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Le Jardin d'…picure by Anatole France

Part 2 out of 3

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cendre.

*
* *

Y a-t-il une histoire impartiale? Et qu'est-ce que l'histoire?
La reprÈsentation Ècrite des ÈvÈnements passÈs. Mais qu'est-ce
qu'un ÈvÈnement? Est-ce un fait quelconque? Non pas! c'est un
fait notable. Or, comment l'historien juge-t-il qu'un fait est
notable ou non? Il en juge arbitrairement, selon son go˚t et son
caractËre, ‡ son idÈe, en artiste enfin. Car les faits ne se
divisent pas, de leur propre nature, en faits historiques et en
faits non historiques. Un fait est quelque chose d'infiniment
complexe. L'historien prÈsentera-t-il les faits dans leur
complexitÈ? Cela est impossible. Il les reprÈsentera dÈnuÈs de
presque toutes les particularitÈs qui les constituent, par
consÈquent tronquÈs, mutilÈs, diffÈrents de ce qu'ils furent.
Quant aux rapports des faits entre eux, n'en parlons pas. Si un
fait dit historique est amenÈ, ce qui est possible, ce qui est
probable, par un ou plusieurs faits non historiques, et par cela
mÍme inconnus, comment l'historien pourra-t-il marquer la
relation de ces faits et leur enchaÓnement? Et je suppose dans
tout ce que je dis l‡ que l'historien a sous les yeux des
tÈmoignages certains, tandis qu'en rÈalitÈ on le trompe et qu'il
n'accorde sa confiance ‡ tel ou tel tÈmoin que par des raisons de
sentiment. L'histoire n'est pas une science, c'est un art. On
n'y rÈussit que par l'imagination.

*
* *

´C'est beau, un beau crime!ª s'Ècria un jour J.-J. Weiss dans un
grand journal. Le mot fit scandale parmi les lecteurs
ordinaires. Je sais un digne homme de magistrat, un bon
vieillard, qui rendit le lendemain la feuille au porteur.
C'Ètait un abonnÈ de plus de trente annÈes, et il Ètait dans
l'‚ge o˘ l'on n'aime pas ‡ changer ses habitudes. Mais il
n'hÈsita pas ‡ faire ce sacrifice ‡ la morale professionnelle.
C'est, je crois, l'affaire FualdËs qui avait inspirÈ ‡ J.-J.
Weiss une si gÈnÈreuse admiration. Je ne veux scandaliser
personne. Je ne saurais. Il y faut une gr‚ce audacieuse que je
n'ai point. Pourtant je confesse que le maÓtre avait raison et
que c'est beau, un beau crime.

Les causes cÈlËbres ont sur chacun de nous un attrait
irrÈsistible. Ce n'est pas trop de dire que le sang rÈpandu est
pour moitiÈ dans la poÈsie de l'humanitÈ. Macbeth et Chopart dit
l'Aimable sont les rois de la scËne. Le go˚t des lÈgendes
scÈlÈrates est innÈ dans l'homme. Interrogez les petits enfants:
ils vous diront tous que si Barbe-Bleue n'avait pas tuÈ ses
femmes, son histoire en serait moins jolie. En face d'une
tÈnÈbreuse affaire d'assassinat, l'esprit ressent une curiosit
ÈtonnÈe.

Il s'Ètonne, parce que le crime est de soi-mÍme Ètrange,
mystÈrieux et monstrueux; il s'intÈresse, parce qu'il retrouve
dans tous les crimes ce vieux fonds de faim et d'amour sur
lequel, bons ou mauvais, nous vivons tous. Le criminel semble
venu de trËs loin. Il nous rapporte une image Èpouvantable de
l'humanitÈ des bois et des cavernes. Le gÈnie des races
primitives revit en lui. Il garde des instincts qu'on croyait
perdus; il a des ruses que notre sagesse ignore. Il est pouss
par des appÈtits qui sommeillent en nous autres. Il est encore
une bÍte et dÈj‡ un homme. De l‡ l'admiration indignÈe qu'il
nous inspire. Le spectacle du crime est ‡ la fois dramatique et
philosophique. Il est pittoresque aussi, il sÈduit par des
groupements bizarres, des ombres farouches entrevues sur les
murs, quand tout dort, des haillons tragiques, des expressions de
visage dont le secret irrite. Rustique et rampant sur la terre
nourriciËre qu'il abreuve depuis tant de siËcles, le crime
s'associe aux noires magies de la nuit, au silence amical de la
lune, aux terreurs Èparses dans la nature, aux mÈlancolies des
champs et des riviËres. Faubourien et cachÈ dans la foule, il
prend les nerfs par une odeur de bouge et d'alcool, un go˚t de
pourriture et des accents inouÔs d'infamie. Dans le monde, je
veux dire dans la sociÈtÈ bourgeoise, o˘ il est rare, il
s'habille comme nous, il parle comme nous, et c'est peut-Ítre
sons cette figure Èquivoque et vulgaire qu'il occupe le plus
fortement les imaginations. Le crime en habit noir est celui que
le peuple prÈfËre.

*
* *

Le charme qui touche le plus les ‚mes est le charme du mystËre.
Il n'y a pas de beautÈ sans voiles, et ce que nous prÈfÈrons,
c'est encore l'inconnu. L'existence serait intolÈrable si l'on
ne rÍvait jamais. Ce que la vie a de meilleur, c'est l'idÈe
qu'elle nous donne de je ne sais quoi qui n'est point en elle.
Le rÈel nous sert ‡ fabriquer tant bien que mal un peu d'idÈal.
C'est peut-Ítre sa plus grande utilitÈ.

*
* *

´Cela est un signe du temps,ª dit-on ‡ chaque instant. Mais il
est trËs difficile de dÈcouvrir les vrais signes du temps. Il y
faut une connaissance du prÈsent ainsi que du passÈ et une
philosophie gÈnÈrale que nous n'avons ni les uns ni les autres.
Il m'est arrivÈ plusieurs fois de saisir certains petits faits
qui se passaient sous mes yeux et de leur trouver une physionomie
originale dans laquelle je me plaisais ‡ discerner l'esprit de
cette Èpoque. ´Ceci, me disais-je, devait se produire
aujourd'hui et ne pouvait Ítre autrefois. C'est un signe du
temps.ª Or, j'ai retrouvÈ neuf fois sur dix le mÍme fait avec des
circonstances analogues dans du vieux mÈmoires ou dans de
vieilles histoires. Il y a en nous un fonds d'humanitÈ qui
change moins qu'on ne croit. Nous diffÈrons trËs peu, en somme,
de nos grands-pËres. Pour que nos go˚ts et nos sentiments se
transforment, il est nÈcessaire que les organes qui les
produisent se transforment eux-mÍmes. C'est l'ouvrage des
siËcles. Il faut des centaines et des milliers d'annÈes pour
altÈrer sensiblement quelques-uns de nos caractËres.

*
* *

Nous n'enfermons plus notre croyance dans les vieux dogmes. Pour
nous, le Verbe ne s'est pas rÈvÈlÈ seulement sur la sainte
montagne dont parle l'…criture. Le ciel des thÈologiens nous
apparaÓt dÈsormais peuplÈ de vains fantÙmes. Nous savons que la
vie est brËve, et, pour la prolonger, nous y mettons le souvenir
des temps qui ne sont plus. Nous n'espÈrons plus en
l'immortalitÈ de la personne humaine; pour nous consoler de cette
croyance morte, nous n'avons que le rÍve d'une autre immortalitÈ,
insaisissable celle-l‡, Èparse, qu'on ne peut go˚ter que par
avance, et qui, d'ailleurs, n'est promise qu'‡ bien peu d'entre
nous, l'immortalitÈ des ‚mes dans la mÈmoire des hommes.

*
* *

Nous n'avons rien ‡ faire en ce monde qu'‡ nous rÈsigner. Mais
les nobles crÈatures savent donner ‡ la rÈsignation le beau nom
de contentement. Les grandes ‚mes se rÈsignent avec une sainte
joie. Dans l'amertume du doute, au milieu du mal universel, sous
le ciel vide, elles savent garder intactes les antiques vertus
des fidËles. Elles croient, elles veulent croire. La charitÈ du
genre humain les Èchauffe. C'est peu encore. Elles conservent
pieusement cette vertu que la thÈologie chrÈtienne mettait dans
sa sagesse au-dessus de toutes les autres, parce qu'elle les
suppose ou les remplace: l'espÈrance. EspÈrons, non point en
l'humanitÈ qui, malgrÈ d'augustes efforts, n'a pas dÈtruit le mal
en ce monde, espÈrons dans ces Ítres inconcevables qui sortiront
un jour de l'homme, comme l'homme est sorti de la brute. Saluons
ces gÈnies futurs. EspÈrons en cette universelle angoisse dont
le transformisme est la loi matÈrielle. Cette angoisse fÈconde,
nous la sentons croÓtre en nous; elle nous fait marcher vers un
but inÈvitable et divin.

*
* *

Les vieillards tiennent beaucoup trop ‡ leurs idÈes. C'est
pourquoi les naturels des Óles Fidji tuent leurs parents quand
ils sont vieux. Ils facilitent ainsi l'Èvolution, tandis que
nous en retardons la marche en faisant des acadÈmies.

*
* *

L'ennui des poËtes est un ennui dorÈ, ne les plaignez pas trop;
ceux qui chantent savent charmer leur dÈsespoir; il n'est telle
magie que la magie des mots. Les poËtes se consolent, comme les
enfants, avec des images.

