous nous quittons... A propos, nous quitterons-nous? lui dit-elle en souriant.

- Je retire ma parole, s'Çcria Julien en se levant; je n'appelle pas de la sentence de mort, si par poison, couteau, pistolet, charbon ou de toute autre maniäre quelconque, tu cherches Ö mettre fin ou obstacle Ö ta vie.

La physionomie de Mme de Rànal changea tout Ö coup; la plus vive tendresse fit place Ö une ràverie profonde.

- Si nous mourions tout de suite? lui dit-elle enfin.

- Qui sait ce que l'on trouve dans l'autre vie? rÇpondit Julien; peut-àtre des tourments, peut-àtre rien du tout. Ne pouvons-nous pas passer deux mois ensemble d'une maniäre dÇlicieuse? Deux mois, c'est bien des jours. Jamais je n'aurai ÇtÇ aussi heureux.

- Jamais tu n'auras ÇtÇ aussi heureux!

- Jamais, rÇpÇta Julien ravi, et je te parle comme je me parle Ö moi-màme. Dieu me prÇserve d'exagÇrer.

- C'est me commander que de parler ainsi, dit-elle avec un sourire timide et mÇlancolique.

- Eh bien! tu jures, sur l'amour que tu as pour moi de n'attenter Ö ta vie par aucun moyen direct, ni indirect... songe, ajouta-t-il, qu'il faut que tu vives pour mon fils, que Mathilde abandonnera Ö des laquais, däs qu'elle sera marquise de Croisenois.

- Je jure, reprit-elle froidement, mais je veux emporter ton appel Çcrit et signÇ de ta main. J'irai moi-màme chez M. le procureur gÇnÇral.

- Prends garde, tu te compromets.

- Apräs la dÇmarche d'àtre venue te voir dans ta prison, je suis Ö jamais, pour Besanáon et toute la Franche-ComtÇ, une hÇroãne d'anecdotes, dit-elle d'un air profondÇment affligÇ. Les bornes de l'austäre pudeur sont franchies... Je suis une femme perdue d'honneur; il est vrai que c'est pour toi...

Son accent Çtait si triste que Julien l'embrassa avec un bonheur tout nouveau pour lui. Ce n'Çtait plus l'ivresse de l'amour, c'Çtait reconnaissance extràme. Il venait d'apercevoir, pour la premiäre fois, toute l'Çtendue du sacrifice qu'elle lui avait fait.

Quelque Éme charitable informa, sans doute, M. de Rànal des longues visites que sa femme faisait Ö la prison de Julien; car, au bout de trois jours, il lui envoya sa voiture, avec l'ordre expräs de revenir sur-le-champ Ö Verriäres.

Cette sÇparation cruelle avait mal commencÇ la journÇe pour Julien. On l'avertit, deux ou trois heures apräs, qu'un certain pràtre intrigant et qui pourtant n'avait pu se pousser parmi les jÇsuites de Besanáon, s'Çtait Çtabli depuis le matin en dehors de la porte de la prison, dans la rue. Il pleuvait beaucoup, et lÖ cet homme prÇtendait jouer le martyr. Julien Çtait mal disposÇ, cette sottise le toucha profondÇment.

Le matin il avait dÇjÖ refusÇ la visite de ce pràtre, mais cet homme s'Çtait mis en tàte de confesser Julien et de se faire un nom parmi les jeunes femmes de Besanáon, par toutes les confidences qu'il prÇtendrait en avoir reáues.

Il dÇclarait Ö haute voix qu'il allait passer la journÇe et la nuit Ö la porte de la prison:

- Dieu m'envoie pour toucher le coeur de cet autre apostat...

Et le bas peuple, toujours curieux d'une scäne, commenáait Ö s'attrouper.

- Oui, mes fräres, leur disait-il, je passerai ici la journÇe, la nuit, ainsi que toutes les journÇes, et toutes les nuits qui suivront. Le Saint-Esprit m'a parlÇ, j'ai une mission d'en haut; c'est moi qui dois sauver l'Éme du jeune Sorel. Unissez-vous Ö mes priäres, etc., etc.

Julien avait horreur du scandale et de tout ce qui pouvait attirer l'attention sur lui. Il songea Ö saisir le moment pour s'Çchapper du monde incognito; mais il avait quelque espoir de revoir Mme de Rànal, et il Çtait Çperdument amoureux.

La porte de la prison Çtait situÇe dans l'une des rues les plus frÇquentÇes. L'idÇe de ce pràtre crottÇ, faisant foule et scandale, torturait son Éme."Et, sans nul doute, Ö chaque instant il rÇpäte mon nom!"Ce moment fut plus pÇnible que la mort.

Il appela deux ou trois fois, Ö une heure d'intervalle, un porte-clefs qui lui Çtait dÇvouÇ, pour l'envoyer voir si le pràtre Çtait encore Ö la porte de la prison.

- Monsieur, il est Ö deux genoux dans la boue, lui disait toujours le porte-clefs; il prie Ö haute voix et dit des litanies pour votre Éme...

