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Le Rouge et le Noir

Part 3 out of 5

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- Sainclair vient ici pour àtre de l'acadÇmie, dit Norbert, voyez comme il salue le baron L..., Croisenois.

- Il serait moins bas de se mettre Ö genoux, reprit M. de Luz.

- Mon cher Sorel, dit Norbert, vous qui avez de l'esprit, mais qui arrivez de vos montagnes, tÉchez de ne jamais saluer comme fait ce grand poäte, fñt-ce Dieu le Päre.

- Ah! voici l'homme d'esprit par excellence, M. le baron BÉton, dit Mlle de La Mole, imitant un peu la voix du laquais qui venait de l'annoncer.

- Je crois que màme vos yens se moquent de lui. Quel nom, baron BÉton! dit M. de Caylus.

- Que fait le nom? nous disait-il l'autre jour, reprit Mathilde Figurez-vous le duc de Bouillon annoncÇ pour la premiäre fois: Il ne manque au public, Ö mon Çgard, qu'un peu d'habitude...

Julien quitta le voisinage du canapÇ. Peu sensible encore aux charmantes finesses d'une moquerie lÇgäre pour rire d'une plaisanterie, il prÇtendait qu'elle fñt fondÇe en raison. Il ne voyait, dans les propos de ces jeunes gens, que le ton de dÇnigrement gÇnÇral, et en Çtait choquÇ. Sa pruderie provinciale ou anglaise allait jusqu'Ö y voir de l'envie, en quoi assurÇment il se trompait.

"Le comte Norbert, se disait-il, Ö qui j'ai vu faire trots brouillons pour une lettre de vingt lignes Ö son colonel, serait bien heureux s'il avait Çcrit de sa vie une page comme celles de M. Sainclair."

Passant inaperáu Ö cause de son peu d'importance, Julien s'approcha successivement de plusieurs groupes; il suivait de loin le baron BÉton et voulait l'entendre. Cet homme de tant d'esprit avait l'air inquiet, et Julien ne le vit se remettre un peu que lorsqu'il eut trouvÇ trots ou quatre phrases piquantes. Il sembla Ö Julien que ce genre d'esprit avait besoin d'espace.

Le baron ne pouvait pas dire des mots, il lui fallait au moins quatre phrases de six lignes chacune pour àtre brillant.

- Cet homme disserte, il ne cause pas, disait quelqu'un derriäre Julien.

Il se retourna et rougit de plaisir quand il entendit nommer le comte Chalvet. C'est l'homme le plus fin du siäcle. Julien avait souvent trouvÇ son nom dans le MÇmorial de Sainte-HÇläne et dans les morceaux d'histoire dictÇs par NapolÇon. Le comte Chalvet Çtait bref dans sa parole, ses traits Çtaient des Çclairs, justes, vifs, quelquefois profonds. S'il parfait d'une affaire, sur-le-champ on voyait la discussion faire un pas. Il y portait des faits, c'Çtait plaisir de l'entendre. Du reste, en politique, il Çtait cynique effrontÇ.

- Je suis indÇpendant, moi, disait-il Ö un monsieur portent trots plaques, et dont apparemment il se moquait. Pourquoi veut-on que je sois aujourd'hui de la màme opinion qu'il y a six semaines? En ce cas, mon opinion serait mon tyran.

Quatre jeunes yens graves, qui l'entouraient, firent la mine, ces messieurs n'aiment pas le genre plaisant. Le comte vit qu'il Çtait allÇ trop loin. Heureusement, il aperáut l'honnàte M. Balland, tartufe d'honnàtetÇ. Le comte se mit Ö lui parler: on se rapprocha, on comprit que le pauvre Balland allait àtre immolÇ. A force de morale et de moralitÇ, quoique horriblement laid, et apräs des premiers pas dans le monde, difficiles Ö raconter, M. Balland a ÇpousÇ une femme fort riche, qui est morte; ensuite une seconde femme fort riche, que l'on ne volt point dans le monde. Il jouit en toute humilitÇ de soixante mille livres de rentes, et a lui-màme des flatteurs. Le comte Chalvet lui parla de tout cela et sans pitiÇ. Il y eut bientìt autour d'eux un cercle de trente personnel. Tout le monde souriait, màme les jeunes yens graves, l'espoir du siäcle.

"Pourquoi vient-il chez M. de La Mole, oó il est le plastron Çvidemment?"pensa Julien. Il se rapprocha de l'abbÇ Pirard, pour le lui demander.

M. Balland s'esquiva.

- Bon! dit Norbert, voilÖ un des espions de mon päre parti il ne reste plus que le petit boiteux Napier.

"Serait-ce lÖ le mot de l'Çnigme? pensa Julien. Mais en ce cas, pourquoi le marquis reáoit-il M. Balland?"

Le sÇväre abbÇ Pirard faisait la mine dans un coin du salon, en entendant les laquais annoncer.

- C'est donc une caverne, disait-il comme Basile, je ne vois arriver que des yens tarÇs.

C'est que le sÇväre abbÇ ne connaissait pas ce qui tient Ö la haute sociÇtÇ. Mais, par ses amis les jansÇnistes, il avait des notions fort exactes sur ces hommes qui n'arrivent dans les salons que par leur extràme finesse au service de tous les partis, ou leur fortune scandaleuse. Pendant quelques minutes, ce soir-lÖ, il rÇpondit d'abondance de coeur aux questions empressÇs de Julien, puis s'arràta tout court, dÇsolÇ d'avoir toujours du mal Ö dire de tout le monde, et se l'imputant Ö pÇchÇ. Bilieux, jansÇniste, et croyant au devoir de la charitÇ chrÇtienne sa vie dans le monde Çtait un combat.

- Quelle figure a cet abbÇ Pirard! disait Mlle de La Mole, comme Julien se rapprochait du canapÇ.

Julien se sentit irritÇ, mais pourtant elle avait raison. M. Pirard Çtait sans contredit le plus honnàte homme du salon, mais sa figure couperosÇe, qui s'agitait des bourrälements de sa conscience. le rendait hideux en ce

moment."Croyez apräs cela aux physionomies pensa Julien; c'est dans le moment oó la dÇlicatesse dÇ l'abbÇ Pirard se reproche quelque peccadille, qu'il a l'air atroce; tandis que sur la figure de ce Napier, espion connu de tous, on lit un bonheur pur et tranquille."L'abbÇ Pirard avait fait cependant de grandes concessions Ö son part); il avait pris un domestique, il Çtait fort bien vàtu.

Julien remarqua quelque chose de singulier dans le salon: c'Çtait un mouvement de tous les yeux vers la porte, et un demi-silence subit. Le laquais annonáait le fameux baron de Tolly, sur lequel les Çlections venaient de fixer tous les regards. Julien s'avanáa et le vit fort bien. Le baron prÇsidait un colläge: il eut l'idÇe lumineuse d'escamoter les petite carrÇs de papier portent les votes d'un des partis. Mais, pour qu'il y eñt compensation, il les remplaáait Ö mesure par d'autres petite morceaux de papier portent un nom qui lui Çtait agrÇable. Cette manoeuvre dÇcisive fut aperáue par quelques Çlecteurs qui s'empressärent de faire compliment au baron de Tolly. Le bonhomme Çtait encore pÉle de cette grande affaire. Des esprits mal faits avaient annoncÇ le mot de galäres. M. de La Mole le reáut froidement. Le pauvre baron s'Çchappa.

- S'il nous quitte si vise, c'est pour aller chez M. Comte', dit le comte Chalvet, et l'on rit.

Au milieu de quelques grands seigneurs muets et des intrigants, la plupart tarÇs, mais tous yens d'esprit qui, ce soir-lÖ, abordaient successivement dans le salon de M. de La Mole (on parfait de lui pour un ministäre), le petit Tanbeau faisait ses premiäres armes. S'il n'avait pas encore la finesse des aperáus, il s'en dÇdommageait, comme on va voir, par l'Çnergie des paroles.

- Pourquoi ne pas condamner cet homme Ö dix ans de prison? disait-il au moment oó Julien approcha de son groupe; c'est dans un fond de basse-fosse qu'il faut confiner les reptiles; on doit les faire mourir Ö l'ombre, autrement leur venin s'exalte et devient plus dangereux. A quoi bon le condamner Ö mille Çcus d amende? II est pauvre, soit, tant mieux; mais son parti paiera pour lui. Il fallait cinq cents francs d'amende et dix ans de basse-fosse.

"Eh bon dieu! quel est donc le monstre dont on parle? pensa Julien, qui admirait le ton vÇhÇment et les gestes saccadÇs de son collägue."La petite figure maigre et tirÇe du neveu favori de l'acadÇmicien Çtait hideuse en ce moment. Julien apprit bientìt qu'il s'agissait du plus grand poäte de l'Çpoque'.

- Ah, monstre! s'Çcria Julien Ö demi haut, et des larmes gÇnÇreuses vinrent mouiller ses yeux. Ah, petit gueux! pensa-t-il, je te revaudrai ce propos.

"VoilÖ pourtant, pensa-t-il, les enfants perdus du parti dont le marquis est un des chefs! Et cet homme illustre qu'il calomnie, que de croix, que de sinÇcures n'eñt-il pas accumulÇes, stil se fñt vendu, je ne dis pas au plat ministäre de M. de Nerval, mais Ö quelqu'un de ces ministres passablement honnàtes que nous avons vus se succÇder?"

L'abbÇ Pirard fit signe de loin Ö Julien, M. de La Mole venait de lui dire un mot. Mais quand Julien, qui dans ce moment Çcoutait, les yeux baissÇs les gÇmissements d'un Çvàque, fut libre enfin, et put approcher de son ami, il le trouva accaparÇ par cet abominable petit Tanbeau. Ce petit monstre l'exÇcrait comme la source de la faveur de Julien, et venait lui faire la court

Quand ta mort nous dÇlivrera-t-elle de cette vieille pourriture? C'Çtait dans ces termes, d'une Çnergie biblique, que le petit homme de lettres parfait en ce moment du respectable Lord Holland, Son mÇrite Çtait de savoir träs bien la biographie des hommes vivants, et il venait de faire une revue rapide de tous les hommes qui pouvaient aspirer Ö quelque influence sous le rägne du nouveau roi d'Angleterre.

L'abbÇ Pirard passe dans un salon voisin; Julien le suivit:

- Le marquis n'aime pas les Çcrivailleurs, je vous en avertis; c'est sa seule antipathie. Sachez le latin, le grec si vous pouvez, l'histoire des êgyptiens, des Perses, etc., il vous honorÇe et vous protÇgera comme un savant. Mais n'allez pas Çcrire une page en franáais, et surtout sur des matiäres graves et au-dessus de votre position dans le monde, il vous appellerait Çcrivailleur, et vous prendrait en guignon. Comment, habitant l'hìtel d'un grand seigneur, ne savez-vous pas le mot du duc de Castries sur d'Alembert et Rousseau: Cela veut raisonner de tout, et n'a pas mille Çcus de rente!

"Tout se sait, pensa Julien, ici comme au sÇminaire!"II avait Çcrit huit ou dix pages assez emphatiques: c'Çtait une sorte d'Çloge historique du vieux chirurgien-major qui disait-il, l'avait fait homme. Et ce petit cahier, se dit Julien, a toujours ÇtÇ enfermÇ Ö clef! Il monta chez lui brñla son manuscrit, et revint au salon. Les coquins brillants l'avaient quittÇ, il ne restait que les hommes Ö plaques.

Autour de la table, que les gens venaient d'apporter toute servie, se trouvaient sept Ö huit femmes fort nobles, fort dÇvotes, fort affectÇes, ÉgÇes de trente Ö trente-cinq ans. La brillante marÇchale de Fervaques entra en faisant des excuses sur l'heure tardive. Il Çtait plus de minuit; elle alla prendre place aupräs de la marquise. Julien fut profondÇment Çmu; elle avait les yeux et le regard de Mme de Rànal.

Le groupe de Mlle de La Mole Çtait encore peuplÇ. Elle Çtait occupÇe avec ses amis Ö se moquer du malheureux comte de Thaler. C'Çtait le fils unique de ce fameux juif, cÇläbre par les richesses qu'il avait acquises en pràtant de l'argent aux rois pour faire la guerre aux peuples. Le juif venait de mourir laissant Ö son fils cent mille Çcus de rente par mois, et un nom, hÇlas! trop connu'. Cette position singuliäre eñt exigÇ de la simplicitÇ dans le caractäre, ou beaucoup de force de volontÇ.

Malheureusement, le comte n'Çtait qu'un bon garáon garni de toutes sortes de prÇtentions qui se rÇveillaient successivement Ö la voix de ses flatteurs.

M. de Caylus prÇtendait qu'on lui avait donnÇ la volontÇ de demander en mariage Mlle de La Mole (Ö laquelle le marquis de Croisenois, qui devait àtre duc avec cent mille livres de rente, faisait la cour).

- Ah! ne l'accusez pas d'avoir une volontÇ, disait piteusement Norbert.

Ce qui manquait peut-àtre le plus Ö ce pauvre comte de Thaler, c'Çtait la facultÇ de vouloir. Par ce cìtÇ de son caractäre il eñt ÇtÇ digne d'àtre roi. Prenant sans cesse conseil de tout le monde, il n'avait le courage de suivre aucun avis jusqu'au bout.

Sa physionomie eñt suffi Ö elle seule, disait Mlle de La Mole, pour lui inspirer une joie Çternelle. C'Çtait un mÇlange singulier d'inquiÇtude et de dÇsappointement; mais de temps Ö autre on y distinguait fort bien des bouffÇ es d 'importance et de ce ton tranchant que doit avoir l'homme le plus riche de France, quand surtout il est assez bien fait de sa personne et n'a pas encore trente-six ans. Il est timidement insolent, disait M. de Croisenois. Le comte de Caylus, Norbert et deux ou trois jeunes gens Ö moustaches le persiflärent tant qu'ils voulurent, sans qu'il s'en doutÉt, et enfin le renvoyärent comme une heure sonnait:

- Sont-ce vos fameux chevaux arabes qui vous attendent Ö la porte par le temps qu'il fait? lui dit Norbert.

- Non, c'est un nouvel attelage bien moins cher rÇpondit M. de Thaler. Le cheval de gauche me coñtÇ cinq mille francs, et celui de droite ne vaut que cent louis, mais je vous prie de croire qu'on ne l'attelle que de nuit. C'est que son trot est parfaitement semblable Ö celui de l'autre.

La rÇflexion de Norbert fit penser au comte qu'il Çtait dÇcent pour un homme comme lui d'avoir la passion des chevaux, et qu'il ne fallait pas laisser mouiller les siens. Il partit, et ces messieurs sortirent un instant apräs en se moquant de lui.

"Ainsi, pensait Julien en les entendant rire dans l'escalier, il m'a ÇtÇ donnÇ de voir l'autre extràme de ma situation! Je n'ai pas vingt louis de rente, et je me suis trouvÇ cìte Ö cìte avec un homme qui a vingt louis de rente par heure, et l'on se moquait de lui... Une telle vue guÇrit de l'envie."

CHAPITRE V

LA SENSIBILITê ET UNE GRANDE DAME DêVOTE

Une idÇe un peu vive y a l'air d'une grossiäretÇ, tant on y est accoutumÇ aux mots sans relief. Malheur Ö qui invente en parlant!
FAUBRAS

Apräs plusieurs mois d'Çpreuves, voici oó en Çtait Julien le jour oó l'intendant de la maison lui remit le troisiäme quartier de ses appointements. M. de La Mole l'avait chargÇ de suivre l'administration de ses terres en Bretagne et en Normandie. Julien y faisait de frÇquents voyages. Il Çtait chargÇ en chef de la correspondance relative au fameux procäs avec l'abbÇ de Frilair; M. Pirard l'avait instruit.

Sur les courtes notes que le marquis griffonnait en marge des papiers de tout genre qui lui Çtaient adressÇs, Julien composait des lettres, qui presque toutes Çtaient signÇes.

A l'Çcole de thÇologie, ses professeurs se plaignaient de son peu d'assiduitÇ, mais ne l'en regardaient pas moins comme un de leurs Çläves les plus distinguÇs. Ces diffÇrents travaux, saisis avec toute l'ardeur de l'ambition souffrante, avaient bien vite enlevÇ Ö Julien les fraåches couleurs qu'il avait apportÇes de la province. Sa pÉleur Çtait un mÇrite aux yeux des jeunes sÇminaristes ses camarades; il les trouvait beaucoup moins mÇchants, beaucoup moins Ö genoux devant un Çcu que ceux de Besanáon; eux le croyaient attaquÇ de la poitrine. Le marquis lui avait donnÇ un cheval.

Craignant d'àtre rencontrÇ dans ses courses Ö cheval, Julien leur avait dit que cet exercice lui Çtait prescrit par les mÇdecins. L'abbÇ Pirard l'avait menÇ dans plusieurs maisons jansÇnistes. Julien fut ÇtonnÇ, l'idÇe de la religion Çtait invinciblement liÇe dans son esprit Ö celle d'hypocrisie et d'espoir de gagner de l'argent. Il admira ces hommes pieux et sÇväres qui ne songent pas au budget. Plusieurs jansÇnistes l'avaient pris en amitiÇ et lui donnaient des conseils. Un monde nouveau s'ouvrait devant lui. Il connut chez les jansÇnistes un comte Altamira qui avait präs de six pieds de haut, libÇral condamnÇ Ö mort dans son pays, et dÇvot. Cet Çtrange contraste, la dÇvotion et l'amour de la libertÇ, le frappa.

Julien Çtait en froid avec le jeune comte. Norbert avait trouvÇ qu'il rÇpondait trop vivement aux plaisanteries de quelques-uns de ses amis. Julien, ayant manquÇ une ou deux fois aux convenances, s'Çtait prescrit de ne jamais adresser la parole Ö Mlle Mathilde. On Çtait toujours parfaitement poli Ö son Çgard Ö l'hìtel de La Mole mais il se sentait dÇchu. Son bon sens de province expliquait cet effet par le proverbe vulgaire, tout beau tout nouveau.

Peut-àtre Çtait-il un peu plus clairvoyant que les premiers jours, ou bien le premier enchantement produit par l'urbanitÇ parisienne Çtait passÇ.

Däs qu'il cessait de travailler, il Çtait en proie Ö un ennui mortel, c'est l'effet dessÇchant de la politesse admirable, mais si mesurÇe, si parfaitement graduÇe suivant les positions, qui distingue la haute sociÇtÇ. Un coeur un peu sensible voit l'artifice.

Sans doute, on peut reprocher Ö la province un ton commun ou peu poli. Mais on se passionne un peu en vous rÇpondant. Jamais Ö l'hìtel de La Mole l'amour-propre de Julien n'Çtait blessÇ; mais souvent, Ö la fin de la journÇe, en prenant sa bougie dans l'antichambre, il se sentait l'envie de pleurer. En province, un garáon de cafÇ prend intÇràt Ö vous, s'il vous arrive un accident en entrant dans son cafÇ. Mais si cet accident offre quelque chose de dÇsagrÇable pour l'amour-propre, en vous plaignant, il rÇpÇtera dix fois le mot qui vous torture. A Paris, on a l'attention de se cacher pour rire, mais vous àtes toujours un Çtranger.

Nous passons sous silence une foule de petites aventures, qui eussent donnÇ des ridicules Ö Julien, s'il n'eñt pas ÇtÇ en quelque sorte au-dessous du ridicule. Une sensibilitÇ folle lui faisait commettre des milliers de gaucheries. Tous ses plaisirs Çtaient de prÇcaution: il tirait le pistolet tous les jours, il Çtait un des bons Çläves des plus fameux maåtres d'armes. Däs qu'il pouvait disposer d'un instant, au lieu de l'employer Ö lire comme autrefois, il courait au manäge et demandait les chevaux les plus vicieux. Dans les promenades avec le maåtre du manäge, il Çtait presque rÇguliärement jetÇ par terre.

Le marquis le trouvait commode Ö cause de son travail obstinÇ, de son silence, de son intelligence, et peu Ö peu, lui confia la suite de toutes les affaires un peu difficiles Ö dÇbrouiller. Dans les moments oó sa haute ambition lui laissait quelque relÉche, le marquis faisait des affaires avec sagacitÇ; Ö portÇe de savoir des nouvelles, il avait du bonheur Ö la Bourse. Il achetait des maisons, des bois; mais il prenait facilement de l'humeur. Il donnait des centaines de louis et plaidait pour des centaines de francs. Les hommes riches qui ont le coeur haut cherchent dans les affaires de l'amusement et non des rÇsultats. Le marquis avait besoin d'un chef d'Çtat-major qui måt un ordre clair et facile Ö saisir dans toutes ses affaires d'argent.

Mme de La Mole, quoique d'un caractäre si mesurÇ, se moquait quelquefois de Julien. L'imprÇvu produit par la sensibilitÇ est l'horreur des grandes dames; c'est l'antipode des convenances. Deux ou trois fois le marquis prit son parti: "S'il est ridicule dans votre salon, il triomphe dans son bureau."Julien, de son cìtÇ, crut saisir le secret de la marquise. Elle daignait s'intÇresser Ö tout däs qu'on annonáait le baron de La Joumate. C'Çtait un àtre froid, Ö physionomie impassible. Il Çtait petit, mince, laid, fort bien mis, passait sa vie au ChÉteau, et, en gÇnÇral, ne disait rien sur rien. Telle Çtait sa faáon de penser. Mme de La Mole eñt ÇtÇ passionnÇment heureuse pour la premiäre fois de sa vie, si elle eñt pu en faire lÇ mari de sa fille.

CHAPITRE VI

MANIERE DE PRONONCER

Leur haute mission est de juger avec calme les petits ÇvÇnements de la vie journaliäre des peuples. Leur sagesse doit prÇvenir les grandes coläres pour les petites causes, ou pour des ÇvÇnements que la voix de la renommÇe transfigure en les portant au loin.
GRATIUS.

Pour un nouveau dÇbarquÇ, qui, par hauteur, ne faisait jamais de questions, Julien ne tomba pas dans de trop grandes sottises. Un jour, poussÇ dans un cafÇ de la rue Saint-HonorÇ, par une averse soudaine, un grand homme en redingote de castorine, ÇtonnÇ de son regard sombre le regarda Ö son tour, absolument comme jadis, Ö Besanáon, l'amant de Mlle Amanda.

Julien s'Çtait reprochÇ trop souvent d'avoir laissÇ passer cette premiäre insulte, pour souffrir ce regard. Il en demanda l'explication. L'homme en redingote lui adressa aussitìt les plus sales injures: tout ce qui Çtait dans le cafÇ les entoura; les passants s'arràtaient devant la porte. Par une prÇcaution de provincial, Julien portait toujours des petits pistolets, sa main les serrait dans sa poche d'un mouvement convulsif. Cependant il fut sage, et se borna Ö rÇpÇter Ö son homme de minute en minute:

- Monsieur votre adresse? je vous mÇprise.

La constance avec laquelle il s'attachait Ö ces six mots finit par frapper la foule.

Dame! il faut que l'autre qui parle tout seul lui donne son adresse. L'homme Ö la redingote, entendant cette dÇcision souvent rÇpÇtÇe, jeta au nez de Julien cinq ou six cartes. Aucune heureusement ne l'atteignit au visage, il s'Çtait promis de ne faire usage de ses pistolets que dans le cas oó il serait touchÇ. L'homme s'en alla, non sans se retourner de temps en temps pour le menacer du poing et lui adresser des injures.

Julien se trouva baignÇ de sueur."Ainsi il est au pouvoir du dernier des hommes de m'Çmouvoir Ö ce point! se disait-il avec rage. Comment tuer cette sensibilitÇ si humiliante?"

Il eñt voulu pouvoir se battre Ö l'instant. Mais une difficultÇ l'arràtait. Dans tout ce grand Paris, oó prendre un tÇmoin? il n'avait pas un ami. Il avait eu plusieurs connaissances; mais toutes, rÇguliärement, au bout de six semaines de relations, s'Çloignaient de lui."Je suis insociable, et m'en voilÖ cruellement puni", pensa-t-il. Enfin, il eut l'idÇe de chercher un ancien lieutenant du 96e, nommÇ LiÇvin, pauvre diable avec qui il faisait souvent des armes. Julien fut sincäre avec lui.

- Je veux bien àtre votre tÇmoin, dit LiÇvin, mais Ö une condition: si vous ne blessez pas votre homme, vous vous battrez avec moi, sÇance tenante.

- Convenu, dit Julien en lui serrant la main avec enthousiasme; et ils allärent chercher M. C. de Beauvoisis Ö l'adresse indiquÇe par ses billets, au fond du faubourg Saint-Germain.

Il Çtait sept heures du matin. Ce ne fut qu'en se faisant annoncer chez lui que Julien pensa que ce pouvait bien àtre le jeune parent de Mme de Rànal, employÇ jadis Ö l'ambassade de Rome ou de Naples, et qui avait donnÇ une lettre de recommandation au chanteur Geronimo.

Julien avait remis Ö un grand valet de chambre une des cartes jetÇes la veille, et une des siennes.

On le fit attendre, lui et son tÇmoin, trois grands quarts d'heure; enfin ils furent introduits dans un appartement admirable d'ÇlÇgance. Ils trouvärent un grand jeune homme en redingote rose-orange et blanc, mis comme une poupÇe; ses traits offraient la perfection et l'insignifiance de la beautÇ grecque. Sa tàte, remarquablement Çtroite, portait une pyramide de cheveux du plus beau blond. Ils Çtaient frisÇs avec beaucoup de soin, pas un cheveu ne dÇpassait l'autre. C'est pour se faire friser ainsi, pensa le lieutenant du 96e, que ce maudit fat nous a fait attendre. La robe de chambre bariolÇe, le pantalon du matin, tout, jusqu'aux pantoufles brodÇes, Çtait correct et merveilleusement soignÇ. Sa physionomie, noble et vide, annonáait des idÇes convenables et rares l'idÇal de l'homme aimable, l'horreur de l'imprÇvu et de la plaisanterie, beaucoup de gravitÇ.

Julien, auquel son lieutenant du 96e avait expliquÇ que se faire attendre si longtemps, apräs lui avoir jetÇ si grossiärement sa carte Ö la figure, Çtait une offense de plus, entra brusquement chez M. de Beauvoisis. Il avait l'intention d'àtre insolent, mais il aurait bien voulu en màme temps àtre de bon ton.

Il fut si frappÇ de la douceur des maniäres de M. de Beauvoisis, de son air Ö la fois compassÇ, important et content de soi de l'ÇlÇgance admirable de ce qui l'entourait, qu'il perdit en un clin d'oeil toute idÇe d'àtre insolent. Ce n'Çtait pas son homme de la veille. Son Çtonnement fut tel de rencontrer un àtre aussi distinguÇ au lieu du grossier personnage rencontrÇ au cafÇ, qu'il ne put trouver une seule parole. Il prÇsenta une des cartes qu'on lui avait jetÇes.

- C'est mon nom, dit l'homme Ö la mode, auquel l'habit noir de Julien däs sept heures du matin, inspirait assez peu de considÇration; mais je ne comprends pas, d'honneur...

La maniäre de prononcer ces derniers mots rendit Ö Julien une partie de son humeur.

- Je viens pour me battre avec vous, monsieur, et il expliqua d'un trait toute l'affaire.

M. Charles de Beauvoisis, apräs y avoir mñrement pensÇ, Çtait assez content de la coupe de l'habit noir de Julien."Il est de Staub, c'est clair, se disait-il en l'Çcoutant parler; ce gilet est de bon goñt, ces bottes sont bien; mais, d'un autre cìtÇ, cet habit noir däs le grand matin!... Ce sera pour mieux Çchapper Ö la balle, se dit le chevalier de Beauvoisis."

Däs qu'il se fut donnÇ cette explication, il revint Ö une politesse parfaite, et presque d'Çgal Ö Çgal envers Julien. Le colloque fut assez long, l'affaire Çtait dÇlicate, mais enfin Julien ne put se refuser Ö l'Çvidence. Le jeune homme si bien nÇ qu'il avait devant lui n'offrait aucun point de ressemblance avec le grossier personnage, qui la veille, l'avait insultÇ.

Julien Çprouvait une invincible rÇpugnance Ö s'en aller, il faisait durer l'explication. Il observait la suffisance du chevalier de Beauvoisis, c'est ainsi qu'il s'Çtait nommÇ en parlant de lui, choquÇ de ce que Julien l'appelait tout simplement monsieur.

Il admirait sa gravitÇ, màlÇe d'une certaine fatuitÇ modeste, mais qui ne l'abandonnait pas un seul instant. Il Çtait ÇtonnÇ de sa maniäre singuliäre de remuer la langue en prononáant les mots... Mais enfin, dans tout cela, il n'y avait pas la plus petite raison de lui chercher querelle.

Le jeune diplomate offrait de se battre avec beaucoup de grÉce, mais l'ex-lieutenant du 96e, assis depuis une heure, les jambes ÇcartÇes, les mains sur les cuisses, et les coudes en dehors, dÇcida que son ami M. Sorel n'Çtait point fait pour chercher une querelle d'Allemand Ö un homme, parce qu'on avait volÇ Ö cet homme ses billets de visite.

Julien sortait de fort mauvaise humeur. La voiture du chevalier de Beauvoisis l'attendait dans la cour, devant le perron; par hasard, Julien leva les yeux et reconnut son homme de la veille dans le cocher.

Le voir, le tirer par sa grande jaquette, le faire tomber de son siäge et l'accabler de coups de cravache ne fut que l'affaire d'un instant. Deux laquais voulurent dÇfendre leur camarade; Julien reáut des coups de poing: au màme instant il arma un de ses petits pistolets et le tira sur eux; ils prirent la fuite. Tout cela fut l'affaire d'une minute.

Le chevalier de Beauvoisis descendait l'escalier avec la gravitÇ la plus plaisante, rÇpÇtant avec sa prononciation de grand seigneur:

- Qu'est áa? qu'est áa?

Il Çtait Çvidemment fort curieux, mais l'importance diplomatique ne lui permettait pas de marquer plus d'intÇràt. Quand il sut de quoi il s'agissait, la hauteur le disputa encore dans ses traits au sang-froid lÇgärement badin qui ne doit jamais quitter une figure de diplomate.

Le lieutenant du 96e comprit que M. de Beauvoisis avait envie de se battre; il voulut diplomatiquement aussi conserver Ö son ami les avantages de l'initiative.

- Pour le coup, s'Çcria-t-il, il y a lÖ matiäre Ö duel!

- Je le croirais assez, reprit le diplomate.

- Je chasse ce coquin, dit-il Ö ses laquais; qu'un autre monte.

On ouvrit la portiäre de la voiture: le chevalier voulut absolument en faire les honneurs Ö Julien et Ö son tÇmoin. On alla chercher un ami de M. de Beauvoisis, qui indiqua une place tranquille. La conversation en allant fut vraiment bien. Il n'y avait de singulier que le diplomate en robe de chambre.

"Ces messieurs, quoique träs nobles, pensa Julien, ne sont point ennuyeux comme les personnes qui viennent dåner chez M. de La Mole, et je vois pourquoi, ajouta-t-il un instant apräs ils se permettent d'àtre indÇcents."On parlait des danseuses que le public avait distinguÇes dans un ballet donnÇ la veille. Ces messieurs faisaient allusion Ö des anecdotes piquantes que Julien et son tÇmoin, le lieutenant du 96e, ignoraient absolument. Julien n'eut point la sottise de prÇtendre les savoir; il avoua de bonne grÉce son ignorance. Cette franchise plut Ö l'ami du chevalier, il lui raconta ces anecdotes dans les plus grands dÇtails, et fort bien.

Une chose Çtonna infiniment Julien. Un reposoir que l'on construisait au milieu de la rue, pour la procession de la Fàte-Dieu, arràta un instant la voiture. Ces messieurs se permirent plusieurs plaisanteries; le curÇ, suivant eux, Çtait fils d'un archevàque. Jamais chez le marquis de La Mole, qui voulait àtre duc, on n'eñt osÇ prononcer un tel mot.

Le duel fut fini en un instant: Julien eut une balle dans le bras, on le lui serra avec des mouchoirs; on les mouilla avec de l'eau-de-vie et le chevalier de Beauvoisis pria Julien träs poliment de lui permettre de le reconduire chez lui dans la màme voiture qui l'avait amenÇ. Quand Julien indiqua l'hìtel de La Mole, il y eut Çchange de regards entre le jeune diplomate et son ami. Le fiacre de Julien Çtait lÖ, mais il trouvait la conversation de ces messieurs infiniment plus amusante que celle du bon lieutenant du 96e.

"Mon Dieu! un duel, n'est-ce que áa? pensait Julien. Que je suis heureux d'avoir retrouvÇ ce cocher! Quel serait mon malheur, si j'avais dñ supporter encore cette injure dans un cafÇ!"La conversation amusante n'avait presque pas ÇtÇ interrompue. Julien comprit alors que l'affectation diplomatique est bonne Ö quelque chose.

"L'ennui n'est donc point inhÇrent, se disait-il, Ö une conversation entre gens de haute naissance! Ceux-ci plaisantent de la procession de la Fàte-Dieu, ils osent raconter et avec dÇtails pittoresques des anecdotes fort scabreuses. Il ne leur manque absolument que le raisonnement sur la chose politique, et ce manque-lÖ est plus que compensÇ par la grÉce de leur ton et la parfaite justesse de leurs expressions."Julien se sentait une vive inclination pour eux."Que je serais heureux de les voir souvent!"

A peine se fut-on quittÇ, que le chevalier de Beauvoisis courut aux informations . elles ne furent pas brillantes.

Il Çtait fort curieux de connaåtre son homme; pouvait-il dÇcemment lui faire une visite? Le peu de renseignements qu'il put obtenir n'Çtaient pas d'une nature encourageante.

- Tout cela est affreux! dit-il Ö son tÇmoin. Il est impossible que j'avoue m'àtre battu avec un simple secrÇtaire de M. de La Mole, et encore parce que mon cocher m'a volÇ mes cartes de visite.

- Il est sñr qu'il y aurait dans tout cela possibilitÇ de ridicule.

Le soir màme, le chevalier de Beauvoisis et son ami dirent partout que ce M. Sorel, d'ailleurs un jeune homme parfait, Çtait fils naturel d'un ami intime du marquis de La Mole. Ce fait passa sans difficultÇ. Une fois qu'il fut Çtabli, le jeune diplomate et son ami daignärent faire quelques visites Ö Julien, pendant les quinze jours qu'il passa dans sa chambre. Julien leur avoua qu'il n'Çtait allÇ qu'une fois en sa vie Ö l'OpÇra.