*
* *

En amour, il faut aux hommes des formes et des couleurs; ils
veulent des images. Les femmes ne veulent que des sensations.
Elles aiment mieux que nous, elles sont aveugles. Et si vous
pensez a la lampe de PsychÈ, ‡ la goutte d'huile, je vous dirai
que PsychÈ n'est pas la femme, PsychÈ est l'‚me. Ce n'est pas la
mÍme chose. C'est mÍme le contraire. PsychÈ Ètait curieuse de
voir, et les femmes ne sont curieuses que de sentir. Psych
cherchait l'inconnu. Quand les femmes cherchent, ce n'est pas
l'inconnu qu'elles cherchent. Elles veulent retrouver, voil
tout, retrouver leur rÍve ou leur souvenir, la sensation pure.
Si elles avaient des yeux, comment parviendrait-on ‡ s'expliquer
leurs amours?

*
* *

_A …douard Rod._

SUR LES COUVENTS DE FEMMES

Il est pÈnible de voir une jeune fille mourir volontairement au
monde. Le couvent effraye tout ce qui n'y entre pas. Au milieu
du XIVe siËcle de l'Ëre chrÈtienne, une jeune Romaine nommÈe
BlÈsilla fit dans un monastËre de tels je˚nes qu'elle en mourut.
Le peuple furieux, suivit le cercueil en criant: ´Chassons,
chassons de la ville cette dÈtestable race des moines! Pourquoi
ne les lapide-t-on pas? Pourquoi ne les jette-t-on pas dans la
riviËre?ª Et lorsque, quatorze cents ans plus tard, Chateaubriand
exalta, par la bouche du pËre Aubry, les filles qui ont
´sanctifiÈ leur beautÈ aux chefs-d'oeuvre de la pÈnitence et
mutilÈ cette chair rÈvoltÈe dont les plaisirs ne sont que des
douleursª, l'abbÈ Morellet, qui Ètait un vieux philosophe,
entendit avec impatience ces louanges de la vie cÈnobitique et
s'Ècria: ´Si ce n'est pas l‡ du fanatisme, je demande ‡ l'auteur
de me donner sa dÈfinition!ª Que nous enseignent ces
interminables querelles, sinon que la vie religieuse fait peur
la nature et que cependant elle a des raisons d'Ítre et de durer?
Le peuple et les philosophes n'entrent pas toujours dans ces
raisons. Elles sont profondes et touchent aux plus grands
mystËres de la nature humaine. Le cloÓtre a ÈtÈ pris d'assaut et
renversÈ. Ses ruines dÈsertes se sont repeuplÈes. Certaines
‚mes y vont par une pente naturelle; ce sont des ‚mes
claustrales. Parce qu'elles sont inhumaines et pacifiques, elles
quittent le monde et descendent avec joie dans le silence et la
paix. Plusieurs sont nÈes lasses; elles n'ont point de
curiositÈ. Elles se traÓnent inertes et sans dÈsir. Ne sachant
ni vivre ni mourir, elles embrassent la vie religieuse comme une
moindre vie et comme une moindre mort. D'autres sont amenÈes au
cloÓtre par des raisons dÈtournÈes. Elles ne prÈvoyaient pas le
but. Innocentes blessÈes, une dÈception prÈcoce, un deuil secret
du coeur, leur a g‚tÈ l'univers. Leur vie ne portera point de
fruits; le froid en a sÈchÈ la fleur. Elles ont eu trop tÙt le
sentiment du mal universel. Elles se cachent pour pleurer.
Elles veulent qu'on les oublie. Elles veulent oublier... Ou
plutÙt, elles aiment leur douleur et elles la mettent ‡ l'abri
des hommes et des choses. Il en est d'autres enfin qu'attire au
couvent le zËle du sacrifice et qui veulent se donner tout
entiËres, dans un abandon plus grand encore que celui de l'amour.
Celles-l‡, plus rares, sont les vraies Èpouses de JÈsus-Christ.
L'…glise leur prodigue les doux noms de lis et de rose, de
colombe et d'agneau: elle leur promet, par la bouche de la Reine
des Vierges, la couronne d'Ètoiles et le trÙne de candeur. Mais
prenons garde de renchÈrir sur les thÈologiens. Aux Èpoques de
foi, on ne s'Èchauffait guËre sur les vertus mystiques des
religieuses. Je ne parle pas du peuple, ‡ qui les nonnes ont
toujours ÈtÈ suspectes et qui a fait sur elles des contes joyeux.
Je parle du clergÈ sÈculier, dont les jugements Ètaient fort
mÈlangÈs. N'oublions pas que la poÈsie des cloÓtres date de
Chateaubriand et de Montalembert.

Il faut aussi considÈrer que les communautÈs diffËrent tout
fait selon les temps et les pays et qu'on ne peut les rÈunir
toutes dans un mÍme jugement. Le couvent fut longtemps en
Occident la ferme, l'Ècole, l'hÙpital et la bibliothËque. Il y
eut des couvents pour conserver la science, d'autres pour
conserver l'ignorance. Il y en eut pour le travail comme pour
l'oisivetÈ.

J'ai visitÈ, il y a quelques annÈes, la montagne sur laquelle
sainte Odile, fille d'un duc d'Alsace, Èleva au milieu du XIIe
siËcle un monastËre dont la mÈmoire est restÈe dans l'‚me du
peuple alsacien. Cette fille forte chercha et trouva les moyens
d'adoucir autour d'elle le grand mal de vivre dont souffraient
alors les pauvres gens. AidÈe par d'habiles collaboratrices et
servie par des serfs nombreux, elle dÈfricha, cultiva les terres,
Èleva des bestiaux, mit les rÈcoltes ‡ l'abri des pillards. Elle
fut prÈvoyante pour les imprÈvoyants. Elle enseigna la sobriÈt
aux buveurs de cervoise, la douceur aux violents, une bonne
Èconomie ‡ tous. Est-il possible de dÈcouvrir une ressemblance
entra ces vierges robustes et pures des temps barbares, ces
royales mÈtayËres, et les abbesses qui, sous Louis XV, mettaient
des mouches pour aller ‡ l'office et parfumaient de poudre ‡ la
marÈchale les lËvres des abbÈs qui leur baisaient les doigts?

Et mÍme alors, mÍme en ces jours de scandale, quand la noblesse
jetait dans les abbayes des cadettes rÈvoltÈes, il y avait de
bonnes ‚mes sous les grilles des maisons conventuelles. J'ai
surpris les secrets de l'une d'elles. Qu'elle me pardonne!
C'est l'an passÈ, chez Legoubin, libraire sur le quai Malaquais.
Je trouvai un vieux manuel de confession ‡ l'usage des
religieuses. Une inscription mise sur le titre, ‡ main reposÈe,
m'apprit qu'en 1779 ce livre appartenait ‡ soeur Anne, religieuse
soumise ‡ la rËgle des Feuillantines. Il Ètait rÈdigÈ en
franÁais et avait ceci de remarquable que chaque pÈchÈ Ètait
imprimÈ sur une petite fiche collÈe au feuillet par le bord
seulement. Pendant l'examen de conscience, dans la chapelle, la
pÈnitente n'avait besoin ni de plume ni de crayon pour noter ses
fautes graves ou lÈgËres. Il lui suffisait de corner la petite
bande portant mention d'un pÈchÈ qu'elle avait commis. Et dans
le confessionnal, aidÈe de son livre, qu'elle suivait de corne en
corne, soeur Anne ne risquait pas d'oublier quelque manquement
aux commandements de Dieu ou ‡ ceux de l'…glise.

Or, dans le moment que je trouvai ce petit livre chez mon ami
Legoubin, je vis que plusieurs coulpes y Ètaient marquÈes d'un
pli unique. C'Ètaient les coulpes extraordinaires de soeur Anne.
D'autres avaient ÈtÈ cornÈes bien des fois et les angles du
papier Ètaient tout usÈs. C'Ètaient l‡ les pÈchÈs mignons de
soeur Anne.

Comment en douter? Le livre n'avait pas servi depuis la
dispersion des religieuses en 1790. Il Ètait encore plein des
pieuses images et des priËres historiÈes que la bonne fille avait
glissÈes entre les pages.

Je connus de la sorte l'‚me de soeur Anne. Je n'y trouvai que
des pÈchÈs innocents s'il en fut, et j'ai grand espoir que soeur
Anne est assise aujourd'hui ‡ la droite du PËre. Jamais coeur
plus pur n'a battu sous la robe blanche des Feuillantines. Je me
figure cette sainte fille d'aspect candide, un peu grasse, se
promenant ‡ pas lents entre les carrÈs de choux du jardin
conventuel, et marquant sans trouble, de son doigt blanc, sur le
livre, ses pÈchÈs aussi rÈguliers que sa vie: paroles vaines,
distractions dans les assemblÈes, distractions aux offices,
dÈsobÈissances lÈgËres et sensualitÈ dans les repas. Ce dernier
trait me touche jusqu'aux larmes. Soeur Anne mangeait avec
sensualitÈ des racines cuites ‡ l'eau. Elle n'Ètait point
triste. Elle ne doutait point. Elle ne tenta jamais Dieu. Ces
pÈchÈs-l‡ n'ont point de corne dans le petit livre. Religieuse,
elle avait le coeur monastique. Sa destinÈe Ètait conforme ‡ sa
nature. Voil‡ le secret de la sagesse de soeur Anne.

Je ne sais, mais je crois bien qu'il y a beaucoup de soeurs Anne
aujourd'hui dans les couvents de femmes. J'aurais plusieurs
reproches ‡ faire aux moines; j'aime mieux dire tout de suite que
je ne les aime pas beaucoup. Quant aux religieuses, je crois
qu'elles ont pour la plupart, comme soeur Anne, un coeur
monastique, dans lequel abondent les gr‚ces de leur Ètat.