"L'impertinent!"pensa Julien. En ce moment, en effet, il entendit un bourdonnement sourd, c'Çtait le peuple rÇpondant aux litanies. Pour comble d'impatience, il vit le porte-clefs lui-màme agiter ses lävres en rÇpÇtant les mots latins.

- On commence Ö dire, ajouta le porte-clefs, qu'il faut que vous ayez le coeur bien endurci pour refuser le secours de ce saint homme.

"O ma patrie! que tu es encore barbare!"s'Çcria Julien ivre de coläre. Et il continua son raisonnement tout haut et sans songer Ö la prÇsence du porte-clefs.

"Cet homme veut un article dans le journal, et le voilÖ sñr de l'obtenir.

"Ah! maudits provinciaux! Ö Paris, je ne serais pas soumis Ö toutes ces vexations. On y est plus savant en charlatanisme."

- Faites entrer ce saint pràtre dit-il enfin au porte-clefs, et la sueur coulait Ö grand flots sur son front.

Le porte-clefs fit le signe de la croix et sortit tout joyeux.

Ce saint pràtre se trouva horriblement laid, il Çtait encore plus crottÇ. La pluie froide qu'il faisait augmentait l'obscuritÇ et l'humiditÇ du cachot. Le pràtre voulut embrasser Julien, et se mit Ö s'attendrir en lui parlant. La plus basse hypocrisie Çtait trop Çvidente; de sa vie, Julien n'avait ÇtÇ aussi en coläre.

Un quart d'heure apräs l'entrÇe du pràtre, Julien se trouva tout Ö fait un lÉche. Pour la premiäre fois, la mort lui parut horrible. Il pensait Ö l'Çtat de putrÇfaction oó serait son corps deux jours apräs l'exÇcution, etc., etc.

Il allait se trahir par quelque signe de faiblesse ou se jeter sur le pràtre et l'Çtrangler avec sa chaåne, lorsqu'il eut l'idÇe de prier le saint homme d'aller dire pour lui une bonne messe de quarante francs, ce jour-lÖ màme.

Or, il Çtait präs de midi, le pràtre dÇcampa.

CHAPITRE XLIV

Des qu'il fut sorti, Julien pleura beaucoup et pleura de mourir. Peu Ö peu il se dit que, si Mme de Rànal eñt ÇtÇ Ö Besanáon, il lui eñt avouÇ sa faiblesse...

Au moment oó il regrettait le plus l'absence de cette femme adorÇe, il entendit le pas. de Mathilde.

"Le pire des malheurs en prison, pensa-t-il, c'est de ne pouvoir fermer sa porte."Tout ce que Mathilde lui dit ne fit que l'irriter.

Elle lui raconta que, le jour du jugement, M. de Valenod ayant en poche sa nomination de prÇfet, il avait osÇ se moquer de M. de Frilair et se donner le plaisir de le condamner Ö mort.

- Quelle idÇe a eue votre ami, vient de me dire M. de Frilair, d'aller rÇveiller et attaquer la petite vanitÇ de cette aristocratie bourgeoise! Pourquoi parler de caste? Il leur a indiquÇ ce qu'ils devaient faire dans leur intÇràt politique: ces nigauds n'y songeaient pas et Çtaient pràts Ö pleurer. Cet intÇràt de caste est venu masquer Ö leurs yeux l'horreur de condamner Ö mort. Il faut avouer que M. Sorel est bien neuf aux affaires. Si nous ne parvenons Ö le sauver par le recours en grÉce, sa mort sera une sorte de suicide...

Mathilde n'eut garde de dire Ö Julien ce dont elle ne se doutait pas encore: c'est que l'abbÇ de Frilair, voyant Julien perdu, croyait utile Ö son ambition d'aspirer Ö devenir son successeur.

Presque hors de lui Ö force de coläre impuissante et de contrariÇtÇ :

- Allez Çcouter une messe pour moi, dit-il Ö Mathilde, et laissez-moi un instant de paix.

Mathilde, dÇjÖ fort jalouse des visites de Mme de Rànal, et qui venait d'apprendre son dÇpart, comprit la cause de l'humeur de Julien, et fondit en larmes.

Sa douleur Çtait rÇelle, Julien le voyait et n'en Çtait que plus irritÇ. Il avait un besoin impÇrieux de solitude, et comment se la procurer?

Enfin, Mathilde, apräs avoir essayÇ de tous les raisonnements pour l'attendrir, le laissa seul, mais presque au màme instant FouquÇ parut.

- J'ai besoin d'àtre seul, dit-il Ö cet ami fidäle...

Et comme il le vit hÇsiter:

- Je compose un mÇmoire pour mon recours en grÉce... du reste... fais-moi un plaisir, ne me parle jamais de la mort. Si j'ai besoin de quelques services particuliers ce jour-lÖ, laisse-moi t'en parler le premier.

Quand Julien se fut enfin procurÇ la solitude, il se trouva plus accablÇ et plus lÉche qu'auparavant. Le peu de forces qui restait Ö cet Éme affaiblie, avait ÇtÇ ÇpuisÇ Ö dÇguiser son Çtat Ö Mlle de La Mole et Ö FouquÇ.