- Cela est Çpouvantable, lui dit-on, on ne va que lÖ; il faut que votre premiäre sortie soit pour le Comte Ory.

A l'OpÇra, le chevalier de Beauvoisis le prÇsenta au fameux chanteur Geronimo, qui avait alors un immense succäs.

Julien faisait presque la cour au chevalier; ce mÇlange de respect pour soi-màme, d'importance mystÇrieuse et de fatuitÇ de jeune homme l'enchantait. Par exemple le chevalier bÇgayait un peu, parce qu'il avait l'honneur de voir souvent un grand seigneur qui avait ce dÇfaut. Jamais Julien n'avait trouvÇ rÇunis dans un seul àtre le ridicule qui amuse et la perfection des maniäres qu'un pauvre provincial doit chercher Ö imiter.

On le voyait Ö l'OpÇra avec le chevalier de Beauvoisis; cette liaison fit prononcer son nom.

- Eh bien! lui dit un jour M. de La Mole, vous voilÖ donc le fils naturel d'un riche gentilhomme de Franche-ComtÇ, mon ami intime?

Le marquis coupa la parole Ö Julien, qui voulait protester qu'il n'avait contribuÇ en aucune faáon Ö accrÇditer ce bruit.

- M. de Beauvoisis n'a pas voulu s'àtre battu contre le fils d'un charpentier.

- Je le sais, je le sais, dit M. de La Mole; c'est Ö moi maintenant de donner de la consistance Ö ce rÇcit, qui me convient. Mais j'ai une grÉce Ö vous demander, et qui ne vous coñtera qu'une petite demi-heure de votre temps: tous les jours d'OpÇra, Ö onze heures et demie, allez assister dans le vestibule Ö la sortie du beau monde. Je vous vois encore quelquefois des faáons de province, il faudrait vous en dÇfaire, d'ailleurs il n'est pas mal de connaåtre, au moins de vue, de grands personnages aupräs desquels je puis un jour vous donner quelque mission. Passez au bureau de location pour vous faire reconnaåtre; on vous a donnÇ les entrÇes.

CHAPITRE VII

UNE ATTAQUE DE GOUTTE

Et j'eus de l'avancement, non pour mon mÇrite, mais parce que mon maåtre avait la goutte.
BERTOLOTTI.

Le lecteur est peut-àtre surpris de ce ton libre et presque amical; nous avons oubliÇ de dire que, depuis six semaines, le marquis Çtait retenu chez lui par une attaque de goutte.

Mlle de La Mole et sa märe Çtaient Ö Hyäres, aupräs de la märe de la marquise. Le comte Norbert ne voyait son päre que des instants, ils Çtaient fort bien l'un pour l'autre, mais n'avaient rien Ö se dire. M. de La Mole, rÇduit Ö Julien, fut ÇtonnÇ de lui trouver des idÇes. Il se faisait lire les journaux. Bientìt le jeune secrÇtaire fut en Çtat de choisir les passages intÇressants. Il y avait un journal nouveau que le marquis abhorrait; il avait jurÇ de ne le jamais lire, et chaque jour en parlait. Julien riait et admirait la pauvretÇ du duel entre le pouvoir et une idÇe. Cette petitesse du marquis lui rendait tout le sang-froid qu'il Çtait tentÇ de perdre en passant des soirÇes tàte Ö tàte avec un si grand seigneur. Le marquis, irritÇ contre le temps prÇsent, se fit lire Tite-Live; la traduction improvisÇe sur le texte latin l'amusait.

Un jour le marquis dit, avec ce ton de politesse excessive, qui souvent impatientait Julien:

- Permettez, mon cher Sorel, que je vous fasse cadeau d'un habit bleu: quand il vous conviendra de le prendre et de venir chez moi, vous serez, Ö mes yeux, le fräre cadet du comte de Retz, c'est-Ö-dire le fils de mon ami le vieux duc.

Julien ne comprenait pas trop de quoi il s'agissait; le soir màme, il essaya une visite en habit bleu. Le marquis le traita comme un Çgal. Julien avait un coeur digne de sentir la vraie politesse, mais il n'avait pas l'idÇe des nuances. Il eñt jurÇ, avant cette fantaisie du marquis, qu'il Çtait impossible d'àtre reáu par lui avec plus d'Çgards."Quel admirable talent!"se dit Julien; quand il se leva pour sortir, le marquis lui fit des excuses de ne pouvoir l'accompagner Ö cause de sa goutte.

Cette idÇe singuliäre occupa Julien: "se moquerait-il de moi?"pensa-t-il. Il alla demander conseil Ö l'abbÇ Pirard, qui, moins poli que le marquis, ne lui rÇpondit qu'en sifflant et parlant d'autre chose. Le lendemain matin, Julien se prÇsenta au marquis, en habit noir, avec son portefeuille et ses lettres Ö signer. Il en fut reáu Ö l'ancienne maniäre. Le soir en habit bleu, ce fut un ton tout diffÇrent et absolument aussi poli que la veille.

- Puisque vous ne vous ennuyez pas trop dans les visites que vous avez la bontÇ de faire Ö un pauvre vieillard malade, lui dit le marquis, il faudrait lui parler de tous les petits incidents de votre vie, mais franchement et sans songer Ö autre chose qu'Ö raconter clairement et d'une faáon amusante. Car il faut s'amuser continua le marquis; il n'y a que cela de rÇel dans la vie. Un homme ne peut pas me sauver la vie Ö la guerre tous les jours, ou me faire tous les jours cadeau d'un million; mais si j'avais Rivarol, ici, aupräs de ma chaise longue, tous les jours il m'ìterait une heure de souffrances et d'ennui. Je l'ai beaucoup vu Ö Hambourg, pendant l'Çmigration.

Et le marquis conta Ö Julien les anecdotes de Rivarol avec les Hambourgeois qui s'associaient quatre pour comprendre un bon mot.

M. de La Mole, rÇduit Ö la sociÇtÇ de ce petit abbÇ, voulut l'Çmoustiller. Il piqua d'honneur l'orgueil de Julien. Puisqu'on lui demandait la vÇritÇ, Julien rÇsolut de tout dire; mais en taisant deux choses: son admiration fanatique pour un nom qui donnait de l'humeur au marquis, et la parfaite incrÇdulitÇ qui n'allait pas trop bien Ö un futur curÇ. Sa petite affaire avec le chevalier de Beauvoisis arriva fort Ö propos. Le marquis rit aux larmes de la scäne dans le cafÇ de la rue Saint-HonorÇ avec le cocher qui l'accablait d'injures sales. Ce fut l'Çpoque d'une franchise parfaite dans les relations entre le maåtre et le protÇgÇ.

M. de La Mole s'intÇressa Ö ce caractäre singulier. Dans les commencements, il caressait les ridicules de Julien, afin d'en jouir; bientìt il trouva plus d'intÇràt Ö corriger tout doucement les fausses maniäres de voir de ce jeune homme."Les autres provinciaux qui arrivent Ö Paris admirent tout, pensait le marquis; celui-ci hait tout. Ils ont trop d'affectation, lui n'en a pas assez, et les sots le prennent pour un sot."

L'attaque de goutte fut prolongÇe par les grands froids de l'hiver et dura plusieurs mois.

"On s'attache bien Ö un bel Çpagneul se disait le marquis, pourquoi ai-je tant de honte de m'attacher Ö ce petit abbÇ? il est original. Je le traite comme un fils, eh bien! oó est l'inconvÇnient? Cette fantaisie, si elle dure me coñtera un diamant de cinq cents louis dans mon testament."

Une fois que le marquis eut compris le caractäre ferme de son protÇgÇ, chaque jour il le chargeait de quelque nouvelle affaire.

Julien remarqua avec effroi qu'il arrivait Ö ce grand seigneur de lui donner des dÇcisions contradictoires sur le màme objet.

Ceci pouvait le compromettre gravement. Julien ne travailla plus avec le marquis sans apporter un registre sur lequel il Çcrivait les dÇcisions, et le marquis les paraphait. Julien avait pris un commis qui transcrivait les dÇcisions relatives Ö chaque affaire sur un registre particulier. Ce registre recevait aussi la copie de toutes les lettres.

Cette idÇe sembla d'abord le comble du ridicule et de l'ennui. Mais, en moins de deux mois, le marquis en sentit les avantages. Julien lui proposa de prendre un commis sortant de chez un banquier, et qui tiendrait en partie double le compte de toutes les recettes et de toutes les dÇpenses des terres que Julien Çtait chargÇ d'administrer.

Ces mesures Çclaircirent tellement aux yeux du marquis ses propres affaires, qu'il put se donner le plaisir d'entreprendre deux ou trois nouvelles spÇculations sans le secours de son pràte-nom qui le volait.

- Prenez trois mille francs pour vous, dit-il un jour Ö son jeune ministre.

- Monsieur, ma conduite peut àtre calomnie.

- Que vous faut-il donc? reprit le marquis avec humeur.

- Que vous veuilliez bien prendre un arràtÇ et l'Çcrire de votre main sur le registre; cet arràtÇ me donnera une somme de trois mille francs. Au reste, c'est M. l'abbÇ Pirard qui a eu l'idÇe de toute cette comptabilitÇ. Le marquis, avec la mine ennuyÇe du marquis de Moncade, Çcoutant les comptes de M. Poisson, son intendant, Çcrivit la dÇcision.

Le soir, lorsque Julien paraissait en habit bleu, il n'Çtait jamais question d'affaires. Les bontÇs du marquis Çtaient si flatteuses pour l'amour-propre toujours souffrant de notre hÇros, que bientìt, malgrÇ lui, il Çprouva une sorte d'attachement pour ce vieillard aimable. Ce n'est pas que Julien fñt sensible, comme on l'entend Ö Paris; mais ce n'Çtait pas un monstre, et personne, depuis la mort du vieux chirurgien-major, ne lui avait parlÇ avec tant de bontÇ. Il remarquait avec Çtonnement que le marquis avait pour son amour-propre des mÇnagements de politesse qu'il n'avait jamais trouvÇs chez le vieux chirurgien. Il comprit enfin que le chirurgien Çtait plus fier de sa croix que le marquis de son cordon bleu. Le päre du marquis Çtait un grand seigneur.

Un jour, Ö la fin d'une audience du matin, en habit noir et pour les affaires, Julien amusa le marquis, qui le retint deux heures, et voulut absolument lui donner quelques billets de banque que son pràte-nom venait de lui apporter de la Bourse.

- J'espäre, Monsieur le marquis, ne pas m'Çcarter du profond respect que je vous dois en vous suppliant de me permettre un mot.

- Parlez, mon ami.

- Que Monsieur le marquis daigne souffrir que je refuse ce don. Ce n'est pas Ö l'homme en habit noir qu'il est adressÇ, et il gÉterait tout Ö fait les faáons que l'on a la bontÇ de tolÇrer chez l'homme en habit bleu.

Il salua avec beaucoup de respect, et sortit sans regarder.

Ce trait amusa le marquis. Il le conta le soir Ö l'abbÇ Pirard.

- Il faut que je vous avoue enfin une chose mon cher abbÇ. Je connais la naissance de Julien, et je vous autorise Ö ne pas me garder le secret sur cette confidence.

Son procÇdÇ de ce matin est noble, pensa le marquis, et moi je l'anoblis.

Quelque temps apräs, le marquis put enfin sortir.

- Allez passer deux mois Ö Londres, dit-il Ö Julien. Les courriers extraordinaires et autres vous porteront les lettres reáues par moi avec mes notes. Vous ferez les rÇponses et me les renverrez en mettant chaque lettre dans sa rÇponse. J'ai calculÇ que le retard ne sera que de cinq jours.

En courant la poste sur la route de Calais, Julien s'Çtonnait de la futilitÇ des prÇtendues affaires pour lesquelles on l'envoyait.

Nous ne dirons point avec quel sentiment de haine et presque d'horreur, il toucha le sol anglais. On connaåt sa folle passion pour Bonaparte. Il voyait dans chaque officier un sir Hudson Lowe, dans chaque grand seigneur un Lord Bathurst, ordonnant les infamies de Sainte-HÇläne et en recevant la rÇcompense par dix annÇes de ministäre.

A Londres, il connut enfin la haute fatuitÇ. Il s'Çtait liÇ avec de jeunes seigneurs russes qui l'initiärent.

- Vous àtes prÇdestinÇ, mon cher Sorel, lui disaient-ils vous avez naturellement cette mine froide et Ö mille lieues de la sensation prÇsente, que nous cherchons tant Ö nous donner.

- Vous n'avez pas compris votre siäcle, lui disait le prince Korasoff: Faites toujours le contraire de ce qu'on attend de vous. VoilÖ, d'honneur, la seule religion de l'Çpoque, ne soyez ni fou, ni affectÇ, car alors on attendrait de vous des folies et des affectations, et le prÇcepte ne serait plus accompli.

Julien se couvrit de gloire un jour dans le salon du duc de Fitz-Folke, qui l'avait engagÇ Ö dåner, ainsi que le prince Korasoff. On attendit pendant une heure. La faáon dont Julien se conduisit, au milieu des vingt personnes qui attendaient, est encore citÇe parmi les jeunes secrÇtaires d'ambassade Ö Londres. Sa mine fut impayable.

Il voulut voir, malgrÇ les plaisanteries des dandys ses amis, le cÇläbre Philippe Vane, le seul philosophe que l'Angleterre ait eu depuis Locke. Il le trouva achevant sa septiäme annÇe de prison. L'aristocratie ne badine pas en ce pays-ci, pensa Julien; de plus, Vane est dÇshonorÇ, vilipendÇ, etc.

Julien le trouva gaillard; la rage de l'aristocratie le dÇsennuyait. VoilÖ, se dit Julien en sortant de prison, le seul homme gai que j'aie vu en Angleterre.

L'idÇe la plus utile aux tyrans est celle de Dieu, lui avait dit Vane...

Nous supprimons le reste du systäme comme cynique.

A son retour:

- Quelle idÇe amusante m'apportez-vous d'Angleterre? lui dit M. de La Mole...

Il se taisait.

- Quelle idÇe apportez-vous, amusante ou non? reprit le marquis vivement.

- Primo, dit Julien, l'Anglais le plus sage est fou une heure par jour; il est visitÇ par le dÇmon au suicide, qui est le dieu du pays.

2¯ L'esprit et le gÇnie perdent vingt-cinq pour cent de leur valeur en dÇbarquant en Angleterre.

3¯ Rien au monde n'est beau, admirable, attendrissant comme les paysages anglais.

- A mon tour, dit le marquis:

"Primo pourquoi allez-vous dire, au bal chez l'ambassadeur dÇ Russie, qu'il y a en France trois cent mille jeunes gens de vingt-cinq ans qui dÇsirent passionnÇment la guerre? croyez-vous que cela soit obligeant pour les rois?

- On ne sait comment faire en parlant Ö nos grands diplomates, dit Julien. Ils ont la manie d'ouvrir des discussions sÇrieuses. Si l'on s'en tient aux lieux communs des journaux, on passe pour un sot. Si l'on se permet quelque chose de vrai et de neuf, ils sont ÇtonnÇs, ne savent que rÇpondre, et le lendemain matin, Ö sept heures, ils vous font dire par le premier secrÇtaire d'ambassade qu'on a ÇtÇ inconvenant.

- Pas mal, dit le marquis en riant. Au reste, je parie, monsieur l'homme profond, que vous n'avez pas devinÇ ce que vous àtes allÇ faire en Angleterre.

- Pardonnez-moi, reprit Julien; j'y ai ÇtÇ pour dåner une fois la semaine chez l'ambassadeur du roi, qui est le plus poli des hommes.

- Vous àtes allÇ chercher la croix que voilÖ, lui dit le marquis. Je ne veux pas vous faire quitter votre habit noir et je suis accoutumÇ au ton plus amusant que j'ai pris avec l'homme portant l'habit bleu. Jusqu'Ö nouvel ordre, entendez bien ceci: quand je verrai cette croix vous serez le fils cadet de mon ami le duc de Retz, qui sans s'en douter, est depuis six mois employÇ dans lÖ diplomatie. Remarquez, ajouta le marquis, d'un air fort sÇrieux, et coupant court aux actions de grÉces, que je ne veux point vous sortir de votre Çtat. C'est toujours une faute et un malheur pour le protecteur comme pour le protÇgÇ. Quand mes procäs vous ennuieront, ou que vous ne me conviendrez plus, je demanderai pour vous une bonne cure, comme celle de notre ami l'abbÇ Pirard, et n'en de plus, ajouta le marquis d'un ton fort sec.

- Cette croix mit Ö l'aise l'orgueil de Julien; il parla beaucoup plus. Il se crut moins souvent offensÇ et pris de mire par ces propos, susceptibles de quelque explication peu polie et qui, dans une conversation animÇe, peuvent Çchapper Ö tout le monde.

Cette croix lui valut une singuliäre visite; ce fut celle de M. le baron de Valenod, qui venait Ö Paris remercier le ministäre de sa baronnie et s'entendre avec lui. Il allait àtre nommÇ maire de Verriäres en remplacement de M. de Rànal destituÇ.

Julien rit bien, intÇrieurement, quand M. de Valenod lui fit entendre qu'on venait de dÇcouvrir que M. de Rànal Çtait un jacobin. Le fait est que, dans une rÇÇlection gÇnÇrale qu'on prÇparait pour la Chambre des dÇputÇs, le nouveau baron Çtait le candidat du ministäre, et au grand colläge du dÇpartement, Ö la vÇritÇ fort ultra, c'Çtait M. de Rànal qui Çtait portÇ par les libÇraux.

Ce fut en vain que Julien essaya de savoir quelque chose de Mme de Rànal; le baron parut se souvenir de leur ancienne rivalitÇ, et fut impÇnÇtrable. Il finit par demander Ö Julien la voix de son päre dans les Çlections qui allaient avoir lieu. Julien promit d'Çcrire.

- Vous devriez, Monsieur le chevalier, me prÇsenter Ö M. le marquis de La Mole.

En effet, je le devrais, pensa Julien; mais un tel coquin!...

- En vÇritÇ, rÇpondit-il, je suis un trop petit garáon Ö l'hìtel de La Mole pour prendre sur moi de prÇsenter.

Julien disait tout au marquis; le soir il lui conta la prÇtention du Valenod, ainsi que ses faits et gestes depuis 1814.

- Non seulement, reprit M. de La Mole, d'un air fort sÇrieux, vous me prÇsenterez demain le nouveau baron, mais je l'invite Ö dåner pour apräs-demain. Ce sera un de nos nouveaux prÇfets.

- En ce cas, reprit Julien froidement, je demande la place de directeur du dÇpìt de mendicitÇ pour mon päre.

- A la bonne heure dit le marquis en reprenant l'air gai; accordÇ; je m'attendais Ö des moralitÇs. Vous vous formez.

Julien apprit par M. de Valenod que le titulaire du bureau de loterie de Verriäres venait de mourir, Julien trouva plaisant de donner cette place Ö M. de Cholin, ce vieil imbÇcile dont jadis il avait ramassÇ la pÇtition dans la chambre de M. de La Mole. Le marquis rit de bon coeur de la pÇtition que Julien rÇcita en lui faisant signer la lettre qui demandait cette place au ministre des finances.

A peine M. de Cholin nommÇ, Julien apprit que cette place avait ÇtÇ demandÇe par la dÇputation du dÇpartement pour M. Gros, le cÇläbre gÇomätre: cet homme gÇnÇreux n'avait que quatorze cents francs de rente, et chaque annÇe pràtait six cents francs au titulaire qui venait de mourir, pour l'aider Ö Çlever sa famille.

Julien fut ÇtonnÇ de ce qu'il avait fait."Cette famille du mort, comment vit-elle aujourd'hui?"Cette idÇe lui serra le coeur."Ce n'est rien, se dit-il; il faudra en venir Ö bien d'autres injustices, si je veux parvenir, et encore savoir les cacher sous de belles paroles sentimentales: pauvre M. Gros! c'est lui qui mÇritait la croix, c'est moi qui l'ai, et je dois agir dans le sens du gouvernement qui me la donne."

CHAPITRE VIII

QUELLE EST LA DêCORATION QUI DISTINGUE?

Ton eau ne me rafraåchit pas, dit le gÇnie altÇrÇ.--C'est pourtant le puits le plus frais de tout le Diar-BÇkir.
PELLICO.

Un jour Julien revenait de la charmante terre de Villequier, sur les bords de la Seine, que M. de La Mole voyait avec intÇràt, parce que, de toutes les siennes, c'Çtait la seule qui eñt appartenu au cÇläbre Boniface de La Mole. Il trouva Ö l'hìtel la marquise et sa fille, qui arrivaient d'Hyäres.

Julien Çtait un dandy maintenant, et comprenait l'art de vivre Ö Paris. Il fut d'une froideur parfaite envers Mlle de La Mole. Il parut n'avoir gardÇ aucun souvenir des temps oó elle lui demandait si gaiement des dÇtails sur sa maniäre de tomber de cheval avec grÉce.

Mlle de La Mole le trouva grandi et pÉli. Sa taille, sa tournure n'avaient plus rien du provincial; il n'en Çtait pas ainsi de sa conversation; on y remarquait encore trop de sÇrieux, trop de positif. MalgrÇ ces qualitÇs raisonnables, grÉce Ö son orgueil, elle n'avait rien de subalterne, on sentait seulement qu'il regardait encore trop de chose s'comme importantes. Mais on voyait qu'il Çtait homme Ö soutenir son dire.

- Il manque de lÇgäretÇ, mais non pas d'esprit, dit Mlle de La Mole Ö son päre, en plaisantant avec lui sur la croix qu'il avait donnÇe Ö Julien. Mon fräre vous l'a demandÇe pendant dix-huit mois, et c'est un La Mole!

- Oui, mais Julien a de l'imprÇvu, c'est ce qui n'est jamais arrivÇ au La Mole dont vous me parlez.

On annonáa M. le duc de Retz.

Mathilde se sentit saisie d'un bÉillement irrÇsistible; Ö le voir, il lui semblait qu'elle reconnaissait les antiques dorures et les anciens habituÇs du salon paternel. Elle se faisait une image parfaitement ennuyeuse de la vie qu'elle allait reprendre Ö Paris. Et cependant, Ö Hyäres, elle regrettait Paris.

Et pourtant j'ai dix-neuf ans! pensait-elle; c'est l'Ége du bonheur, disent tous ces nigauds Ö tranches dorÇes. Elle regardait huit ou dix volumes de poÇsies nouvelles accumulÇs, pendant le voyage de Provence, sur la consolÇ du salon. Elle avait le malheur d'avoir plus d'esprit que MM. de Croisenois, de Caylus, de Luz et ses autres amis. Elle se figurait tout ce qu'ils allaient lui dire sur le beau ciel de la Provence, la poÇsie, le midi, etc., etc.

Ces yeux si beaux, oó respiraient l'ennui le plus profond et, pis encore le dÇsespoir de trouver le plaisir s'arràtärent sur Julien. Du moins, il n'Çtait pas exactement comme un autre.

- Monsieur Sorel, dit-elle avec cette voix vive, bräve et qui n'a rien de fÇminin, qu'emploient les jeunes femmes de la haute classe, Monsieur Sorel, venez-vous ce soir au bal de M. de Retz?

- Mademoiselle, je n'ai pas eu l'honneur d'àtre prÇsentÇ Ö M. le duc. (On eñt dit que ces mots et ce titre Çcorchaient la bouche du provincial orgueilleux.)

- Il a chargÇ mon fräre de vous amener avec lui; et, si vous y Çtiez venu, vous m'auriez donnÇ des dÇtails sur la terre de Villequier, il est question d'y aller au printemps. Je voudrais savoir si le chÉteau est logeable, et si les environs sont aussi jolis qu'on le dit. Il y a tant de rÇputations usurpÇes!

Julien ne rÇpondait pas.

- Venez au bal avec mon fräre, ajouta-t-elle d'un ton fort sec.

Julien salua avec respect."Ainsi, màme au milieu du bal, je dois des comptes Ö tous les membres de la famille; ne suis-je pas payÇ comme homme d'affaires?"Sa mauvaise humeur ajouta: "Dieu sait encore si cc que je dirai Ö la fille ne contrariera pas les projets du päre, du fräre, de la märe! C'est une vÇritable cour de prince souverain. Il faudrait y àtre d'une nullitÇ parfaite, et cependant ne donner Ö personne le droit de se plaindre.

"Que cette grande fille me dÇplaåt! pensa-t-il en regardant marcher Mlle de La Mole, que sa märe avait appelÇe pour la prÇsenter Ö plusieurs femmes de ses amies. Elle outre toutes les modes; sa robe lui tombe des Çpaules... elle est encore plus pÉle qu'avant son voyage... Quels cheveux sans couleur, Ö force d'àtre blonds; on dirait que le jour passe Ö travers!... Que de hauteur dans cette faáon de saluer, dans ce regard! quels gestes de reine!

Mlle de La Mole venait d'appeler son fräre, au moment oó il quittait le salon.

Le comte Norbert s'approcha de Julien:

- Mon cher Sorel, lui dit-il, oó voulez-vous que je vous prenne Ö minuit pour le bal de M. de Retz? Il m'a chargÇ expressÇment de vous amener.

- Je sais bien Ö qui je dois tant de bontÇs, rÇpondit Julien, en saluant jusqu'Ö terre.

Sa mauvaise humeur, ne pouvant rien trouver Ö reprendre au ton de politesse et màme d'intÇràt avec lequel Norbert lui avait parlÇ, se mit Ö s'exercer sur la rÇponse que lui, Julien, avait faite Ö ce mot obligeant. Il y trouvait une nuance de bassesse.

Le soir, en arrivant au bal, il fut frappÇ de la magnificence de l'hìtel de Retz. La cour d'entrÇe Çtait couverte d'une immense tente de coutil cramoisi avec des Çtoiles en or: rien de plus ÇlÇgant. Au-dessous de cette tente, la cour Çtait transformÇe en un bois d'orangers et de lauriers-roses en fleurs. Comme on avait eu soin d'enterrer suffisamment les vases, les lauriers et les orangers avaient l'air de sortir de terre. Le chemin que parcouraient les voitures Çtait sablÇ.

Cet ensemble parut extraordinaire Ö notre provincial. Il n'avait pas l'idÇe d'une telle magnificence; en un instant, son imagination Çmue fut Ö mille lieues de la mauvaise humeur. Dans la voiture, en venant au bal, Norbert Çtait heureux, et lui voyait tout en noir; Ö peine entrÇs dans la cour. les rìles changärent.

Norbert n'Çtait sensible qu'Ö quelques dÇtails, qui, au milieu de tant de magnificence, n'avaient pu àtre soignÇs. Il Çvaluait la dÇpense de chaque chose et, Ö mesure qu'il arrivait Ö un total ÇlevÇ, Julien remarqua qu'il s'en montrait presque jaloux et prenait de l'humeur.

Pour lui, il arriva sÇduit, admirant et presque timide Ö force d'Çmotion, dans le premier des salons oó l'on dansait. On se pressait Ö la porte du second et la foule Çtait si grande, qu'il lui fut impossible d'avancer. La dÇcoration de ce second salon reprÇsentait l'Alhambra de Grenade.

- C'est la reine du bal, il faut en convenir, disait un jeune homme Ö moustaches, dont l'Çpaule entrait dans la poitrine de Julien.

- Mlle Fourmont, qui tout l'hiver a ÇtÇ la plus jolie, lui rÇpondait son voisin, s'aperáoit qu'elle descend Ö la seconde place; vois son air singulier.

- Vraiment elle met toutes voiles dehors pour plaire. Vois, vois ce sourire gracieux au moment oó elle figure seule dans cette contredanse. C'est, d'honneur impayable.

- Mlle de La Mole a l'air d'àtre maåtresse du plaisir que lui fait son triomphe, dont elle s'aperáoit fort bien. On dirait qu'elle craint de plaire Ö qui lui parle.

- Träs bien! voilÖ l'art de sÇduire.

Julien faisait de vains efforts pour apercevoir cette femme sÇduisante: sept ou huit hommes plus grands que lui l'empàchaient de la voir.

- Il y a bien de la coquetterie dans cette retenue si noble, reprit le jeune homme Ö moustaches.

- Et ces grands yeux bleus qui s'abaissent si lentement au moment oó l'on dirait qu'ils sont sur le point de se trahir, reprit le voisin. Ma foi, rien de plus habile.

- Vois comme aupräs d'elle la belle Fourmont a l'air commun, dit un troisiäme.

- Cet air de retenue veut dire: Que d'amabilitÇ je dÇploierais pour vous, si vous Çtiez l'homme digne de moi!

- Et qui peut àtre digne de la sublime Mathilde? dit le premier; quelque prince souverain, beau, spirituel bien fait, un hÇros Ö la guerre, et ÉgÇ de vingt ans tout au plus.

- Le fils naturel de l'empereur de Russie... auquel, en faveur de ce mariage, on ferait une souverainetÇ. ... ou tout simplement le comte de Thaler, avec son air de paysan habillÇ...

La porte fut dÇgagÇe, Julien put entrer.

" Puisqu'elle passe pour si remarquable aux yeux de ces poupÇes, elle vaut la peine que je l'Çtudie, pensa-t-il. Je comprendrai quelle est la perfection pour ces gens-lÖ."

Comme il la cherchait des yeux, Mathilde le regarda."Mon devoir m'appelle", se dit Julien; mais il n'y avait plus d'humeur que dans son expression. La curiositÇ le faisait avancer avec un plaisir que la robe, fort basse des Çpaules, de Mathilde augmenta bien vite, Ö la vÇritÇ d'une maniäre peu flatteuse pour son amour-propre."Sa beautÇ a de la jeunesse", pensa-t-il. Cinq ou six jeunes gens, parmi lesquels Julien reconnut ceux qu'il avait entendus Ö la porte, Çtaient entre elle et lui.

- Vous monsieur, qui avez ÇtÇ ici tout l'hiver, lui dit-elle, n'est-il pas vrai que ce bal est le plus joli de la saison?

Il ne rÇpondait pas.

- Ce quadrille de Coulon me semble admirable et ces dames le dansent d'une faáon parfaite.

Les jeunes gens se retournärent pour voir quel Çtait l'homme heureux dont on voulait absolument avoir une rÇponse. Elle ne fut pas encourageante.

- Je ne saurais àtre un bon juge, mademoiselle; je passe ma vie Ö Çcrire: c'est le premier bal de cette magnificence que j'aie vu.

Les jeunes gens Ö moustaches furent scandalisÇs.

- Vous àtes un sage, Monsieur Sorel, reprit-on avec un intÇràt plus marquÇ; vous voyez tous ces bals, toutes ces fàtes, comme un philosophe, comme J.-J. Rousseau. Ces folies vous Çtonnent sans vous sÇduire.

Un mot venait d'Çteindre l'imagination de Julien, et de chasser de son coeur toute illusion. Sa bouche prit l'expression d'un dÇdain un peu exagÇrÇ peut-àtre.

- J.-J. Rousscau, rÇpondit-il, n'est Ö mes yeux qu'un sot, lorsqu'il s'avise de juger le grand monde; il ne le comprenait pas, et y portait le coeur d'un laquais parvenu.

- Il a fait le Contrat social, dit Mathilde du ton de la vÇnÇration.

- Tout en pràchant la rÇpublique et le renversement des dignitÇs monarchiques, ce parvenu est ivre de bonheur, si un duc change la direction de sa promenade apräs dåner, pour accompagner un de ses amis.

- Ah! oui, le duc de Luxembourg Ö Montmorency accompagne un M. Coindet du cìtÇ de Paris..., reprit Mlle de La Mole avec le plaisir et l'abandon de la premiäre jouissance de pÇdanterie. Elle Çtait ivre de son savoir Ö peu präs comme l'acadÇmicien qui dÇcouvrit l'existence du roi Feretrius. L'oeil de Julien resta pÇnÇtrant et sÇväre. Mathilde avait eu un moment d'enthousiasme, la froideur de son partner la dÇconcerta profondÇment. Elle fut d'autant plus ÇtonnÇe, que c'Çtait elle qui avait coutume de produire cet effet-lÖ sur les autres.

Dans ce moment, le marquis de Croisenois s'avanáait avec empressement vers Mlle de La Mole. Il fut un instant Ö trois pas d'elle, sans pouvoir pÇnÇtrer Ö cause de la foule. Il la regardait en souriant de l'obstacle. La jeune marquise de Rouvray Çtait präs de lui: c'Çtait une cousine de Mathilde. Elle donnait le bras Ö son mari, qui ne l'Çtait que depuis quinze jours. Le marquis de Rouvray, fort jeune aussi, avait tout l'amour niais qui prend un homme qui, faisant un mariage de convenance uniquement arrangÇ par les notaires, trouve une personne parfaitement belle. M. de Rouvray allait àtre duc Ö la mort d'un oncle fort ÉgÇ.

Pendant que le marquis de Croisenois, ne pouvant percer la foule, regardait Mathilde d'un air riant elle arràtait ses grands yeux, d'un bleu cÇleste, sur lui et ses voisins."Quoi de plus plat, se dit-elle que tout ce groupe! VoilÖ Croisenois qui prÇtend m'Çpouser, il est doux, poli, il a des maniäres parfaites comme M. de Rouvray. Sans l'ennui qu'ils donnent ces messieurs seraient fort aimables. Lui aussi me suivra au bal avec cet air bornÇ et content. Un an apräs le mariage, ma voiture, mes chevaux, mes robes, mon chÉteau Ö vingt lieues de Paris, tout cela sera aussi bien que possible tout Ö fait ce qu'il faut pour faire pÇrir d'envie une parvenue, une comtesse de Roiville par exemple; et apräs?..."

Mathilde s'ennuyait en espoir. Le marquis de Croisenois parvint Ö l'approcher, et lui parlait, mais elle ràvait sans l'Çcouter. Le bruit de ses paroles se confondait pour elle avec le bourdonnement du bal. Elle suivait de l'oeil machinalement Julien, qui s'Çtait ÇloignÇ d'un air respectueux, mais fier et mÇcontent. Elle aperáut dans un coin, loin de la foule circulante, le comte Altamira, condamnÇ Ö mort dans son pays, que le lecteur connaåt dÇjÖ. Sous Louis XIV, une de ses parentes avait ÇpousÇ un prince de Conti; ce souvenir le protÇgeait un peu contre la police de la congrÇgation.

"Je ne vois que la condamnation Ö mort qui distingue un homme, pensa Mathilde, c'est la seule chose qui ne s'achäte pas.