Et pourquoi sans cela seraient-elles entrÈes an couvent?
Aujourd'hui, elles n'y sont plus jetÈes par l'orgueil et
l'avarice de leur famille. Elles prennent le voile parce qu'il
leur convient de le prendre. Elles le quitteraient s'il leur
plaisait de le quitter, et vous voyez qu'elles le gardent. Les
dragons philosophes, qu'on voit forÁant les clÙtures dans les
vaudevilles de la RÈvolution, avaient vite fait d'invoquer la
nature et de marier les nonnes. La nature est plus vaste que ne
croient les dragons philosophes; elle rÈunit le sensualisme et
l'ascÈtisme dans son sein immense; et quant aux couvents, il faut
bien que le monstre soit aimable, puisqu'il est aimÈ et qu'il ne
dÈvore plus que des victimes volontaires. Le couvent a ses
charmes. La chapelle, avec ses vases dorÈs et ses roses en
papier, une sainte Vierge peinte de couleurs naturelles et
ÈclairÈe par une lumiËre p‚le et mystÈrieuse comme le clair de
lune, les chants et l'encens et la voix du prÍtre, voil‡ les
premiËres sÈductions du cloÓtre; elles l'emportent quelquefois
sur celles du monde.

C'est que ces choses ont une ‚me et qu'elles contiennent toute la
somme de poÈsie accessible ‡ certaines natures. SÈdentaire et
faite pour une vie discrËte, humble, cachÈe, la femme se trouve
tout d'abord ‡ son aise au couvent. L'atmosphËre en est tiËde,
un peu lourde; elle procure aux bonnes filles les dÈlices d'une
lente asphyxie. On y go˚te un demi-sommeil. On y perd la
pensÈe. C'est un grand dÈbarras. En Èchange, on y gagne la
certitude. N'est-ce pas, au point de vue pratique, une
excellente affaire? Je compte pour peu les titres d'Èpouse
mystique de JÈsus, de vase d'Èlection et de colombe immaculÈe.
On n'a guËre d'exaltation dans les communautÈs. Les vertus y
vont leur petit train. Tout, jusqu'au sentiment du divin, y
garde un prudent terre-‡-terre. Pas d'envolÈe. Le
spiritualisme, dans sa sagesse, s'y matÈrialise autant qu'il
peut, et il le peut beaucoup plus qu'on ne pense communÈment. La
grande affaire de la vie y est si bien divisÈe en une suite de
petites affaires que l'exactitude supplÈe ‡ tout. Rien ne rompt
jamais la trame Ègale de l'existence. Le devoir y est trËs
simple. La rËgle le trace. Il y a l‡ de quoi satisfaire les
‚mes timides, douces et obÈissantes. Une telle vie tue
l'imagination et non pas la gaietÈ. Il est rare de rencontrer
l'expression d'une tristesse profonde sur le visage d'une
religieuse. A l'heure qu'il est, on chercherait vainement dans
les couvents de France une Virginie de Leyva ou une Giulia
Carraciolo, victimes rÈvoltÈes, respirant avec ivresse ‡ travers
les grilles du cloÓtre les parfums de la nature et du monde. On
n'y trouverait pas non plus, je crois, une sainte ThÈrËse ou une
sainte Catherine de Sienne. L'‚ge hÈroÔque des couvents est
jamais passÈ. L'ardeur mystique s'Èteint. Les causes qui
jetaient tant d'hommes et de femmes dans les monastËres
n'existent plus. Aux temps de violence, quand l'homme, mal
assurÈ de go˚ter les fruits de son travail, se rÈveillait sans
cesse aux cris de mort, aux lueurs de l'incendie, quand la vie
Ètait un cauchemar, les plus douces ‚mes s'en allaient rÍver du
ciel dans des maisons qui s'Èlevaient comme de grands navires
au-dessus des flots de la haine et du mal. Ces temps ne sont
plus. Le monde est devenu ‡ peu prËs supportable. On y reste
plus volontiers. Mais ceux qui le trouvent encore trop rude et
trop peu s˚r sont libres, aprËs tout, de s'en retirer.
L'AssemblÈe constituante avait eu tort de le contester, et nous
avons eu raison de l'admettre en principe.

J'ai l'honneur de connaÓtre la supÈrieure d'une communautÈ dont
la maison-mËre est ‡ Paris. C'est une femme de bien et qui
m'inspire un sincËre respect. Elle me contait, il y a peu de
temps, les derniers moments d'une de ses religieuses, que j'avais
connue dans le monde rieuse et jolie, et qui Ètait allÈe
s'Èteindre de phtisie au couvent.

´Elle a fait une sainte mort, me dit la supÈrieure. Elle se
levait de son lit tous les jours de sa longue maladie, et deux
soeurs converses la portaient ‡ la chapelle. Elle y priait
encore le matin de sa dÈlivrance. Un cierge allumÈ devant
l'image de saint Joseph s'Ègouttait sur le parquet. Elle donna
l'ordre ‡ une des soeurs converses de redresser ce cierge. Puis
elle se renversa en arriËre, poussa un grand soupir et entra en
agonie. On l'administra. Elle ne put tÈmoigner que par le
mouvement de ses yeux de la piÈtÈ avec laquelle elle recevait les
sacrements des morts.

Ce petit rÈcit me fut fait avec une admirable simplicitÈ. La
mort est l'acte le plus important de la vie religieuse. Mais
l'existence cÈnobitique y prÈpare si bien qu'il ne reste pas plus
‡ faire en ce moment-l‡ qu'en tout autre. On redresse un cierge
qui s'Ègouttait et l'on meurt. Il n'en fallait pas plus pour
complÈter une saintetÈ minutieuse.

*
* *

DE L'ENTRETIEN QUE J'EUS CETTE NUIT
AVEC UN FANT‘ME
SUR LES ORIGINES DE L'ALPHABET

Dans le silence de la nuit, j'Ècrivais, j'Ècrivais depuis
longtemps. Renvoyant sur ma table la lumiËre de la lampe,
l'abat-jour laissait dans l'ombre les livres qui montent en
Ètages sur les quatre faces du cabinet de travail. Le feu
mourant semait dans les cendres ses derniers rubis. Les acres
vapeurs du tabac Èpaississaient l'air; devant moi, dans une
coupe, sur un monceau de cendres, une derniËre cigarette Èlevait
tout droit sa mince fumÈe bleue. Et les tÈnËbres de cette
chambre Ètaient mystÈrieuses, parce qu'on y sentait confusÈment
l'‚me de tous les livres endormis. Ma plume sommeillait entre
mes doigts et je songeais ‡ des choses trËs anciennes, quand de
la fumÈe de ma cigarette, comme des vapeurs d'une herbe magique,
sortit un personnage Ètrange: ses cheveux bouclÈs, ses yeux longs
et luisants, son nez busquÈ, ses lËvres Èpaisses, sa barbe noire,
frisÈe ‡ la mode assyrienne, son teint de bronze clair,
l'expression de ruse et de sensualitÈ cruelle empreinte sur son
visage, les formes trapues de son corps et ses riches vÍtements
rÈvÈlaient un de ces Asiatiques appelÈs barbares par les
HellËnes. Il Ètait coiffÈ d'un bonnet bleu fait comme une tÍte
de poisson et semÈ d'Ètoiles. Il portait une robe pourpre,
brodÈe de figures d'animaux, et tenait d'une main un aviron, de
l'autre des tablettes. Je ne me troublai point ‡ sa vue. Que
des fantÙmes apparaissent dans une bibliothËque, rien de plus
naturel. O˘ se montreraient les ombres des morts, sinon au
milieu des signes qui gardent leur souvenir? J'invitai
l'Ètranger ‡ s'asseoir. Il n'en fit rien.

--Laissez, me dit-il, et faites comme si je n'Ètais pas l‡, je
vous prie. Je suis venu regarder ce que vous Ècriviez sur ce
mauvais papier. J'y prends plaisir; non que je me soucie en
aucune faÁon des idÈes que vous pouvez exprimer. Mais les
caractËres que vous tracez m'intÈressent infiniment. En dÈpit
des altÈrations qu'elles ont subies en vingt-huit siËcles
d'usage, les lettres qui sortent de votre plume ne me sont point
ÈtrangËres. Je reconnais ce B qui, de mon temps, s'appelait
_beth_, c'est-‡-dire maison. Voici l'L, que nous nommions
_lamed_, parce qu'il Ètait en forme d'aiguillon. Ce G vient de
notre _gimel_, au cou de chameau, et cet A, sort de notre
_aleph_, en tÍte de boeuf. Quant au D que je vois l‡, il
reprÈsenterait aussi fidËlement que le _daleth_, qui lui a donn
naissance, l'entrÈe triangulaire de la tente plantÈe dans le
sable du dÈsert, si par un trait cursif vous n'aviez arrondi les
contours de ce signe d'une vie antique et nomade. Vous avez
altÈrÈ le _daleth_ ainsi que toutes les lettres de mon alphabet.
Mais je ne vous le reproche pas. C'Ètait pour aller plus vite.
Le temps est prÈcieux. Le temps, c'est de la poudre d'or, des
dents d'ÈlÈphant et des plumes d'autruche. La vie est courte.
Il faut, sans perdre un moment, nÈgocier et naviguer, afin de
gagner des richesses, pour vieillir heureux et respectÈ.

--Monsieur, lui dis-je, ‡ votre aspect comme ‡ vos discours, je
vous reconnais pour un vieux PhÈnicien.

Il me rÈpondit simplement:

--Je suis Cadmus, l'ombre de Cadmus.

--En ce cas, rÈpliquai-je, vous n'existez pas proprement. Tous
Ítes mythique et allÈgorique. Car il est impossible de donner
crÈance ‡ tout ce que les Grecs ont dit de vous. Ils content que
vous avez tuÈ, au bord de la fontaine d'Ares, un dragon dont la
gueule vomissait des flammes, et qu'ayant arrachÈ les dents du
monstre vous les avez semÈes dans la terre o˘ elles se changËrent
en hommes. Ce sont des contes, et vous-mÍme, monsieur, vous Ítes
fabuleux.