Vers le soir, une idÇe le consola:

"Si ce matin, dans un moment oó la mort me paraissait si laide, on m'eñt averti pour l'exÇcution, l'oeil du public eñt ÇtÇ aiguillon de gloire, peut-àtre ma dÇmarche eñt-elle eu quelque chose d'empesÇ, comme celle d'un fat timide qui entre dans un salon. Quelques gens clairvoyants, s'il en est parmi ces provinciaux, eussent pu deviner ma faiblesse... mais personne ne l'eñt vue."

Et il se sentit dÇlivrÇ d'une partie de son malheur."Je suis un lÉche en ce moment, se rÇpÇtait-il en chantant, mais personne ne le saura."

Un ÇvÇnement presque plus dÇsagrÇable encore l'attendait pour le lendemain. Depuis longtemps, son päre annonáait sa visite, ce jour-lÖ, avant le rÇveil de Julien, le vieux charpentier en cheveux blancs parut dans son cachot.

Julien se sentit faible, il s'attendait aux reproches les plus dÇsagrÇables. Pour achever de complÇter sa pÇnible sensation, ce matin-lÖ il Çprouvait vivement le remords de ne pas aimer son päre.

"Le hasard nous a placÇs l'un präs de l'autre sur la terre, se disait-il pendant que le porte-clefs arrangeait un peu le cachot, et nous nous sommes fait Ö peu präs tout le mal possible. Il vient au moment de ma mort me donner le dernier coup."

Les reproches sÇväres du vieillard commencärent däs qu'ils furent sans tÇmoin.

Julien ne put retenir ses larmes."Quelle indigne faiblesse! se dit-il avec rage. Il ira partout exagÇrer mon manque de courage; quel triomphe pour les Valenod et pour tous les plats hypocrites qui rägnent Ö Verriäres! Ils sont bien grands en France, ils rÇunissent tous les avantages sociaux. Jusqu'ici je pouvais au moins me dire: Ils reáoivent de l'argent, il est vrai, tous les honneurs s'accumulent sur eux, mais moi j'ai la noblesse du coeur.

"Et voilÖ un tÇmoin que tous croiront, et qui certifiera Ö tout Verriäres, et en l'exagÇrant, que j'ai ÇtÇ faible devant la mort! J'aurai ÇtÇ un lÉche dans cette Çpreuve que tous comprennent!"

Julien Çtait präs du dÇsespoir. Il ne savait comment renvoyer son päre. Et feindre de maniäre Ö tromper ce vieillard si clairvoyant se trouvait en ce moment tout Ö fait au-dessus de ses forces.

Son esprit parcourait rapidement tous les possibles.

- J'ai fait des Çconomies! s'Çcria-t-il tout Ö coup.

Ce mot de gÇnie changea la physionomie du vieillard et la position de Julien.

- Comment dois-je en disposer? continua Julien plus tranquille: l'effet produit lui avait ìtÇ tout sentiment d'infÇrioritÇ.

Le vieux charpentier brñlait du dÇsir de ne pas laisser Çchapper cet argent, dont il semblait que Julien voulait laisser une partie Ö ses fräres. Il parla longtemps et avec feu. Julien put àtre goguenard.

- Eh bien! le Seigneur m'a inspirÇ pour mon testament. Je donnerai mille francs Ö chacun de mes fräres et le reste Ö vous.

- Fort bien, dit le vieillard, ce reste m'est dñ; mais puisque Dieu vous a fait la grÉce de toucher votre coeur, si vous voulez mourir en bon chrÇtien, il convient de payer vos dettes. Il y a encore les frais de votre nourriture et de votre Çducation que j'ai avancÇs, et auxquels vous ne songez pas...

"VoilÖ donc l'amour de päre!"se rÇpÇtait Julien l'Éme navrÇe, lorsqu'enfin il fut seul. Bientìt parut le geìlier.

- Monsieur, apräs la visite des grands parents, j'apporte toujours Ö mes hìtes une bouteille de bon vin de Champagne. Cela est un peu cher, six francs la bouteille, mais cela rÇjouit le coeur.

- Apportez trois verres, lui dit Julien avec un empressement d'enfant, et faites entrer deux des prisonniers que j'entends se promener dans le corridor.

Le geìlier lui amena deux galÇriens tombÇs en rÇcidive et qui se prÇparaient Ö retourner au bagne. C'Çtaient des scÇlÇrats fort gais et rÇellement träs remarquables par la finesse, le courage et le sang-froid.

- Si vous me donnez vingt francs, dit l'un d'eux Ö Julien, je vous conterai ma vie en dÇtail. C'est du chenu'.

- Mais vous allez me mentir? dit Julien.

- Non pas, rÇpondit-il, mon ami que voilÖ, et qui est jaloux de mes vingt francs, me dÇnoncera si je dis taux.

Son histoire Çtait abominable . El le mon trait un coeur courageux, oó il n'y avait plus qu'une passion, celle de l'argent.

