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Le Rouge et le Noir

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- Quoi! pas màme du courage, dit Mme de Rànal, avec toute la hauteur d'une fille noble.

- Je ne m'abaisserai jamais Ö parler de mon courage, dit froidement Julien, c est une bassesse. Que le monde juge sur les faits. Mais, ajouta-t-il en lui prenant la main, vous ne concevez pas combien je vous suis attachÇ, et quelle est ma joie de pouvoir prendre congÇ de vous avant cette cruelle absence.

CHAPITRE XXII

FAÄONS D'AGIR EN 1830

La parole a ÇtÇ donnÇe Ö l'homme pour cacher sa pensÇe.
R. P. MAMAGRIDA

A peine arrivÇ Ö Verriäres, Julien se reprocha son injustice envers Mme de Rànal."Je l'aurais mÇprisÇe comme une femmelette, si, par faiblesse, elle avait manquÇ sa scäne avec M. de Rànal! Elle s'en tire comme un diplomate, et je sympathise avec le vaincu qui est mon ennemi. Il y a dans mon fait petitesse bourgeoise ; ma vanitÇ est choquÇe, parce que M. de Rànal est un homme! illustre et vaste corporation Ö laquelle j'ai l'honneur d'appartenir, je ne suis qu'un sot."

M. ChÇlan avait refusÇ les logements que les libÇraux les plus considÇrÇs du pays lui avaient offerts Ö l'envi lorsque sa destitution le chassa du presbytäre. Les deux chambres qu'il avait louÇes Çtaient encombrÇes par ses livres. Julien, voulant montrer Ö Verriäres ce que c'Çtait qu'un pràtre, alla prendre chez son päre une douzaine de planches de sapin, qu'il porta lui màme sur le dos tout lÇ long de la grande rue. Il emprunta des outils Ö un ancien camarade, et eut bientìt bÉti une sorte de bibliothäque dans laquelle il rangea les livres de M. ChÇlan.

- Je te croyais corrompu par la vanitÇ du monde, lui disait le vieillard pleurant de joie; voilÖ qui rachäte bien l'enfantillage de ce brillant uniforme de garde d'honneur qui t'a fait tant d'ennemis.

M. de Rànal avait ordonnÇ Ö Julien de loger chez lui. Personne ne soupáonna ce qui s'Çtait passÇ. Le troisiäme jour apräs son arrivÇe, Julien vit monter jusque dans sa chambre un non moindre personnage que M. le sous-prÇfet de Maugiron. Cc ne tut qu'apräs doux grandes heures de bavardage insipide et de grandes jÇrÇmiades sur la mÇchancetÇ des hommes, sur le peu de probitÇ des gens chargÇs de l'administration des deniers publics, sur les dangers de cette pauvre France, etc., etc., que Julien vit poindre enfin le sujet de la visite. On Çtait dÇjÖ sur le palier de l'escalier, et le pauvre prÇcepteur Ö demi disgraciÇ reconduisait avec le respect convenable le futur prÇfet de quelque heureux dÇpartement, quand il plut Ö celui-ci de s'occuper de la fortune de Julien, de louer sa modÇration en affaires d'intÇràt, etc., etc. Enfin M. de Maugiron le serrant dans ses bras de l'air le plus paterne lui proposa de quitter M. de Rànal et d'entrer chez un fonctionnaire qui avait des enfants Ö Çduquer, et qui, comme le roi Philippe', remercierait le ciel, non pas tant de les lui avoir donnÇs que de les avoir fait naåtre dans le voisinage de M. Julien. Leur prÇcepteur jouirait de huit cents francs d'appointements payables non pas de mois en mois, ce qui n'est pas noble, dit M. de Maugiron, mais par quartier, et toujours d'avance.

C'Çtait le tour de Julien, qui, depuis une heure et demie, attendait la parole avec ennui. Sa rÇponse fut parfaite, et surtout longue comme un mandement; elle laissait tout entendre, et cependant ne disait rien nettement. On y eñt trouvÇ Ö la fois du respect pour M. de Rànal, de la vÇnÇration pour le public de Verriäres et de la reconnaissance pour l'illustre sous-prÇfet. Ce sous-prÇfet ÇtonnÇ de trouver plus jÇsuite que lui essaya vainement d'obtenir quelque chose de prÇcis. Julien, enchantÇ, saisit l'occasion de s'exercer, et recommenáa sa rÇponse en d'autres termes. Jamais ministre Çloquent, qui veut user la fin d'une sÇance oó la Chambre a l'air de vouloir se rÇveiller, n'a moins dit en plus de paroles. A peine M. de Maugiron sorti, Julien se mit Ö rire comme un fou. Pour profiter de sa verve jÇsuitique, il Çcrivit une lettre de neuf pages Ö M. de Rànal, dans laquelle il lui rendait compte de tout ce qu'on lui avait dit, et lui demandait humblement conseil."Ce coquin ne m'a pourtant pas dit le nom de la personne qui fait l'offre! Ce sera M. Valenod qui voit dans mon exil Ö Verriäres l'effet de sa lettre anonyme."

Sa dÇpàche expÇdiÇe, Julien, content comme un chasseur qui, Ö six heures du matin, par un beau jour d'automne, dÇbouche dans une plaine abondante en gibier, sortit pour aller demander conseil Ö M. ChÇlan. Mais avant d'arriver chez le bon curÇ, le ciel qui voulait lui mÇnager des jouissances, jeta sous ses pas M. Valenod, auquel il ne cacha point que son coeur Çtait dÇchirÇ; un pauvre garáon comme lui se devait tout entier Ö la vocation que le ciel avait placÇe dans son coeur, mais la vocation n'Çtait pas tout dans ce bas monde. Pour travailler dignement Ö la vigne du Seigneur, et n'àtre pas tout Ö fait indigne de tant de savants collaborateurs, il fallait l'instruction; il fallait passer au sÇminaire de Besanáon deux annÇes bien dispendieuses, il devenait donc indispensable et l'on pouvait dire que c'Çtait en quelque sorte un devoir de faire des Çconomies, ce qui Çtait bien plus facile sur un traitement de huit cents francs payÇs par quartier qu'avec six cents francs qu'on mangeait de mois en mois. D'un autre cìtÇ, le ciel, en le plaáant aupräs des jeunes de Rànal, et surtout en lui inspirant pour eux un attachement spÇcial, ne semblait-il pas lui indiquer qu'il n'Çtait pas Ö propos d'abandonner cette Çducation pour une autre...

Julien atteignit un tel degrÇ de perfection dans ce genre d'Çloquence qui a remplacÇ la rapiditÇ d'action de l'Empire, qu'il finit par s'ennuyer lui-màme par le son de ses paroles.

En rentrant, il trouva un valet de M. Valenod, en grande livrÇe, qui le cherchait dans toute la ville, avec un billet d'invitation Ö dåner pour le màme jour.

Jamais Julien n'Çtait allÇ chez cet homme; quelques jours seulement auparavant il ne songeait qu'aux moyens de lui donner une volÇe de coups de bÉton sans se faire une affaire en police correctionnelle. Quoique le dåner ne fñt indiquÇ que pour une heure Julien trouva plus respectueux de se prÇsenter däs midi et demi dans le cabinet de travail de M. le directeur du dÇpìt. Il le trouva Çtalant son importance au milieu d'une foule de cartons. Ses gros favoris noirs, son Çnorme quantitÇ de cheveux, son bonnet grec placÇ de travers sur le haut de la tàte, sa pipe immense ses pantoufles brodÇes, les grosses chaånes d'or croisÇes en tous sens sur sa poitrine et tout cet appareil d'un financier de province, qui se croit homme Ö bonnes fortunes, n'imposaient point Ö Julien; il n'en pensait que plus aux coups de bÉton qu'il lui devait.

Il demanda l'honneur d'àtre prÇsentÇ Ö Mme Valenod; elle Çtait Ö sa toilette et ne pouvait recevoir. Par compensation, il eut l'avantage d'assister Ö celle de M. le directeur du dÇpìt. On passa ensuite chez Mme Valenod, qui lui prÇsenta ses enfants les larmes aux yeux. Cette dame, l'une des plus considÇrables de Verriäres, avait une grosse figure d'homme, Ö laquelle elle avait mis du rouge pour cette grande cÇrÇmonie. Elle y dÇploya tout le pathos maternel.

Julien pensait Ö Mme de Rànal. Sa mÇfiance ne le laissait guäre susceptible que de ce genre de souvenirs qui sont appelÇs par les contrastes, mais alors il en Çtait saisi jusqu'Ö l'attendrissement. Cette disposition fut augmentÇe par l'aspect de la maison du directeur du dÇpìt. On la lui fit visiter. Tout y Çtait magnifique et neuf, et on lui disait le prix de chaque meuble. Mais Julien y trouvait quelque chose d'ignoble et qui sentait l'argent volÇ. Jusqu'aux domestiques, tout le monde y avait l'air d'assurer sa contenance contre le mÇpris.

Le percepteur des contributions, l'homme des impositions indirectes, l'officier de gendarmerie, et deux ou trois autres fonctionnaires publics arrivärent avec leurs femmes. Ils furent suivis de quelques libÇraux riches. On annonáa le dåner. Julien, dÇjÖ fort mal disposÇ, vint Ö penser que de l'autre cìtÇ du mur de la salle Ö manger, se trouvaient de pauvres dÇtenus, sur la portion de viande desquels on avait peut-àtre grivelÇ pour acheter tout ce luxe de mauvais goñt dont on voulait l'Çtourdir.

"Ils ont faim peut-àtre en ce moment", se dit-il Ö lui-màme; sa gorge se serra, il lui fut impossible de manger et presque de parler. Ce fut bien pis un quart d'heure apräs, on entendant de loin en loin quelques accents d une chanson populaire et, il faut l'avouer, un peu ignoble, que chantait l'un des reclus. M. Valenod regarda un de ses gens en grande livrÇe, qui disparut, et bientìt on n'entendit plus chanter. Dans ce moment, un valet offrait Ö Julien du vin du Rhin, dans un verre vert, et Mme Valenod avait soin de lui faire observer que ce vin coñtait neuf francs la bouteille pris sur place. Julien, tenant son verre vert, dit Ö M. Valenod:

- On ne chante plus cette vilaine chanson.

- Parbleu! je le crois bien, rÇpondit le directeur triomphant, j'ai fait imposer silence aux gueux.

Ce mot fut trop fort pour Julien, il avait les maniäres, mais non pas encore le coeur de son Çtat. MalgrÇ toute son hypocrisie si souvent exercÇe, il sentit une grosse larme couler le long de sa joue.

Il essaya de la cacher avec le verre vert, mais il lui fut absolument impossible de faire honneur au vin du Rhin."L'empàcher de chanter! se disait-il Ö lui-màme, ì mon Dieu! et tu le souffres."

Par bonheur, personne ne remarqua son attendrissement de mauvais ton. Le percepteur des contributions avait entonnÇ une chanson royaliste. Pendant le tapage du refrain, chantÇ en choeur: "VoilÖ donc, se disait la conscience de Julien, la sale fortune Ö laquelle tu parviendras, et tu n'en jouiras qu'Ö cette condition et en pareille compagnie! Tu auras peut-àtre une place de vingt mille francs, mais il faudra que, pendant que tu te gorges de viandes, tu empàches de chanter le pauvre prisonnier; tu donneras Ö dåner avec l'argent que tu auras volÇ sur sa misÇrable pitance, et pendant ton dåner il sera encore plus malheureux! _ O NapolÇon! qu'il Çtait doux de ton temps de monter Ö la fortune par les dangers d'une bataille; mais augmenter lÉchement la douleur du misÇrable!"

J'avoue que la faiblesse, dont Julien fait preuve dans ce monologue, me donne une pauvre opinion de lui. Il serait digne d àtre le collägue de ces conspirateurs en gants jaunes, qui prÇtendent changer toute la maniäre d'àtre d'un grand pays, et ne veulent pas avoir Ö se reprocher la plus petite Çgratignure.

Julien fut violemment rappelÇ Ö son rìle. Ce n'Çtait pas pour ràver et ne rien dire qu'on l'avait invitÇ Ö dåner en si bonne compagnie.

Un fabricant de toiles peintes retirÇ, membre correspondant de l'acadÇmie de Besanáon et de celle d'Uzäs, lui adressa la parole, d'un bout de la table Ö l'autre, pour lui demander si ce que l'on disait gÇnÇralement de ses progräs Çtonnants dans l'Çtude du Nouveau Testament Çtait vrai.

Un silence profond s'Çtablit tout Ö coup; un Nouveau Testament latin se rencontra comme par enchantement dans les mains du savant membre de deux acadÇmies. Sur la rÇponse de Julien, une demi-phrase latine fut lue au hasard. Il rÇcita: sa mÇmoire se trouva fidäle, et ce prodige fut admirÇ avec toute la bruyante Çnergie de la tin d'un dåner. Julien regardait la figure enluminÇe des dames; plusieurs n'Çtaient pas mal. Il avait distinguÇ la femme du percepteur beau chanteur.

- J'ai honte, en vÇritÇ, de parler si longtemps latin devant ces dames, dit-il en la regardant. Si M. Rubigneau, c'Çtait le membre des deux acadÇmies, a la bontÇ de lire au hasard une phrase latine, au lieu de rÇpondre en suivant le texte latin, j'essayerai de le traduire impromptu.

Cette seconde Çpreuve mit le comble Ö sa gloire.

Il y avait lÖ plusieurs libÇraux riches, mais heureux päres d'enfants susceptibles d'obtenir des bourses, et en cette qualitÇ subitement convertis depuis la derniäre mission. MalgrÇ ce trait de fine politique, jamais M. de Rànal n'avait voulu les recevoir chez lui. Ces braves gens qui ne connaissaient Julien que de rÇputation et pour lavoir vu Ö cheval le jour de l'entrÇe du roi de *** Çtaient ses plus bruyants admirateurs."Quand ces sots se lasseront-ils d'Çcouter ce style biblique, auquel ils ne comprennent rien?"pensait-il. Mais au contraire ce style les amusait par son ÇtrangetÇ; ils en riaient. Mais Julien se lassa.

Il se leva gravement comme six heures sonnaient et parla d'un chapitre de la nouvelle thÇologie de Ligorio qu'il avait Ö apprendre pour le rÇciter le lendemain Ö M. ChÇlan."Car mon mÇtier, ajouta-t-il agrÇablement est de faire rÇciter des leáons et d'en rÇciter moi-màme."

On rit beaucoup, on admira, tel est l'esprit Ö l'usage de Verriäres. Julien Çtait dÇjÖ debout tout le monde se leva malgrÇ le dÇcorum; tel est l'empire du gÇnie. Mme Valenod le retint encore un quart d'heure: il fallait bien qu'il entendåt les enfants rÇciter leur catÇchisme, ils firent les plus drìles de contusions, dont lui seul s'aperáut. Il n'eut garde de les relever."Quelle ignorance des premiers principes de la religion", pensait-il! Il saluait enfin et croyait pouvoir s'Çchapper, mais il fallut essuyer une fable de La Fontaine.

- Cet auteur est bien immoral, dit Julien Ö Mme Valenod, certaine fable, sur messire Jean Chouart, ose dÇverser le ridicule sur ce qu'il y a de plus vÇnÇrable. Il est vivement blÉmÇ par les meilleurs commentateurs.

Julien reáut avant de sortir quatre ou cinq invitations Ö dåner."Ce jeune homme fait honneur au dÇpartement", s'Çcriaient tous Ö la fois les convives fort ÇgayÇs. Ils allärent jusqu'Ö parler d'une pension votÇe sur les fonds communaux, pour le mettre Ö màme de continuer ses Çtudes Ö Paris.

Pendant que cette idÇe imprudente faisait retentir la salle Ö manger, Julien avait gagnÇ lestement la porte cochäre."Ah! canaille! canaille!"s'Çcria-t-il Ö voix basse trois ou quatre fois de suite, en se donnant le plaisir de respirer l'air frais.

Il se trouvait tout aristocrate en ce moment, lui qui, pendant longtemps, avait ÇtÇ tellement choquÇ du sourire dÇdaigneux et de la supÇrioritÇ hautaine qu'il dÇcouvrait au fond de toutes les politesses qu'on lui adressait chez M. de Rànal. Il ne put s'empàcher de sentir l'extràme diffÇrence."Oublions màme, se disait-il en s'en allant, qu'il s'agit d'argent volÇ aux pauvres dÇtenus, et encore qu'on empàche de chanter! Jamais M. de Rànal s'avisa-t-il de dire Ö ses hìtes le prix de chaque bouteille de vin qu'il leur prÇsente? Et ce M. Valenod, dans l'ÇnumÇration de ses propriÇtÇs, qui revient sans cesse, il ne peut parler de sa maison, de son domaine, etc., si sa femme est prÇsente, sans dire ta maison, ton domaine."

Cette dame, apparemment si sensible au plaisir de la propriÇtÇ, venait de faire une scäne abominable, pendant le dåner, Ö un domestique qui avait cassÇ un verre Ö pied et dÇpareillÇ une de ses douzaines; et ce domestique avait rÇpondu avec la derniäre insolence.

"Quel ensemble! se disait Julien; ils me donneraient la moitiÇ de tout ce qu'ils volent, que je ne voudrais pas vivre avec eux. Un beau jour, je me trahirais; je ne pourrais retenir l'expression du dÇdain qu'ils m'inspirent."

Il fallut cependant, d'apräs les ordres de Mme de Rànal, assister Ö plusieurs dåners du màme genre, Julien fut Ö la mode, on lui pardonnait son habit de garde d'honneur, ou plutìt cette imprudence Çtait la cause vÇritable de ses succäs. Bientìt il ne fut plus question dans Verriäres que de voir qui l'emporterait dans la lutte pour obtenir le savant jeune homme, de M. de Rànal, ou du directeur du dÇpìt. Ces messieurs formaient avec M. Maslon un triumvirat qui, depuis nombre d'annÇes tyrannisait la ville. On jalousait le maire, les libÇraux avaient Ö s'en plaindre; mais apräs tout il Çtait noble et fait pour la supÇrioritÇ, tandis que le päre de M. Valenod ne lui avait pas laissÇ six cents livres de rente. Il avait fallu passer pour lui de la pitiÇ pour le mauvais habit vert pomme que tout le monde lui avait connu dans sa jeunesse, Ö l'envie pour ses chevaux normands, pour ses chaånes d'or, pour ses habits venus de Paris, pour toute sa prospÇritÇ actuelle.

Dans le flot de ce monde nouveau pour Julien, il crut dÇcouvrir un honnàte homme; il Çtait gÇomätre, s'appelait Gros, et passait pour jacobin. Julien, s'Çtant vouÇ Ö ne jamais dire que des choses qui lui semblaient fausses Ö lui-màme, fut obligÇ de s'en tenir au soupáon Ö l'Çgard de M. Gros. Il recevait de Vergy de gros paquets de thämes. On lui conseillait de voir souvent son päre, il se conformait Ö cette triste nÇcessitÇ. En un mot, il raccommodait assez bien sa rÇputation, lorsqu'un matin il fut bien surpris de se sentir rÇveiller par deux mains qui lui fermaient les yeux.

C'Çtait Mme de Rànal, qui avait fait un voyage Ö la ville, et qui, montant les escaliers quatre Ö quatre, et laissant ses enfants occupÇs d'un lapin favori qui Çtait du voyage, Çtait parvenue Ö la chambre de Julien un instant avant eux. Ce moment fut dÇlicieux, mais bien court: Mme de Rànal avait disparu quand les enfants arrivärent avec le lapin, qu'ils voulaient montrer Ö leur ami. Julien fit bon accueil Ö tous màme au lapin. Il lui semblait retrouver sa famille, il sentit qu'il aimait ces enfants qu'il se plaisait Ö jaser avec eux. Il Çtait ÇtonnÇ de lÖ douceur de leur voix, de la simplicitÇ et de la noblesse de leurs petites faáons, il avait besoin de laver son imagination de toutes les faáons d'agir vulgaires, de toutes les pensÇes dÇsagrÇables au milieu desquelles il respirait Ö Verriäres. C Çtait toujours la crainte de manquer, c'Çtaient toujours le luxe et la misäre se prenant aux cheveux. Les gens chez qui il dånait, Ö propos de leur rìti faisaient des confidences humiliantes pour eux, et nausÇabondes pour qui les entendait.

- Vous autres nobles, vous avez raison d'àtre fiers disait-il Ö Mme de Rànal. Et il lui racontait tous les dåners qu'il avait subis.

- Vous àtes donc Ö la mode! Et elle riait de bon coeur en songeant au rouge que Mme Valenod se croyait obligÇe de mettre toutes les fois qu'elle attendait Julien. Je crois qu'elle a des projets sur votre coeur, ajoutait-elle.

Le dÇjeuner fut dÇlicieux. La prÇsence des enfants, quoique gànante en apparence, dans le fait augmentait le bonheur commun. Ces pauvres enfants ne savaient comment tÇmoigner leur joie de revoir Julien. Les domestiques n'avaient pas manquÇ de leur conter qu'on lui offrait deux cents francs de plus, pour Çduquer les petits Valenod.

Au milieu du dÇjeuner, Stanislas-Xavier, encore pÉle de sa grande maladie, demanda tout Ö coup Ö sa märe combien valaient son couvert d'argent et le gobelet dans lequel il buvait.

- Pourquoi cela?

- Je veux les vendre pour en donner le prix Ö M. Julien, et qu'il ne soit pas dupe en restant avec nous.

Julien l'embrassa, les larmes aux yeux. Sa märe pleurait tout Ö fait, pendant que Julien, qui avait pris Stanislas sur ses genoux, lui expliquait qu'il ne fallait pas se servir de ce mot dupe, qui, employÇ dans ce sens, Çtait une faáon de parler de laquais. Voyant le plaisir qu'il faisait Ö Mme de Rànal, il chercha Ö expliquer par des exemples pittoresques, qui amusaient les enfants, ce que c'Çtait qu'àtre dupe.

- Je comprends, dit Stanislas, c'est le corbeau qui a la sottise de laisser tomber son fromage, que prend le renard qui Çtait un flatteur.

Mme de Rànal, folle de joie, couvrait ses enfants de baisers, ce qui ne pouvait guäre se faire sans s'appuyer un peu sur Julien.

Tout Ö coup la porte s'ouvrit; c'Çtait M. de Rànal. Sa figure sÇväre et mÇcontente fit un Çtrange contraste avec la douce joie que sa prÇsence chassait. Mme de Rànal pÉlit; elle se sentait hors d'Çtat de rien nier. Julien saisit la parole et, parlant träs haut, se mit Ö raconter Ö M. le maire le trait du gobelet d'argent que Stanislas voulait vendre. Il Çtait sñr que cette histoire serait mal accueillie. D'abord M. de Rànal fronáait le sourcil par bonne habitude au seul nom d'argent. La mention de ce mÇtal disait-il, est toujours une prÇface Ö quelque mandat tirÇ sur ma bourse.

Mais ici il y avait plus qu'intÇràt d'argent; il y avait augmentation de soupáons. L'air de bonheur qui animait sa famille en son absence n'Çtait pas fait pour arranger les choses, aupräs d'un homme dominÇ par une vanitÇ aussi chatouilleuse. Comme sa femme lui vantait la maniäre remplie de grÉce et d'esprit avec laquelle Julien donnait des idÇes nouvelles Ö ses Çläves:

- Oui! oui! je le sais, il me rend odieux Ö mes enfants; il lui est bien aisÇ d'àtre pour eux cent fois plus aimable que moi qui, au fond suis le maåtre. Tout tend dans ce siäcle Ö jeter de l'odieux sur l'autoritÇ lÇgitime. Pauvre France!

Mme de Rànal ne s'arràta point Ö examiner les nuances de l'accueil que lui faisait son mari. Elle venait d'entrevoir la possibilitÇ de passer douze heures avec Julien. Elle avait une foule d'emplettes Ö faire Ö la ville, et dÇclara qu'elle voulait absolument aller dåner au cabaret; quoi que pñt dire ou faire son mari, elle tint Ö son idÇe. Les enfants Çtaient ravis de ce seul mot cabaret, que prononce avec tant de plaisir la pruderie moderne.

M. de Rànal laissa sa femme dans la premiäre boutique de nouveautÇs oó elle entra, pour aller faire quelques visites. Il revint plus morose que le matin, il Çtait convaincu que toute la ville s'occupait de lui et de Julien. A la vÇritÇ, personne ne lui avait encore laissÇ soupáonner la partie offensante des propos du public. Ceux qu'on avait redits Ö M. le maire avaient trait uniquement Ö savoir si Julien resterait chez lui avec six cents francs, ou accepterait les huit cents francs offerts par M. le directeur du dÇpìt.

Ce directeur, qui rencontra M. de Rànal dans le monde, lui battit froid Cette conduite n'Çtait pas sans habiletÇ, il y a peu d'Çtourderie en province: les sensations y sont si rares, qu'on les coule Ö fond.

M. Valenod Çtait ce qu'on appelle, Ö cent lieues de Paris. un faraud: c'est une espäce d'un naturel effrontÇ et grossier. Son existence triomphante, depuis 1815, avait renforcÇ ses belles dispositions. Il rÇgnait, pour ainsi dire, Ö Verriäres, sous les ordres de M. de Rànal, mais beaucoup plus actif, ne rougissant de rien, se màlant dÇ tout, sans cesse allant, Çcrivant, parlant, oubliant les humiliations, n'ayant aucune prÇtention personnelle il avait fini par balancer le crÇdit de son maire, aux yeux du pouvoir ecclÇsiastique. M. Valenod avait dit en quelque sorte aux Çpiciers du pays: Donnez-moi les deux plus sots d'entre vous; aux gens de loi: Indiquez-moi les deux plus ignares; aux officiers de santÇ: DÇsignez-moi les deux plus charlatans. Quand il avait eu rassemblÇ les plus effrontÇs de chaque mÇtier, il leur avait dit: RÇgnons ensemble.

Les faáons de ces gens-lÖ blessaient M. de Rànal. La grossiäretÇ du Valenod n'Çtait offensÇe de rien, pas màme des dÇmentis que le petit abbÇ Maslon ne lui Çpargnait pas en public.

Mais, au milieu de cette prospÇritÇ, M. Valenod avait besoin de se rassurer, par de petites insolences de dÇtail contre les grosses vÇritÇs qu'il sentait bien que tout lÇ monde Çtait en droit de lui adresser. Son activitÇ avait redoublÇ depuis les craintes que lui avait laissÇes la visite de M. Appert; il avait fait trois voyages Ö Besanáon; il Çcrivait plusieurs lettres chaque courrier; il en envoyait d'autres par des inconnus qui passaient chez lui Ö la tombÇe de la nuit. Il avait eu tort peut-àtre de faire destituer le vieux curÇ ChÇlan; car cette dÇmarche vindicative l'avait fait regarder, par plusieurs dÇvotes de bonne naissance, comme un homme profondÇment mÇchant. D'ailleurs ce service rendu l'avait mis dans la dÇpendance absolue de M. le grand vicaire de Frilair, et il en recevait d'Çtranges commissions. Sa politique en Çtait Ö ce point, lorsqu'il cÇda au plaisir d'Çcrire une lettre anonyme. Pour surcroåt d'embarras sa femme lui dÇclara qu'elle voulait avoir Julien chez elle; sa vanitÇ s'en Çtait coiffÇe.

Dans cette position, M. Valenod prÇvoyait une scäne dÇcisive avec son ancien confÇdÇrÇ M. de Rànal. Celui-ci lui adresserait des paroles dures, ce qui lui Çtait assez Çgal; mais il pouvait Çcrire Ö Besanáon et màme Ö Paris. Un cousin de quelque ministre pouvait tomber tout Ö coup Ö Verriäres, et prendre le dÇpìt de mendicitÇ. M. Valenod pensa Ö se rapprocher des libÇraux: c'est pour cela que plusieurs Çtaient invitÇs au dåner oó Julien rÇcita. Il aurait ÇtÇ puissamment soutenu contre le maire. Mais des Çlections pouvaient survenir, et il Çtait trop Çvident que le dÇpìt et un mauvais vote Çtaient incompatibles. Le rÇcit de cette politique fort bien devinÇe par Mme de Rànal, avait ÇtÇ fait Ö Julien, pendant qu'il lui donnait le bras pour aller d'une boutique Ö l'autre, et peu Ö peu les avait entraånÇs au COURS DE LA FIDêLITê, oó ils passärent plusieurs heures, presque aussi tranquilles qu'Ö Vergy.

Pendant ce temps, M. Valenod essayait d'Çloigner une scäne dÇcisive avec son ancien patron, en prenant lui-màme l'air audacieux envers lui. Ce jour-lÖ ce systäme rÇussit, mais augmenta l'humeur du maire.

Jamais la vanitÇ aux prises avec tout ce que le petit amour de l'argent peut avoir de plus Épre et de plus mesquin n'ont mis un homme dans un plus piätre Çtat que celui oó se trouvait M. de Rànal, en entrant au cabaret. Jamais au contraire ses enfants n'avaient ÇtÇ plus joyeux et plus gais. Ce contraste acheva de le piquer.

- Je suis de trop dans ma famille, Ö ce que je puis voir! dit-il en entrant, d'un ton qu'il voulut rendre imposant.

Pour toute rÇponse, sa femme le prit Ö part, et lui exprima la nÇcessitÇ d'Çloigner Julien. Les heures de bonheur qu'elle venait de trouver lui avaient rendu l'aisance et la fermetÇ nÇcessaires pour suivre le plan de conduite qu'elle mÇditait depuis quinze jours. Ce qui achevait de troubler de fond en comble le pauvre maire de Verriäres, c'est qu'il savait que l'on plaisantait publiquement dans la ville sur son attachement pour l'espäce. M. Valenod Çtait gÇnÇreux comme un voleur, et lui, il s'Çtait conduit d'une maniäre plus prudente que brillante dans les cinq ou dix derniäres quàtes pour la confrÇrie de Saint-Joseph, pour la congrÇgation de la Vierge, pour la congrÇgation du Saint-Sacrement, etc., etc., etc.

Parmi les hobereaux de Verriäres et des environs adroitement classÇs sur le registre des fräres collecteurs d'apräs le montant de leurs offrandes, on avait vu plus d'une fois le nom de M. de Rànal occuper la derniäre ligne. En vain disait-il que lui ne gagnait rien. Le clergÇ ne badine pas sur cet article.

CHAPITRE XXIII

CHAGRINS D'UN FONCTIONNAIRE

Il piacere di alzar la testa tutto l'anno, ä ben pagato da certi quarti d'ora che bisogna passar.
CASTI.

Mais laissons ce petit homme Ö ses petites craintes pourquoi a-t-il pris dans sa maison un homme de coeur tandis qu'il lui fallait l'Éme d'un valet? Que ne sait-il choisir ses gens? La marche ordinaire du XIXe siäcle est que, quand un àtre puissant et noble rencontre un homme de coeur, il le tue, l'exile, l'emprisonne ou l'humilie tellement, que l'autre a la sottise d'en mourir de douleur. Par hasard ici, ce n'est pas encore l'homme de coeur qui souffre. Le grand malheur des petites villes de France et des gouvernements par Çlections comme celui de New York, c'est de ne pas pouvoir oublier qu'il existe au monde des àtres comme M. de Rànal. Au milieu d'une ville de vingt mille habitants, ces hommes font l'opinion publique, et l'opinion publique est terrible dans un pays qui a la charte. Un homme douÇ d'une Éme noble, gÇnÇreuse, et qui eñt ÇtÇ votre ami, mais qui habite Ö cent lieues, juge de vous par l'opinion publique de votre ville, laquelle est faite par les sots que le hasard a fait naåtre nobles, riches et modÇrÇs. Malheur Ö qui se distingue.

Aussitìt apräs le dåner, on repartit pour Vergy; mais, däs le surlendemain, Julien vit revenir toute la famille Ö Verriäres.

Une heure ne s'Çtait pas ÇcoulÇe, qu'Ö son grand Çtonnement, il dÇcouvrit que Mme de Rànal lui faisait mystäre de quelque chose. Elle interrompait ses conversations avec son mari däs qu'il paraissait et semblait presque dÇsirer qu'il s'ÇloignÉt. Julien nÇ se fit pas donner deux fois cet avis. Il devint froid et rÇservÇ; Mme de Rànal s'en aperáut et ne chercha pas d'explication."Va-t-elle me donner un successeur? pensa Julien. Avant-hier encore, si intime avec moi! Mais on dit que c'est ainsi que ces grandes dames en agissent. C'est comme les rois, jamais plus de prÇvenances qu'au ministre qui, en rentrant chez lui, va trouver sa lettre de disgrÉce."

Julien remarqua que dans ces conversations, qui cessaient brusquement Ö son approche, il Çtait souvent question d'une grande maison appartenant Ö la commune de Verriäres, vieille, mais vaste et commode, et situÇe vis-Ö-vis l'Çglise, dans l'endroit le plus marchand de la ville."Que peut-il y avoir de commun entre cette maison et un nouvel amant?"se disait Julien. Dans son chagrin, il se rÇpÇtait ces jolis vers de Franáois Ier, qui lui semblaient nouveaux, parce qu'il n'y avait pas un mois que Mme de Rànal les lui avait appris. Alors, par combien de serments, par combien de caresses chacun de ces vers n'Çtait-il pas dÇmenti!

souvent femme varie
Bien fol qui s'y fie.

M. de Rànal partit en poste pour Besanáon. Ce voyage se dÇcida en deux heures, il paraissait fort tourmentÇ. Au retour, il jeta un gros paquet couvert de papier gris sur la table.

Une heure apräs, Julien vit l'afficheur qui emportait ce gros paquet; il le suivit avec empressement."Je vais savoir le secret au premier coin de rue."

Il attendait, impatient, derriäre l'afficheur, qui, avec son gros pinceau, barbouillait le dos de l'affiche. A peine fut-elle en place, que la curiositÇ de Julien y vit l'annonce fort dÇtaillÇe de la location aux enchäres publiques de cette grande et vieille maison, dont le nom revenait si souvent dans les conversations de M. de Rànal avec sa femme. L'adjudication du bail Çtait annoncÇe pour le lendemain Ö deux heures en la salle de la commune, Ö l'extinction du troisiäme feu. Julien fut fort dÇsappointÇ; il trouvait bien le dÇlai un peu court: comment tous les concurrents auraient-ils le temps d'àtre avertis? Mais du reste, cette affiche, qui Çtait datÇe de quinze jours auparavant et qu'il relut tout entiäre en trois endroits diffÇrents, ne lui apprenait rien.

Il alla visiter la maison Ö louer. Le portier, ne le voyant pas approcher, disait mystÇrieusement Ö un voisin:

- Bah! bah! peine perdue. M. Maslon lui a promis qu'il l'aura pour trois cents francs, et comme le maire regimbait, il a ÇtÇ mandÇ Ö l'ÇvàchÇ par M. le grand vicaire de Frilair.

L'arrivÇe de Julien eut l'air de dÇranger beaucoup les deux amis qui n'ajoutärent plus un mot.

Julien nÇ manqua pas l'adjudication du bail. Il y avait foule dans une salle mal ÇclairÇe; mais tout le monde se toisait d'une faáon singuliäre. Tous les yeux Çtaient fixÇs sur une table, oó Julien aperáut, dans un plat d'Çtain, trois petits bouts de bougie allumÇs. L'huissier criait: Trois cents francs, messieurs!