--Que je le sois devenu dans la suite des ‚ges, il se peut, et
que ces grands enfants que vous nommez les Grecs aient mÍlÈ des
fables ‡ ma mÈmoire, je le crois, mais je n'en ai nul souci. Je
ne me suis jamais inquiÈtÈ de ce qu'on penserait de moi aprËs ma
mort; mes craintes et mes espÈrances n'allaient point au del‡ de
cette vie dont on jouit sur la terre, et qui est la seule que je
connaisse encore aujourd'hui. Car je n'appelle pas vivre flotter
comme une vaine ombre dans la poussiËre des bibliothËques et
apparaÓtre vaguement ‡ M. Ernest Renan ou ‡ M. Philippe Berger.
Et cet Ètat de fantÙme me semble d'autant plus triste que j'ai
menÈ, de mon vivant, l'existence la plus active et la mieux
remplie. Je ne m'amusais point ‡ semer dans les champs bÈotiens
des dents de serpent, ‡ moins que ces dents ne fussent les haines
et l'envie que faisaient naÓtre dans l'‚me des p‚tres du CythÈron
ma richesse et ma puissance. J'ai naviguÈ toute ma vie. Dans
mon vaisseau noir, qui portait ‡ sa proue un nain rouge et
monstrueux, gardien de mes trÈsors, observant les sept Cabires
qui voguent par le ciel en leur barque Ètincelante, guidant ma
route sur cette Ètoile immobile que les Grecs nommaient, ‡ cause
de moi, la PhÈnicienne, j'ai sillonnÈ toutes les mers et abord
tous les rivages; je suis allÈ chercher l'or de la Colchide,
l'acier des Chalybes, les perles d'Ophir, l'argent de Tartesse;
j'ai pris en BÈtique le fer, le plomb, le cinabre, le miel, la
cire et la poix, et, franchissant les bornes du monde, j'ai couru
sous les brumes de l'OcÈan jusqu'‡ l'Óle sombre des Bretons, dont
je suis revenu vieux, les cheveux blancs, riche de l'Ètain que
les …gyptiens, les HellËnes et les Italiotes m'achetËrent au
poids de l'or. La MÈditerranÈe Ètait alors mon lac. J'ai fond
sur ses cÙtes encore sauvages des centaines de comptoirs, et
cette fameuse ThËbes n'est qu'une citadelle o˘ je gardais de
l'or. J'ai trouvÈ en GrËce des sauvages armÈs de bois de cerf et
de pierres ÈclatÈes. Je leur ai donnÈ le bronze, et c'est par
moi qu'ils ont connu tous les arts.

On sentait dans son regard et dans ses paroles une duret
blessante, je lui rÈpondis sans amitiÈ:

--Oh! vous Ètiez un nÈgociant actif et intelligent. Mais vous
n'aviez point de scrupules, et vous vous conduisiez,
l'occasion, en vrai pirate. Quand vous abordiez sur une cÙte de
la GrËce ou des Óles, vous aviez soin d'Ètaler sur le rivage des
parures et de riches Ètoffes, et si les filles de la cÙte,
conduites par un invincible attrait, venaient seules, ‡ l'insu de
leurs parents, contempler les choses dÈsirÈes, vos marins
enlevaient ces vierges qui criaient et pleuraient en vain, et ils
les jetaient, liÈes et frÈmissantes, dans le fond de vos
vaisseaux, ‡ la garde du nain rouge. N'avez-vous point ainsi,
vous et les vÙtres, volÈ la jeune Io, fille du roi Inachos, pour
la vendre en Egypte?

--C'est bien probable. Ce roi Inachos Ètait le chef d'une petite
tribu sauvage. Sa fille Ètait blanche, avec des traits fins et
purs. Les relations entre les sauvages et les hommes civilisÈs
ont ÈtÈ les mÍmes de tout temps.

--Il est vrai; mais vos PhÈniciens ont commis des vols inouÔs
dans le monde. Ils n'ont pas craint de dÈrober des sarcophages
et de dÈpouiller les hypogÈes Ègyptiens pour enrichir leurs
nÈcropoles de GÈbal.

--De bonne foi, monsieur, sont-ce l‡ des reproches ‡ faire ‡ un
homme trËs ancien, ‡ celui que Sophocle appelait dÈj‡ l'antique
Cadmus? Il y a cinq minutes ‡ peine que nous causons ensemble
dans votre cabinet et vous oubliez tout ‡ fait que je suis votre
aÓnÈ de vingt-huit siËcles. Reconnaissez en moi, cher monsieur,
un vieux ChananÈen qu'il ne faut pas chicaner sur quelques
caisses de momies et quelques filles de sauvages volÈes en Egypte
ou en GrËce. Admirez plutÙt la force de mon intelligence et la
beautÈ de mon industrie. Je vous ai parlÈ de mes navires. Je
pourrais vous montrer mes caravanes allant chercher dans le Yemen
l'encens et la myrrhe, dans le Harran les pierreries et les
Èpices, en Ethiopie l'ivoire et l'ÈbËne. Mais mon activitÈ ne
s'exerÁait pas seulement dans l'Èchange et le nÈgoce. J'Ètais un
manufacturier habile, alors que le monde autour de moi
sommeillait dans la barbarie. MÈtallurgiste, teinturier,
verrier, joaillier, j'exerÁais mon gÈnie dans ces arts du feu, si
merveilleux qu'ils semblent magiques. Regardez les coupes que
j'ai ciselÈes et admirez le go˚t dÈlicat du vieux bijoutier de
Chanaan! Et je n'Ètais pas moins admirable dans les travaux
agricoles. De cette Ètroite bande de terre resserrÈe entre le
Liban et la mer, j'ai fait un jardin dÈlicieux. On y retrouve
encore les citernes que j'ai creusÈes. Un de vos maÓtres a dit:
´Seul l'homme de Chanaan pouvait b‚tir des pressoirs pour
l'ÈternitÈ.ª Connaissez mieux le vieux Cadmus. J'ai fait passer
tous les peuples mÈditerranÈens de l'‚ge de pierre ‡ l'‚ge de
bronze. J'ai appris ‡ vos Grecs les principes de tous les arts.
En Èchange du blÈ, du vin et des peaux de bÍte qu'ils
m'apportaient, je leur ai donnÈ des coupes o˘ se baisaient des
colombes et des figurines de terre, qu'ils ont copiÈes depuis, en
les arrangeant ‡ leur go˚t. Enfin, je leur ai donnÈ un alphabet
sans lequel ils n'auraient pu ni fixer ni mÍme prÈciser leurs
pensÈes que vous admirez. Voil‡ ce qu'a fait le vieux Cadmus.
Il l'a fait non par la charitÈ du genre humain ni par dÈsir d'une
vaine gloire, mais pour l'amour du lucre et en vue d'un profit
tangible et certain. Il l'a fait pour s'enrichir et avec l'envie
de boire pendant sa vieillesse du vin dans des coupes d'or, sur
une table d'argent, au milieu de femmes blanches dansant des
danses voluptueuses et jouant de la harpe. Car le vieux Cadmus
ne croit ni ‡ la bontÈ ni ‡ la vertu. Il sait que les hommes
sont mauvais et que, plus puissants que les hommes, les dieux
sont pires. Il les craint; il s'efforce de les apaiser par des
sacrifices sanglants. Il ne les aime point. Il n'aime que
lui-mÍme. Je me peins tel que je suis. Mais considÈrez que, si
je n'avais pas recherchÈ les violents plaisirs des sens, je
n'aurais pas travaillÈ pour m'enrichir, je n'aurais pas invent
les arts dont vous jouissez encore aujourd'hui. Et puisqu'enfin,
cher monsieur, n'ayant pas assez d'esprit pour devenir marchand,
vous Ítes scribe et faites des Ècritures ‡ la maniËre des Grecs,
vous devriez m'honorer ‡ l'Ègal d'un dieu, moi, ‡ qui vous devez
l'alphabet. J'en suis l'inventeur. Vous pensez bien que je ne
l'ai crÈÈ que pour la commoditÈ de mon commerce et sans prÈvoir
le moins du monde l'usage qu'en feraient plus tard les peuples
littÈraires. Il me fallait un systËme de notation simple et
rapide. Je l'eusse volontiers pris ‡ mes voisins, ayant
l'habitude de tirer d'eux tout ce qui pouvait me convenir. Je ne
me pique pas d'originalitÈ, ma langue est celle des sÈmites; ma
sculpture est tantÙt Ègyptienne et tantÙt babylonienne. Si
j'avais eu une bonne Ècriture sous la main, je ne me serais pas
mis en frais d'invention sur cette matiËre. Mais ni les
hiÈroglyphes des peuples que vous nommez aujourd'hui, sans les
connaÓtre, Hittites ou HelÈens***, ni l'Ècriture sacrÈe des
Egyptiens ne rÈpondaient ‡ mes besoins. C'Ètaient l‡ des
Ècritures compliquÈes et lentes, mieux faites pour s'Ètendre sur
les murailles des temples et des tombeaux que pour se presser sur
les tablettes d'un nÈgociant. MÍme abrÈgÈe et cursive,
l'Ècriture des scribes Ègyptiens gardait encore, de son type
premier, la lourdeur, l'embarras et l'indÈcision. Le systËme
tout entier Ètait mauvais. L'hiÈroglyphe simplifiÈ restait
encore l'hiÈroglyphe, c'est-‡-dire quelque chose de terriblement
confus. Vous savez comment les …gyptiens mÍlaient dans leurs
hiÈroglyphes, tant parfaits qu'abrÈgÈs, les signes reprÈsentant
des idÈes aux signes reprÈsentant des sons. Par un coup de
gÈnie, je pris vingt-deux de ces signes innombrables et j'en fis
les vingt-deux lettres de mon alphabet. Des lettres,
c'est-‡-dire des signes correspondant chacun ‡ un son unique, et
fournissant par leur association prompte et facile le moyen de
peindre fidËlement tous les sons! N'Ètait-ce point ingÈnieux?