"Ah! c'est un bon mot que je viens de me dire! quel dommage qu'il ne soit pas venu de faáon Ö m'en faire honneur."Mathilde avait trop de goñt pour amener dans la conversation un bon mot (ait d'avance, mais elle avait aussi trop de vanitÇ pour ne pas àtre enchantÇe d'elle-màme. Un air de bonheur remplaáa dans ses traits l'apparence de l'ennui. Le marquis de Croisenois, qui lui parlait toujours, crut entrevoir le succäs, et redoubla de faconde.

"Qu'est-ce qu'un mÇchant pourrait objecter Ö mon bon mot? se dit Mathilde. Je rÇpondrais au critique: Un titre de baron, de vicomte, cela s'achäte; une croix, cela se donne; mon fräre vient de l'avoir, qu'a-t-il fait? un grade, cela s'obtient. Dix ans de garnison, ou un parent ministre de la guerre, et l'on est chef d'escadron comme Norbert. Une grande fortune!... c'est encore ce qu'il y a de plus difficile et par consÇquent de plus mÇritoire. VoilÖ ce qui est drìle! c'est le contraire de tout ce que disent les livres... Eh bien! pour la fortune, on Çpouse la fille de M. Rothschild.

"RÇellement mon mot a de la profondeur. La condamnation Ö mort est encore la seule chose que l'on ne soit pas avisÇ de solliciter."

- Connaissez-vous le comte Altamira? dit-elle Ö M. de Croisenois.

Elle avait l'air de revenir de si loin, et cette question avait si peu de rapport avec tout ce que le pauvre marquis lui disait depuis cinq minutes, que son amabilitÇ en fut dÇconcertÇe. C'Çtait pourtant un homme d'esprit et fort renommÇ comme tel.

"Mathilde a de la singularitÇ, pensa-t-il; c'est un inconvÇnient, mais elle donne une si belle position sociale Ö son mari! Je ne sais comment fait ce marquis de La Mole; il est liÇ avec ce qu'il y a de mieux dans toutes les nuances, c'est un homme qui ne peut sombrer. Et d'ailleurs, cette singularitÇ de Mathilde peut passer pour du gÇnie. Avec une haute naissance et beaucoup de fortune le gÇnie n'est point un ridicule, et alors quelle distinction! Elle a si bien d'ailleurs, quand elle veut, ce mÇlange d'esprit, de caractäre et d Ö-propos, qui fait l'amabilitÇ parfaite..."Comme il est difficile de faire bien deux choses Ö la fois, le marquis rÇpondait Ö Mathilde d'un air vide et comme rÇcitant une leáon:

- Qui ne connaåt ce pauvre Altamira? Et il lui faisait l'histoire de sa conspiration, ridicule, absurde.

- Träs absurde! dit Mathilde, comme se parlant Ö elle-màme, mais il a agi. Je veux voir un homme; amenez-le-moi, dit-elle au marquis träs choquÇ.

Le comte Altamira Çtait un des admirateurs les plus dÇclarÇs de l'air hautain et presque impertinent de Mlle de La Mole, elle Çtait suivant lui l'une des plus belles personnes de Paris.

- Comme elle serait belle sur un trìne! dit-il Ö M. de Croisenois, et il se laissa amener sans difficultÇ.

Il ne manque pas de gens dans le monde qui veulent Çtablir que rien n'est de mauvais ton comme une conspiration; cela sent le jacobin. Et quoi de plus laid que le jacobin sans succäs?

Le regard de Mathilde se moquait du libÇralisme d'Altamira avec M. de Croisenois, mais elle l'Çcoutait avec plaisir.

"Un conspirateur au bal, c'est un joli contraste", pensait-elle. Elle trouvait Ö celui-ci, avec ses moustaches noires, la figure du lion quand il se repose; mais elle s'aperáut bientìt que son esprit n'avait qu'une attitude: l'utilitÇ, l'admiration pour l'utilitÇ.

ExceptÇ ce qui pouvait donner Ö son pays le gouvernement de deux Chambres, le jeune comte trouvait que rien n'Çtait digne de son attention. Il quitta avec plaisir Mathilde, la plus sÇduisante personne du bal, parce qu'il vit entrer un gÇnÇral pÇruvien.

DÇsespÇrant de l'Europe, le pauvre Altamira en Çtait rÇduit Ö penser que, quand les Etats de l'AmÇrique mÇridionale seront forts et puissants, ils pourront rendre Ö l'Europe la libertÇ que Mirabeau leur a envoyÇe. Un tourbillon de jeunes gens Ö moustaches s'Çtait approchÇ de Mathilde . Elle avait bien vu qu'Altamira n'Çtait pas sÇduit, et se trouvait piquÇe de son dÇpart; elle voyait son oeil noir briller en parlant au gÇnÇral pÇruvien. Mlle de La Mole promenait ses regards sur les jeunes Franáais avec ce sÇrieux profond qu'aucune de ses rivales ne pouvait imiter."Lequel d'entre eux, pensait-elle, pourrait se faire condamner Ö mort, en lui supposant màme toutes les chances favorables?"

Ce regard singulier flattait ceux qui avaient peu d'esprit, mais inquiÇtait les autres. Ils redoutaient l'explosion de quelque mot piquant et de rÇponse difficile.

"Une haute naissance donne cent qualitÇs dont l'absence m'offenserait, je le vois par l'exemple de Julien, pensait Mathilde, mais elle Çtiole ces qualitÇs de l'Éme qui font condamner Ö mort."

En ce moment, quelqu'un disait präs d'elle:

- Ce comte Altamira est le second fils du prince de San Nazaro-Pimentel; c'est un Pimentel qui tenta de sauver Conradin, dÇcapitÇ en 1268. C'est l'une des plus nobles familles de Naples.

"VoilÖ, se dit Mathilde, qui prouve joliment ma maxime La haute naissance ìte la force de caractäre sans laquelle on ne se fait point condamner Ö mort! Je suis donc prÇdestinÇe Ö dÇraisonner ce soir. Puisque je ne suis qu'une femme comme une autre, eh bien, il faut danser."Elle cÇda aux instances du marquis de Croisenois, qui depuis une heure sollicitait une galope'. Pour se distraire de son malheur en philosophie, Mathilde voulut àtre parfaitement sÇduisante, M. de Croisenois fut ravi.

Mais ni la danse, ni le dÇsir de plaire Ö l'un des plus jolis hommes de la cour, rien ne put distraire Mathilde. Il Çtait impossible d'avoir plus de succäs. Elle Çtait la reine du bal, elle le voyait, mais avec froideur.

"Quelle vie effacÇe je vais passer avec un àtre tel que Croisenois! se disait-elle, comme il la ramenait Ö sa place une heure apräs... Oó est le plaisir pour moi, ajouta-t-elle tristement, si, apräs six mois d'absence, je ne le trouve pas au milieu d'un bal, qui fait l'envie de toutes les femmes de Paris? Et encore, j'y suis environnÇe des hommages d'une sociÇtÇ que je ne puis pas imaginer mieux composÇe. Il n'y a ici de bourgeois que quelques pairs et un ou deux Julien peut-àtre. Et cependant, ajoutait-elle avec une tristesse croissante, quels avantages le sort ne m'a-t-il pas donnÇs: illustration, fortune jeunesse! hÇlas! tout, exceptÇ le bonheur.

"Les plus douteux de mes avantages sont encore ceux dont ils m'ont parlÇ toute la soirÇe. L'esprit, j'y crois, car je leur fais peur Çvidemment Ö tous. S'ils osent aborder un sujet sÇrieux, au bout de cinq minutes de conversation, ils arrivent tout hors d'haleine, et comme faisant une grande dÇcouverte, Ö une chose que je leur rÇpäte depuis une heure. Je suis belle, j'ai cet avantage pour lequel Mme de Staâl eñt tout sacrifiÇ, et pourtant il est de fait que je meurs d'ennui. Y a-t-il une raison pour que Je m'ennuie moins, quand J'aurai changÇ mon nom pour celui du marquis de Croisenois?

"Mais, mon Dieu! ajouta-t-elle presque avec l'envie de pleurer, n'est-ce pas un homme parfait? c'est le chef-d'oeuvre de l'Çducation de ce siäcle; on ne peut le regarder sans qu'il trouve une chose aimable, et màme spirituelle, Ö vous dire, il est brave... Mais ce Sorel est singulier, se dit-elle, et son oeil quittait l'air morne pour l'air fÉchÇ. Je l'ai averti que j'avais Ö lui parler, et il ne daigne pas reparaåtre!"

CHAPITRE IX

LE BAL

Le luxe des toilettes, l'Çclat des bougies, les parfums; tant de jolis bras, de belles Çpaules! des bouquets! des airs de Rossini qui enlävent, des peintures de CicÇri! Je suis hors de moi!
Voyages d'Uzeri.

- Vous avez de l'humeur, lui dit la marquise de La Mole, je vous en avertis, c'est de mauvaise grÉce au bal.

- Je ne me sens que mal Ö la tàte, rÇpondit Mathilde d'un air dÇdaigneux, il fait trop chaud ici.

A ce moment, comme pour justifier Mlle de La Mole le vieux baron de Tolly se trouva mal et tomba; on fut obligÇ de l'emporter. On parla d'apoplexie, ce fut un ÇvÇnement dÇsagrÇable.

Mathilde ne s'en occupa point. C'Çtait un parti pris, chez elle, de ne regarder jamais les vieillards et tous les àtres reconnus pour dire des choses tristes.

Elle dansa pour Çchapper Ö la conversation sur l'apoplexie, qui màme n'en Çtait pas une, car le surlendemain le baron reparut.

"Mais M. Sorel ne vient point, se dit-elle encore, apräs qu'elle eut dansÇ."Elle le cherchait presque des yeux, lorsqu'elle l'aperáut dans un autre salon. Chose Çtonnante, il semblait avoir perdu ce ton de froideur impassible qui lui Çtait si naturel; il n'avait plus l'air anglais.

"Il cause avec le comte Altamira, mon condamnÇ Ö mort! se dit Mathilde. Son oeil est plein d'un feu sombre il a la tournure d'un prince doguisÇ, son regard Ö redoublÇ d'orgueil."

Julien se rapprochait de la place oó elle Çtait, toujours causant avec Altamira, elle le regardait fixement Çtudiant ses traits pour y chercher ces hautes qualitÇs qui peuvent valoir Ö un homme l'honneur d'àtre condamnÇ Ö mort.

Comme il passait präs d'elle:

- Oui, disait-il au comte Altamira, Danton Çtait un homme!

"O ciel! serait-il un Danton, se dit Mathilde, mais il a une figure si noble, et ce Danton Çtait si horriblement laid un boucher, je crois. Julien Çtait encore assez präs d'elle, elle n'hÇsita pas Ö l'appeler, elle avait la conscience et l'orgueil de faire une question extraordinaire pour une jeune fille.

- Danton n'Çtait-il pas un boucher? lui dit-elle.

- Oui, aux yeux de certaines personnes, lui rÇpondit Julien, avec l'expression du mÇpris le plus mal doguisÇ, et l'oeil encore enflammÇ de sa conversation avec Altamira mais malheureusement pour les gens bien nÇs, il Çtait avocat Ö MÇry-sur-Seine; c'est-Ö-dire, mademoiselle, ajouta-t-il d'un air mÇchant, qu'il a commencÇ comme plusieurs pairs que je vois ici. Il est vrai que Danton avait un dÇsavantage Çnorme aux yeux de la beautÇ, il Çtait fort laid.

Ces derniers mots furent dits rapidement, d'un air extraordinaire et assurÇment fort peu poli.

Julien attendit un instant, le haut du corps lÇgärement penchÇ, et avec un air orgueilleusement humble. Il semblait dire: "Je suis payÇ pour vous rÇpondre, et je vis de mon salaire."Il ne daignait pas lever l'oeil sur Mathilde. Elle, avec ses beaux yeux ouverts extraordinairement et fixÇs sur lui, avait l'air de son esclave. Enfin, comme le silence continuait, il la regarda ainsi qu'un valet regarde son maåtre, afin de prendre des ordres. Quoique ses veux rencontrassent en plein ceux de Mathilde, toujours fixÇs sur lui avec un regard Çtrange, il s'Çloigna avec un empressement marquÇ.

"Lui, qui est rÇellement si beau se dit enfin Mathilde sortant de sa ràverie, faire un tel Çloge de la laideur! Jamais de retour sur lui-màme! Il n'est pas comme Caylus ou Croisenois. Ce Sorel a quelque chose de l'air que prend mon päre quand il fait si bien NapolÇon au bal."Elle avait tout Ö fait oubliÇ Danton."DÇcidÇment ce soir, je m'ennuie."Elle saisit le bras de son fräre, et, Ö son grand chagrin, le foráa de faire un tour dans le bal. L'idÇe lui vint de suivre la conversation du condamnÇ Ö mort avec Julien.

La foule Çtait Çnorme. Elle parvint cependant Ö les rejoindre au moment oó, Ö deux pas devant elle, Altamira s'approchait d'un plateau pour prendre une glace. Il parlait Ö Julien, le corps Ö demi tournÇ. Il vit un bras d'habit brodÇ qui prenait une glace Ö cìtÇ de la sienne. La broderie sembla exciter son attention; il se retourna tout Ö fait pour voir le personnage Ö qui appartenait ce bras. A l'instant, ces yeux noirs, si nobles et si naãfs prirent une lÇgäre expression de dÇdain.

- Vous voyez cet homme, dit-il assez bas Ö Julien; c'est le prince d'Araceli, ambassadeur de***. Ce matin il a demandÇ mon extradition Ö votre ministre des affaires Çtrangäres de France, M. de Nerval. Tenez, le voilÖ lÖ-bas, qui joue au whist'. M. de Nerval est assez disposÇ Ö me livrer, car nous vous avons donnÇ deux ou trois conspirateurs en 18162. Si l'on me rend Ö mon roi je suis pendu dans les vingt-quatre heures. Et ce sera quelqu'un de ces jolis messieurs Ö moustaches qui m'empoignera.

- Les infÉmes! s'Çcria Julien Ö demi haut.

Mathilde ne perdait pas une syllabe de leur conversation. L'ennui avait disparu.

- Pas si infÉmes, reprit le comte Altamira. Je vous ai parlÇ de moi pour vous frapper d'une image vive. Regardez le prince d'Araceli, toutes les cinq minutes il jette les yeux sur sa toison d'or, il ne revient pas du plaisir de voir ce colifichet sur sa poitrine. Ce pauvre homme n'est au fond qu'un anachronisme. Il y a cent ans, la toison Çtait un honneur insigne, mais alors elle eñt passÇ bien au-dessus de sa tàte. Aujourd'hui, parmi les gens bien nÇs, il faut àtre un Araceli pour en àtre enchantÇ. Il eñt fait pendre toute une ville pour l'obtenir.

- Est-ce Ö ce prix qu'il l'a eue? dit Julien avec anxiÇtÇ.

- Non pas prÇcisÇment, rÇpondit Altamira froidement; il a peut-àtre fait jeter Ö la riviäre une trentaine de riches propriÇtaires de son pays, qui passaient pour libÇraux.

- Quel monstre! dit encore Julien.

Mlle de La Mole, penchant la tàte avec le plus vif intÇràt, Çtait si präs de lui, que ses beaux cheveux touchaient presque son Çpaule.

- Vous àtes bien jeune! rÇpondait Altamira. Je vous disais que j'ai une soeur mariÇe en Provence; elle est encore jolie, bonne, douce, c'est une excellente märe de famille, fidäle Ö tous ses devoirs, pieuse et non dÇvote.

"Oó veut-il en venir?"pensait Mlle de La Mole.

- Elle est heureuse, continua le comte Altamira; elle l'Çtait en 1815. Alors j'Çtais cachÇ chez elle, dans sa terre präs d'Antibes; eh bien, au moment oó elle apprit l'exÇcution du marÇchal Ney, elle se mit Ö danser!

- Est-il possible? dit Julien atterrÇ.

- C'est l'esprit de parti, reprit Altamira. Il n'y a plus de passions vÇritables au XIXe siäcle; c'est pour cela que l'on s'ennuie tant en France. On fait les plus grandes cruautÇs, mais sans cruautÇ.

- Tant pis! dit Julien; du moins, quand on fait des crimes, faut-il les faire avec plaisir; ils n'ont que cela de bon, et l'on ne peut màme les justifier un peu que par cette raison.

Mlle de La Mole, oubliant tout Ö fait ce qu'elle se devait Ö elle-màme, s'Çtait placÇe presque entiärement entre Altamira et Julien. Son fräre qui lui donnait le bras, accoutumÇ Ö lui obÇir, regardait ailleurs dans la salle, et, pour se donner une contenance, avait l'air d'àtre arràtÇ par la foule.

- Vous avez raison, disait Altamira; on fait tout sans plaisir et sans s'en souvenir, màme les crimes. Je puis vous montrer dans ce bal dix hommes peut-àtre qui seront damnÇs comme assassins. Ils l'ont oubliÇ, et le monde aussi.

"Plusieurs sont Çmus jusqu'aux larmes si leur chien se cas se la patte . Au Päre-Lachaise, quand on jette des fleurs sur leur tombe, comme vous dites si plaisamment Ö Paris, on nous apprend qu'ils rÇunissaient toutes les vertus des preux chevaliers. et l'on parle des grandes actions de leur bisaãeul qui vivait sous Henri IV. Si, malgrÇ les bons offices du prince d'Araceli, je ne suis pas pendu et que je jouisse jamais de ma fortune Ö Paris, je veux vous faire dåner avec huit ou dix assassins honorÇs et sans remords.

"Vous et moi, Ö ce dåner, nous serons les seuls purs de sang, mais je serai mÇprisÇ et presque haã, comme un monstre sanguinaire et jacobin, et vous, mÇprisÇ simplement comme homme du peuple intrus dans la bonne compagnie.

- Rien de plus vrai, dit Mlle de La Mole.

Altamira la regarda ÇtonnÇ; Julien ne daigna pas la regarder.

- Notez que la rÇvolution Ö la tàte de laquelle je me suis trouvÇ, continua le comte Altamira, n'a pas rÇussi uniquement parce que je n'ai pas voulu faire tomber trois tàtes et distribuer Ö nos partisans sept Ö huit millions qui se trouvaient dans une caisse dont j'avais la clef. Mon roi qui, aujourd'hui, brñle de me faire pendre, et qui, avant la rÇvolte, me tutoyait, m'eñt donnÇ le grand cordon de son ordre si j'avais fait tomber ces trois tàtes et distribuer l'argent de ces caisses, car j'aurais obtenu au moins un demi-succäs, et mon pays eñt eu une charte telle quelle... Ainsi va le monde, c'est une partie d'Çchecs.

- Alors, reprit Julien l'oeil en feu, vous ne saviez pas le jeu, maintenant...

- Je ferais tomber des tàtes, voulez-vous dire, et je ne serais pas un Girondin comme vous me le faisiez entendre l'autre jour?... Je vous rÇpondrai, dit Altamira, d'un air triste, quand vous aurez tuÇ un homme en duel, ce qui encore est bien moins laid que de le faire exÇcuter par un bourreau.

- Ma foi! dit Julien, qui veut la fin veut les moyens; si, au lieu d'àtre un atome, j'avais quelque pouvoir, je ferais pendre trois hommes pour sauver la vie Ö quatre.

Ses yeux exprimaient le feu de la conscience et le mÇpris des vains jugements des hommes; ils renconträrent ceux de Mlle de La Mole tout präs de lui, et ce mÇpris, loin de se changer en air gracieux et civil, sembla redoubler.

Elle en fut profondÇment choquÇe, mais il ne fut plus en son pouvoir d'oublier Julien; elle s'Çloigna avec dÇpit, entraånant son fräre.

"Il faut que je prenne du punch et que je danse beaucoup, se dit-elle, je veux choisir ce qu'il y a de mieux et faire effet Ö tout prix. Bon, voici ce fameux impertinent, le comte de Fervaques."Elle accepta son invitation, ils dansärent."Il s'agit de voir, pensa-t-elle, qui des deux sera le plus impertinent; mais, pour me moquer pleinement de lui, il faut que je le fasse parler."Bientìt tout le reste de la contredanse ne dansa que par contenants. On ne voulait pas perdre une des reparties piquantes de Mathilde. M. de Fervaques se troublait, et, ne trouvant que des paroles ÇlÇgantes au lieu d'idÇes faisait des mines, Mathilde, qui avait de l'humeur, fut cruelle pour lui, et s'en fit un ennemi. Elle dansa jusqu'au jour, et enfin se retira horriblement fatiguÇe. Mais, en voiture, le peu de forces qui lui restait Çtait encore employÇ Ö la rendre triste et malheureuse. Elle avait ÇtÇ mÇprisÇe par Julien, et ne pouvait le mÇpriser.

Julien Çtait au comble du bonheur, ravi Ö son insu par la musique, les fleurs, les belles femmes, l'ÇlÇgance gÇnÇrale, et, plus que tout, par son imagination qui ràvait des distinctions pour lui et la libertÇ pour tous.

- Quel beau bal! dit-il au comte, rien n'y manque.

- Il y manque la pensÇe, rÇpondit Altamira.

Et sa physionomie trahissait ce mÇpris, qui n'en est que plus piquant, parce qu'on voit que la politesse s'impose le devoir de le cacher.

- Vous y àtes, Monsieur le comte. N'est-ce pas la pensÇe et conspirante encore?

- Je suis ici Ö cause de mon nom. Mais on hait la pensÇe dans vos salons. Il faut qu'elle ne s'Çläve pas au-dessus de la pointe d'un couplet de vaudeville, alors on la rÇcompense. Mais l'homme qui pense, s'il a de l'Çnergie et de la nouveautÇ dans ses saillies, vous l'appelez cynique. N'est-ce pas ce nom-lÖ qu'un de vos juges a donnÇ Ö Courier? Vous l'avez mis en prison, ainsi que BÇranger. Tout ce qui vaut quelque chose, chez vous, par l'esprit, la congrÇgation le jette Ö la police correctionnelle; et la bonne compagnie applaudit.

"C'est que votre sociÇtÇ vieillie prise avant tout les convenances... Vous ne vous Çläverez jamais au-dessus de la bravoure militaire; vous aurez des Murat, et jamais de Washington. Je ne vois en France que de la vanitÇ. Un homme qui invente en parlant arrive facilement Ö une saillie imprudente, et le maåtre de la maison se croit dÇshonorÇ.

A ces mots, la voiture du comte, qui ramenait Julien s'arràta devant l'hìtel de La Mole. Julien Çtait amoureux de son conspirateur. Altamira lui avait fait ce beau compliment, Çvidemment ÇchappÇ Ö une profonde conviction: Vous n'avez pas la lÇgäretÇ franáaise et comprenez le principe de l'utilitÇ. Or il se trouvait que, justement l'avant-veille, Julien avait vu Marino Faliero, tragÇdie de M. Casimir Delavigne.

"Israâl Bertuccio, un simple charpentier de l'arsenal, n'a-t-il pas plus de caractäre que tous ces nobles VÇnitiens? se disait notre plÇbÇien rÇvoltÇ, et cependant ce sont des gens dont la noblesse prouvÇe remonte Ö l'an 700, un siäcle avant Charlemagne, tandis que tout ce qu'il y avait de plus noble ce soir, au bal de M. de Retz, ne remonte, et encore clopin-clopant, que jusqu'au XIIIe siäcle. Eh bien! au milieu de ces nobles de Venise, si grands par la naissance, mais si ÇtiolÇs, mais si effacÇs par le caractäre, c'est d'Israâl Bertuccio qu'on se souvient.

"Une conspiration anÇantit tous les titres donnÇs par les caprices sociaux. LÖ, un homme prend d'emblÇe le rang que lui assigne sa maniäre d'envisager la mort. L'esprit lui-màme perd de son empire...

"Que serait Danton aujourd'hui, dans ce siäcle des Valenod et des Rànal? pas màme substitut du procureur du roi ...

"Que dis-je? il se serait vendu Ö la congrÇgation, il serait ministre, car enfin ce grand Danton a volÇ. Mirabeau aussi s'est vendu. NapolÇon avait volÇ des millions en Italie, sans quoi il eñt ÇtÇ arràtÇ tout court par la pauvretÇ, comme Pichegru. La Fayette seul n'a jamais volÇ. Faut-il voler, faut-il se vendre?"pensa Julien. Cette question l'arràta tout court. Il passa le reste de la nuit Ö lire l'histoire de la rÇvolution.

Le lendemain, en faisant ses lettres dans la bibliothäque, il ne songeait encore qu'Ö la conversation du comte Altamira.

"Dans le fait, se disait-il, apräs une longue ràverie, si ces Espagnols libÇraux avaient compromis le peuple par des crimes, on ne les eñt pas balayÇs avec cette facilitÇ. Ce furent des enfants orgueilleux et bavards... comme moi! s'Çcria tout Ö coup Julien, comme se rÇveillant en sursaut.

"Qu'ai-je fait de difficile qui me donne le droit de juger de pauvres diables, qui enfin, une fois en la vie, ont osÇ, ont commencÇ Ö agir? Je suis comme un homme qui, au sortir de table, s'Çcrie: Demain je ne dånerai pas; ce qui ne m'empàchera point d'àtre fort et allägre comme je le suis aujourd'hui. Qui sait ce qu'on Çprouve Ö moitiÇ chemin d'une grande action? Car enfin ces choses-lÖ ne se font pas comme on tire un coup de pistolet..."Ces hautes pensÇes furent troublÇes par l'arrivÇe imprÇvue de Mlle de La Mole, qui entrait dans la bibliothäque. Il Çtait tellement animÇ par son admiration pour les grandes qualitÇs de Danton, de Mirabeau, de Carnot, qui ont su n'àtre pas vaincus, que ses yeux s'arràtärent sur Mlle de La Mole, mais sans songer Ö elle, sans la saluer, sans presque la voir. Quand enfin ses grands yeux si ouverts s'aperáurent de sa prÇsence, son regard s'Çteignit. Mlle de La Mole le remarqua avec amertume.

En vain elle lui demanda un volume de l'Histoire de France de Velly, placÇ au rayon le plus ÇlevÇ ce qui obligeait Julien Ö aller chercher la plus grande des deux Çchelles; Julien avait approchÇ l'Çchelle, il avait cherchÇ le volume, il le lui avait remis, sans encore pouvoir songer Ö elle. En remportant l'Çchelle, dans sa prÇoccupation, il donna un coup de coude dans une des glaces de la bibliothäque; les Çclats, en tombant sur le parquet le rÇveillärent enfin. Il se hÉta de faire des excuses Ö Mlle de La Mole, il voulut àtre poli, mais il ne fut que poli. Mathilde vit avec Çvidence qu'elle l'avait troublÇ, et qu'il eñt mieux aimÇ songer Ö ce qui l'occupait avant son arrivÇe, que lui parler. Apräs l'avoir beaucoup regardÇ elle s'en alla lentement. Julien la regardait marcher. Ii jouissait du contraste de la simplicitÇ de sa toilette actuelle, avec l'ÇlÇgance magnifique de celle de la veille. La diffÇrence entre les deux physionomies Çtait presque aussi frappante. Cette jeune fille, si altiäre au bal du duc de Retz, avait presque en ce moment un regard suppliant."RÇellement, se dit Julien, cette robe noire fait briller encore mieux la beautÇ de sa taille. Elle a un port de reine, mais pourquoi est-elle en deuil?

"Si je demande Ö quelqu'un la cause de ce deuil, il se trouvera que je commets encore une gaucherie."Julien Çtait tout Ö fait sorti des profondeurs de son enthousiasme."Il faut que je relise toutes les lettres que j'ai faites ce matin; Dieu sait les mots sautÇs et les balourdises que j'y trouverai."Comme il lisait avec une attention forcÇe la premiäre de ces lettres, il entendit tout präs de lui le bruissement d'une robe de soie, il se retourna rapidement; Mlle de La Mole Çtait Ö deux pas de sa table, elle riait. Cette seconde interruption donna de l'humeur Ö Julien.

Pour Mathilde, elle venait de sentir vivement qu'elle n'Çtait rien pour ce jeune homme; ce rire Çtait fait pour cacher son embarras, elle y rÇussit.

- êvidemment, vous songez Ö quelque chose de bien intÇressant, Monsieur Sorel. N'est-ce point quelque anecdote curieuse sur la conspiration qui nous a envoyÇ Ö Paris M. le comte Altamira? Dites-moi ce dont il s'agit, je brñle de le savoir; je serai discräte, je vous le jure.

Elle fut ÇtonnÇe de ce mot en se l'entendant prononcer. Quoi donc, elle suppliait un subalterne! Son embarras augmentant, elle ajouta d'un petit air lÇger:

- Qu'est-ce qui a pu faire de vous, ordinairement si froid, un àtre inspirÇ, une espäce de prophäte de Michel-Ange?

Cette vive et indiscräte interrogation, blessant Julien profondÇment, lui rendit toute sa folie.

- Danton a-t-il bien fait de voler? lui dit-il brusquement et d'un air qui devenait de plus en plus farouche. Les rÇvolutionnaires du PiÇmont, de l'Espagne, devaient-ils compromettre le peuple par des crimes? donner Ö des gens màme sans mÇrite toutes les places de l'armÇe, toutes les croix? les gens qui auraient portÇ ces croix n'eussent-ils pas redoutÇ le retour du roi? fallait-il mettre le trÇsor de Turin au pillage? En un mot, mademoiselle, dit-il en s'approchant d'elle d'un air terrible, l'homme qui veut chasser l'ignorance et le crime de la terre, doit-il passer comme la tempàte et faire le mal comme au hasard?

Mathilde eut peur, ne put soutenir son regard, et recula deux pas. Elle le regarda un instant; puis, honteuse de sa peur, d'un pas lÇger elle sortit de la bibliothäque.

CHAPITRE X

LA REINE MARGUERITE


Amour! dans quelle folie ne parviens-tu pas Ö nous faire trouver du plaisir?
Lettre d'une RELIGIEUSE PORTUGAISE.

Julien relut ses lettres. Quand la cloche du dåner se fit entendre: "Combien je dois avoir ÇtÇ ridicule aux yeux de cette poupÇe parisienne! se dit-il; quelle folie de lui dire rÇellement ce Ö quoi je pensais! mais peut-àtre folie pas si grande. La vÇritÇ dans cette occasion Çtait digne de moi.

"Pourquoi aussi venir m'interroger sur des choses intimes? cette question est indiscräte de sa part. Elle a manquÇ d'usage. Mes pensÇs sur Danton ne font point partie du service pour lequel son päre me paye."

En arrivant dans la salle Ö manger, Julien fut distrait de son humeur par le grand deuil de Mlle de La Mole, qui le frappa d'autant plus qu'aucune autre personne de la famille n'Çtait en noir.

Apräs dåner, il se trouva tout Ö fait dÇbarrassÇ de l'accäs d'enthousiasme qui l'avait obsÇdÇ toute la journÇe. Par bonheur, l'acadÇmicien qui savait le latin Çtait de ce dåner."VoilÖ l'homme qui se moquera le moins de moi, se dit Julien, si, comme je le prÇsume, ma question sur le deuil de Mlle de La Mole est une gaucherie."

Mathilde le regardait avec une expression singuliäre."VoilÖ bien la coquetterie des femmes de ce pays telle que Mme de Rànal me l'avait peinte, se dit Julien. Je n'ai pas ÇtÇ aimable pour elle ce matin, je n'ai pas cÇdÇ Ö la fantaisie qu'elle avait de causer. J'en augmente de prix Ö ses yeux. Sans doute le diable n'y perd rien. Plus tard, sa hauteur dÇdaigneuse saura bien se venger. Je la mets Ö pis faire. Quelle diffÇrence avec ce que j'ai perdu! quel naturel charmant! quelle naãvetÇ! Je savais ses pensÇes avant elle, je les voyais naåtre, je n'avais pour antagoniste, dans son coeur, que la peur de la mort de ses enfants; c'Çtait une affection raisonnable et naturelle, aimable màme pour moi qui en souffrais. J'ai ÇtÇ un sot. Les idÇes que je me faisais de Paris m'ont empàchÇ d'apprÇcier cette femme sublime.

"Quelle diffÇrence, grand Dieu! et qu'est-ce que je trouve ici? de la vanitÇ säche et hautaine, toutes les nuances de l'amour-propre et rien de plus."

On se levait de table."Ne laissons pas engager mon acadÇmicien", se dit Julien. Il s'approcha de lui comme on passait au jardin, prit un air doux et soumis, et partagea sa fureur contre le succäs d'Hernani.

- Si nous Çtions encore au temps des lettres de cachet!... dit-il

- Alors il n'eñt pas osÇ, s'Çcria l'acadÇmicien avec un geste Ö la Talma.

A propos d'une fleur, Julien cita quelques mots des GÇorgiques de Virgile, et trouva que rien n'Çtait Çgal aux vers de l'abbÇ Delille. En un mot, il flatta l'acadÇmicien de toutes les faáons. Apräs quoi, de l'air le plus indiffÇrent:

- Je suppose, lui dit-il que Mlle de La Mole a hÇritÇ de quelque oncle dont elle porte le deuil.

- Quoi! vous àtes de la maison, dit l'acadÇmicien en s'arràtant tout court, et vous ne savez pas sa folie? Au fait, il est Çtrange que sa märe lui permette de telles choses, mais, entre nous, ce n'est pas prÇcisÇment par la force du caractäre qu'on brille dans cette maison. Mlle Mathilde en a pour eux tous et les mäne. C'est aujourd'hui le 30 avril! et l'acadÇmicien s'arràta en regardant Julien d'un air fin. Julien sourit de l'air le plus spirituel qu'il put.

"Quel rapport peut-il y avoir entre mener toute une maison, porter une robe noire et le 30 avril? se disait-il. Il faut que je sois encore plus gauche que je ne le pensais."

- Je vous avouerai..., dit-il Ö l'acadÇmicien, et son oeil continuait Ö interroger.

- Faisons un tour de jardin, dit l'acadÇmicien entrevoyant avec ravissement l'occasion de faire une longue narration ÇlÇgante.

- Quoi! est-il bien possible que vous ne sachiez pas ce qui s'est passÇ le 30 avril 1574?

- Et oó? dit Julien ÇtonnÇ.

- En place de Gräve.

Julien Çtait si ÇtonnÇ que ce mot ne le mit pas au fait. La curiositÇ, l'attente d un intÇràt tragique, si en rapport avec son caractäre, lui donnaient ces yeux brillants qu'un narrateur aime tant Ö voir chez la personne qui Çcoute. L'acadÇmicien, ravi de trouver une oreille vierge, raconta longuement Ö Julien comme quoi, le 30 avril 1574, le plus joli garáon de son siäcle, Boniface de La Mole et Annibal de Coconasso, gentilhomme piÇmontais, son ami, avaient eu la tàte tranchÇe en place de Gräve. La Mole Çtait l'amant adorÇ de la reine Marguerite de Navarre.