- Trois cents francs! c'est trop fort, dit un homme, Ö voix basse, Ö son voisin. Et Julien Çtait entre eux deux. Elle en vaut plus de huit cents; je veux couvrir cette enchäre.

- C'est cracher en l'air. Que gagneras-tu Ö te mettre Ö dos M. Maslon, M. Valenod, l'Çvàque, son terrible grand vicaire de Frilair, et toute la clique.

- Trois cent vingt francs, dit l'autre en criant.

- Vilaine bàte! rÇpliqua son voisin. Et voilÖ justement un espion du maire, ajouta-t-il, en montrant Julien.

Julien se retourna vivement pour punir ce propos; mais les deux Francs-Comtois ne faisaient plus aucune attention Ö lui. Leur sang-froid lui rendit le sien. En ce moment, le dernier bout de bougie s'Çteignit, et la voix traånante de l'huissier adjugeait la maison, pour neuf ans, Ö M. de Saint-Giraud, chef de bureau Ö la prÇfecture de ***, et pour trois cent trente francs.

Däs que le maire fut sorti de la salle, les propos commencärent.

- VoilÖ trente francs que l'imprudence de Grogeot vaut Ö la commune, disait l'un.

- Mais M. de Saint-Giraud, rÇpondait-on, se vengera de Grogeot, il la sentira passer.

- Quelle infamie! disait un gros homme Ö la gauche de Julien: une maison dont j aurais donnÇ, moi, huit cents francs pour ma fabrique, et j'aurais fait un bon marchÇ.

- Bah! lui rÇpondait un jeune fabricant libÇral, M. de Saint-Giraud n'est-il pas de la congrÇgation? ses quatre enfants n'ont-ils pas des bourses? Le pauvre homme! Il faut que la commune de Verriäres lui fasse un supplÇment de traitement de cinq cents francs, voilÖ tout.

- Et dire que le maire n'a pas pu l'empàcher! remarquait un troisiäme. Car il est ultra, lui, Ö la bonne heure; mais il ne vole pas.

- Il ne vole pas? reprit un autre; non, c'est pigeon qui vole. Tout cela entre dans une grande bourse commune, et tout se partage au bout de l'an. Mais voilÖ ce petit Sorel; allons-nous-en.

Julien rentra de träs mauvaise humeur; il trouva Mme de Rànal fort triste.

- Vous venez de l'adjudication? lui dit-elle.

- Oui, madame, oó j'ai eu l'honneur de passer pour l'espion de M. le maire.

- S'il m'avait cru, il eñt fait un voyage.

A ce moment, M. de Rànal parut; if Çtait fort sombre. Le dåner se passa sans mot dire. M. de Rànal ordonna Ö Julien de suivre les enfants Ö Vergy; le voyage fut triste. Mme de Rànal consolait son mari:

- Vous devriez y àtre accoutumÇ, mon ami.

Le soir, on Çtait assis en silence, autour du foyer domestique; le bruit du hàtre enflammÇ Çtait la seule distraction. C'Çtait un des moments de tristesse qui se rencontrent dans les familles les plus unies. Un des enfants s'Çcria joyeusement:

- On sonne! on sonne!

- Morbleu! si c'est M. de Saint-Giraud qui vient me relancer sous prÇtexte de remerciement, s'Çcria le maire, je lui dirai son fait, c'est trop fort. C'est au Valenod qu'il en aura l'obligation, et c'est moi qui suis compromis. Que dire, si ces maudits journaux jacobins vont s'emparer de cette anecdote, et faire de moi un M. Nonante-cinq?

Un fort bel homme, aux gros favoris noirs, entrait en ce moment. Ö la suite du domestique.

- Monsieur le maire, je suis il signor Geronimo. Voici une lettre que M. le chevalier de Beauvaisis, attachÇ Ö l'ambassade de Naples, m'a remise pour vous Ö mon dÇpart; il n'y a que neuf jours, ajouta le signor Geronimo, d'un air gai, en regardant Mme de Rànal. Le signor de Beauvaisis, votre cousin, et mon bon ami, madame, dit que vous savez l'italien.

La bonne humeur du Napolitain changea cette triste soirÇe en une soirÇe fort gaie. Mme de Rànal voulut absolument lui donner Ö souper. Elle mit toute sa maison en mouvement; elle voulait Ö tout prix distraire Julien de la qualification d'espion que, deux fois dans cette journÇe, il avait entendu retentir Ö son oreille. Le signor Geronimo Çtait un chanteur cÇläbre, homme de bonne compagnie, et cependant fort gai, qualitÇs qui, en France, ne sont guäre plus compatibles. Il chanta apräs souper un petit duettino avec Mme de Rànal. Il fit des contes charmants. A une heure du matin, les enfants se rÇcriärent, quand Julien leur proposa d'aller se coucher.

- Encore cette histoire, dit l'aånÇ.

- C'est la mienne, Signorino, reprit il signor Geronimo. Il y a huit ans, j'Çtais comme vous un jeune Çläve du conservatoire de Naples, j'entends j'avais votre Ége; mais je n'avais pas l'honneur d'àtre le fils de l'illustre maire de la jolie ville de Verriäres.

Ce mot fit soupirer M. de Rànal, il regarda sa femme.

Le signor Zingarelli, continua le jeune chanteur, outrant un peu son accent qui faisait pouffer de rire les enfants, le signor Zingarelli Çtait un maåtre excessivement sÇväre. Il n'est pas aimÇ au conservatoire; mais il veut qu'on agisse toujours comme si on l'aimait. Je sortais le plus souvent que je pouvais; j'allais au petit thÇÉtre de San Carlino, oó j'entendais une musique des dieux: mais, ì ciel! comment faire pour rÇunir les huit sous que coñte l'entrÇe du parterre? Somme Çnorme, dit-il en regardant les enfants, et les enfants de rire. Le signor Giovannone, directeur de San Carlino, m'entendit chanter. J'avais seize ans: a Cet enfant il est un trÇsor", dit-il.

- Veux-tu que je t'engage, mon cher ami? vint-il me dire.

- Et combien me donnerez-vous?

- Quarante ducats par mois.

Messieurs, c'est cent soixante francs. Je crus voir les cieux ouverts.

- Mais comment, dis-je Ö Giovannone, obtenir que le sÇväre Zingarelli me laisse sortir?

- Lascia fare a me.

- Laissez faire Ö moi! s'Çcria l'aånÇ des enfants.

- Justement, mon jeune seigneur. Le signor Giovannone il me dit: Caro, d'abord un petit bout d'engagement. Je signe: il me donne trois ducats. Jamais je n'avais vu tant d'argent. Ensuite il me dit ce que je dois faire.

"Le lendemain, je demande une audience au terrible signor Zingarelli'. Son vieux valet de chambre me fait entrer.

- Que me veux-tu, mauvais sujet? dit Zingarelli.

- Maestro, lui fis-je, je me repens de mes fautes; jamais je ne sortirai du conservatoire en passant pardessus la grille de fer. Je vais redoubler d'application.

- Si je ne craignais pas de gÉter la plus belle voix de basse que j'aie jamais entendue, je te mettrais en prison au pain et Ö l'eau pour quinze jours, polisson.

- Maestro, repris-je, je vais àtre le modäle de toute l'Çcole, credete a me. Mais je vous demande une grÉce; si quelqu'un vient me demander pour chanter dehors, refusez-moi. De grÉce, dites que vous ne pouvez pas.

- Et qui diable veux-tu qui demande un mauvais garnement tel que toi? Est-ce que je permettrai Jamais que tu quittes le conservatoire? Est-ce que tu veux te moquer de moi? DÇcampe, dÇcampe, dit-il, en cherchant Ö me donner un coup de pied au c..., ou gare le pain sec et la prison.

Une heure apräs, le signor Giovannone arrive chez le directeur:

- Je viens vous demander de faire ma fortune, lui dit-il, accordez-moi Geronimo. Qu'il chante Ö mon thÇÉtre, et cet hiver je marie ma fille.

- Que veux-tu faire de ce mauvais sujet? lui dit Zingarelli. Je ne veux pas; tu ne l'auras pas; et d'ailleurs, quand j'y consentirais, jamais il ne voudra quitter le conservatoire, il vient de me le jurer.

- Si ce n'est que de sa volontÇ qu'il s'agit, dit gravement Giovannone, en tirant de sa poche mon engagement, carta canta! voici sa signature.

Aussitìt Zingarelli, furieux, se pend Ö sa sonnette:

- Qu'on chasse Geronimo du conservatoire, cria-t-il bouillant de coläre.

On me chassa donc, moi riant aux Çclats. Le màme soir, je chantai l'air del Moltiplico. Polichinelle veut se marier et compte, sur ses doigts, les objets dont il aura besoin dans son mÇnage, et il s'embrouille Ö chaque instant dans ce calcul.

- Ah! veuillez, Monsieur, nous chanter cet air, dit Mme de Rànal.

Geronimo chanta, et tout le monde pleurait Ö force de rire. Il signor Geronimo n'alla se coucher qu'Ö deux heures du matin, laissant cette famille enchantÇe de ses bonnes maniäres, de sa complaisance et de sa gaietÇ.

Le lendemain, M. et Mme de Rànal lui remirent les lettres dont il avait besoin Ö la cour de France.

"Ainsi, partout de la faussetÇ, dit Julien. VoilÖ il signor Geronimo qui va Ö Londres avec soixante mille francs d'appointements. Sans le savoir-faire du directeur de San Carlino, sa voix divine n'eñt peut-àtre ÇtÇ connue et admirÇe que dix ans plus tard... Ma foi, j'aimerais mieux àtre un Geronimo qu'un Rànal. Il n'est pas si honorÇ dans la sociÇtÇ, mais il n'a pas le chagrin de faire des adjudications comme celle d'aujourd'hui, et sa vie est gaie."

Une chose Çtonnait Julien: les semaines solitaires passÇes Ö Verriäres, dans la maison de M. de Rànal avaient ÇtÇ pour lui une Çpoque de bonheur. Il n'avait rencontrÇ le dÇgoñt et les tristes pensÇes qu'aux dåners qu'on lui avait donnÇs dans cette maison solitaire, ne pouvait-il pas lire, Çcrire, rÇflÇchir, sans àtre troublÇ? A chaque instant, il n'Çtait pas tirÇ de ses ràveries brillantes par la cruelle nÇcessitÇ d'Çtudier les mouvements d'une Éme basse, et encore afin de la tromper par des dÇmarches ou des mots hypocrites.

"Le bonheur serait-il si präs de moi?... La dÇpense d'une telle vie est peu de chose, je puis Ö mon choix Çpouser Mlle êlisa, ou me faire l'associÇ de FouquÇ... Mais le voyageur qui vient de gravir une montagne rapide s'assied au sommet. et trouve un plaisir parfait Ö se reposer. Serait-il heureux, si on le foráait Ö se reposer toujours?"

L'esprit de Mme de Rànal Çtait arrivÇ Ö des pensÇes fatales. MalgrÇ ses rÇsolutions, elle avait avouÇ Ö Julien toute l'affaire de l'adjudication."Il me fera donc oublier tous mes serments, pensait-elle!"

Elle eñt sacrifiÇ sa vie sans hÇsiter pour sauver celle de son mari, si elle l'eñt vu en pÇril. C'Çtait une de ces Émes nobles et romanesques, pour qui apercevoir la possibilitÇ d'une action gÇnÇreuse, et ne pas la faire, est la source d'un remords presque Çgal Ö celui du crime commis. Toutefois il y avait des jours funestes oó elle ne pouvait chasser l'image de l'excäs de bonheur qu'elle goñterait, si, devenant veuve tout Ö coup, elle pouvait Çpouser Julien.

Il aimait ses fils beaucoup plus que leur päre; malgrÇ sa justice sÇväre, il en Çtait adorÇ. Elle sentait bien qu'Çpousant Julien, il fallait quitter ce Vergy dont les ombrages lui Çtaient si chers. Elle se voyait vivant Ö Paris, continuant Ö donner Ö ses fils cette Çducation qui faisait l'admiration de tout le monde. Ses enfants, elle, Julien, tous Çtaient parfaitement heureux.

êtrange effet du mariage, tel que l'a fait le XIXe siäcle! L'ennui de la vie matrimoniale fait pÇrir l'amour sñrement, quand l'amour a prÇcÇdÇ le mariage. Et cependant, dirait un philosophe, il amäne bientìt chez les gens assez riches pour ne pas travailler, l'ennui profond de toutes les jouissances tranquilles. Et ce n'est que les Émes säches, parmi les femmes, qu'il ne prÇdispose pas Ö l'amour.

La rÇflexion du philosophe me fait excuser Mme de Rànal mais on ne l'excusait pas Ö Verriäres, et toute la ville, sans qu'elle s'en doutÉt, n'Çtait occupÇe que du scandale de ses amours. A cause de cette grande affaire, cet automne-lÖ on s'y ennuya moins que de coutume.

L'automne, une partie de l'hiver passärent bien vite. Il fallut quitter les bois de Vergy. La bonne compagnie de Verriäres commenáait Ö s'indigner de ce que ses anathämes faisaient si peu d'impression sur M. de Rànal. En moins de huit jours, des personnes graves qui se dÇdommagent de leur sÇrieux habituel par le plaisir de remplir ces sortes de missions, lui donnärent les soupáons les plus cruels, mais en se servant des termes les plus mesurÇs.

M. Valenod qui jouait serrÇ avait placÇ êlisa dans une famille noble et fort considÇrÇe oó il y avait cinq femmes. êlisa craignant, disait-elle de ne pas trouver de place pendant l'hiver, n'avait demandÇ Ö cette famille que les deux tiers Ö peu präs de ce qu'elle recevait chez M. le maire. D'elle-màme, cette fille avait eu l'excellente idÇe d'aller se confesser Ö l'ancien curÇ ChÇlan et en màme temps au nouveau, afin de leur raconter Ö tous les deux le dÇtail des amours de Julien.

Le lendemain de son arrivÇe, däs six heures du matin l'abbÇ ChÇlan fit appeler Julien:

- Je ne vous demande rien, lui dit-il, je vous prie et au besoin je vous ordonne de ne me rien dire, j'exige que sous trois jours vous partiez pour le sÇminaire de Besanáon ou pour la demeure de votre ami FouquÇ qui est toujours disposÇ Ö vous faire un sort magnifique. J'ai tout prÇvu, tout arrangÇ, mais il faut partir et ne pas revenir d'un an Ö Verriäres.

Julien ne rÇpondit point; il examinait si son honneur devait s'estimer offensÇ des soins que M. ChÇlan, qui apräs tout n'Çtait pas son päre, avait pris pour lui.

- Demain Ö pareille heure, j'aurai l'honneur de vous revoir, dit-il enfin au curÇ.

M. ChÇlan, qui comptait l'emporter de haute lutte sur un si jeune homme, parla beaucoup. EnveloppÇ dans l'attitude et la physionomie la plus humble, Julien n'ouvrit pas la bouche.

Il sortit enfin, et courut prÇvenir Mme de Rànal, qu'il trouva au dÇsespoir. Son mari venait de lui parler avec une certaine franchise. La faiblesse naturelle de son caractäre s'appuyant sur la perspective de l'hÇritage de Besanáon, l'avait dÇcidÇ Ö la considÇrer comme parfaitement innocente. Il venait de lui avouer l'Çtrange Çtat dans lequel il trouvait l'opinion publique de Verriäres. Le public avait tort, il Çtait ÇgarÇ par des envieux, mais enfin que faire?

Mme de Rànal eut un instant l'illusion que Julien pourrait accepter les offres de M. Valenod, et rester Ö Verriäres. Mais ce n'Çtait plus cette femme simple et timide de l'annÇe prÇcÇdente; sa fatale passion, ses remords l'avaient ÇclairÇe. Elle eut bientìt la douleur de se prouver Ö elle-màme, tout en Çcoutant son mari, qu'une sÇparation au moins momentanÇe Çtait devenue indispensable."Loin de moi Julien va retomber dans ses projets d'ambition si naturels quand on n'a rien. Et moi grand Dieu! je suis si riche! et si inutilement pour mon bonheur! Il m'oubliera. Aimable comme il est, il sera aimÇ, il aimera. Ah! malheureuse... De quoi puis-je me plaindre? Le ciel est juste, je n'ai pas eu le mÇrite de faire cesser le crime, il m'ìte le jugement. Il ne tenait qu'Ö moi de gagner êlisa Ö force d argent, rien ne m'Çtait plus facile. Je n'ai pas pris la peine de rÇflÇchir un moment, les folles imaginations de l'amour absorbaient tout mon temps. Je pÇris."

Julien fut frappÇ d une chose: en apprenant la terrible nouvelle du dÇpart Ö Mme de Rànal, il ne trouva aucune objection Çgoãste. Elle faisait Çvidemment des efforts pour ne pas pleurer.

- Nous avons besoin de fermetÇ, mon ami.

Elle coupa une mäche de ses cheveux.

- Je ne sais pas ce que je ferai, lui dit-elle mais si je meurs, promets-moi de ne jamais oublier mes enfants. De loin ou de präs, tÉche d'en faire d'honnàtes gens. S'il y a une nouvelle rÇvolution, tous les nobles seront ÇgorgÇs, leur päre s'Çmigrera peut-àtre Ö cause de ce paysan tuÇ sur un toit. Veille sur la famille... Donne-moi ta main. Adieu, mon ami! Ce sont ici les derniers moments. Ce grand sacrifice fait, j'espäre qu'en public j'aurai le courage de penser Ö ma rÇputation.

Julien s'attendait Ö du dÇsespoir. La simplicitÇ de ces adieux le toucha.

- Non, je ne reáois pas ainsi vos adieux. Je partirai; ils le veulent; vous le voulez vous-màme. Mais, trois jours apräs mon dÇpart, je reviendrai vous voir de nuit.

L'existence de Mme de Rànal fut changÇe. Julien l'aimait donc bien, puisque de lui-màme il avait trouvÇ l'idÇe de la revoir! Son affreuse douleur se changea en un des plus vifs mouvements de joie qu'elle eñt ÇprouvÇs de sa vie. Tout lui devint facile. La certitude de revoir son ami ìtait Ö ces derniers moments tout ce qu'ils avaient de dÇchirant. Däs cet instant, la conduite, comme la physionomie de Mme de Rànal fut noble, ferme et parfaitement convenable.

M. de Rànal rentra bientìt; il Çtait hors de lui. Il parla enfin Ö sa femme de la lettre anonyme reáue deux mois auparavant.

- Je veux la porter au Casino, montrer Ö tous qu'elle est de cet infÉme Valenod, que j'ai pris Ö la besace, pour en faire un des plus riches bourgeois de Verriäres, Je lui en ferai honte publiquement, et puis me battrai avec lui. Ceci est trop fort.

"Je pourrais àtre veuve, grand Dieu!"pensa Mme de Rànal. Mais presque au màme instant, elle se dit: "Si je n'empàche pas ce duel, comme certainement je le puis, je serai la meurtriäre de mon mari"

Jamais elle n'avait mÇnagÇ sa vanitÇ avec autant d'adresse. En moins de deux heures elle lui fit voir, et toujours par des raisons trouvÇes par lui, qu'il fallait marquer plus d'amitiÇ que jamais Ö M. Valenod, et màme reprendre êlisa dans la maison. Mme de Rànal eut besoin de courage pour se dÇcider Ö revoir cette fille cause de tous ses malheurs. Mais cette idÇe venait de Julien.

Enfin, apräs avoir ÇtÇ mis trois ou quatre fois sur la voie. M. de Rànal arriva tout seul Ö l'idÇe financiärement bien pÇnible, que ce qu'il y aurait de plus dÇsagrÇable pour lui, ce serait que Julien au milieu de l'effervescence et des propos de tout Verriäres, y restÉt comme prÇcepteur des enfants de M. Valenod. L'intÇràt Çvident de Julien Çtait d'accepter les offres du directeur du dÇpìt de mendicitÇ. Il importait au contraire Ö la gloire de M. de Rànal, que Julien quittÉt Verriäres pour entrer au sÇminaire de Besanáon ou Ö celui de Dijon. Mais comment l'y dÇcider, et ensuite comment y vivrait-il?

M. de Rànal voyant l'imminence du sacrifice d'argent, Çtait plus au dÇsespoir que sa femme. Pour elle, apräs cet entretien, elle Çtait dans la position d'un homme de coeur qui, las de la vie, a pris une dose de stramonium; il n'agit plus que par ressort, pour ainsi dire, et ne porte plus d intÇràt Ö rien. Ainsi il arriva Ö Louis X mourant de dire: Quand j'Çtais roi. Parole admirable!

Le lendemain, däs le grand matin, M. de Rànal reáut une lettre anonyme. Celle-ci Çtait du style le plus insultant. Les mots les plus grossiers applicables Ö sa position s'y voyaient Ö chaque ligne. C'Çtait l'ouvrage de quelque envieux subalterne. Cette lettre le ramena Ö la pensÇe de se battre avec M. Valenod. Bientìt son courage alla jusqu'aux idÇes d'exÇcution immÇdiate. Il sortit seul, et alla chez l'armurier prendre des pistolets qu'il fit charger.

"Au fait, se disait-il, l'administration sÇväre de l'empereur NapolÇon reviendrait au monde, que moi je n'ai pas un sou de friponneries Ö me reprocher. J'ai tout au plus fermÇ les yeux; mais j'ai de bonnes lettres dans mon bureau qui m'y autorisent. >>

Mme de Rànal fut effrayÇe de la coläre froide de son mari, elle lui rappelait la fatale idÇe de veuvage qu'elle avait tant de peine Ö repousser. Elle s'enferma avec lui. Pendant plusieurs heures elle lui parla en vain, la nouvelle lettre anonyme le dÇcidait. Enfin elle parvint Ö transformer le courage de donner un soufflet Ö M. Valenod en celui d'offrir six cents francs Ö Julien, pour une annÇe de sa pension dans un sÇminaire. M. de Rànal maudissant mille fois le jour oó il avait eu la fatale idÇe de prendre un prÇcepteur chez lui, oublia la lettre anonyme.

Il se consola un peu par une idÇe, qu'il ne dit pas Ö sa femme: avec de l'adresse et en se prÇvalant des idÇes romanesques du jeune homme, il espÇrait l'engager, pour une somme moindre, Ö refuser les offres de M. Valenod.

Mme de Rànal eut bien plus de peine Ö prouver Ö Julien que, faisant aux convenances de son mari le sacrifice d'une place de huit cents francs que lui offrait publiquement le directeur du dÇpìt, il pouvait sans honte accepter un dÇdommagement.

- Mais, disait toujours Julien, jamais je n'ai eu, màme pour un instant, le projet d'accepter ces offres. Vous m'avez trop accoutumÇ Ö la vie ÇlÇgante, la grossiäretÇ de ces gens-lÖ me tuerait.

La cruelle nÇcessitÇ, avec sa main de fer, plia la volontÇ de Julien. Son orgueil lui offrait l'illusion de n'accepter que comme un pràt la somme offerte par le maire de Verriäres, et de lui en faire un billet portant remboursement dans cinq ans avec intÇràts.

Mme de Rànal avait toujours quelques milliers de francs cachÇs dans la petite grotte de la montagne.

Elle les lui offrit en tremblant, et sentant trop qu'elle serait refusÇe avec coläre.

- Voulez-vous, lui dit Julien, rendre le souvenir de nos amours abominable?

Enfin Julien quitta Verriäres. M. de Rànal fut bien heureux au moment fatal d'accepter de l'argent de lui, ce sacrifice se trouva trop fort pour Julien. Il refusa net. M. de Rànal lui sauta au cou les larmes aux yeux. Julien lui ayant demandÇ un certificat de bonne conduite, il ne trouva pas dans son enthousiasme de termes assez magnifiques pour exalter sa conduite. Notre hÇros avait cinq louis d'Çconomies et comptait demander une pareille somme Ö FouquÇ.

Il Çtait fort Çmu. Mais Ö une lieue de Verriäres, oó il laissait tant d'amour, il ne songea plus qu'au bonheur de voir une capitale, une grande ville de guerre comme Besanáon.

Pendant cette courte absence de trois jours, Mme de Rànal fut trompÇe par une des plus cruelles dÇceptions de l'amour. Sa vie Çtait passable, il y avait entre elle et l'extràme malheur cette derniäre entrevue qu'elle devait avoir avec Julien. Elle comptait les heures, les minutes qui l'en sÇparaient. Enfin, pendant la nuit du troisiäme jour, elle entendit de loin le signal convenu. Apräs avoir traversÇ mille dangers, Julien parut devant elle.

De ce moment, elle n'eut plus qu'une pensÇe: "c'est pour la derniäre fois que je le vois."Loin de rÇpondre aux empressements de son ami, elle fut comme un cadavre Ö peine animÇ. Si elle se foráait Ö lui dire qu'elle l'aimait, c'Çtait d'un air gauche qui prouvait presque le contraire. Rien ne put la distraire de l'idÇe cruelle de sÇparation Çternelle. Le mÇfiant Julien crut un instant àtre dÇjÖ oubliÇ. Ses mots piquÇs dans ce sens ne furent accueillis que par de grosses larmes coulant en silence, et des serrements de mains presque convulsifs.

- Mais, grand Dieu! comment voulez-vous que je vous croie, rÇpondait Julien aux froides protestations de son amie, vous montreriez cent fois plus d'amitiÇ sincäre Ö Mme Derville, Ö une simple connaissance.

Mme de Rànal, pÇtrifiÇe, ne savait que rÇpondre.

- Il est impossible d'àtre plus malheureuse... j'espäre que je vais mourir... je sens mon coeur se glacer...

Telles furent les rÇponses les plus longues qu'il put en obtenir.

Quand l'approche du jour vint rendre le dÇpart nÇcessaire les larmes de Mme de Rànal cessärent tout Ö fait. Elle le vit attacher une corde nouÇe Ö la fenàtre sans mot dire, sans lui rendre ses baisers. En vain Julien lui disait:

- Nous voici arrivÇs Ö l'Çtat que vous avez tant souhaitÇ. DÇsormais vous vivrez sans remords. A la moindre indisposition de vos enfants, vous ne les verrez plus dans la tombe.

- Je suis fÉchÇe que vous ne puissiez pas embrasser Stanislas, lui dit-elle froidement.

Julien finit par àtre profondÇment frappÇ des embrassements sans chaleur de ce cadavre vivant; il ne put penser Ö autre chose pendant plusieurs lieues. Son Éme Çtait navrÇe, et avant de passer la montagne, tant qu'il put voir le clocher de l'Çglise de Verriäres, souvent il se retourna.

CHAPITRE XX

UNE CAPITALE

Que de bruit, que de gens affairÇs! que d'idÇes pour l'avenir dans une tàte de vingt ans! quelle distraction pour l'amour!
BARNAVE.

Enfin il aperáut, sur une montagne lointaine, des murs noirs; c'Çtait la citadelle de Besanáon."Quelle diffÇrence pour moi, dit-il en soupirant, si j'arrivais dans cette noble ville de guerre, pour àtre sous-lieutenant dans un des rÇgiments chargÇs de la dÇfendre!"

Besanáon n'est pas seulement une des plus jolies villes de France, elle abonde en gens de coeur et d'esprit. Mais Julien n'Çtait qu'un petit paysan et n'eut aucun moyen d'approcher les hommes distinguÇs.

Il avait pris chez FouquÇ un habit bourgeois, et c'est dans ce costume qu'il passa les ponts-levis. Plein de l'histoire du siäge de 1674, il voulut voir, avant de s'enfermer au sÇminaire, les remparts et la citadelle. Deux ou trois fois, il fut sur le point de se faire arràter par les sentinelles il pÇnÇtrait dans des endroits que le gÇnie militaire interdit au public, afin de vendre pour douze ou quinze francs de foin tous les ans.

La hauteur des murs, la profondeur des fossÇs, l'air terrible des canons l'avaient occupÇ pendant plusieurs heures, lorsqu'il passa devant le grand cafÇ sur le boulevard. Il resta immobile d'admiration; il avait beau lire le mot cafÇ, Çcrit en gros caractäres au-dessus des deux immenses portes, il ne pouvait en croire ses yeux. Il fit effort sur sa timiditÇ; il osa entrer, et se trouva dans une salle longue de trente ou quarante pas, et dont le plafond est ÇlevÇ de vingt pieds au moins. Ce jour-lÖ, tout Çtait enchantement pour lui.

Deux parties de billard Çtaient en train. Les garáons criaient les points, les joueurs couraient autour des billards encombrÇs de spectateurs. Des flots de fumÇe de tabac, s'Çlanáant de la bouche de tous, les enveloppaient d'un nuage bleu. La haute stature de ces hommes, leurs Çpaules arrondies, leur dÇmarche lourde, leurs Çnormes favoris, les longues redingotes qui les couvraient, tout attirait l'attention de Julien. Ces nobles enfants de l'antique Bisontium ne parlaient qu'en criant, ils se donnaient les airs de guerriers terribles. Julien admirait immobile; il songeait Ö l'immensitÇ et Ö la magnificence d'une grande capitale telle que Besanáon. Il ne se sentait nullement le courage de demander une tasse de cafÇ Ö un de ces messieurs au regard hautain, qui criaient les points du billard.

Mais la demoiselle du comptoir avait remarquÇ la charmante figure de ce jeune bourgeois de campagne, qui, arràtÇ Ö trois pas du poàle, et son petit paquet sous le bras, considÇrait le buste du roi, en beau plÉtre blanc. Cette demoiselle, grande Franc-comtoise, fort bien faite, et mise comme il le faut pour faire valoir un cafÇ, avait dÇjÖ dit deux fois, d'une petite voix qui cherchait Ö n'àtre entendue que de Julien:

- Monsieur! monsieur!

Julien rencontra de grands yeux bleus fort tendres, et vit que c'Çtait Ö lui qu'on parlait.

Il s'approcha vivement du comptoir et de la jolie fille, comme il eñt marchÇ Ö l'ennemi. Dans ce grand mouvement, son paquet tomba.

Quelle pitiÇ notre provincial ne va-t-il pas inspirer aux jeunes lycÇens de Paris qui, Ö quinze ans savent dÇjÖ entrer dans un cafÇ d'un air si distinguÇ? Mais ces enfants, si bien stylÇs Ö quinze ans, Ö dix-huit tournent au commun. La timiditÇ passionnÇe que l'on rencontre en province se surmonte quelquefois, et alors elle enseigne Ö vouloir. En s'approchant de cette jeune fille si belle, qui daignait lui adresser la parole,"il faut que je lui dise la vÇritÇ", pensa Julien, qui devenait courageux Ö force de timiditÇ vaincue

- Madame, je viens pour la premiäre fois de ma vie Ö Besanáon; je voudrais bien avoir, en payant, un pain et une tasse de cafÇ.

La demoiselle sourit un peu et puis rougit; elle craignait, pour ce joli jeune homme, l'attention ironique et les plaisanteries des joueurs de billard. Il serait effrayÇ et ne reparaåtrait plus.

- Placez-vous ici präs de moi, dit-elle en lui montrant une table de marbre, presque tout Ö fait cachÇe par l'Çnorme comptoir d'acajou qui s'avance dans la salle.

La demoiselle se pencha en dehors du comptoir, ce qui lui donna l'occasion de dÇployer une taille superbe. Julien la remarqua, toutes ses idÇes changärent. La belle demoiselle venait de placer devant lui une tasse, du sucre et un petit pain. Elle hÇsitait Ö appeler un garáon pour avoir du cafÇ, comprenant bien qu'Ö l'arrivÇe de ce garáon, son tàte-Ö-tàte avec Julien allait finir.

Julien, pensif, comparait cette beautÇ blonde et gaie Ö certains souvenirs qui l'agitaient souvent. L'idÇe de la passion dont il avait ÇtÇ l'objet lui ìta presque toute sa timiditÇ. La belle demoiselle n'avait qu'un instant; elle lut dans les regards de Julien.

- Cette fumÇe de pipe vous fait tousser, venez dÇjeuner demain avant huit heures du matin; alors, je suis presque seule.

- Quel est votre nom? dit Julien, avec le sourire caressant de la timiditÇ heureuse.

- Amanda Binet.

- Permettez-vous que je vous envoie, dans une heure, un petit paquet gros comme celui-ci?

La belle Amanda rÇflÇchit un peu.

- Je suis surveillÇe: ce que vous me demandez peut me compromettre; cependant je m'en vais Çcrire mon adresse sur une carte, que vous placerez sur votre paquet. Envoyez-le-moi hardiment.

- Je m'appelle Julien Sorel, dit le jeune homme; je n'ai ni parents, ni connaissance Ö Besanáon.

- Ah! je comprends, dit-elle avec joie, vous venez pour l'Çcole de droit?

- HÇlas! non, rÇpondit Julien; on m'envoie au sÇmiLe dÇcouragement le plus complet Çteignit les traits d'Amanda; elle appela un garáon: elle avait du courage maintenant. Le garáon versa du cafÇ Ö Julien, sans le regarder.

Amanda recevait de l'argent au comptoir; Julien Çtait fier d'avoir osÇ parler: on se disputa Ö l'un des billards. Les cris et les dÇmentis des joueurs, retentissant dans cette salle immense, faisaient un tapage qui Çtonnait Julien. Amanda Çtait ràveuse et baissait les yeux.

- Si vous voulez mademoiselle, lui dit-il tout Ö coup avec assurance, je dirai que je suis votre cousin?

Ce petit air d'autoritÇ plut Ö Amanda."Ce n'est pas un jeune homme de rien", pensa-t-elle. Elle lui dit fort vite, sans le regarder, car son oeil Çtait occupÇ Ö voir si quelqu'un s'approchait du comptoir:

- Moi je suis de Genlis, präs de Dijon'; dites que vous àtes aussi de Genlis, et cousin de ma märe.

- Je n'y manquerai pas.

- Tous les jeudis Ö cinq heures en ÇtÇ, MM. les sÇminaristes passent ici devant le cafÇ.

- Si vous pensez Ö moi, quand je passerai, ayez un bouquet de violettes Ö la main.

Amanda le regarda d'un air ÇtonnÇ; ce regard changea le courage de Julien en tÇmÇritÇ; cependant il rougit beaucoup en lui disant:

- Je sens que je vous aime de l'amour le plus violent.

- Parlez donc plus bas, lui dit-elle d'un air effrayÇ. Julien songeait Ö se rappeler les phrases d'un volume dÇpareillÇ de la Nouvelle HÇloãse, qu'il avait trouvÇ Ö Vergy. Sa mÇmoire le servit bien; depuis dix minutes, il rÇcitait la Nouvelle HÇloãse Ö Mlle Amanda, ravie, il Çtait heureux de sa bravoure, quand tout Ö coup la belle Franc-comtoise prit un air glacial. Un de ses amants paraissait Ö la porte du cafÇ.

Il s'approcha du comptoir, en sifflant et marchant des Çpaules; il regarda Julien. A l'instant, l'imagination de celui-ci, toujours dans les extràmes, ne fut remplie que d'idÇes de duel. Il pÉlit beaucoup, Çloigna sa tasse, prit une mine assurÇe, et regarda son rival fort attentivement. Comme ce rival baissait la tàte en se versant familiärement un verre d'eau-de-vie sur le comptoir, d'un regard Amanda ordonna Ö Julien de baisser les yeux. Il obÇit, et, pendant deux minutes, se tint immobile Ö sa place pÉle rÇsolu et ne songeant qu'Ö ce qui allait arriver; ii Çtait vraiment bien en cet instant. Le rival avait ÇtÇ ÇtonnÇ des yeux de Julien, son verre d'eau-de-vie avalÇ d'un trait il dit un mot Ö Amanda, plaáa ses deux mains dans les poches latÇrales de sa grosse redingote, et s'approcha d'un billard en soufflant et regardant Julien. Celui-ci se leva transportÇ de coläres; mais il ne savait comment s'y prendre pour àtre insolent. Il posa son petit paquet, et, de l'air le plus dandinant qu'il put, marcha vers le billard.