--Oui, sans doute, c'Ètait ingÈnieux, et plus encore que vous ne
croyez. Et nous vous devons un prÈsent inestimable. Car sans
l'alphabet point de notation exacte du discours, point de style,
partant point de pensÈe un peu dÈlicate, point d'abstractions,
point de philosophie subtile. Il serait aussi absurde d'imaginer
Pascal Ècrivant les _Provinciales_ en caractËres cunÈiformes que
de croire que le Zeus d'Olympie a ÈtÈ sculptÈ par un phoque.
InventÈ pour tenir des livres de commerce, l'alphabet phÈnicien
est devenu dans le monde entier l'instrument nÈcessaire et
parfait de la pensÈe, et l'histoire de ses transformations est
intimement liÈe ‡ celle du dÈveloppement de l'esprit humain.
Votre invention est infiniment belle et prÈcieuse, encore
qu'imparfaite. Car vous n'avez pas songÈ aux voyelles, et ce
sont les Grecs ingÈnieux qui les ont trouvÈes. Leur part en ce
monde Ètait de porter toutes choses ‡ la perfection.

--Les voyelles, je vais vous dire j'ai toujours eu la mauvaise
habitude de les brouiller et de les confondre. Vous vous en Ítes
peut-Ítre aperÁu ce soir: le vieux Cadmus parle un peu de la
gorge.

--Je le lui pardonne, je lui pardonnerais presque le rapt de la
vierge Io, puisque enfin son pËre Inachos n'Ètait qu'un chef de
sauvages portant pour sceptre un bois de cerf, sculptÈ ‡ la
pointe du silex. Je lui pardonnerais mÍme d'avoir fait connaÓtre
aux BÈotiens pauvres et vertueux les danses frÈnÈtiques des
Bacchantes, je lui pardonnerais tout, pour avoir donnÈ ‡ la GrËce
et au monde le plus prÈcieux des talismans, les vingt-deux
lettres de l'alphabet phÈnicien. De ces vingt-deux lettres sont
sortis tous les alphabets de l'univers. Il n'est point de pensÈe
sur cette terre qu'ils ne fixent et ne gardent. De votre
alphabet, divin Cadmus, sont sorties les Ècritures grecques et
italiotes, qui ont donnÈ naissance ‡ toutes les Ècritures
europÈennes. De votre alphabet encore sont issues toutes les
Ècritures sÈmitiques, depuis l'aramÈen et l'hÈbreu jusqu'au
syriaque et ‡ l'arabe. Et ce mÍme alphabet phÈnicien est le pËre
des alphabets hymiarite et Èthiopien et de tous les alphabets du
centre de l'Asie, zend et pehlvi, et mÍme de l'alphabet indien,
qui a donnÈ naissance au devan‚gari et ‡ tous les alphabets de
l'Asie mÈridionale. Quelle fortune! Quel succËs universel! Il
n'y a pas, ‡ l'heure qu'il est, sur toute la surface de la terre
une seule Ècriture qui ne dÈrive de l'Ècriture cadmÈenne.
Quiconque en ce monde Ècrit un mot est tributaire des vieux
marchands chananÈens. A cette pensÈe, je suis tentÈ de vous
rendre les plus grands honneurs, soigneur Cadmus, et je ne suis
comment reconnaÓtre la faveur que vous m'avez faite en passant
une petite heure de nuit dans mon cabinet, vous, Baal Cadmus,
inventeur de l'alphabet.

--Cher monsieur, modÈrez votre enthousiasme. Je suis assez
content de ma petite invention. Mais ma visite n'a rien qui
puisse vous flatter particuliËrement. Je m'ennuie ‡ mort depuis
que, devenu une ombre vaine, je ne vends plus ni Ètain, ni poudre
d'or, ni dents d'ÈlÈphant et que, sur cette terre o˘ M. Stanley
suit de loin mon exemple, je suis rÈduit ‡ converser, de temps
autre, avec quelques savants ou curieux qui veulent bien
s'intÈresser ‡ moi. Je crois entendre le chant du coq, adieu et
tachez de vous enrichir: les seuls bien de ce monde sont la
richesse et la puissance.

Il dit et disparut. Mon feu s'Ètait Èteint, la fraÓcheur de la
nuit commenÁait ‡ me saisir et j'avais trËs mal ‡ la tÍte.

*
* *

Je ne partage pas du tout les mauvais sentiments des
vaudevillistes ‡ l'endroit des doctoresses. Si une femme a la
vocation de la science, de quel droit lui reprocherons-nous
d'avoir suivi sa voie? Comment bl‚mer cette noble et douce et
sage Sophie Germain qui, aux soins du mÈnage et de la famille,
prÈfÈra les mÈditations silencieuses de l'algËbre et de la
mÈtaphysique? La science ne peut-elle avoir, comme la religion,
ses vierges et ses diaconesses? S'il est peu raisonnable de
vouloir instruire toutes les femmes, l'est-il davantage de
vouloir interdire ‡ toutes les hautes spÈculations de la pensÈe?
Et, ‡ un point de vue tout pratique, la science n'est-elle pas,
dans certains cas, pour une femme, une ressource prÈcieuse?
Parce qu'il y a aujourd'hui plus d'institutrices qu'il n'en faut,
devons-nous bl‚mer les jeunes filles qui se vouent
l'enseignement, malgrÈ l'ineptie cruelle des programmes et la
justice inique des concours? Puisqu'on a toujours reconnu aux
femmes une exquise habiletÈ ‡ soigner les malades, puisqu'elles
furent de tout temps des consolatrices et des guÈrisseuses,
puisqu'elles fournissent ‡ la sociÈtÈ des infirmiËres et des
sages-femmes, comment ne pas louer celles qui, non contentes de
l'apprentissage nÈcessaire, poussent jusqu'au doctorat leurs
Ètudes mÈdicales et s'accroissent ainsi en dignitÈ et en
autoritÈ?

Il ne faut point se laisser emporter par la haine des prÈcieuses
et des pÈdantes. Il est de fait que rien n'est odieux comme une
pÈdante. Pour ce qui est des prÈcieuses, il faudrait distinguer.
Le bel air ne messied pas toujours, et un certain go˚t de bien
dire ne g‚te pas une femme. Si madame de Lafayette est une
prÈcieuse (de son temps, elle passait pour telle), je ne haÔrai
point les prÈcieuses. Toute affectation est dÈtestable, celle du
torchon comme celle de la plume, et il y aurait peu d'agrÈment
vivre dans la sociÈtÈ que rÍvait Proudhon, o˘ toutes les femmes
seraient cuisiniËres et ravaudeuses. Je veux bien qu'il soit
moins naturel et, partant, moins gracieux aux femmes de composer
un livre que de jouer la comÈdie, mais une femme qui sait Ècrire
aurait tort de ne point le faire, si cela n'embarrasse pas sa
vie. Sans compter que l'encrier pourra lui devenir un ami quand
il lui faudra franchir le pas douloureux pour entrer dans l'‚ge
des souvenirs. Il est certain que, si les femmes n'Ècrivent pas
mieux que les hommes, elles Ècrivent autrement et laissent
traÓner sur le papier un peu de leur gr‚ce divine. Pour ma part,
je suis trËs reconnaissant ‡ madame de Caylus et ‡ madame de
Staal-Delaunay d'avoir laissÈ des pattes de mouche immortelles.

Ce serait la moins philosophique des idÈes que de se figurer la
science entrant dans le systËme moral d'une femme ou d'une fille
comme un corps Ètranger, comme un ÈlÈment perturbateur d'une
puissance incalculable. Mais, s'il Ètait naturel et lÈgitime de
vouloir instruire les jeunes filles, il est certain qu'on s'y est
trËs mal pris. On commence heureusement ‡ le reconnaÓtre. La
science est le lien de l'homme avec la nature. Elles ont besoin
comme nous d'une part de connaissance. A la faÁon dont on a
voulu les instruire, bien loin de multiplier leurs rapports avec
l'Univers, on les a sÈparÈes et comme retranchÈes de la nature.
On leur a enseignÈ des mots et non des choses, et on leur a mis
dans la tÍte de longues nomenclatures d'histoire, de gÈographie
et de zoologie qui n'ont par elles-mÍmes aucune signification.
Ces innocentes crÈatures ont portÈ leur faix et plus que leur
faix de ces programmes iniques que l'orgueil dÈmocratique et le
patriotisme bourgeois ÈlevËrent comme les Babels de la
cuistrerie.

On Ètait parti de l'idÈe absurde qu'un peuple est savant quand
tout le monde y sait les mÍmes choses, comme si la diversitÈ des
fonctions n'entraÓnait pas la diversitÈ des connaissances, et
comme s'il Ètait profitable qu'un marchand s˚t ce que sait un
mÈdecin! Cette idÈe se trouva fÈconde en erreurs; notamment,
elle en enfanta une autre encore plus mÈchante qu'elle. On
s'imagina que les ÈlÈments des sciences spÈciales sont utiles aux
personnes destinÈes ‡ n'en poursuivre ni les applications ni la
thÈorie. On s'imagina que la terminologie avait en anatomie, par
exemple, ou en chimie, une valeur propre, et qu'on Ètait
intÈressÈ ‡ la connaÓtre, indÈpendamment de l'usage qu'en font
les chirurgiens et les chimistes. Cette superstition est aussi
folle que celle des vieux Scandinaves qui Ècrivaient en
caractËres runiques et s'imaginaient qu'il y a des mots assez
puissants, si on les prononÁait jamais, pour Èteindre le soleil
et rÈduire la terre en poudre.