Apräs leur dÇpart, Julien n'Çtait plus le màme homme. Toute sa coläre contre lui-màme avait disparu. La douleur atroce, envenimÇe par la pusillanimitÇ, Ö laquelle il Çtait en proie depuis le dÇpart de Mme de Rànal, s'Çtait tournÇe en mÇlancolie.

"A mesure que j'aurais ÇtÇ moins dupe des apparences, se disait-il, j'aurais vu que les salons de Paris sont peuplÇs d'honnàtes gens tels que mon päre, ou de coquins habiles tels que ces galÇriens. Ils ont raison, jamais les hommes de salon ne se lävent le matin avec cette pensÇe poignante: Comment dånerai-je? Et ils vantent leur probitÇ! et, appelÇs au jury, ils condamnent fiärement l'homme qui a volÇ un couvert d'argent parce qu'il se sentait dÇfaillir de faim!

"Mais y a-t-il une cour, s'agit-il de perdre ou de gagner un portefeuille, mes honnàtes gens de salon tombent dans des crimes exactement pareils Ö ceux que la nÇcessitÇ de dåner a inspirÇs Ö ces deux galÇriens...

"Il n'y a point de droit naturel, ce mot n'est qu'une antique niaiserie bien digne de l'avocat gÇnÇral qui m'a donnÇ chasse l'autre jour, et dont l'aãeul fut enrichi par une confiscation de Louis XIV. Il n'y a de droit que lorsqu'il y a une loi pour dÇfendre de faire telle chose sous peine de punition. Avant la loi il n'y a de naturel que la force du lion, ou le besoin de l'àtre qui a faim, qui a froid, le besoin en un mot... Non, les gens qu'on honorÇ ne sont que des fripons qui ont eu le bonheur de n'àtre pas pris en flagrant dÇlit. L'accusateur que la sociÇtÇ lance apräs moi, a ÇtÇ enrichi par une infamie... J'ai commis un assassinat et je suis justement condamnÇ mais, Ö cette seule action präs, le Valenod qui m'a condamnÇ est cent fois plus nuisible Ö la sociÇtÇ.

"Eh bien! ajouta Julien tristement, mais sans coläre malgrÇ son avarice, mon päre vaut mieux que tous ces hommes-lÖ. Il ne m'a jamais aimÇ. Je viens combler la mesure en le dÇshonorant par une mort infÉme. Cette crainte de manquer d'argent cette vue exagÇrÇe de la mÇchancetÇ des hommes qu'on appelle avarice, lui fait voir un prodigieux motif de consolation et de sÇcuritÇ dans une somme de trois ou quatre cents louis que je puis lui laisser. Un dimanche apräs dåner, il montrera son or Ö tous ses envieux de Verriäres. A ce prix, leur dira son regard, lequel d'entre vous ne serait pas charmÇ d'avoir un fils guillotinÇ?"

Cette philosophie pouvait àtre vraie, mais elle Çtait de nature Ö faire dÇsirer la mort. Ainsi se passärent cinq longues journÇes. Il Çtait poli et doux envers Mathilde qu'il voyait exaspÇrÇe par la plus vive jalousie. Un soir Julien songeait sÇrieusement Ö se donner la mort. Son Éme Çtait ÇnervÇe par le malheur profond oó l'avait jetÇ le dÇpart de Mme de Rànal. Rien ne lui plaisait plus, ni dans la vie rÇelle, ni dans l'imagination. Le dÇfaut d'exercice commenáait Ö altÇrer sa santÇ et Ö lui donner le caractäre exaltÇ et faible d'un jeune Çtudiant allemand. Il perdait cette mÉle hauteur qui repousse par un Çnergique jurement certaines idÇes peu convenables, dont l'Éme des malheureux est assaillie.

"J'ai aimÇ la vÇritÇ... Oó est-elle?... Partout hypocrisie ou du moins charlatanisme, màme chez les plus vertueux, màme chez les plus grands; et ses lävres prirent l'expression du dÇgoñt... Non, l'homme ne peut pas se fier Ö l'homme.

"Mme de*** faisant une quàte pour ses pauvres orphelins, me disait que tel prince venait de donner dix louis; mensonge. Mais que dis-je? NapolÇon Ö Sainte-HÇläne!... Pur charlatanisme, proclamation en faveur du roi de Rome.

"Grand Dieu! si un tel homme, et encore quand le malheur doit le rappeler sÇvärement au devoir, s'abaisse jusqu'au charlatanisme, Ö quoi s'attendre du reste de l'espäce?...

"Oó est la vÇritÇ? Dans la religion... Oui, ajouta-t-il avec le sourire amer du plus extràme mÇpris, dans la bouche des Maslon, des Frilair, des Castanäde... Peut-àtre dans le vrai christianisme, dont les pràtres ne seraient pas plus payÇs que les apìtres ne l'ont ÇtÇ?... Mais saint Paul fut payÇ par le plaisir de commander, de parler, de faire parler de soi ...

"Ah! s'il y avait une vraie religion... Sot que je suis! je vois une cathÇdrale gothique, des vitraux vÇnÇrables; mon coeur faible se figure le pràtre de ces vitraux... Mon Éme le comprendrait, mon Éme en a besoin... Je ne trouve qu'un fat avec des cheveux sales... aux agrÇments präs, un chevalier de Beauvoisis.