En vain la prudence lui disait: "Mais avec un duel däs l'arrivÇe Ö Besanáon, la carriäre ecclÇsiastique est perdue.

"Qu'importe, il ne sera pas dit que je manque un insolent."

Amanda vit son courage, il faisait un joli contraste avec la naãvetÇ de ses maniäres; en un instant, elle le prÇfÇra au grand jeune homme en redingote. Elle se leva, et, tout en avant l'air de suivre de l'oeil quelqu'un qui passait dans la rue, elle vint se placer rapidement entre lui et le billard:

- Gardez-vous de regarder de travers ce monsieur, c'est mon beau-fräre.

- Que m'importe? il m'a regardÇ.

- Voulez-vous me rendre malheureuse? Sans doute il vous a regardÇ, peut-àtre màme il va venir vous parler. Je lui ai dit que vous àtes un parent de ma märe, et que vous arrivez de Genlis. Lui est Franc-comtois et n'a jamais dÇpassÇ Dole, sur la route de la Bourgogne; ainsi dites ce que vous voudrez, ne craignez rien.

Julien hÇsitait encore, elle ajouta bien vite, son imagination de dame de comptoir lui fournissant des mensonges en abondance:

- Sans doute il vous a regardÇ, mais c'est au moment oó il me demandait qui vous àtes; c'est un homme qui est manant avec tout le monde, il n'a pas voulu vous insulter.

L'oeil de Julien suivait le prÇtendu beau-fräre; il le vit acheter un numÇro Ö la poule que l'on jouait au plus ÇloignÇ des deux billards. Julien entendit sa grosse voix qui criait, d'un ton menaáant: Je prends Ö faire. Il passa vivement derriäre Mlle Amanda, et fit un pas vers le billard. Amanda le saisit par le bras:

- Venez me payer d'abord, lui dit-elle.

"C'est juste, pensa Julien; elle a peur que je ne sorte sans payer."Amanda Çtait aussi agitÇe que lui et fort rouge; elle lui rendit de la monnaie le plus lentement qu'elle put, tout en lui rÇpÇtant Ö voix basse:

- Sortez Ö l'instant du cafÇ, ou je ne vous aime plus; et cependant, je vous aime bien.

Julien sortit en effet, mais lentement."N'est-il pas de mon devoir, se rÇpÇtait-il, d'aller regarder Ö mon tour en soufflant ce grossier personnage?"Cette incertitude le retint une heure sur le boulevard devant le cafÇ; il regardait si son homme sortait. Il ne parut pas, et Julien s'Çloigna.

Il n'Çtait Ö Besanáon que depuis quelques heures, et dÇjÖ il avait conquis un remords. Le vieux chirurgien-major lui avait donnÇ autrefois, malgrÇ sa goutte, quelques leáons d'escrime, telle Çtait toute la science que Julien trouvait au service de sa coläre. Mais cet embarras n'eñt rien ÇtÇ s'il eñt su comment se fÉcher autrement qu'en donnant un soufflet, et si l'on en venait aux coups de poing, son rival, homme Çnorme, l'eñt battu et puis plantÇ lÖ.

"Pour un pauvre diable comme moi, se dit Julien, sans protecteurs et sans argent, il n'y aura pas grande diffÇrence entre un sÇminaire et une prison; il faut que je dÇpose mes habits bourgeois dans quelque auberge, oó je reprendrai mon habit noir. Si jamais je parviens Ö sortir du sÇminaire pour quelques heures, je pourrai fort bien avec mes habits bourgeois revoir Mlle Amanda."Ce raisonnement Çtait beau; mais Julien, passant devant toutes les auberges, n'osait entrer dans aucune.

Enfin, comme il repassait devant l'hìtel des Ambassadeurs, ses yeux inquiets renconträrent ceux d'une grosse femme, encore assez jeune, haute en couleur, Ö l'air heureux et gai. Il s'approcha d'elle et lui raconta son histoire.

- Certainement, mon joli petit abbÇ, lui dit l'hìtesse des Ambassadeurs, je vous garderai vos habits bourgeois et màme les ferai Çpousseter souvent. De ce temps-ci, il ne fait pas bon laisser un habit de drap sans le toucher. Elle prit une clef et le conduisit elle-màme dans une chambre, en lui recommandant d'Çcrire la note de ce qu'il laissait.

- Bon Dieu! que vous avez bonne mine comme áa, monsieur l'abbÇ Sorel, lui dit la grosse femme, quand il descendit Ö la cuisine, je m'en vais vous faire servir un bon dåner, et, ajouta-t-elle Ö voix basse, il ne vous coñtera que vingt sols au lieu de cinquante que tout le monde paye; car il faut bien mÇnager votre petit boursicot.

- J'ai dix louis, rÇpliqua Julien, avec une certaine fiertÇ.

- Ah! bon Dieu! rÇpondit la bonne hìtesse alarmÇe, ne parlez pas si haut; il y a bien des mauvais sujets dans Besanáon. On vous volera cela en moins de rien. Surtout n'entrez jamais dans les cafÇs, ils sont remplis de mauvais sujets.

- Vraiment! dit Julien, Ö qui ce mot donnait Ö penser.

- Ne venez jamais que chez moi, je vous ferai faire du cafÇ. Rappelez-vous que vous trouverez toujours ici une amie et un bon dåner Ö vingt sols, c'est parler áa, j'espäre. Allez vous mettre Ö table, je vais vous servir moi-màme.

- Je ne saurais manger, lui dit Julien, je suis trop Çmu, je vais entrer au sÇminaire, en sortant de chez vous.

La bonne femme ne le laissa partir qu'apräs avoir empli ses poches de provisions. Enfin Julien s'achemina vers le lieu terrible; l'hìtesse, de dessus sa porte, lui en indiquait la route.

CHAPITRE XXV

LE SêMINAIRE

Trois cent trente-six dåners Ö 83 centimes trois cent trente-six soupers Ö 38 centimes; du chocolat Ö qui; de droit; combien y a-t-il Ö gagner sur la soumission?
LE VALENOD de BESANÄON.

Il vit de loin la croix de fer dorÇ sur la porte; il approcha lentement, ses jambes semblaient se dÇrober sous lui."VoilÖ donc cet enfer sur la terre, dont je ne pourrai sortir!"Enfin il se dÇcida Ö sonner. Le bruit de la cloche retentit, comme dans un lieu solitaire. Au bout de dix minutes un homme pÉle, vàtu de noir, vint lui ouvrir. Julien lÇ regarda et aussitìt baissa les yeux. Il trouva Ö ce portier une physionomie singuliäre. La pupille saillante et verte de ses yeux s'arrondissait comme celle d'un chat; les contours immobiles de ses paupiäres annonáaient l'impossibilitÇ de toute sympathie, ses lävres minces se dÇveloppaient en demi-cercle sur des dents qui avanáaient. Cependant cette physionomie ne montrait pas le crime mais plutìt cette insensibilitÇ parfaite qui inspire bien plus de terreur Ö la jeunesse. Le seul sentiment que le regard rapide de Julien put deviner sur cette longue figure dÇvote fut un mÇpris profond pour tout ce dont on voudrait lui parler, et qui ne serait pas l'intÇràt du ciel.

Julien releva les yeux avec effort, et d'une voix que le battement de coeur rendait tremblante, il expliqua qu'il dÇsirait parler Ö M. Pirard, le directeur' du sÇminaire. Sans dire une parole, l'homme noir lui fit signe de le suivre. Ils montärent deux Çtages par un large escalier Ö rampe de bois, dont les marches dÇjetÇes penchaient tout Ö fait du cìtÇ opposÇ au mur, et semblaient pràtes Ö tomber. Une petite porte, surmontÇe d'une grande croix de cimetiäre en bois blanc peint en noir, fut ouverte avec difficultÇ et le portier le fit entrer dans une chambre sombre et basse, dont les murs blanchis Ö la chaux Çtaient garnis de deux grands tableaux noircis par le temps. LÖ, Julien fut laissÇ seul il Çtait atterrÇ, son coeur battait violemment, il eñt ÇtÇ heureux d'oser pleurer. Un silence de mort rÇgnait dans toute la maison.

Au bout d'un quart d'heure, qui lui parut une journÇe, le portier Ö figure sinistre reparut sur le pas d'une porte Ö l'autre extrÇmitÇ de la chambre, et, sans daigner parler lui fit signe d'avancer. Il entra dans une piäce encore plus grande que la premiäre et fort mal ÇclairÇe. Les murs aussi Çtaient blanchis, mais il n'y avait pas de meubles. Seulement dans un coin präs de la porte, Julien vit en passant un lit de bois blanc, deux chaises de paille, et un petit fauteuil en planches de sapin sans coussin. A l'autre extrÇmitÇ de la chambre, präs d'une petite fenàtre Ö vitres jaunies garnie de vases de fleurs tenus salement, il aperáut un homme assis devant une table, et couvert d'une soutane dÇlabrÇe, il avait l'air en coläre, et prenait l'un apräs l'autre une foule de petits carrÇs de papier qu'il rangeait sur sa table, apräs y avoir Çcrit quelques mots. Il ne s'apercevait pas de la prÇsence de Julien. Celui-ci Çtait immobile debout vers le milieu de la chambre, lÖ oó l'avait laissÇ le portier, qui Çtait ressorti en fermant la porte.

Dix minutes se passärent ainsi, l'homme mal vàtu Çcrivait toujours. L'Çmotion et la terreur de Julien Çtaient telles qu'il lui semblait àtre sur le point de tomber. Un philosophe eñt dit, peut-àtre en se trompant: C'est la violente impression du laid sur une Éme faite pour aimer ce qui est beau.

L'homme qui Çcrivait leva la tàte, Julien ne s'en aperáut qu'au bout d'un moment, et màme, apräs l'avoir vu, il restait encore immobile, comme frappÇ Ö mort par le regard terrible dont il Çtait l'objet. Les yeux troublÇs de Julien distinguaient Ö peine une figure longue et toute couverte de taches rouges, exceptÇ sur le front, qui laissait voir une pÉleur mortelle. Entre ces joues rouges et ce front blanc, brillaient deux petits yeux noirs faits pour effrayer le plus brave. Le vaste contour de ce front Çtait marquÇ par des cheveux Çpais, plats et d'un noir de jais.

- Voulez-vous approcher, oui ou non? dit enfin cet homme avec impatience.

Julien s'avanáa d'un pal mal assurÇ, et enfin, pràt Ö tomber et pÉle, comme de sa vie il ne l'avait ÇtÇ, il s'arràta Ö trois pas de la petite table de bois blanc couverte de carrÇs de papier.

- Plus präs, dit l'homme.

Julien s'avanáa encore en Çtendant la main, comme cherchant Ö s'appuyer sur quelque chose.

- Votre nom?

- Julien Sorel.

- Vous avez bien tardÇ, lui dit-on, en attachant de nouveau sur lui un oeil terrible.

Julien ne put supporter ce regard, Çtendant la main comme pour se soutenir, il tomba tout de son long sur le plancher.

L'homme sonna. Julien n'avait perdu que l'usage des yeux et la force de se mouvoir; il entendit des pas qui s'approchaient.

On le releva, on le plaáa sur le petit fauteuil de bois blanc. Il entendit l'homme terrible qui disait au portier:

- Il tombe du haut mal' apparemment, il ne manquait plus que áa.

Quand Julien put ouvrir les yeux, l'homme Ö la figure rouge continuait Ö Çcrire; le portier avait disparu."Il faut avoir du courage, se dit notre hÇros, et surtout cacher ce que je sens": il Çprouvait un violent mal de coeur,"s'il m'arrive un accident, Dieu sait ce qu'on pensera de moi."Enfin l'homme cessa d'Çcrire, et regardant Julien de cìtÇ:

- êtes-vous en Çtat de me rÇpondre.

- Oui, monsieur, dit Julien, d'une voix affaiblie.

- Ah! c'est heureux.

L'homme noir s'Çtait levÇ Ö demi et cherchait avec impatience une lettre dans le tiroir de sa table de sapin qui, s'ouvrit en criant. Il la trouva, s'assit lentement, et regardant de nouveau Julien, d'un air Ö lui arracher le peu de vie qui lui restait:

- Vous m'àtes recommandÇ par M. ChÇlan, c'Çtait le meilleur curÇ du diocäse, homme vertueux s'il en fut, et mon ami depuis trente ans.

- Ah! c'est Ö M. Pirard que j'ai l'honneur de parler, dit Julien d'une voix mourante.

- Apparemment, rÇpliqua le directeur du sÇminaire, en le regardant avec humeur.

Il y eut un redoublement d'Çclat dans ses petits yeux, suivi d'un mouvement involontaire des muscles des coins de la bouche. C'Çtait la physionomie du tigre goñtant par avance le plaisir de dÇvorer sa proie.

- La lettre de ChÇlan est courte, dit-il, comme se parlant Ö lui-màme. Intelligenti pauca; par le temps qui court, on ne saurait Çcrire trop peu. Il lut haut:

"Je vous adresse Julien Sorel de cette paroisse, que j'ai baptisÇ il y aura bientìt vingt ans; fils d'un charpentier riche, mais qui ne lui donne rien. Julien sera un"ouvrier remarquable dans la vigne du Seigneur. La mÇmoire, l'intelligence ne manquent point, il y a de la rÇflexion. Sa vocation sera-t-elle durable? est-elle sincäre?"

- Sincäre! rÇpÇta l'abbÇ Pirard, d'un air ÇtonnÇ, et en regardant Julien; mais dÇjÖ le regard de l'abbÇ Çtait moins dÇnuÇ de toute humanitÇ; sincäre! rÇpÇta-t-il en baissant la voix et reprenant sa lecture:

"Je vous demande pour Julien Sorel une bourse; il la mÇritera en subissant les examens nÇcessaires. Je lui ai montrÇ un peu de thÇologie, de cette ancienne et bonne thÇologie des Bossuet, des Arnault, des Fleury. Si ce sujet ne vous convient pas, renvoyez-le-moi; le directeur du dÇpìt de mendicitÇ, que vous connaissez bien, lui offre huit cents francs pour àtre prÇcepteur de ses enfants.-- Mon intÇrieur est tranquille, grÉce Ö Dieu. Je m'accoutume au coup terrible. Vale et me ama."

L'abbÇ Picard, ralentissant la voix comme il lisait la signature, prononáa avec un soupir le mot ChÇlan.

- Il est tranquille dit-il, en effet sa vertu mÇritait cette rÇcompense; Dieu puisse-t-il me l'accorder, le cas ÇchÇant!

Il regarda le ciel et fit un signe de croix. A la vue de ce signe sacrÇ, Julien sentit diminuer l'horreur profonde qui, depuis son entrÇe dans cette maison, l'avait glacÇ.

- J'ai ici trois cent vingt et un aspirants Ö l'Çtat le plus saint, dit enfin l'abbÇ Pirard, d'un ton de voix sÇväre, mais non mÇchant: sept ou huit seulement me sont recommandÇs par des hommes tels que l'abbÇ ChÇlan; ainsi parmi les trois cent vingt et un, vous allez àtre le neuviäme. Mais ma protection n'est ni faveur, ni faiblesse elle est redoublement de soins et de sÇvÇritÇ contrÇ les vices. Allez fermer cette porte Ö clef.

Julien fit un effort pour marcher et rÇussit Ö ne pas tomber. Il remarqua qu'une petite fenàtre, voisine de la porte d'entrÇe, donnait sur La campagne. Il regarda les arbres; cette vue lui fit du bien, comme s'il eñt aperáu d'anciens amis.

- Loquerisne linguam latinam? (Parlez-vous latin?) lui dit l'abbÇ Pirard, comme il revenait.

- Ita, pater optime (Oui, mon excellent päre), rÇpondit Julien, revenant un Feu Ö lui. Certainement jamais homme au monde ne lui avait paru moins excellent que M. Pirard, depuis une demi-heure.

L'entretien continua en latin. L'expression des yeux de l'abbÇ s'adoucissait; Julien reprenait quelque sang-froid."Que je suis faible, pensa-t-il, de m'en laisser imposer par ces apparences de vertu! cet homme sera tout simplement un fripon comme M. Maslon"; et Julien s'applaudit d'avoir cachÇ presque tout son argent dans ses bottes.

L'abbÇ Pirard examina Julien sur la thÇologie, il fut surpris de l'Çtendue de son savoir. Son Çtonnement augmenta quand il l'interrogea en particulier sur les saintes Çcritures. Mais quand il arriva aux questions sur la doctrine des Päres, il s'aperáut que Julien ignorait presque jusqu'aux noms de saint JÇrìme, de saint Augustin, de saint Bonaventure de saint Basile, etc., etc.

"Au fait, pensa l'abbÇ Pirard, voilÖ bien cette tendance fatale au protestantisme que j'ai toujours reprochÇe Ö ChÇlan. Une connaissance approfondie et trop approfondie des saintes Çcritures."

(Julien venait de lui parler, sans àtre interrogÇ Ö ce sujet, du temps vÇritable oó avaient ÇtÇ Çcrits la Genäse, le Pentateuque, etc.)

"A quoi mäne ce raisonnement infini sur les saintes Çcritures, pensa l'abbÇ Pirard, si ce n'est Ö l'examen personnel, c'est-Ö-dire au plus affreux protestantisme? Et Ö cìtÇ de cette science imprudente, rien sur les Päres qui puisse compenser cette tendance."

Mais l'Çtonnement du directeur du sÇminaire n'eut plus de bornes, lorsqu'interrogeant Julien sur l'autoritÇ du Pape, et s'attendant aux maximes de l'ancienne Çglise gallicane, le jeune homme lui rÇcita tout le livre de M. de Maistre.

"Singulier homme que ce ChÇlan, pensa l'abbÇ Pirard; lui a-t-il montrÇ ce livre pour lui apprendre Ö s'en moquer?"

Ce fut en vain qu'il interrogea Julien pour tÉcher de deviner s'il croyait sÇrieusement Ö la doctrine de M. de Maistre. Le jeune homme ne rÇpondait qu'avec sa mÇmoire. De ce moment, Julien fut rÇellement träs bien, il sentait qu'il Çtait maåtre de soi. Apräs un examen fort long, il lui sembla que la sÇvÇritÇ de M. Pirard envers lui n'Çtait plus qu'affectÇe. En effet, sans les principes de gravitÇ austäre que, depuis quinze ans, il s'Çtait imposÇs envers ses Çläves en thÇologie, le directeur du sÇminaire eñt embrassÇ Julien au nom de la logique tant il trouvait de clartÇ, de prÇcision et de nettetÇ dans ses rÇponses.

"VoilÖ un esprit hardi et sain, se disait-il, mais corpus dÇbile (le corps est faible)."

- Tombez-vous souvent ainsi? dit-il Ö Julien en franáais et lui montrant du doigt le plancher.

- C'est la premiäre fois de ma vie, la figure du portier m'avait glacÇ, ajouta Julien en rougissant comme un enfant.

L'abbÇ Pirard sourit presque.

- VoilÖ l'effet des vaines pompes du monde, vous àtes accoutumÇ apparemment Ö des visages riants, vÇritables thÇÉtres de mensonge. La vÇritÇ est austäre, monsieur. Mais notre tÉche ici-bas n'est-elle pas austäre aussi? Il faudra veiller Ö ce que votre conscience se tienne en garde contre cette faiblesse: Trop de sensibilitÇ aux vaines grÉces de l'extÇrieur.

"Si vous ne m'Çtiez pas recommandÇ, dit l'abbÇ Pirard, en reprenant la langue latine avec un plaisir marquÇ, si vous rie m'Çtiez pas recommandÇ par un homme tel que l'abbÇ ChÇlan, je vous parlerais le vain langage de ce monde auquel il paraåt que vous àtes trop accoutumÇ. La bourse entiäre que vous sollicitez, vous dirais-je, est la chose du monde la plus difficile Ö obtenir. Mais l'abbÇ ChÇlan a mÇritÇ bien peu, par cinquante-six ans de travaux apostoliques, s'il ne peut disposer d'une bourse au sÇminaire.

Apräs ces mots, l'abbÇ Pirard recommanda Ö Julien de n'entrer dans aucune sociÇtÇ ou congrÇgation secräte sans son consentement.

- Je vous en donne ma parole d'honneur, dit Julien avec l'Çpanouissement de coeur d'un honnàte homme.

Le directeur du sÇminaire sourit pour la premiäre fois.

- Ce mot n'est point de mise ici, lui dit-il, il rappelle trop le vain honneur des gens du monde qui les conduit Ö tant de fautes, et souvent Ö des crimes. Vous me devez la sainte obÇissance, en vertu du paragraphe dix-sept de la bulle Unam ecclesiam de saint Pie V. Je suis votre supÇrieur ecclÇsiastique. Dans cette maison, entendre, mon träs-cher fils, c'est obÇir. Combien avez-vous d'argent?

"Nous y voici, se dit Julien; c'Çtait pour cela qu'Çtait le"träs-cher fils"."

- Trente-cinq francs, mon päre.

- Ecrivez soigneusement l'emploi de cet argent; vous aurez Ö m'en rendre compte.

Cette pÇnible sÇance avait durÇ trois heures, Julien appela le portier.

- Allez installer Julien Sorel dans la cellule n¯ 103, dit l'abbÇ Pirard Ö cet homme.

Par une grande distinction, il accordait Ö Julien un logement sÇparÇ.

- Portez-y sa malle, ajouta-t-il.

Julien baissa les yeux et vit sa malle prÇcisÇment en face de lui; il la regardait depuis trois heures, et ne l'avait pas reconnue.

En arrivant au n¯ 103 (c'Çtait une petite chambrette de huit pieds en carrÇ, au dernier Çtage de la maison), Julien remarqua qu'elle donnait sur les remparts, et par-delÖ on apercevait la jolie plaine que le Doubs sÇpare de la

"Quelle vue charmante!"s'Çcria Julien; en se parlant ainsi, il ne sentait pas ce qu'exprimaient ces mots. Les sensations si violentes qu'il avait ÇprouvÇes depuis le peu de temps qu'il Çtait Ö Besanáon, avaient entiärement ÇpuisÇ ses forces. Il s'assit präs de la fenàtre sur l'unique chaise de bois qui fñt dans sa cellule, et tomba aussitìt dans un profond sommeil. Il n'entendit point la cloche du souper, ni celle du salut; on l'avait oubliÇ.

Quand les premiers rayons du soleil le rÇveillärent le lendemain matin, il se trouva couchÇ sur le plancher.

CHAPITRE XXVI

LE MONDE OU CE QUI MANQUE AU RICHE

Je suis seul sur la terre, personne ne daigne penser Ö moi. Tous ceux que je vois faire fortune ont une effronterie et une duretÇ de coeur que je ne me sens point. Ils me haãssent Ö cause de ma bontÇ facile. Ah! bientìt je mourrai, soit de faim, soit du malheur de voir les hommes si durs.
YOUNG.

Il se hÉta de brosser son habit et de descendre, il Çtait en retard. Un sous-maåtre le gronda sÇvärement, au lieu de chercher Ö se justifier, Julien croisa les bras sur sa poitrine:

- Peccavi, pater optime (j'ai pàchÇ, j'avoue ma faute, ì mon päre), dit-il d'un air contrit.

Ce dÇbut eut un grand succäs. Les gens adroits parmi les sÇminaristes virent qu'ils avaient affaire Ö un homme qui n'en Çtait pas aux ÇlÇments du mÇtier. L'heure de la rÇcrÇation arriva, Julien se vit l'objet de la curiositÇ gÇnÇrale. Mais on ne trouva chez lui que rÇserve et silence. Suivant les maximes qu'il s'Çtait faites, il considÇra ses trois cent vingt et un camarades comme des ennemis; le plus dangereux de tous, Ö ses yeux, Çtait l'abbÇ Pirard.

Peu de jours apräs Julien eut Ö choisir un confesseur, on lui prÇsenta une liste.

"Eh! bon Dieu! pour qui me prend-on, se dit-il, croit-on que je ne comprenne pas ce que parler veut dire?"et il choisit l'abbÇ Pirard.

Sans qu'il s'en doutÉt, cette dÇmarche Çtait dÇcisive. Un petit sÇminariste tout jeune, natif de Verriäres, et qui däs le premier jour, s'Çtait dÇclarÇ son ami, lui apprit que s'il eñt choisi M. Castanäde, le sous-directeur du sÇminaire, il eñt peut-àtre agi avec plus de prudence.

- L'abbÇ Castanäde est l'ennemi de M. Pirard qu'on soupáonne de jansÇnisme, ajouta le petit sÇminariste en se penchant vers son oreille.

Toutes les premiäres dÇmarches de notre hÇros qui se croyait si prudent furent, comme le choix d'un confesseur, des Çtourderies. êgarÇ par toute la prÇsomption d'un homme Ö imagination, il prenait ses intentions pour des faits, et se croyait un hypocrite consommÇ. Sa folie allait jusqu'Ö se reprocher ses succäs dans cet art de la faiblesse.

"HÇlas! c'est ma seule arme! Ö une autre Çpoque se disait-il, c'est par des actions parlantes, en face de l'ennemi, que j'aurais gagnÇ mon pain."

Julien, satisfait de sa conduite, regardait autour de lui il trouvait partout l'apparence de la vertu la plus pure.

Huit ou dix sÇminaristes vivaient en odeur de saintetÇ, et avaient des visions comme sainte ThÇräse et saint Franáois, lorsqu'il reáut les stigmates sur le mont Verna dans l'Apennin. Mais c'Çtait un grand secret, leurs amis le cachaient. Ces pauvres jeunes gens Ö visions Çtaient presque toujours Ö l'infirmerie. Une centaine d'autres rÇunissaient Ö une foi robuste une infatigable application. Ils travaillaient au point de se rendre malades, mais sans apprendre grand'chose. Deux ou trois se distinguaient par un talent rÇel et, entre autres, un nommÇ Chazel ; mais Julien se sentait de l'Çloignement pour eux et eux pour lui.

Le reste des trois cent vingt et un sÇminaristes ne se composait que d'àtres grossiers qui n'Çtaient pas bien sñrs de comprendre les mots latins qu'ils rÇpÇtaient tout le long de la journÇe. Presque tous Çtaient des fils de paysans, et ils aimaient mieux gagner leur pain en rÇcitant quelques mots latins qu'en piochant la terre. C'est d'apräs cette observation que, däs les premiers jours, Julien se promit de rapides succäs."Dans tout service, il faut des gens intelligents, car enfin, il y a un travail Ö faire, se disait-il. Sous NapolÇon, j'eusse ÇtÇ sergent; parmi ces futurs curÇs, je serai grand vicaire.

"Tous ces pauvres diables, ajoutait-il, manoeuvriers däs l'enfance, ont vÇcu jusqu'Ö leur arrivÇe ici de lait caillÇ et de pain noir. Dans leurs chaumiäres, ils ne mangeaient de la viande que cinq ou six fois par an. Semblables aux soldats romains qui trouvaient la guerre un temps de repos, ces grossiers paysans sont enchantÇs des dÇlices du sÇminaire."

Julien ne lisait jamais dans leur oeil morne que le besoin physique satisfait apräs le dåner, et le plaisir physique attendu avant le repas. Tels Çtaient les gens au milieu desquels il fallait se distinguer; mais ce que Julien ne savait pas, ce qu'on se gardait de lui dire, c'est que, àtre le premier dans les diffÇrents cours de dogme, d'histoire ecclÇsiastique, etc., etc., que l'on suit au sÇminaire, n'Çtait Ö leurs yeux qu'un pÇchÇ splendide. Depuis Voltaire, depuis le gouvernement des deux chambres qui n'est au fond que mÇfiance et examen personnel, et donne Ö l'esprit des peuples cette mauvaise habitude de se mÇfier, l'êglise de France semble avoir compris que les livres sont ses vrais ennemis. C'est la soumission de coeur qui est tout Ö ses yeux. RÇussir dans les Çtudes màme sacrÇes lui est suspect et Ö bon droit. Qui empàchera l'homme supÇrieur de passer de l'autre cìtÇ, comme Sieyäs ou GrÇgoire! L'êglise tremblante s'attache au pape comme Ö la seule chance de salut. Le pape seul peut essayer de paralyser l'examen personnel, et, par les pieuses pompes des cÇrÇmonies de sa cour, faire impression sur l'esprit ennuyÇ et malade des gens du monde.

Julien, pÇnÇtrant Ö demi ces diverses vÇritÇs, que cependant toutes les paroles prononcÇes dans un sÇminaire tendent Ö dÇmentir, tombait dans une mÇlancolie profonde. Il travaillait beaucoup, et rÇussissait rapidement Ö apprendre des choses träs utiles Ö un pràtre, träs fausses Ö ses yeux, et auxquelles il ne mettait aucun intÇràt. Il croyait n'avoir rien autre chose Ö faire.

"Suis-je donc oubliÇ de toute la terre?" pensait-il. Il ne savait pas que M. Pirard avait reáu et jetÇ au feu quelques lettres timbrÇes de Dijon, et oó, malgrÇ les formes du style le plus convenable, peráait la passion la plus vive. De grands remords semblaient combattre cet amour."Tant mieux, pensait l'abbÇ Pirard, ce n'est pas du moins une femme impie que ce jeune homme a aimÇe."

Un jour l'abbÇ Pirard ouvrit une lettre qui semblait Ö demi effacÇe par les larmes, c'Çtait un Çternel adieu."Enfin, disait-on Ö Julien, le ciel m'a fait la grÉce de haãr, non l'auteur de ma faute, il sera toujours ce que j'aurai"de plus cher au monde, mais ma faute en elle-màme. Le sacrifice est fait, mon ami. Ce n'est pas sans larmes"comme vous voyez. Le salut des àtres auxquels je me dois et que vous avez tant aimÇs, l'emporte. Un Dieu juste mais terrible ne pourra plus se venger sur eux des crimes de leur märe. Adieu, Julien, soyez juste envers les hommes."

Cette fin de lettre Çtait presque absolument illisible. On donnait une adresse Ö Dijon, et cependant on espÇrait que jamais Julien ne rÇpondrait, ou que du moins il se servirait de paroles qu'une femme revenue Ö la vertu pourrait entendre sans rougir.

La mÇlancolie de Julien, aidÇe par la mÇdiocre nourriture que fournissait au sÇminaire l'entrepreneur des dåners Ö 83 centimes, commenáait Ö influer sur sa santÇ lorsque un matin FouquÇ parut tout Ö coup dans sa chambre.

- Enfin j'ai pu entrer. Je suis venu cinq fois Ö Besanáon, sans reproche, pour te voir. Toujours visage de bois. J'ai apostÇ quelqu'un Ö la porte du sÇminaire; pourquoi diable est-ce que tu ne sors jamais?

- C'est une Çpreuve que je me suis imposÇe.

- Je te trouve bien changÇ. Enfin je te revois. Deux beaux Çcus de cinq francs viennent de m'apprendre que je n'Çtais qu'un sot de ne pas les avoir offerts däs le premier voyage.

La conversation fut infinie entre les deux amis. Julien changea de couleur, lorsque FouquÇ lui dit:

- A propos, sais-tu? la märe de tes Çläves est tombÇe dans la plus haute dÇvotion.

Et il parlait de cet air dÇgagÇ qui fait une si singuliäre impression sur l'Éme passionnÇe de laquelle on bouleverse, sans s'en douter, les plus chers intÇràts.

- Oui, mon ami, dans la dÇvotion la plus exaltÇe. On dit qu'elle fait des pälerinages. Mais Ö la honte Çternelle de l'abbÇ Maslon, qui a espionnÇ si longtemps ce pauvre M. ChÇlan, Mme de Rànal n'a pas voulu de lui. Elle va se confesser Ö Dijon ou Ö Besanáon.

- Elle vient Ö Besanáon! dit Julien, le front couvert de rougeur.

- Assez souvent, rÇpondit FouquÇ, d'un air interrogatif.

- As-tu des Constitutionnels sur toi?

- Que dis-tu? rÇpliqua FouquÇ.

- Je te demande si tu as des Constitutionnels, reprit Julien, du ton de voix le plus tranquille. Ils se vendent trente sous le numÇro ici.

- Quoi! màme au sÇminaire, des libÇraux! s'Çcria FouquÇ. Pauvre France! ajouta-t-il, en prenant la voix hypocrite et le ton doux de l'abbÇ Maslon.

Cette visite eñt fait une profonde impression sur notre hÇros, si, däs le lendemain, un mot que lui adressa ce petit sÇminariste de Verriäres, qui lui semblait si enfant, ne lui eñt fait faire une importante dÇcouverte. Depuis qu'il Çtait au sÇminaire, la conduite de Julien n'avait ÇtÇ qu'une suite de fausses dÇmarches. Il se moqua de lui-màme avec amertume.

A la vÇritÇ, les actions importantes de sa vie Çtaient savamment conduites mais il ne soignait pas les dÇtails, et les habiles au sÇminaire ne regardent qu'aux dÇtails. Aussi, passait-il dÇjÖ parmi ses camarades pour un esprit fort. Il avait ÇtÇ trahi par une foule de petites actions.

A leurs yeux, il Çtait convaincu de ce vice Çnorme, il pensait, il jugeait par lui-màme, au lieu de suivre aveuglÇment l'autoritÇ et l'exemple. L'abbÇ Pirard ne lui avait ÇtÇ d'aucun secours; il ne lui avait pas adressÇ une seule fois la parole hors du tribunal de la pÇnitence, oó encore il Çcoutait plus qu'il ne parlait. Il en eñt ÇtÇ bien autrement s'il eñt choisi l'abbÇ Castanäde

Du moment que Julien se fut aperáu de sa folie, il ne s'ennuya plus. Il voulut connaåtre toute l'Çtendue du mal et, Ö cet effet, sortit un peu de ce silence hautain et obstinÇ avec lequel il repoussait ses camarades. Ce fut alors qu'on se vengea de lui. Ses avances furent accueillies par un mÇpris qui alla jusqu'Ö la dÇrision. Il reconnut que, depuis son entrÇe au sÇminaire, il n'y avait pas eu une heure, surtout pendant les rÇcrÇations, qui n'eñt portÇ consÇquence pour ou contre lui, qui n'eñt augmentÇ le nombre de ses ennemis, ou ne lui eñt conciliÇ la bienveillance de quelque sÇminariste sincärement vertueux ou un peu moins grossier que les autres. Le mal Ö rÇparer Çtait immense, fa tÉche fort difficile. DÇsormais l'attention de Julien fut sans cesse sur ses gardes; il s'agissait de se dessiner un caractäre tout nouveau.

Les mouvements de ses yeux, par exemple, lui donnärent beaucoup de peine. Ce n'est pas sans raison qu'en ces lieux-lÖ on les porte baissÇs."Quelle n'Çtait pas ma prÇsomption Ö Verriäres! se disait Julien, je croyais vivre; je me prÇparais seulement Ö la vie; me voici enfin dans le monde, tel que je le trouverai jusqu'Ö la fin de mon rìle, entourÇ de vrais ennemis. Quelle immense difficultÇ, ajoutait-il, que cette hypocrisie de chaque minute! c'est Ö faire pÉlir les travaux d'Hercule. L'Hercule des temps modernes, c'est Sixte-Quint trompant quinze annÇes de suite, par sa modestie quarante cardinaux qui l'avaient vu vif et hautain pendant toute sa Jeunesse.