On sourit de pitiÈ en songeant ‡ ces pÈdagogues qui enseignent
aux enfants les mots d'une langue que ceux-ci n'entendront ni ne
parleront jamais. Ils disent, ces barbacoles, qu'ils enseignent
ainsi les ÈlÈments des sciences et donnent aux filles des clartÈs
de tout. Mais qui ne voit qu'ils leur donnent seulement des
tÈnËbres de tout et que, pour mettre des idÈes dans ces jeunes
tÍtes, molles et lÈgËres, il faudrait user d'une tout autre
mÈthode? Montrez en peu de mots les grands objets d'une science,
marquez-en les rÈsultats par quelques exemples frappants. Soyez
des gÈnÈralisateurs, soyez des philosophes et cachez si bien
votre philosophie qu'on vous croie aussi simples que les esprits
auxquels vous parlez. Exposez sans jargon, dans la langue
vulgaire et commune ‡ tous, un petit, nombre de faits qui
frappent l'imagination et contentent l'intelligence. Que votre
parole soit naÔve, grande et gÈnÈreuse. Ne vous flattez pas
d'enseigner un grand nombre de choses. Excitez seulement la
curiositÈ. Contents d'ouvrir les esprits, ne les surchargez
point. Mettez-y l'Ètincelle. D'eux-mÍmes, ils s'Èprendront par
l'endroit o˘ ils sont inflammables.

Et si l'Ètincelle s'Èteint, si certaines intelligences restent
obscures, du moins vous ne les aurez point br˚lÈes. Il y aura
toujours des ignorants parmi nous. Il faut respecter toutes les
natures et laisser ‡ la simplicitÈ celles qui y sont vouÈes.
Cela est particuliËrement nÈcessaire pour les filles qui, la
plupart, font leur temps sur la terre dans des emplois o˘ on leur
demande tout autre chose que des idÈes gÈnÈrales et des
connaissances techniques. Je voudrais que l'enseignement qu'on
donne aux filles f˚t surtout une discrËte et douce sollicitation.

*
* *

SUR LE MIRACLE

Il ne faut pas dire: Le miracle n'est pas, parce qu'il n'a pas
ÈtÈ dÈmontrÈ. Les orthodoxes pourraient toujours en appeler
une instruction plus complËte. La vÈritÈ c'est que le miracle ne
saurait Ítre constatÈ ni aujourd'hui ni demain, parce que
constater le miracle, ce sera toujours apporter une conclusion
prÈmaturÈe. Un instinct profond nous dit que tout ce que la
nature renferme dans son sein est conforme ‡ ses lois ou connues
ou mystÈrieuses. Mais, quand bien mÍme il ferait taire son
pressentiment, l'homme ne pourra jamais dire: ´Tel fait est au
del‡ des frontiËres de la natureª. Nos explorations ne
pousseront jamais jusque-l‡. Et, s'il est de l'essence du
miracle d'Èchapper ‡ la connaissance, tout dogme qui l'atteste
invoque un tÈmoin insaisissable, qui se dÈrobera jusqu'‡ la fin
des siËcles. Le miracle est une conception enfantine qui ne peut
subsister dËs que l'esprit commence ‡ se faire une reprÈsentation
systÈmatique de la nature. La sagesse grecque n'en supportait
point l'idÈe. Hippocrate disait, en parlant de l'Èpilepsie: ´Ce
mal est nommÈ divin; mais toutes les maladies sont divines et
viennent Ègalement des dieuxª. Il parlait en philosophe
naturaliste. La raison humaine est moins ferme aujourd'hui. Ce
qui me f‚che surtout, c'est qu'on dise: ´Nous ne croyons pas aux
miracles, parce que aucun n'est prouvÈ.

…tant ‡ Lourdes, au mois d'ao˚t, je visitai la grotte o
d'innombrables bÈquilles Ètaient suspendues, en signe de
guÈrison. Mon compagnon me montra du doigt ces trophÈes
d'infirmerie et murmura ‡ mon oreille:

--Une seule jambe de bois en dirait bien davantage.

C'est une parole de bon sens; mais philosophiquement la jambe de
bois n'aurait pas plus de valeur qu'une bÈquille. Si un
observateur d'un esprit vraiment scientifique Ètait appel
constater que la jambe coupÈe d'un homme s'est reconstituÈe
subitement dans une piscine ou ailleurs, il ne dirait point:
´Voil‡ un miracle!ª Il dirait: ´Une observation jusqu'‡ prÈsent
unique tend ‡ faire croire qu'en des circonstances encore
indÈterminÈes les tissus d'une jambe humaine ont la propriÈtÈ de
se reconstituer comme les pinces des homards, les pattes des
Ècrevisses et la queue des lÈzards, mais beaucoup plus
rapidement. C'est l‡ un fait de nature en contradiction
apparente avec plusieurs autres faits de nature. Celle
contradiction rÈsulte de notre ignorance, et nous voyons
clairement que la physiologie des animaux est ‡ refaire, ou, pour
mieux dire, qu'elle n'a jamais ÈtÈ faite. Il n'y a guËre plus de
deux cents ans que nous avons une idÈe de la circulation du sang.
Il y a un siËcle ‡ peine que nous savons ce que c'est que de
respirer.

Il y aurait, j'en conviens, quelque fermetÈ ‡ parler de la sorte.
Mais le savant ne doit s'Ètonner de rien. Disons que,
d'ailleurs, aucun d'eux n'a jamais ÈtÈ mis ‡ pareille Èpreuve et
que rien ne fait craindre un prodige de ce genre. Les guÈrisons
miraculeuses que les mÈdecins ont pu constater s'accordent toutes
trËs bien avec la physiologie. Jusqu'ici les sÈpultures des
saints, les fontaines et les grottes sacrÈes n'ont jamais agi que
sur des malades atteints d'affections ou curables ou susceptibles
de rÈmission instantanÈe. Mais vit-on un mort ressusciter, le
miracle ne serait prouvÈ que si nous savions ce que c'est que la
vie et que la mort, et nous ne le saurons jamais.

On nous dÈfinit le miracle: une dÈrogation aux lois de la nature.
Nous ne les connaissons pas; comment saurions-nous qu'un fait y
dÈroge?

--Mais nous connaissons quelques-unes de ces lois?

--Oui, nous avons surpris quelque rapport des choses. Mais, ne
saisissant pas toutes les lois naturelles, nous n'en saisissons
aucune, puisqu'elles s'enchaÓnent.

--Encore pourrions-nous constater le miracle dans ces sÈries de
rapports que nous avons surpris.

--Nous ne le pourrions pas avec une certitude philosophique.
D'ailleurs, c'est prÈcisÈment les sÈries qui nous apparaissent
comme les plus fixes et les mieux dÈterminÈes que le miracle
interrompt le moins. Le miracle n'entreprend rien, par exemple,
contre la mÈcanique cÈleste. Il ne s'exerce point sur le cours
des astres et jamais il n'avance ni ne retarde une Èclipse
calculÈe. Il se joue volontiers, au contraire, dans les tÈnËbres
de la pathologie interne et se plaÓt surtout aux maladies
nerveuses. Mais ne mÍlons point une question de fait ‡ la
question de principe. En principe, le savant est inhabile
constater un fait surnaturel. Cette constatation suppose une
connaissance totale et absolue de la nature qu'il n'a point et
n'aura jamais, et que personne n'eut au monde. C'est parce que
je n'en croirais pas nos plus habiles oculistes sur la guÈrison
miraculeuse d'un aveugle, qu'‡ plus forte raison je n'en crois
pas non plus saint Mathieu et saint Marc qui n'Ètaient pas
oculistes. Le miracle est par dÈfinition mÈconnaissable et
inconnaissable.

Les savants ne peuvent en aucun cas attester qu'un fait est en
contradiction avec l'ordre universel, c'est-‡-dire avec l'inconnu
divin. Dieu mÍme ne le pourrait qu'en Ètablissant une pitoyable
distinction entre les manifestations gÈnÈrales et les
manifestations particuliËres de son activitÈ, en reconnaissant
qu'il fait de temps en temps des retouches timides ‡ son oeuvre,
et en laissant Èchapper cet aveu humiliant que la lourde machine
qu'il a montÈe a besoin ‡ toute heure, pour marcher cahin-caha,
d'un coup de main du fabricant.

La science est habile, au contraire, ‡ ramener aux donnÈes de la
science positive des faits qui semblaient s'en Ècarter. Elle
rÈussit parfois trËs heureusement ‡ expliquer par des causes
physiques certains phÈnomËnes qui passËrent longtemps pour
merveilleux. Des guÈrisons de la moelle furent constatÈes sur le
tombeau du diacre Paris et dans d'autres lieux saints. Ces
guÈrisons n'Ètonnent plus depuis qu'on sait que l'hystÈrie simula
parfois les lÈsions de la moelle ÈpiniËre.

Qu'une Ètoile nouvelle ait apparu ‡ ces personnages mystÈrieux
que l'…vangile appelle les Mages (je suppose le fait
historiquement Ètabli), c'Ètait, certes, un miracle pour les
astrologues du moyen ‚ge, qui croyaient que le firmament, clou
d'Ètoiles, n'Ètait sujet ‡ aucune vicissitude. Mais, rÈelle ou
fictive, l'Ètoile des Mages n'est plus miraculeuse pour nous qui
savons que le ciel est incessamment agitÈ par la naissance et par
la mort des univers, et qui avons vu, en 1866, une Ètoile
s'allumer tout ‡ coup dans la Couronne borÈale, briller pendant
un mois, puis s'Èteindre.

Cette Ètoile n'annonÁait point le Messie; elle attestait
seulement qu'‡ une distance infinie de nous une conflagration
effroyable dÈvorait un monde en quelques jours, ou plutÙt l'avait
autrefois dÈvorÈ, car le rayon qui nous apportait la nouvelle de
ce dÈsastre cÈleste Ètait en chemin depuis cinq siËcles, et
peut-Ítre depuis plus longtemps.