- Et remarquez, ajouta l'acadÇmicien, que Mlle de La Mole s'appelle Mathilde-Marguerite. La Mole Çtait en màme temps le favori du duc d'Alenáon et l'intime ami du roi de Navarre, depuis Henri IV, mari de sa maåtresse. Le jour du mardi-gras de cette annÇe 1574, la cour se trouvait Ö Saint-Germain avec le pauvre roi Charles IX, qui s'en allait mourant. La Mole voulut enlever les princes ses amis, que la reine Catherine de MÇdicis retenait comme prisonniers Ö la cour. Il fit avancer deux cents chevaux sous les murs de Saint-Germain, le duc d'Alenáon eut peur, et La Mole fut jetÇ au bourreau.

"Mais ce qui touche Mlle Mathilde, ce qu'elle m'a avouÇ elle-màme, il y a sept Ö huit ans, quand elle en avait douze, car c'est une tàte, une tàte!... et l'acadÇmicien leva les yeux au ciel. Ce qui l'a frappÇe dans cette catastrophe politique, c'est que la reine Marguerite de Navarre, cachÇe dans une maison de la place de Gräve osa faire demander au bourreau la tàte de son amant. Et la nuit suivante, Ö minuit, elle prit cette tàte dans sa voiture, et alla l'enterrer elle-màme dans une chapelle situÇe au pied de la colline de Montmartre.

- Est-il possible? s'Çcria Julien touchÇ.

- Mlle Mathilde mÇprise son fräre, parce que, comme vous le voyez, il ne songe nullement Ö toute cette histoire ancienne, et ne prend point le deuil le 30 avril. C'est depuis ce fameux supplice, et pour rappeler l'amitiÇ intime de La Mole pour Coconasso, lequel Coconasso comme un Italien qu'il Çtait, s'appelait Annibal, que tous les hommes de cette famille portent ce nom. Et, ajouta l'acadÇmicien en baissant la voix, ce Coconasso fut, au dire de Charles IX lui-màme, l'un des plus cruels assassins du 24 aoñt 1572... Mais comment est-il possible, mon cher Sorel, que vous ignoriez ces choses, vous, commensal de cette maison?

- VoilÖ donc pourquoi, deux fois Ö dåner, Mlle de La Mole a appelÇ son fräre Annibal. Je croyais avoir mal entendu.

- C'Çtait un reproche. Il est Çtrange que la marquise souffre de telles folies... Le mari de cette grande fille en verra de belles!

Ce mot fut suivi de cinq ou six phrases satiriques. La joie et l'intimitÇ qui brillaient dans les yeux de l'acadÇmicien choquärent Julien."Nous voici deux domestiques occupÇs Ö mÇdire de leurs maåtres, pensa-t-il. Mais rien ne doit m'Çtonner de la part de cet homme d'acadÇmie."

Un jour, Julien l'avait surpris aux genoux de la marquise de La Mole; il lui demandait une recette de tabac pour un neveu de province. Le soir, une petite femme de chambre de Mlle de La Mole, qui faisait la cour Ö Julien comme jadis êlisa, lui donna cette idÇe, que le deuil dÇ sa maåtresse n'Çtait point pris pour attirer les regards. Cette bizarrerie tenait au fond de son caractäre. Elle aimait rÇellement ce La Mole, amant aimÇ de la reine la plus spirituelle de son siäcle et qui mourut pour avoir voulu rendre la libertÇ Ö ses amis. Et quels amis! le premier prince du sang et Henri IV.

AccoutumÇ au naturel parfait qui brillait dans toute la conduite de Mme de Rànal, Julien ne voyait qu'affectation dans toutes les femmes de Paris; et, pour peu qu'il fñt disposÇ Ö la tristesse, ne trouvait rien Ö leur dire. Mlle de La Mole fit exception.

Il commenáait Ö ne plus prendre pour de la sÇcheresse de coeur le genre de beautÇ qui tient Ö la noblesse du maintien. Il eut de longues conversations avec Mlle de La Mole, qui, pendant les beaux jours du printemps, se promenait avec lui dans le jardin, le long des fenàtres ouvertes du salon. Elle lui dit un jour qu'elle lisait l'histoire de d'AubignÇ, et Brantìme."Singuliäre lecture pensa Julien; et la marquise ne lui permet pas de lire les romans de Walter Scott!"

Un jour elle lui raconta, avec ces veux brillants de plaisir qui prouvent la sincÇritÇ de l'admiration, ce trait d'une jeune femme du rägne de Henri III, qu'elle venait de lire dans les MÇmoires de l'Çtoile: Trouvant son mari infidäle, elle le poignarda.

L'amour-propre de Julien Çtait flattÇ. Une personne environnÇe de tant de respects, et qui, au dire de l'acadÇmicien, menait toute la maison, daignait lui parler d'un air qui pouvait presque ressembler Ö de l'amitiÇ.

"Je m'Çtais trompÇ, pensa bientìt Julien, ce n'est pas de la familiaritÇ je ne suis qu'un confident de tragÇdie c'est le besoin dÇ parler. Je passe pour savant dans cette famille. Je m'en vais lire Brantìme, d'AubignÇ, l'êstoile. Je pourrai contester quelques-unes des anecdotes dont me parle Mlle de La Mole Je veux sortir de ce rìle de confident passif."

Peu Ö peu ses conversations avec cette jeune fille, d'un maintien si imposant et en màme temps si aisÇ, devinrent plus intÇressantes. Il oubliait son triste rìle de plÇbÇien rÇvoltÇ. Il la trouvait savante, et màme raisonnable. Ses opinions dans le jardin Çtaient bien diffÇrentes de celles qu'elle avouait au salon. Quelquefois elle avait avec lui un enthousiasme et une franchise qui formaient un contraste parfait avec sa maniäre d'àtre ordinaire, si altiäre et si froide.

Les guerres de La Ligue sont les temps hÇroãques de la France lui disait-elle un jour, avec des yeux Çtincelants de gÇnie et d'enthousiasme. Alors chacun se battait pour obtenir une certaine chose qu'il dÇsirait, pour faire triompher son parti, et non pas pour gagner platement une croix, comme du temps de votre empereur. Convenez qu'il y avait moins d'Çgoãsme et de petitesse. J'aime ce siäcle.

- Et Boniface de La mole en fut le hÇros, lui dit-il.

- Du moins il fut aimÇ comme peut-àtre il est doux de l'àtre. Quelle femme actuellement vivante n'aurait horreur de toucher Ö la tàte de son amant dÇcapitÇ?

Mme de La mole appela sa fille. L'hypocrisie, pour àtre utile. doit se cacher; et Julien, comme on voit, avait fait Ö Mlle de La Mole une demi-confidence sur son admiration pour NapolÇon.

"VoilÖ l'immense avantage qu'ils ont sur nous, se dit Julien, restÇ seul au jardin. L'histoire de leurs aãeux les Çläve au-dessus des sentiments vulgaires, et ils n'ont pas toujours Ö songer Ö leur subsistance! Quelle misäre! ajoutait-il avec amertume, je suis indigne de raisonner sur ces grands intÇràts. Je les vois mal sans doute. Ma vie n'est qu'une suite d'hypocrisies, parce que je n'ai pas mille francs de rente pour acheter du pain."

- A quoi ràvez-vous lÖ, monsieur? lui dit Mathilde, qui revenait en courant.

Il y avait de l'intimitÇ dans cette question, et elle revenait en courant et essoufflÇe pour àtre avec lui. Julien Çtait las de se mÇpriser. Par orgueil, il dit franchement sa pensÇe. Il rougit beaucoup en parlant de sa pauvretÇ Ö une personne aussi riche. Il chercha Ö bien exprimer par son ton fier qu'il ne demandait rien. Jamais il n'avait semblÇ aussi joli Ö Mathilde; elle lui trouva une expression de sensibilitÇ et de franchise qui souvent lui manquait.

A moins d'un mois de lÖ, Julien se promenait pensif, dans le jardin de l'hìtel de La Mole, mais sa figure n'avait plus la duretÇ et la roguerie philosophique qu'y imprimait le sentiment continu de son infÇrioritÇ. Il venait de reconduire jusqu'Ö la porte du salon Mlle de La Mole, qui prÇtendait s'àtre fait mal au pied en courant avec son fräre.

"Elle s'est appuyÇe sur mon bras d'une faáon bien singuliäre! se disait Julien. Suis-je un fat, ou serait-il vrai qu'elle a du goñt pour moi? Elle m'Çcoute d'un air si doux, màme quand je lui avoue toutes les souffrances de mon orgueil! Elle qui a tant de fiertÇ avec tout le monde! On serait bien ÇtonnÇ au salon, si on lui voyait cette physionomie. Träs certainement cet air doux et bon, elle ne l'a avec personne."

Julien cherchait Ö ne pas s'exagÇrer cette singuliäre amitiÇ. Il la comparait lui-màme Ö un commerce armÇ. Chaque jour en se retrouvant, avant de reprendre le ton presque intime de la veille, on se demandait presque: "Serons-nous aujourd'hui amis ou ennemis?"Dans les premiäres phrases ÇchangÇes, le fond des choses n'Çtait plus rien. On n'Çtait attentif des deux cìtÇs qu'Ö la forme. Julien avait compris que se laisser offenser impunÇment une seule fois par cette fille si hautaine, c'Çtait tout perdre."Si je dois me brouiller, ne vaut-il pas mieux que ce soit de prime abord, en dÇfendant les justes droits de mon orgueil, qu'en repoussant les marques de mÇpris dont serait bientìt suivi le moindre abandon de ce que je dois Ö ma dignitÇ personnelle?"

Plusieurs fois, en des jours de mauvaise humeur Mathilde essaya de prendre avec lui le ton d'une grande dame; elle mettait une rare finesse Ö ces tentatives, mais Julien les repoussait rudement.

Un jour il l'interrompit brusquement:

- Mademoiselle de La Mole a-t-elle quelque ordre Ö donner au secrÇtaire de son päre? lui dit-il; il doit Çcouter ses ordres et les exÇcuter avec respect, mais du reste, il n'a pas le plus petit mot Ö lui adresser. Il n'est point payÇ pour lui communiquer ses pensÇes.

Cette maniäre d'àtre et les singuliers doutes qu'avait Julien firent disparaåtre l'ennui qu'il avait trouvÇ durant les premiers mois dans ce salon si magnifique, mais oó l'on avait peur de tout, et oó il n'Çtait convenable de plaisanter de rien.

"Il serait plaisant qu'elle m'aimÉt! Qu'elle m'aime ou non, continuait Julien, j'ai pour confidente intime une fille d'esprit, devant laquelle je vois trembler toute la maison, et, plus que tous les autres, le marquis de Croisenois. Ce jeune homme si poli, si doux, si brave, et qui rÇunit tous les avantages de naissance et de fortune dont un seul me mettrait le coeur si Ö l'aise! Il en est amoureux fou, c'est-Ö-dire autant qu'un Parisien peut àtre amoureux, il doit l'Çpouser. Que de lettres M. de la Mole m'a fait Çcrire aux deux notaires pour arranger le contrat! Et moi qui me vois, le matin, si subalterne la plume Ö la main, deux heures apräs, ici dans le jardin, je triomphe de ce jeune homme si aimable, car enfin, les prÇfÇrences sont frappantes, directes. Peut-àtre aussi elle hait en lui un mari futur. Elle a assez de hauteur pour cela. Et alors, les bontÇs qu'elle a pour moi, je les obtiens Ö titre de confident subalterne!

"Mais non, ou je suis fou, ou elle me fait la cour plus je me montre froid et respectueux avec elle, plus elle me recherche. Ceci pourrait àtre un parti pris, une affectation; mais je vois ses yeux s'animer, quand je parais Ö l'improviste. Les femmes de Paris savent-elles feindre Ö ce point? Que m'importe! j'ai l'apparence pour moi jouissons des apparences. Mon Dieu, qu'elle est belle! Que ses grands yeux bleus me plaisent, vus de präs, et me regardant comme ils le font souvent! Quelle diffÇrence de ce printemps-ci Ö celui de l'annÇe pas se c, quand je vivais malheureux et me soutenant Ö force de caractäre, au milieu de ces trois cents hypocrites mÇchants et sales! J'Çtais presque aussi mÇchant qu'eux."

Dans les jours de mÇfiance: "Cette jeune fille se moque de moi, pensait Julien. Elle est d'accord avec son fräre pour me mystifier. Mais elle a l'air de tellement mÇpriser le manque d'Çnergie de ce fräre! Il est brave, et puis c'est tout, me dit-elle. Et encore, brave devant l'ÇpÇe des Espagnols. A Paris tout lui fait peur, il voit partout le danger du ridicule. Il n'a pas une pensÇe qui ose s'Çcarter de la mode. C'est toujours moi qui suis obligÇ de prendre sa dÇfense. Une jeune fille de dix-neuf ans! A cet Ége peut-on àtre fidäle Ö chaque instant de la journÇe Ö l'hypocrisie qu'on s'est prescrite?

"D'un autre cìtÇ, quand Mlle de La Mole fixe sur moi ses grands yeux bleus avec une certaine expression singuliäre, toujours le comte Norbert s'Çloigne. Ceci m'est suspect; ne devrait-il pas s'indigner de ce que sa soeur distingue un domestique de leur maison? car j'ai entendu le duc de Chaulnes parler ainsi de moi."A ce souvenir, la coläre remplaáait tout autre sentiment."Est-ce amour du vieux langage chez ce duc maniaque?

"Eh bien, elle est jolie! continuait Julien avec des regards de tigre. Je l'aurai, je m'en irai ensuite, et malheur Ö qui me troublera dans ma fuite!"

Cette idÇe devint l'unique affaire de Julien; il ne pouvait plus penser Ö rien autre. Ses journÇes passaient comme des heures.

A chaque instant, cherchant Ö s'occuper de quelque affaire sÇrieuse, sa pensÇe se perdait dans une ràverie profonde et il se rÇveillait un quart d'heure apräs, le coeur palpitant d'ambition, la tàte troublÇe et ràvant Ö cette idÇe: "M'aime-t-elle?"

CHAPITRE XI

L'EMPIRE D'UNE JEUNE FILLE!

J'admire sa beautÇ, mais je crains son esprit.
MERIMêE.

Si Julien eñt employÇ Ö examiner ce qui se passait dans le salon le temps qu'il mettait Ö s'exagÇrer la beautÇ de Mathilde, ou Ö se passionner contre la hauteur naturelle Ö sa famille, qu'elle oubliait pour lui, il eñt compris en quoi consistait son empire sur tout ce qui l'entourait. Däs qu'on dÇplaisait Ö Mlle de La Mole, elle savait punir par une plaisanterie si mesurÇe, si bien choisie, si convenable en apparence, lancÇe si Ö propos, que la blessure croissait Ö chaque instant, plus on y rÇflÇchissait. Peu Ö peu elle devenait atroce pour l'amour-propre offensÇ. Comme elle n'attachait aucun prix Ö bien des choses qui Çtaient des objets de dÇsirs sÇrieux pour le reste de la famille, elle paraissait toujours de sang-froid Ö leurs yeux.

Les salons de l'aristocratie sont agrÇables Ö citer, quand on en sort, mais voilÖ tout. L'insignifiance compläte, les propos communs surtout qui vont au-devant màme de l'hypocrisie finissent par impatienter Ö force de douceur nausÇabonde. La politesse toute seule n'est quelque chose par elle-màme que les premiers jours. Julien l'Çprouvait; apräs le premier enchantement, le premier Çtonnement: "La politesse, se disait-il, n'est que l'absence de la coläre que donneraient les mauvaises maniäres."Mathilde s'ennuyait souvent, peut-àtre se fñt-elle ennuyÇe partout. Alors aiguiser une Çpigramme Çtait pour elle une distraction et un vrai plaisir.

C'Çtait peut-àtre pour avoir des victimes un peu plus amusantes que ses grands-parents, que l'acadÇmicien et les cinq ou six autres subalternes qui leur faisaient la cour, qu'elle avait donnÇ des espÇrances au marquis de Croisenois, au comte de Caylus et deux ou trois autres jeunes gens de la premiäre distinction. Ils n'Çtaient pour elle que de nouveaux objets d'Çpigramme.

Nous avouerons avec peine, car nous aimons Mathilde, qu'elle avait reáu des lettres de plusieurs d'entre eux et leur avait quelquefois rÇpondu. Nous nous hÉtons d'ajouter que ce personnage fait exception aux moeurs du siäcle. Ce n'est pas en gÇnÇral le manque de prudence que l'on peut reprocher aux Çläves du noble couvent du SacrÇ-Coeur.

Un jour, le marquis de Croisenois rendit Ö Mathilde une lettre assez compromettante qu'elle lui avait Çcrite la veille. Il croyait par cette marque de haute prudence avancer beaucoup ses affaires. Mais c'Çtait l'imprudence que Mathilde aimait dans ses correspondances. Son plaisir Çtait de jouer son sort. Elle ne lui adressa pas la parole de six semaines.

Elle s'amusait des lettres de ces jeunes gens; mais, suivant elle, toutes se ressemblaient. C'Çtait toujours la passion la plus profonde, la plus mÇlancolique.

- Ils sont tous le màme homme parfait, pràt Ö partir pour la Palestine, disait-elle Ö sa cousine. Connaissez-vous quelque chose de plus insipide? VoilÖ donc les lettres que je vais recevoir toute la vie! Ces lettres-lÖ ne doivent changer que tous les vingt ans, suivant le genre d'occupation qui est Ö la mode. Elles devaient àtre moins dÇcolorÇes du temps de l'Empire. Alors tous ces jeunes gens du grand monde avaient vu ou fait des actions qui rÇellement avaient de la grandeur. Le duc de N***, mon oncle, a ÇtÇ Ö Wagram.

- Quel esprit faut-il pour donner un coup de sabre? Et quand cela leur est arrivÇ, ils en parlent si souvent! dit Mlle de Sainte-HÇrÇditÇ, la cousine de Mathilde.

- Eh bien! ces rÇcits me font plaisir. Etre dans une vÇritable bataille, une bataille de NapolÇon, oó l'on tuait dix mille soldats, cela prouve du courage. S'exposer au danger Çläve l'Éme et la sauve de l'ennui oó mes pauvres adorateurs semblent plongÇs; et il est contagieux, cet ennui. Lequel d'entre eux a l'idÇe de faire quelque chose d'extraordinaire? Ils cherchent Ö obtenir ma main, la belle affaire! Je suis riche et mon päre avancera son gendre. Ah! pñt-il en trouver un qui fñt un peu amusant!

La maniäre de voir vite, nette, pittoresque de Mathilde gÉtait son langage comme on voit. Souvent un mot d'elle taisait tache aux yeux de ses amis si polis. Ils se seraient presque avouÇ, si elle eñt ÇtÇ moins Ö la mode, que son parler avait quelque chose d'un peu colorÇ pour la dÇlicatesse fÇminine.

Elle, de son cìtÇ, Çtait bien injuste envers les jolis cavaliers qui peuplent le bois de Boulogne. Elle voyait l'avenir non pas avec terreur, c'eñt ÇtÇ un sentiment vif, mais avec un dÇgoñt bien rare Ö son Ége.

Que pouvait-elle dÇsirer? la fortune, la haute naissance, l'esprit, la beautÇ Ö ce qu'on disait, et Ö ce qu'elle croyait, tout avait ÇtÇ accumulÇ sur elle par les mains du hasard.

VoilÖ quelles Çtaient les pensÇes de l'hÇritiäre la plus enviÇe du faubourg Saint-Germain, quand elle commenáa Ö trouver du plaisir Ö se promener avec Julien. Elle fut ÇtonnÇe de son orgueil; elle admira l'adresse de ce petit bourgeois."Il saura se faire Çvàque comme l'abbÇ Maury", se dit-elle.

Bientìt cette rÇsistance sincäre et non jouÇe, avec laquelle notre hÇros accueillait plusieurs de ses idÇes l'occupa; elle y pensait; elle racontait Ö son amie les moindres dÇtails des conversations, et trouvait que jamais elle ne parvenait Ö en bien rendre toute la physionomie.

Une idÇe l'illumina tout Ö coup: "J'ai le bonheur d'aimer, se dit-elle un jour, avec un transport de joie incroyable. J'aime, j'aime, c'est clair! A mon Ége, une fille jeune, belle, spirituelle, oó peut-elle trouver des sensations, si ce n'est dans l'amour? J'ai beau faire, je n'aurai jamais 'amour pour Croisenois, Caylus, et tutt, quanti. Ils sont parfaits, trop parfaits peut-àtre, enfin, ils m'ennuient."

Elle repassa dans sa tàte toutes les descriptions de passion qu'elle avait lues dans Manon Lescaut, la Nouvelle HÇloãse, les Lettres d'une Religieuse portugaise, etc., etc. Il n'Çtait question, bien entendu, que de la grande passion; l'amour lÇger Çtait indigne d'une fille de son Ége et de sa naissance. Elle ne donnait le nom d'amour qu'Ö ce sentiment hÇroãque que l'on rencontrait en France du temps de Henri III et de Bassompierre. Cet amour-lÖ ne cÇdait point bassement aux obstacles, mais, bien loin de lÖ, faisait faire de grandes choses."Quel malheur pour moi qu'il n'y ait pas une cour vÇritable, comme celle de Catherine de MÇdicis ou de Louis XIII! Je me sens au niveau de tout ce qu'il y a de plus hardi et de plus grand. Que ne ferais-je pas d'un roi homme de coeur, comme Louis XIII, soupirant Ö mes pieds! Je le mänerais en VendÇe, comme dit si souvent le baron de Tolly, et de lÖ il reconquerrait son royaume; alors plus de charte... et Julien me seconderait. Que lui manque-t-il? un nom et de la fortune. Il se ferait un nom, il acquerrait de la fortune.

"Rien ne manque Ö Croisenois, et il ne sera toute sa vie qu'un duc Ö demi ultra, Ö demi libÇral, un àtre indÇcis parlant quand il faut agir, toujours ÇloignÇ des extràmes, et par consÇquent se trouvant le second partout.

"Quelle est la grande action qui ne soit pas un extràme au moment oó on l'entreprend? C'est quand elle est accomplie, qu'elle semble possible aux àtres du commun. Oui, c'est l'amour avec tous ses miracles qui va rÇgner dans mon coeur; je le sens au feu qui m'anime. Le ciel me devait cette faveur. Il n'aura pas en vain accumulÇ sur un seul àtre tous les avantages. Mon bonheur sera digne de moi. Chacune de mes journÇes ne ressemblera pas froidement Ö celle de la veille. Il y a dÇjÖ de la grandeur et de l'audace Ö oser aimer un homme placÇ si loin de moi par sa position sociale. Voyons: continuera-t-il Ö me mÇriter? A la premiäre faiblesse que je vois en lui, je l'abandonne. Une fille de ma naissance, et avec le caractäre chevaleresque que l'on veut bien m'accorder (c'Çtait un mot de son päre), ne doit pas se conduire comme une sotte.

"N'est-ce pas lÖ le rìle que je jouerais si j'aimais le marquis de Croisenois? J'aurais une nouvelle Çdition du bonheur de mes cousines, que je mÇprise si complätement. Je sais d'avance tout ce que me dirait le pauvre marquis, tout ce que j'aurais Ö lui rÇpondre. Qu'est-ce qu'un amour qui fait bÉiller? autant vaudrait àtre dÇvote. J aurais une signature de contrat comme celle de la cadette de mes cousines, oó les grands-parents s'attendriraient, si pourtant ils n'avaient pas d'humeur Ö cause d'une derniäre condition introduite la veille dans le contrat par le notaire de la partie adverse."

CHAPITRE XII

SERAIT-CE UN DANTON?

Le besoin d'anxiÇtÇ, tel Çtait le caractäre de la belle Marguerite de Valois, ma tante, qui bientìt Çpousa le roi de Navarre, que nous voyons de prÇsent rÇgner en France, sous le nom de Henry IVe. Le besoin de jouer formait tout le secret du caractäre de cette princesse aimable; de lÖ ses brouilles et ses raccommodements avec ses fräres däs l'Ége de seize ans. Or que peut jouer une jeune fille? Ce qu'elle a de plus prÇcieux: sa rÇputation, la considÇration de toute sa vie.
MÇmoires du duc d'ANGOULEME, fils naturel de Charles IX

"Entre Julien et moi il n'y a point de signature de contrat, point de notaire pour la cÇrÇmonie bourgeoise; tout est hÇroãque, tout sera fils du hasard. A la noblesse präs, qui lui manque, c'est l'amour de Marguerite de Valois pour le jeune La Mole, l'homme le plus distinguÇ de son temps. Est-ce ma faute Ö moi, si les jeunes gens de la Cour sont de si grands partisans du convenable, et pÉlissent Ö la seule idÇe de la moindre aventure un peu singuliäre? Un petit voyage en Gräce ou en Afrique est, pour eux, le comble de l'audace, et encore ne savent-ils marcher qu'en troupe. Däs qu'ils se voient seuls, ils ont peur, non de la lance du BÇdouin, mais du ridicule, et cette peur les rend fous.

"Mon petit Julien, au contraire, n'aime Ö agir que seul. Jamais, dans cet àtre privilÇgiÇ, la moindre idÇe de chercher de l'appui et du secours dans les autres! il mÇprise les autres et c'est pour cela que je ne le mÇprise pas.

"Si, avec sa pauvretÇ, Julien Çtait noble, mon amour ne serait qu'une sottise vulgaire, une mÇsalliance plate; je n'en voudrais pas; il n'aurait point ce qui caractÇrise les grandes passions: l'immensitÇ de la difficultÇ Ö vaincre et la noire incertitude de l'ÇvÇnement."

Mlle de La Mole Çtait si prÇoccupÇe de ces beaux raisonnements, que le lendemain, sans s'en douter, elle vantait Julien au marquis de Croisenois et Ö son fräre. Son Çloquence alla si loin, qu'elle les piqua.

- Prenez bien garde Ö ce jeune homme qui a tant d'Çnergie, s'Çcria son fräre; si la rÇvolution recommence, il nous fera tous guillotiner.

Elle se garda de rÇpondre, et se hÉta de plaisanter son fräre et le marquis de Croisenois sur la peur que leur faisait l'Çnergie. Ce n'est au fond que la peur de rencontrer l'imprÇvu, que la crainte de rester court en prÇsence de l'imprÇvu...

- Toujours, toujours, messieurs, la peur du ridicule, monstre qui, par malheur, est mort en 1816.

- Il n'y a plus de ridicule, disait M. de La Mole, dans un pays oó il y a deux partis.

Sa fille avait compris cette idÇe.

- Ainsi, messieurs, disait-elle aux ennemis de Julien, vous aurez eu bien peur toute votre vie, et apräs on vous dira:

ce n'Çtait pas un loup, ce n'en Çtait que l'ombre.

Mathilde les quitta bientìt. Le mot de son fräre lui faisait horreur; il l'inquiÇta beaucoup; mais, däs le lendemain, elle y voyait la plus belle des louanges.

"Dans ce siäcle, oó toute Çnergie est morte, son Çnergie leur fait peur. Je lui dirai le mot de mon fräre, je veux voir la rÇponse qu'il y fera. Mais je choisirai un des moments oó ses yeux brillent. Alors il ne peut me mentir.

"Ce serait un Danton! ajouta-t-elle apräs une longue et indistincte ràverie. Eh bien! la rÇvolution aurait recommencÇ. Quels rìles joueraient alors Croisenois et mon fräre? Il est Çcrit d'avance: La rÇsignation sublime. Ce seraient des moutons hÇroãques, se laissant Çgorger sans mot dire. Leur seule peur en mourant serait encore d'àtre de mauvais goñt. Mon petit Julien brñlerait la cervelle au jacobin qui viendrait l'arràter, pour peu qu'il eñt l'espÇrance de se sauver. Il n'a pas peur d'àtre de mauvais goñt, lui."

Ce dernier mot la rendit passive; il rÇveillait de pÇnibles souvenirs, et lui ìta toute sa hardiesse. Ce mot lui rappelait les plaisanteries de MM. de Caylus, de Croisenois, de Luz et de son fräre. Ces messieurs reprochaient unanimement Ö Julien l'air pràtre: humble et hypocrite.

"Mais, reprit-elle tout Ö coup, l'oeil brillant de joie, l'amertume et la frÇquence de leurs plaisanteries prouvent, en dÇpit d'eux, que c'est l'homme le plus distinguÇ que nous ayons eu cet hiver. Qu'importent ses dÇfauts, ses ridicules? Il a de la grandeur et ils en sont choquÇs, eux d'ailleurs si bons et si indulgents. Il est sñr qu'il est pauvre et qu'il a ÇtudiÇ pour àtre pràtre; eux sont chefs d'escadron, et n'ont pas eu besoin d'Çtudes, c'est plus commode.

"MalgrÇ tous les dÇsavantages de son Çternel habit noir et cette physionomie de pràtre, qu'il lui faut bien avoir, le pauvre garáon, sous peine de mourir de faim, son mÇrite leur tait peur, rien de plus clair. Et cette physionomie de pràtre, il ne l'a plus däs que nous sommes quelques instants seuls ensemble. Et quand ces messieurs disent un mot qu'ils croient fin et imprÇvu, leur premier regard n'est-il pas pour Julien? je l'ai fort bien remarquÇ. Et pourtant ils savent bien que jamais il ne leur parle, Ö moins d'àtre interrogÇ. Ce n'est qu'Ö moi qu'il adresse la parole, il me croit l'Éme haute. Il ne rÇpond Ö leurs objections que juste autant qu'il faut pour àtre poli. Il tourne au respect tout de suite. Avec moi, il discute des heures entiäres, il n'est pas sñr de ses idÇes tant que j'y trouve la moindre objection. Enfin, tout cet hiver, nous n'avons pas eu de coups de fusil, il ne s'est agi que d'attirer l'attention par des paroles. Eh bien, mon päre, homme supÇrieur, et qui portera loin la fortune de notre maison, respecte Julien. Tout le reste le hait, personne ne le mÇprise, que les dÇvotes amies de ma märe."

Le comte de Caylus avait ou feignait une grande passion pour les chevaux; il passait sa vie dans son Çcurie et souvent y dÇjeunait. Cette grande passion, jointe Ö l'habitude de ne jamais rire, lui donnait beaucoup de considÇration parmi ses amis: c'Çtait l'aigle de ce petit cercle.

Däs qu'il fut rÇuni le lendemain derriäre la bergäre de Mme de La Mole, Julien n'Çtant point prÇsent, M. de Caylus, soutenu par Croisenois et par Norbert, attaqua vivement la bonne opinion que Mathilde avait de Julien, et cela sans Ö-propos, et presque au premier moment oó il vit Mlle de La Mole. Elle comprit cette finesse d'une lieue, et en fut charmÇe.

"Les voilÖ tous liguÇs, se dit-elle, contre un homme de gÇnie qui n'a pas dix louis de rente, et qui ne peut leur rÇpondre qu'autant qu'il est interrogÇ. Ils en ont peur sous son habit noir. Que serait-ce avec des Çpaulettes?"

Jamais elle n'avait ÇtÇ plus brillante. Däs les premiäres attaques, elle couvrit de sarcasmes plaisants Caylus et ses alliÇs. Quand le feu des plaisanteries de ces brillants officiers fut Çteint:

- Que demain quelque hobereau des montagnes de la Franche-ComtÇ, dit-elle Ö M. de Caylus, s'aperáoive que Julien est son fils naturel, et lui donne un nom et quelques milliers de francs, dans six semaines il a des moustaches comme vous, messieurs; dans six mois il est officier des housards comme vous, messieurs. Et alors la grandeur de son caractäre n'est plus un ridicule. Je vous vois rÇduit, Monsieur le duc futur, Ö cette ancienne mauvaise raison: la supÇrioritÇ de la noblesse de coeur sur la noblesse de province. Mais que vous resterat-il si je veux vous pousser Ö bout, si j'ai la malice de donner pour päre Ö Julien un duc espagnol, prisonnier de guerre Ö Besanáon du temps de NapolÇon, et qui, par scrupule de conscience, le reconnaåt Ö son lit de mort?

Toutes ces suppositions de naissance non lÇgitime furent trouvÇes d'assez mauvais goñt par MM. de Caylus et de Croisenois. VoilÖ tout ce qu'ils virent dans le raisonnement de Mathilde.

Quelque dominÇ que fñt Norbert, les paroles de sa .soeur Çtaient si claires, qu'il prit un air grave qui allait assez mal, il faut l'avouer, Ö sa physionomie souriante et bonne. Il osa dire quelques mots:

- Etes-vous malade, mon ami? lui rÇpondit Mathilde d'un petit air sÇrieux. Il faut que vous soyez bien mal pour rÇpondre Ö des plaisanteries par de la morale.

- De la morale, vous! est-ce que vous sollicitez une place de prÇfet?

Mathilde oublia bien vite l'air piquÇ du comte de Caylus, l'humeur de Norbert et le dÇsespoir silencieux de M. de Croisenois. Elle avait Ö prendre un parti sur une idÇe fatale qui venait de saisir son Éme.

"Julien est assez sincäre avec moi, se dit-elle; Ö son Ége, dans une fortune infÇrieure, malheureux comme il l'est par une ambition Çtonnante, on a besoin d'une amie. Je suis peut-àtre cette amie; mais je ne lui vois point d'amour. Avec l'audace de son caractäre, il m'eñt parlÇ de cet amour."

Cette incertitude, cette discussion avec soi-màme, qui, däs cet instant, occupa chacun des instants de Mathilde, et pour laquelle, Ö chaque fois que Julien lui parlait, elle se trouvait de nouveaux arguments, chassa tout Ö fait ces moments d'ennui auxquels elle Çtait tellement sujette.

Fille d'un homme d'esprit qui pouvait devenir ministre et rendre ses bois au clergÇ, Mlle de La Mole avait ÇtÇ, au couvent du SacrÇ-Coeur, l'objet des flatteries les plus excessives. Ce malheur jamais ne se rÇpare. On lui avait persuadÇ qu'Ö cause de tous ses avantages de naissance, de fortune, etc., elle devait àtre plus heureuse qu'une autre. C'est la source de l'ennui des princes et de toutes leurs folies.

Mathilde n'avait point ÇchappÇ Ö la funeste influence de cette idÇe. Quelque esprit qu'on ait, l'on n'est pas en garde Ö dix ans contre les flatteries de tout un couvent, et aussi bien fondÇes en apparence.

Du moment qu'elle eut dÇcidÇ qu'elle aimait Julien, elle ne s'ennuya plus. Tous les jours, elle se fÇlicitait du parti qu'elle avait pris de se donner une grande passion."Cet amusement a bien des dangers, pensait-elle. Tant mieux! mille fois tant mieux!