"La science n'est donc rien ici! se disait-il avec dÇpit; les progräs dans le dogme, dans l'histoire sacrÇe, etc., ne comptent qu'en apparence. Tout ce qu'on dit Ö ce sujet est destinÇ Ö faire tomber dans le piäge les fous tels que moi. HÇlas! mon seul mÇrite consistait dans mes progräs rapides, dans ma faáon de saisir ces balivernes. Est-ce qu'au fond ils les estimeraient Ö leur vraie valeur? les jugent-ils comme moi? Et j'avais la sottise d'en àtre fier! Ces premiäres places que j'obtiens toujours n'ont servi qu'Ö me donner de mauvaises notes pour les vÇritables places que l'on obtient Ö la sortie du sÇminaire et oó l'on gagne de l'argent. Chazel, qui a plus de science que moi jette toujours dans ses compositions quelque balourdise qui le fait relÇguer Ö la cinquantiäme place; s'il obtient la premiäre, c'est par distraction. Ah! qu'un mot, un seul mot de M. Pirard m'eñt ÇtÇ utile!"

Du moment que Julien fut dÇtrompÇ, les longs exercices de piÇtÇ ascÇtique, tels que le chapelet cinq fois la semaine, les cantiques au SacrÇ-Coeur, etc., etc., qui lui semblaient si mortellement ennuyeux, devinrent ses moments d'action les plus intÇressants. En rÇflÇchissant sÇvärement sur lui-màme, et cherchant surtout Ö ne pas s'exagÇrer ses moyens, Julien n'aspira pas d'emblÇe, comme les sÇminaristes qui servaient de modäles aux autres, Ö faire Ö chaque instant des actions significatives, c'est-Ö-dire prouvant un genre de perfection chrÇtienne. Au sÇminaire, il est une faáon de manger un ouf Ö la coque, qui annonce les progräs faits dans la vie dÇvote.

Le lecteur, qui sourit peut-àtre, daignerait-il se souvenir de toutes les fautes que fit, en mangeant un ouf l'abbÇ Delille invitÇ Ö dÇjeuner chez une grande dame dÇ la cour de Louis XVI.

Julien chercha d'abord Ö arriver au non culpa; c'est l'Çtat du jeune sÇminariste dont la dÇmarche, dont la faáon de mouvoir les bras, les yeux, etc., n'indiquent Ö la vÇritÇ rien de mondain, mais ne montrent pas encore l'àtre absorbÇ par l'idÇe de l'autre vie et le pur nÇant de celle-ci.

Sans cesse Julien trouvait Çcrites au charbon, sur les murs des corridors, des phrases telles que celle-ci: Qu'est-ce que soixante ans d'Çpreuves, mis en balance avec une ÇternitÇ de dÇlices ou une ÇternitÇ d'huile bouillante en enfer! Il ne les mÇprisa plus; il comprit qu'il fallait les avoir sans cesse devant les yeux."Que ferai-je toute ma vie? se disait-il; je vendrai aux fidäles une place dans le ciel. Comment cette place leur sera-t-elle rendue visible? par la diffÇrence de mon extÇrieur et de celui d'un laãc."

Apräs plusieurs mois d'application de tous les instants, Julien avait encore l'air de penser. Sa faáon de remuer les yeux et de porter la bouche n'annonáait pas la foi implicite et pràte Ö tout croire et Ö tout soutenir, màme par le martyre. C'Çtait avec coläre que Julien se voyait primÇ dans ce genre par les paysans les plus grossiers. Il y avait de bonnes raisons pour qu'ils n'eussent pas l'air penseur.

Que de peine ne se donnait-il pas pour arriver Ö ce front bÇat et Çtroit, Ö cette physionomie de foi fervente et aveugle, pràte Ö tout croire et Ö tout souffrir, que l'on trouve si frÇquemment dans les couvents d'Italie, et dont Ö nous autres laãcs, le Guerchin a laissÇ de si parfaits modäles dans ses tableaux d'Çglise*.
* Voir, au musÇe du Louvre. Franáois duc d'Aquitaine dÇposant la couronne et prenant l'habit de moine no 1130.

Les jours de grande fàte, on donnait aux sÇminaristes des saucisses avec de la choucroute. Les voisins de table de Julien avaient observÇ qu'il Çtait insensible Ö ce bonheur ce fut lÖ un de ses premiers crimes. Ses camarades y virent un trait odieux de la plus sotte hypocrisie; rien ne lui fit plus d'ennemis."Voyez ce bourgeois, voyez ce dÇdaigneux, disaient-ils, qui fait semblant de mÇpriser la meilleure pitance, des saucisses avec de la choucroute! fi, le vilain! l'orgueilleux! le damnÇ!"Il aurait dñ s'abstenir par pÇnitence d'en manger une partie et faire ce sacrifice de dire Ö quelque ami, en montrant la choucroute:

- Qu'est-ce que l'homme peut offrir Ö un àtre tout-puissant, si ce n'est la douleur volontaire?

Julien n'avait pas l'expÇrience qui fait voir si facilement les choses de ce genre.

"HÇlas! l'ignorance de ces jeunes paysans, mes camarades, est pour eux, un avantage immense, s'Çcriait-il, dans ses moments de dÇcouragement. A leur arrivÇe au sÇminaire, le professeur n'a point Ö les dÇlivrer de ce nombre effroyable d'idÇes mondaines que j'y apporte, et qu'ils lisent sur ma figure quoi que Je fasse."

Julien Çtudiait, avec une attention voisine de l'envie les plus grossiers des petits paysans qui arrivaient au sÇminaire. Au moment oó on les dÇpouillait de leur veste de ratine, pour leur faire endosser la robe noire, leur Çducation se bornait Ö un respect immense et sans bornes pour l'argent sec et liquide, comme on dit en Franche-ComtÇ.

C'est la maniäre sacramentelle et hÇroãque d'exprimer l'idÇe sublime d'argent comptant.

Le bonheur, pour ces sÇminaristes, comme pour les hÇros des romans de Voltaire, consiste surtout Ö bien dåner. Julien dÇcouvrait chez presque tous un respect innÇ pour l'homme qui porte un habit de drap fin. Ce sentiment apprÇcie la justice distributive, telle que nous la donnent nos tribunaux, Ö sa valeur et màme au-dessous de sa valeur."Que peut-on gagner, rÇpÇtaient-ils souvent entre eux, Ö plaider contre un gros?"

C'est le mot des vallÇes du Jura, pour exprimer un homme riche. Qu'on juge de leur respect pour l'àtre le plus riche de tous: le gouvernement!

Ne pas sourire avec respect au seul nom de M. le prÇfet, passe, aux yeux des paysans de la Franche-ComtÇ, pour une imprudence, or l'imprudence chez le pauvre est rapidement punie par le manque de pain.

Apräs avoir ÇtÇ comme suffoquÇ dans les premiers temps par le sentiment du mÇpris, Julien finit par Çprouver de la pitiÇ: il Çtait arrivÇ souvent aux päres de la plupart de ses camarades de rentrer le soir dans l'hiver Ö leur chaumiäre, et de n'y trouver ni pain, ni chÉtaignes, ni pommes de terre."Qu'y a-t-il donc d'Çtonnant, se disait Julien, si l'homme heureux, Ö leurs yeux, est d'abord celui qui vient de bien dåner, et ensuite celui qui possäde un bon habit! Mes camarades ont une vocation ferme, c'est-Ö-dire qu'ils voient dans l'Çtat ecclÇsiastique une longue continuation de ce bonheur: bien dåner et avoir un habit chaud en hiver."

Il arriva Ö Julien d'entendre un jeune sÇminariste, douÇ d'imagination, dire Ö son compagnon:

- Pourquoi ne deviendrais-je pas pape comme Sixte Quint, qui gardait les pourceaux?

- On ne fait papes que des Italiens, rÇpondit l'ami; mais pour sñr on tirera au sort parmi nous, pour des places de grands vicaires, de chanoines, et peut-àtre d'Çvàques. M. P..., Çvàque de ChÉlons, est fils d'un tonnelier: c'est l'Çtat de mon päre.

Un jour, au milieu d'une leáon de dogme, l'abbÇ Pirard fit appeler Julien. Le pauvre jeune homme fut ravi de sortir de l'atmosphäre physique et morale au milieu de laquelle il Çtait plongÇ.

Julien trouva chez M. le directeur l'accueil qui l'avait tant effrayÇ le jour de son entrÇe au sÇminaire.

- Expliquez-moi ce qui est Çcrit sur cette carte Ö jouer, lui dit-il, en le regardant de faáon Ö le faire rentrer sous terre.

Julien lut:

"Amanda Binet, au cafÇ de la Girafe, avant huit heures."Dire que l'on est de Genlis, et le cousin de ma"märe."

Julien vit l'immensitÇ du danger; la police de l'abbÇ Castanäde lui avait volÇ cette adresse.

- Le jour oó j'entrai ici, rÇpondit-il en regardant le front de l'abbÇ Pirard, car il ne pouvait supporter son oeil terrible, j'Çtais tremblant: M. ChÇlan m'avait dit que c'Çtait un lieu plein de dÇlations et de mÇchancetÇs de tous les genres; l'espionnage et la dÇnonciation entre camarades y sont encouragÇs. Le ciel le veut ainsi, pour montrer la vie telle qu'elle est aux jeunes pràtres, et leur inspirer le dÇgoñt du monde et de ses pompes.

- Et c'est Ö moi que vous faites des phrases, dit l'abbÇ Pirard furieux. Petit coquin!

- A Verriäres, reprit froidement Julien, mes fräres me battaient lorsqu'ils avaient sujet d'àtre jaloux de moi...

- Au fait! au fait! s'Çcria M. Pirard, presque hors de lu'.

Sans àtre le moins du monde intimidÇ, Julien reprit sa narration.

- Le jour de mon arrivÇe Ö Besanáon, vers midi, j'avais faim, j'entrai dans un cafÇ. Mon coeur Çtait rempli de rÇpugnance pour un lieu si profane; mais je pensai que mon dÇjeuner me coñterait moins cher lÖ qu'Ö l'auberge. Une dame, qui paraissait àtre la maåtresse de la boutique, eut pitiÇ de mon air novice. Besanáon est rempli de mauvais sujets, me dit-elle, je crains pour vous, monsieur. S'il vous arrivait quelque mauvaise affaire, ayez recours Ö moi, envoyez chez moi avant huit heures. Si les portiers du sÇminaire refusent de faire votre commission, dites que vous àtes mon cousin, et natif de Genlis...

- Tout ce bavardage va àtre vÇrifiÇ, s'Çcria l'abbÇ Pirard, qui, ne pouvant rester en place, se promenait dans la chambre. Qu'on se rende dans sa cellule.

L'abbÇ suivit Julien et l'enferma Ö clef. Celui-ci se mit aussitìt Ö visiter sa malle, au fond de laquelle la fatale carte Çtait prÇcieusement cachÇe. Rien ne manquait dans la malle, mais il y avait plusieurs dÇrangements; cependant la clef ne le quittait jamais. Quel bonheur, se dit Julien, que, pendant le temps de mon aveuglement, je n'aie jamais acceptÇ la permission de sortir, que M. Castanäde m'offrait si souvent avec une bontÇ que je comprends main tenant. Peut-àtre j 'aurais eu la faiblesse de changer d'habits et d'aller voir la belle Amanda, je me serais perdu. Quand on a dÇsespÇrÇ de tirer parti du renseignement de cette maniäre, pour ne pas le perdre on en a fait une dÇnonciation.

Deux heures apräs, le directeur le fit appeler.

- Vous n'avez pas menti, lui dit-il avec un regard moins sÇväre; mais garder une telle adresse est une imprudence dont vous ne pouvez concevoir la gravitÇ. Malheureux enfant! dans dix ans, peut-àtre, elle vous portera dommage.

CHAPITRE XXVII

PREMIERE EXPêRIENCE DE LA VIE

Le temps prÇsent, grand Dieu! c'est l'arche du Seigneur. Malheur Ö qui y touche.
DIDEROT.

Le lecteur voudra bien nous permettre de donner träs peu de faits clairs et prÇcis sur cette Çpoque de la vie de Julien. Ce n'est pas qu'ils nous manquent, bien au contraire; mais, peut-àtre ce qu'il vit au sÇminaire est-il trop noir pour le coloris modÇrÇ que l'on a cherchÇ Ö conserver dans ces feuilles. Les contemporains qui souffrent de certaines choses ne peuvent s'en souvenir qu'avec une horreur qui paralyse tout autre plaisir, màme celui de lire un conte.

Julien rÇussissait peu dans ses essais d'hypocrisie de gestes; il tomba dans des moments de dÇgoñt et màme de dÇcouragement complet. Il n'avait pas de succäs, et encore dans une vilaine carriäre. Le moindre secours extÇrieur eñt suffi pour soutenir sa constance, la difficultÇ Ö vaincre n'Çtait pas bien grande; mais il Çtait seul comme une barque abandonnÇe au milieu de l'OcÇan."Et quand je rÇussirais, se disait-il, avoir toute une vie Ö passer en si mauvaise compagnie! Des gloutons qui ne songent qu'Ö l'omelette au lard qu'ils dÇvoreront au dåner, ou des abbÇs Castanäde, pour qui aucun crime n'est trop noir! ils parviendront au pouvoir; mais Ö quel prix, grand Dieu!

"La volontÇ de l'homme est puissante, je le lis partout; mais suffit-elle pour surmonter un tel dÇgoñt? La tÉche des grands hommes a ÇtÇ facile; quelque terrible que fñt le danger, ils le trouvaient beau; et qui peut comprendre, exceptÇ moi, la laideur de ce qui m'environne?"

Ce moment fut le plus Çprouvant de sa vie. Il lui Çtait si facile de s'engager dans un des beaux rÇgiments en garnison Ö Besanáon! Il pouvait se faire maåtre de latin; il lui fallait si peu pour sa subsistance! Mais alors plus de carriäre, plus d'avenir pour son imagination: c'Çtait mourir. Voici le dÇtail d'une de ses tristes journÇes.

"Ma prÇsomption s'est si souvent applaudie de ce que j'Çtais diffÇrent des autres jeunes paysans! Eh bien, j'ai assez vÇcu pour voir que diffÇrence engendre haine", se disait-il un matin. Cette grande vÇritÇ venait de lui àtre montrÇe par une de ses plus piquantes irrÇussites. Il avait travaillÇ huit jours Ö plaire Ö un Çläve qui vivait en odeur de saintetÇ. Il se promenait avec lui dans la cour, Çcoutant avec soumission des sottises Ö dormir debout. Tout Ö coup le temps tourna Ö l'orage, le tonnerre gronda, et le saint Çläve s'Çcria, le repoussant d'une faáon grossiäre:

- êcoutez; chacun pour soi dans ce monde, je ne veux pas àtre brñlÇ par le tonnerre: Dieu peut vous foudroyer comme un impie, comme un Voltaire.

Les dents serrÇes de rage et les yeux ouverts vers ce ciel sillonnÇ par la foudre: "Je mÇriterais d'àtre submergÇ si je m'endors pendant la tempàte! s'Çcria Julien. Essayons la conquàte de quelque autre cuistre."

Le cours d'histoire sacrÇe de l'abbÇ Castanäde sonna.

A ces jeunes paysans si effrayÇs du travail pÇnible et de la pauvretÇ de leurs päres, l'abbÇ Castanäde enseignait ce jour-lÖ que cet àtre si terrible Ö leurs yeux, le gouvernement, n'avait de pouvoir rÇel et lÇgitime qu'en vertu de la dÇlÇgation du vicaire de Dieu sur la terre.

- Rendez-vous dignes des bontÇs du pape par la saintetÇ de votre vie, par votre obÇissance, soyez comme un bÉton entre ses mains, ajoutait-il, et vous allez obtenir une place superbe oó vous commanderez en chef, loin de tout contrìle; une place inamovible, dont le gouvernement paie le tiers des appointements, et les fidäles, formÇs par vos prÇdications, les deux autres tiers.

Au sortir de son cours, M. Castanäde s'arràta dans la cour, au milieu de ses Çläves, ce jour-lÖ plus attentifs.

- C'est bien d'un curÇ que l'on peut dire: Tant vaut l'homme, tant vaut la place, disait-il aux Çläves qui faisaient cercle autour de lui. J'ai connu, moi qui vous parle, des paroisses de montagne, dont le casuel valait mieux que celui de bien des curÇs de ville. Il y avait autant d'argent, sans compter les chapons gras, les oeufs, le beurre frais et mille agrÇments de dÇtail, et lÖ, le curÇ est le premier sans contredit: point de bon repas oó il ne soit invitÇ, fàtÇ, etc.

A peine M. Castanäde fut-il remontÇ chez lui, que les Çläves se divisärent en groupes. Julien n'Çtait d'aucun; on le laissait comme une brebis galeuse. Dans tous les groupes, il voyait un Çläve jeter un sol en l'air, et s'il devinait juste au jeu de croix ou pile, ses camarades en concluaient qu'il aurait bientìt une de ces cures Ö riche casuel.

Vinrent ensuite les anecdotes. Tel jeune pràtre, Ö peine ordonnÇ depuis un an, ayant offert un lapin privÇ Ö la servante d'un vieux curÇ, il avait obtenu d'àtre demandÇ pour vicaire, et peu de mois apräs, car le curÇ Çtait mort bien vite, l'avait remplacÇ dans la bonne cure. Tel autre avait rÇussi Ö se faire dÇsigner pour successeur Ö la cure d'un gros bourg fort riche, en assistant Ö tous les repas du vieux curÇ paralytique, et lui dÇcoupant ses poulets avec grÉce.

Les sÇminaristes, comme les gens dans toutes les carriäres, s'exagärent l'effet de ces petits moyens qui ont de l'extraordinaire et frappent l'imagination.

"Il faut, se disait Julien, que je me fasse Ö ces conversations."Quand on ne parlait pas de saucisses et de bonnes cures, on s'entretenait de la partie mondaine des doctrines ecclÇsiastiques; des diffÇrends des Çvàques et des prÇfets, des maires et des curÇs. Julien voyait apparaåtre l'idÇe d'un second Dieu, mais d'un Dieu bien plus Ö craindre et bien plus puissant que l'autre; ce second Dieu Çtait le pape. On se disait mais en baissant la voix et quand on Çtait bien sñr dÇ n'àtre pas entendu par M. Pirard, que si le pape ne se donne pas la peine de nommer tous les prÇfets et tous les maires de France, c'est qu'il a commis Ö ce soin le roi de France, en le nommant fils aånÇ de l'êglise.

Ce fut vers ce temps que Julien crut pouvoir tirer parti pour sa considÇration du livre Du Pape, par M. de Maistre. A vrai dire, il Çtonna ses camarades, mais ce fut encore un malheur. Il leur dÇplut en exposant mieux qu'eux-màmes leurs propres opinions. M. ChÇlan avait ÇtÇ imprudent pour Julien comme il l'Çtait pour lui-màme. Apräs lui avoir donnÇ l'habitude de raisonner juste et de ne pas se laisser payer de vaines paroles, il avait nÇgligÇ de lui dire que, chez l'àtre peu considÇrÇ, cette habitude est un crime, car tout bon raisonnement offense.

Le bien dire de Julien lui fut donc un nouveau crime. Ses camarades, Ö force de songer Ö lui, parvinrent Ö exprimer d'un seul mot toute l'horreur qu'il leur inspirait: ils le surnommärent MARTIN LUTHER ; surtout, disaient-ils, Ö cause de cette infernale logique qui le rend 5i fier.

Plusieurs jeunes sÇminaristes avaient des couleurs plus fraåches et pouvaient passer pour plus jolis garáons que Julien, mais il avait les mains blanches et ne pouvait cacher certaines habitudes de propretÇ dÇlicate. Cet avantage n'en Çtait pas un dans la triste maison oó le sort l'avait jetÇ. Les sales paysans au milieu desquels il vivait dÇclarärent qu'il avait des moeurs fort relÉchÇes. Nous craignons de fatiguer le lecteur du rÇcit des mille infortunes de notre hÇros. Par exemple, les plus vigoureux de ses camarades voulurent prendre l'habitude de le battre; il fut obligÇ de s'armer d'un compas de fer et d'annoncer, mais par signes, qu'il en ferait usage. Les signes ne peuvent pas figurer, dans un rapport d'espion, aussi avantageusement que des paroles.

CHAPITRE XXVIII

UNE PROCESSION

Tous les coeurs Çtaient Çmus. La prÇsence de Dieu semblait descendue dans ces rues Çtroites et gothiques, tendues de toutes parts et bien sablÇes par les soins des fidäles.
YOUNG.

Julien avait beau se faire petit et sot, il ne pouvait plaire, il Çtait trop diffÇrent."Cependant, se disait-il, tous ces professeurs sont gens träs fins, et choisis entre mille; comment n'aiment-ils pas mon humilitÇ?"Un seul lui semblait abuser de sa complaisance Ö tout croire et Ö sembler dupe de tout. C'Çtait l'abbÇ Chas-Bernard, directeur des cÇrÇmonies de la cathÇdrale, oó, depuis quinze ans, on lui faisait espÇrer une place de chanoine; en attendant il enseignait l'Çloquence sacrÇe au sÇminaire. Dans le temps de son aveuglement, ce cours Çtait un de ceux oó Julien se trouvait le plus habituellement le premier. L'abbÇ Chas Çtait parti de lÖ pour lui tÇmoigner de l'amitiÇ, et, Ö la sortie de son cours, il le prenait volontiers sous le bras pour faire quelques tours de Jardin.

"Oó veut-il en venir?"se disait Julien. Il voyait avec Çtonnement que, pendant des heures entiäres, l'abbÇ Chas lui parlait des ornements possÇdÇs par la cathÇdrale. Elle avait dix-sept chasubles galonnÇes, outre les ornements de deuil. On espÇrait beaucoup de la vieille prÇsidente de RubemprÇ, cette dame, ÉgÇe de quatre-vingt-dix ans, conservait depuis soixante-dix au moins ses robes de noce en superbes Çtoffes de Lyon, brochÇes d'or.

- Figurez-vous, mon ami, disait l'abbÇ Chas, en s'arràtant tout court, et ouvrant de grands yeux, que ces Çtoffes se tiennent droites tant il y a d'or. C'est l'opinion commune de tous les honnàtes gens de Besanáon que, par le testament de la prÇsidente, le trÇsor de la cathÇdrale sera augmentÇ de plus de dix chasubles, sans compter quatre ou cinq chapes pour les grandes fàtes. Je vais plus foin, ajoutait l'abbÇ Chas en baissant la voix, j'ai des raisons pour penser que la prÇsidente nous laissera huit magnifiques flambeaux d'argent dorÇ, que l'on suppose avoir ÇtÇ achetÇs en Italie, par le duc dÇ Bourgogne Charles le TÇmÇraire, dont un de ses ancàtres fut le ministre favori.

"Mais oó cet homme veut-il en venir avec toute cette friperie, pensait Julien? Cette prÇparation adroite dure depuis un siäcle, et rien ne paraåt. Il faut qu'il se mÇfie bien de moi! Il est plus adroit que tous les autres, dont en quinze jours on devine si bien le but secret. Je comprends, l'ambition de celui-ci souffre depuis quinze ans!"

Un soir, au milieu de la leáon d'armes, Julien fut appelÇ chez l'abbÇ Pirard, qui lui dit:

- C'est demain la fàte du Corpus Domini (la fàte Dieu). M. l'abbÇ Chas-Bernard a besoin de vous pour l'aider Ö orner la cathÇdrale, allez et obÇissez.

L'abbÇ Pirard le rappela, et, de l'air de la commisÇration, ajouta:

-C'est Ö vous de voir si vous voulez profiter de l'occasion pour vous Çcarter dans la ville.

- Incedo per ignes, rÇpondit Julien (j'ai des ennemis cachÇs).

Le lendemain, däs le grand matin, Julien se rendit Ö la cathÇdrale, les yeux baissÇs. L'aspect des rues et de l'activitÇ qui commenáait Ö rÇgner dans la ville lui fit du bien. De toutes parts on tendait le devant des maisons pour la procession. Tout le temps qu'il avait passÇ au sÇminaire ne lui sembla plus qu'un instant. Sa pensÇe Çtait Ö Vergy et Ö cette jolie Amanda Binet, qu'il pouvait rencontrer, car son cafÇ n'Çtait pas bien ÇloignÇ. Il aperáut de loin l'abbÇ Chas-Bernard sur la porte de sa chäre cathÇdrale, c'Çtait un gros homme Ö face rÇjouie et Ö l'air ouvert. Ce jour-lÖ, il Çtait triomphant:

- Je vous attendais, mon cher fils, s'Çcria-t-il, du plus loin qu'il vit Julien, soyez le bienvenu. La besogne de cette journÇe sera longue et rude, fortifions-nous par un premier dÇjeuner; le second viendra Ö dix heures pendant la grand'messe.

- Je dÇsire, Monsieur, lui dit Julien d'un air grave, n'àtre pas un instant seul; daignez remarquer, ajouta-t-il en lui montrant l'horloge au-dessus de leur tàte, que j'arrive Ö cinq heures moins une minute.

- Ah! ces petits mÇchants du sÇminaire vous font peur! Vous àtes bien bon de penser Ö eux, dit l'abbÇ Chas. Un chemin est-il moins beau parce qu'il y a des Çpines dans les haies qui le bordent? Les voyageurs font route et laissent les Çpines mÇchantes se morfondre Ö leur place. Du reste, Ö l'ouvrage, mon cher ami, Ö l'ouvrage!

L'abbÇ Chas avait raison de dire que la besogne serait rude. Il y avait eu la veille une grande cÇrÇmonie funäbre Ö la cathÇdrale, l'on n'avait pu rien prÇparer, il fallait donc, en une seule matinÇe, revàtir tous les piliers gothiques qui forment les trois nefs, d'une sorte d'habit de damas rouge qui monte Ö trente pieds de hauteur. M. l'Çvàque avait fait venir par la malle-poste quatre tapissiers de Paris, mais ces Messieurs ne pouvaient suffire Ö tout, et loin d'encourager la maladresse de leurs camarades bison tins, ils la redoublaient en se moquant d'eux.

Julien vit qu'il fallait monter Ö l'Çchelle lui-màme, son agilitÇ le servit bien. Il se chargea de diriger les tapissiers de la ville. L'abbÇ Chas enchantÇ le regardait voltiger d'Çchelle en Çchelle. Quand tous les piliers furent revàtus de damas, il fut question d'aller placer cinq Çnormes bouquets de plumes sur le grand baldaquin, au-dessus du maåtre-autel. Un riche couronnement de bois dorÇ est soutenu par huit grandes colonnes torses en marbre d'Italie. Mais pour arriver au centre du baldaquin, au-dessus du tabernacle, il fallait marcher sur une vieille corniche en bois, peut-àtre vermoulue et Ö quarante pieds d'ÇlÇvation.

L'aspect de ce chemin ardu avait Çteint la gaietÇ, si brillante jusque-lÖ, des tapissiers parisiens; ils regardaient d'en bas, discutaient beaucoup et ne montaient pas. Julien se saisit des bouquets de plumes, et monta l'Çchelle en courant. Il les plaáa fort bien sur l'ornement en forme de couronne, au centre du baldaquin. Comme il descendait de l'Çchelle, l'abbÇ Chas-Bernard le serra dans ses bras.

- Optime, s'Çcria le bon pràtre, je conterai áa Ö Monseigneur.

Le dÇjeuner de dix heures fut träs gai. Jamais l'abbÇ Chas n'avait vu son Çglise si belle.

- Cher disciple, disait-il Ö Julien, ma märe Çtait loueuse de chaises dans cette vÇnÇrable basilique, de sorte que j'ai ÇtÇ nourri dans ce grand Çdifice. La Terreur de Robespierre nous ruina; mais, Ö huit ans que j'avais alors, je servais dÇjÖ des messes en chambre, et l'on me nourrissait le jour de la messe. Personne ne savait plier une chasuble mieux que moi, jamais les galons n'Çtaient coupÇs. Depuis le rÇtablissement du culte par NapolÇon, j'ai le bonheur de tout diriger dans cette vÇnÇrable mÇtropole. Cinq fois par an, mes yeux la voient parÇe de ces ornements si beaux. Mais jamais elle n'a ÇtÇ si resplendissante, jamais les lais de damas n'ont ÇtÇ aussi bien attachÇs qu'aujourd'hui, aussi collants aux piliers.

"Enfin il va me dire son secret, pensa Julien, le voilÖ qui me parle de lui; il y a Çpanchement."Mais rien d'imprudent ne fut dit par cet homme Çvidemment exaltÇ."Et pourtant il a beaucoup travaillÇ, il est heureux, se dit Julien, le bon vin n'a pas ÇtÇ ÇpargnÇ. Quel homme! quel exemple pour moi! Ö lui le pompon."(C'Çtait un mauvais mot qu'il tenait du vieux chirurgien.)

Comme le Sanctus de la grand'messe sonna, Julien voulut prendre un surplis pour suivre l'Çvàque Ö la superbe procession.

- Et es voleurs, mon ami, et les voleurs! s'Çcria l'abbÇ Ch as, vous n'y pensez pas. La procession va sortir; l'Çglise restera dÇserte; nous veillerons vous et moi. Nous serons bien heureux s'il ne nous manque qu'une couple d'aunes de ce beau galon qui environne le bas des piliers. C'est encore un don de Mme de RubemprÇ; il provient du fameux comte son bisaãeul, c'est de l'or pur mon cher ami, ajouta l'abbÇ, en lui parlant Ö l'oreille, et d'un air Çvidemment exaltÇ, rien de faux! Je vous charge de l'inspection de l'aile du nord, n'en sortez pas. Je garde pour moi l'aile du midi et la grand'nef. Attention aux confessionnaux; c'est de lÖ que les espionnes des voleurs Çpient le moment oó nous avons le dos tournÇ.

Comme il achevait de parler, onze heures trois quarts sonnärent, aussitìt la grosse cloche se fit entendre. Elle sonnait Ö pleine volÇe, ces sons si pleins et si solennels Çmurent Julien. Son imagination n'Çtait plus sur la terre.

L'odeur de l'encens et des feuilles de roses jetÇes devant le Saint-Sacrement par les petits enfants dÇguisÇs en saint Jean acheva de l'exalter.

Les sons si graves de cette cloche n'auraient dñ rÇveiller chez Julien que l'idÇe du travail de vingt hommes payÇs Ö cinquante centimes, et aides peut-àtre par quinze ou vingt fidäles. Il eñt dñ penser Ö l'usure des cordes, Ö celle de la charpente, au danger de la cloche elle-màme, qui tombe tous les deux siäcles, et rÇflÇchir au moyen de diminuer le salaire des sonneurs ou de les payer par quelque indulgence ou autre grÉce tirÇe des trÇsors de l'Çglise, et qui n'aplatit pas sa bourse.

Au lieu de ces sages rÇflexions, l'Éme de Julien, exaltÇe par ces sons si mÉles et si pleins, errait dans les espaces imaginaires. Jamais il ne fera ni un bon pràtre, ni un grand administrateur. Les Émes qui s'Çmeuvent aussi sont bonnes tout au plus Ö produire un artiste. Ici Çclate dans tout son jour la prÇsomption de Julien. Cinquante, peut-àtre, des sÇminaristes ses camarades, rendus attentifs au rÇel de la vie par la haine publique et le jacobinisme qu'on leur montre en embuscade derriäre chaque haie, en entendant la grosse cloche de la cathÇdrale, n'auraient songÇ qu'au salaire des sonneurs. Ils auraient examinÇ avec le gÇnie de Barràme si le degrÇ d'Çmotion du public valait l'argent qu'on donnait aux sonneurs. Si Julien eñt voulu songer aux intÇràts matÇriels de la cathÇdrale son imagination, s'Çlanáant au-delÖ du but aurait pensÇ Ö Çconomiser quarante francs Ö la fabrique et laissÇ perdre l'occasion d Çviter une dÇpense de vingt-cinq centimes.

Tandis que, par le plus beau jour du monde, la procession parcourait lentement Besanáon, et s'arràtait aux brillants reposoirs ÇlevÇs Ö l'envi par toutes les autoritÇs l'Çglise Çtait restÇe dans un profond silence. Une demi-obscuritÇ, une agrÇable fraåcheur y rÇgnaient; elle Çtait encore embaumÇe par le parfum des fleurs et de l'encens.

Le silence, la solitude profonde, la fraåcheur des longues nefs rendaient plus douce la ràverie de Julien. Il ne craignait point d'àtre troublÇ par l'abbÇ fort occupÇ dans une autre partie de l'Çdifice. Son Éme avait presque abandonnÇ son enveloppe mortelle, qui se promenait Ö pas lents dans l'aile du nord confiÇe Ö sa surveillance. Il Çtait d'autant plus tranquille, qu'il s'Çtait assurÇ qu'il n'y avait dans les confessionnaux que quelques femmes pieuses son oeil regardait sans voir.

Cependant sa distraction fut Ö demi vaincue par l'aspect de deux femmes fort bien mises qui Çtaient Ö genoux, l'une dans un confessionnal, et l'autre tout präs de la premiäre, sur une chaise. Il regardait sans voir; cependant, soit sentiment vague de ses devoirs, soit admiration pour la mise noble et simple de ces dames, il remarqua qu'il n'y avait pas de pràtre dans ce confessionnal."Il est singulier, pensa-t-il, que ces belles dames ne soient pas Ö genoux devant quelque reposoir, si elles sont dÇvotes; ou placÇes avantageusement au premier rang de quelque balcon, si elles sont du monde. Comme cette robe est bien prise! quelle grÉce! Il ralentit le pas pour chercher Ö les voir.

Celle qui Çtait Ö genoux dans le confessionnal, dÇtourna un peu la tàte en entendant le bruit des pas de Julien au milieu de ce grand silence. Tout Ö coup elle jeta un petit cri, et se trouva mal.

En perdant ses forces, cette dame Ö genoux tomba en arriäre; son amie, qui Çtait präs d'elle, s'Çlanáa pour la secourir. En màme temps, Julien vit les Çpaules de la dame qui tombait en arriäre. Un collier de grosses perles fines en torsade, de lui bien connu, frappa ses regards. Que devint-il en reconnaissant la chevelure de Mme de Rànal! c'Çtait elle. La dame qui cherchait Ö lui soutenir la tàte, et Ö l'empàcher de tomber tout Ö fait, Çtait Mme Derville. Julien, hors de lui, s'Çlanáa; la chute de Mme de Rànal eñt peut-àtre entraånÇ son amie si Julien ne les eñt soutenues. Il vit la tàte de Mme de RÇnal pÉle, absolument privÇe de sentiment, flottant sur son Çpaule. Il aida Mme Derville Ö placer cette tàte charmante sur l'appui d'une chaise de paille; il Çtait Ö genoux.

Mme Derville se retourna et le reconnut:

- Fuyez, monsieur, fuyez, lui dit-elle avec l'accent de la plus vive coläre. Que surtout elle ne vous revoie pas. Votre vue doit en effet lui faire horreur, elle Çtait si heureuse avant vous! Votre procÇdÇ est atroce. Fuyez; Çloignez-vous, s'il vous reste quelque pudeur.

Ce mot fut dit avec tant d'autoritÇ, et Julien Çtait si faible dans ce moment, qu'il s'Çloigna."Elle m'a toujours haã", se dit-il en pensant Ö Mme Derville.