"Mais un vrai pràtre un Massillon un FÇnelon... Massillon a sacrÇ Dubois ;. Les MÇmoires de Saint-Simon m'ont gÉtÇ FÇnelon; mais enfin un vrai pràtre... Alors, les Émes tendres auraient un point de rÇunion dans le monde... Nous ne serions pas isolÇs... Ce bon pràtre nous parlerait de Dieu. Mais quel Dieu? Non celui de la Bible, petit despote cruel et plein de la soif de se venger... mais le Dieu de Voltaire, juste, bon, infini..."

Il fut agitÇ par tous les souvenirs de cette Bible qu'il savait par coeur..."Mais comment, däs qu'on sera trois ensemble, croire Ö ce grand nom DIEU, apräs l'abus effroyable qu'en font nos pràtres?

"Vivre isolÇ!... Quel tourment!...

"Je deviens fou et injuste, se dit Julien en se frappant le front. Je suis isolÇ ici dans ce cachot, mais je n'ai pas vÇcu isolÇ sur la terre; j'avais la puissante idÇe du devoir. Le devoir que je m'Çtais prescrit, Ö tort ou Ö raison... a ÇtÇ comme le tronc d'un arbre solide auquel je m'appuyais pendant l'orage; je vacillais, j'Çtais agitÇ. Apräs tout, je n'Çtais qu'un homme... mais Je n'Çtais pas emporte.

"C'est l'air humide de ce cachot qui me fait penser Ö l'isolement...

"Et pourquoi àtre encore hypocrite en maudissant l'hypocrisie? Ce n'est ni la mort, ni le cachot, ni l'air humide, c'est l'absence de Mme de Rànal qui m'accable. Si, Ö Verriäres, pour la voir, j'Çtais obligÇ de vivre des semaines entiäres, cachÇ dans les caves de sa maison est-ce que je me plaindrais?

"L'influence de mes contemporains l'emporte, dit-il tout haut et avec un rire amer. Parlant seul avec moi-màme, Ö deux pas de la mort, je suis encore hypocrite... O dix-neuviäme siäcle!

"... Un chasseur tire un coup de fusil dans une foràt, sa proie tombe, il s'Çlance pour la saisir. Sa chaussure heurte une fourmiliäre haute de deux pieds, dÇtruit l'habitation des fourmis, säme au loin les fourmis, leurs oeufs . .. Les plus philosophes parmi les fourmis ne pourront jamais comprendre ce corps noir, immense effroyable: la botte du chasseur, qui tout Ö coup a pÇnÇtrÇ dans leur demeure, avec une incroyable rapiditÇ, et prÇcÇdÇe d'un bruit Çpouvantable, accompagnÇ de gerbes d'un feu rougeÉtre..

"... Ainsi la mort, la vie l'ÇternitÇ, choses fort simples pour qui aurait les organes assez vastes pour les concevoir...

"Une mouche ÇphÇmäre naåt Ö neuf heures du matin dans les grands jours d'ÇtÇ, pour mourir Ö cinq heures du soir, comment comprendrait-elle le mot nuit?

"Donnez-lui cinq heures d'existence de plus, elle voit et comprend ce que c'est que la nuit.

"Ainsi moi, je mourrai Ö vingt-trois ans. Donnez-moi cinq annÇes de vie de plus, pour vivre avec Mme de Rànal..."

Il se mit Ö rire comme MÇphistophÇläs."Quelle folie de discuter ces grands problämes!

"1¯ Je suis hypocrite comme s'il y avait lÖ quelqu'un pour m'Çcouter.

"2ß J'oublie de vivre et d'aimer, quand il me reste si peu de jours Ö vivre... HÇlas! Mme de Rànal est absente; peut-àtre son mari ne la laissera plus revenir Ö Besanáon, et continuer Ö se dÇshonorer.

"VoilÖ ce qui m'isole, et non l'absence d'un Dieu juste, tout-puissant, point mÇchant, point avide de vengeance...

"Ah! s'il existait... hÇlas! je tomberais Ö ses pieds: J'ai mÇritÇ la mort, lui dirais-je; mais, grand Dieu, Dieu bon, Dieu indulgent, rends-moi celle que j'aime!"

La nuit Çtait alors fort avancÇe. Apräs une heure ou deux d'un sommeil paisible, arriva FouquÇ.

Julien se sentait fort et rÇsolu comme l'homme qui voit clair dans son Éme.

CHAPITRE XLV

- Je ne veux pas jouer Ö ce pauvre abbÇ Chas-Bernard le mauvais tour de le faire appeler, dit-il Ö FouquÇ; il n'en dånerait pas de trois jours. Mais tÉche de me trouver un jansÇniste, ami de M. Pirard et inaccessible Ö l'intrigue.