"Sans grande passion, j'Çtais languissante d'ennui au plus beau moment de la vie, de seize ans jusqu'Ö vingt. J'ai dÇjÖ perdu mes plus belles annÇes obligÇe pour tout plaisir Ö entendre dÇraisonner les amies de ma märe, qui, Ö Coblentz en 1792, n'Çtaient pas tout Ö fait, dit-on, aussi sÇväres que leurs paroles d'aujourd'hui."

C'Çtait pendant que ces grandes incertitudes agitaient Mathilde, que Julien ne comprenait pas ses longs regards qui s'arràtaient sur lui. Il trouvait bien un redoublement de froideur dans les maniäres du comte Norbert, et un nouvel accäs de hauteur dans celles de MM. de Caylus, de Luz et de Croisenois. Il y Çtait accoutumÇ. Ce malheur lui arrivait quelquefois Ö la suite d'une soirÇe oó il avait brillÇ plus qu'il ne convenait Ö sa position. Sans l'accueil particulier que lui faisait Mathilde, et la curiositÇ que tout cet ensemble lui inspirait, il eñt ÇvitÇ de suivre au jardin ces brillants jeunes gens Ö moustaches, lorsque, les apräs-dåners, ils y accompagnaient Mlle de La Mole.

"Oui, il est impossible que je me le dissimule, se disait Julien, Mlle de La Mole me regarde d'une faáon singuliäre. Mais, màme quand ses beaux yeux bleus fixÇs sur moi sont ouverts avec le plus d'abandon, j'y lis toujours un fond d'examen, de sang-froid et de mÇchancetÇ. Est-ce possible que ce soit lÖ de l'amour? Quelle diffÇrence avec les regards de Mme de Rànal!"

Une apräs-dåner, Julien, qui avait suivi M. de La Mole dans son cabinet, revenait rapidement au jardin. Comme il approchait sans prÇcaution du groupe de Mathilde, il surprit quelques mots prononcÇs träs haut. Elle tourmentait son fräre. Julien entendit son nom prononcÇ distinctement deux fois. Il parut; un silence profond s'Çtablit tout Ö coup, et l'on fit de vains efforts pour le faire cesser. Mlle de La Mole et son fräre Çtaient trop animÇs pour trouver un autre sujet de conversation. MM. de Caylus, de Croisenois, de Luz et un de leurs amis parurent Ö Julien d'un froid de glace. Il s'Çloigna.

CHAPITRE XIII

UN COMPLOT

Des propos dÇcousus, des rencontres par effet du hasard se transforment en preuves de la derniäre Çvidence aux yeux de l'homme Ö imagination s'il a quelque feu dans le coeur.
SCHILLER.

Le lendemain, il surprit encore Norbert et sa soeur qui parlaient de lui. A son arrivÇe, un silence de mort s'Çtablit, comme la veille. Ses soupáons n'eurent plus de bornes."Ces aimables jeunes gens auraient-ils entrepris de se moquer de moi? Il faut avouer que cela est beaucoup plus probable, beaucoup plus naturel qu'une prÇtendue passion de Mlle de La Mole, pour un pauvre diable de secrÇtaire. D'abord, ces gens-lÖ ont-ils des passions? Mystifier est leur fort. Ils sont jaloux de ma pauvre petite supÇrioritÇ de paroles. Etre jaloux est encore un de leurs faibles. Tout s'explique dans ce systäme. Mlle de La Mole veut me persuader qu'elle me distingue, tout simplement pour me donner en spectacle Ö son prÇtendu."

Ce cruel soupáon changea toute la position morale de Julien. Cette idÇe trouva dans son coeur un commencement d'amour qu'elle n'eut pas de peine Ö dÇtruire. Cet amour n'Çtait fondÇ que sur la rare beautÇ de Mathilde, ou plutìt sur ses faáons de reine et sa toilette admirable. En cela Julien Çtait encore un parvenu. Une jolie femme du grand monde est, Ö ce qu'on assure, ce qui Çtonne le plus un paysan homme d'esprit, quand il arrive aux premiäres classes de la sociÇtÇ. Ce n'Çtait point le caractäre de Mathilde qui faisait ràver Julien les jours prÇcÇdents. Il avait assez de sens pour comprendre qu'il ne connaissait point ce caractäre. Tout ce qu'il en voyait pouvait n'àtre qu'une apparence.

Par exemple, pour tout au monde, Mathilde n'aurait pas manquÇ la messe un dimanche; presque tous les jours elle y accompagnait sa märe. Si, dans le salon de 'hìtel de La Mole, quelque imprudent oubliait le lieu oó il Çtait et se permettait l'allusion la plus ÇloignÇe Ö une plaisanterie contre les intÇràts vrais ou supposÇs du trìne ou de l'autel, Mathilde devenait Ö l'instant d'un sÇrieux de glace. Son regard, qui Çtait si piquant, reprenait toute la hauteur impassible d'un vieux portrait de famille.

Mais Julien s'Çtait assurÇ qu'elle avait toujours dans sa chambre un ou deux des volumes les plus philosophiques de Voltaire. Lui-màme volait souvent quelques tomes de la belle Çdition si magnifiquement reliÇe. En Çcartant un peu chaque volume de son voisin, il cachait l'absence de celui qu'il emportait; mais bientìt il s'aperáut qu'une autre personne lisait Voltaire. Il eut recours Ö une finesse de sÇminaire, il plaáa quelques petits morceaux de crin sur les volumes qu'il supposait pouvoir intÇresser Mlle de La Mole. Ils disparaissaient pendant des semaines entiäres.

M. de La Mole, impatientÇ contre son libraire, qui lui envoyait tous les faux MÇmoires, chargea Julien d'acheter toutes les nouveautÇs un peu piquantes. Mais, pour que le venin ne se rÇpandåt pas dans la maison, le secrÇtaire avait l'ordre de dÇposer ces livres dans une petite bibliothäque, placÇe dans la chambre màme du marquis. Il eut bientìt la certitude que, pour peu que ces livres nouveaux fussent hostiles aux intÇràts du trìne et de l'autel, ils ne tardaient pas Ö disparaåtre. Certes, ce n'Çtait pas Norbert qui lisait.

Julien s'exagÇrant cette expÇrience, croyait Ö Mlle de La Mole la duplicitÇ de Machiavel. Cette scÇlÇratesse prÇtendue Çtait un charme Ö ses yeux, presque l'unique charme moral qu'elle eñt. L'ennui de l'hypocrisie et des propos de vertu le jetait dans cet excäs.

Il excitait son imagination plus qu'il n'Çtait entraånÇ par son amour.

C'Çtait apräs s'àtre perdu en ràveries sur l'ÇlÇgance de la taille de Mlle de La Mole, sur l'excellent goñt de sa toilette, sur la blancheur de sa main, sur la beautÇ de son bras, sur la disinvoltura de tous ses mouvements, qu'il se trouvait amoureux. Alors, pour achever le charme, il la croyait une Catherine de MÇdicis. Rien n'Çtait trop profond ou trop scÇlÇrat pour le caractäre qu'il lui pràtait. C'Çtait l'idÇal des Maslon, des Frilair et des Castanäde par lui admirÇs dans sa jeunesse. C'Çtait, en un mot, pour lui l'idÇal de Paris.

Y eut-il jamais rien de plus plaisant que de supposer de la profondeur ou de la scÇlÇratesse au caractäre parisien?

"Il est possible que ce trio se moque de moi", pensait Julien. On connaåt bien peu son caractäre, si l'on ne voit pas dÇjÖ l'expression sombre et froide que prirent ses regards en rÇpondant Ö ceux de Mathilde. Une ironie amäre repoussa les assurances d'amitiÇ que Mlle de La Mole ÇtonnÇe osa hasarder deux ou trois fois.

PiquÇ par cette bizarrerie soudaine, le coeur de cette jeune fille naturellement froid, ennuyÇ, sensible Ö l'esprit devint aussi passionnÇ qu'il Çtait dans sa nature de l'àtre. Mais il y avait aussi beaucoup d'orgueil dans le caractäre de Mathilde, et la naissance d'un sentiment qui faisait dÇpendre d'un autre tout son bonheur fut accompagnÇe d'une sombre tristesse.

Julien avait dÇjÖ assez profitÇ depuis son arrivÇe Ö Paris, pour distinguer que ce n'Çtait pas lÖ la tristesse säche de l'ennui. Au lieu d'àtre avide, comme autrefois, de soirÇes, de spectacles et de distractions de tous genres, elle les fuyait.

La musique chantÇe par des Franáais ennuyait Mathilde Ö la mort, et cependant Julien qui se faisait un devoir d'assister Ö la sortie de l'OpÇra, remarqua qu'elle s'y faisait mener le plus souvent qu'elle pouvait. Il crut distinguer qu'elle avait perdu un peu de la mesure parfaite qui brillait dans toutes ses actions. Elle rÇpondait quelquefois Ö ses amis par des plaisanteries outrageantes Ö force de piquante Çnergie. Il lui sembla qu'elle prenait en guignon le marquis de Croisenois."Il faut que ce jeune homme aime furieusement l'argent, pour ne pas planter lÖ cette fille, si riche qu'elle soit!"pensait Julien. Et pour lui, indignÇ des outrages faits Ö la dignitÇ masculine. il redoublait de froideur envers elle. Souvent il alla jusqu'aux rÇponses peu polies.

Quelque rÇsolu qu'il fñt Ö ne pas àtre dupe des marques d'intÇràt de Mathilde, elles Çtaient si Çvidentes de certains jours, et Julien dont les yeux commenáaient Ö se dessiller, la trouvait si jolie, qu'il en Çtait quelquefois embarrassÇ.

"L'adresse et la longanimitÇ de ces jeunes gens du grand monde finiraient par triompher de mon peu d'expÇrience, se dit-il; il faut partir et mettre un terme Ö tout ceci."Le marquis venait de lui confier l'administration d'une quantitÇ de petites terres et de maisons qu'il possÇdait dans le Bas-Languedoc. Un voyage Çtait nÇcessaire: M. de La Mole y consentit avec peine. ExceptÇ pour les matiäres de haute ambition, Julien Çtait devenu un autre lui-màme.

"Au bout du compte, ils ne m'ont point attrapÇ, se disait Julien, en prÇparant son dÇpart. Que les plaisanteries que Mlle de La Mole fait Ö ces messieurs soient rÇelles ou seulement destinÇes Ö m'inspirer de la confiance je m'en suis amusÇ.

"S'il n'y a pas conspiration contre le fils du charpentier, Mlle de La Mole est inexplicable, mais elle l'est pour le marquis de Croisenois du moins autant que pour moi. Hier, par exemple, son humeur Çtait bien rÇelle, et j'ai eu le plaisir de faire bouquer par ma faveur un jeune homme aussi noble et aussi riche que je suis gueux et plÇbÇien. VoilÖ le plus beau de mes triomphes, il m'Çgaiera dans ma chaise de poste, en courant les plaines du Languedoc."

Il avait fait de son dÇpart un secret, mais Mathilde savait mieux que lui qu'il allait quitter Paris le lendemain, et pour longtemps. Elle eut recours Ö un mal de tàte fou, qu'augmentait l'air ÇtouffÇ du salon. Elle se promena beaucoup dans le jardin, et poursuivit tellement de ses plaisanteries mordantes Norbert le marquis de Croisenois, Caylus, de Luz et quelques autres jeunes gens qui avaient dånÇ Ö l'hìtel de La Mole, qu'elle les foráa de partir. Elle regardait Julien d'une faáon Çtrange.

"Ce regard est peut-àtre une comÇdie, pensa Julien; mais cette respiration pressÇe, mais tout ce trouble! Bah! se dit-il, qui suis-je pour juger de toutes ces choses? Il s'agit ici de ce qu'il y a de plus sublime et de plus fin parmi les femmes de Paris. Cette respiration pressÇe qui a ÇtÇ sur le point de me toucher, elle l'aura ÇtudiÇe chez LÇontine Fay, qu'elle aime tant."

Ils Çtaient restÇs seuls; la conversation languissait Çvidemment."Non! Julien ne sent rien pour moi, se disait Mathilde vraiment malheureuse."

Comme il prenait congÇ d'elle, elle lui serra le bras avec force:

- Vous recevrez ce soir une lettre de moi, lui dit-elle d'une voix tellement altÇrÇe, que le son n'en Çtait pas reconnaissable.

Cette circonstance toucha sur-le-champ Julien.

- Mon päre, continua-t-elle, a une juste estime pour les services que vous lui rendez. Il faut ne pas partir demain trouvez un prÇtexte.

Et elle s'Çloigna en courant.

Sa taille Çtait charmante. Il Çtait impossible d'avoir un plus joli pied, elle courait avec une grÉce qui ravit Julien ; mais devinerait-on Ö quoi fut sa seconde pensÇe apräs qu'elle eut tout Ö fait disparu? Il fut offensÇ du ton impÇratif avec lequel elle avait dit ce mot il faut. Louis XV aussi, au moment de mourir, fut vivement piquÇ du mot il faut, maladroitement employÇ par son premier mÇdecin, et Louis XV pourtant n'Çtait pas un parvenu.

Une heure apräs, un laquais remit une lettre Ö Julien; c'Çtait tout simplement une dÇclaration d'amour.

"Il n'y a pas trop d'affectation dans le style, se dit Julien, cherchant par ses remarques littÇraires Ö contenir la joie qui contractait ses joues et le foráait Ö rire malgrÇ lui.

"Enfin moi, s'Çcria-t-il tout Ö coup, la passion Çtant trop forte pour àtre contenue, moi, pauvre paysan, j'ai donc une dÇclaration d'amour d'une grande dame!

"Quant Ö moi, ce n'est pas mal, ajouta-t-il en comprimant sa joie le plus possible. J'ai su conserver la dignitÇ de mon caractäre. Je n'ai point dit que j'aimais."Il se mit Ö Çtudier la forme des caractäres, Mlle de La Mole avait une jolie petite Çcriture anglaise. Il avait besoin d'une occupation physique pour se distraire d'une joie qui allait jusqu'au dÇlire.

"Votre dÇpart m'oblige Ö parler... Il serait au-dessus de"mes forces de ne plus vous voir..."

Une pensÇe vint frapper Julien comme une dÇcouverte interrompre l'examen qu'il faisait de la lettre de Mathilde, et redoubler sa joie."Je l'emporte sur le marquis de Croisenois, s'Çcria-t-il, moi, qui ne dis que des choses sÇrieuses! Et lui est si joli! il a des moustaches, un charmant uniforme il trouve toujours Ö dire, juste au moment convenable un mot spirituel et fin."

Julien eut un instant dÇlicieux; il errait Ö l'aventure dans le jardin, fou de bonheur.

Plus tard il monta Ö son bureau et se fit annoncer chez le marquis de La Mole, qui heureusement n'Çtait pas sorti. Il lui prouva facilement, en lui montrant quelques papiers marquÇs arrivÇs de Normandie, que le soin des procäs normands l'obligeait Ö diffÇrer son dÇpart pour le Languedoc.

- Je suis bien aise que vous ne partiez pas lui dit le marquis, quand ils eurent fini de parler d'affairÇs, j'aime Ö vous voir. Julien sortit; ce mot le gànait.

"Et moi je vais sÇduire sa fille! rendre impossible peut-àtre ce mariage avec le marquis de Croisenois qui fait le charme de son avenir: s'il n'est pas duc, du moins sa fille aura un tabouret'. Julien eut l'idÇe de partir pour le Languedoc malgrÇ la lettre de Mathilde, malgrÇ l'explication donnÇe au marquis. Cet Çclair de vertu disparut bien vite.

"Que je suis bon, se dit-il; moi, plÇbÇien, avoir pitiÇ d'une famille de ce rang! Moi que le duc de Chaulnes appelle un domestique! Comment le marquis augmente-t-il son immense fortune? En vendant de la rente, quand il apprend au chÉteau qu'il y aura le lendemain apparence de coup d'êtat. Et moi, jetÇ au dernier rang par une providence marÉtre, moi a qui elle a donne un coeur noble et pas mille francs de rente, c'est-Ö-dire pas de pain, exactement parlant, pas de pain, moi refuser un plaisir qui s'offre! Une source limpide qui vient Çtancher ma soif dans le dÇsert brñlant de la mÇdiocritÇ que je traverse si pÇniblement! Ma foi, pas si bàte chacun pour soi dans ce dÇsert d'Çgoãsme qu'on appelle la vie."

Et il se rappela quelques regards remplis de dÇdain, Ö lui adressÇs par Mme de La Mole, et surtout par les dames ses amies.

Le plaisir de triompher du marquis de Croisenois vint achever la dÇroute de ce souvenir de vertu.

"Que je voudrais qu'il se fÉchÉt! dit Julien; avec quelle assurance je lui donnerais maintenant un coup d'ÇpÇe."Et il faisait le geste du coup de seconde."Avant ceci j'Çtais un cuistre, abusant bassement d'un peu de courage. Apräs cette lettre, je suis son Çgal.

"Oui, se disait-il avec une voluptÇ infinie et en parlant lentement, nos mÇrites, au marquis et Ö moi, ont ÇtÇ pesÇs, et le pauvre charpentier du Jura l'emporte.

"Bon! s'Çcria-t-il, voilÖ la signature de ma rÇponse trouvÇe. N'allez pas vous figurer, mademoiselle de La Mole, que j'oublie mon Çtat. Je vous ferai comprendre et bien sentir que c'est pour le fils d'un charpentier que vous trahissez un descendant du fameux Guy de Croisenois, qui suivit saint Louis Ö la croisade."

Julien ne pouvait contenir sa joie. Il fut obligÇ de descendre au jardin. Sa chambre, oó il s'Çtait enfermÇ Ö clef, lui semblait trop Çtroite pour y respirer.

"Moi, pauvre paysan du Jura, se rÇpÇtait-il sans cesse, moi, condamnÇ Ö porter toujours ce triste habit noir! HÇlas! vingt ans plus tìt, j'aurais portÇ l'uniforme comme eux! Alors un homme comme moi Çtait tuÇ, ou gÇnÇral Ö trente-six ans."Cette lettre, qu'il tenait serrÇe dans sa main, lui donnait la taille et l'attitude d'un hÇros."Maintenant, il est vrai, avec cet habit noir, Ö quarante ans, on a cent mille francs d'appointements et le cordon bleu, comme M. l'Çvàque de Beauvais.

"Eh bien! se dit-il en riant comme MÇphistophÇläs, j'ai plus d'esprit qu'eux; je sais choisir l'uniforme de mon siäcle."Et il sentit redoubler son ambition et son attachement Ö l'habit ecclÇsiastique."Que de cardinaux nÇs plus bas que moi et qui ont gouvernÇ! mon compatriote Granvelle, par exemple."

Peu Ö peu l'agitation de Julien se calma; la prudence surnagea. Il se dit, comme son maåtre Tartuffe, dont il savait le rìle par coeur:

Je puis croire ces mots un artifice honnàte.
....................................................................
Je ne me firai point Ö des propos si doux;
Qu'un peu de ses faveurs, apräs quoi je soupire,
Ne vienne m'assurer tout ce qu'ils m'ont pu dire.
TARTUFFE, acte IV, scäne V.

"Tartuffe aussi fut perdu par une femme, et il en valait bien un autre... Ma rÇponse peut àtre montrÇe..., Ö quoi nous trouvons ce remäde, ajouta-t-il en prononáant lentement, et avec l'accent de la fÇrocitÇ qui se contient, nous la commenáons par les phrases les plus vives de la lettre de la sublime Mathilde.

"Oui, mais quatre laquais de M. de Croisenois se prÇcipitent sur moi et m'arrachent l'original.

"Non, car je suis bien armÇ, et j'ai l'habitude, comme on sait, de faire feu sur les laquais.

"Eh bien! l'un d'eux a du courage; il se prÇcipite sur moi. On lui a promis cent napolÇons. Je le tue ou je le blesse, Ö la bonne heure, c'est ce qu'on demande. On me jette en prison fort lÇgalement; je parais en police correctionnelle, et l'on m'envoie, avec toute justice et ÇquitÇ de la part des juges, tenir compagnie dans Poissy Ö MM. Fontan et Magallon. LÖ, je couche avec quatre cents gueux pàle-màle... Et j'aurais quelque pitiÇ de ces gens-lÖ? s'Çcria-t-il en se levant impÇtueusement. En ont-ils pour les gens du tiers-Çtat, quand ils les tiennent? Ce mot fut le dernier soupir de sa reconnaissance pour M. de La Mole qui, malgrÇ lui, le tourmentait jusque-lÖ.

"Doucement, messieurs les gentilshommes, je comprends ce petit trait de machiavÇlisme, l'abbÇ Maslon ou M. Castanäde du sÇminaire n'auraient pas mieux fait. Vous m'enläverez la lettre provocatrice, et je serai le second tome du colonel Caron Ö Colmar.

"Un instant, messieurs, je vais envoyer la lettre fatale en dÇpìt dans un paquet bien cachetÇ Ö M. l'abbÇ Pirard. Celui-lÖ est honnàte homme, jansÇniste, et en cette qualitÇ Ö l'abri des sÇductions du budget. Oui, mais il ouvre les lettres..., c'est Ö FouquÇ que j'enverrai celle-ci."

Il faut en convenir, le regard de Julien Çtait atroce, sa physionomie hideuse; elle respirait le crime sans alliage. C'Çtait l'homme malheureux en guerre avec toute la sociÇtÇ.

"Aux armes!"s'Çcria Julien. Et il franchit d'un saut les marches du perron de l'hìtel. Il entra dans l'Çchoppe de l'Çcrivain du coin de la rue; il lui fit peur.

- Copiez, lui dit-il en lui donnant la lettre de Mlle de La Mole.

Pendant que l'Çcrivain travaillait, il Çcrivit lui-màme Ö FouquÇ; il le priait de lui conserver un dÇpìt prÇcieux."Mais, se dit-il en s'interrompant, le cabinet noir Ö la poste ouvrira ma lettre et vous rendra celle que vous cherchez...; non, messieurs."Il alla acheter une Çnorme bible chez un libraire protestant, cacha fort adroitement la lettre de Mathilde dans la couverture, fit emballer le tout, et son paquet partit par la diligence, adressÇ Ö un des ouvriers de FouquÇ, dont personne Ö Paris ne savait le nom.

Cela fait, il rentra joyeux et leste Ö l'hìtel de La Mole."A nous! maintenant", s'Çcria-t-il, en s'enfermant Ö clef dans sa chambre, et jetant son habit:

"Quoi! mademoiselle, Çcrivait-il Ö Mathilde, c'est"Mlle de La Mole qui, par les mains d'Arsäne, laquais de"son päre, fait remettre une lettre trop sÇduisante Ö un"pauvre charpentier du Jura, sans doute pour se jouer"de sa simplicitÇ..."

Et il transcrivait les phrases les plus claires de la lettre qu'il venait de recevoir.

La sienne eñt fait honneur Ö la prudence diplomatique de M. le chevalier de Beauvoisis. Il n'Çtait encore que dix heures; Julien, ivre de bonheur et du sentiment de sa puissance, si nouveau pour un pauvre diable, entra Ö l'OpÇra italien. Il entendit chanter son ami Geronimo. Jamais la musique ne l'avait exaltÇ Ö ce point. Il Çtait un dieu.

CHAPITRE XIV

PENSêES D'UNE JEUNE FILLE

Que de perplexitÇs! Que de nuits passÇes sans sommeil! Grand Dieu! vais-je me rendre mÇprisable? Il me mÇprisera lui-màme. Mais il part, il s'Çloigne.
ALFRED DE MUSSET.

Ce n'Çtait point sans combats que Mathilde avait Çcrit. Quel qu'eñt ÇtÇ le commencement de son intÇràt pour Julien, bientìt il domina l'orgueil qui, depuis qu'elfe se connaissait, rÇgnait seul dans son coeur. Cette Éme haute et froide Çtait emportÇe pour la premiäre fois par un sentiment passionnÇ. Mais s'il dominait l'orgueil, il Çtait encore fidäle aux habitudes de l'orgueil. Deux mois de combats et de sensations nouvelles renouvelärent, pour ainsi dire, tout son àtre moral.

Mathilde croyait voir le bonheur. Cette vue toute-puissante sur les Émes courageuses, liÇes Ö un esprit supÇrieur, eut Ö lutter longuement contre la dignitÇ et tous les sentiments de devoirs vulgaires. Un jour, elle entra chez sa märe, däs sept heures du matin, la priant de lui permettre de se rÇfugier Ö Villequier. La marquise ne daigna pas màme lui rÇpondre, et lui conseilla d'aller se remettre au lit. Ce fut le dernier effort de la sagesse vulgaire et de la dÇfÇrence aux idÇes reáues.

La crainte de mal faire et de heurter les idÇes tenues pour sacrÇes par les Caylus, les de Luz, les Croisenois avait assez peu d'empire sur son Éme; de tels àtres ne lui semblaient pas faits pour la comprendre; elle les eñt consultÇs s'il eñt ÇtÇ question d'acheter une caläche ou une terre. Sa vÇritable terreur Çtait que Julien ne fñt mÇcontent d'elle.

"Peut-àtre aussi n'a-t-il que les apparences d'un homme supÇrieur?"

Elle abhorrait le manque de caractäre, c'Çtait sa seule objection contre les beaux jeunes gens qui l'entouraient. Plus ils plaisantaient avec grÉce tout ce qui s'Çcarte de la mode, ou la suit mal, croyant la suivre, plus ils se perdaient Ö ses yeux.

"Ils Çtaient braves, et voilÖ tout. Et encore, comment braves? se disait-elle: en duel. Mais le duel n'est plus qu'une cÇrÇmonie. Tout en est su d'avance, màme ce que l'on doit dire en tombant. êtendu sur le gazon, et la main sur le coeur, il faut un pardon gÇnÇreux pour l'adversaire et un mot pour une belle souvent imaginaire, ou bien qui va au bal le jour de votre mort, de peur d'exciter les soupáons.

"On brave le danger Ö la tàte d'un escadron tout brillant d'acier, mais le danger solitaire, singulier, imprÇvu vraiment laid?

"HÇlas! se disait Mathilde, c'Çtait Ö la cour de Henri III que l'on trouvait des hommes grands par le caractäre comme par la naissance! Ah! si Julien avait servi Ö Jarnac ou Ö Moncontour, je n'aurais plus de doute. En ces temps de vigueur et de force, les Franáais n'Çtaient pas des poupÇes. Le jour de la bataille Çtait presque celui des moindres perplexitÇs.

"Leur vie n'Çtait pas emprisonnÇe, comme une momie d'êgypte, sous une enveloppe toujours commune Ö tous, toujours la màme. Oui, ajoutait-elle, il y avait plus de vrai courage Ö se retirer seul Ö onze heures du soir, en sortant de l'hìtel de Soissons, habitÇ par Catherine de MÇdicis, qu'aujourd'hui Ö courir Ö Alger. La vie d'un homme Çtait une suite de hasards. Maintenant la civilisation et le prÇfet de police ont chassÇ le hasard, plus d'imprÇvu. S'il paraåt dans les idÇes, il n'est pas assez d'Çpigrammes pour lui; s'il paraåt dans les ÇvÇnements, aucune lÉchetÇ n'est au-dessus de notre peur. Quelque folie que nous fasse faire la peur, elle est excusÇe. Siäcle dÇgÇnÇrÇ et ennuyeux! Qu'aurait dit Boniface de La Mole si, levant hors de la tombe sa tàte coupÇe, il eñt vu, en 1793, dix-sept de ses descendants, se laisser prendre comme des moutons, pour àtre guillotinÇs deux jours apräs? La mort Çtait certaine, mais il eñt ÇtÇ de mauvais ton de se dÇfendre et de tuer au moins un jacobin ou deux. Ah! dans les temps hÇroãques de la France, au siäcle de Bonifacc de La Mole, Julien eñt ÇtÇ le chef d'escadron et mon fräre le jeune pràtre, aux moeurs convenables, avec la sagesse dans les yeux et la raison Ö la bouche."

Quelques mois auparavant, Mathilde dÇsespÇrait de rencontrer un àtre un peu diffÇrent du patron commun. Elle avait trouvÇ quelque bonheur en se permettant d'Çcrire Ö quelques jeunes gens de la sociÇtÇ. Cette hardiesse si inconvenante, si imprudente chez une jeune fille pouvait la dÇshonorer aux yeux de M. de Croisenois, du duc de Chaulnes son päre, et de tout l'hìtel de Chaulnes, qui, voyant se rompre le mariage projetÇ, aurait voulu savoir pourquoi. En ce temps-lÖ, les jours oó elle avait Çcrit une de ces lettres, Mathilde ne pouvait dormir. Mais ces lettres n'Çtaient que des rÇponses.

Ici elle osait dire qu'elle aimait. Elle Çcrivait la premiäre (quel mot terrible!) Ö un homme placÇ dans les derniers rangs de la sociÇtÇ.

Cette circonstance assurait, en cas de dÇcouverte, un dÇshonneur Çternel. Laquelle des femmes venant chez sa märe eñt osÇ prendre son parti? Quelle phrase eñt-on pu leur donner Ö rÇpÇter pour amortir le coup de l'affreux mÇpris des salons?

Et encore parler Çtait affreux, mais Çcrire! Il est des choses qu'on n'Çcrit pas, s'Çcriait NapolÇon apprenant la capitulation de Baylen. Et c'Çtait Julien qui lui avait contÇ ce mot! comme lui faisant d'avance une leáon.

Mais tout cela n'Çtait rien encore, l'angoisse de Mathilde avait d'autres causes. Oubliant l'effet horrible sur la sociÇtÇ la tache ineffaáable et toute pleine de mÇpris, car elle outrageait sa caste, Mathilde allait Çcrire Ö un àtre d'une bien autre nature que les Croisenois, les de Luz, les Caylus.

La profondeur, l'inconnu du caractäre de Julien eussent effrayÇ, màme en nouant avec lui une relation ordinaire. Et elle en allait faire son amant, peut-àtre son maåtre!

Quelles ne seront pas ses prÇtentions, si jamais il peut tout sur moi? Eh bien! je me dirai comme MÇdÇe: Au milieu de tant de pÇrils, il me reste Moi.

Julien n'avait nulle vÇnÇration pour la noblesse du sang, croyait-elle. Bien plus, peut-àtre il n'avait nul amour pour elle!

Dans ces derniers moments de doutes affreux, se prÇsentärent les idÇes d'orgueil fÇminin."Tout doit àtre singulier dans le sort d'une fille comme moi, s'Çcria Mathilde impatientÇe."Alors l'orgueil qu'on lui avait inspirÇ däs le berceau se trouvait un adversaire pour la vertu. Ce fut dans cet instant que le dÇpart de Julien vint tout prÇcipiter

( De tels caractäres sont heureusement fort rares.)

Le soir, fort tard, Julien eut la malice de faire descendre une malle träs pesante chez le portier; il appela pour la transporter le valet de pied qui faisait la cour Ö la femme de chambre de Mlle de La Mole."Cette manoeuvre peut n'avoir aucun rÇsultat, se dit-il, mais si elle rÇussit, elle me croit parti."Il s'endormit fort gai sur cette plaisanterie. Mathilde ne ferma pas l'oeil.

Le lendemain, de fort grand matin, Julien sortit de l'hìtel sans àtre aperáu, mais il rentra avant huit heures.

A peine Çtait-il dans la bibliothäque, que Mlle de La Mole parut sur la porte. Il lui remit sa rÇponse. Il pensait qu'il Çtait de son devoir de lui parler, rien n'Çtait plus commode du moins, mais Mlle de La Mole ne voulut pas l'Çcouter et disparut. Julien en fut charmÇ, il ne savait que lui dire.

"Si tout ceci n'est pas un jeu convenu avec le comte Norbert, il est clair que ce sont mes regards pleins de froideur qui ont allumÇ l'amour baroque que cette fille de si haute naissance s'avise d'avoir pour moi. Je serais un peu plus sot qu'il ne convient, si jamais je me laissais entraåner Ö avoir du goñt pour cette grande poupÇe blonde."Ce raisonnement le laissa plus froid et plus calculant qu'il n'avait ÇtÇ de sa vie.

"Dans la bataille qui se prÇpare, ajouta-t-il, l'orgueil de la naissance sera comme une colline ÇlevÇe, formant position militaire entre elle et moi. C'est lÖ-dessus qu'il faut manoeuvrer. J'ai fort mal fait de rester Ö Paris; cette remise de mon dÇpart m'avilit et m'expose, si tout ceci n'est qu'un jeu. Quel danger y avait-il Ö partir? Je me moquais d'eux, s'ils se moquent de moi. Si son intÇràt pour moi a quelque rÇalitÇ, je centuplais cet intÇràt."

La lettre de Mlle de La Mole avait donnÇ Ö Julien une jouissance de vanitÇ si vive, que, tout en riant de ce qui lui arrivait, il avait oubliÇ de songer sÇrieusement Ö la convenance du dÇpart.

C'Çtait une fatalitÇ de son caractäre d'àtre extràmement sensible Ö ses fautes. Il Çtait fort contrariÇ de celle-ci et ne songeait presque plus Ö la victoire incroyable qui avait prÇcÇdÇ cc petit Çchec, lorsque, vers les neuf heures, Mlle de La Mole parut sur le seuil de la porte de la bibliothäque, lui jeta une lettre et s'enfuit. -

"Il paraåt que ceci va àtre le roman par lettres, dit-il en relevant celle-ci. L'ennemi fait un faux mouvement, moi je vais faire donner la froideur et la vertu."

On lui demandait une rÇponse dÇcisive avec une hauteur qui augmenta sa gaietÇ intÇrieure. Il se donna le plaisir de mystifier, pendant deux pages, les personnes qui voudraient se moquer de lui, et ce fut encore par une plaisanterie qu'il annonáa, vers la fin de sa rÇponse, son dÇpart dÇcidÇ pour le lendemain matin.

Cette lettre terminÇe: "Le jardin va me servir pour la remettre, pensa-t-il", et il y alla. Il regardait la fenàtre de la chambre de Mlle de La Mole.

Elle Çtait au premier Çtage, Ö cìtÇ de l'appartement de sa märe, mais il y avait un grand entresol.

Ce premier Çtait tellement ÇlevÇ, qu'en se promenant sous l'allÇe de tilleuls, sa lettre Ö la main, Julien ne pouvait àtre aperáu de la fenàtre de Mlle de La Mole. La voñte formÇe par les tilleuls, fort bien taillÇs, interceptait la vue."Mais quoi! se dit Julien avec humeur, encore une imprudence! Si l'on a entrepris de se moquer de moi, me faire voir une lettre Ö la main, c'est servir mes ennemis."