Au màme instant, le chant nasillard des premiers pràtres de la procession retentit dans l'Çglise; elle rentrait. L'abbÇ Chas-Bernard appela plusieurs fois Julien qui d'abord ne l'entendit pas: il vint enfin le prendre par le bras derriäre un pilier oó Julien s'Çtait rÇfugiÇ Ö demi mort. Il voulait le prÇsenter Ö l'Çvàque.

- Vous vous trouvez mal, mon enfant, lui dit l'abbÇ, en le voyant si pÉle, et presque hors d'Çtat de marcher; vous avez trop travaillÇ.

L'abbÇ lui donna le bras.

- Venez, asseyez-vous sur ce petit banc du donneur d'eau bÇnite, derriäre moi; je vous cacherai. Ils Çtaient alors Ö cìtÇ de la grande porte. Tranquillisez-vous, nous avons encore vingt bonnes minutes avant que Monseigneur ne paraisse. TÉchez de vous remettre; quand il passera, je vous souläverai, car je suis fort et vigoureux malgrÇ mon Ége.

Mais quand l'Çvàque passa, Julien Çtait tellement tremblant, que l'abbÇ Chas renonáa Ö l'idÇe de le prÇsenter.

- Ne vous affligez pas trop, lui dit-il, je retrouverai une occasion.

Le soir, il fit porter Ö la chapelle du sÇminaire dix livres de cierges ÇconomisÇs, dit-il, par les soins de Julien, et la rapiditÇ avec laquelle il avait fait Çteindre. Rien de moins vrai. Le pauvre garáon Çtait Çteint lui-màme, il n'avait pas eu une idÇe depuis la vue de Mme de Rànal.

CHAPITRE XXIX

LE PREMIER AVANCEMENT

Il a connu son siäcle, il a connu son dÇpartement, et il est riche.
LE PRECURSEUR.

Julien n'Çtait pas encore revenu de la ràverie profonde oó l'avait plongÇ l'ÇvÇnement de la cathÇdrale, lorsqu'un matin le sÇväre abbÇ Pirard le fit appeler.

- VoilÖ M. l'abbÇ Chas-Bernard qui m'Çcrit en votre faveur. Je suis assez content de l'ensemble de votre conduite. Vous àtes extràmement imprudent et màme Çtourdi sans qu'il y paraisse; cependant, jusqu'ici le coeur est bon et màme gÇnÇreux, l'esprit est supÇrieur. Au total, je vois en vous une Çtincelle qu'il ne faut pas nÇgliger.

"Apräs quinze ans de travaux, je suis sur le point de sortir de cette maison: mon crime est d'avoir laissÇ les sÇminaristes Ö leur libre arbitre, et de n'avoir ni protÇgÇ, ni desservi cette sociÇtÇ secräte dont vous m'avez parlÇ au tribunal de la pÇnitence. Avant de partir, je veux faire quelque chose pour vous; j'aurais agi deux mois plus tìt, car vous le mÇritez, sans la dÇnonciation fondÇe sur l'adresse d'Amanda Binet, trouvÇe chez vous. Je vous fais rÇpÇtiteur pour le Nouveau et l'Ancien Testament.

Julien, transportÇ de reconnaissance, eut bien l'idÇe de se jeter Ö genoux et de remercier Dieu mais il cÇda Ö un mouvement plus vrai. Il s'approcha dÇ l'abbÇ Pirard, et lui prit la main, qu'il porta Ö ses lävres.

- Qu'est ceci? s'Çcria le directeur, d'un air fÉchÇ mais les yeux de Julien en disaient encore plus que son action.

L'abbÇ Pirard le regarda avec Çtonnement, tel qu'un homme qui, depuis de longues annÇes, a perdu l'habitude de rencontrer des Çmotions dÇlicates. Cette attention trahit le directeur, sa voix s'altÇra.

- Eh bien! oui, mon enfant je te suis attachÇ. Le ciel sait que c'est bien malgrÇ moi. Je devrais àtre juste, et n'avoir ni haine ni amour pour personne. Ta carriäre sera pÇnible. Je vois en toi quelque chose qui offense le vulgaire. La jalousie et la calomnie te poursuivront. En quelque lieu que la Providence te place, tes compagnons ne te verront jamais sans te haãr, et s'ils feignent de t'aimer, ce sera pour te trahir plus sñrement. A cela il n'y a qu'un remäde: n'aie recours qu'Ö Dieu, qui t'a donnÇ, pour te punir de ta prÇsomption, cette nÇcessitÇ d'àtre haã; que ta conduite soit pure; c'est la seule ressource que je te voie. Si tu tiens Ö la vÇritÇ d'une Çtreinte invincible, tìt ou tard tes ennemis seront confondus.

Il y avait si longtemps que Julien n'avait entendu une voix amie, qu'il faut lui pardonner une faiblesse: il fondit en larmes. L'abbÇ Pirard lui ouvrit les bras; ce moment fut bien doux pour tous les deux.

Julien Çtait fou de joie; cet avancement Çtait le premier qu'il obtenait; les avantages Çtaient immenses. Pour les concevoir, il faut avoir ÇtÇ condamnÇ Ö passer des mois entiers sans un instant de solitude, et dans un contact immÇdiat avec des camarades pour le moins importuns, et la plupart intolÇrables. Leurs cris seuls eussent suffi pour porter le dÇsordre dans une organisation dÇlicate. La joie bruyante de ces paysans bien nourris et bien vàtus ne savait jouir d'elle-màme, ne se croyait entiäre que lorsqu'ils criaient de toute la force de leurs poumons.

Maintenant, Julien dånait seul, ou Ö peu präs, une heure plus tard que les autres sÇminaristes. Il avait une clef du jardin, et pouvait s'y promener aux heures oó il est dÇsert.

A son grand Çtonnement, Julien s'aperáut qu'on le haãssait moins; il s'attendait au contraire Ö un redoublement de haine. Ce dÇsir secret qu'on ne lui adressÉt pas la parole, qui Çtait trop Çvident et lui valait tant d'ennemis, ne fut plus une marque de hauteur ridicule. Aux yeux des àtres grossiers qui l'entouraient, ce fut un juste sentiment de sa dignitÇ. La haine diminua sensiblement surtout parmi les plus jeunes de ses camarades devenus ses Çläves, et qu'il traitait avec beaucoup de politesse. Peu Ö peu il eut màme des partisans; il devint de mauvais ton de l'appeler Martin Luther.

Mais Ö quoi bon nommer ses amis, ses ennemis? Tout cela est laid, et d'autant plus laid que le dessein est plus vrai. Ce sont cependant lÖ les seuls professeurs de morale qu'ait le peuple, et sans eux que deviendrait-il? Le journal pourra-t-il jamais remplacer le curÇ?

Depuis la nouvelle dignitÇ de Julien, le directeur du sÇminaire affecta de ne lui parler jamais sans tÇmoins. Il v avait dans cette conduite prudence pour le maåtre, comme pour le disciple; mais il y avait surtout Çpreuve. Le principe invariable du sÇväre jansÇniste Pirard Çtait: Un homme a-t-il du mÇrite Ö vos yeux? mettez obstacle Ö tout ce qu'il dÇsire, Ö tout ce qu'il entreprend. Si le mÇrite est rÇel, il saura bien renverser ou tourner les obstacles.

C'Çtait le temps de la chasse. FouquÇ eut l'idÇe d'envoyer au sÇminaire un cerf et un sanglier de la part des parents de Julien. Les animaux morts furent dÇposÇs dans le passage, entre la cuisine et le rÇfectoire. Ce fut lÖ que tous les sÇminaristes les virent en allant dåner. Ce fut un grand objet de curiositÇ. Le sanglier, tout mort qu'il Çtait, faisait peur aux plus jeunes, ils touchaient ses dÇfenses. On ne parla d autre chose pendant huit jours.

Ce don qui classait la famille de Julien dans la partie de la sociÇtÇ qu'il faut respecter, porta un coup mortel Ö l'envie. Il fut une supÇrioritÇ consacrÇe par la fortune. Chazel et les plus distinguÇs des sÇminaristes lui firent des avances, et se seraient presque plaints Ö lui de ce qu'il ne les avait pas avertis de la fortune de ses parents, et les avait ainsi exposÇs Ö manquer de respect Ö l'argent.

Il y eut une conscription dont Julien fut exemptÇ en sa qualitÇ de sÇminariste. Cette circonstance l'Çmut profondÇment."VoilÖ donc passÇ Ö jamais l'instant oó vingt ans plus tìt, une vie hÇroãque eñt commencÇ pour moi."

Il se promenait seul dans le jardin du sÇminaire, il entendit parler entre eux des maáons qui travaillaient au mur de clìture.

- HÇ bien y faut partir, v'lÖ une nouvelle conscription.

- Dans le temps de l'autre Ö la bonne heure, un maáon y devenait officier, y devenait gÇnÇral, on a vu áa.

- Va-t'en voir maintenant! il n'y a que les gueux qui partent. Celui qui a de quoi reste au pays.

- Qui est nÇ misÇrable, reste misÇrable, et v'lÖ.

- Ah áa, est-ce bien vrai, ce qu'ils disent, que l'autre est mort? reprit un troisiäme maáon.

- Ce sont les gros qui disent áa, vois-tu! l'autre leur faisait peur.

- Quelle diffÇrence, comme l'ouvrage allait de son temps! Et dire qu'il a ÇtÇ trahi par ses marÇchaux! Faut-y àtre traåtre!

Cette conversation consola un peu Julien. En s'Çloignant il rÇpÇtait avec un soupir:

Le seul roi dont le peuple ait gardÇ la mÇmoire!

Le temps des examens arriva. Julien rÇpondit d'une faáon brillante; il vit que Chazel lui-màme cherchait Ö montrer tout son savoir.

Le premier jour, les examinateurs nommÇs par le fameux grand vicaire de Frilair, furent träs contrariÇs de devoir toujours porter le premier ou tout au plus le second, sur leur liste, ce Julien Sorel, qui leur Çtait signalÇ comme le benjamin de l'abbÇ Pirard. Il y eut des paris au sÇminaire, que dans la liste de l'examen gÇnÇral, Julien aurait le numÇro premier, ce qui emportait l'honneur de dåner chez Mgr l'Çvàque. Mais Ö la fin d'une sÇance, oó il avait ÇtÇ question des Päres de l'êglise, un examinateur adroit, apräs avoir interrogÇ Julien sur saint JÇrìme et sa passion pour CicÇron, vint Ö parler d'Horace, de Virgile et des autres auteurs profanes. A l'insu de ses camarades, Julien avait appris par coeur un grand nombre de passages de ces auteurs. EntraånÇ par ses succäs, il oublia le lieu oó il Çtait, et, sur la demande rÇitÇrÇe de l'examinateur, rÇcita et paraphrasa avec feu plusieurs odes d'Horace. Apräs l'avoir laissÇ s'enferrer pendant vingt minutes, tout Ö coup l'examinateur changea de visage, et lui reprocha avec aigreur le temps qu'il avait perdu Ö ces Çtudes profanes, et les idÇes inutiles ou criminelles qu'il s'Çtait mises dans la tàte.

- Je suis un sot, monsieur, et vous avez raison, dit Julien d'un air modeste, en reconnaissant le stratagäme adroit dont il Çtait victime.

Cette ruse de l'examinateur fut trouvÇe sale, màme au sÇminaire, ce qui n'empàcha pas M. l'abbÇ de Frilair, cet homme adroit qui avait organisÇ si savamment le rÇseau de la congrÇgation bisontine, et dont les dÇpàches Ö Paris faisaient trembler juges, prÇfet, et jusqu'aux officiers gÇnÇraux de la garnison, de placer, de sa main puissante le numÇro 198 Ö cìtÇ du nom de Julien. Il avait de la joie Ö mortifier son ennemi, le jansÇniste Pirard.

Depuis dix ans, sa grande affaire Çtait de lui enlever la direction du sÇminaire. Cet abbÇ, suivant pour lui-màme le plan de conduite qu'il avait indiquÇ Ö Julien, Çtait sincäre, pieux, sans intrigues, attachÇ Ö ses devoirs. Mais le ciel, dans sa coläre lui avait donnÇ ce tempÇrament bilieux, fait pour sentir profondÇment les injures et la haine. Aucun des outrages qu'on lui adressait n'Çtait perdu pour cette Éme ardente. Il eñt cent fois donnÇ sa dÇmission mais il se croyait utile dans le poste oó la Providence l'avait placÇ. a J'empàche les progräs du jÇsuitisme et de l'idolÉtrie", se disait-il.

A l'Çpoque des examens, il y a avait deux mois peut-àtre qu'il n'avait parlÇ Ö Julien, et cependant il fut malade pendant huit jours, quand, en recevant la lettre officielle annonáant le rÇsultat du concours, il vit le numÇro 198 placÇ Ö cìtÇ du nom de cet Çläve qu'il regardait comme la gloire de sa maison. La seule consolation pour ce caractäre sÇväre fut de concentrer sur Julien tous ses moyens de surveillance. Ce fut avec ravissement qu'il ne dÇcouvrit en lui ni coläre, ni projets de vengeance, ni dÇcouragement.

Quelques semaines apräs, Julien tressaillit en recevant une lettre; elle portait le timbre de Paris."Enfin, pensa-t-il, Mme de Rànal se souvient de ses promesses."Un monsieur qui signait Paul Sorel et qui se disait son parent, lui envoyait une lettre dÇ change de cinq cents francs. On ajoutait que si Julien continuait Ö Çtudier avec succäs les bons auteurs latins, une somme pareille lui serait adressÇe chaque annÇe.

"C'est elle, c'est sa bontÇ! se dit Julien attendri, elle veut me consoler; mais pourquoi pas une seule parole d'amitiÇ?"

Il se trompait sur cette lettre, Mme de Rànal, dirigÇe par son amie Mme Derville, Çtait tout entiäre Ö ses remords profonds. MalgrÇ elle, elle pensait souvent Ö l'àtre singulier dont la rencontre avait bouleversÇ son existence, mais se fut bien gardÇe de lui Çcrire.

Si nous parlions le langage du sÇminaire, nous pourrions reconnaåtre un miracle dans cet envoi de cinq cents francs, et dire que c'Çtait de M. de Frilair lui-màme, que le ciel se servait pour faire ce don Ö Julien.

Douze annÇes auparavant, M. l'abbÇ de Frilair Çtait arrive Ö Besanáon avec un porte-manteau des plus exigus, lequel, suivant la chronique, contenait toute sa fortune. Il se trouvait maintenant l'un des plus riches propriÇtaires du dÇpartement. Dans le cours de ses prospÇritÇs il avait achetÇ la moitiÇ d'une terre, dont l'autre partie Çchut par hÇritage de M. de La Mole. De lÖ un grand procäs entre ces personnages.

MalgrÇ sa brillante existence Ö Paris, et les emplois qu'il avait Ö la Cour, M. le marquis de La Mole sentit qu'il Çtait dangereux de lutter Ö Besanáon contre un grand vicaire qui passait pour faire et dÇfaire les prÇfets. Au lieu de solliciter une gratification de cinquante mille francs, dÇguisÇe sous un nom quelconque admis par le budget, et d'abandonner Ö l'abbÇ de Frilair ce chÇtif procäs de cinquante mille francs, le marquis se pique. Il croyait avoir raison: belle raison!

Or, s'il est permis de le dire: quel est le juge qui n'a pas un fils ou du moins un cousin Ö pousser dans le monde?

Pour Çclairer les plus aveugles, huit jours apräs le premier arràt qu'il obtint, M. l'abbÇ de Frilair prit le carrosse de Mgr l'Çvàque, et alla lui-màme porter la croix de la LÇgion d'honneur Ö son avocat. M. de La Mole un peu Çtourdi de la contenance de sa partie adverse, et sentant faiblir ses avocats, demanda des conseils Ö l'abbÇ ChÇlan, qui le mit en relation avec M. Pirard.

Ces relations avaient durÇ plusieurs annÇes Ö l'Çpoque de notre histoire. L'abbÇ Pirard porta son caractäre passionnÇ dans cette affaire. Voyant sans cesse les avocats du marquis, il Çtudia sa cause, et la trouvant juste, il devint ouvertement le solliciteur du marquis de La Mole contre le tout-puissant grand vicaire. Celui-ci fut outrÇ de l'insolence, et de la part d'un petit jansÇniste encore!

- Voyez ce que c'est que cette noblesse de coeur qui se prÇtend si puissante! disait Ö ses intimes l'abbÇ de Frilair; M. de La Mole n'a pas seulement envoyÇ une misÇrable croix Ö son agent Ö Besanáon, et va le laisser platement destituer. Cependant, m'Çcrit-on, ce noble pair ne laisse pas passer de semaine sans aller Çtaler son cordon bleu dans le salon du garde des Sceaux, quel qu'il soit.

MalgrÇ toute l'activitÇ de l'abbÇ Pirard, et quoique M. de La Mole fut toujours au mieux avec le ministre de la Justice et surtout avec ses bureaux, tout ce qu'il avait pu faire, apräs six annÇes de soins, avait ÇtÇ de ne pas perdre absolument son procäs.

Sans cesse en correspondance avec l'abbÇ Pirard, pour une affaire qu'ils suivaient tous les deux avec passion, le marquis finis par goñter le genre d'esprit de l'abbÇ. Peu Ö peu, malgrÇ l'immense distance des positions sociales, leur correspondance prit le ton de l'amitiÇ. L'abbÇ Pirard disait au marquis qu'on voulait l'obliger Ö force d'avanies Ö donner sa dÇmission. Dans la coläre que lui inspire le stratagäme infÉme, suivant lui, employÇ contre Julien, il parla du jeune homme au marquis.

Quoique fort riche, ce grand seigneur n'Çtait point avare. De la vie, il n'avait pu faire accepter Ö l'abbÇ Pirard, màme le remboursement des frais de poste occasionnÇs par le procäs. Il saisit l'idÇe d'envoyer cinq cents francs Ö son Çläve favori.

M. de La Mole se donna la peine d'Çcrire lui-màme la lettre d'envoi. Cela le fit penser Ö l'abbÇ.

Un jour celui-ci reáut un petit billet qui, pour affaire pressante l'engageait Ö passer sans dÇlai dans une auberge du faubourg de Besanáon. Il y trouva l'intendant de M. de La Mole.

- M. le marquis m'a chargÇ de vous amener sa caläche, lui dit cet homme. Il espäre qu'apräs avoir lu cette lettre, il vous conviendra de partir pour Paris, dans quatre ou cinq jours. Je vais employer le temps que vous voudrez bien m'indiquer Ö parcourir les terres de M. le marquis en Franche-ComtÇ. Apres quoi, le jour qui vous conviendra, nous partirons pour Paris.

La lettre Çtait course:

"DÇbarrassez-vous, mon cher monsieur, de toutes les tracasseries de province, venez respirer un air tranquille Ö Paris. Je vous envoie ma voiture, qui a l'ordre d'attendre votre dÇtermination pendant quatre jours. Je vous attendrai moi-màme Ö Paris jusqu'a mardi. Il ne me faut qu'un oui de votre part, monsieur, pour accepter en votre nom une des meilleures cures des environs de Paris. Le plus riche de vos future paroissiens ne vous a jamais vu, mais vous est dÇvouÇ plus que vous ne pouvez croire; c'est le marquis de La Mole."

Sans s'en douter, le sÇväre abbÇ Pirard aimait ce sÇminaire peuplÇ de ses ennemis, et auquel, depuis quinze ans, il consacrait toutes ses pensÇes. La lettre de M. de La Mole fut pour lui comme l'apparition du chirurgien chargÇ de faire une opÇration cruelle et nÇcessaire. Sa destitution Çtait certaine. Il donna rendez-vous Ö l'intendant Ö trots jours de lÖ.

Pendant quarante-huit heures, il eut la fiävre d'incertitude. Enfin, il Çcrivit Ö M. de La Mole, et compose pour Mgr l'Çvàque une lettre, chef-d'oeuvre de style ecclÇsiastique, mais un peu longue. Il eut ÇtÇ difficile de trouver des phrases plus irrÇprochables et respirant un respect plus sincäre. Et toutefois cette lettre, destinÇe Ö donner une heure difficile Ö M. de Frilair, vis-Ö-vis de son patron articulait tous les sujets de plainte graves, et descendait jusqu'aux petites tracasseries sales qui, apräs avoir ÇtÇ endurÇes avec rÇsignation pendant six ans, foráaient abbÇ Pirard Ö quitter le diocäse.

On lui volait son bois dans son bñcher, on empoisonnait son chien, etc., etc.

Cette lettre finie, il fit rÇveiller Julien, qui Ö huit heures du soir dormait dÇjÖ, ainsi que tous les sÇminaristes.

- Vous savez oó est l'ÇvàchÇ? lui dit-il en beau style latin; portez cette lettre Ö Monseigneur. Je ne vous dissimulerai point que je vous envoie au milieu des loups. Soyez tout yeux et tout oreilles. Point de mensonge dans vos rÇponses; mais songez que qui vous interroge Çprouverait peut-àtre une joie vÇritable Ö pouvoir vous nuire. Je suis bien aise, mon enfant, de vous donner cette expÇrience avant de vous quitter, car je ne vous le cache point, la lettre que vous portez est ma dÇmission.

Julien resta immobile, il aimait l'abbÇ Pirard. La prudence avait beau lui dire: "Apräs le dÇpart de cet honnàte homme, le parti du SacrÇ-Coeur va me dÇgrader et peut-àtre me chasser."

Il ne pouvait penser Ö lui. Ce qui l'embarrassait, c'Çtait une phrase qu'il voulait arranger d'une maniäre polie, et rÇellement il ne s'en trouvait pas l'esprit.

- HÇ bien! mon ami, ne partez-vous pas?

- C'est qu'on dit, monsieur, dit timidement Julien, que pendant votre longue administration, vous n'avez rien mis de cìtÇ. J'ai six cents francs.

Les larmes l'empàchärent de continuer.

- Cela aussi sera marquÇ, dit froidement l'ex-directeur du sÇminaire. Allez Ö l'ÇvàchÇ, il se fait tard.

Le hasard voulut que, ce soir-lÖ, M. l'abbÇ de Frilair fñt de service dans le salon de l'ÇvàchÇ; Monseigneur dånait Ö la prÇfecture. Ce fut donc Ö M. de Frilair lui-màme que Julien remit la lettre, mais il ne le connaissait pas.

Julien vit avec Çtonnement cet abbÇ ouvrir hardiment la lettre adressÇe Ö l'Çvàque. La belle figure du grand vicaire exprima bientìt une surprise màlÇe de vif plaisir, et redoubla de gravitÇ. Pendant qu'il lisait, Julien, frappÇ de sa bonne mine, eut le temps de l'examiner. Cette figure eñt eu plus de gravitÇ sans la finesse extràme qui apparaissait dans certains traits, et qui fñt allÇe jusqu'Ö dÇnoter la faussetÇ si le possesseur de ce beau visage eñt cessÇ un instant de s'en occuper. Le nez träs avancÇ formait une seule ligne parfaitement droite, et donnait par malheur Ö un profil, fort distinguÇ d'ailleurs, une ressemblance irrÇmÇdiable avec la physionomie d'un renard. Du reste, cet abbÇ qui paraissait si occupÇ de la dÇmission de M. Pirard, Çtait mis avec une ÇlÇgance qui plut beaucoup Ö Julien, et qu'il n'avait jamais vue Ö aucun pràtre.

Julien ne sut que plus tard quel Çtait le talent spÇcial de l'abbÇ de Frilair. Il savait amuser son Çvàque, vieillard aimable, fait pour le sÇjour de Paris, et qui regardait Besanáon comme un exil. Cet Çvàque avait une fort mauvaise vue et aimait passionnÇment le poisson. L'abbÇ de Frilair ìtait les aràtes du poisson qu'on servait Ö Monseigneur.

Julien regardait en silence l'abbÇ qui relisait la dÇmission, lorsque tout Ö coup la porte s'ouvrit avec fracas. Un laquais, richement vàtu, passa rapidement. Julien n'eut que le temps de se retourner vers la porte; il aperáut un petit vieillard, portant une croix pectorale. Il se prosterna: l'Çvàque lui adressa un sourire de bontÇ, et passa. Le bel abbÇ le suivit, et Julien resta seul dans le salon, dont il put Ö loisir admirer la magnificence pieuse.

L'Çvoque de Besanáon, homme d'esprit ÇprouvÇ, mais non pas Çteint par les longues misäres de l'Çmigration, avait plus de soixante-quinze ans, et s'inquiÇtait infiniment peu de cc qui arriverait dans dix ans.

- Quel est ce sÇminariste, au regard fin, que je crois avoir vu en passant? dit l'Çvoque. Ne doivent-ils pas suivant mon räglement, àtre couchÇs Ö l'heure qu'il est?

- Celui-ci est fort ÇveillÇ, je vous jure, Monseigneur, et il apporte une grande nouvelle: c'est la dÇmission du seul jansÇniste qui restÉt dans votre diocäse. Cc terrible abbÇ Pirard comprend enfin ce que parler veut dire.

- Eh bien! dit l'Çvàque avec un sourire malin, je vous dÇfie de le remplacer par un homme qui le vaille. Et pour vous montrer tout le prix de cet homme, je l'invite Ö dåner pour demain.

Le grand vicaire voulut glisser quelques mots sur le choix du successeur. Le prÇlat, peu disposÇ Ö parler d'affaires, lui dit:

- Avant de faire entrer cet autre, sachons un peu comment celui-ci s'en va. Faites-moi venir ce sÇminariste, la vÇritÇ est dans la bouche des enfants.

Julien fut appelÇ: "Je vais me trouver au milieu de deux inquisiteurs", pensa-t-il. Jamais il ne s'Çtait senti plus de courage.

Au moment oó il entra, deux grands valets de chambre, mieux mis que M. Valenod lui-màme, dÇshabillaient Monseigneur. Ce prÇlat, avant d'en venir Ö M. Pirard crut devoir interroger Julien sur ses Çtudes. Il parla un peu de dogme, et fut ÇtonnÇ. Bientìt il en vint aux humanitÇs, Ö Virgile, Ö Horace, Ö CicÇron."Ces noms-lÖ, pensa Julien, m'ont valu mon numÇro 198. Je n'ai rien Ö perdre, essayons de briller."Il rÇussit; le prÇlat, excellent humaniste lui-màme, fut enchantÇ.

Au dåner de la prÇfecture, une jeune fille justement cÇläbre avait rÇcitÇ le poäme de la Madeleine'. Il Çtait en train de parler littÇrature et oublia bien vite l'abbÇ Pirard et toutes les affaires pour discuter, avec le sÇminariste, la question de savoir si Horace Çtait riche ou pauvre. Le prÇlat cita plusieurs odes, mais quelquefois sa mÇmoire Çtait paresseuse, et sur-le-champ Julien rÇcitait l'ode tout entiäre, d'un air modeste; ce qui frappa l'Çvàque fut que Julien ne sortait point du ton de la conversation, il disait ses vingt ou trente vers latins comme il eñt parlÇ de ce qui se passait dans son sÇminaire. On parla longtemps de Virgile, de CicÇron. Enfin le prÇlat ne put s'empàcher de faire compliment au jeune sÇminariste.

- Il est impossible d'avoir fait de meilleures Çtudes.

- Monseigneur, dit Julien, votre sÇminaire peut vous offrir cent quatre-vingt-dix-sept sujets bien moins indignes de votre haute approbation.

- Comment cela? dit le prÇlat ÇtonnÇ de ce chiffre.

- Je puis appuyer d'une preuve officielle ce que j'ai l'honneur de dire devant Monseigneur.

"A l'examen annuel du sÇminaire, rÇpondant prÇcisÇment sur les matiäres qui me valent, dans ce moment, l'approbation de Monseigneur, j'ai obtenu le n¯ 198.

- Ah! c'est le Benjamin de l'abbÇ Pirard, s'Çcria l'Çvàque en riant et regardant M. de Frilair; nous aurions dñ nous y attendre; mais c'est de bonne guerre. N'est-ce pas, mon ami, ajouta-t-il en s'adressant Ö Julien, qu'on vous a fait rÇveiller pour vous envoyer ici?

- Oui, Monseigneur. Je ne suis sorti seul du sÇminaire qu'une seule fois en ma vie, pour aller aider M. l'abbÇ Chas-Bernard Ö orner la cathÇdrale, le jour de la Fàte-Dieu.

- Optime, dit l'Çvàque; quoi, c'est vous qui avez fait preuve de tant de courage, en plaáant les bouquets de plumes sur le baldaquin? Ils me font frÇmir chaque annÇe; je crains toujours qu'ils ne me coñtent la vie d un homme. Mon ami, vous irez loin mais je ne veux pas arràter votre carriäre, qui sera brillante, en vous faisant mourir de faim.

Et sur l'ordre de l'Çvoque, on apporta des biscuits et du vin de Malaga, auxquels Julien fit honneur, et encore plus l'abbÇ de Frilair, qui savait que son Çvàque aimait Ö voir manger gaiement et de bon appÇtit.

Le prÇlat, de plus en plus content de la fin de sa soirÇe, parla un instant d'histoire ecclÇsiastique. Il vit que Julien ne comprenait pas. Le prÇlat passa Ö l'Çtat moral de l'Empire romain, sous les empereurs du siäcle de Constantin. La fin du paganisme Çtait accompagnÇe de cet Çtat d'inquiÇtude et de doute qui, au dix-neuviäme siäcle, dÇsole les esprits tristes et ennuyÇs. Monseigneur remarqua que Julien ignorait presque jusqu'au nom de Tacite.

Julien rÇpondit avec candeur, Ö l'Çtonnement de son Çvoque, que cet auteur ne se trouvait pas dans la bibliothäque du sÇminaire.

- J'en suis vraiment bien aise, dit l'Çvàque gaiement. Vous me tirez d'embarras depuis dix minutes, je cherche le moyen de vous remercier de la soirÇe aimable que vous m'avez procurÇe, et certes de maniäre bien imprÇvue. Je ne m'attendais pas Ö trouver un docteur dans un Çläve de mon sÇminaire. Quoique le don ne soit pas trop canonique, je veux vous donner un Tacite.

Le prÇlat se fit apporter huit volumes supÇrieurement reliÇs, et voulut Çcrire lui-màme, sur le titre du premier un compliment latin pour Julien Sorel. L'Çvàque se piquait de belle latinitÇ; il finit par lui dire, d'un ton sÇrieux, qui tranchait tout Ö fait avec celui du reste de la conversation:

- Jeune homme, si vous àtes sage, vous aurez un jour la meilleure cure de mon diocäse, et pas Ö cent lieues de mon palais Çpiscopal; mais il faut àtre sage.

Julien, chargÇ de ses volumes, sortit de l'ÇvàchÇ fort ÇtonnÇ, comme minuit sonnait.

Monseigneur ne lui avait pas dit un mot de l'abbÇ Pirard. Julien Çtait surtout ÇtonnÇ de l'extràme politesse de l'Çvàque. Il n'avait pas l'idÇe d'une telle urbanitÇ de formes, rÇunie Ö un air de dignitÇ aussi naturel. Julien fut surtout frappÇ du contraste en revoyant le sombre abbÇ Pirard qui l'attendait en s'impatientant.

- Quid tibi dixerunt? (Que vous ont-ils dit?) lui cria-t-il d'une voix forte, du plus loin qu'il l'aperáut.

Julien s'embrouillant un peu Ö traduire en latin les discours de l'Çvàque:

- Parlez franáais, et rÇpÇtez les propres paroles de Monseigneur, sans y ajouter rien, ni rien retrancher, dit l'ex-directeur du sÇminaire, avec son ton dur et ses maniäres profondÇment inÇlÇgantes.

- Quel Çtrange cadeau de la part d'un Çvoque Ö un jeune sÇminariste! disait-il en feuilletant le superbe Tacite, dont la tranche dorÇe avait l'air de lui faire horreur.

Deux heures sonnaient, lorsque apräs un compte rendu fort dÇtaillÇ, il permit Ö son Çläve favori de regagner sa chambre.

- Laissez-moi le premier volume de votre Tacite, oó est le compliment de Monseigneur l'Çvàque, lui dit-il. Cette ligne latine sera votre paratonnerre dans cette maison, apräs mon dÇpart.

Erit tibi fili mi, successor meus tanquam leo quoerens quem devoret. (Car pour toi, mon fils, mon successeur sera comme un lion furieux, et qui cherche Ö dÇvorer.)

Le lendemain matin Julien trouva quelque chose d'Çtrange dans la maniäre dont ses camarades lui parlaient. Il n'en fut que plus rÇservÇ."VoilÖ, pensa-t-il, l'effet de la dÇmission de M. Pirard. Elle est connue de toute la maison, et je passe pour son favori. Il doit y avoir de l'insulte dans ces faáons"; mais il ne pouvait l'y voir. Il y avait, au contraire, absence de haine dans les yeux de tous ceux qu'il rencontrait le long des dortoirs: "Que veut dire ceci? C'est un piäge sans doute, jouons serrÇ."Enfin le petit sÇminariste de Verriäres lui dit en riant:

- Cornelii Taciti opera omnia (Oeuvres complätes de Tacite).

A ce mot, qui fut entendu tous comme Ö l'envi firent compliment Ö Julien, non seulement sur le magnifique cadeau qu'il avait reáu de Monseigneur, mais aussi de la conversation de deux heures dont il avait ÇtÇ honorÇ. On savait jusqu'aux plus petits dÇtails. De ce moment, il n'y eut plus d'envie; on lui fit la cour bassement: l'abbÇ Castanäde, qui, la veille encore, Çtait de la derniäre insolence envers lui, vint le prendre par le bras et l'invita Ö dÇjeuner.

Par une fatalitÇ du caractäre de Julien, l'insolence de ces àtres grossiers lui avait fait beaucoup de peine; leur bassesse lui causa du dÇgoñt et aucun plaisir.

Vers midi, l'abbÇ Pirard quitta ses Çläves, non sans leur adresser une allocution sÇväre.

- Voulez-vous les honneurs du monde, leur dit-il, tous les avantages sociaux, le plaisir de commander, celui de se moquer des lois et d'àtre insolent impunÇment envers tous? ou bien voulez-vous votre salut Çternel? les moins avancÇs d'entre vous n'ont qu'Ö ouvrir les yeux pour distinguer les deux routes.

A peine fut-il sorti que les dÇvots du SacrÇ-Coeur de JÇsus allärent entonner un Te Deum dans la chapelle. Personne au sÇminaire ne prit au sÇrieux l'allocution de l'ex-directeur."Il a beaucoup d'humeur de sa destitution", disait-on de toutes parts. Pas un seul sÇminariste n'eut la simplicitÇ de croire Ö la dÇmission volontaire d'une place qui donnait tant de relations avec de gros fournisseurs.

L'abbÇ Pirard alla s'Çtablir dans la plus belle auberge de Besanáon; et sous prÇtexte d'affaires qu'il n'avait pas, voulut y passer deux jours.

L'Çvàque l'avait invitÇ Ö dåner, et, pour plaisanter son grand vicaire de Frilair, cherchait Ö le faire briller. On Çtait au dessert, lorsqu'arriva de Paris l'Çtrange nouvelle que l'abbÇ Pirard Çtait nommÇ Ö la magnifique cure de N..., Ö quatre lieues de la capitale. Le bon prÇlat l'en fÇlicita sincärement. Il vit dans toute cette affaire un bien jouÇ qui le mit de bonne humeur et lui donna la plus haute opinion des talents de l'abbÇ. Il lui donna un certificat latin magnifique, et imposa silence Ö l'abbÇ de Frilair, qui se permettait des remontrances.