On connaÓt le miracle de BolsËne, immortalisÈ par une des
_Stanze_ de RaphaÎl. Un prÍtre incrÈdule cÈlÈbrait la messe;
l'hostie, quand il la brisa pour la communion, parut couverte de
sang. Les AcadÈmies, il y a seulement dix ans, eussent ÈtÈ fort
embarrassÈes d'expliquer un fait si Ètrange. On n'est mÍme pas
tentÈ de le nier depuis la dÈcouverte d'un champignon
microscopique dont les colonies, Ètablies dans la farine ou dans
la p‚te, ont l'aspect du sang coagulÈ. Le savant qui l'a trouvÈ,
pensant avec raison que c'Ètaient l‡ les taches rouges de
l'hostie de BolsËne, appela le champignon _micrococcus
prodigiosus_.

Il y aura toujours un champignon, une Ètoile ou une maladie que
la science humaine ne connaÓtra pas, et c'est pour cela qu'elle
devra toujours, au nom de l'Èternelle ignorance, nier tout
miracle et dire des plus grandes merveilles, comme de l'hostie de
BolsËne, comme de l'Ètoile des Mages, comme du paralytique guÈri:
Ou cela n'est pas, ou cela est, et, si cela est, cela est dans la
nature et par consÈquent naturel.

*
* *

CH¬TEAUX DE CARTES

Ce qui rend dÈfiant en matiËre d'esthÈtique, c'est que tout se
dÈmontre par le raisonnement. ZÈnon d'ElÈe a dÈmontrÈ que la
flËche qui vole est immobile. On pourrait aussi dÈmontrer le
contraire, bien qu'‡ vrai dire ce soit plus malaisÈ. Car le
raisonnement s'Ètonne devant l'Èvidence, et l'on peut dire que
tout se dÈmontre, hors ce que nous sentons vÈritable. Une
argumentation suivie sur un sujet complexe ne prouvera jamais que
l'habiletÈ de l'esprit qui l'a conduite. Il faut bien que les
hommes aient quelque soupÁon de cette grande vÈritÈ, puisqu'ils
ne se gouvernent jamais par le raisonnement. L'instinct et le
sentiment les mËnent. Ils obÈissent ‡ leurs passions, ‡ l'amour,
‡ la haine et surtout ‡ la peur salutaire. Ils prÈfËrent les
religions aux philosophies et ne raisonnent que pour se justifier
de leurs mauvais penchants et de leurs mÈchantes actions, ce qui
est risible, mais pardonnable. Les opÈrations les plus
instinctives sont gÈnÈralement celles o˘ ils rÈussissent le
mieux, et la nature a fondÈ sur celles-l‡ seules la conservation
de la vie et la perpÈtuitÈ de l'espËce. Les systËmes
philosophiques ont rÈussi en raison du gÈnie de leurs auteurs,
sans qu'on ait jamais pu reconnaÓtre en l'un d'eux des caractËres
de vÈritÈ qui le fissent prÈvaloir. En morale, toutes les
opinions ont ÈtÈ soutenues, et si plusieurs semblent s'accorder,
c'est que les moralistes eurent souci, pour la plupart, de ne pas
se brouiller avec le sentiment vulgaire et l'instinct commun. La
raison pure, s'ils n'avaient ÈcoutÈ qu'elle, les e˚t conduits par
divers chemins aux conclusions les plus monstrueuses, comme il se
voit en certaines sectes religieuses et en certaines hÈrÈsies
dont les auteurs, exaltÈs par la solitude ont mÈprisÈ le
consentement irrÈflÈchi des hommes. Il semble qu'elle raisonn‚t
trËs bien, cette docte caÔnite qui, jugeant la crÈation mauvaise,
enseignait aux fidËles ‡ offenser les lois physique et morales du
monde, sur l'exemple des criminels et prÈfÈrablement
l'imitation de CaÔn et Judas. Elle raisonnait bien, pourtant sa
morale Ètait abominable. Cette vÈritÈ sainte et salutaire se
trouve an fond de toutes les religions, qu'il est pour l'homme un
guide plus sur que le raisonnement et qu'il faut Ècouter le
coeur.

En esthÈtique, c'est-‡-dire dans les nuages, on peut argumenter
plus et mieux qu'en aucun autre sujet. C'est en cet endroit
qu'il faut Ítre mÈfiant. C'est l‡ qu'il faut tout craindre:
l'indiffÈrence comme la partialitÈ, la froideur comme la passion,
le savoir comme l'ignorance, l'art, l'esprit, la subtilitÈ et
l'innocence plus dangereuse que la ruse. En matiËre
d'esthÈtique, tu redouteras les sophismes, surtout quand ils
seront beaux, et il s'en trouva d'admirables. Tu n'en croiras
pas mÍme l'esprit mathÈmatique, si parfait, si sublime, mais
d'une telle dÈlicatesse que cette machine ne peut travailler que
dans le vide et qu'un grain de sable dans les rouages suffit
les fausser. On frÈmit en songeant jusqu'o˘ ce grain de sable
peut entraÓner une cervelle mathÈmatique. Pensez ‡ Pascal.

L'esthÈtique ne repose sur rien de solide. C'est un ch‚teau en
l'air. On l'appuie sur l'Èthique. Mais il n'y a pas d'Èthique.
Il n'y a pas de sociologie. Il n'y a pas non plus de biologie.
L'achËvement des sciences n'a jamais existÈ que dans la tÍte de
M. Auguste Comte, dont l'oeuvre est une prophÈtie. Quand la
biologie sera constituÈe, c'est-‡-dire dans quelques millions
d'annÈes, un pourra peut-Ítre construire une sociologie. Ce sera
l'affaire d'un grand nombre de siËcles; aprËs quoi, il sera
loisible de crÈer sur des bases solides une science esthÈtique.
Mais alors notre planËte sera bien vieille et touchera aux termes
de ses destins. Le soleil, dont les taches nous inquiËtent dÈj‡,
non sans raison, ne montrera plus ‡ la terre qu'une face d'un
rouge sombre et fuligineux ‡ demi couverte de scories opaques, et
les derniers humains, retirÈs au fond des mines, seront moins
soucieux de disserter sur l'essence du beau que de br˚ler dans
les tÈnËbres leurs derniers morceaux de houille, avant de
s'abÓmer dans les glaces Èternelles.

Pour fonder la critique, on parle de tradition et de consentement
universel. Il n'y en a pas. L'opinion presque gÈnÈrale, il est
vrai, favorise certaines oeuvres. Mais c'est en vertu d'un
prÈjugÈ, et nullement par choix et par l'effet d'une prÈfÈrence
spontanÈe. Les oeuvres que tout le monde admire sont celles que
personne n'examine. On les reÁoit comme un fardeau prÈcieux,
qu'on passe ‡ d'autres sans y regarder. Croyez-vous vraiment
qu'il y ait beaucoup de libertÈ dans l'approbation que nous
donnons aux classiques grecs, latins, et mÍme aux classiques
franÁais? Le go˚t aussi qui nous porte vers tel ouvrage
contemporain et nous Èloigne de tel autre est-il bien libre?
N'est-il pas dÈterminÈ par beaucoup de circonstances ÈtrangËres
au contenu de cet ouvrage, dont la principale est l'esprit
d'imitation, si puissant chez l'homme et chez l'animal? Cet
esprit d'imitation nous est nÈcessaire pour vivre sans trop
d'Ègarement; nous le portons dans toutes nos actions et il domine
notre sens esthÈtique. Sans lui les opinions seraient en matiËre
d'art beaucoup plus diverses encore qu'elles ne sont. C'est par
lui qu'un ouvrage qui, pour quelque raison que ce soit, a trouv
d'abord quelques suffrages, en recueille ensuite un plus grand
nombre. Les premiers seuls Ètaient libres; tous les autres ne
font qu'obÈir. Ils n'ont ni spontanÈitÈ, ni sens, ni valeur, ni
caractËre aucun. Et par leur nombre ils font la gloire. Tout
dÈpend d'un trËs petit commencement. Aussi voit-on que les
ouvrages mÈprisÈs ‡ leur naissance ont peu de chance de plaire un
jour, et qu'au contraire les ouvrages cÈlËbres dËs le dÈbut
gardent longtemps leur rÈputation et sont estimÈs encore aprËs
Ítre devenus inintelligibles. Ce qui prouve bien que l'accord
est le pur effet du prÈjugÈ, c'est qu'il cesse avec lui. On en
pourrait donner de nombreux exemples. Je n'en rapporterai qu'un
seul. Il y a une quinzaine d'annÈes, dans l'examen d'admission
au volontariat d'un an, les examinateurs militaires donnËrent
pour dictÈe aux candidats une page sans signature qui, citÈe dans
divers journaux, y fut raillÈe avec beaucoup de verve et excita
la gaietÈ de lecteurs trËs lettrÈs.--´O˘ ces militaires,
demandait-on, Ètaient-ils allÈs cherchÈe des phrases si baroques
et si ridicules?ª Ils les avaient prises pourtant dans un trËs
beau livre. C'Ètait du Michelet, et du meilleur, du Michelet du
plus beau temps. Messieurs les officiers avaient tirÈ le texte
de leur dictÈe de cette Èclatante description de la France par
laquelle le grand Ècrivain termine le premier volume de son
_Histoire_ et qui en est un des morceaux les plus estimÈs. ´_En
latitude, les zones de la France se marquent aisÈment par leurs
produits. Au Nord, les grasses et basses plaines de Belgique et
de Flandre avec leurs champs de lin et de colza, et le houblon,
leur vigne amËre du nord, etc., etc._ª J'ai vu des connaisseurs
rire de ce style, qu'ils croyaient celui de quelque vieux
capitaine. Le plaisant qui riait le plus fort Ètait un grand
zÈlateur de Michelet. Cette page est admirable, mais, pour Ítre
admirÈe d'un consentement unanime, faut-il encore qu'elle soit
signÈe. Il en va de mÍme de toute page Ècrite de main d'homme.
Par contre, ce qu'un grand nom recommande a chance d'Ítre lou
aveuglÈment. Victor Cousin dÈcouvrait dans Pascal des sublimitÈs
qu'on a reconnu Ítre des fautes du copiste. Il s'extasiait par
exemple sur certains ´raccourcis d'abÓmeª qui proviennent d'une
mauvaise lecture. On n'imagine pas M. Victor Cousin admirant des
´raccourcis d'abÓmeª chez un de ses contemporains, Les rhapsodies
d'un Vrain Lucas furent favorablement accueillies de l'AcadÈmie
des sciences sous les noms de Pascal et de Descartes. Ossian
semblait l'Ègal d'HomËre quand on le croyait ancien. On le
mÈprise depuis qu'on sait que c'est Mac-Pherson.