La chambre de Norbert Çtait prÇcisÇment au-dessus de celle de sa soeur, et si Julien sortait de la voñte formÇe par les branches taillÇes des tilleuls, le comte et ses amis pouvaient suivre tous ses mouvements.

Mlle de La Mole parut derriäre sa vitre; il montra sa lettre Ö demi; elle baissa la tàte. Aussitìt Julien remonta chez lui en courant, et rencontra par hasard, dans le grand escalier, la belle Mathilde, qui saisit sa lettre avec une aisance parfaite et des yeux riants.

"Que de passion il y avait dans les yeux de cette pauvre Mme de Rànal, se dit Julien, quand, màme apräs six mois de relations intimes, elle osait recevoir une lettre de moi! De sa vie, je crois, elle ne m'a regardÇ avec des yeux riants."

Il ne s'exprima pas aussi nettement le reste de sa rÇponse, avait-il honte de la futilitÇ des motifs?"Mais aussi quelle diffÇrence, ajoutait sa pensÇe, dans l'ÇlÇgance de la robe du matin, dans l'ÇlÇgance de la tournure! En apercevant Mlle de La Mole Ö trente pas de distance un homme de goñt devinerait le rang qu'elle occupe dans la sociÇtÇ. VoilÖ ce qu'on peut appeler un mÇrite explicite."

Tout en plaisantant, Julien ne s'avouait pas encore toute sa pensÇe; Mme de Rànal n'avait pas de marquis de Croisenois Ö lui sacrifier. Il n'avait pour rival que cet ignoble sous-prÇfet M. Charcot, qui se faisait appeler de Maugiron, parce qu'il n'y a plus de Maugirons.

A cinq heures, Julien reáut une troisiäme lettre; elle lui fut lancÇe de la porte de la bibliothäque. Mlle de La Mole s'enfuit encore."Quelle manie d'Çcrire! se dit-il en riant, quand on peut se parler si commodÇment! L'ennemi veut avoir de mes lettres c'est clair, et plusieurs! Il ne se hÉtait point d'ouvrir celle-ci. Encore des phrases ÇlÇgantes, pensait-il; mais il pÉlit en lisant. Il n'y avait que huit lignes:

"J'ai besoin de vous parler; il faut que je vous parle ce soir; au moment oó une heure apräs minuit sonnera trouvez-vous dans le jardin. Prenez la grande Çchelle du jardinier aupräs du puits, placez-la contre ma fenàtre et montez chez moi. Il fait clair de lune; n'importe."

CHAPITRE XV

EST-CE UN COMPLOT?

Ah! que l'intervalle est cruel entre un grand projet conáu et son exÇcution! Que de vaines terreurs! que d'irrÇsolutions! Il s'agit de la vie. --Il s'agit de bien plus: de l'honneur!
SCHILLER.

" Ceci devient sÇrieux, pensa Julien... et un peu trop clair ajouta-t-il apräs avoir pensÇ. Quoi! cette belle demoiselle peut me parler dans la bibliothäque avec une libertÇ qui, grÉce Ö Dieu, est entiäre; le marquis, dans la peur qu'il a que je ne lui montre des comptes, n'y vient jamais. Quoi! M. de la Mole et le comte Norbert, les seules personnes qui entrent ici, sont absents presque toute la journÇe; on peut facilement observer le moment de leur rentrÇe Ö l'hìtel, et la sublime Mathilde, pour la main de laquelle un prince souverain ne serait pas trop noble, veut que je commette une imprudence abominable!

"C'est clair, on veut me perdre ou se moquer de moi, tout au moins. D'abord, on a voulu me perdre avec mes lettres; elles se trouvent prudentes; eh bien! il leur faut une action plus claire que le jour. Ces jolis petits messieurs me croient aussi trop bàte ou trop fat. Diable! par le plus beau clair de lune du monde, monter ainsi par une Çchelle Ö un premier Çtage de vingt-cinq pieds d'ÇlÇvation! on aura le temps de me voir, màme des hìtels voisins. Je serai beau sur mon Çchelle! Julien monta chez lui et se mit Ö faire sa malle en sifflant. Il Çtait rÇsolu Ö partir et Ö ne pas màme rÇpondre."

Mais cette sage rÇsolution ne lui donnait pas la paix du coeur."Si par hasard, se dit-il tout Ö coup, sa malle fermÇe, Mathilde Çtait de bonne foi! alors moi je joue, Ö ses yeux, le rìle d'un lÉche parfait. Je n'ai point de naissance, moi, il me faut de grandes qualitÇs, argent comptant, sans suppositions complaisantes, bien prouvÇes par des actions parlantes..."

Il fut un quart d'heure Ö se promener dans sa chambre."A quoi bon le nier? dit-il enfin, je serai un lÉche Ö ses veux. Je perds non seulement la personne la plus brillante de la haute sociÇtÇ, ainsi qu'ils disaient tous au bal de M. le duc de Retz, mais encore le divin plaisir de me voir sacrifier le marquis de Croisenois, le fils d'un duc, et qui sera duc lui-màme. Un jeune homme charmant qui a toutes les qualitÇs qui me manquent: esprit d'Ö-propos, naissance, fortune...

"Ce remords va me poursuivre toute ma vie, non pour elle, il est tant de maåtresses!

--- Mais il n'est qu'un honneur!

dit le vieux don Diägue, et ici clairement et nettement, je recule devant le premier pÇril qui m'est offert, car ce duel avec M. de Beauvoisis se prÇsentait comme une plaisanterie. Ceci est tout diffÇrent. Je puis àtre tirÇ au blanc par un domestique, mais c'est le moindre danger, je puis àtre dÇshonorÇ!

"Ceci devient sÇrieux, mon garáon, ajouta-t-il avec une gaietÇ et un accent gascons. Il y a de l'honur. Jamais un pauvre diable, jetÇ aussi bas que moi par le hasard, ne retrouvera une telle occasion: j'aurai des bonnes fortunes mais subalternes..."

Il rÇflÇchit longtemps, il se promenait Ö pas prÇcipitÇs, s'arràtant tout court de temps Ö autre. On avait dÇposÇ dans sa chambre un magnifique buste en marbre du cardinal de Richelieu qui, malgrÇ lui, attirait ses regards. Ce buste ÇclairÇ par sa lampe avait l'air de le regarder d'une faáon sÇväre, et comme lui reprochant le manque de cette audace qui doit àtre si naturelle au caractäre franáais."De ton temps, grand homme, aurais-je hÇsitÇ?

"Au pire, se dit enfin Julien, supposons que tout ceci soit un piäge, il est bien noir et bien compromettant pour une jeune fille. On sait que je ne suis pas homme Ö me taire. Il faudra donc me tuer. Cela Çtait bon en 1574 du temps de Boniface de La Mole, mais jamais celui d'aujourd'hui n'oserait. Ces gens-lÖ ne sont plus les màmes. Mlle de La Mole est si enviÇe! Quatre cents salons retentiraient demain de sa honte, et avec quel plaisir!

"Les domestiques jasent, entre eux, des prÇfÇrences marquÇes dont je suis l'objet, je le sais, je les ai entendus...

"D'un autre cìtÇ, ses lettres!... ils peuvent croire que je les ai sur moi. Surpris dans sa chambre, on me les enläve. J'aurai affaire Ö deux, trois, quatre hommes que sais-je? Mais ces hommes, oó les prendront-ils i oó trouver des subalternes discrets Ö Paris? La justice leur fait peur... Parbleu! les Caylus, les Croisenois les de Luz eux-màmes. Ce moment, et la sotte figure que je ferai au milieu d'eux sera ce qui les aura sÇduits. Gare le sort d'Abeilard, M. le secrÇtaire!

"Eh bien, parbleu! messieurs, vous porterez de mes marques, je frapperai Ö la figure, comme les soldats de CÇsar Ö Pharsale... Quant aux lettres, je puis les mettre en lieu sñr."

Julien fit des copies des deux derniäres, les cacha dans un volume du beau Voltaire de la bibliothäque, et porta lui-màme les originaux Ö la poste.

Quand il fut de retour: "Dans quelle folie je vais me jeter!"se dit-il avec surprise et terreur. Il avait ÇtÇ un quart d'heure sans regarder en face son action de la nuit prochaine.

"Mais, si je refuse, je me mÇprise moi-màme dans la suite! Toute la vie, cette action sera un grand sujet de doute pour moi et un tel doute est le plus cuisant des malheurs. Ne l'ai-je pas ÇprouvÇ pour l'amant d'Amanda! Je crois que je me pardonnerais plus aisÇment un crime bien clair; une fois avouÇ, je cesserais d'y penser.

"Quoi! un destin, incroyable Ö force de bonheur, me tire de la foule pour me mettre en rivalitÇ avec un homme portant un des plus beaux noms de France, et je me serai moi-màme, de gaietÇ de coeur, dÇclarÇ son infÇrieur! Au fond, il y a de la lÉchetÇ Ö ne pas aller. Ce mot dÇcide tout, s'Çcria Julien en se levant... d'ailleurs elle est bien jolie!

"Si ceci n'est pas une trahison, quelle folie elle fait pour moi!... Si c'est une mystification parbleu! messieurs, il ne tient qu'Ö moi de rendre la plaisanterie sÇrieuse, et ainsi ferai-je.

"Mais s'ils m'attachent les bras au moment de l'entrÇe dans la chambre; ils peuvent avoir placÇ quelque machine ingÇnieuse!

"C'est comme un duel, se dit-il en riant, il y a parade Ö tout, dit mon maåtre d'armes, mais le bon Dieu, qui veut qu'on en finisse, fait que l'un des deux oublie de parer. Du reste, voici de quoi leur rÇpondre": il tirait ses pistolets de poche; et quoique l'amorce fñt fulminante, il la renouvela.

Il y avait encore bien des heures Ö attendre; pour faire quelque chose, Julien Çcrivit Ö FouquÇ:

"Mon ami, n'ouvre la lettre ci-incluse qu'en cas d'accident, si tu entends dire que quelque chose d'Çtrange m'est arrivÇ. Alors, efface les noms propres du manuscrit que je t'envoie et fais-en huit copies que tu enverras aux journaux dÇ Marseille, Bordeaux, Lyon, Bruxelles, etc.; dix jours plus tard, fais imprimer ce manuscrit, envoie le premier exemplaire Ö M. le marquis de La Mole, et quinze jours apräs, jette les autres exemplaires de nuit dans les rues de Verriäres."

Ce petit mÇmoire justificatif arrangÇ en forme de conte, que FouquÇ ne devait ouvrir qu'en cas d'accident, Julien le fit aussi peu compromettant que possible pour Mlle de La Mole; mais enfin, il peignait fort exactement sa position.

Julien achevait de fermer son paquet, lorsque la cloche du dåner sonna, elle fit battre son coeur. Son imagination prÇoccupÇe du rÇcit qu'il venait de composer, Çtait toute aux pressentiments tragiques. Il s'Çtait vu saisi par des domestiques, garrottÇ, conduit dans une cave, avec un bÉillon dans la bouche. LÖ, un domestique le gardait Ö vue, et si l'honneur de la noble famine exigeait que l'aventure eñt une fin tragique, il Çtait facile de tout finir avec ces poisons qui ne laissent point de traces; alors, on disait qu'il Çtait mort de maladie, et on le transportait mort dans sa chambre.

êmu de son propre conte comme un auteur dramatique Julien avait rÇellement peur lorsqu'il entra dans la salle Ö manger. Il regardait tous ces domestiques en grande livrÇe. Il Çtudiait leur physionomie."Quels sont ceux qu'on a choisis pour l'expÇdition de cette nuit? se disait-il. Dans cette famille, les souvenirs de la cour de Henri III sont si prÇsents, si souvent rappelÇs, que, se croyant outragÇs, ils auront plus de dÇcision que les autres personnages de leur rang. Il regarda Mlle de La Mole pour lire dans ses yeux les projets de sa famille; elle Çtait pÉle, et il lui trouvait tout Ö fait une physionomie du Moyen Age. Jamais il ne lui avait vu l'air si grand, elle Çtait vraiment belle et imposante."Il en devint presque amoureux."Pallida morte futura", se dit-il (Sa pÉleur annonce ses grands desseins).

En vain, apräs dåner, il affecta de se promener longtemps dans le jardin, Mlle de La Mole n'y parut pas. Lui parler eñt, dans ce moment, dÇlivrÇ son coeur d'un grand poids.

Pourquoi ne pas l'avouer? il avait peur. Comme il Çtait rÇsolu Ö agir, il s'abandonnait Ö ce sentiment sans vergogne."Pourvu qu'au moment d'agir, je me trouve le courage qu'il faut, se disait-il, qu'importe ce que je puis sentir en ce moment?"Il alla reconnaåtre la situation et le poids de l'Çchelle.

"C'est un instrument, se dit-il en riant, dont il est dans mon destin de me servir! ici comme Ö Verriäres. Quelle diffÇrence! Alors, ajouta-t-il avec un soupir, je n'Çtais pas obligÇ de me mÇfier de la personne pour laquelle je m'exposais. Quelle diffÇrence aussi dans le danger!

"J'eusse ÇtÇ tuÇ dans les jardins de M. de Rànal qu'il n'y avait point de dÇshonneur pour moi. Facilement on eñt rendu ma mort inexplicable. Ici, quels rÇcits abominables ne va-t-on pas faire dans les salons de l'hìtel de Chaulnes, de l'hìtel de Caylus, de l'hìtel de Retz, etc., partout enfin. Je serai un monstre dans la postÇritÇ.

"Pendant deux ou trois ans, reprit-il en riant, et se moquant de soi. Mais cette idÇe l'anÇantissait. Et moi, oó pourra-t-on me justifier? En supposant que FouquÇ imprime mon pamphlet posthume, ce ne sera qu'une infamie de plus. Quoi! Je suis reáu dans une maison, et pour prix de l'hospitalitÇ que j'y reáois, des bontÇs dont on m'v accable, j'imprime un pamphlet sur ce qui s'y passe! j'attaque l'honneur des femmes! Ah, mille fois plutìt, soyons dupes!"

Cette soirÇe fut affreuse.

CHAPITRE XVI

UNE HEURE DU MATIN

Ce jardin Çtait fort grand, dessinÇ depuis peu d'annÇes avec un goñt parfait. Mais les arbres avaient figurÇ dans le fameux PrÇ-aux-Clercs, si cÇläbre du temps de Henry III, ils avaient plus d'un siäcle. On y trouvait quelque chose de champàtre.
MASSINGER

Il allait Çcrire un contre-ordre Ö FouquÇ lorsque onze heures sonnärent. Il fit jouer avec bruit la serrure de la porte de sa chambre, comme s'il se fñt enferme chez lui. Il alla observer Ö pas de loup ce qui se passait dans toute la maison, surtout dans les mansardes du quatriäme, habitÇes par les domestiques. Il n'y avait rien d'extraordinaire. Une des femmes de chambre de Mme de La Mole donnait soirÇe, les domestiques prenaient du punch fort gaiement."Ceux qui rient ainsi, pensa Julien, ne doivent pas faire partie de l'expÇdition nocturne, ils seraient plus sÇrieux."

Enfin il alla se placer dans un coin obscur du jardin."Si leur plan est de se cacher des domestiques de la maison, ils feront arriver par-dessus les murs du jardin les gens chargÇs de me surprendre.

"Si M. de Croisenois porte quelque sang-froid dans tout ceci, il doit trouver moins compromettant pour la jeune personne qu'il veut Çpouser de me faire surprendre avant le moment oó je serai entrÇ dans sa chambre."

Il fit une reconnaissance militaire et fort exacte."Il s'agit de mon honneur, pensa-t-il; si je tombe dans quelque bÇvue, ce ne sera pas une excuse Ö mes propres yeux de me dire: Je n'y avais pas songÇ."

Le temps Çtait d'une sÇrÇnitÇ dÇsespÇrante. Vers les onze heures la lune s'Çtait levÇe, Ö minuit et demi elle Çclairait en plein la faáade de l'hìtel donnant sur le Jardin.

"Elle est folle, se disait Julien"comme une heure sonna, il y avait encore de la lumiäre aux fenàtres du comte Norbert. De sa vie Julien n'avait eu autant de peur il ne voyait que les dangers de l'entreprise, et n'avait aucun enthousiasme.

Il alla prendre l'immense Çchelle, attendit cinq minutes, pour laisser le temps Ö un contre-ordre, et Ö une heure cinq minutes posa l'Çchelle contre la fenàtre de Mathilde. Il monta doucement le pistolet Ö la main, ÇtonnÇ de n'àtre pas attaquÇ. Comme il approchait de la fenàtre, elle s'ouvrit sans bruit:

- Vous voilÖ, monsieur, lui dit Mathilde avec beaucoup d'Çmotion; je suis vos mouvements depuis une heure.

Julien Çtait fort embarrassÇ, il ne savait comment se conduire, il n'avait pas d'amour du tout. Dans son embarras, il pensa qu'il fallait oser, il essaya d'embrasser Mathilde.

- Fi donc? lui dit-elle en le repoussant.

Fort content d'àtre Çconduit, il se hÉta de jeter un coup d'oeil autour de lui: la lune Çtait si brillante que les ombres qu'elle formait dans la chambre de Mlle de La Mole Çtaient noires. Il peut fort bien y avoir lÖ des hommes cachÇs sans que je les voie, pensa-t-il.

- Qu'avez-vous dans la poche de cìtÇ de votre habit? lui dit Mathilde, enchantÇe de trouver un sujet de conversation. Elle souffrait Çtrangement, tous les sentiments de retenue et de timiditÇ, si naturels Ö une fille bien nÇe, avaient repris leur empire, et la mettaient au supplice.

- J'ai toutes sortes d'armes et de pistolets, rÇpondit Julien, non moins content d'avoir quelque chose Ö dire.

- Il faut abaisser l'Çchelle, dit Mathilde.

- Elle est immense, et peut casser les vitres du salon en bas, ou de l'entresol.

- Il ne faut pas casser les vitres, reprit Mathilde essayant en vain de prendre le ton de la conversation ordinaire, vous pourriez, ce me semble, abaisser l'Çchelle au moyen d'une corde qu'on attacherait au premier Çchelon. J'ai toujours une provision de cordes chez moi.

"Et c'est lÖ une femme amoureuse! pensa Julien, elle ose dire qu'elle aime! tant de sang-froid, tant de sagesse dans les prÇcautions m'indiquent assez que je ne triomphe pas de M. de Croisenois comme je le croyais sottement, mais que tout simplement je lui succäde. Au fait que m'importe! est-ce que je l'aime? je triomphe du marquis en ce sens, qu'il sera träs fÉchÇ d'avoir un successeur, et plus fÉchÇ encore que ce successeur soit moi. Avec quelle hauteur il me regardait hier soir au cafÇ Tortoni, en affectant de ne pas me reconnaåtre; avec quel air mÇchant il me salua ensuite, quand il ne put plus s'en dispenser!"

Julien avait attachÇ la corde au dernier Çchelon de l'Çchelle, il la descendait doucement, et en se penchant beaucoup en dehors du balcon pour faire en sorte qu'elle ne touchÉt pas les vitres."Beau moment pour me tuer pensa-t-il, si quelqu'un est cachÇ dans la chambre dÇ Mathilde; mais un silence profond continuait Ö rÇgner partout."

L'Çchelle toucha la terre, Julien parvint Ö la coucher dans la plate-bande de fleurs exotiques le long du mur.

- Que va dire ma märe, dit Mathilde, quand elle verra ses belles plantes tout ÇcrasÇes!... Il faut jeter la corde, ajouta-t-elle d'un grand sang-froid. Si on l'apercevait remontant au balcon, ce serait une circonstance difficile Ö expliquer.

- Et comment moi m'en aller? dit Julien d'un ton plaisant, et en affectant le langage crÇole. (Une des femmes de chambre de la maison Çtait nÇe Ö Saint-Domingue.)

- Vous, vous en aller par la porte, dit Mathilde ravie de cette idÇe.

"Ah! que cet homme est digne de tout mon amour!"pensa-t-elle.

Julien venait de laisser tomber la corde dans le jardin; Mathilde lui serra le bras. Il crut àtre saisi par un ennemi, et se retourna vivement en tirant un poignard. Elle avait cru entendre ouvrir une fenàtre. Ils restärent immobiles et sans respirer. La lune les Çclairait en plein. Le bruit ne se renouvelant pas, il n'y eut plus d'inquiÇtude.

Alors l'embarras recommenáa, il Çtait grand des deux parts. Julien s'assura que la porte Çtait fermÇe avec tous ses verrous; il pensait bien Ö regarder sous le lit, mais n'osait pas; on avait pu y placer un ou deux laquais. Enfin il craignit un reproche futur de sa prudence et regarda.

Mathilde Çtait tombÇe dans toutes les angoisses de la timiditÇ la plus extràme. Elle avait horreur de sa position.

- Qu'avez-vous fait de mes lettres? dit-elle enfin.

Quelle bonne occasion de dÇconcerter ces messieurs s'ils sont aux Çcoutes, et d'Çviter la bataille! pensa Julien.

- La premiäre est cachÇe dans une grosse bible protestante que la diligence d'hier soir emporte bien loin d'ici.

Il parlait fort distinctement en entrant dans ces dÇtails, et de faáon Ö àtre entendu des personnes qui pouvaient àtre cachÇes dans deux grandes armoires d'acajou qu'il n'avait pas osÇ visiter.

- Les deux autres sont Ö la poste, et suivent la màme route que la premiäre.

- Eh, grand Dieu! pourquoi toutes ces prÇcautions? dit Mathilde ÇtonnÇe.

"A propos de quoi est-ce que je mentirais?"pensa Julien, et il lui avoua tous ses soupáons.

- VoilÖ donc la cause de la froideur de tes lettres! s'Çcria Mathilde avec l'accent de la folie plus que de la tendresse.

Julien ne remarqua pas cette nuance. Ce tutoiement lui fit perdre la tàte, ou du moins ses soupáons s'Çvanouirent, il se trouva ÇlevÇ Ö ses propres yeux, il osa serrer dans ses bras cette fille si belle' et qui lui inspirait tant de respect. Il ne fut repoussÇ qu'Ö demi.

Il eut recours Ö sa mÇmoire, comme jadis Ö Besanáon aupräs d'Amanda Binet, et rÇcita plusieurs des plus belles phrases de la Nouvelle HÇloãse.

- Tu as un coeur d'homme, lui rÇpondit-on sans trop Çcouter ses phrases; j'ai voulu Çprouver ta bravoure, je l'avoue. Tes premiers soupáons et ta rÇsolution te montrent plus intrÇpide encore que je ne croyais.

Mathilde faisait effort pour le tutoyer, elle Çtait Çvidemment plus attentive Ö cette Çtrange faáon de parler qu'au fond des choses qu'elle disait. Ce tutoiement dÇpouillÇ du ton de la tendresse, au bout d'un moment ne fit aucun plaisir Ö Julien; il s'Çtonnait de l'absence du bonheur; enfin, pour le sentir, il eut recours Ö sa raison. Il se voyait estimÇ par cette jeune fille si fiäre, et qui n'accordait jamais de louanges sans restriction; avec ce raisonnement il parvint Ö un bonheur d'amour-propre.

Ce n'Çtait pas, il est vrai, cette voluptÇ de l'Éme qu'il avait trouvÇe quelquefois aupräs de Mme de Rànal. Quelle diffÇrence, grand Dieu! Il n'y avait rien de tendre dans ses sentiments de ce premier moment. C'Çtait le plus vif bonheur d'ambition, et Julien Çtait surtout ambitieux. Il parla de nouveau des gens par lui soupáonnÇs, et des prÇcautions qu'il avait inventÇes. En parlant, il songeait aux moyens de profiter de sa victoire.

Mathilde encore fort embarrassÇe, et qui avait l'air atterrÇe de sa dÇmarche, parut enchantÇe de trouver un sujet de conversation. On parla des moyens de se revoir. Julien jouit dÇlicieusement de l'esprit et de la bravoure dont il fit preuve de nouveau pendant cette discussion. On avait affaire Ö des gens träs clairvoyants, le petit Tanbeau Çtait certainement un espion, mais Mathilde et lui n'Çtaient pas non plus sans adresse.

Quoi de plus facile que de se rencontrer dans la bibliothäque, pour convenir de tout?

- Je puis paraåtre, sans exciter de soupáons, dans toutes les parties de l'hìtel, ajoutait Julien, et presque jusque dans la chambre de Mme de La Mole. Il fallait absolument la traverser pour arriver Ö celle de sa fille. Si Mathilde trouvait mieux qu'il arrivÉt toujours par une Çchelle c'Çtait avec un coeur ivre de joie qu'il s'exposerait Ö ce faible danger.

En l'Çcoutant parler, Mathilde Çtait choquÇe de cet air de triomphe."Il est donc mon maåtre!"se dit-elle. DÇjÖ elle Çtait en proie au remords. Sa raison avait horreur de l'insigne folie qu'elle venait de commettre. Si elle l'eñt DU, elle eñt anÇanti elle et Julien. Quand, par instants la force de sa volontÇ faisait taire les remords, des sentiments de timiditÇ et de pudeur souffrante la rendaient fort malheureuse. Elle n'avait nullement prÇvu l'Çtat affreux oó elle se trouvait.

"Il faut cependant que je lui parle, se dit-elle Ö la fin cela est dans les convenances, on parle Ö son amant."Et alors, pour accomplir un devoir et avec une tendresse qui Çtait bien plus dans les paroles dont elle se servait que dans le son de sa voix, elle raconta les diverses rÇsolutions qu'elle avait prises Ö son Çgard pendant ces derniers jours.

Elle avait dÇcidÇ que, s'il osait arriver chez elle avec le secours de l'Çchelle du jardinier, ainsi qu'il lui Çtait prescrit, elle serait toute Ö lui. Mais jamais l'on ne dit d'un ton plus froid et plus poli des choses aussi tendres. Jusque-lÖ ce rendez-vous Çtait glacÇ. C'Çtait Ö faire prendre l'amour en haine. Quelle leáon de morale pour une jeune imprudente! Vaut-il la peine de perdre son avenir pour un tel moment?

Apräs de longues incertitudes, qui eussent pu paraåtre Ö un observateur superficiel l'effet de la haine la plus dÇcidÇe, tant les sentiments qu'une femme se doit Ö elle-màme avaient de peine Ö cÇder Ö une volontÇ aussi ferme, Mathilde finit par àtre pour lui une maåtresse aimable.

A la vÇritÇ, ces transports Çtaient un peu voulus. L'amour passionnÇ Çtait bien plutìt un modäle qu'on imitait qu'une rÇalitÇ.

Mlle de La Mole croyait remplir un devoir envers elle-màme et envers son amant."Le pauvre garáon, se disait-elle, a ÇtÇ d'une bravoure achevÇe, il doit àtre heureux, ou bien c'est moi qui manque de caractäre."Mais elle eñt voulu racheter au prix d'une ÇternitÇ de malheur la nÇcessitÇ cruelle oó elle se trouvait.

MalgrÇ la violence affreuse qu'elle s'imposait, elle fut parfaitement maåtresse de ses paroles.

Aucun regret, aucun reproche ne vinrent gÉter cette nuit qui sembla singuliäre plutìt qu'heureuse Ö Julien. Quelle diffÇrence, grand Dieu! avec son dernier sÇjour de vingt-quatre heures Ö Verriäres!"Ces belles faáons de Paris ont trouvÇ le secret de tout gÉter, màme l'amour", se disait-il dans son injustice extràme.

Il se livrait Ö ces rÇflexions debout dans une des grandes armoires d'acajou oó on l'avait fait entrer aux premiers bruits entendus dans l'appartement voisin, qui Çtait celui de Mme de La Mole. Mathilde suivit sa märe Ö la messe, les femmes quittärent l'appartement, et Julien s'Çchappa avant qu'elles ne revinssent terminer leurs travaux.

Il monta Ö cheval et alla au pas rechercher les endroits les plus solitaires du bois de Meudon. Il Çtait bien plus ÇtonnÇ qu'heureux. Le bonheur qui, de temps Ö autre, venait occuper son Éme, Çtait comme celui d'un jeune sous-lieutenant qui, Ö la suite de quelque action Çtonnante, aurait ÇtÇ nommÇ colonel d'emblÇe par le gÇnÇral en chef; il se sentait portÇ Ö une immense hauteur. Tout ce qui Çtait au-dessus de lui la veille, Çtait Ö ses cìtÇs maintenant ou bien au-dessous. Peu Ö peu le bonheur de Julien augmenta Ö mesure qu'il s'Çloignait.

S'il n'y avait rien de tendre dans son Éme, c'est que, quelque Çtrange que ce mot puisse paraåtre, Mathilde, dans toute sa conduite avec lui, avait accompli un devoir. Il n'y eut rien d'imprÇvu pour elle dans tous les ÇvÇnements de cette nuit que le malheur et la honte qu'elle avait trouvÇs au lieu de ces transports divins dont parlent les romans.

"Me serais-je trompÇe, n'aurais-je pas d'amour pour lui?"se dit-elle.

CHAPITRE XVII

UNE VIEILLE êPêE

I now mean to be serious; -- it is time,
Since laughter now-a-days is deem'd too serious
A jest at vice by virtue's called a crime.
Don Juan, C. XIII.

Elle ne parut point au dåner. Le soir elle vint un instant au salon, mais ne regarda pas Julien. Cette conduite lui parut Çtrange; mais, pensa-t-il, je dois me l'avouer, je ne connais les usages de la bonne compagnie que par les actions de la vie de tous les jours que j'ai vu faire cent fois, elle me donnera quelque bonne raison pour tout ceci. Toutefois, agitÇ par la plus extràme curiositÇ, il Çtudiait l'expression des traits de Mathilde, il ne put pas se dissimuler qu'elle avait l'air sec et mÇchant. Evidemment ce n'Çtait pas la màme femme qui, la nuit prÇcÇdente, avait ou feignait des transports de bonheur trop excessifs pour àtre vrais.

Le lendemain, le surlendemain màme froideur de sa part; elle ne le regardait point, elle ne s'apercevait pas de son existence. Julien, dÇvorÇ par la plus vive inquiÇtude, Çtait Ö mille lieues des sentiments de triomphe qui l'avaient seuls animÇ le premier jour."Serait-ce, par hasard, se dit-il, un retour Ö la vertu?"Mais ce mot Çtait bien bourgeois pour l'altiäre Mathilde.

"Dans les positions ordinaires de la vie elle ne croit guäre Ö la religion, pensait Julien, elle l'aimÇ comme utile aux intÇràts de sa caste.

"Mais par simple dÇlicatesse fÇminine ne peut-elle pas se reprocher vivement la faute irrÇparable qu'elle a commise? Julien croyait àtre son premier amant.

"Mais, se disait-il dans d'autres instants, il faut avouer qu'il n'y a rien de naãf, de simple, de tendre dans toute sa maniäre d'àtre; jamais je ne l'ai vue plus semblable Ö une reine qui vient de descendre de son trìne. Me mÇpriserait-elle? Il serait digne d'elle de se reprocher ce qu'elle a fait pour moi, Ö cause seulement de la bassesse de ma naissance."

Pendant que Julien, rempli de ses prÇjugÇs puisÇs dans les livres et dans les souvenirs de Verriäres, poursuivait la chimäre d'une maåtresse tendre et qui ne songe plus Ö sa propre existence du moment qu'elle a fait le bonheur de son amant, la vanitÇ de Mathilde Çtait furieuse contre lui.

Comme elle ne s'ennuyait plus depuis deux mois, elle ne craignait plus l'ennui; ainsi, sans pouvoir s'en douter le moins du monde, Julien avait perdu son plus grand avantage.

"Je me suis donc donnÇ un maåtre! se disait Mlle de La Mole en se promenant agitÇe dans sa chambre. Il est rempli d'honneur, Ö la bonne heure; mais si je pousse Ö bout sa vanitÇ, il se vengera en faisant connaåtre la nature de nos relations."Tel est le malheur de notre siäcle, les plus Çtranges Çgarements màme ne guÇrissent pas de l'ennui. Julien Çtait le premier amour de Mathilde, et, dans cette circonstance de la vie qui donne quelques illusions tendres màme aux Émes les plus säches, elle Çtait en proie aux rÇflexions les plus amäres.

"Il a sur moi un empire immense, puisqu'il rägne par la terreur et peut me punir d'une peine atroce, si je le pousse Ö bout."Cette seule idÇe suffisait pour porter Mathilde Ö l'outrage, car le courage Çtait la premiäre qualitÇ de son caractäre. Rien ne pouvait lui donner quelque agitation et la guÇrir d'un fond d'ennui sans cesse renaissant que l'idÇe qu'elle jouait Ö croix ou pile son existence entiäre.

Le troisiäme jour, comme Mlle de La Mole s'obstinait Ö ne pas le regarder, Julien la suivit apräs dåner, et Çvidemment malgrÇ elle dans la salle de billard.

- Eh bien, monsieur, vous croyez donc avoir acquis des droits bien puissants sur moi, lui dit-elle avec une coläre Ö peine retenue, puisque en opposition Ö ma volontÇ bien clairement dÇclarÇe, vous prÇtendez me parler?... Savez-vous que personne au monde n'a jamais tant osÇ?

Rien ne fut plaisant comme le dialogue de ces deux jeunes amants, sans s'en douter ils Çtaient animÇs l'un contre l'autre des sentiments dÇ la haine la plus vive. Comme aucun des deux n'avait le caractäre endurant que d'ailleurs ils avaient des habitudes de bonne compagnie, ils en furent bientìt Ö se dÇclarer nettement qu'ils se brouillaient Ö jamais.

- Je vous jure un Çternel secret, dit Julien, j'ajouterais màme que jamais je ne vous adresserai la parole, si votre rÇputation ne pouvait souffrir de ce changement trop marquÇ.

Il salua avec un parfait respect et partit.

Il accomplissait sans trop de peine ce qu'il croyait un devoir, il Çtait bien loin de se croire fort amoureux de Mlle de La Mole. Sans doute il ne l'aimait pas trois jours auparavant, quand on l'avait cachÇ dans la grande armoire d'acajou. Mais tout changea rapidement dans son Éme, du moment qu'il se vit Ö jamais brouillÇ avec elle.

Sa mÇmoire cruelle se mit Ö lui retracer les moindres circonstances de cette nuit qui, dans la rÇalitÇ, l'avait laissÇ si froid.

Däs la seconde nuit qui suivit la dÇclaration de brouille Çternelle, Julien faillit devenir fou en Çtant obligÇ de s'avouer qu'il avait de l'amour pour Mlle de La Mole.