FouquÇ attendait cette ouverture avec impatience. Julien s'acquitta avec dÇcence de tout ce qu'on doit Ö l'opinion, en province. GrÉce Ö M. l'abbÇ de Frilair, et malgrÇ le mauvais choix de son confesseur, Julien Çtait dans son cachot le protÇgÇ de la congrÇgation; avec plus d'esprit de conduite, il eñt pu s'Çchapper. Mais le mauvais air du cachot produisant son effet, sa raison diminuait. Il n'en fut que plus heureux, au retour de Mme de Rànal.

- Mon premier devoir est envers toi, lui dit-elle en l'embrassant; je me suis sauvÇe de Verriäres...

Julien n'avait point de petit amour-propre Ö son Çgard, il lui raconta toutes ses faiblesses. Elle fut bonne et charmante pour lui.

Le soir, Ö peine sortie de la prison, elle fit venir chez sa tante le pràtre qui s'Çtait attachÇ Ö Julien comme Ö une proie, comme il ne voulait que se mettre en crÇdit aupräs des jeunes femmes appartenant Ö la haute sociÇtÇ de Besanáon, Mme de Rànal l'engagea facilement Ö aller faire une neuvaine Ö l'abbaye de Bray-le-Haut.

Aucune parole ne peut rendre l'excäs et la folie de l'amour de Julien.

A force d'or, et en usant et abusant du crÇdit de sa tante, dÇvote cÇläbre et riche, Mme de Rànal obtint de le voir deux fois par jour.

A cette nouvelle, la jalousie de Mathilde s'exalta jusqu'Ö l'Çgarement. M. de Frilair lui avait avouÇ que tout son crÇdit n'allait pas jusqu'Ö braver toutes les convenances au point de lui faire permettre de voir son ami plus d'une fois chaque jour. Mathilde fit suivre Mme de Rànal afin de connaåtre ses moindres dÇmarches. M. de Frilair Çpuisait toutes les ressources d'un esprit fort adroit pour lui prouver que Julien Çtait indigne d'elle.

Au milieu de tous ces tourments, elle ne l'en aimait que plus, et, presque chaque jour, lui faisait une scäne horrible.

Julien voulait Ö toute force àtre honnàte homme jusqu'Ö la fin envers cette pauvre jeune fille qu'il avait si Çtrangement compromise, mais, Ö chaque instant l'amour effrÇnÇ qu'il avait pour Mme de Rànal l'emportait. Quand, par de mauvaises raisons, il ne pouvait venir Ö bout de persuader Mathilde de l'innocence des visites de sa rivale: "DÇsormais, la fin du drame doit àtre bien proche, se disait-il; c'est une excuse pour moi si je ne sais pas mieux dissimuler."

Mlle de La Mole apprit la mort du marquis de Croisenois. M. de Thaler, cet homme si riche, s'Çtait permis des propos dÇsagrÇables sur la disparition de Mathilde

M. de Croisenois alla le prier de les dÇmentir: M. de Thaler lui montra des lettres anonymes Ö lui adressÇes, et remplies de dÇtails rapprochÇs avec tant d'art qu'il fut impossible au pauvre marquis de ne pas entrevoir la vÇritÇ.

M. de Thaler se permit des plaisanteries dÇnuÇes de finesse. Ivre de coläre et de malheur, M. de Croisenois exigea des rÇparations tellement fortes, que le millionnaire prÇfÇra un duel. La sottise triompha, et l'un des hommes de Paris les plus dignes d'àtre aimÇs trouva la mort Ö moins de vingt-quatre ans.

Cette mort fit une impression Çtrange et maladive sur l'Éme affaiblie de Julien.

- Le pauvre Croisenois, disait-il Ö Mathilde, a ÇtÇ rÇellement bien raisonnable et bien honnàte homme envers nous; il eñt dñ me haãr lors de vos imprudences dans le salon de madame votre märe, et me chercher querelle; car la haine qui succäde au mÇpris est ordinairement furieuse...

La mort de M. de Croisenois changea toutes les idÇes de Julien sur l'avenir de Mathilde, il employa plusieurs journÇes Ö lui prouver qu'elle devait accepter la main de M. de Luz. C'est un homme timide, point trop jÇsuite, lui disait-il, et qui, sans doute, va se mettre sur les rangs. D'une ambition plus sombre et plus suivie que le pauvre Croisenois, et sans duchÇ dans sa famille, il ne fera aucune difficultÇ d'Çpouser la veuve de Julien Sorel.

- Et une veuve qui mÇprise les grandes passions, rÇpliqua froidement Mathilde; car elle a assez vÇcu pour voir, apräs six mois, son amant lui prÇfÇrer une autre femme, et une femme origine de tous leurs malheurs.

- Vous àtes injuste, les visites de Mme de Rànal fourniront des phrases singuliäres Ö l'avocat de Paris chargÇ de mon recours en grÉce, il peindra le meurtrier honorÇ des soins de sa victime. Cela peut faire effet, et peut-àtre, un jour, vous me verrez le sujet de quelque mÇlodrame, etc., etc.

Une jalousie furieuse et impossible Ö venger, la continuitÇ d'un malheur sans espoir (car, màme en supposant Julien sauvÇ, comment regagner son coeur?) la honte et la douleur d'aimer plus que jamais cet amant infidäle, avaient jetÇ Mlle de La Mole dans un silence morne, et dont les soins empressÇs de M. de Frilair, pas plus que la rude franchise de FouquÇ, ne pouvaient la faire sortir.