Le soir, Monseigneur porta son admiration chez la marquise de RubemprÇ. Ce fut une grande nouvelle pour la haute sociÇtÇ de Besanáon; on se perdait en conjectures sur cette faveur extraordinaire. On voyait dÇjÖ l'abbÇ Pirard Çvàque. Les plus fins crurent M. de La Mole ministre, et se permirent ce jour-lÖ de sourire des airs impÇrieux que M. l'abbÇ de Frilair portait dans le monde.

Le lendemain matin, on suivait presque l'abbÇ Pirard dans les rues, et les marchands venaient sur la porte de leurs boutiques, lorsqu'il alla solliciter les juges du marquis. Pour la premiäre fois, il en fut reáu avec politesse. Le sÇväre jansÇniste, indignÇ de tout ce qu'il voyait, fit un long travail avec les avocats qu'il avait choisis pour le marquis de La Mole et partit pour Paris. Il eut la faiblesse de dire Ö deux ou trois amis de colläge, qui l'accompagnaient jusqu'Ö la caläche dont ils admirärent les armoiries, qu'apräs avoir administrÇ le sÇminaire pendant quinze ans, il quittait Besanáon avec cinq cent vingt francs d'Çconomie. Ces amis l'embrassärent en pleurant, et se dirent entre eux:

- Le bon abbÇ eñt pu s'Çpargner ce mensonge, il est aussi par trop ridicule.

Le vulgaire, aveuglÇ par l'amour de l'argent, n'Çtait pas fait pour comprendre que c'Çtait dans sa sincÇritÇ que l'abbÇ Pirard avait trouvÇ la force nÇcessaire pour lutter seul pendant six ans contre Marie Alacoque, le SacrÇ-Coeur de JÇsus, les jÇsuites et son Çvàque.

CHAPITRE XXX

UN AMBITIEUX

Il n'y a plus qu'une seule noblesse, c'est le titre de duc, marquis est ridicule, au mot duc on tourne la tàte.
EDINBURGH REVIEW.

L'abbÇ fut ÇtonnÇ de l'air noble et du ton presque gai du marquis. Cependant ce futur ministre le recevait sans aucune de ces petites faáons de grand seigneur, si polies, mais si impertinentes pour qui les comprend. C'eñt ÇtÇ du temps perdu, et le marquis Çtait assez avant dans les grandes affaires pour n'avoir point de temps Ö perdre.

Depuis six mois, il intriguait pour faire accepter Ö la fois au roi et Ö la nation un certain ministäre, qui, par reconnaissance, le ferait duc.

Le marquis demandait en vain, depuis de longues annÇes, Ö son avocat de Besanáon un travail clair et prÇcis sur ses procäs de Franche-ComtÇ. Comment l'avocat cÇläbre les lui eñt-il expliquÇs, s'il ne les comprenait pas lui-màme?

Le petit carrÇ de papier, que lui remit l'abbÇ, expliquait tout.

- Mon cher abbÇ, lui dit le marquis, apräs avoir expÇdiÇ en moins de cinq minutes toutes les formules de politesse et d'interrogation sur les choses personnelles, mon cher abbÇ, au milieu de ma prÇtendue prospÇritÇ, il me manque du temps pour m'occuper sÇrieusement de deux petites choses assez importantes pourtant: ma famille et mes affaires. Je soigne en grand la fortune de ma maison, je puis la porter loin; je soigne mes plaisirs, et c'est ce qui doit passer avant tout, du moins Ö mes yeux, ajouta-t-il en surprenant de l'Çtonnement dans ceux de l'abbÇ Pirard.

Quoique homme de sens, l'abbÇ Çtait ÇmerveillÇ de voir un vieillard parler si franchement de ses plaisirs.

- Le travail existe sans doute Ö Paris, continua le grand seigneur, mais perchÇ au cinquiäme Çtage; et däs que je me rapproche d'un homme, il prend un appartement au second, et la femme prend un jour, par consÇquent plus de travail, plus d'effort que pour àtre ou paraåtre un homme du monde. C'est lÖ leur unique affaire däs qu'ils ont du pain.

"Pour mes procäs, exactement parlant, et encore pour chaque procäs pris Ö part, j'ai des avocats qui se tuent; il m'en est mort un de la poitrine, avant-hier. Mais, pour mes affaires en gÇnÇral, croiriez-vous, monsieur, que, depuis trois ans, j ai renoncÇ Ö trouver un homme qui, pendant qu'il Çcrit pour moi, daigne songer un peu sÇrieusement Ö ce qu'il fait? Au reste, tout ceci n'est qu'une prÇface.

"Je vous estime, et j'oserais ajouter, quoique vous voyant pour la premiäre fois, je vous aime. Voulez-vous àtre mon secrÇtaire, avec huit mille francs d'appointements ou bien avec le double? J'y gagnerai encore, je vous jure; et je fais mon affaire de vous conserver votre belle cure, pour le jour oó nous ne nous conviendrons plus.

L'abbÇ refusa, mais vers la fin de la conversation le vÇritable embarras oó il voyait le marquis lui suggÇra une idÇe.

- J'ai laissÇ au fond de mon sÇminaire, dit-il au marquis, un pauvre jeune homme, qui, si je ne me trompe, va y àtre rudement persÇcutÇ. S'il n'Çtait qu'un simple religieux, il serait dÇjÖ in pace.

"Jusqu'ici ce jeune homme ne sait que le latin et l'êcriture sainte; mais il n'est pas impossible qu'un jour il dÇploie de grands talents soit pour la prÇdication, soit pour la direction des Émes. J'ignore ce qu'il fera, mais il a le feu sacrÇ, il peut aller loin. Je comptais le donner Ö notre Çvàque, si jamais il nous en Çtait venu un qui eñt un peu de votre maniäre de voir les hommes et les affaires.

- D'oó sort votre jeune homme? dit le marquis.

- On le dit fils d'un charpentier de nos montagnes, mais je le croirais plutìt fils naturel de quelque homme riche. Je lui ai vu recevoir une lettre anonyme ou pseudonyme avec une lettre de change de cinq cents francs.

- Ah! c'est Julien Sorel, dit le marquis.

- D'oó savez-vous son nom? dit l'abbÇ ÇtonnÇ; et comme il rougissait de sa question:

- C'est ce que je ne vous dirai pas, rÇpondit le marquis.

- Eh bien! reprit l'abbÇ, vous pourriez essayer d'en faire votre secrÇtaire; il a de l'Çnergie, de la raison; en un mot, c'est un essai Ö tenter.

- Pourquoi pas? dit le marquis; mais serait-ce un homme Ö se laisser graisser la patte par le prÇfet de police ou par tout autre pour faire l'espion chez moi? VoilÖ toute mon objection.

D'apräs les assurances favorables de l'abbÇ Pirard, le marquis prit un billet de mille francs:

- Envoyez ce viatique Ö Julien Sorel; faites-le-moi venir.

- L'habitude d'habiter Paris doit, en effet, M. le marquis, produire cette illusion dans votre esprit; vous ne connaissez pas, parce que vous àtes dans une position sociale ÇlevÇe, la tyrannie qui päse sur nous autres pauvres provinciaux, et en particulier sur les pràtres non amis des jÇsuites. On ne voudra pas laisser partir Julien Sorel, on saura se couvrir des prÇtextes les plus habiles on me rÇpondra qu'il est malade, la poste aura perdu les lettres, etc., etc.

- Je prendrai un de ces jours une lettre du ministre Ö l'Çvàque, dit le marquis.

- J'oubliais une prÇcaution, dit l'abbÇ: ce jeune homme quoique nÇ bien bas a le coeur haut, il ne sera d'aucune utilitÇ dans vos affaires si l'on effarouche son orgueil; vous le rendriez stupide.

- Ceci me plaåt, dit le marquis, j'en ferai le camarade de mon fils, cela suffira-t-il?

Quelque temps apräs, Julien reáut une lettre d'une Çcriture inconnue et portant le timbre de ChÉlon, il y trouva un mandat sur un marchand de Besanáon, et l'avis de se rendre Ö Paris sans dÇlai. La lettre Çtait signÇe d'un nom supposÇ, mais en l'ouvrant Julien avait tressailli: une grosse tache d'encre Çtait tombÇe au milieu du treiziäme mot. C'Çtait le signal dont il Çtait convenu avec l'abbÇ Pirard.

Moins d'une heure apräs, Julien fut appelÇ Ö l'ÇvàchÇ oó il se vit accueillir avec une bontÇ toute paternelle. Tout en citant Horace, Monseigneur lui fit, sur les hautes destinÇes qui l'attendaient Ö Paris, des compliments fort adroits et qui, pour remerciements, attendaient des explications. Julien ne put rien dire, d'abord parce qu'il ne savait rien et Monseigneur prit beaucoup de considÇration pour lui. Un des petits pràtres de l'ÇvàchÇ Çcrivit au maire qui se hÉta d'apporter lui-màme un passeport signÇ, mais oó l'on avait laissÇ en blanc le nom du voyageur.

Le soir avant minuit, Julien Çtait chez FouquÇ, dont l'esprit sage fut plus ÇtonnÇ que charmÇ de l'avenir qui semblait attendre son ami.

- Cela finira pour toi, dit cet Çlecteur libÇral, par une place de gouvernement, qui t'obligera Ö quelque dÇmarche qui sera vilipendÇe dans les journaux. C'est par ta honte que j'aurai de tes nouvelles. Rappelle-toi que, màme financiärement parlant, il vaut mieux gagner cent louis dans un bon commerce de bois, dont on est le maåtre que de recevoir quatre mille francs d'un gouvernement fñt-il celui du roi Salomon.

Julien ne vit dans tout cela que la petitesse d'esprit d'un bourgeois de campagne. Il allait enfin paraåtre sur le thÇÉtre des grandes choses. Il aimait mieux moins de certitude et des chances plus vastes. Dans ce coeur-lÖ il n'y avait plus la moindre peur de mourir de faim. Le bonheur d'aller Ö Paris, qu'il se figurait peuplÇ de gens d'esprit fort intrigants, fort hypocrites, mais aussi polis que l'Çvàque de Besanáon et que l'Çvàque d'Agde, Çclipsait tout Ö ses yeux. Il se reprÇsenta humblement Ö son ami, comme privÇ de son libre arbitre par la lettre de l'abbÇ Pirard.

Le lendemain vers midi, il arriva dans Verriäres le plus heureux des hommes; il comptait revoir Mme de Rànal. Il alla d'abord chez son premier protecteur, le bon abbÇ ChÇlan. Il trouva une rÇception sÇväre.

- Croyez-vous m'avoir quelque obligation? lui dit M. ChÇlan, sans rÇpondre Ö son salut. Vous allez dÇjeuner avec moi, pendant ce temps on ira vous louer un autre cheval, et vous quitterez Verriäres, sans y voir personne.

- Entendre c'est obÇir, rÇpondit Julien avec une mine de sÇminaire, et il ne fut plus question que de thÇologie et de belle latinitÇ.

Il monta Ö cheval, fit une lieue, apräs quoi apercevant un bois, et personne pour l'y voir entrer, il s'y enfonáa. Au coucher du soleil i renvoya le cheval par un paysan a la porte voisine. Plus tard, il entra chez un vigneron qui consentit Ö lui vendre une Çchelle et Ö le suivre en la portant jusqu'au petit bois qui domine le COURS DE LA FIDELITE, Ö Verriäres.

- Je suis un pauvre conscrit rÇfractaire...

- Ou un contrebandier, dit le paysan, en prenant congÇ de lui, mais peu m'importe! mon Çchelle est bien payÇe, et moi-màme je ne suis pas sans avoir passÇ quelques mouvements de montre en ma vie.

La nuit Çtait fort noire. Vers une heure du matin, Julien, chargÇ de son Çchelle, entra dans Verriäres. Il descendit le plus tìt qu'il put dans le lit du torrent, qui traverse les magnifiques jardins de M. de Rànal Ö une profondeur de dix pieds, et contenu entre deux murs. Julien monta facilement avec l'Çchelle. Quel accueil me feront les chiens de garde? pensait-il. Toute la question est lÖ. Les chiens aboyärent, et s'avancärent au galop sur lui; mais il siffla doucement, et ils vinrent le caresser.

Remontant alors de terrasse en terrasse, quoique toutes les grilles fussent fermÇes, il lui fut facile d'arriver jusque sous la fenàtre de la chambre Ö coucher de Mme de Rànal qui, du cìtÇ du jardin, n'est ÇlevÇe que de huit ou dix pieds au-dessus du sol.

Il y avait aux volets une petite ouverture en forme de coeur, que Julien connaissait bien. A son grand chagrin, cette petite ouverture n'Çtait pas ÇclairÇe par la lumiäre intÇrieure d'une veilleuse.

"Grand Dieu! se dit-il, cette nuit, cette chambre n'est pas occupÇe par Mme de Rànal! Oó sera-t-elle couchÇe? La famille est Ö Verriäres, puisque j'ai trouvÇ les chiens; mais je puis rencontrer dans cette chambre, sans veilleuse, M. de Rànal lui-màme ou un Çtranger, et alors quel esclandre!"

Le plus prudent Çtait de se retirer; mais ce parti fit horreur Ö Julien."Si c'est un Çtranger, je me sauverai Ö toutes jambes, abandonnant mon Çchelle; mais si c'est elle, quelle rÇception m'attend? Elle est tombÇe dans le repentir et dans la plus haute piÇtÇ, je n'en puis douter; mais enfin, elle a encore quelque souvenir de moi, puisqu'elle vient de m'Çcrire." Cette raison le dÇcida.

Le coeur tremblant, mais cependant rÇsolu Ö pÇrir ou Ö la voir, il jeta de petits cailloux contre le volet; point de rÇponse. Il appuya son Çchelle Ö cìtÇ de la fenàtre, et frappa lui-màme contre le volet, d'abord doucement, puis plus fort. a Quelque obscuritÇ qu'il fasse, on peut me tirer un coup de fusil, pensa Julien."Cette idÇe rÇduisit l'entreprise folle Ö une question de bravoure.

"Cette chambre est inhabitÇe cette nuit, pensa-t-il, ou, quelle que soit la personne qui y couche, elle est ÇveillÇe maintenant. Ainsi plus rien Ö mÇnager envers elle; il faut seulement tÉcher de n'àtre pas entendu par les personnes qui couchent dans les autres chambres."

Il descendit, plaáa son Çchelle contre un des volets, remonta et passant la main dans l'ouverture en forme de coeur, il eut le bonheur de trouver assez vite le fil de fer attachÇ au crochet qui fermait le volet. Il tira ce fil de fer ce fut avec une joie inexprimable qu'il sentit que ce volet n'Çtait plus retenu et cÇdait Ö son effort. Il faut l'ouvrir petit Ö petit, et faire reconnaåtre ma voix. Il ouvrit le volet assez pour passer la tàte, et en rÇpÇtant Ö voix basse: C'est un ami

Il s'assura, en pràtant l'oreille, que rien ne troublait le silence profond de la chambre. Mais dÇcidÇment, il n'y avait point de veilleuse màme Ö demi Çteinte, dans la cheminÇe; c'Çtait un bien mauvais signe.

"Gare le coup de fusil!"Il rÇflÇchit un peu; puis, avec le doigt, il osa frapper contre la vitre: pas de rÇponse; il frappa plus fort. Quand je devrais casser la vitre, il faut en finir. Comme il frappait träs fort, il crut entrevoir, au milieu de l'extràme obscuritÇ comme une ombre blanche qui traversait la chambrÇ. Enfin, il n'y eut plus de doute, il vit une ombre qui semblait s'avancer avec une extràme lenteur. Tout Ö coup il vit une joue qui s'appuyait Ö la vitre contre laquelle Çtait son oeil.

Il tressaillit, et s'Çloigna un peu. Mais la nuit Çtait tellement noire que, màme Ö cette distance, il ne put distinguer si c'Çtait Mme de Rànal. Il craignait un premier cri d'alarme; depuis un moment, il entendait les chiens rìder et gronder Ö demi autour du pied de son Çchelle.

- C'est moi, rÇpÇtait-il assez haut, un ami.

Pas de rÇponse; le fantìme blanc avait disparu.

- Daignez m'ouvrir, il faut que je vous parle, je suis trop malheureux! et il frappait de faáon Ö briser la vitre.

Un petit bruit sec se fit entendre; l'espagnolette de la fenàtre cÇdait; il poussa la croisÇe, et sauta lÇgärement dans la chambre.

Le fantìme blanc s'Çloignait; il lui prit les bras; c'Çtait une femme. Toutes ses idÇes de courage s'Çvanouirent."Si c'est elle, que va-t-elle dire?" Que devint-il, quand il comprit Ö un petit cri que c'Çtait Mme de Rànal?

Il la serra dans ses bras; elle tremblait, et avait Ö peine la force de le repousser.

- Malheureux! que faites-vous?

A peine si sa voix convulsive pouvait articuler ces mots. Julien y vit l'indignation la plus vraie.

- Je viens vous voir apräs quatorze mois d'une cruelle sÇparation.

- Sortez, quittez-moi Ö l'instant. Ah! M. ChÇlan, pourquoi m'avoir empàchÇ de lui Çcrire? j'aurais prÇvenu cette horreur. Elfe le repoussa avec une force vraiment extraordinaire. Je me repens de mon crime, le ciel a daignÇ m'Çclairer, rÇpÇtait-elle d'une voix entrecoupÇe. Sortez! fuyez!

- Apräs quatorze mois de malheur, je ne vous quitterai certainement pas sans vous avoir parlÇ. Je veux savoir tout ce que vous avez fait. Ah! je vous ai assez aimÇe pour mÇriter cette confidence... Je veux tout savoir.

MalgrÇ Mme de Rànal, ce ton d'autoritÇ avait de l'empire sur son coeur.

Julien, qui la tenait serrÇe avec passion, et rÇsistait Ö ses efforts pour se dÇgager, cessa de la presser dans ses bras. Ce mouvement rassura un peu Mme de Rànal.

- Je vais retirer l'Çchelle, dit-il, pour qu'elle ne nous compromette pas si quelque domestique, ÇveillÇ par le bruit, fait une ronde.

- Ah! sortez, sortez au contraire, lui dit-on avec une vÇritable coläre! Que m'importent les hommes? c'est Dieu qui voit l'affreuse scäne que vous me faites et qui m'en punira. Vous abusez lÉchement des sentiments que j'eus pour vous, mais que je n'ai plus. Entendez-vous, monsieur Julien?

Il retirait l'Çchelle fort lentement pour ne pas faire de bruit.

- Ton mari est-il Ö la ville? lui dit-il, non pour la braver mais emportÇ par l'ancienne habitude.

- Ne me parlez pas ainsi, de grÉce, ou j'appelle mon mari. Je ne suis dÇjÖ que trop coupable de ne pas vous avoir chassÇ, quoi qu'il pñt en arriver. J'ai pitiÇ de vous lui dit-elle, cherchant Ö blesser son orgueil qu'elle connaissait si irritable.

Ce refus de tutoiement, cette faáon brusque de briser un lien si tendre, et sur lequel il comptait encore, portärent jusqu'au dÇlire le transport d'amour de Julien.

- Quoi! est-il possible que vous ne m'aimiez plus! lui dit-il avec un de ces accents du coeur, si difficiles Ö Çcouter de sang-froid.

Elle ne rÇpondit pas; pour lui, il pleurait amärement.

RÇellement, il n'avait plus la force de parler.

- Ainsi je suis complätement oubliÇ du seul àtre qui m'ait jamais aimÇ! A quoi bon vivre dÇsormais? Tout son courage l'avait quittÇ däs qu'il n'avait plus eu Ö craindre le danger de rencontrer un homme; tout avait disparu de son coeur, hors l'amour.

Il pleura longtemps en silence; elle entendait le bruit de ses sanglots. Il prit sa main, elle voulut la retirer; et cependant, apräs quelques mouvements presque convulsifs, elle la lui laissa. L'obscuritÇ Çtait extràme; ils se trouvaient l'un et l'autre assis sur le lit de Mme de Rànal.

"Quelle diffÇrence avec ce qui Çtait il y a quatorze mois!"pensa Julien; et ses larmes redoublärent."Ainsi l'absence dÇtruit sñrement tous les sentiments de l'homme! Il vaut mieux m'en aller."

- Daignez me dire ce qui vous est arrivÇ, dit enfin Julien d'une voix presque Çteinte par la douleur.

- Sans doute, rÇpondit Mme de Rànal d'une voix dure, et dont l'accent avait quelque chose de sec et de reprochant pour Julien, mes Çgarements Çtaient connus dans la ville, lors de votre dÇpart. Il y avait eu tant d'imprudence dans vos dÇmarches! Quelque temps apräs, alors j'Çtais au dÇsespoir, le respectable M. ChÇlan vint me voir. Ce fut en vain que, pendant longtemps, il voulut obtenir un aveu. Un jour, il eut l'idÇe de me conduire dans cette Çglise de Dijon, oó j'ai fait ma premiäre communion. LÖ, il osa parler le premier...

Mme de Rànal fut interrompue par ses larmes.

- Quel moment de honte! J'avouai tout. Cet homme si bon daigna ne point m'accabler du poids de son indignation: il s'affligea avec moi. Dans ce temps-lÖ, je vous Çcrivais tous les jours des lettres que je n'osais vous envoyer; je les cachais soigneusement, et quand j'Çtais trop malheureuse, je m'enfermais dans ma chambre et relisais mes lettres.

"Enfin, M. ChÇlan obtint que je les lui remettrais... Quelques-unes, Çcrites avec un peu plus de prudence, vous avaient ÇtÇ envoyÇes; vous ne me rÇpondiez point.

- Jamais, je te jure, je n'ai reáu aucune lettre de toi au sÇminaire.

- Grand Dieu! qui les aura interceptÇes?

- Juge de ma douleur, avant le jour oó je t'aperáut Ö la cathÇdrale, je ne savais si tu vivais encore.

- Dieu me fit la grÉce de comprendre combien je pÇchais envers lui, envers mes enfants, envers mon mari reprit Mme de Rànal. Il ne m'a jamais aimÇe comme je croyais alors que vous m'aimiez...

Julien se prÇcipita dans ses bras, rÇellement sans projet et hors de lui. Mais Mme de Rànal le repoussa, et continuant avec assez de fermetÇ:

- Mon respectable ami M. ChÇlan me fit comprendre qu'en Çpousant M. de Rànal, je lui avais engagÇ toutes mes affections, màme celles que je ne connaissais pas, et que je n'avais jamais ÇprouvÇes avant une liaison fatale... Depuis le grand sacrifice de ces lettres, qui m'Çtaient si chäres, ma vie s'est ÇcoulÇe sinon heureusement, du moins avec assez de tranquillitÇ. Ne la troublez point ; soyez un ami pour moi... le meilleur de mes amis. Julien couvrit ses mains de baisers; elle sentit qu'il pleurait encore. Ne pleurez point, vous me faites tant de peine... Dites-moi Ö votre tour ce que vous avez fait. Julien ne pouvait parler. Je veux savoir votre genre de vie au sÇminaire, rÇpÇta-t-elle, puis vous vous en irez.

Sans penser Ö ce qu'il racontait, Julien parla des intrigues et des jalousies sans nombre qu'il avait d'abord rencontrÇes, puis de sa vie plus tranquille depuis qu'il avait ÇtÇ nommÇ rÇpÇtiteur.

- Ce fut alors, ajouta-t-il, qu'apräs un long silence, qui sans doute Çtait destinÇ Ö me faire comprendre ce que je vois trop aujourd'hui, que vous ne m'aimiez plus et que j'Çtais devenu indiffÇrent pour vous...

Mme de Rànal serra ses mains.

- Ce fut alors que vous m'envoyÉtes une somme de cinq cents francs.

- Jamais, dit Mme de Rànal.

- C'Çtait une lettre timbrÇe de Paris et signÇe Paul Sorel afin de dÇjouer tous les soupáons.

Il s'Çleva une petite discussion sur l'origine possible de cette lettre. La position morale changea. Sans le savoir, Mme de Rànal et Julien avaient quittÇ le ton solennel; ils Çtaient revenus Ö celui d'une tendre amitiÇ. Ils ne se voyaient point, tant l'obscuritÇ Çtait profonde, mais le son de la voix disait tout. Julien passa le bras autour de la taille de son amie, ce mouvement avait bien des dangers. Elle essaya d'Çloigner le bras de Julien, qui avec assez d'habiletÇ, attira son attention dans ce moment par une circonstance intÇressante de son rÇcit. Ce bras fut comme oubliÇ et resta dans la position qu'il occupait.

Apräs bien des conjectures sur l'origine de la lettre aux cinq cents francs, Julien avait repris son rÇcit, il devenait un peu plus maåtre de lui en parlant de sa vie passÇe, qui aupräs de ce qui lui arrivait en cet instant, l'intÇressait si peu. Son attention se fixa tout entiäre sur la maniäre dont allait finir sa visite.

- Vous allez sortir, lui disait-on toujours, de temps en temps, et avec un accent bref.

"Quelle honte pour moi si je suis Çconduit! ce sera un remords Ö empoisonner toute ma vie se disait-il, jamais elle ne m'Çcrira. Dieu sait quand je reviendrai en ce pays!"De ce moment tout ce qu'il y avait de cÇleste dans la position de Julien disparut rapidement de son coeur. Assis Ö cìtÇ d'une femme qu'il adorait, la serrant presque dans ses bras. dans cette chambre oó il avait ÇtÇ si heureux, au milieu d'une obscuritÇ profonde, distinguant fort bien que depuis un moment elle pleurait sentant, au mouvement de sa poitrine, qu'elle avait des sanglots, il eut le malheur de devenir un froid politique presque aussi calculant et aussi froid que lorsque, dans la cour du sÇminaire, il se voyait en butte Ö quelque mauvaise plaisanterie de la part d'un de ses camarades plus fort que lui. Julien faisait durer son rÇcit, et parlait de la vie malheureuse qu'il avait menÇe depuis son dÇpart de Verriäres."Ainsi, se disait Mme de Rànal, apräs un an d'absence, privÇ presque entiärement de marques de souvenir, tandis que moi je l'oubliais il n'Çtait occupÇ que des jours heureux qu'il avait trouvÇs Ö Vergy."Ses sanglots redoublaient. Julien vit le succäs de son rÇcit. Il comprit qu'il fallait tenter la derniäre ressource: il arriva brusquement Ö la lettre qu'il venait de recevoir de Paris.

- J'ai pris congÇ de Monseigneur l'Çvàque.

- Quoi! vous ne retournez pas Ö Besanáon! vous nous quittez pour toujours?

- Oui, rÇpondit Julien, d'un ton rÇsolu; oui, j'abandonne un pays oó je suis oubliÇ màme de ce que j'ai le plus aimÇ en ma vie, et je le quitte pour ne jamais le revoir. Je vais Ö Paris...

- Tu vas Ö Paris! s'Çcria assez haut Mme de Rànal.

Sa voix Çtait presque ÇtouffÇe par les larmes, et montrait tout l'excäs de son trouble. Julien avait besoin de cet encouragement; il allait tenter une dÇmarche qui pouvait tout dÇcider contre lui; et avant cette exclamation, n'y voyant point il ignorait absolument l'effet qu'il parvenait Ö produire. Il n'hÇsita plus, la crainte du remords lui donnait tout empire sur lui-màme; il ajouta froidement en se levant:

- Oui, madame, je vous quitte pour toujours, soyez heureuse, adieu.

Il fit quelques pas vers la fenàtre; dÇjÖ il l'ouvrait. Mme de Rànal s'Çlanáa vers lui. Il sentit sa tàte sur son Çpaule et qu'elle le serrait dans ses bras, en collant sa joue contre la sienne.

Ainsi, apräs trois heures de dialogue, Julien obtint ce qu'il avait dÇsirÇ avec tant de passion pendant les deux premiäres. Un peu plus tìt arrivÇs, le retour aux sentiments tendres, l'Çclipse des remords chez Mme de Rànal eussent ÇtÇ un bonheur divin, ainsi obtenus avec art, ce ne fut plus qu'un triomphe. Julien voulut absolument, contre les instances de son amie, allumer la veilleuse.

- Veux-tu donc, lui disait-il, qu'il ne me reste aucun souvenir de t'avoir vue? L'amour qui est sans doute dans ces yeux charmants sera donc perdu pour moi? la blancheur de cette jolie main me sera donc invisible? Songe que je te quitte pour bien longtemps peut-àtre!

"Quelle honte! se disait Mme de Rànal, mais elle n'avait rien Ö refuser Ö cette idÇe de sÇparation pour toujours qui la faisait fondre en larmes. L'aube commenáait Ö dessiner vivement les contours des sapins sur la montagne Ö l'orient de Verriäres. Au lieu de s'en aller Julien ivre de voluptÇ demanda Ö Mme de Rànal dÇ passer toute la journÇe cachÇ dans sa chambre, et de ne partir que la nuit suivante.

- Et pourquoi pas? rÇpondit-elle. Cette fatale rechute m'ìte toute estime pour moi, et fait Ö jamais mon malheur: et elle le pressait contre son coeur avec ravissement. Mon mari n'est plus le màme, il a des soupáons; il croit que je l'ai menÇ dans toute cette affaire, et se montre fort piquÇ contre moi. S'il entend le moindre bruit je suis perdue, il me chassera comme une malheureuse que je suis.

- Ah! voilÖ une phrase de M. ChÇlan, dit Julien, tu ne m'aurais pas parlÇ ainsi avant ce cruel dÇpart pour le sÇminaire, tu m'aimais alors!

Julien fut rÇcompensÇ du sang-froid qu'il avait mis dans ce mot: il vit son amie oublier en un clin d'oeil le danger que la prÇsence de son mari lui faisait courir pour songer au danger bien plus grand de voir Julien douter de son amour. Le jour croissait rapidement et Çclairait vivement la chambre, Julien retrouva toutes les voluptÇs de l'orgueil, lorsqu'il put revoir dans ses bras et presque Ö ses pieds, cette femme charmante, la seule qu'il eñt aimÇe et qui, peu d'heures auparavant, Çtait tout entiäre Ö la crainte d'un Dieu terrible et Ö l'amour de ses devoirs. Des rÇsolutions fortifiÇes par un an de constance n'avaient pu tenir devant son courage.

Bientìt on entendit du bruit dans la maison, une chose Ö laquelle elle n'avait pas songÇ vint troubler Mme de Rànal.

- Cette mÇchante Elisa va entrer dans la chambre: que faire de cette Çnorme Çchelle? dit-elle Ö son ami; oó la cacher? Je vais la porter au grenier, s'Çcria-t-elle tout Ö coup, avec une sorte d'enjouement.

- C'est lÖ ta physionomie d'autrefois! dit Julien ravi. Mais il faut passer dans la chambre du domestique.

- Je laisserai l'Çchelle dans le corridor, j'appellerai le domestique et lui donnerai une commission.

- Songe Ö prÇparer un mot pour le cas oó le domestique passant devant l'Çchelle, dans le corridor, la remarquera.

- Oui, mon ange dit Mme de Rànal en lui donnant un baiser. Toi, songÇ Ö te cacher bien vite sous le lit, si, pendant mon absence, êlisa entre ici.

Julien fut ÇtonnÇ de cette gaietÇ soudaine."Ainsi, pensa-t-il l'approche d'un danger matÇriel, loin de la troubler, lui rend sa gaietÇ, parce qu'elle oublie ses remords! Femme vraiment supÇrieure! ah! voilÖ un coeur dans lequel il est glorieux de rÇgner!"Julien Çtait ravi.

Mme de Rànal prit l'Çchelle; elle Çtait Çvidemment trop pesante pour elle. Julien allait Ö son secours; il admirait cette taille ÇlÇgante et qui Çtait si loin d'annoncer de la force, lorsque tout Ö coup, sans aide, elle saisit l'Çchelle, et l'enleva comme elle eñt fait une chaise. Elle la porta rapidement dans le corridor du troisiäme Çtage oó elle la coucha le long du mur. Elle appela le domestique, et pour lui laisser le temps de s'habiller, monta au colombier. Cinq minutes apräs, Ö son retour dans le corridor, elle ne trouva plus l'Çchelle. Qu'Çtait-elle devenue? Si Julien eñt ÇtÇ hors de la maison, ce danger ne l'eñt guäre touchÇe. Mais, dans ce moment, si son mari voyait cette Çchelle! Cet incident pouvait àtre abominable. Mme de Rànal courait partout. Enfin elle dÇcouvrit cette Çchelle sous le toit oó le domestique l'avait portÇe et màme cachÇe. Cette circonstance Çtait singuliäre, autrefois elle l'eñt alarmÇe.

"Que m'importe, pensa-t-elle, ce qui peut arriver dans vingt-quatre heures, quand Julien sera parti? tout ne sera-t-il pas alors pour moi horreur et remords?"

Elle avait comme une idÇe vague de devoir quitter la vie, mais qu'importe? Apräs une sÇparation qu'elle avait crue Çternelle, il lui Çtait rendu, elle le revoyait, et ce qu'il avait fait pour parvenir jusqu'Ö elle montrait tant d'amour!

En racontant l'ÇvÇnement de l'Çchelle Ö Julien:

- Que rÇpondrai-je Ö mon mari, lui dit-elle, si le domestique lui conte qu'il a trouvÇ cette Çchelle? Elle ràva un instant. Il leur faudra vingt-quatre heures pour dÇcouvrir le paysan qui te l'a vendue; et se jetant dans les bras de Julien, en le serrant d'un mouvement convulsif: Ah! mourir, mourir ainsi! s'Çcriait-elle en le couvrant de baisers, mais il ne faut pas que tu meures de faim, dit-elle en riant.

"Viens, d'abord je vais te cacher dans la chambre de Mme Derville, qui reste toujours fermÇe Ö clef'.

Elle alla veiller Ö l'extrÇmitÇ du corridor, et Julien passa en courant.

- Garde-toi d'ouvrir, si l'on frappe, lui dit-elle en l'enfermant Ö clef; dans tous les cas, ce ne serait qu'une plaisanterie des enfants en jouant entre eux.

- Fais-les venir dans le jardin, sous la fenàtre, dit Julien, que j'aie le plaisir de les voir, fais-les parler.

- Oui, oui, lui cria Mme de Rànal en s'Çloignant.

Elle revint bientìt avec des oranges, des biscuits, une bouteille de vin de Malaga, il lui avait ÇtÇ impossible de voler du pain.

- Que fait ton mari? dit Julien.

- Il Çcrit des projets de marchÇs avec des paysans.

Mais huit heures avaient sonnÇ, on faisait beaucoup de bruit dans la maison. Si l'on n'eñt pas vu Mme de Rànal, on. l'eñt cherchÇe partout; elle fut obligÇe de le quitter.

Bientìt elle revint, contre toute prudence, lui apportant une tasse de cafÇ, elle tremblait qu'il ne mourñt de faim. Apräs le dÇjeuner, elle rÇussit Ö amener les enfants sous la fenàtre de la chambre de Mme Derville. Il les trouva fort grandis, mais ils avaient pris l'air commun, ou bien ses idÇes avaient changÇ. Mme de Rànal leur parla de Julien. L'aånÇ rÇpondit avec amitiÇ et regrets pour l'ancien prÇcepteur; mais il se trouva que les cadets l'avaient presque oubliÇ.

