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Le Jardin d'…picure by Anatole France

Part 3 out of 3

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tirons sans peine: ´_Celui dont le souffle est un signe de vie,
l'homme, prendra place_ (sans doute aprËs que le souffle sera
exhalÈ) _dans le feu divin, source et foyer de la vie, et cette
place lui sera mesurÈe sur la vertu qui lui a ÈtÈ donnÈe_ (par
les dÈmons, j'imagine) _d'Ètendre ce souffle chaud, cette petite
‚me invisible, ‡ travers l'espace libre_ (le bleu du ciel,
probablement).

Et remarquez que cela vous a l'air d'un fragment d'hymne vÈdique,
que cela sent la vieille mythologie orientale. Je ne rÈponds pas
d'avoir rÈtabli ce mythe primitif dans toute la rigueur des lois
qui rÈgissent le langage. Peu importe. Il suffit qu'on voie que
nous avons trouvÈ des symboles et un mythe dans une phrase qui
Ètait essentiellement symbolique et mythique, puisqu'elle Ètait
mÈtaphysique. Je crois vous l'avoir assez fait sentir, Ariste:
toute expression d'une idÈe abstraite ne saurait Ítre qu'une
allÈgorie. Par un sort bizarre, ces mÈtaphysiciens, qui croient
Èchapper au monde des apparences, sont contraints de vivre
perpÈtuellement dans l'allÈgorie. PoËtes tristes, ils dÈcolorent
les fables antiques, et ils ne sont que des assembleurs de
fables. Ils font de la mythologie blanche.

ARISTE.

Adieu, cher Polyphile. Je sors non persuadÈ. Si vous aviez
raisonnÈ dans les rËgles, il m'aurait ÈtÈ facile de rÈfuter vos
arguments.

*
* *

_A Teodor de Wyzewa._

LE PRIEUR

Je trouvai mon ami Jean dans le vieux prieurÈ dont il habite les
ruines depuis dix ans. Il me reÁut avec la joie tranquille d'un
ermite dÈlivrÈ de nos craintes et de nos espÈrances et me fit
descendre au verger inculte o˘, chaque matin, il fume sa pipe de
terre entre ses pruniers couverts de mousse. L‡, nous nous
assÓmes, en attendant le dÈjeuner, sur un banc, devant une table
boiteuse, au pied d'un mur ÈcroulÈ o˘ la saponaire balance les
grappes rosÈes de ses fleurs en mÍme temps flÈtries et fraÓches.
La lumiËre humide du ciel tremblait aux feuilles des peupliers
qui murmuraient sur le bord du chemin. Une tristesse infinie et
douce passait sur nos tÍtes avec des nuages d'un g*** p‚le.

AprËs m'avoir demandÈ, par un reste de politesse, des nouvelles
de ma santÈ et de mes affaires, Jean me dit d'une voix lente, le
front sourcilleux:

--Bien que je ne lise jamais, mon ignorance n'est pas si bien
gardÈe qu'il ne me soit parvenu dans mon ermitage, que vous avez
naguËre contredit, ‡ la deuxiËme page d'un journal, un prophËte
assez ami des hommes pour enseigner que la science et
l'intelligence sont la source et la fontaine, le puits et la
citerne de tous les maux dont souffrent les hommes. Ce prophËte,
si j'ai de bons avis, soutenait que, pour rendre la vie innocente
et mÍme aimable, il suffit de renoncer ‡ la pensÈe et ‡ la
connaissance et qu'il n'est de bonheur au monde que dans une
aveugle et douce charitÈ. Sages prÈceptes, maximes salutaires,
qu'il eut seulement le tort d'exprimer et la faiblesse de mettre
en beau langage, sans s'apercevoir que combattre l'art avec art
et l'esprit avec esprit, c'est se condamner ‡ ne vaincre que pour
l'esprit et pour l'art. Vous me rendrez cette justice, mon ami,
que je ne suis pas tombÈ dans cette pitoyable contradiction et
que j'ai renoncÈ ‡ penser et ‡ Ècrire dËs que j'ai reconnu que la
pensÈe est mauvaise et l'Ècriture funeste. Cette sagesse m'est
venue, vous le savez, en 1882, aprËs la publication d'un petit
livre de philosophie qui m'avait co˚tÈ mille peines et que les
philosophes mÈprisËrent parce qu'il Ètait Ècrit avec ÈlÈgance.
J'y dÈmontrais que le monde est inintelligible, et je me f‚chai
quand on me rÈpondit qu'en effet je ne l'avais pas compris. Je
voulus alors dÈfendre mon livre; mais, l'ayant relu, je ne
parvins pas ‡ en retrouver le sens exact. Je m'aperÁus que
j'Ètais aussi obscur que les plus grands mÈtaphysiciens et qu'on
me faisait tort en ne m'accordant pas une part de l'admiration
qu'ils inspirent. C'est ce qui me dÈtacha tout ‡ fait des
spÈculations transcendantes. Je me tournai vers les sciences
d'observation et j'Ètudiai la physiologie. Les principes en sont
assez stables depuis une trentaine d'annÈes. Ils consistent
fixer proprement une grenouille avec des Èpingles sur une planche
de liËge et ‡ l'ouvrir pour observer les nerfs et le coeur, qui
est double. Mais je reconnus tout de suite que, par cette
mÈthode, il faudrait beaucoup plus de temps que n'en assure la
vie pour dÈcouvrir le secret profond des Ítres. Je sentis la
vanitÈ de la science pure, qui, n'embrassant qu'une parcelle
infiniment petite des phÈnomËnes, surprend des rapports trop peu
nombreux pour former un systËme soutenable. Je pensai un moment
me jeter dans l'industrie. Ma douceur naturelle m'arrÍta. Il
n'y a pas d'entreprise dont on puisse dire d'avance si elle fera
plus de bien que de mal. Christophe Colomb, qui vÈcut et mourut
comme un saint et porta l'habit du bon saint FranÁois, n'aurait
pas cherchÈ, sans doute, le chemin des Indes s'il avait prÈvu que
sa dÈcouverte causerait le massacre de tant de peuples rouges, a
la vÈritÈ vicieux et cruels, mais sensibles ‡ la souffrance, et
qu'il apporterait dans la vieille Europe, avec l'or du
Nouveau-Monde, des maladies et des crimes inconnus. Je
frissonnai quand de fort honnÍtes gens parlËrent de m'intÈresser
dans des affaires de canons, de fusils et d'explosifs o˘ ils
avaient gagnÈ de l'argent et des honneurs. Je ne doutai plus que
la civilisation, comme on la nomme, ne f˚t une barbarie savante
et je rÈsolus de devenir un sauvage. Il ne me fut pas difficile
d'exÈcuter ce dessein ‡ trente lieues de Paris, dans ce petit
pays qui se dÈpeuple tous les jours. Vous avez vu sur la rue du
village des maisons en ruine. Tous les fils des paysans quittent
pour la ville une terre trop morcelÈe, qui ne peut plus les
nourrir.

On prÈvoit le jour o˘ un habile homme, achetant tous ces champs,
reconstituera la grande propriÈtÈ, et nous verrons peut-Ítre le
petit cultivateur disparaÓtre de la campagne, comme dÈj‡ le petit
commerÁant tend ‡ disparaÓtre des grandes villes. Il en sera ce
qu'il pourra. Je n'en prends nul souci. J'ai achetÈ pour six
mille francs les restes d'un ancien prieurÈ, avec un bel escalier
de pierre dans une tour et ce verger que je ne cultive pas. J'y
passe le temps ‡ regarder les nuages dans le ciel ou, sur
l'herbe, les fusÈes blanches de la carotte sauvage. Cela vaut
mieux, sans doute, que d'ouvrir des grenouilles ou que de crÈer
un nouveau type de torpilleur.

ª Quand la nuit est belle, si je ne dors
pas, je regarde les Ètoiles, qui me font
plaisir ‡ voir depuis que j'ai oubliÈ leurs
noms. Je ne reÁois personne, je ne pense
‡ rien. Je n'ai pris soin ni de vous attirer
dans ma retraite ni de vous en Ècarter.