Des combats affreux suivirent cette dÇcouverte: tous ses sentiments Çtaient bouleversÇs.

Huit jours apräs, au lieu d'àtre fier avec M. de Croisenois, il l'aurait presque embrassÇ en fondant en larmes.

L'habitude du malheur lui donna une lueur de bon sens, il se dÇcida Ö partir pour le Languedoc, fit sa malle et alla Ö la poste.

Il se sentit dÇfaillir quand, arrivÇ au bureau des malles-poste, on lui apprit que, par un hasard singulier, il y avait une place däs le lendemain dans la malle de Toulouse. Il l'arràta et revint Ö l'hìtel de La Mole, annoncer son dÇpart au marquis.

M. de La Mole Çtait sorti. Plus mort que vif, Julien alla l'attendre dans la bibliothäque. Que devint-il en y trouvant Mlle de La Mole?

En le voyant paraåtre, elle prit un air de mÇchancetÇ auquel il lui fut impossible de se mÇprendre.

EmportÇ par son malheur, ÇgarÇ par la surprise, Julien eut la faiblesse de lui dire, du ton le plus tendre et qui venait de l'Éme:

- Ainsi, vous ne m'aimez plus?

- J'ai horreur de m'àtre livrÇe au premier venu, dit Mathilde, en pleurant de rage contre elle-màme.

- Au premier venu! s'Çcria Julien, et il s'Çlanáa sur une vieille ÇpÇe du Moyen Age, qui Çtait conservÇe dans la bibliothäque comme une curiositÇ.

Sa douleur, qu'il croyait extràme au moment oó il avait adressÇ la parole Ö Mlle de La Mole, venait d'àtre centuplÇe par les larmes de honte qu'il lui voyait rÇpandre. Il eñt ÇtÇ le plus heureux des hommes de pouvoir la tuer.

Au moment oó il venait de tirer l'ÇpÇe, avec quelque peine, de son fourreau antique, Mathilde, heureuse d'une sensation si nouvelle, s'avanáa fiärement vers lui; ses larmes s'Çtaient taries.

L'idÇe du marquis de La Mole, son bienfaiteur, se prÇsenta vivement Ö Julien."Je tuerais sa fille!"se dit-il, quelle horreur! Il fit un mouvement pour jeter l'ÇpÇe. Certainement, pensa-t-il, elle va Çclater de rire Ö la vue de ce mouvement de mÇlodrame": il dut Ö cette idÇe le retour de tout son sang-froid. Il regarda la lame de la vieille ÇpÇe curieusement et comme s'il y eñt cherchÇ quelque tache de rouille, puis il la remit dans le fourreau, et avec la plus grande tranquillitÇ la replaáa au clou de bronze dorÇ qui la soutenait.

Tout ce mouvement, fort lent sur la fin, dura bien une minute, Mlle de La Mole le regardait ÇtonnÇe: "J'ai donc ÇtÇ sur le point d'àtre tuÇe par mon amant!"se disait-elle.

Cette idÇe la transportait dans les plus belles annÇes du siäcle de Charles IX et de Henri III.

Elle Çtait immobile, debout devant Julien qui venait de replacer l'ÇpÇe, elle le regardait avec des yeux d'oó la haine s'Çtait envolÇe. Il faut convenir qu'elle Çtait bien sÇduisante en ce moment, certainement jamais femme n'avait moins ressemblÇ Ö une poupÇe parisienne (Ce mot Çtait la grande objection de Julien contre les femmes de ce pays).

"Je vais retomber dans quelque faiblesse pour lui pensa Mathilde; c'est bien pour le coup qu'il se croirait mon seigneur et maåtre, apräs une rechute, et au moment prÇcis oó je viens de lui parler si ferme."Elle s'enfuit.

"Mon Dieu! qu'elle est belle! dit Julien en la voyant courir: voilÖ cet àtre qui se prÇcipitait dans mes bras avec tant de fureur il n'y a pas quinze jours... et ces instants ne reviendront jamais! et c est par ma faute! et au moment d'une action si extraordinaire, si intÇressante pour moi, je n'y Çtais pas sensible!... Il faut avouer que je suis nÇ avec un caractäre bien plat et bien malheureux."

Le marquis parut; Julien se hÉta de lui annoncer son dÇpart.

- Pour oó? dit M. de La Mole.

- Pour le Languedoc.

- Non pas, s'il vous plaåt, vous àtes rÇservÇ Ö de plus hautes destinÇes, si vous partez ce sera pour le Nord... màme, en termes militaires, je vous consigne Ö l'hìtel. Vous m'obligerez de n'àtre jamais plus de deux ou trois heures absent, je puis avoir besoin de vous d'un moment Ö l'autre.

Julien salua et se retira sans mot dire, laissant le marquis fort ÇtonnÇ, il Çtait hors d'Çtat de parler, il s'enferma dans sa chambre. LÖ, il put s'exagÇrer en libertÇ toute l'atrocitÇ de son sort.

"Ainsi, pensait-il, je ne puis pas màme m'Çloigner! Dieu sait combien de jours le marquis va me retenir Ö Paris; grand Dieu! que vais-je devenir? et pas un ami que je puisse consulter: l'abbÇ Pirard ne me laisserait pas finir la premiäre phrase, le comte Altamira me proposerait, pour me distraire, de m'affilier Ö quelque conspiration.

"Et cependant je suis fou, je le sens; je suis fou!

"Qui pourra me guider, que vais-je devenir?"

CHAPITRE XVIII

MOMENTS CRUELS

Et elle me l'avoue! Elle dÇtaille jusqu'aux moindres circonstances! Son oeil si beau fixÇ sur le mien peint l'amour qu'elle sent pour un autre!
SCHILLER

Mademoiselle de la Mole ravie ne songeait qu'au bonheur d'avoir ÇtÇ sur le point d'àtre tuÇe. Elle allait jusqu'Ö se dire: a Il est digne d'àtre mon maåtre, puisqu'il a ÇtÇ sur le point de me tuer. Combien faudrait-il fondre ensemble de beaux jeunes gens de la sociÇtÇ pour arriver Ö un tel mouvement de passion?

"Il faut avouer qu'il Çtait bien joli au moment oó il est montÇ sur la chaise, pour replacer l'ÇpÇe prÇcisÇment dans la position pittoresque que le tapissier dÇcorateur lui a donnÇe! Apräs tout, je n'ai pas ÇtÇ si folle de l'aimer!"

Dans cet instant, s'il se fñt prÇsentÇ quelque moyen honnàte de renouer, elle l'eñt saisi avec plaisir. Julien enfermÇ Ö double tour dans sa chambre, Çtait en proie au plus violent dÇsespoir. Dans ses idÇes folles, il pensait Ö se jeter Ö ses pieds. Si au lieu de se tenir dans un lieu ÇcartÇ, il eñt errÇ au jardin et dans l'hìtel de maniäre Ö se tenir Ö portÇe des occasions, il eñt peut-àtre, en un seul instant, changÇ en bonheur le plus vif son affreux malheur.

Mais l'adresse dont nous lui reprochons l'absence aurait exclu le mouvement sublime de saisir l'ÇpÇe qui, dans ce moment, le rendait si joli aux yeux de Mlle de La Mole. Ce caprice, favorable Ö Julien dura toute la journÇe; Mathilde se faisait une image charmante des courts instants pendant lesquels elle l'avait aimÇ, elle les regrettait.

"Au fait, se disait-elle, ma passion pour ce pauvre garáon n'a durÇ Ö ses yeux que depuis une heure apräs minuit, quand je l'ai vu arriver par son Çchelle avec tous ses pistolets dans la poche de cìtÇ de son habit, jusqu'Ö neuf heures du matin. C'est un quart d'heure apräs, en entendant la messe Ö Sainte-Valäre, que j'ai commencÇ Ö penser qu'il allait se croire mon maåtre, et qu'il pourrait bien essayer de me faire obÇir au nom de la terreur."

Apräs dåner, Mlle de La Mole, loin de fuir Julien, lui parla et l'engagea en quelque sorte Ö la suivre au jardin; il obÇit. Cette Çpreuve lui manquait. Mathilde cÇdait, sans trop s'en douter, Ö l'amour qu'elle reprenait pour lui. Elle trouvait un plaisir extràme Ö se promener Ö ses cìtÇs; c'Çtait avec curiositÇ qu'elle regardait ces mains qui, le matin, avaient saisi l'ÇpÇe pour la tuer.

Cependant, apräs tout ce qui s'Çtait passÇ, il ne pouvait plus àtre question de leur ancienne conversation.

Peu Ö peu, Mathilde se mit Ö lui parler avec confidence intime de l'Çtat de son coeur. Elle trouvait une singuliäre voluptÇ dans ce genre de conversation, elle en vint Ö lui raconter longuement les mouvements d'enthousiasme passager qu'elle avait ÇprouvÇs jadis pour M. de Croisenois, ensuite pour M. de Caylus...

- Quoi! pour M. de Caylus aussi! s'Çcria Julien; et toute l'amäre jalousie d'un amant dÇlaissÇ Çclatait dans ce mot. Mathilde en jugea ainsi, et n'en fut point offensÇe.

Elle continua Ö torturer Julien, en lui dÇtaillant ses sentiments d'autrefois de la faáon la plus pittoresque, et avec l'accent de la plus intime vÇritÇ. Il voyait qu'elle peignait ce qu'elle avait sous les yeux. Il avait la douleur de remarquer qu'en parlant, elle faisait des dÇcouvertes dans son propre coeur.

Le malheur de la jalousie ne peut aller plus loin.

Soupáonner qu'un rival est aimÇ est dÇjÖ bien cruel mais se voir avouer en dÇtail l'amour qu'il inspire par lÖ femme qu'on adore est peut-àtre le comble des douleurs.

O combien Çtaient punis, en cet instant, les mouvements d'orgueil qui avaient portÇ Julien Ö se prÇfÇrer aux Caylus, aux Croisenois! Avec quel malheur intime et senti, il s'exagÇrait leurs plus petits avantages! Avec quelle bonne foi ardente il se mÇprisait lui-màme!

Mathilde lui semblait un àtre au-dessus du divin; toute parole est faible pour exprimer l'excäs de son admiration. En se promenant Ö cìtÇ d'elle, il regardait Ö la dÇrobÇe ses mains, ses bras, sa taille de reine. Il Çtait sur le point de tomber Ö ses pieds, anÇanti d'amour et de malheur, et en criant: PitiÇ!

Et cette personne si belle, si supÇrieure Ö tout, qui une fois m'a aimÇ, c'est M. de Caylus qu'elle aimera sans doute bientìt.

Julien ne pouvait douter de la sincÇritÇ de Mlle de La Mole l'accent de la vÇritÇ Çtait trop Çvident dans tout ce qu'elle disait. Pour que rien absolument ne manquÉt Ö son malheur, il y eut des moments oó, Ö force de s'occuper des sentiments qu'elle avait ÇprouvÇs une fois pour M. de Caylus, Mathilde en vint Ö parler de lui comme si elle l'aimait actuellement. Certainement il y avait de l'amour dans son accent, Julien le voyait nettement.

L'intÇrieur de sa poitrine eñt ÇtÇ inondÇ de plomb fondu qu'il eñt moins souffert. Comment, arrivÇ Ö cet excäs de malheur, le pauvre garáon eñt-il pu deviner que c'Çtait parce qu'elle parlait Ö lui, que Mlle de La Mole trouvait tant de plaisir Ö repenser aux vellÇitÇs d'amour qu'elle avait ÇprouvÇes jadis pour M. de Caylus ou M. de Croisenois?

Rien ne saurait exprimer les tortures de Julien. Il Çcoutait les confidences dÇtaillÇes de l'amour ÇprouvÇ pour d'autres, dans cette màme allÇe de tilleuls oó, si peu de jours auparavant, il attendant qu'une heure sonnÉt pour pÇnÇtrer dans sa chambre. Un àtre humain ne peut soutenir le malheur Ö un plus haut degrÇ.

Ce genre d'intimitÇ cruelle dura huit grands jours. Mathilde tantìt semblait rechercher, tantìt ne fuyait pas les occasions de lui parler; et le sujet de conversation, auquel ils semblaient tous deux revenir avec une sorte de voluptÇ cruelle, c'Çtait le rÇcit des sentiments qu'elle avait ÇprouvÇs pour d'autres: elle lui racontait les lettres qu'elle avait Çcrites, elle lui en rappelait jusqu'aux paroles, elle lui rÇcitait des phrases entiäres. Les derniers jours, elle semblait contempler Julien avec une sorte de joie maligne. Ses douleurs Çtaient une vive jouissance pour elle; elle y voyait la faiblesse de son tyran, elle pouvait donc se permettre de l'aimer.

On voit que Julien n'avait aucune expÇrience de la vie, il n'avait pas màme lu de romans; s'il eñt ÇtÇ un peu moins gauche et qu'il eñt dit avec quelque sang-froid Ö cette jeune fille, par lui si adorÇe et qui lui faisait des confidences si Çtranges:

- Convenez que quoique je ne vaille pas tous ces messieurs, c'est pourtant moi que vous aimez...

Peut-àtre eñt-elle ÇtÇ heureuse d'àtre devinÇe; du moins le succäs eñt-il dÇpendu entiärement de la grÉce avec laquelle Julien eñt exprimÇ cette idÇe, et du moment qu'il eñt choisi. Dans tous les cas, il sortait bien, et avec avantage pour lui, d'une situation qui allait devenir monotone aux yeux de Mathilde.

- Et vous ne m'aimez plus, moi qui vous adore! lui dit un jour, apräs une longue promenade, Julien Çperdu d'amour et de malheur.

Cette sottise Çtait Ö peu präs la plus grande qu'il pñt commettre.

Ce mot dÇtruisit en un clin d'oeil tout le plaisir que Mlle de La Mole trouvait Ö lui parler de l'Çtat de son coeur. Elle commenáait Ö s'Çtonner qu'apräs ce qui s'Çtait passÇ il ne s'offensÉt pas de ses rÇcits; elle allait jusqu'Ö s'imaginer, au moment oó il lui tint ce sot propos, que peut-àtre il ne l'aimait plus. La fiertÇ a sans doute Çteint son amour, se disait-elle. Il n'est pas homme Ö se voir impunÇment prÇfÇrer des àtres comme Caylus, de Luz Croisenois, qu'il avoue lui àtre tellement supÇrieurs. Non je ne le verrai plus Ö mes pieds!

Les jours prÇcÇdents, dans la naãvetÇ de son malheur Julien lui faisait un Çloge passionnÇ des brillantes qualitÇs de ces messieurs; il allait jusqu'Ö les exagÇrer. Cette nuance n'avait point ÇchappÇ Ö Mlle de La Mole, elle en Çtait ÇtonnÇe. L'Éme frÇnÇtique de Julien, en louant un rival qu'il croyait aimÇ, sympathisait avec son bonheur.

Son mot si franc, mais si stupide, vint tout changer en un instant; Mathilde, sñre d'àtre aimÇe, le mÇprisa parfaitement.

Elle se promenait avec lui au moment de ce propos maladroit; elle le quitta, et son dernier regard exprimait le plus affreux mÇpris. RentrÇe au salon, de toute la soirÇe elle ne le regarda plus. Le lendemain ce mÇpris occupait tout son coeur; il n'Çtait plus question du mouvement qui, pendant huit jours, lui avait fait trouver tant de plaisir Ö traiter Julien comme l'ami le plus intime, sa vue lui Çtait dÇsagrÇable. La sensation de Mathilde alla bientìt jusqu'au dÇgoñt; rien ne saurait exprimer l'excäs du mÇpris qu'elle Çprouvait en le rencontrant sous ses yeux.

Julien n'avait rien compris Ö tout ce qui s'Çtait passÇ dans le coeur de Mathilde, mais sa vanitÇ clairvoyante discerna le mÇpris Il eut le bon sens de ne paraåtre devant elle que le plus rarement possible, et jamais ne la regarda.

Mais ce ne fut pas sans une peine mortelle qu'il se priva en quelque sorte de sa prÇsence. Il crut sentir que son malheur s'en augmentait encore. Le courage d un coeur d'homme ne peut aller plus loin, se disait-il. Il passait sa vie Ö une petite fenàtre dans les combles de l'hìtel; la persienne en Çtait fermÇe avec soin, et de lÖ du moins il pouvait apercevoir Mlle de La Mole dans les instants oó elle paraissait au jardin.

Que devenait-il quand, apräs dåner, il la voyait se promener avec M. de Caylus, M. de Luz ou tel autre pour qui elle lui avait avouÇ quelque vellÇitÇ d'amour autrefois ÇprouvÇe?

Julien n'avait pas l'idÇe d'une telle intensitÇ de malheur il Çtait sur le point de jeter des cris, cette Éme si fermÇ Çtait enfin bouleversÇe de fond en comble.

Toute pensÇe Çtrangäre Ö Mlle de La Mole lui Çtait devenue odieuse; il Çtait incapable d'Çcrire les lettres les plus simples.

- Vous àtes fou, lui dit un matin le marquis.

Julien, tremblant d'àtre devinÇ, parla de maladie et parvint Ö se faire croire. Heureusement pour lui, M. de La Mole le plaisanta Ö dåner sur son prochain voyage: Mathilde comprit qu'il pouvait àtre fort long. Il y avait dÇjÖ plusieurs jours que Julien la fuyait, et les jeunes gens si brillants qui avaient tout ce qui manquait Ö cet àtre si pÉle et si sombre autrefois aimÇ d'elle, n'avaient plus le pouvoir de la tirer de sa ràverie.

"Une fille ordinaire, se disait-elle, eñt cherchÇ l'homme qu'elle prÇfäre parmi ces jeunes gens qui attirent tous les regards dans un salon; mais un des caractäres du gÇnie est de ne pas traåner sa pensÇe dans l'orniäre tracÇe par le vulgaire.

"Compagne d'un homme tel que Julien, auquel il ne manque que de la fortune que j'ai, j'exciterai continuellement l'attention, je ne passerai point inaperáue dans la vie. Bien loin de redouter sans cesse une rÇvolution comme mes cousines, qui, de peur du peuple, n'osent pas gronder un postillon qui les mäne mal, je serai sñre de jouer un rìle et un grand rìle, car l'homme que j'ai choisi a du caractäre et une ambition sans bornes. Que lui manque-t-il? des amis, de l'argent? je lui donne tout cela. Mais sa pensÇe traitait un peu Julien en àtre infÇrieur dont on fait la fortune quand et comment on veut et de l'amour duquel on ne se permet pas màme de douter."

CHAPITRE XIX

L'OPêRA BOUFFE

O how this spring of love resembleth
The uncertain glory of an April day;
Which now shows all the beauty of the sun
And by and by a cloud takes all away!
SHAKESPEARE.

OccupÇe de l'avenir et du rìle singulier qu'elle espÇrait, Mathilde en vint bientìt jusqu'Ö regretter les discussions säches et mÇtaphysiques quelle avait jadis avec Julien. FatiguÇe de si hautes pensÇes, quelquefois aussi elle regrettait les moments de bonheur qu'elle avait trouvÇs aupräs de lui, ces derniers souvenirs ne paraissaient point sans remords, elle en Çtait accablÇe dans de certains moments.

"Mais si l'on a une faiblesse, se disait-elle, il est digne d'une fille telle que moi de n'oublier ses devoirs que pour un homme de mÇrite; on ne dira point que ce sont ses jolies moustaches ni sa grÉce Ö monter Ö cheval qui m'ont sÇduite, mais ses profondes discussions sur l'avenir qui attend la France, ses idÇes sur la ressemblance que les ÇvÇnements qui vont fondre sur nous peuvent avoir avec la rÇvolution de 1688 en Angleterre. J'ai ÇtÇ sÇduite, rÇpondait-elle Ö ses remords, je suis une faible femme, mais du moins je n'ai pas ÇtÇ ÇgarÇe comme une poupÇe par les avantages extÇrieurs.

"S'il y a une rÇvolution, pourquoi Julien Sorel ne jouerait-il pas le rìle de Roland, et moi celui de Mme Roland? j'aime mieux ce rìle que celui de Mme de Staâl: l'immoralitÇ de la conduite sera un obstacle dans notre siäcle. Certainement on ne me reprochera pas une seconde faiblesse j'en mourrais de honte."

Les ràveries de Mathilde n'Çtaient pas toutes aussi graves, il faut l'avouer, que les pensÇes que nous venons de transcrire.

Elle regardait Julien Ö la dÇrobÇe, elle trouvait une grÉce charmante Ö ses moindres actions.

"Sans doute, se disait-elle, je suis parvenue Ö dÇtruire chez lui jusqu'Ö la plus petite idÇe qu'il a des droits.

"L'air de malheur et de passion profonde avec lequel le pauvre garáon m'a dit ce mot d'amour naãf, au jardin, il y a huit jours, le prouve de reste, il faut convenir que j'ai ÇtÇ bien extraordinaire de me fÉcher d'un mot oó brillaient tant de respect, tant de passion. Ne suis-je pas sa femme? Son mot Çtait naturel, et, il faut l'avouer, il Çtait bien aimable. Julien m'aimait encore apräs des conversations Çternelles, dans lesquelles je ne lui avais parlÇ et avec bien de la cruautÇ j'en conviens, que des vellÇitÇs d'amour que l'ennui dÇ la vie que je mäne m'avait inspirÇes pour ces jeunes gens de la sociÇtÇ desquels il est si jaloux. Ah! s'il savait combien ils sont peu dangereux pour lui! combien aupräs de lui ils me semblent ÇtiolÇs et pÉles copies les uns des autres."

En faisant ces rÇflexions, Mathilde, pour se donner une contenance aux yeux de sa märe qui la regardait, traáait au hasard des traits de crayon sur une feuille de son album. Un des profils qu'elle venait d'achever l'Çtonna, la ravit: il ressemblait Ö Julien d'une faáon frappante. a C'est la voix du ciel! voilÖ un des miracles de l'amour, s'Çcria-t-elle avec transport: sans m'en douter, je fais son portrait."

Elle s'enfuit dans sa chambre, s'y enferma, prit des couleurs, s'appliqua beaucoup, chercha sÇrieusement Ö faire le portrait de Julien, mais elle ne put rÇussir le profil tracÇ au hasard se trouva toujours le plus ressemblant; Mathilde en fut enchantÇe, elle y vit une preuve Çvidente de grande passion.

Elle ne quitta son album que fort tard, quand la marquise la fit appeler pour aller Ö l'OpÇra italien. Elle n'eut qu'une idÇe, chercher Julien des yeux pour le faire engager par sa märe a les accompagner.

Il ne parut point, ces dames n'eurent que des àtres vulgaires dans leur loge. Pendant tout le premier acte de l'opÇra, Mathilde ràva Ö l'homme qu'elle aimait avec les transports de la passion la plus vive; mais au second acte, une maxime d'amour chantÇe, il faut l'avouer, sur une mÇlodie digne de Cimarosa, pÇnÇtra son coeur. L'hÇroãne de l'opÇra disait: "Il faut me punir de l'excäs d'adoration que je sens pour lui, c'est trop l'aimer!"

Du moment qu'elle eut entendu cette cantiläne sublime, tout ce qui existait au monde disparut pour Mathilde. On lui parlait, elle ne rÇpondait pas; sa märe la grondait, Ö peine pouvait-elle prendre sur elle de la regarder. Son extase arriva Ö un Çtat d'exaltation et de passion comparable aux mouvements les plus violents que, depuis quelques jours, Julien avait ÇprouvÇs pour elle. La cantiläne, pleine d'une grÉce divine, sur laquelle Çtait chantÇe la maxime qui lui semblait faire une application si frappante Ö sa position, occupait tous les instants oó elle ne songeait pas directement Ö Julien. GrÉce Ö son amour pour la musique, elle fut ce soir-lÖ comme Mme de Rànal Çtait toujours en pensant Ö Julien. L'amour de tàte a plus d'esprit sans doute que l'amour vrai, mais il n'a que des instants d'enthousiasme; il se connaåt trop, il se juge sans cesse; loin d'Çgarer la pensÇe il n'est bÉti qu'Ö force de pensÇes.

De retour Ö la maison, quoi que pñt dire Mme de La Mole, Mathilde prÇtendit avoir la fiävre et passa une partie de la nuit Ö rÇpÇter cette cantiläne sur son piano. Elle chantait les paroles de l'air cÇläbre qui l'avait charmÇe:

Devo punirmi devo punirmi,
Se troppo amai etc.

Le rÇsultat de cette nuit de folie fut qu'elle crut àtre parvenue Ö triompher de son amour. (Cette page nuira de plus d'une faáon au malheureux auteur. Les Émes glacÇes l'accuseront d'indÇcence. Il ne fait point l'injure aux jeunes personnes qui brillent dans les salons de Paris, de supposer qu'une seule d'entre elles soit susceptible des mouvements de folie qui dÇgradent le caractäre de Mathilde. Ce personnage est tout Ö fait d 'imagination, et màme imaginÇ bien en dehors des habitudes sociales qui, parmi tous les siäcles, assureront un rang si distinguÇ Ö la civilisation du XIXe siäcle.

Ce n'est point la prudence qui manque aux jeunes filles qui ont fait l'ornement des bals de cet hiver.

Je ne pense pas non plus que l'on puisse les accuser de trop mÇpriser une brillante fortune, des chevaux, de belles terres et tout ce qui assure une position agrÇable dans le monde. Loin de ne voir que de l'ennui dans tous ces avantages, ils sont en gÇnÇral l'objet des dÇsirs les plus constants, et, s'il y a passion dans les cours, elle est pour eux.

Ce n'est point l'amour non plus qui se charge de la fortune des jeunes gens douÇs de quelque talent comme Julien, ils s'attachent d'une Çtreinte invincible Ö une coterie, et quand la coterie fait fortune, toutes les bonnes choses de la sociÇtÇ pleuvent sur eux. Malheur Ö l'homme d'Çtude qui n'est d'aucune coterie, on lui reprochera jusqu'Ö de petits succäs fort incertains, et la haute vertu triomphera en le volant. HÇ, monsieur, un roman est un miroir qui se promäne sur une grande route'. Tantìt il refläte Ö vos yeux l'azur des cieux, tantìt la fange des bourbiers de la route. Et l'homme qui porte le miroir dans sa hotte sera par vous accusÇ d'àtre immoral! Son miroir montre la fange, et vous accusez le miroir! Accusez bien plutìt le grand chemin oó est le bourbier, et plus encore l'inspecteur des routes qui laisse l'eau croupir et le bourbier se former.

Maintenant qu'il est bien convenu que le caractäre de Mathilde est impossible dans notre siäcle non moins prudent que vertueux, je crains moins d'irriter en continuant le rÇcit des folies de cette aimable fille.)

Pendant toute la journÇe du lendemain, elle Çpia les occasions de s'assurer de son triomphe sur sa folle passion. Son grand but fut de dÇplaire en tout Ö Julien; mais aucun de ses mouvements ne lui Çchappa.

Julien Çtait trop malheureux et surtout trop agitÇ pour deviner une manoeuvre de passion aussi compliquÇe, encore moins put-il voir tout ce qu'elle avait de favorable pour lui: il en fut la victime; jamais peut-àtre son malheur n'avait ÇtÇ aussi excessif. Ses actions Çtaient tellement peu sous la direction de son esprit, que si quelque philosophe chagrin lui eñt dit: a Songez Ö profiter rapidement des dispositions qui vont vous àtre favorables, dans ce genre d'amour de tàte, que l'on voit Ö Paris, la màme maniäre d'àtre ne peut durer plus de deux jours", il ne l'eñt pas compris. Mais quelque exaltÇ qu'il fñt, Julien avait de l'honneur. Son premier devoir Çtait la discrÇtion; il le comprit. Demander conseil, raconter son supplice au premier venu eñt ÇtÇ un bonheur comparable Ö celui du malheureux qui, traversant un dÇsert enflammÇ, reáoit du ciel une gorgÇe d'eau glacÇe. Il connut le pÇril, il craignit de rÇpondre par un torrent de larmes Ö l'indiscret qui l'interrogerait; il s'enferma chez lui.

Il vit Mathilde se promener longtemps au jardin; quand enfin elle l'eut quittÇ, il y descendit; il s'approcha d'un rosier oó elle avait pris une fleur.

La nuit Çtait sombre, il put se livrer Ö tout son malheur sans craindre d'àtre vu. Il Çtait Çvident pour lui que Mlle de La Mole aimait un de ces jeunes officiers avec qui elle venait de parler si gaiement. Elle l'avait aimÇ lui, mais elle avait connu son peu de mÇrite.

"Et en effet, j'en ai bien peu! se disait Julien avec pleine conviction; je suis au total un àtre bien plat, bien vulgaire, bien ennuyeux pour les autres, bien insupportable Ö moi-màme."Il Çtait mortellement dÇgoñtÇ de toutes ses bonnes qualitÇs, de toutes les choses qu'il avait aimÇes avec enthousiasme; et dans cet Çtat d'imagination renversÇe, il entreprenait de juger la vie avec son imagination. Cette erreur est d'un homme supÇrieur.

Plusieurs fois l'idÇe du suicide s'offrit Ö lui, cette image Çtat pleine de charmes c'Çtait comme un repos dÇlicieux, c'Çtait le verre d'eau glacÇe offert au misÇrable qui, dans le dÇsert, meurt de soif et de chaleur.

"Ma mort augmentera le mÇpris qu'elle a pour moi! s'Çcria-t-il. Quel souvenir je laisserai!"

TombÇ dans ce dernier abåme du malheur, un àtre humain n'a de ressource que le courage. Julien n'eut pas assez de gÇnie pour se dire: "Il faut oser"; mais comme le soir, il regardait la fenàtre de la chambre de Mathilde, il vit Ö travers les persiennes qu'elle Çteignait sa lumiäre: il se figurait cette chambre charmante qu'il avait vue, hÇlas! une fois en sa vie. Son imagination n'allait pas plus loin.

Une heure sonna; entendre le son de la cloche et se dire: "Je vais monter avec l'Çchelle", ne fut qu'un instant.

Ce fut l'Çclair du gÇnie, les bonnes raisons arrivärent en foule."Puis-je àtre plus malheureux!"se disait-il. Il courut Ö l'Çchelle, le jardinier l'avait enchaånÇe. A l'aide du chien d'un de ses petits pistolets, qu'il brisa, Julien animÇ dans ce moment d'une force surhumaine, tordit un des chaånons de la chaåne qui retenait l'Çchelle; il en fut maåtre en peu de minutes, et la plaáa contre la fenàtre de Mathilde.

"Elle va se fÉcher, m'accabler de mÇpris, qu'importe? Je lui donne un baiser, un dernier baiser, je monte chez moi et je me tue...; mes lävres toucheront sa joue avant que de mourir!"

Il volait en montant l'Çchelle, il frappe Ö la persienne ; apräs quelques instants Mathilde l'entend, elle veut ouvrir la persienne, l'Çchelle s'y oppose: Julien se cramponne au crochet de fer destinÇ Ö tenir la persienne ouverte, et, au risque de se prÇcipiter mille fois, donne une violente secousse Ö l'Çchelle et la dÇplace un peu. Mathilde peut ouvrir la persienne.

Il se jette dans la chambre plus mort que vif:

- C'est donc toi! dit-elle en se prÇcipitant dans ses bras.

Qui pourra dÇcrire l'excäs du bonheur de Julien? celui de Mathilde fut presque Çgal.

Elle lui parlait contre elle-màme, elle se dÇnonáait Ö lui.

- Punis-moi de mon orgueil atroce, lui disait-elle, en le serrant dans ses bras de faáon Ö l'Çtouffer; tu es mon maåtre, je suis ton esclave, il faut que je te demande pardon Ö genoux d'avoir voulu me rÇvolter.

Elle quittait ses bras pour tomber Ö ses pieds.

- Oui, tu es mon maåtre, lui disait-elle encore, ivre de bonheur et d'amour; rägne Ö jamais sur moi, punis sÇvärement ton esclave quand elle voudra se rÇvolter.

Dans un autre moment, elle s'arrache de ses bras allume la bougie, et Julien a toutes les peines du mondÇ Ö l'empàcher de se couper tout un cìtÇ de ses cheveux.

- Je veux me rappeler, lui dit-elle, que je suis ta servante: si jamais un exÇcrable orgueil vient m'Çgarer, montre-moi ces cheveux et dis: Il n'est plus question d'amour, il ne s'agit pas de l'Çmotion que votre Éme peut Çprouver en ce moment, vous avez jurÇ d'obÇir, obÇissez sur l'honneur.

Mais il est plus sage de supprimer la description d'un tel degrÇ d'Çgarement et de fÇlicitÇ.

La vertu de Julien fut Çgale Ö son bonheur.

- Il faut que je descende par l'Çchelle, dit-il Ö Mathilde, quand il vit l'aube du jour paraåtre sur les cheminÇes lointaines du cìtÇ de l'orient, au-delÖ des jardins. Le sacrifice que je m'impose est digne de vous, je me prive de quelques heures du plus Çtonnant bonheur qu'une Éme humaine puisse goñter, c'est un sacrifice que je fais Ö votre rÇputation: si vous connaissez mon coeur, vous comprenez la violence que je me fais. Serez-vous toujours pour moi ce que vous àtes en ce moment? mais l'honneur parle, il suffit. Apprenez que, lors de notre premiäre entrevue, tous les soupáons n'ont pas ÇtÇ dirigÇs contre les voleurs. M. de La Mole a fait Çtablir une garde dans le jardin. M. de Croisenois est environnÇ d'espions, on sait ce qu'il fait chaque nuit...

- Le pauvre garáon, s'Çcria Mathilde et elle rit aux Çclats. Sa märe et une femme de service furent ÇveillÇes ; tout Ö coup on lui adressa la parole Ö travers la porte. Julien la regarda, elle pÉlit en grondant la femme de chambre et ne daigna pas adresser la parole Ö sa märe.

- Mais si elles ont l'idÇe d'ouvrir la fenàtre, elles voient l'Çchelle! lui dit Julien.

Il la serra encore une fois dans ses bras, se jeta sur l'Çchelle et se laissa glisser plutìt qu'il ne descendit; en un moment il fut Ö terre.

Trois secondes apräs, l'Çchelle Çtait sous l'allÇe de tilleuls, et l'honneur de Mathilde sauvÇ. Julien, revenu Ö lui, se trouva tout en sang et presque nu, il s'Çtait blessÇ en se laissant glisser sans prÇcaution.

L'excäs du bonheur lui avait rendu toute l'Çnergie de son caractäre: vingt hommes se fussent prÇsentÇs, que les attaquer seul, en cet instant, n'eñt ÇtÇ qu'un plaisir de plus. Heureusement sa vertu militaire ne fut pas mise Ö l'Çpreuve: il coucha l'Çchelle Ö sa place ordinaire; il replaáa la chaåne qui la retenait: il n'oublia point de revenir effacer l'empreinte que l'Çchelle avait laissÇe dans la plate-bande de fleurs exotiques sous la fenàtre de Mathilde.