Pour Julien, exceptÇ dans les moments usurpÇs par la prÇsence de Mathilde, il vivait d'amour et sans presque songer Ö l'avenir. Par un Çtrange effet de cette passion, quand elle est extràme et sans feinte aucune, Mme de Rànal partageait presque son insouciance et sa douce gaietÇ.

- Autrefois, lui disait Julien, quand j'aurais pu àtre si heureux pendant nos promenades dans les bois de Vergy, une ambition fougueuse entraånait mon Éme dans les pays imaginaires. Au lieu de serrer contre mon coeur ce bras charmant qui Çtait si präs de mes lävres, l'avenir m'enlevait Ö toi; j'Çtais aux innombrables combats que j'aurais Ö soutenir pour bÉtir une fortune colossale... Non 3e serais mort sans connaåtre le bonheur, si vous n'Çtiez venue me voir dans cette prison.

Deux ÇvÇnements vinrent troubler cette vie tranquille. Le confesseur de Julien, tout jansÇniste qu'il Çtait, ne fut point Ö l'abri d'une intrigue de jÇsuites, et, Ö son insu, devint leur instrument.

Il vint lui dire un jour qu'Ö moins de tomber dans l'affreux pÇchÇ du suicide, il devait faire toutes les dÇmarches possibles pour obtenir sa grÉce. Or, le clergÇ avant beaucoup d'influence au ministäre de la Justice Ö Paris, un moyen facile se prÇsentait: il fallait se convertir avec Çclat...

- Avec Çclat! rÇpÇta Julien. Ah! je vous y prends, vous aussi, mon päre, jouant la comÇdie comme un missionnaire...

- Votre Ége, reprit gravement le jansÇniste, la figure intÇressante que vous tenez de la Providence, le motif màme de votre crime, qui reste inexplicable, les dÇmarches hÇroãques que Mlle de La Mole prodigue en votre faveur, tout enfin, jusqu'Ö l'Çtonnante amitiÇ que montre pour vous votre victime, tout a contribuÇ Ö vous faire le hÇros des jeunes femmes de Besanáon. Elles ont tout oubliÇ pour vous, màme la politique...

"Votre conversion retentirait dans leurs coeurs et y laisserait une impression profonde. Vous pouvez àtre d'une utilitÇ majeure Ö la religion, et moi j'hÇsiterais par la frivole raison que les jÇsuites suivraient la màme marche en pareille occasion! Ainsi, màme dans ce cas particulier qui Çchappe Ö leur rapacitÇ, ils nuiraient encore! Qu'il n'en soit pas ainsi... Les larmes que votre conversion fera rÇpandre annuleront l'effet corrosif de dix Çditions des ouvres impies de Voltaire.

- Et que me restera-t-il, rÇpondit froidement Julien, si je me mÇprise moi-màme? J'ai ÇtÇ ambitieux, je ne veux point me blÉmer; alors, j'ai agi suivant les convenances du temps. Maintenant, je vis au jour le jour. Mais Ö vue de pays, je me ferais fort malheureux, si je me livrais Ö quelque lÉchetÇ...

L'autre incident qui fut bien autrement sensible Ö Julien, vint de Mme de Rànal. Je ne sais quelle amie intrigante Çtait parvenue Ö persuader Ö cette Éme naãve et si timide qu'il Çtait de son devoir de partir pour Saint-Cloud, et d'aller se jeter aux genoux du roi Charles X.

Elle avait fait le sacrifice de se sÇparer de Julien, et apräs un tel effort, le dÇsagrÇment de se donner en spectacle qui, en d'autres temps, lui eñt semblÇ pire que la mort n'Çtait plus rien Ö ses yeux.

- J'irai au roi, j'avouerai hautement que tu es mon amant; la vie d'un homme et d'un homme tel que Julien doit l'emporter sur toutes les considÇrations. Je dirai que c'est par jalousie que tu as attente Ö ma vie. Il y a de nombreux exemples de pauvres jeunes gens sauvÇs dans ce cas par l'humanitÇ du jury, ou celle du roi...

- Je cesse de te voir, je te fais fermer ma prison s'Çcria Julien, et bien certainement le lendemain je me tue de dÇsespoir, si tu ne me jures de ne faire aucune dÇmarche qui nous donne tous les deux en spectacle au public. Cette idÇe d'aller Ö Paris n'est pas de toi. Dis-moi le nom de l'intrigante qui te l'a suggÇrÇe...

"Soyons heureux pendant le petit nombre de jours de cette courte vie. Cachons notre existence, mon crime n'est que trop Çvident. Mlle de La Mole a tout crÇdit Ö Paris, crois bien qu'elle fait ce qui est humainement possible. Ici en province, j'ai contre moi tous les gens riches et considÇrÇs. Ta dÇmarche aigrirait encore ces hommes riches et surtout modÇrÇs, pour qui la vie est chose si facile... N'appràtons point Ö rire aux Maslon, aux Valenod et Ö mille gens qui valent mieux.