ª Je suis heureux de vous offrir une omelette, du vin et du
tabac. Mais je ne vous cache pas qu'il m'est encore plus
agrÈable de donner ‡ mon chien, ‡ mes lapins et ‡ mes pigeons le
pain quotidien, qui rÈpare leurs forces, dont ils ne se serviront
pas mal ‡ propos pour Ècrire des romans qui troublent les coeurs
ou des traitÈs de physiologie qui empoisonnent l'existence.

A ce moment, une belle fille, aux joues rouges, avec des yeux
d'un bleu p‚le, apporta des oeufs et une bouteille de vin gris.
Je demandai ‡ mon ami Jeun s'il haÔssait les arts et les lettres
‡ l'Ègal des sciences.

--Non pas, me dit-il: il y a dans les arts une puÈrilitÈ qui
dÈsarme la haine. Ce sont des jeux d'enfants. Les peintres, les
sculpteurs barbouillent des images et font des poupÈes. Voil
tout! Il n'y aurait pas grand mal ‡ cela. Il faudrait mÍme
savoir grÈ aux poËtes de n'employer les mots qu'aprËs les avoir
dÈpouillÈs de toute signification si les malheureux qui se
livrent ‡ cet amusement ne le prenaient point au sÈrieux et s'ils
n'y dÈvouaient point odieusement ÈgoÔstes, irritables, jaloux,
envieux, maniaques et dÈments. Ils attachent ‡ ces niaiseries
des idÈes de gloire. Ce qui prouve leur dÈlire. Car de toutes
les illusions qui peuvent naÓtre dans un cerveau malade, la
gloire est bien la plus ridicule et la plus funeste. C'est ce
qui me fait pitiÈ. Ici, les laboureurs chantent dans le sillon
les chansons des aÔeux; les bergers, assis au penchant des
collines, taillent avec leur couteau des figures dans des racines
de buis, et les mÈnagËres pÈtrissent, pour les fÍtes religieuses,
des pains en forme de colombes. Ce sont l‡ des arts innocents,
que l'orgueil n'empoisonna pas. Ils sont faciles et
proportionnÈs ‡ la faiblesse humaine. Au contraire, les arts des
villes exigent un effort, et tout effort produit la souffrance.

ª Mais ce qui afflige, enlaidit et dÈforme excessivement les
hommes, c'est la science, qui les met en rapport avec des objets
auxquels ils sont disproportionnÈs et altËre les conditions
vÈritables de leur commerce avec la nature. Elle les excite
comprendre, quand il est Èvident qu'un animal est fait pour
sentir et ne pas comprendre; elle dÈveloppe le cerveau, qui est
un organe inutile aux dÈpens des organes utiles, que nous avons
en commun avec les bÍtes; elle nous dÈtourne de la jouissance,
dont nous sentons le besoin instinctif; elle nous tourmente par
d'affreuses illusions, en nous reprÈsentant des monstres qui
n'existent que par elle; elle crÈe notre petitesse en mesurant
les astres, la briËvetÈ de la vie en Èvaluant l'‚ge de la terre,
notre infirmitÈ en nous faisant soupÁonner ce que nous ne pouvons
ni voir ni atteindre, notre ignorance en nous cognant sans cesse
‡ l'inconnaissable et notre misËre en multipliant nos curiositÈs
sans les satisfaire.

ª Je ne parle que de ses spÈculations pures. Quand elle passe
l'application, elle n'invente que des appareils de torture et des
machines dans lesquelles les malheureux humains sont suppliciÈs.
Visitez quelque citÈ industrielle ou descendez dans une mine, et
dites si ce que vous voyez ne passe pas tout ce que les
thÈologiens les plus fÈroces ont imaginÈ de l'enfer. Pourtant,
on doute, a la rÈflexion, si les produits de l'industrie ne sont
pas moins nuisibles aux pauvres qui les fabriquent qu'aux riches
qui s'en servent et si, de tous les maux de la vie, le luxe n'est
point le pire. J'ai connu des Ítres de toutes les conditions: je
n'en ai point rencontrÈ de si misÈrables qu'une femme du monde,
jeune et jolie, qui dÈpense, ‡ Paris, chaque annÈe, cinquante
mille francs pour ses robes. C'est un Ètat qui conduit ‡ la
nÈvrose incurable.