Comme, dans l'obscuritÇ, il promenait sa main sur la terre molle pour s'assurer que l'empreinte Çtait entiärement effacÇe, il sentit tomber quelque chose sur ses mains, c'Çtait tout un cìtÇ des cheveux de Mathilde qu'elle avait coupÇ et qu'elle lui jetait.

Elle Çtait Ö sa fenàtre.

- VoilÖ ce que t'envoie ta servante, lui dit-elle assez haut, c'est le signe d'une obÇissance Çternelle. Je renonce Ö l'exercice de ma raison, sois mon maåtre.

Julien vaincu fut sur le point d'aller reprendre l'Çchelle et de remonter chez elle. Enfin la raison fut la plus forte.

Rentrer du jardin dans l'hìtel n'Çtait pas chose facile. Il rÇussit Ö forcer la porte d'une cave; parvenu dans la maison, il fut obligÇ d'enfoncer le plus silencieusement possible la porte de sa chambre. Dans son trouble il avait laissÇ, dans la petite chambre qu'il venait d'abandonner si rapidement, jusqu'Ö la clef qui Çtait dans la poche de son habit."Pourvu pensa-t-il, qu'elle songe Ö cacher toute cette dÇpouillÇ mortelle!"

Enfin, la fatigue l'emporta sur le bonheur, et, comme le soleil se levait, il tomba dans un profond sommeil.

La cloche du dÇjeuner eut grand'peine Ö l'Çveiller, il parut Ö la salle Ö manger. Bientìt apräs Mathilde y entra. L'orgueil de Julien eut un moment bien heureux en voyant l'amour qui Çclatait dans les yeux de cette personne si belle et environnÇe de tant d'hommages; mais bientìt sa prudence eut lieu d'àtre effrayÇe.

Sous prÇtexte du peu de temps qu'elle avait eu pour soigner sa coiffure, Mathilde avait arrangÇ ses cheveux de faáon Ö ce que Julien pñt apercevoir du premier coup d'oeil toute l'Çtendue du sacrifice qu'elle avait fait pour lui en les coupant la nuit prÇcÇdente. Si une aussi belle figure avait pu àtre gÉtÇe par quelque chose, Mathilde y serait parvenue; tout un cìtÇ de ses beaux cheveux, d'un blond cendrÇ, Çtait coupÇ inÇgalement Ö un demi-pouce de la tàte.

A dÇjeuner, toute la maniäre d'àtre de Mathilde rÇpondit Ö cette premiäre imprudence. On eñt dit qu'elle prenait Ö tÉche de faire savoir Ö tout le monde la folle passion qu'elle avait pour Julien. Heureusement, ce jour-lÖ, M. de La Mole et la marquise Çtaient fort occupÇs d'une promotion de cordons bleus, qui allait avoir lieu, et dans laquelle M. de Chaulnes n'Çtait pas compris. Vers la fin du repas, il arriva Ö Mathilde, qui parlait Ö Julien, de l'appeler mon maåtre. Il rougit jusqu'au blanc des yeux.

Soit hasard ou fait expräs de la part de Mlle de La Mole, Mathilde ne fut pas un instant seule ce jour-lÖ. Le soir, en passant de la salle Ö manger au salon, elle trouva pourtant le moment de dire Ö Julien:

- Tous mes projets sont renversÇs. Croirez-vous que ce soit un prÇtexte de ma part? maman vient de dÇcider qu'une de ses femmes s'Çtablira la nuit dans mon appartement.

Cette journÇe passa comme un Çclair, Julien Çtait au comble du bonheur. Däs sept heures du matin, le lendemain, il Çtait installÇ dans la bibliothäque; il espÇrait que Mlle de La Mole daignerait y paraåtre, il lui avait Çcrit une lettre infinie.

Il ne la vit que bien des heures apräs, au dÇjeuner. Elle Çtait ce jour-lÖ coiffÇe avec le plus grand soin; un art merveilleux s'Çtait chargÇ de cacher la place des cheveux coupÇs. Elle regarda une ou deux fois Julien, mais avec des yeux polis et calmes, il n'Çtait plus question de l'appeler mon maåtre.

L Çtonnement de Julien l'empàchait de respirer... Mathilde se reprochait presque tout ce qu'elle avait fait pour lui.

En y pensant mñrement, elle avait dÇcidÇ que c'Çtait un àtre, si ce n'est tout Ö fait commun, du moins ne sortant pas assez de la ligne pour mÇriter toutes les Çtranges folies qu'elle avait osÇes pour lui. Au total, elle ne songeait guäre Ö l'amour; ce jour-lÖ, elle Çtait lasse d'aimer.

Pour Julien, les mouvements de son coeur furent ceux d'un enfant de seize ans. Le doute affreux, l'Çtonnement le dÇsespoir l'occupärent tour Ö tour pendant ce dÇjeuner qui lui sembla d'une Çternelle durÇe.

Däs qu'il put dÇcemment se lever de table il se prÇcipita plutìt qu'il ne courut Ö l'Çcurie, sella lui-màme son cheval et partit au galop; il craignait de se dÇshonorer par quelque faiblesse."Il faut que je tue mon coeur Ö force de fatigue physique, se disait-il en galopant dans les bois de Meudon. Qu'ai-je fait, qu'aide dit pour mÇriter une telle disgrÉce?

"Il faut ne rien faire, ne rien dire aujourd'hui, pensa-t-il en rentrant Ö l'hìtel, àtre mort au physique comme je le suis au moral. Julien ne vit plus, c'est son cadavre qui s'agite encore."

CHAPITRE XX

LE VASE DU JAPON

Son coeur ne comprend pas d'abord tout l'excäs de son malheur: il est plus troublÇ qu'Çmu. Mais Ö mesure que la raison revient. il sent la profondeur de son infortune. Tous les plaisirs de la vie se trouvent anÇantis pour lui, il ne peut sentir que les vives pointes du dÇsespoir qui le dÇchire. Mais Ö quoi bon parler de douleur physique? Quelle douleur, sentie par le corps seulement, est comparable Ö celle-ci ?
JEAN-PAUL.

On sonnait le dåner, Julien n'eut que le temps de s'habiller, il trouva au salon Mathilde, qui faisait des instances Ö son fräre et Ö M. de Croisenois, pour les engager Ö ne pas aller passer la soirÇe Ö Suresnes, chez Mme la marÇchale de Fervaques.

Il eñt ÇtÇ difficile d'àtre plus sÇduisante et plus aimable pour eux. Apräs dåner parurent MM. de Luz, de Caylus et plusieurs de leurs amis. On eñt dit que Mlle de La Mole avait repris avec le culte de l'amitiÇ fraternelle, celui des convenances les plus exactes. Quoique le temps fñt charmant ce soir-lÖ, elle insista pour ne pas aller au jardin elle voulut que l'on ne s'ÇloignÉt pas de la bergäre oó Mme de La Mole Çtait placÇe. Le canapÇ bleu fut le centre du groupe, comme en hiver.

Mathilde avait de l'humeur contre le jardin, ou du moins il lui semblait parfaitement ennuyeux: il Çtait liÇ au souvenir de Julien.

Le malheur diminue l'esprit. Notre hÇros eut la gaucherie de s'arràter aupräs de cette petite chaise de paille, qui jadis avait ÇtÇ tÇmoin de triomphes si brillants. Aujourd'hui personne ne lui adressa la parole; sa prÇsence Çtait comme inaperáue et pire encore. Ceux des amis de Mlle de La Mole, qui Çtaient placÇs präs de lui Ö l'extrÇmitÇ du canapÇ, affectaient en quelque sorte de lui tourner le dos, du moins il en eut l'idÇe.

"C'est une disgrÉce de ceour", pensa-t-il. Il voulut Çtudier un instant les gens qui prÇtendaient l'accabler de leur dÇdain.

L'oncle de M. de Luz avait une grande charge aupräs du roi, d'oó il rÇsultait que ce bel officier plaáait au commencement de sa conversation, avec chaque interlocuteur qui survenait, cette particularitÇ piquante: son oncle s'Çtait mis en route Ö sept heures pour Saint-Cloud, et le soir il comptait y coucher. Ce dÇtail Çtait amenÇ avec toute l'apparence de la bonhomie, mais toujours il arrivait.

En observant M. de Croisenois avec l'oeil sÇväre du malheur, Julien remarqua l'extràme influence que cet aimable et bon jeune homme supposait aux causes occultes. C'Çtait au point qu'il s'attristait et prenait de l'humeur, s'il voyait attribuer un ÇvÇnement un peu important Ö une cause simple et toute naturelle."Il y a lÖ un commencement de folie, se dit Julien. Ce caractäre a un rapport frappant avec celui de l'empereur Alexandre, tel que me l'a dÇcrit le prince Korasoff."Durant la premiäre annÇe de son sÇjour Ö Paris, le pauvre Julien sortant du sÇminaire, Çbloui par les grÉces pour lui si nouvelles de tous ces aimables jeunes gens, n'avait pu que les admirer. Leur vÇritable caractäre commenáait seulement Ö se dessiner Ö ses yeux.

"Je joue ici un rìle indigne", pensa-t-il tout Ö coup. Il s'agissait de quitter sa petite chaise de paille d'une faáon qui ne fñt pas trop gauche. Il voulut inventer, il demandait quelque chose de nouveau Ö une imagination tout occupÇe ailleurs. Il fallait avoir recours Ö la mÇmoire, la sienne Çtait, il faut l'avouer, peu riche en ressources de ce genre; le pauvre garáon avait encore bien peu d'usage, aussi fut-il d'une gaucherie parfaite et remarquÇe de tous lorsqu'il se leva pour quitter le salon. Le malheur Çtait trop Çvident dans toute sa maniäre d'àtre. Il jouait depuis trois quarts d'heure le rìle d'un importun subalterne auquel on ne se donne pas la peine de cacher ce qu'on pense de lui.

Les observations critiques qu'il venait de faire sur ses rivaux, l'empàchärent toutefois de prendre son malheur trop au tragique; il avait, pour soutenir sa fiertÇ, le souvenir de ce qui s'Çtait passÇ l'avant-veille."Quels que soient leurs mille avantages sur moi, pensait-il en entrant seul au jardin, Mathilde n'a ÇtÇ pour aucun d'eux ce que, deux fois dans ma vie, elle a daignÇ àtre pour moi."

Sa sagesse n'alla pas plus loin. Il ne comprenait nullement le caractäre de la personne singuliäre que le hasard venait de rendre maåtresse absolue de tout son bonheur.

Il s'en tint, la journÇe suivante, Ö tuer de fatigue lui et son cheval. Il n'essaya plus de s'approcher, le soir, du canapÇ bleu, auquel Mathilde restait fidäle. Il remarqua que le comte Norbert ne daignait pas màme le regarder en le rencontrant dans la maison. Il doit se faire une Çtrange violence, pensa-t-il, lui naturellement si poli.

Pour Julien, le sommeil eñt ÇtÇ le bonheur. En dÇpit de la fatigue physique, des souvenirs trop sÇduisants commenáaient Ö envahir toute son imagination. Il n'eut pas le gÇnie de voir que, par ses grandes courses Ö cheval dans les bois des environs de Paris, n'agissant que sur lui-màme et nullement sur le coeur ou sur l'esprit de Mathilde, il laissait au hasard la disposition de son sort.

Il lui semblait qu'une chose apporterait Ö sa douleur un soulagement infini: ce serait de parler Ö Mathilde. Mais cependant qu'oserait-il lui dire?

C'est Ö quoi, un matin, Ö sept heures, il ràvait profondÇment, lorsque tout Ö coup il la vit entrer dans la bibliothäque.

- Je sais, monsieur, que vous dÇsirez me parler.

- Grand Dieu! qui vous l'a dit?

- Je le sais, que vous importe? Si vous manquez d'honneur, vous pouvez me perdre, ou du moins le tenter; mais ce danger, que je ne crois pas rÇel, ne m'empàchera certainement pas d'àtre sincäre. Je ne vous aime plus, monsieur, mon imagination folle m'a trompÇe...

A ce coup terrible, Çperdu d'amour et de malheur, Julien essaya de se justifier. Rien de plus absurde. Se justifie-t-on de dÇplaire? Mais la raison n'avait plus aucun empire sur ses dÇmarches. Un instinct aveugle le poussait Ö retarder la dÇcision de son sort. Il lui semblait que tant qu'il parlait, tout n'Çtait pas fini. Mathilde n'Çcoutait pas ses paroles, leur son l'irritait, elle ne concevait pas qu'il eñt l'audace de l'interrompre.

Les remords de la vertu et ceux de l'orgueil la rendaient, ce matin-lÖ, Çgalement malheureuse. Elle Çtait en quelque sorte anÇantie par l'affreuse idÇe d'avoir donnÇ des droits sur elle Ö un petit abbÇ fils d'un paysan."C'est Ö peu präs, se disait-elle dans lÇs moments oó elle s'exagÇrait son malheur, comme si j'avais Ö me reprocher une faiblesse pour un des laquais."

Dans les caractäres hardis et fiers, il n'y a qu'un pas de la coläre contre soi-màme Ö l'emportement contre les autres; les transports de fureur sont dans ce cas un plaisir vif.

En un instant, Mlle de La Mole arriva au point d'accabler Julien des marques de mÇpris les plus excessives. Elle avait infiniment d'esprit, et cet esprit triomphait dans l'art de torturer les amours-propres et de leur infliger des blessures cruelles.

Pour la premiäre fois de sa vie, Julien se trouvait soumis Ö l'action d'un esprit supÇrieur animÇ contre lui de la haine la plus violente. Loin de songer le moins du monde Ö se dÇfendre en cet instant, son imagination mobile en vint Ö se mÇpriser soi-màme. En s'entendant accabler de marques de mÇpris si cruelles, et calculÇes avec tant d'esprit pour dÇtruire toute bonne opinion qu'il pouvait avoir de soi, il lui semblait que Mathilde avait raison. et qu'elle n'en disait n'as assez.

Pour elle, elle trouvait un plaisir d'orgueil dÇlicieux Ö punir ainsi elle et lui de l'adoration quelle avait sentie quelques jours auparavant.

Elle n'avait pas besoin d'inventer et de penser pour la premiäre fois les choses cruelles qu'elle lui adressait avec tant de complaisance. Elle ne faisait que rÇpÇter ce que depuis huit jours, disait dans son coeur l'avocat du parti contraire Ö l'amour.

Chaque mot centuplait l'affreux malheur de Julien. Il voulut fuir, Mlle de La Mole le retint par le bras avec autoritÇ.

- Daignez remarquer, lui dit-il, que vous parlez träs haut, on vous entendra de la piäce voisine.

- Qu'importe! reprit fiärement Mlle de La Mole, qui osera dire qu'on m'entend? Je veux guÇrir Ö jamais votre petit amour-propre des idÇes qu'il a pu se figurer sur mon compte.

Lorsque Julien put sortir de la bibliothäque, il Çtait tellement ÇtonnÇ, qu'il en sentait moins son malheur."Eh bien! elle ne m'aime plus, se rÇpÇtait-il en se parlant tout haut comme pour s'apprendre sa position. Il paraåt qu'elle ma aimÇ huit ou dix jours, et moi je l'aimerai toute la vie.

"Est-il bien possible, elle n'Çtait rien! rien pour mon coeur, il y a si peu de jours!"

Les jouissances d'orgueil inondaient le coeur de Mathilde; elle avait donc pu rompre Ö tout jamais! Triompher si complätement d'un penchant si puissant la rendrait parfaitement heureuse."Ainsi, ce petit monsieur comprendra, et une fois pour toutes, qu'il n'a et n'aura jamais aucun empire sur moi."Elle Çtait si heureuse que rÇellement elle n'avait plus d'amour en ce moment.

Apräs une scäne aussi atroce, aussi humiliante, chez un àtre moins passionnÇ que Julien, l'amour fñt devenu impossible. Sans s'Çcarter un seul instant de cc qu'elle se devait Ö elle-màme Mlle de La Mole lui avait adressÇ de ces choses dÇsagrÇables, tellement bien calculÇes, qu'elles peuvent paraåtre une vÇritÇ, màme quand on s'en souvient de sang-froid.

La conclusion que Julien tira dans le premier moment d'une scäne si Çtonnante, fut que Mathilde avait un orgueil infini. Il croyait fermement que tout Çtait fini Ö tout jamais entre eux, et cependant le lendemain, au dÇjeuner, il fut gauche et timide devant elle. C'Çtait un dÇfaut qu'on n'avait pu lui reprocher jusque-lÖ. Dans les petites comme dans les grandes choses, il savait nettement ce qu'il devait et voulait faire, et l'exÇcutait.

Ce jour-lÖ, apräs le dÇjeuner, comme Mme de La Mole lui demandait une brochure sÇditieuse et pourtant assez rare, que le matin son curÇ lui avait apportÇe en secret, Julien, en la prenant sur une console, fit tomber un vieux vase de porcelaine bleue, laid au possible.

Mme de La Mole se leva en jetant un cri de dÇtresse, et vint considÇrer de präs les ruines de son vase chÇri."C'Çtait du vieux Japon, disait-elle il me venait de ma grand'tante abbesse de Chelles; c'Çtait un prÇsent des Hollandais au duc d'OrlÇans rÇgent qui l'avait donnÇ Ö sa fille..."

Mathilde avait suivi le mouvement de sa märe, ravie de voir brisÇ ce vase bleu qui lui semblait horriblement laid. Julien Çtait silencieux et point trop troublÇ; il vit Mlle de La Mole tout präs de lui.

- Ce vase, lui dit-il, est Ö jamais dÇtruit, ainsi en est-il d'un sentiment qui fut autrefois le maåtre de mon coeur ; je vous prie d'agrÇer mes excuses de toutes les folies qu'il m'a fait faire; et il sortit.

- On dirait en vÇritÇ, dit Mme de La Mole, comme il s'en allait, que ce M. Sorel est fier et content de ce qu'il vient de faire.

Ce mot tomba directement sur le coeur de Mathilde."Il est vrai, se dit-elle, ma märe a devinÇ juste, tel est le sentiment qui l'anime."Alors seulement cessa la joie de la scäne qu'elle lui avait faite la veille."Eh bien, tout est fini, se dit-elle avec un calme apparent, il me reste un grand exemple, cette erreur est affreuse humiliante! elle me vaudra la sagesse pour tout le restÇ de la vie."

"Que n'ai-je dit vrai? pensait Julien, pourquoi l'amour que j'avais pour cette folle me tourmente-t-il encore?"

Cet amour, loin de s'Çteindre comme il l'espÇrait, fit des progräs rapides."Elle est folle il est vrai, se disait-il en est-elle moins adorable? est-il possible d'àtre plus jolie?"Tout ce que la civilisation la plus ÇlÇgante peut prÇsenter de vifs plaisirs, n'Çtait-il pas rÇuni comme Ö l'envi chez Mlle de La Mole? Ces souvenirs de bonheur passÇ s'emparaient de Julien, et dÇtruisaient rapidement tout l'ouvrage de la raison.

La raison lutte en vain contre les souvenirs de ce genre; ses essais sÇväres ne font qu'en augmenter le charme.

Vingt-quatre heures apräs la rupture du vase de vieux Japon, Julien Çtait dÇcidÇment l'un des hommes les plus malheureux.

CHAPITRE XXI

LA NOTE SECRETE

Car tout ce que je raconte, je l'ai vu; et si j'ai pu me tromper en le voyant, bien certainement je ne vous trompe point en vous le disant.
Lettre Ö l'Auteur.

Le marquis le fit appeler; M. de La Mole semblait rajeuni, son oeil Çtait brillant.

- Parlons un peu de votre mÇmoire, dit-il Ö Julien, on dit qu'elle est prodigieuse! Pourriez-vous apprendre par coeur quatre pages et aller les rÇciter Ö Londres? mais sans changer un mot!...

Le marquis chiffonnait avec humeur la Quotidienne du jour, et cherchait en vain Ö dissimuler un air fort sÇrieux et que Julien ne lui avait jamais vu, màme lorsqu'il Çtait question du procäs Frilair.

Julien avait dÇjÖ assez d'usage pour sentir qu'il devait paraåtre tout Ö fait dupe du ton lÇger qu'on lui montrait.

- Ce numÇro de la Quotidienne n'est peut-àtre pas fort amusant; mais, si Monsieur le marquis le permet, demain matin j'aurai l'honneur de le lui rÇciter tout entier.

- Quoi! màme les annonces?

- Fort exactement, et sans qu'il y manque un mot.

- M'en donnez-vous votre parole? reprit le marquis avec une gravitÇ soudaine.

- Oui, monsieur, la crainte d'y manquer pourrait seule troubler ma mÇmoire.

- C'est que j'ai oubliÇ de vous faire cette question hier: je ne vous demande pas votre serment de ne jamais rÇpÇter ce que vous allez entendre; je vous connais trop pour vous faire cette injure. J'ai rÇpondu de vous, je vais vous mener dans un salon oó se rÇuniront douze personnes; vous tiendrez note de ce que chacun dira.

"Ne soyez pas inquiet, ce ne sera point une conversation confuse, chacun parlera Ö son tour, je ne veux pas dire avec ordre, ajouta le marquis en reprenant l'air fin et lÇger qui lui Çtait si naturel. Pendant que nous parlerons, vous Çcrirez une vingtaine de pages; vous reviendrez ici avec moi, nous rÇduirons ces vingt pages Ö quatre. Ce sont ces quatre pages que vous me rÇciterez demain matin, au lieu de tout le numÇro de la Quotidienne. Vous partirez aussitìt apräs, il faudra courir la poste comme un jeune homme qui voyage pour ses plaisirs. Votre but sera de n'àtre remarquÇ de personne. Vous arriverez aupräs d'un grand personnage. LÖ, il vous faudra plus d'adresse. Il s'agit de tromper tout ce qui l'entoure; car parmi ses secrÇtaires, parmi ses domestiques, il y a des gens vendus Ö nos ennemis, et qui guettent nos agents au passage pour les intercepter. Vous aurez une lettre de recommandation insignifiante.

"Au moment oó Son Excellence vous regardera, vous tirerez ma montre que voici et que je vous pràte pour le voyage. Prenez-la sur vous, c'est toujours autant de fait donnez-moi la vìtre.

"Le duc lui-màme daignera Çcrire sous votre dictÇe les quatre pages que vous aurez apprises par coeur.

"Cela fait, mais non plus tìt, remarquez bien, vous pourrez, si Son Excellence vous interroge, raconter la sÇance Ö laquelle vous allez assister.

"Ce qui vous empàchera de vous ennuyer le long du voyage, c'est qu'entre Paris et la rÇsidence du ministre, il y a des gens qui ne demanderaient pas mieux que de tirer un coup de fusil Ö M. l'abbÇ Sorel. Alors sa mission est finie et je vois un grand retard; car, mon cher, comment saurons-nous votre mort? votre zäle ne peut pas aller jusqu'Ö nous en faire part.

"Courez sur-le-champ acheter un habillement complet reprit le marquis d 'un air sÇrieux. Mettez-vous Ö la mode d'il y a deux ans. Il faut ce soir que vous ayez l'air peu soignÇ. En voyage, au contraire, vous serez comme Ö l'ordinaire. cela vous surprend, votre mÇfiance devine? Oui, mon ami, un des vÇnÇrables personnages que vous allez entendre opiner est fort capable d envoyer des renseignements, au moyen desquels on pourra bien vous donner au moins de l'opium, le soir, dans quelque bonne auberge oó vous aurez demandÇ Ö souper.

- Il vaut mieux, dit Julien faire trente lieues de plus et ne pas prendre la route directe. Il s'agit de Rome, je suppose...

Le marquis prit un air de hauteur et de mÇcontentement que Julien ne lui avait pas vu Ö ce point depuis Bray-le-Haut .

- C'est ce que vous saurez, monsieur, quand je jugerai Ö propos de vous le dire. Je n'aime pas les questions.

- Ceci n'en Çtait pas une reprit Julien avec effusion; je vous le jure, monsieur, je pensais tout haut, je cherchais dans mon esprit la route la plus sñre.

- Oui, il paraåt que votre esprit Çtait bien loin. N'oubliez jamais qu'un ambassadeur, et de votre Ége encore, ne doit pas avoir l'air de forcer la confiance.

Julien fut träs mortifiÇ, il avait tort. Son amour-propre cherchait une excuse et ne la trouvait pas.

- Comprenez donc, ajouta M. de La Mole que toujours on en appelle Ö son coeur quand on a fait quelque sottise.

Une heure apräs, Julien Çtait dans l'antichambre du marquis avec une tournure subalterne, des habits antiques, une cravate d'un blanc douteux, et quelque chose de cuistre dans toute l'apparence.

En le voyant, le marquis Çclata de rire, et alors seulement la justification de Julien fut compläte.

"Si ce jeune homme me trahit, se disait M. de La Mole, Ö qui se fier? et cependant quand on agit, il faut se fier Ö quelqu'un. Mon fils et ses brillants amis de màme acabit ont du coeur, de la fidÇlitÇ pour cent mille; s'il fallait se battre, ils pÇriraient sur les marches du trìne, ils savent tout... exceptÇ ce dont on a besoin dans le moment. Du diable si je vois un d'entre eux qui puisse apprendre par coeur quatre pages et faire cent lieues sans àtre dÇpistÇ. Norbert saurait se faire tuer comme ses aãeux, c'est aussi le mÇrite d'un conscrit..."

Le marquis tomba dans une ràverie profonde: "Et encore se faire tuer, dit-il avec un soupir, peut-àtre ce Sorel le saurait-il aussi bien que lui..."

- Montons en voiture, dit le marquis, comme pour chasser une idÇe importune.

- Monsieur, dit Julien, pendant qu'on arrangeait cet habit, j'ai appris par coeur la premiäre page de la Quotidienne d'aujourd'hui.

Le marquis prit le journal, Julien rÇcita sans se tromper d'un seul mot."Bon, dit le marquis, fort diplomate ce soir-lÖ; pendant ce temps, ce jeune homme ne remarque pas les rues par lesquelles nous passons."

Ils arrivärent dans un grand salon d'assez triste apparence, en partie boisÇ et en partie tendu de velours vert. Au milieu du salon, un laquais renfrognÇ achevait d'Çtablir une grande table Ö manger, qu'il changea plus tard en table de travail, au moyen d'un immense tapis vert tout tachÇ d'encre, dÇpouille de quelque ministäre.

Le maåtre de la maison Çtait un homme Çnorme, dont le nom ne fut point prononcÇ; Julien lui trouva la physionomie et l'Çloquence d'un homme qui digäre.

Sur un signe du marquis, Julien Çtait restÇ au bas bout de la table. Pour se donner une contenance, il se mit Ö tailler des plumes. Il compta du coin de l'oeil sept interlocuteurs, mais Julien ne les apercevait que par le dos. Deux lui parurent adresser la parole Ö M. de La Mole sur le ton de l'ÇgalitÇ; les autres semblaient plus ou moins respectueux.

Un nouveau personnage entra sans àtre annoncÇ."Ceci est singulier, pensa Julien, on n'annonce point dans ce salon. Est-ce que cette prÇcaution serait prise en mon honneur?"Tout le monde se leva pour recevoir le nouveau venu. Il portait la màme dÇcoration extràmement distinguÇe que trois autres des personnes qui Çtaient dÇjÖ dans le salon. On parlait assez bas. Pour juger le nouveau venu, Julien en fut rÇduit Ö ce que pouvaient lui apprendre ses traits et sa tournure. Il Çtait court et Çpais, haut en couleur, l'oeil brillant et sans expression autre qu'une mÇchancetÇ de sanglier.

L'attention de Julien fut vivement distraite par l'arrivÇe presque immÇdiate d'un àtre tout diffÇrent. C'Çtait un grand homme träs maigre et qui portait trois ou quatre gilets. Son oeil Çtait caressant, son geste poli.

"C'est toute la physionomie du vieil Çvàque de Besanáon", pensa Julien. Cet homme appartenait Çvidemment Ö l'Eglise, il n'annonáait pas plus de cinquante Ö cinquante-cinq ans, on ne pouvait pas avoir l'air plus paterne.

Le jeune Çvàque d'Agde parut, il eut l'air fort ÇtonnÇ quand, faisant la revue des prÇsents, ses yeux arrivärent Ö Julien. Il ne lui avait pas adressÇ la parole depuis la cÇrÇmonie de Bray-le-Haut. Son regard surpris embarrassa et irrita Julien."Quoi donc! se disait celui-ci connaåtre un homme me tournera-t-il toujours Ö malheur? Tous ces grands seigneurs que je n'ai jamais vus ne m'intimident nullement, et le regard de ce jeune Çvàque me glace! Il faut convenir que je suis un àtre bien singulier et bien malheureux."

Un petit homme extràmement noir entra bientìt avec fracas, et se mit Ö parler däs la porte, il avait le teint jaune et l'air un peu fou. Däs l'arrivÇe de ce parleur impitoyable, des groupes se formärent, apparemment pour Çviter l'ennui de l'Çcouter.

En s'Çloignant de la cheminÇe, on se rapprochait du bas bout de la table, occupÇ par Julien.. Sa contenance devenait de plus en plus embarrassÇe, car enfin, quelque effort qu'il fåt, il ne pouvait pas ne pas entendre, et quelque peu d'expÇrience qu'il eñt, il comprenait toute l'importance des choses dont on parlait sans aucun dÇguisement; et combien les hauts personnages qu'il avait apparemment sous les yeux devaient tenir Ö ce qu'elles restassent secrätes!

DÇjÖ, le plus lentement possible. Julien avait taillÇ une vingtaine de plumes; cette ressource allait lui manquer. Il cherchait en vain un ordre dans les yeux de M. de La Mole; le marquis l'avait oubliÇ.

"Ce que je fais est ridicule, se disait Julien en taillant ses plumes; mais des gens Ö physionomie aussi mÇdiocre, et chargÇs par d'autres ou par eux-màmes d'aussi grands intÇràts, doivent àtre fort susceptibles. Mon malheureux regard a quelque chose d'interrogatif et de peu respectueux, qui sans doute les piquerait. Si je baisse dÇcidÇment les yeux, j'aurai l'air de faire collection de leurs paroles."

Son embarras Çtait extràme, il entendait de singuliäres choses.

CHAPITRE XXII

LA DISCUSSION

La rÇpublique! -- Pour un, aujourd'hui, qui sacrifierait tout au bien public, il en est des milliers et des millions qui ne connaissent que leurs jouissances, leur vanitÇ. On est considÇrÇ, Ö Paris, Ö cause de sa voiture et non Ö cause de sa vertu.
NAPOLêON, MÇmorial.

Le laquais entra prÇcipitamment en disant:

- Monsieur le duc de***:

- Taisez-vous, vous n'àtes qu'un sot, dit le duc en entrant.

Il dit si bien ce mot, et avec tant de majestÇ, que malgrÇ lui, Julien pensa que savoir se fÉcher contre un laquais Çtait toute la science de ce grand personnage. Julien leva les yeux et les baissa aussitìt. Il avait si bien devinÇ la portÇe du nouvel arrivant, qu'il trembla que son regard ne fñt une indiscrÇtion.

Ce duc Çtait un homme de cinquante ans, mis comme un dandy, et marchant par ressorts. Il avait la tàte Çtroite, avec un grand nez, et un visage busquÇ et tout en avant; il eñt ÇtÇ difficile d'avoir l'air plus noble et plus insignifiant. Son arrivÇe dÇtermina l'ouverture de la sÇance.

Julien fut vivement interrompu dans ses observations physiognomoniques par la voix de M. de La Mole.

- Je vous prÇsente M. l'abbÇ Sorel, disait le marquis; il est douÇ d'une mÇmoire Çtonnante; il n'y a qu'une heure que je lui ai parlÇ de la mission dont il pouvait àtre honorÇ, et, afin de donner une preuve de sa mÇmoire, il a appris par coeur la premiäre page de la Quotidienne.

- Ah! les nouvelles Çtrangäres de ce pauvre N..., dit le maåtre de la maison.

Il prit le journal avec empressement, et regardant Julien d'un air plaisant, Ö force de chercher Ö àtre important:

- Parlez, monsieur, lui dit-il.

Le silence Çtait profond, tous les yeux fixÇs sur Julien; il rÇcita si bien qu'au bout de vingt lignes:

- Il suffit, dit le duc.

Le petit homme au regard de sanglier s'assit. Il Çtait le prÇsident, car Ö peine en place, il montra Ö Julien une table de jeu, et lui fit signe de l'apporter aupräs de lui. Julien s'y Çtablit avec ce qu'il faut pour Çcrire. Il compta douze personnes assises autour du tapis vert.

- Monsieur Sorel, dit le duc, retirez-vous dans la piäce voisine, on vous fera appeler.

Le maåtre de la maison prit l'air fort inquiet:

- Les volets ne sont pas fermÇs, dit-il Ö demi bas Ö son voisin.

- Il est inutile de regarder par la fenàtre, cria-t-il sottement Ö Julien."Me voici fourrÇ dans une conspiration tout au moins, pensa celui-ci. Heureusement, elle n'est pas de celles qui conduisent en place de Gräve. Quand il y aurait du danger, je dois cela et plus encore au marquis. Heureux s'il m'Çtait donnÇ de rÇparer tout le chagrin que mes folies peuvent lui causer un jour!"

Tout en pensant Ö ses folies et Ö son malheur, il regardait les lieux de faáon Ö ne jamais les oublier. Il se souvint alors seulement qu'il n'avait point entendu le marquis dire au laquais le nom de la rue, et le marquis avait fait prendre un fiacre, ce qui ne lui arrivait jamais.

Longtemps Julien fut laissÇ Ö ses rÇflexions. Il Çtait dans un salon tendu en velours rouge avec de larges galons d'or. Il y avait sur la console un grand crucifix en ivoire, et sur la cheminÇe, le livre du Pape, de M. de Maistre, dorÇ sur tranches, et magnifiquement reliÇ. Julien l'ouvrit pour ne pas avoir l'air d'Çcouter. De moment en moment on parlait träs haut dans la piäce voisine. Enfin, la porte s'ouvrit, on l'appela.

- Songez, messieurs, disait le prÇsident, que de ce moment nous parlons devant le duc de***. Monsieur, dit-il en montrant Julien, est un jeune lÇvite, dÇvouÇ Ö notre sainte cause, et qui redira facilement, Ö l'aide de sa mÇmoire Çtonnante, jusqu'Ö nos moindres discours.

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