M. de Rànal ne sortit pas ce matin-lÖ; il montait et descendait sans cesse dans la maison, occupÇ Ö faire des marchÇs avec des paysans, auxquels il vendait sa rÇcolte de pommes de terre. Jusqu'au dåner, Mme de Rànal n'eut pas un instant Ö donner Ö son prisonnier. Le dåner sonnÇ et servi, elle eut l'idÇe de voler pour lui une assiette de soupe chaude. Comme elle approchait sans bruit de la porte de la chambre qu'il occupait, portant cette assiette avec prÇcaution, elle se trouva face Ö face avec le domestique qui avait cachÇ l'Çchelle le matin. Dans ce moment il s'avanáait aussi sans bruit dans le corridor et comme Çcoutant. Probablement Julien avait marchÇ avec imprudence. Le domestique s'Çloigna un peu confus. Mme de Rànal entra hardiment chez Julien, cette rencontre le fit frÇmir.

- Tu as peur! lui dit-elle; moi, je braverais tous les dangers du monde et sans sourciller. Je ne crains qu'une chose, c'est le moment oó je serai seule apräs ton dÇpart.

Et elle le quitta en courant.

- Ah! se dit Julien exaltÇ, le remords est le seul danger que redoute cette Éme sublime!

Enfin le soir vint. M. de Rànal alla au Casino. Sa femme avait annoncÇ une migraine affreuse, elle se retira chez elle, se hÉta de renvoyer êlisa, et se releva bien vite pour aller ouvrir Ö Julien.

Il se trouva que rÇellement il mourait de faim. Mme de Rànal alla Ö l'office chercher du pain. Julien entendit un grand cri. Mme de Rànal revint, et lui raconta qu'entrant dans l'office sans lumiäre, s'approchant d'un buffet oó l'on serrait le pain, et Çtendant la main, elle avait touchÇ un bras de femme. C'Çtait êlisa qui avait jetÇ le cri entendu par Julien.

- Que faisait-elle lÖ?

- Elle volait quelques sucreries, ou bien elle nous Çpiait, dit Mme de Rànal avec une indiffÇrence compläte. Mais heureusement j'ai trouvÇ un pÉtÇ et un gros pain.

- Qu'y a-t-il donc lÖ? dit Julien, en lui montrant les poches de son tablier.

Mme de Rànal avait oubliÇ que, depuis le dåner, elles Çtaient remplies de pain.

Julien la serra dans ses bras avec la plus vive passion; jamais elle ne lui avait semblÇ si belle."Màme Ö Paris, se disait-il confusÇment je ne pourrai rencontrer un plus grand caractäre."Elle avait toute la gaucherie d une femme peu accoutumÇe Ö ces sortes de soins, et en màme temps le vrai courage d'un àtre qui ne craint que des dangers d'un autre ordre et bien autrement terribles.

Pendant que Julien soupait de grand appÇtit, et que son amie le plaisantait sur la simplicitÇ de ce repas, car elle avait horreur de parler sÇrieusement, la porte de la chambre fut tout Ö coup secouÇe avec force. C'Çtait M. de Rànal.

- Pourquoi t'es-tu enfermÇe? lui criait-il.

Julien n'eut que le temps de se glisser sous le canapÇ.

- Quoi! vous àtes tout habillÇe, dit M. de Rànal en entrant; vous soupez, et vous avez fermÇ votre porte Ö clef!

Les jours ordinaires, cette question, faite avec toute la sÇcheresse conjugale, eñt troublÇ Mme de Rànal, mais elle sentait que son mari n'avait qu'Ö se baisser un peu pour apercevoir Julien; car M. de Rànal s'Çtait jetÇ sur la chaise que Julien occupait un moment auparavant vis-Ö-vis le canapÇ.

La migraine servit d'excuse Ö tout. Pendant qu'Ö son tour son mari lui contait longuement les incidents de la poule qu'il avait gagnÇe au billard du Casino, une poule de dix-neuf francs, ma foi! ajoutait-il, elle aperáut sur une chaise, Ö trois pas devant eux le chapeau de Julien. Son sang-froid redoubla, elle se mit Ö se dÇshabiller, et, dans un certain moment, passant rapidement derriäre son mari, jeta une robe sur la chaise au chapeau.

M. de Rànal partit enfin. Elle pria Julien de recommencer le rÇcit de sa vie au sÇminaire.

- Hier je ne t'Çcoutais pas, je ne songeais, pendant que tu parlais, qu'Ö obtenir de moi le courage de te renvoyer.

Elle Çtait l'imprudence màme. Ils parlaient träs haut et il pouvait àtre deux heures du matin, quand ils furent interrompus par un coup violent Ö la porte. C'Çtait encore M. de Rànal.

- Ouvrez-moi bien vite, il y a des voleurs dans la maison! disait-il, Saint-Jean a trouvÇ leur Çchelle ce matin.

- Voici la fin de tout, s'Çcria Mme de Rànal, en se jetant dans les bras de Julien. Il va nous tuer tous les deux, il ne croit pas aux voleurs, je vais mourir dans tes bras, plus heureuse Ö ma mort que je ne le fus de la vie.

Elle ne rÇpondait nullement Ö son mari qui se fÉchait elle embrassait Julien avec passion.

- Sauve la märe de Stanislas, lui dit-il avec le regard du commandement. Je vais sauter dans la cour par la fenàtre du cabinet, et me sauver dans le jardin, les chiens m'ont reconnu. Fais un paquet de mes habits, et jette-le dans le jardin aussitìt que tu pourras. En attendant, laisse enfoncer la porte. Surtout, point d'aveux je le dÇfends, il vaut mieux qu'il ait des soupáons que des certitudes.

- Tu vas te tuer en sautant! fut sa seule rÇponse et sa seule inquiÇtude.

Elle ana avec lui Ö la fenàtre du cabinet, elle prit ensuite le temps de cacher ses habits. Elle ouvrit enfin Ö son mari bouillant de coläre. Il regarda dans la chambre dans le cabinet, sans mot dire, et disparut. Les habits dÇ Julien lui furent jetÇs, il les saisit, et courut rapidement vers le bas du jardin du cìtÇ du Doubs.

Comme il courait, il entendit siffler une balle, et aussitìt le bruit d'un coup de fusil.

"Ce n'est pas M. de Rànal, pensa-t-il, il tire trop mal pour cela."Les chiens couraient en silence Ö ses cìtÇs un second coup cassa apparemment la patte Ö un chien car il se mit Ö pousser des cris lamentables. Julien sauta le mur d'une terrasse, fit Ö couvert une cinquantaine de pas, et se remit Ö fuir dans une autre direction. Il entendit des voix qui s'appelaient, et vit distinctement le domestique son ennemi tirer un coup de fusil; un fermier vint aussi tirailler de l'autre cìtÇ du jardin, mais dÇjÖ Julien avait gagnÇ la rive du Doubs oó il s'habillait.

Une heure apräs, il Çtait Ö une lieue de Verriäres, sur la route de Genäve. ˙` Si l'on a des soupáons, pensa Julien, c'est sur la route de Paris qu'on me cherchera."

II

Elle n'est pas jolie,
elle n'a point de rouge.
SAINTE-BEUVE

CHAPITRE PREMIER

LES PLAISIRS DE LA CAMPAGNE

O rus quando ego te adspiciam!
VIRGILE.

- Monsieur vient sans doute attendre la malle-poste de Paris? lui dit le maåtre d'une auberge oó il s'arràta pour dÇjeuner.

- Celle d'aujourd'hui ou celle de demain, peu m'importe, dit Julien.

La malle-poste arriva comme il faisait l'indiffÇrent. Il y avait deux places libres.

- Quoi! c'est toi, mon pauvre Falcoz, dit le voyageur qui arrivait du cìtÇ de Genäve Ö celui qui montait en voiture en màme temps que Julien.

- Je te croyais Çtabli aux environs de Lyon, dit Falcoz dans une dÇlicieuse vallÇe präs du Rhìne?

- Joliment Çtabli. Je fuis.

- Comment! tu fuis? toi Saint-Giraud! avec cette mine sage, tu as commis quelque crime? dit Falcoz en riant.

- Ma foi, autant vaudrait. Je fuis l'abominable vie que l'on mäne en province. J'aime la fraåcheur des bois et la tranquillitÇ champàtre, comme tu sais; tu m'as souvent accusÇ d'àtre romanesque. Je ne voulais de la vie entendre parler politique, et la politique me chasse.

- Mais de quel parti es-tu?

- D'aucun, et c'est ce qui me perd. Voici toute ma politique: J'aime la musique, la peinture, un bon livre est un ÇvÇnement pour moi; je vais avoir quarante-quatre ans. Que me reste-t-il Ö vivre? Quinze, vingt trente ans tout au plus? Eh bien! je tiens que dans trente ans, les ministres seront un peu plus adroits, mais tout aussi honnàtes gens que ceux d'aujourd'hui. L'histoire d'Angleterre me sert de miroir pour notre avenir. Toujours il se trouvera un roi qui voudra augmenter sa prÇrogative; toujours l'ambition de devenir dÇputÇ la gloire et les centaines de mille francs gagnÇs par Mirabeau empàcheront de dormir les gens riches de la province: ils appelleront cela àtre libÇral et aimer le peuple. Toujours l'envie de devenir pair ou gentilhomme de la Chambre galopera les ultras. Sur le vaisseau de l'êtat, tout le monde voudra s'occuper de la manoeuvre car elle est bien payÇe. N'y aura-t-il donc jamais une pauvre petite place pour le simple passager?

- Au fait, au fait, qui doit àtre fort plaisant avec ton caractäre tranquille. Sont-ce les derniäres Çlections qui te chassent de ta province?

- Mon mal vient de plus loin. J'avais, il y a quatre ans, quarante ans et cinq cent mille francs. J'ai quatre ans de plus aujourd'hui, et probablement cinquante mille francs de moins que je vais perdre sur la vente de mon chÉteau de MonflÇury, präs du Rhìne, position superbe.

"A Paris, j'Çtais las de cette comÇdie perpÇtuelle, Ö laquelle oblige ce que vous appelez la civilisation du dix-neuviäme siäcle. J'avais soif de bonhomie et de simplicitÇ. J'achäte une terre dans les montagnes präs du Rhìne, rien d'aussi beau sous le ciel.

"Le vicaire du village et les hobereaux du voisinage me font la cour pendant six mois; je leur donne Ö dåner; j'ai quittÇ Paris, leur dis-je, pour de ma vie ne parler ni n'entendre parler politique. Comme vous le voyez, je ne suis abonnÇ Ö aucun journal. Moins le facteur de la poste m'apporte de lettres, plus je suis content.

"Ce n'Çtait pas le compte du vicaire; bientìt je suis en butte Ö mille demandes indiscrätes, tracasseries, etc. Je voulais donner deux ou trois cents francs par an aux pauvres, on me les demande pour des associations pieuses: celle de Saint-Joseph, celle de la Vierge etc. je refuse: alors on me fait cent insultes. J'ai la bàtise d'en àtre piquÇ. Je ne puis plus sortir le matin pour aller jouir de la beautÇ de nos montagnes, sans trouver quelque ennui qui me tire de mes ràveries, et me rappelle dÇsagrÇablement les hommes et leur mÇchancetÇ. Aux processions des Rogations', par exemple, dont le chant me plaåt (c'est probablement une mÇlodie grecque), on ne bÇnit plus mes champs, parce que, dit le vicaire, ils appartiennent Ö un impie. La vache d'une vieille paysanne dÇvote meurt, elle dit que c'est Ö cause du voisinage d'un Çtang qui appartient Ö moi impie, philosophe venant de Paris, et huit jours apräs je trouve tous mes poissons le ventre en l'air, empoisonnÇs avec de la chaux. La tracasserie m'environne sous toutes les formes. Le juge de paix, honnàte homme, mais qui craint pour sa place, me donne toujours tort. La paix des champs est pour moi un enfer. Une fois que l'on m'a vu abandonnÇ par le vicaire, chef de la congrÇgation du village, et non soutenu par le capitaine en retraite, chef des libÇraux, tous me sont tombÇs dessus, jusqu'au maáon que je faisais vivre depuis un an, jusqu'au charron qui voulait me friponner impunÇment en raccommodant mes charrues.

"Afin d'avoir un appui et de gagner pourtant quelques-uns de mes procäs, je me fais libÇral, mais comme tu dis, ces diables d'Çlections arrivent, on me demande ma voix...

- Pour un inconnu?

- Pas du tout, pour un homme que je ne connais que trop. Je refuse, imprudence affreuse! däs ce moment, me voilÖ aussi les libÇraux sur les bras, ma position devient intolÇrable. Je crois que s'il fñt venu dans la tàte au vicaire de m'accuser d'avoir assassinÇ ma servante, il y aurait eu vingt tÇmoins des deux partis, qui auraient jurÇ avoir vu commettre le crime.

- Tu veux vivre Ö la campagne sans servir les passions de tes voisins, sans màme Çcouter leurs bavardages. Quelle faute!...

- Enfin, elle est rÇparÇe. Monfleury est en vente, je perds cinquante mille francs, s'il le faut, mais je suis tout joyeux, je quitte cet enfer d'hypocrisie et de tracasseries. Je vais chercher la solitude et la paix champàtre au seul lieu oó elles existent en France, dans un quatriäme Çtage donnant sur les Champs-êlysces. Et encore j'en suis Ö dÇlibÇrer, si je ne commencerai pas ma carriäre politique, dans le quartier du Roule, par rendre le pain bÇnit Ö la paroisse.

-Tout cela ne te fñt pas arrivÇ sous Bonaparte, dit Falcoz avec des yeux brillants de courroux et de regret.

- A la bonne heure, mais pourquoi n'a-t-il pas su se tenir en place, ton Bonaparte? tout ce dont Je souffre aujourd'hui, c'est lui qui l'a fait.

Ici l'attention de Julien redoubla. Il avait compris du premier mot que le bonapartiste Falcoz Çtait l'ancien ami d'enfance de M. de Rànal, par lui rÇpudiÇ en 1816, et le philosophe Saint-Giraud devait àtre fräre de ce chef de bureau Ö la prÇfecture de..., qui savait se faire adjuger Ö bon compte les maisons des communes.

- Et tout cela c'est ton Bonaparte qui l'a fait, continuait Saint-Giraud: un honnàte homme, inoffensif s'il en fut, avec quarante ans et cinq cent mille francs, ne peut pas s'Çtablir en province et y trouver la paix, ses pràtres et ses nobles l'en chassent.

- Ah! ne dis pas de mal de lui, s'Çcria Falcoz, jamais la France n'a ÇtÇ si haut dans l'estime des peuples que pendant les treize ans qu'il a rÇgnÇ. Alors, il y avait de la grandeur dans tout ce qu'on faisait.

- Ton Empereur, que le diable emporte, reprit l'homme de quarante-quatre ans n'a ÇtÇ grand que sur ses champs de bataille, et lorsqu'il a rÇtabli les finances vers 1802. Que veut dire toute sa conduite depuis? Avec ses chambellans sa pompe et ses rÇceptions aux Tuileries, il a donnÇ une nouvelle Çdition de toutes les niaiseries monarchiques. Elle Çtait corrigÇe, elle eñt pu passer encore un siäcle ou deux. Les nobles et les pràtres ont voulu revenir Ö l'ancienne, mais ils n'ont pas la main de fer qu'il faut pour la dÇbiter au public.

- VoilÖ bien le langage d'un ancien imprimeur!

- Qui me chasse de ma terre? continua l'imprimeur en coläre. Les pràtres, que NapolÇon a rappelÇs par son concordat, au lieu de les traiter comme l'Etat traite les mÇdecins, les avocats, les astronomes, de ne voir en eux que des citoyens, sans s'inquiÇter de l'industrie par laquelle ils cherchent Ö gagner leur vie. Y aurait-il aujourd'hui des gentilshommes insolents, si ton Bonaparte n'eñt fait des barons et des comtes? Non, la mode en Çtait passÇe. Apräs les pràtres, ce sont les petits nobles campagnards qui m'ont donnÇ le plus d'humeur, et m'ont forcÇ Ö me faire libÇral.

La conversation fut infinie, ce texte va occuper la France encore un demi-siäcle. Comme Saint-Giraud rÇpÇtait toujours qu'il Çtait impossible de vivre en province, Julien proposa timidement l'exemple de M. de Rànal.

- Parbleu, jeune homme, vous àtes bon! s'Çcria Falcoz il s'est fait marteau pour n'àtre pas enclume, et un terrible marteau encore. Mais je le vois dÇbordÇ par le Valenod. Connaissez-vous ce coquin-lÖ? voilÖ le vÇritable. Que dira votre M. de Rànal lorsqu'il se verra destituÇ un de ces quatre matins, et le Valenod mis Ö sa place?

- Il restera tàte Ö tàte avec ses crimes, dit Saint-Giraud. Vous connaissez donc Verriäres, jeune homme? Eh bien! Bonaparte, que le ciel confonde, lui et ses friperies monarchiques, a rendu possible le rägne des Rànal et des ChÇlan, qui a amenÇ le rägne des Valenod et des Maslon.

Cette conversation d'une sombre politique Çtonnait Julien, et le distrayait de ses ràveries voluptueuses.

Il fut peu sensible au premier aspect de Paris, aperáu dans le lointain. Les chÉteaux en Espagne sur son sort Ö venir avaient Ö lutter avec le souvenir encore prÇsent des vingt-quatre heures qu'il venait de passer Ö Verriäres. Il se jurait de ne jamais abandonner les enfants de son amie, et de tout quitter pour les protÇger, si les impertinences des pràtres nous donnent la rÇpublique et les persÇcutions contre les nobles.

Que serait-il arrivÇ la nuit de son arrivÇe Ö Verriäres si au moment oó il appuyait son Çchelle contre la croisÇe dÇ la chambre Ö coucher de Mme de Rànal, il avait trouvÇ cette chambre occupÇe par un Çtranger, ou par M. de Rànal?

Mais aussi quelles dÇlices, les deux premiäres heures, quand son amie voulait sincärement le renvoyer et qu'il plaidait sa cause, assis aupräs d'elle dans l'obscuritÇ! Une Éme comme celle de Julien est suivie par de tels souvenirs durant toute une vie. Le reste de l'entrevue se confondait dÇjÖ avec les premiäres Çpoques de leurs amours, quatorze mois auparavant.

Julien fut rÇveillÇ de sa ràverie profonde, parce que la voiture s'arràta. On venait d'entrer dans la cour des postes, rue J.-J.-Rousseau.

- Je veux aller Ö la Malmaison', dit-il Ö un cabriolet qui s'approcha.

- A cette heure, monsieur, et pour quoi faire?

- Que vous importe! marchez.

Toute vraie passion ne songe qu'Ö elle. C'est pourquoi, ce me semble, toutes les passions sont si ridicules Ö Paris, oó le voisin prÇtend toujours qu'on pense beaucoup Ö lui. Je me garderai de raconter les transports de Julien Ö la Malmaison. Il pleura. Quoi! malgrÇ les vilains murs blancs construits cette annÇe, et qui coupent ce parc en morceaux? - Oui, monsieur; pour Julien comme pour la postÇritÇ, il n'y avait rien entre Arcole, Sainte-HÇläne et la Malmaison.

Le soir, Julien hÇsita beaucoup avant d'entrer au spectacle, il avait des idÇes Çtranges sur ce lieu de perdition.

Une profonde mÇfiance l'empàcha d'admirer le Paris vivant, il n'Çtait touchÇ que des monuments laissÇs par son hÇros.

"Me voici donc dans le centre de l'intrigue et de l'hypocrisie! Ici rägnent les protecteurs de l'abbÇ de Frilair."

Le soir du troisiäme jour, la curiositÇ l'emporta sur le projet de tout voir avant de se prÇsenter Ö l'abbÇ Pirard. Cet abbÇ lui expliqua, d'un ton froid, le genre de vie qui l'attendait chez M. de La Mole.

- Si, au bout de quelques mois, vous n'àtes pas utile, vous rentrerez au sÇminaire, mais par la bonne porte. Vous allez loger chez le marquis, l'un des plus grands seigneurs de France. Vous porterez l'habit noir, mais comme un homme qui est en deuil, et non pas comme un ecclÇsiastique. J'exige que, trois fois la semaine, vous suiviez vos Çtudes en thÇologie dans un sÇminaire, oó je vous ferai prÇsenter. Chaque jour, Ö midi, vous vous Çtablirez dans la bibliothäque du marquis, qui compte vous employer Ö faire des lettres pour des procäs et d'autres affaires. Le marquis Çcrit, en deux mots, en marge de chaque lettre qu'il reáoit, le sommaire de la rÇponse qu'il faut y faire. J'ai prÇtendu qu'au bout de trois mois, vous seriez en Çtat de faire ces rÇponses, de faáon que, sur douze que vous prÇsenterez Ö la signature du marquis, il puisse en signer huit ou neuf Le soir, Ö huit heures, vous mettrez son bureau en ordre, et Ö dix vous serez libre.

"Il se peut, continua l'abbÇ Pirard, que quelque vieille dame ou quelque homme au ton doux vous fasse entrevoir des avantages immenses, ou tout grossiärement vous offre de l'or pour lui montrer les lettres reáues par le marquis...

- Ah monsieur! s'Çcria Julien rougissant.

- Il est singulier, dit l'abbÇ avec un sourire amer que pauvre comme vous l'àtes, et apräs une annÇe de sÇminaire, il vous reste encore de ces indignations vertueuses. Il faut que vous ayez ÇtÇ bien aveugle!

"Serait-ce la force du sang?"se dit l'abbÇ Ö demi-voix et comme se parlant Ö soi-màme.

- Ce qu'il y a de singulier, ajouta-t-il en regardant Julien, c'est que le marquis vous connaåt... Je ne sais comment. Il vous donne, pour commencer, cent louis d'appointements. C'est un homme qui n'agit que par caprices, c'est lÖ son dÇfaut, il luttera d'enfantillages avec vous. S'il est content, vos appointements pourront s'Çlever par la suite jusqu'Ö huit mille francs.

"Mais vous sentez bien, reprit l'abbÇ d'un ton aigre qu'il ne vous donne pas tout cet argent pour vos beaux yeux. Il s'agit d'àtre utile. A votre place, moi, je parlerais träs peu, et surtout je ne parlerais jamais de ce que j'ignore.

"Ah! dit l'abbÇ, j'ai pris des informations pour vous; j'oubliais la famille de M. de La Mole. Il a deux enfants une fille et un fils de dix-neuf ans, ÇlÇgant par excellence espäce de fou, qui ne sait jamais Ö midi ce qu'il fera Ö deux heures. Il a de l'esprit, de la bravoure il a fait la guerre d'Espagne'. Le marquis espäre je nÇ sais pourquoi, que vous deviendrez l'ami du jeune comte Norbert. J'ai dit que vous Çtiez un grand latiniste, peut-àtre compte-t-il que vous apprendrez Ö son fils quelques phrases toutes faites, sur CicÇron et Virgile.

"A votre place, je ne me laisserais jamais plaisanter par ce beau jeune homme; et, avant de cÇder Ö ses avances parfaitement polies, mais un peu gÉtÇes par l'ironie, je me les ferais rÇpÇter plus d'une fois.

"Je ne vous cacherai pas que le jeune comte de La Mole doit vous mÇpriser d'abord, parce que vous n'àtes qu'un petit bourgeois. Son aãeul Ö lui Çtait de la Cour, et eut l'honneur d'avoir la tàte tranchÇe en place de Gräve le 26 avril 1574, pour une intrigue politique. Vous, vous àtes le fils d'un charpentier de Verriäres, et de plus, aux gages de son päre. Pesez bien ces diffÇrences et Çtudiez l'histoire de cette famille dans Moreri; tous lÇs flatteurs qui dånent chez eux y font de temps en temps ce qu'ils appellent des allusions dÇlicates.

"Prenez garde Ö la faáon dont vous rÇpondrez aux plaisanteries de M. le comte Norbert de La Mole, chef d'escadron de hussards et futur pair de France, et ne venez pas me faire des dolÇances par la suite.

- Il me semble, dit Julien en rougissant beaucoup, que je ne devrais pas màme rÇpondre Ö un homme qui me mÇprise.

- Vous n'avez pas idÇe de ce mÇpris-lÖ; il ne se montrera que par des compliments exagÇrÇs. Si vous Çtiez un sot, vous pourriez vous y laisser prendre; si vous vouliez faire fortune, vous devriez vous y laisser prendre.

- Le jour oó tout cela ne me conviendra plus, dit Julien, passerai-je pour un ingrat, si je retourne Ö ma petite cellule n¯ 103?

- Sans doute, rÇpondit l'abbÇ, tous les complaisants de la maison vous calomnieront, mais je paraåtrai, moi. Adsum qui feci. Je dirai que c'est de moi que vient cette rÇsolution.

Julien Çtait navrÇ du ton amer et presque mÇchant qu'il remarquait chez M. Pirard; ce ton gÉtait tout Ö fait sa derniäre rÇponse.

Le fait est que l'abbÇ se faisait un scrupule de conscience d'aimer Julien, et c'est avec une sorte de terreur religieuse qu'il se màlait aussi directement du sort d'un autre.

- Vous verrez encore, ajouta-t-il avec la màme mauvaise grÉce, et comme accomplissant un devoir pÇnible vous verrez Mme la marquise de La Mole. C'est une grande femme blonde, dÇvote, hautaine, parfaitement polie, et encore plus insignifiante. Elle est fille du vieux duc de Chaulnes, si connu par ses prÇjugÇs nobiliaires. Cette grande dame est une sorte d'abrÇgÇ en haut relief de ce qui fait au fond le caractäre des femmes de son rang. Elle ne cache pas, elle, qu'avoir eu des ancàtres qui soient allÇs aux croisades est le seul avantage qu'elle estime. L'argent ne vient que longtemps apräs: cela vous Çtonne? nous ne sommes plus en province, mon ami.

"Vous verrez dans son salon plusieurs grands seigneurs parler de nos princes avec un ton de lÇgäretÇ singulier. Pour Mme de La Mole, elle baisse la voix par respect toutes les fois qu'elle nomme un prince et surtout une princesse. Je ne vous conseillerais pas de dire devant elle que Philippe II ou Henri VIII furent des monstres. Ils ont ÇtÇ rois, ce qui leur donne des droits imprescriptibles aux respects de tous et surtout aux respects d'àtres sans naissance, tels que vous et moi. Cependant, ajouta M. Pirard, nous sommes pràtres car elle vous prendra pour tel, Ö ce titre elle nous considäre comme des valets de chambre nÇcessaires Ö son salut.

- Monsieur, dit Julien, il me semble que je ne serai pas longtemps Ö Paris.

- A la bonne heure; mais remarquez qu'il n'y a de fortune, pour un homme de notre robe, que par les grands seigneurs. Avec ce je ne sais quoi d'indÇfinissable, du moins pour moi, qu'il y a dans votre caractäre, si vous ne faites pas fortune vous serez persÇcutÇ; il n'y a pas de moyen terme pour vous. Ne vous abusez pas. Les hommes voient qu'ils ne vous font pas plaisir en vous adressant la parole; dans un pays social comme celui-ci, vous àtes vouÇ au malheur, si vous n'arrivez pas aux respects.

"Que seriez-vous devenu Ö Besanáon, sans ce caprice du marquis de La Mole? Un jour, vous comprendrez toute la singularitÇ de ce qu'il fait pour vous, et, si vous n'àtes pas un monstre, vous aurez pour lui et sa famille une Çternelle reconnaissance. Que de pauvres abbÇs, plus savants que vous, ont vÇcu des annÇes Ö Paris, avec les quinze sous de leur messe et les dix sous de leurs arguments en Sorbonne!... Rappelez-vous ce que je vous contais, l'hiver dernier des premiäres annÇes de ce mauvais sujet de cardinal Dubois. Votre orgueil se croirait-il, par hasard, plus de talent que lui?

"Moi, par exemple, homme tranquille et mÇdiocre, je comptais mourir dans mon sÇminaire; j'ai eu l'enfantillage de m'y attacher. Eh bien! j'allais àtre destituÇ quand j'ai donnÇ ma dÇmission. Savez-vous quelle Çtait ma fortune? j'avais cinq cent vingt francs de capital, ni plus ni moins; pas un ami, Ö peine deux ou trois connaissances. M. de La Mole, que je n'avais jamais vu, m'a tirÇ de ce mauvais pas, il n'a eu qu'un mot Ö dire, et l'on m'a donnÇ une cure dont tous les paroissiens sont des gens aisÇs, au-dessus des vices grossiers, et le revenu me fait honte, tant il est peu proportionnÇ Ö mon travail. Je ne vous ai parlÇ aussi longtemps que pour mettre un peu de plomb dans cette tàte.

"Encore un mot: j'ai le malheur d'àtre irascible, il est possible que vous et moi nous cessions de nous parler.

"Si les hauteurs de la marquise, ou les mauvaises plaisanteries de son fils, vous rendent cette maison dÇcidÇment insupportable, je vous conseille de finir vos Çtudes dans quelque sÇminaire Ö trente lieues de Paris, et plutìt au nord qu'au midi. Il y a au nord plus de civilisation et moins d'injustices, et, ajouta-t-il en baissant la voix, il faut que je l'avoue, le voisinage des journaux de Paris fait peur aux petits tyrans.

"Si nous continuons Ö trouver du plaisir Ö nous voir, et que la maison du marquis ne vous convienne pas, je vous offre la place de mon vicaire, et je partagerai par moitiÇ avec vous ce que rend cette cure. Je vous dois cela et plus encore, ajouta-t-il en interrompant les remerciements de Julien, pour l'offre singuliäre que vous m'avez faite Ö Besanáon. Si au lieu de cinq cent vingt francs, je n'avais rien eu, vous m'eussiez sauvÇ.

L'abbÇ avait perdu son ton de voix cruel. A sa grande honte Julien se sentit les larmes aux yeux il mourait d'envie de se jeter dans les bras de son ami: il ne put s'empàcher de lui dire, de l'air le plus mÉle qu'il put affecter:

- J'ai ÇtÇ haã de mon päre depuis le berceau; c'Çtait un de mes grands malheurs; mais je ne me plaindrai plus du hasard, j'ai retrouvÇ un päre en vous, monsieur.

- C'est bon, c'est bon, dit l'abbÇ embarrassÇ; puis rencontrant fort Ö propos un mot de directeur de sÇminaire: il ne faut jamais dire le hasard, mon enfant, dites toujours la Providence.

Le fiacre s'arràta; le cocher souleva le marteau de bronze d'une porte immense: c'Çtait l'HOTEL DE LA MOLE; et, pour que les passants ne pussent en douter, ces mots se lisaient sur un marbre noir au-dessus de la porte.

Cette affectation dÇplut Ö Julien.

"Ils ont tant de peur des jacobins! Ils voient un Robespierre et sa charrette derriäre chaque haie; ils en sont souvent Ö mourir de rire et ils affichent ainsi leur maison pour que la canaille la reconnaisse en cas d'Çmeute, et la pille."Il communiqua sa pensÇe Ö l'abbÇ Pirard.

- Ah! pauvre enfant vous serez bientìt mon vicaire. Quelle Çpouvantable idÇe vous est venue lÖ!

- Je ne trouve rien de si simple, dit Julien.

La gravitÇ du portier et surtout la propretÇ de la cour l'avaient frappÇ d'admiration. Il faisait un beau soleil.

- Quelle architecture magnifique! dit-il Ö son ami.

Il s'agissait d'un de ces hìtels Ö faáade si plate du faubourg Saint-Germain, bÉtis vers le temps de la mort de Voltaire. Jamais la mode et le beau n'ont ÇtÇ si loin l'un de l'autre.

CHAPITRE II

ENTRêE DANS LE MONDE

Souvenir ridicule et touchant: Le premier salon oó Ö dix-huit ans l'on a paru seul et sans appui! le regard d'une femme suffisait pour m'intimider. Plus je voulais plaire, plus je devenais gauche. Je me faisais de tout les idÇes les plus fausses; ou je me livrais sans motifs, ou je voyais dans un homme un ennemi parce qu'il m'avait regardÇ d'un air grave. Mais alors, au milieu des affreux malheurs de ma timiditÇ, qu'un beau jour Çtait beau!
KANT.

Julien s'arràtait Çbahi au milieu de la cour.

- Ayez donc l'air raisonnable, dit l'abbÇ Pirard il vous vient des idÇes horribles, et puis vous n'àtes qu'un enfant! Oó est le nil mirari d'Horace? (Jamais d'enthousiasme.) Songez que ce peuple de laquais, vous voyant Çtabli ici, va chercher Ö se moquer de vous; ils verront en vous un Çgal, mis injustement au-dessus d'eux. Sous les dehors de la bonhomie, des bons conseils, du dÇsir de vous guider, ils vont essayer de vous faire tomber dans quelque grosse balourdise.

- Je les en dÇfie dit Julien en se mordant la lävre, et il reprit toute sa mÇfiance.

Les salons que ces messieurs traversärent au premier Çtage, avant d arriver au cabinet du marquis, vous eussent semblÇ, ì mon lecteur, aussi tristes que magnifiques. On vous les donnerait tels qu'ils sont, que vous refuseriez de les habiter, c'est la patrie du bÉillement et du raisonnement triste. Ils redoublärent l'enchantement de Julien."Comment peut-on àtre malheureux, pensait-il quand on habite un sÇjour aussi splendide!"

Enfin, ces messieurs arrivärent Ö la plus laide des piäces de ce superbe appartement: Ö peine s'il y faisait jour; lÖ, se trouva un petit homme maigre, Ö l'oeil vif et en perruque blonde. L'abbÇ se retourna vers Julien et le prÇsenta. C'Çtait le marquis. Julien eut beaucoup de peine Ö le reconnaåtre, tant il lui trouva l'air poli. Ce n'Çtait plus le grand seigneur Ö mine si altiäre de l'abbaye de Bray-le-Haut. Il sembla Ö Julien que sa perruque avait beaucoup trop de cheveux. A l'aide de cette sensation il ne fut point du tout intimidÇ. Le descendant de l'ami de Henri III lui parut d'abord avoir une tournure assez mesquine. Il Çtait fort maigre et s'agitait beaucoup. Mais il remarqua bientìt que le marquis avait une politesse encore plus agrÇable Ö l'interlocuteur que celle de l'Çvàque de Besanáon lui-màme. L'audience ne dura pas trois minutes. En sortant, l'abbÇ dit Ö Julien:

- Vous avez regardÇ le marquis, comme vous eussiez fait un tableau. Je ne suis pas un grand grec dans ce que ces gens-ci appellent la politesse, bientìt vous en saurez plus que moi; mais enfin la hardiesse de votre regard m'a semblÇ peu polie.

On Çtait remontÇ en fiacre, le cocher arràta präs du boulevard; l'abbÇ introduisit Julien dans une suite de grands salons. Julien remarqua qu'il n'y avait pas de meubles. Il regardait une magnifique pendule dorÇe, reprÇsentant un sujet träs indÇcent selon lui, lorsqu'un monsieur fort ÇlÇgant s'approcha d'un air riant. Julien fit un demi-salut.

Le monsieur sourit et lui mit la main sur l'Çpaule. Julien tressaillit et fit un saut en arriäre. Il rougit de coläre. L'abbÇ Pirard, malgrÇ sa gravitÇ, rit aux larmes. Le monsieur Çtait un tailleur.