La belle fille aux yeux clairs nous versa le cafÈ avec un air de
stupiditÈ heureuse.

Mon ami Jean me la dÈsigna du bout de sa pipe qu'il venait de
bourrer:

--Voyez, me dit-il, cette fille qui ne mange que du lard et du
pain et qui portait, hier, au bout d'une fourche les bottes de
paille dont elle a encore des brins dans les cheveux. Elle est
heureuse et, quoi qu'elle fasse, innocente. Car c'est la science
et la civilisation qui ont crÈÈ le mal moral avec le mal
physique. Je suis presque aussi heureux qu'elle, Ètant presque
aussi stupide. Ne pensant ‡ rien, je ne me tourmente plus.
N'agissant pas, je ne crains pas de mal faire. Je ne cultive pas
mÍme mon jardin, de peur d'accomplir un acte dont je ne pourrais
pas calculer les consÈquences. De la sorte, je suis parfaitement
tranquille.

--A votre place, lui dis-je, je n'aurai pas cette quiÈtude. Vous
n'avez pas supprimÈ assez complËtement en vous la connaissance,
la pensÈe et l'action pour go˚ter une paix lÈgitime. Prenez-y
garde: Quoi qu'on fasse, vivre, c'est agir. Les suites d'une
dÈcouverte scientifique ou d'une invention vous effraient parce
qu'elles sont incalculables. Mais la pensÈe la plus simple,
l'acte le plus instinctif a aussi des consÈquences incalculables.
Vous faites bien de l'honneur ‡ l'intelligence, ‡ la science et
l'industrie en croyant qu'elles tissent seules de leurs mains le
filet des destinÈes. Les forces inconscientes en ferment aussi
plus d'une maille. Peut-on prÈvoir l'effet d'un petit caillou
qui tombe d'une montagne? Cet effet peut Ítre plus considÈrable
pour le sort de l'humanitÈ que la publication du _Novum Organum_
ou que la dÈcouverte de l'ÈlectricitÈ.

--Ce n'Ètait un acte ni bien original, ni bien rÈflÈchi, ni,
coup s˚r, d'ordre scientifique que celui auquel Alexandre ou
NapolÈon dut de naÓtre. Toutefois des millions de destinÈes en
furent traversÈes. Sait-on jamais la valeur et le vÈritable sens
de ce que l'on fait? Il y a dans _les Mille et une Nuits_ un
conte auquel je ne puis me dÈfendre d'attacher une signification
philosophique. C'est l'histoire de ce marchand arabe qui, au
retour d'un pËlerinage ‡ la Mecque, s'assied au bord, d'une
fontaine pour manger des dattes, dont il jette les noyaux en
l'air. Un de ces noyaux tue le fils invisible d'un GÈnie. Le
pauvre homme ne croyait pas tant faire avec un noyau, et, quand
on l'instruisit de son crime, il en demeura stupide. Il n'avait
pas assez mÈditÈ sur les consÈquences possibles de toute action.
Savons-nous jamais si, quand nous levons les bras, nous ne
frappons pas, comme fit ce marchand, un gÈnie de l'air? ¿ votre
place je ne serais pas tranquille. Qui vous dit, mon ami, que
votre repos dans ce prieurÈ couvert de lierre et de saxifrages
n'est pas un acte d'une importance plus grande pour l'humanit
que les dÈcouvertes de tous les savants, et d'un effet
vÈritablement dÈsastreux dans l'avenir?

--Ce n'est pas probable.

--Ce n'est pas impossible. Vous menez une vie singuliËre. Vous
tenez des propos Ètranges qui peuvent Ítre recueillis et publiÈs.
Il n'en faudrait pas plus, dans certaines circonstances, pour
devenir, malgrÈ vous, et mÍme ‡ votre insu, le fondateur d'une
religion qui serait embrassÈe par des millions d'hommes, qu'elle
rendrait malheureux et mÈchants et qui massacreraient en votre
nom des milliers d'autres hommes.

--Il faudrait donc mourir pour Ítre innocent et tranquille?

--Prenez-y garde encore: mourir, c'est accomplir un acte d'une
portÈe incalculable.

FIN

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