Le mauvais air du cachot devenait insupportable Ö Julien. Par bonheur, le jour oó on lui annonáa qu'il fallait mourir, un beau soleil rÇjouissait la nature, et Julien Çtait en veine de courage. Marcher au grand air fut pour lui une sensation dÇlicieuse, comme la promenade Ö terre pour le navigateur qui longtemps a ÇtÇ Ö la mer."Allons, tout va bien, se dit-il, je ne manque point de fermetÇ."

Jamais cette tàte n'avait ÇtÇ aussi poÇtique qu'au moment oó elle allait tomber. Les plus doux moments qu'il avait trouvÇs jadis dans les bois de Vergy se peignaient en foule Ö sa pensÇe et avec une extràme Çnergie.

Tout se passa simplement, convenablement, et de sa part sans aucune affectation.

L'avant-veille, il avait dit Ö FouquÇ:

- Pour de l'Çmotion, je ne puis en rÇpondre; ce cachot si laid, si humide, me donne des moments de fiävre oó je ne me reconnais pas; mais de la peur, non on ne me verra point pÉlir.

Il avait pris ses arrangements d'avance pour que, le matin du dernier jour, FouquÇ enlevÉt Mathilde et Mme de Rànal.

- Emmäne-les dans la màme voiture, lui avait-il dit. Arrange-toi pour que les chevaux de poste ne quittent pas le galop. Elles tomberont dans les bras l'une de l'autre, ou se tÇmoigneront une haine mortelle. Dans les deux cas, les pauvres femmes seront un peu distraites de leur affreuse douleur.

Julien avait exigÇ de Mme de Rànal le serment qu'elle vivrait pour donner des soins au fils de Mathilde.

- Qui sait? peut-àtre avons-nous encore des sensations apräs notre mort, disait-il un jour Ö FouquÇ. J'aimerais assez Ö reposer, puisque reposer est le mot, dans cette petite grotte de la grande montagne qui domine Verriäres. Plusieurs fois, je te l'ai contÇ; retirÇ la nuit dans cette grotte, et ma vue plongeant au loin sur les plus riches provinces de France, l'ambition a enflammÇ mon coeur: alors, c'Çtait ma passion... Enfin, cette grotte m'est chäre, et l'on ne peut disconvenir qu'elle ne soit situÇe d'une faáon Ö faire envie Ö l'Éme d'un philosophe... eh bien! ces bons congrÇganistes de Besanáon font argent de tout; si tu sais t'y prendre, ils te vendront ma dÇpouille mortelle...

FouquÇ rÇussit dans cette triste nÇgociation. Il passait la nuit seul dans sa chambre, aupräs du corps de son ami, lorsqu'Ö sa grande surprise il vit entrer Mathilde. Peu d'heures auparavant, il l'avait laissÇe Ö dix lieues de Besanáon. Elle avait le regard et les yeux ÇgarÇs.

- Je veux le voir, lui dit-elle.

FouquÇ n'eut pas le courage de parler ni de se lever. Il lui montra du doigt un grand manteau bleu sur le plancher; lÖ Çtait enveloppÇ ce qui restait de Julien.

Elle se jeta Ö genoux. Le souvenir de Boniface de La Mole et de Marguerite de Navarre lui donna sans doute un courage surhumain. Ses mains tremblantes ouvrirent le manteau. FouquÇ dÇtourna les yeux.

Il entendit Mathilde marcher avec prÇcipitation dans la chambre. Elle allumait plusieurs bougies. Lorsque FouquÇ eut la force de la regarder, elle avait placÇ sur une petite table de marbre, devant elle, la tàte de Julien, et la baisait au front...

Mathilde suivit son amant jusqu'au tombeau qu'il s'Çtait choisi. Un grand nombre de pràtres escortaient la biäre et, Ö l'insu de tous, seule dans sa voiture drapÇe, elle porta sur ses genoux la tàte de l'homme qu'elle avait tant aimÇ.

ArrivÇs ainsi vers le point le plus ÇlevÇ d'une des hautes montagnes du Jura, au milieu de la nuit, dans cette petite grotte magnifiquement illuminÇe d'un nombre infini de cierges, vingt pràtres cÇlÇbrärent le service des morts. Tous les habitants des petits villages de montagne, traversÇs par le convoi, l'avaient suivi, attirÇs par la singularitÇ de cette Çtrange cÇrÇmonie.

Mathilde parut au milieu d'eux en longs vàtements de deuil et, Ö la fin du service, leur fit jeter plusieurs milliers de piäces de cinq francs.

RestÇe seule avec FouquÇ, elle voulut ensevelir de ses propres mains la tàte de son amant. FouquÇ faillit en devenir fou de douleur.

Par les soins de Mathilde, cette grotte sauvage fut ornÇe de marbres sculptÇs Ö grands frais, en Italie.

Mme de Rànal fut fidäle Ö sa promesse. Elle ne chercha en aucune maniäre Ö attenter Ö sa vie; mais, trois jours apräs Julien, elle mourut en embrassant ses enfants.

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