- Je vous rends votre libertÇ pour deux jours, lui dit l'abbÇ en sortant; c'est alors seulement que vous pourrez àtre prÇsentÇ Ö Mme de la Mole. Un autre vous garderait comme une jeune fille en ces premiers moments de votre sÇjour dans cette nouvelle Babylone. Perdez-vous tout de suite si vous avez Ö vous perdre, et je serai dÇlivrÇ de la faiblesse que j'ai de penser Ö vous. Apräs-demain matin, ce tailleur vous portera deux habits; vous donnerez cinq francs au garáon qui vous les essaiera. Du reste, ne faites pas connaåtre le son de votre voix Ö ces Parisiens-lÖ. Si vous dites un mot, ils trouveront le secret de se moquer de vous. C'est leur talent. 'Apräs-demain soyez chez moi Ö midi... Allez, perdez-vous... J'oubliais, allez commander des bottes, des chemises, un chapeau aux adresses que voici.

Julien regardait l'Çcriture de ces adresses.

- C'est la main du marquis, dit l'abbÇ; c'est un homme actif qui prÇvoit tout, et qui aime mieux faire que commander. Il vous prend aupräs de lui pour que vous lui Çpargniez ce genre de peines. Aurez-vous assez d'esprit pour bien exÇcuter toutes les choses que cet homme vif vous indiquera Ö demi-mot? C'est ce que montrera l'avenir: gare Ö vous!

Julien entra, sans dire un seul mot, chez les ouvriers indiquÇs par les adresses; il remarqua qu'il en Çtait reáu avec respect, et le bottier, en Çcrivant son nom sur son registre, mit M. Julien de Sorel.

Au cimetiäre du Päre-Lachaise, un monsieur fort obligeant, et encore plus libÇral dans ses propos, s'offrit pour indiquer Ö Julien le tombeau du marÇchal Ney, qu'une politique savante prive de l'honneur d'une Çpitaphe. Mais en se sÇparant de ce libÇral, qui, les larmes aux yeux, le serrait presque dans ses bras, Julien n'avait plus de montre. Ce fut riche de cette expÇrience, que le surlendemain, Ö midi, il se prÇsenta Ö l'abbÇ Pirard, qui le regarda beaucoup.

- Vous allez peut-àtre devenir un fat, lui dit l'abbÇ d'un air sÇväre. Julien avait l'air d'un fort jeune homme en grand deuil, il Çtait Ö la vÇritÇ träs bien, mais le bon abbÇ Çtait trop provincial lui-màme pour voir que Julien avait encore cette dÇmarche des Çpaules qui en province, est Ö la fois ÇlÇgance et importance. En voyant Julien, le marquis jugea ses grÉces d'une maniäre si diffÇrente de celle du bon abbÇ, qu'il lui dit:

- Auriez-vous quelque objection Ö ce que M. Sorel pråt des leáons de danse?

L'abbÇ resta pÇtrifiÇ.

- Non, rÇpondit-il enfin, Julien n'est pas pràtre.

Le marquis montant deux Ö deux les marches d'un petit escalier dÇrobÇ, alla lui-màme installer notre hÇros dans une jolie mansarde qui donnait sur l'immense jardin de l'hìtel. Il lui demanda combien il avait pris de chemises chez la lingäre.

- Deux, rÇpondit Julien, intimidÇ de voir un si grand seigneur descendre Ö ces dÇtails.

- Fort bien, reprit le marquis d'un air sÇrieux et avec un certain ton impÇratif et bref, qui donna Ö penser Ö Julien; fort bien! prenez encore vingt-deux chemises. Voici le premier quartier de vos appointements.

En descendant de la mansarde, le marquis appela un homme ÉgÇ:

- Arsäne, lui dit-il, vous servirez M. Sorel.

Peu de minutes apräs, Julien se trouva seul dans une bibliothäque magnifique; ce moment fut dÇlicieux. Pour n'àtre pas surpris dans son Çmotion, il alla se cacher dans un petit coin sombre; de lÖ il contemplait avec ravissement le dos brillant des livres: "Je pourrai lire tout cela, se disait-il. Et comment me dÇplairais-je ici? M. de Rànal se serait cru dÇshonorÇ Ö jamais de la centiäme partie de ce que le marquis de La Mole vient de faire pour moi.

"Mais, voyons les copies Ö faire."Cet ouvrage terminÇ Julien osa s'approcher des livres; il faillit devenir fou de oie en trouvant une Çdition de Voltaire. Il courut ouvrir la porte de la bibliothäque pour n'àtre pas surpris. Il se donna ensuite le plaisir d'ouvrir chacun des quatre-vingts volumes. Ils Çtaient reliÇs magnifiquement, c'Çtait le chef-d'oeuvre du meilleur ouvrier de Londres. Il n'en fallait pas tant pour porter au comble l'admiration de Julien.

Une heure apräs, le marquis entra, regarda les copies et remarqua avec Çtonnement que Julien Çcrivait cela avec deux ll, cella."Tout ce que l'abbÇ m'a dit de sa science serait-il tout simplement un conte!"Le marquis fort dÇcourage, lui dit avec douceur:

- Vous n'àtes pas sñr de votre orthographe?

- Il est vrai, dit Julien, sans songer le moins du monde au tort qu'il se faisait; il Çtait attendri des bontÇs du marquis, qui lui rappelait le ton rogue de M. de Rànal.

"C'est du temps perdu que toute cette expÇrience de petit abbÇ franc-comtois, pensa le marquis; mais j'avais un si grand besoin d'un homme sñr!"

- Cela ne s'Çcrit qu'avec un l, lui dit le marquis; quand vos copies seront terminÇes, cherchez dans le dictionnaire les mots de l'orthographe desquels vous ne serez pas sñr.

A six heures, le marquis le fit demander; il regarda avec une peine Çvidente les bottes de Julien:

- J'ai un tort Ö me reprocher, je ne vous ai pas dit que tous les jours Ö cinq heures et demie, il faut vous habiller.

Julien le regardait sans comprendre.

- Je veux dire mettre des bas, Arsäne vous en fera souvenir; aujourd'hui je ferai vos excuses.

En achevant ces mots, M. de La Mole faisait passer Julien dans un salon resplendissant de dorures. Dans les occasions semblables, M. de Rànal ne manquait jamais de doubler le pas pour avoir l'avantage de passer le premier Ö la porte. La petite vanitÇ de son ancien patron fit que Julien marcha sur les pieds du marquis, et lui fit beaucoup de mal Ö cause de sa goutte."Ah! il est balourd par-dessus le marchÇ", se dit celui-ci. Il le prÇsenta Ö une femme de haute taille et d'un aspect imposant. C'Çtait la marquise. Julien lui trouva l'air impertinent, un peu comme Mme de Maugiron, la sous-prÇfäte de l'arrondissement de Verriäres, quand elle assistait au dåner de la Saint-Charles. Un peu troublÇ de l'extràme magnificence du salon, Julien n'entendit pas ce que disait M. de La Mole. La marquise daigna Ö peine le regarder. Il y avait quelques hommes parmi lesquels Julien reconnut avec un plaisir indicible le jeune Çvoque d'Agde, qui avait daignÇ lui parler quelques mois auparavant, Ö la cÇrÇmonie de Bray-le-Haut. Ce jeune prÇlat fut effrayÇ sans doute des yeux tendres que fixait sur lui la timiditÇ de Julien, et ne se soucia point de reconnaåtre ce provincial.

Les hommes rÇunis dans ce salon semblärent Ö Julien avoir quelque chose de triste et de contraint; on parle bas Ö Paris, et l'on n'exagäre pas les petites choses.

Un joli jeune homme, avec des moustaches, träs pÉle et träs ÇlancÇ, entra vers les six heures et demie; il avait une tàte fort petite.

- Vous vous ferez toujours attendre, dit la marquise, Ö laquelle il baisait la main.

Julien comprit que c'Çtait le comte de La Mole. Il le trouva charmant däs le premier abord.

"Est-il possible, se dit-il, que ce soit lÖ l'homme, dont les plaisanteries offensantes doivent me chasser de cette maison."

A force d'examiner le comte Norbert, Julien remarqua qu'il Çtait en bottes et en Çperons; a et moi je dois àtre en souliers apparemment comme infÇrieur."On se mit Ö table. Julien entendit la marquise qui disait un mot sÇväre, en Çlevant un peu la voix. Presque en màme temps, il aperáut une jeune personne, extràmement blonde et fort bien faite, qui vint s'asseoir vis-Ö-vis de lui. Elle ne lui plut point; cependant en la regardant attentivement, il pensa qu'il n'avait jamais vu des yeux aussi beaux; mais ils annonáaient une grande froideur d'Éme. Par la suite, Julien trouva qu'ils avaient l'expression de l'ennui qui examine, mais qui se souvient de l'obligation d'àtre imposant. a Mme de Rànal avait cependant de bien beaux yeux, se disait-il, le monde lui en faisait compliment"; mais ils n'avaient rien de commun avec ceux-ci. Julien n'avait pas assez d'usage pour distinguer que c'Çtait du feu de la saillie, que brillaient de temps en temps les yeux de Mlle Mathilde, c'est ainsi qu'il l'entendit nommer. Quand les yeux de Mme de Rànal s'animaient, c'Çtait du feu des passions, ou par l'effet d'une indignation gÇnÇreuse au rÇcit de quelque action mÇchante. Vers la fin du repas Julien trouva un mot pour exprimer le genre de beautÇ des yeux de Mlle de La Mole: a Ils sont scintillants", se dit-il. Du reste, elle ressemblait cruellement Ö sa märe, qui lui dÇplaisait de plus en plus, et il cessa de la regarder. En revanche, le comte Norbert lui semblait admirable de tous points. Julien Çtait tellement sÇduit, qu'il n'eut pas l'idÇe d'en àtre jaloux et de le haãr, parce qu'il Çtait plus riche et plus noble que lui.

Julien trouva que le marquis avait l'air de s'ennuyer.

Vers le second service, il dit Ö son fils:

- Norbert, je te demande tes bontÇs pour M. Julien Sorel que je viens de prendre Ö mon Çtat-major, et dont je prÇtends faire un homme, si cella se peut.

- C'est mon secrÇtaire, dit le marquis Ö son voisin, et il Çcrit cela avec deux L

Tout le monde regarda Julien, qui fit une inclination de tàte un peu trop marquÇe Ö Norbert; mais en gÇnÇral on fut content de son regard.

Il fallait que le marquis eñt parlÇ du genre d'Çducation que Julien avait reáue, car un des convives l'attaqua sur Horace: "C'est prÇcisÇment en parlant d'Horace que j'ai rÇussi aupräs de l'Çvàque de Besanáon, se dit Julien, apparemment qu'ils ne connaissent que cet auteur."A partir de cet instant, il fut maåtre de lui. Ce mouvement tut rendu facile, parce qu'il venait de dÇcider que Mlle de La Mole ne serait jamais une femme Ö ses yeux. Depuis le sÇminaire, il mettait les hommes au pis, et se laissait difficilement intimider par eux. Il eñt joui de tout son sang-froid, si la salle Ö manger eñt ÇtÇ meublÇe avec moins de magnificence. C'Çtait, dans le fait, deux glaces de huit pieds de haut chacune, et dans lesquelles il regardait quelquefois son interlocuteur en parlant d'Horace, qui lui imposaient encore. Ses phrases n'Çtaient pas trop longues pour un provincial. Il avait de beaux yeux dont la timiditÇ tremblante ou heureuse, quand il avait bien rÇpondu, redoublait l'Çclat. Il fut trouvÇ agrÇable. Cette sorte d'examen jetait un peu d'intÇràt dans un dåner grave. Le marquis engagea par un signe l'interlocuteur de Julien Ö le pousser vivement. a Serait-il possible qu'il sñt quelque chose?"pensait-il.

Julien rÇpondit en inventant ses idÇes, et perdit assez de sa timiditÇ pour montrer non pas de l'esprit chose impossible Ö qui ne sait pas ;a langue dont on se sert Ö paris, mais il eut des idÇes nouvelles quoique prÇsentÇes sans grÉce ni Ö-propos, et l'on vit qu'il savait parfaitement le latin.

L'adversaire de Julien Çtait un acadÇmicien des Inscriptions, qui, par hasard savait le latin, il trouva en Julien un träs bon humaniste, n'eut plus la crainte de le faire rougir, et chercha rÇellement Ö l'embarrasser. Dans la chaleur du combat, Julien oublia enfin l'ameublement magnifique de la salle Ö manger il en vint Ö exposer sur les poätes latins des idÇes que l'interlocuteur n'avait lues nulle part. En honnàte homme il en fit honneur au jeune secrÇtaire. Par bonheur, on entama une discussion sur la question de savoir si Horace a ÇtÇ pauvre ou riche: un homme aimable, voluptueux et insouciant, faisant des vers pour s'amuser, comme Chapelle, l'ami de Moliäre et de La Fontaine, ou un pauvre diable de poäte laurÇat suivant la cour et faisant des odes pour le jour dÇ naissance du roi, comme Southey, l'accusateur de lord Byron. On parla de l'Çtat de la sociÇtÇ sous Auguste et sous George , aux deux Çpoques l'aristocratie Çtait toute-puissante; mais Ö Rome, elle se voyait arracher le pouvoir par MÇcäne, qui n'Çtait que simple chevalier; et en Angleterre elle avait rÇduit George Ö peu präs Ö l'Çtat d'un doge de Venise. Cette discussion sembla tirer le marquis de l'Çtat de torpeur, oó l'ennui le plongeait au commencement du dåner.

Julien ne comprenait rien Ö tous les noms modernes comme Southey, lord Byron, George , qu'il entendait prononcer pour la premiäre fois. Mais il n'Çchappa Ö personne que, toutes les fois qu'il Çtait question de faits passÇs Ö Rome, et dont la connaissance pouvait se dÇduire des ouvres d'Horace, de Martial, de Tacite, etc., il avait une incontestable supÇrioritÇ. Julien s'empara sans faáon de plusieurs idÇes qu'il avait apprises de l'Çvàque de Besanáon, dans la fameuse discussion qu'il avait eue avec ce prÇlat; ce ne furent pas les moins goñtÇes.

Lorsque l'on fut las de parler de poätes, la marquise, qui se faisait une loi d'admirer tout ce qui amusait son mari, daigna regarder Julien.

- Les maniäres gauches de ce jeune abbÇ cachent peut-àtre un homme instruit dit Ö la marquise l'acadÇmicien qui se trouvait präs d'elle; et Julien en entendit quelque chose.

Les phrases toutes faites convenaient assez Ö l'esprit de la maåtresse de la maison, elle adopta celle-ci sur Julien et se sut bon grÇ d'avoir engagÇ l'acadÇmicien Ö dåner."Il amuse M. de La Mole", pensait-elle.

CHAPITRE III

LES PREMIERS PAS

Cette immense vallÇe remplie de lumiäres Çclatantes et de tant de milliers d'hommes Çblouit ma vue. Pas un ne me connaåt, tous me sont supÇrieurs. Ma tàte se perd.
Poemi dell'av. REINA.

Le lendemain, de fort bonne heure, Julien faisait des copies de lettres dans la bibliothäque, lorsque Mlle Mathilde y entra par une petite porte de dÇgagement, fort bien cachÇe avec des dos de livres. Pendant que Julien admirait cette invention Mlle Mathilde paraissait fort ÇtonnÇe et assez contrariÇe de le rencontrer lÖ. Julien lui trouva, en papillotes l'air dur, hautain et presque masculin. Mlle de La Mole avait le secret de voler des livres dans la bibliothäque de son päre, sans qu'il y parñt. La prÇsence de Julien rendait inutile sa course de ce matin, ce qui la contraria d'autant plus, qu'elle venait chercher le second volume de la Princesse de Babylone de Voltaire, digne complÇment d'une Çducation Çminemment monarchique et religieuse, chef-d'oeuvre du SacrÇ-Coeur! Cette pauvre fille, Ö dix-neuf ans, avait dÇjÖ besoin du piquant de l'esprit pour s'intÇresser Ö un roman.

Le comte Norbert parut dans la bibliothäque vers les trois heures; il venait Çtudier un journal, pour pouvoir parler politique le soir, et fut bien aise de rencontrer Julien, dont il avait oubliÇ l'existence. Il fut parfait pour lui: il lui offrit de monter Ö cheval.

- Mon päre nous donne congÇ jusqu'au dåner.

Julien comprit ce nous et le trouva charmant.

- Mon Dieu, monsieur le comte, dit Julien, s'il s'agissait d'abattre un arbre de quatre-vingts pieds de haut, de! Çquarrir et d'en faire des planches, je m'en tirerais bien, J'ose le dire; mais monter Ö cheval, cela ne m'est pas arrivÇ six fois en ma vie.

- Eh bien, ce sera la septiäme, dit Norbert.

Au fond, Julien se rappelait l'entrÇe du roi de***, Ö Verriäres, et croyait monter Ö cheval supÇrieurement. Mais, en revenant du bois de Boulogne, au beau milieu de la rue du Bac, il tomba en voulant Çviter brusquement un cabriolet et se couvrit de boue. Bien lui prit d'avoir deux habits. Au dåner, le marquis voulant lui adresser la parole, lui demanda des nouvelles de sa promenade; Norbert se hÉta de rÇpondre en termes gÇnÇraux.

- M. le comte est plein de bontÇs pour moi, reprit Julien, je l'en remercie, et j'en sens tout le prix. Il a daignÇ me faire donner le cheval le plus doux et le plus joli; mais enfin il ne pouvait pas m'y attacher, et, faute de cette prÇcaution, je suis tombÇ au beau milieu de cette rue si longue, präs du pont.

Mlle Mathilde essaya en vain de dissimuler un Çclat de rire; ensuite son indiscrÇtion demanda des dÇtails. Julien s'en tira avec beaucoup de simplicitÇ; il eut de la grÉce sans le savoir.

- J'augure bien de ce petit pràtre dit le marquis Ö l'acadÇmicien; un provincial simple en pareille occurrence! c'est ce qui ne s'est jamais vu et ne se verra plus; et encore il raconte son malheur devant des dames!

Julien mit tellement les auditeurs Ö leur aise sur son infortune, qu'Ö la fin du dåner, lorsque la conversation gÇnÇrale eut pris un autre cours, Mlle Mathilde faisait des questions Ö son fräre sur les dÇtails de l'ÇvÇnement malheureux. Ses questions se prolongeant, et Julien rencontrant ses yeux plusieurs fois, il osa rÇpondre directement, quoiqu'il ne fñt pas interrogÇ, et tous trois finirent par rire, comme auraient pu faire trois jeunes habitants d'un village au fond d'un bois.

Le lendemain, Julien assista Ö deux cours de thÇologie, et revint ensuite transcrire une vingtaine de lettres. Il trouva Çtabli präs de lui, dans la bibliothäque, un jeune homme mis avec beaucoup de soin; mais la tournure Çtait mesquine, et la physionomie celle de l'envie.

Le marquis entra.

- Que faites-vous ici, monsieur Tanbeau? dit-il au nouveau venu d'un ton sÇväre.

- Je croyais..., reprit le jeune homme en souriant bassement.

- Non monsieur, vous ne croyiez pas. Ceci est un essai, mais il est malheureux.

Le jeune Tanbeau se leva furieux et disparut. C'Çtait un neveu de l'acadÇmicien ami de Mme de La Mole, il se destinait aux lettres. L'acadÇmicien avait obtenu que le marquis le prendrait pour secrÇtaire. Tanbeau, qui travaillait dans une chambre ÇcartÇe, ayant su la faveur dont Julien Çtait l'objet voulut la partager et le matin il Çtait venu Çtablir son Çcritoire dans la bibliothäque.

A quatre heures, Julien osa apräs un peu d'hÇsitation, paraåtre chez le comte Norbert. Celui-ci allait monter Ö cheval, et fut embarrassÇ, car il Çtait parfaitement poli.

- Je pense, dit-il Ö Julien, que bientìt vous irez au manäge; et, apräs quelques semaines, je serai ravi de monter Ö cheval avec vous.

- Je voulais avoir l'honneur de vous remercier des bontÇs que vous avez eues pour moi; croyez, monsieur, ajouta Julien d'un air fort sÇrieux, que je sens tout ce que je vous dois. Si votre cheval n'est pas blessÇ par suite de ma maladresse d'hier, et s'il est libre, je dÇsirerais le monter ce matin.

- Ma foi, mon cher Sorel, Ö vos risques et pÇrils. Supposez que je vous ai fait toutes les objections que rÇclame la prudence, le fait est qu'il est quatre heures, nous n'avons pas de temps Ö perdre.

Une fois qu'il fut Ö cheval:

- Que faut-il faire pour ne pas tomber? dit Julien au jeune comte.

- Bien des choses, rÇpondit Norbert en riant aux Çclats: par exemple, tenir le corps en arriäre.

Julien prit le grand trot. On Çtait sur la place Louis XVI.

- Ah! jeune tÇmÇraire, dit Norbert, il y a trop de voitures, et encore menÇes par des imprudents! Une fois par terre, leurs tilburys vont vous passer sur le corps; ils n'iront pas risquer de gÉter la bouche de leur cheval en l'arràtant tout court.

Vingt fois Norbert vit Julien sur le point de tomber; mais enfin la promenade finit sans accident. En rentrant le jeune comte dit Ö sa soeur:

- Je vous prÇsente un hardi casse-cou.

A dåner, parlant Ö son päre, d'un bout de la table Ö l'autre, il rendit justice Ö la hardiesse de Julien; c'Çtait tout ce qu'on pouvait louer dans sa faáon de monter Ö cheval. Le jeune comte avait entendu le matin les gens qui pansaient les chevaux dans la cour prendre texte de la chute de Julien pour se moquer de lui outrageusement.

MalgrÇ tant de bontÇ, Julien se sentit bientìt parfaitement isolÇ au milieu de cette famille. Tous les usages lui semblaient singuliers, et il manquait Ö tous. Ses bÇvues faisaient la joie des valets de chambre.

L'abbÇ Pirard Çtait parti pour sa cure."Si Julien est un faible roseau, qu'il pÇrisse; si c'est un homme de coeur qu'il se tire d'affaire tout seul", pensait-il.

CHAPITRE IV

L'HOTEL DE LA MOLE

Que fait-il ici? s'y plairait-il? penserait-il y plaire?
RONSARD.

Si tout semblait Çtrange Ö Julien, dans le noble salon de l'hìtel de La Mole, ce jeune homme, pÉle et vàtu de noir, semblait Ö son tour fort singulier aux personnes qui daignaient le remarquer. Mme de La Mole proposa Ö son mari de l'envoyer en mission les jours oó l'on avait Ö dåner certains personnages.

- J'ai envie de pousser l'expÇrience jusqu'au bout, rÇpondit le marquis. L'abbÇ Pirard prÇtend que nous avons tort de briser l'amour-propre des gens que nous admettons aupräs de nous. On ne s'appuie que sur ce qui rÇsiste, etc. Celui-ci n'est inconvenant que par sa figure inconnue, c'est du reste un sourd-muet.

"Pour que je puisse m'y reconnaåtre, il faut, se dit Julien, que j'Çcrive les noms et un mot sur le caractäre des personnages que je vois arriver dans ce salon."

Il plaáa en premiäre ligne cinq ou six amis de la maison, qui lui faisaient la cour Ö tout hasard, le croyant protÇgÇ par un caprice du marquis. C'Çtaient de pauvres häres, plus ou moins plats; mais, il faut le dire Ö la louange de cette classe d'hommes, telle qu'on la trouve aujourd'hui dans les salons de l'aristocratie, ils n'Çtaient pas plats Çgalement pour tous. Tel d'entre eux se fñt laissÇ malmener par le marquis, qui se fñt rÇvoltÇ contre un mot dur Ö lui adressÇ par Mme de La Mole.

Il y avait trop de fiertÇ et trop d'ennui au fond du caractäre des maåtres de la maison, ils Çtaient trop accoutumes Ö outrager pour se dÇsennuyer, pour qu'ils pussent espÇrer de vrais amis. Mais, exceptÇ les jours de pluie, et dans les moments d'ennui fÇroce, qui Çtaient rares, on les trouvait toujours d'une politesse parfaite.

Si les cinq ou six complaisants qui tÇmoignaient une amitiÇ si paternelle Ö Julien eussent dÇsertÇ l'hìtel de La Mole, la marquise eñt ÇtÇ exposÇe Ö de grands moments de solitude; et, aux veux des femmes de cc rang, la solitude est affreuse: c'est l'embläme de la disgrÉce.

Le marquis Çtait parlait pour sa femme; il veillait Ö ce que son salon fñt suffisamment garni; non pas de pairs, il trouvait ses nouveaux collägues pas assez nobles pour venir chez lui comme amis, pas assez amusants pour y àtre admis comme subalternes.

Ce ne fut que bien plus tard que Julien pÇnÇtra ces secrets. La politique dirigeante qui fait l'entretien des maisons bourgeoises n'est abordÇe dans celle de la classe du marquis, que dans les instants de dÇtresse.

Tel est encore, màme dans ce siäcle ennuyÇ, l'empire de la nÇcessitÇ de s'amuser, que màme les Jours de dåners, Ö peine le marquis avait-il quittÇ le salon, tout le monde prenait la fuite. Pourvu qu'on ne plaisantÉt ni de Dieu, ni des pràtres, ni du roi, ni des gens en place, ni des artistes protÇgÇs par la Cour, ni de tout ce qui est Çtabli; pourvu qu'on ne dåt du bien ni de BÇranger, ni des journaux de l'opposition, ni de Voltaire, ni de Rousseau, ni de tout ce qui se permet un peu de franc-parler; pourvu surtout qu'on ne parlÉt jamais politique, on pouvait librement raisonner de tout.

Il n'y a pas de cent mille Çcus de rentes ni de cordon bleu qui puissent lutter contre une telle charte de salon. La moindre idÇe vive semblait une grossiäretÇ. MalgrÇ le bon ton, la politesse parfaite, l'envie d'àtre agrÇable, l'ennui se lisait sur tous les fronts. Les jeunes gens qui venaient rendre des devoirs, ayant peur de parler de quelque chose qui fåt soupáonner une pensÇe, ou de trahir quelque lecture prohibÇe, se taisaient apräs quelques mots bien ÇlÇgants sur Rossini et le temps qu'il taisait.

Julien observa que la conversation Çtait ordinairement maintenue vivante par deux vicomtes et cinq barons que M. de La Mole avait connus dans l'Çmigration. Ces messieurs jouissaient de six Ö huit mille livres de rente; quatre tenaient pour ta Quotidienne, et trois pour la Gazette de France'. L'un d'eux avait tous les jours Ö raconter quelque anecdote du ChÉteau oó le mot admirable n'Çtait pas ÇpargnÇ. Julien remarqua qu'il avait cinq croix, les autres n'en avaient en gÇnÇral que trois.

En revanche, on voyait dans l'antichambre dix laquais en livrÇe, et toute la soirÇe, on avait des glaces ou du thÇ tous les quarts d'heure; et, sur le minuit, une espäce de souper avec du vin de Champagne.

C'Çtait la raison qui quelquefois faisait rester Julien jusqu'Ö la fin; du reste, il ne comprenait presque pas que l'on pñt Çcouter sÇrieusement la conversation ordinaire de ce salon si magnifiquement dorÇ. Quelquefois il regardait les interlocuteurs, pour voir si eux-màmes ne se moquaient pas de ce qu'ils disaient."Mon M. de Maistre, que je sais par coeur, a dit cent fois mieux, pensait-il, et encore est-il bien ennuyeux."

Julien n'Çtait pas le seul Ö s'apercevoir de l'asphyxie morale. Les uns se consolaient en prenant force glaces; les autres par le plaisir de dire tout le reste de la soirÇe: a Je sors de l'hìtel de La Mole, oó j'ai su que la Russie, etc..."

Julien apprit, d'un des complaisants, qu'il n'y avait pas encore six mois que Mme de La Mole avait rÇcompensÇ une assiduitÇ de plus de vingt annÇes en faisant prÇfet le pauvre baron Le Bourguignon, sous-prÇfet depuis la Restauration.

Ce grand ÇvÇnement avait retrempÇ le zäle de tous ces messieurs, ils se seraient fÉchÇs de bien peu de chose auparavant, ils ne se fÉchärent plus de rien. Rarement le manque d'Çgards Çtait direct mais Julien avait dÇjÖ surpris Ö table deux ou trois petits dialogues brefs, entre le marquis et sa femme, cruels pour ceux qui Çtaient placÇs aupräs d'eux. Ces nobles personnages ne dissimulaient pas le mÇpris sincäre pour tout ce qui n'Çtait pas issu de gens montant dans les carrosses du roi. Julien observa que le mot croisade Çtait le seul qui donnÉt Ö leur figure l'expression du sÇrieux profond, màlÇ de respect. Le respect ordinaire avait toujours une nuance de complaisance.

Au milieu de cette magnificence et de cet ennui, Julien ne s'intÇressait Ö rien qu'Ö M. de La Mole; il l'entendit avec plaisir protester un jour qu'il n'Çtait pour rien dans l'avancement de ce pauvre Le Bourguignon. C'Çtait une attention pour la marquise, Julien savait la vÇritÇ par l'abbÇ Pirard.

Un matin que l'abbÇ travaillait avec Julien dans la bibliothäque du marquis, Ö l'Çternel procäs dÇ Frilair:

- Monsieur, dit Julien tout Ö coup, dåner tous les jours avec Mme la marquise, est-ce un de mes devoirs, ou est-ce une bontÇ que l'on a pour moi?

- C'est un honneur insigne! reprit l'abbÇ, scandalisÇ. Jamais M. N... l'acadÇmicien, qui, depuis quinze ans, fait une cour assidue, n'a pu l'obtenir pour son neveu M. Tanbeau.

- C'est pour moi, monsieur, la partie la plus pÇnible de mon emploi. Je m'ennuyais moins au sÇminaire. Je vois bÉiller quelquefois jusqu'Ö Mlle de La Mole, qui pourtant doit àtre accoutumÇe Ö l'amabilitÇ des amis de la maison. J'ai peur de m'endormir. De grÉce, obtenez-moi la permission d'aller dåner Ö quarante sous dans quelque auberge obscure.

L'abbÇ, vÇritable parvenu, Çtait fort sensible Ö l'honneur de dåner avec un grand seigneur. Pendant qu'il s'efforáait de faire comprendre ce sentiment par Julien un bruit loger leur fit tourner la tàte. Julien vit Mlle dÇ La Mole qui Çcoutait. Il rougit. Elle Çtait venue chercher un livre et avait tout entendu; elle prit quelque considÇration pour Julien."Celui-lÖ n'est pas nÇ Ö genoux pensa-t-elle, comme ce vieil abbÇ. Dieu! qu'il est laid."

A dåner, Julien n'osait pas regarder Mlle de La Mole mais elle eut la bontÇ de lui adresser la parole. Ce jour-lÖ on attendait beaucoup de monde, elle l'engagea Ö rester. Les jeunes filles de Paris n'aiment guäre les gens d'un certain Ége, surtout quand ils sont mis sans soin. Julien n'avait pas eu besoin de beaucoup de sagacitÇ pour s'apercevoir que les collägues de M. Le Bourguignon restÇs dans le salon, avaient l'honneur d'àtre l'objet ordinaire des plaisanteries de Mlle de La Mole. Ce jour-lÖ, qu'il y eñt ou non de l'affectation de sa part, elle fut cruelle pour les ennuyeux.

Mlle de La Mole Çtait le centre d'un petit groupe qui se formait presque tous les soirs derriäre l'immense bergäre de la marquise. LÖ, se trouvaient le marquis de Croisenois, le comte de Caylus, le vicomte de Luz et deux ou trois autres jeunes officiers, amis de Norbert ou de sa soeur. Ces messieurs s'asseyaient sur un grand canapÇ bleu'. A l'extrÇmitÇ du canapÇ, opposÇe Ö celle qu'occupait la brillante Mathilde Julien Çtait placÇ silencieusement sur une petite chaise de paille assez basse. Ce poste modeste Çtait enviÇ par tous les complaisants, Norbert y maintenait dÇcemment le jeune secrÇtaire de son päre, en lui adressant la parole ou en le nommant une ou deux fois par soirÇe. Ce jour-lÖ, Mlle de La Mole lui demanda quelle pouvait àtre la hauteur de la montagne sur laquelle est placÇe la citadelle de Besanáon. Jamais Julien ne put dire si cette montagne Çtait plus ou moins haute que Montmartre. Souvent if riait de grand coeur de ce qu'on disait dans ce petit groupe; mais il se sentait incapable de rien inventer de semblable. C'Çtait comme une langue Çtrangäre qu'il eñt comprise et admirÇe, mais qu'il n'eñt pu parler.

Les amis de Mathilde Çtaient ce jour-lÖ en hostilitÇ continue avec les gens qui arrivaient dans ce magnifique salon. Les amis de la maison eurent d'abord la prÇfÇrence, comme Çtant mieux connus. On peut juger si Julien Çtait attentif; tout l'intÇressait, et le fond des chose s'et la maniäre d'en plaisanter.

- Ah! voici M. Descoulis, dit Mathilde, il n'a plus de perruque; est-ce qu'il voudrait arriver Ö la prÇfecture par le gÇnie? il Çtale ce front chauve qu'il dit rempli de hautes pensÇes.

- C'est un homme qui connaåt toute la terre, dit le marquis de Croisenois; il vient aussi chez mon oncle le cardinal. Il est capable de cultiver un mensonge aupräs de chacun de ses amis, pendant des annÇes de suite, et il a deux ou trois cents amis. Il sait alimenter l'amitiÇ, c'est son talent. Tel que vous le voyez, il est dÇjÖ crottÇ, Ö la porte d'un de ses amis, däs les sept heures du matin, en hiver.

"Il se brouille de temps en temps, et il Çcrit sept ou huit lettres pour la brouillerie. Puis il se rÇconcilie, et il a sept ou huit lettres pour les transports d'amitiÇ. Mais c'est dans l'Çpanchement franc et sincäre de l'honnàte homme qui ne garde rien sur le coeur, qu'il brille le plus. Cette manoeuvre paraåt, quand il a quelque service Ö demander. Un des grands vicaires de mon oncle est admirable quand il raconte la vie de M. Descoulis depuis la Restauration. Je vous l'amänerai.

- Bah! je ne croirais pas Ö ces propos, c'est jalousie de mÇtier entre petites gens, dit le comte de Caylus.

- M. Descoulis aura un nom dans l'histoire, reprit le marquis, il a fait la Restauration avec l'abbÇ de Pradt et MM. de Talleyrand et Pozzo di Borgo.

- Cet homme a maniÇ des millions, dit Norbert, et je ne conáois pas qu'il vienne ici embourser les Çpigrammes de mon päre, souvent abominables. Combien avez-vous trahi de fois vos amis, mon cher Descoulis? Lui criait-il l'autre jour d'un bout de la table Ö l'autre.

- Mais est-il vrai qu'il ait trahi? dit Mlle de La Mole. Qui n'a pas trahi?

- Quoi! dit le comte de Caylus Ö Norbert, vous avez chez vous M. Sainclair, ce fameux libÇral, et que diable vient-il y faire? Il faut que je l'approche, que je lui parle que je me fasse parler; on dit qu'il a tant d'esprit.

- Mais comment ta märe va-t-elle le recevoir? dit M. de Croisenois. Il a des idÇes si extravagantes, si gÇnÇreuses, si indÇpendantes...

- Voyez, dit Mlle de La Mole, voilÖ l'homme indÇpendant, qui salue jusqu'Ö terre M. Descoulis, et qui saisit sa main. J'ai presque cru qu'il allait la porter Ö ses lävres.

- Il faut que Descoulis soit mieux avec le pouvoir que nous ne le croyons, reprit M. de Croisenois.

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