Lorsque les hommes ont des admirations communes et qu'ils en
donnent chacun la raison, la concorde se change en discorde.
Dans un mÍme livre ils approuvent des choses contraires qui ne
peuvent s'y trouver ensemble. Ce serait un ouvrage bien
intÈressant que l'histoire des variations de la critique sur une
des oeuvres dont l'humanitÈ s'est le plus occupÈe, _Hamlet_, la
_Divine ComÈdie_ ou l'_Iliade_. L'_Iliade_ nous charme
aujourd'hui par un caractËre barbare et primitif que nous y
dÈcouvrons de bonne foi. Au xviie siËcle, on louait HomËre
d'avoir observÈ les rËgles de l'ÈpopÈe. ´Soyez assurÈ, disait
Boileau, que si HomËre a employÈ le mot chien, c'est que le mot
est noble en grec.ª Ces idÈes nous semblent ridicules. Les
nÙtres paraÓtront peut-Ítre aussi ridicules dans deux cents ans,
car enfin on ne peut mettre au rang des vÈritÈs Èternelles
qu'HomËre est barbare et que la barbarie est admirable. Il n'est
pas en matiËre de littÈrature une seule opinion qu'on ne combatte
aisÈment par l'opinion contraire. Qui saurait terminer les
disputes des joueurs de fl˚te? Faut-il donc ne faire ni
esthÈtique ni critique? Je ne dis pas cela. Mais il faut savoir
que c'est un art et y mettre la passion et l'agrÈment sans
lesquels il n'y a point d'art.

*
* *

_A Monsieur L. Bourdeau._

AUX CHAMPS-…LYS…ES

Je fus tout ‡ coup emportÈ dans de muettes tÈnËbres au milieu
desquelles paraissaient vaguement des formes inconnues qui me
remplissaient d'horreur. Mes yeux s'accoutumant peu ‡ peu
l'obscuritÈ, je distinguai, au bord d'un fleuve qui roulait des
eaux lourdes, l'ombre effrayante d'un homme coiffÈ d'un bonnet
asiatique et portant une rame sur l'Èpaule. Je reconnus
l'ingÈnieux Ulysse. De ses joues creuses pendait une barbe
dÈcolorÈe. Je l'entendis soupirer d'une voix Èteinte:

´J'ai faim. Je ne vois plus clair et mon ‚me est comme une
lourde fumÈe errant dans les tÈnËbres. Qui me fera boire du sang
noir, pour qu'il me souvienne encore de mes navires peints de
vermillon, de ma femme irrÈprochable et de ma mËre?

En entendant ce discours, je compris que j'Ètais transportÈ dans
les Enfers. Je t‚chai de m'y diriger de mon mieux, d'aprËs les
descriptions des poËtes, et je m'acheminai vers une prairie o
luisait une faible et douce lumiËre. AprËs une demi-heure de
marche, je rencontrai des ombres qui, assemblÈes sur un champ
d'asphodËles, discouraient ensemble. Il s'y trouvait des ‚mes de
tous les temps et de tous les pays, et j'y reconnus de grands
philosophes mÍlÈs ‡ de pauvres sauvages. CachÈ dans l'ombre d'un
myrte, j'Ècoutai leur conversation. J'entendis d'abord Pyrrhon
demander, avec un air de douceur, les mains sur sa bÍche comme un
bon jardinier:

--Qu'est-ce que l'‚me?

Les ombres qui l'entouraient rÈpondirent presque ‡ la fois.

Le divin Platon dit avec subtilitÈ:

--L'‚me est triple. Nous avons une ‚me trËs grossiËre dans le
ventre, une ‚me affectueuse dans la poitrine et une ‚me
raisonnable dans la tËte. L'‚me est immortelle. Les femmes
n'ont que deux ‚mes. Il leur manque la raisonnable.

Un pËre du concile de M‚con lui rÈpondit:

--Platon, vous parlez comme un idol‚tre. Le concile de M‚con,
la majoritÈ des voix, accorda, en 585, une ‚me immortelle ‡ la
femme. D'ailleurs, la femme est un homme, puisque JÈsus-Christ,
nÈ d'une vierge, est appelÈ dans l'…vangile le fils de l'Homme.

Aristote haussa les Èpaules et rÈpondit ‡ son maÓtre Platon, avec
une respectueuse fermetÈ:

--A mon compte, Ù Platon, je trouve cinq ‚mes chez l'homme et
chez les animaux: 1e la nutritive; 2e la sensitive; 3e la
motrice; 4e l'appÈtitive; 5e la raisonnable. L'‚me est la forme
du corps. Elle le fait pÈrir en pÈrissant elle-mÍme.

Les opinions s'opposaient les unes aux autres.

ORIG»NE.

L'®‚me est matÈrielle et figurÈe.

SAINT AUGUSTIN.

L'‚me est incorporelle et immortelle.

HEGEL

L'‚me est un phÈnomËne contingent.

SCHOPENHAUER.

L'‚me est une manifestation temporaire de la volontÈ.

UN POLYN…SIEN.

L'‚me est un souffle, et quand je me suis vu sur le point
d'expirer, je me suis pincÈ le nez pour retenir mon ‚me dans mon
corps. Mais je n'ai pas serrÈ avec assez de force. Et je suis
mort.

UNE FLORIDIENNE

Moi je mourus en couches. On mit sur mes lËvres la main de mon
petit enfant pour qu'il y retint le souffle de sa mËre. Mais il
Ètait trop tard, mon ‚me glissa entre les doigts du pauvre
innocent.

DESCARTES.

J'ai Ètabli solidement que l'‚me Ètait spirituelle. Quant
savoir ce qu'elle devient, je m'en rapporte ‡ M. Digby, qui en a
traitÈ.

LAMETTRIE.

O˘ est ce M. Digby? Qu'on nous l'amËne!

MINOS.

Messieurs, je le ferai rechercher soigneusement dans tous les
Enfers.

LE GRAND ALBERT.

Il y a trente arguments contre l'immortalitÈ de l'‚me et
trente-six pour, soit une majoritÈ de six arguments en faveur de
l'affirmative.

BAS-DE-CUIR.

L'esprit d'un chef courageux ne meurt point, ni sa hache ni sa
pipe.

LE RABBIN MAIMONIDE.

Il est Ècrit: ´Le mÈchant sera dÈtruit et il ne restera rien de
lui.

SAINT AUGUSTIN.

Tu te trompes, rabbin Maimonide. Il est Ècrit: ´Les maudits
iront au feu Èternel.

ORIG»NE.

Oui, Maimonide se trompe. Le mÈchant ne sera pas dÈtruit, mais
il sera diminuÈ; il deviendra tout petit et mÍme imperceptible.
C'est ce qu'il faut entendre des damnÈs. Et les ‚mes saintes
s'abÓment en Dieu.

JEAN SCOTT.

La mort fait rentrer les Ítres en Dieu comme un son qui
s'Èvanouit dans l'air.

BOSSUET.

OrigËne et Jean Scott tiennent ici des discours tous dÈgouttants
des poisons de l'erreur. Ce qui est dit aux livres saints des
tourments de l'enfer doit Ítre entendu au sens prÈcis et
littÈral. Toujours vivants et toujours mourants, immortels pour
leurs peines, trop forts pour mourir, trop faibles pour
supporter, les damnÈs gÈmiront Èternellement sur des lits de
flammes, outrÈs de furieuses et irrÈmÈdiables douleurs.

SAINT-AUGUSTIN.

Oui, ces vÈritÈs doivent Ítre prises au sens littÈral. C'est la
vraie chair des damnÈs qui souffrira dans les siËcles des
siËcles. Les enfants morts sitÙt le jour ou dans le ventre de
leur mËre ne seront point exemptÈs de ces supplices. Ainsi le
veut la justice divine. Si l'on a peine ‡ croire que des corps
plongÈs dans les flammes ne s'y consument jamais, c'est un pur
effet de l'ignorance, et parce qu'on ne sait pas qu'il y a des
chairs qui sa conservent dans le feu. Telles sont celles du
faisan. J'en fis l'expÈrience ‡ Hippone, o˘ mon cuisinier, ayant
apprÍtÈ un de ces oiseaux m'en servit une moitiÈ. Au bout de
quinze jours, je redemandai l'autre moitiÈ, qui se trouva encore
bonne ‡ manger. Par quoi il apparut que le feu l'avait conservÈe
comme il conservera les corps des damnÈs.

SUMANGALA.

Tout ce que je viens d'entendre est noir des tÈnËbres de
l'occident. La vÈritÈ est que les ‚mes passent dans divers corps
avant de parvenir au bienheureux nirvana qui met fin ‡ tous les
maux de l'Ítre. Gautama traversa cinq cent cinquante
incarnations avant de devenir Bouddha; il fut roi, esclave,
singe, ÈlÈphant, corbeau, grenouille, platane, etc.

L'ECCL…SIASTE.

Les hommes meurent comme les bÍtes, et leur sort est Ègal. Comme
l'homme meurt, les bÍtes meurent aussi. Les uns et les autres
respirent de mÍme, et l'homme n'a rien de plus que la bÍte.

TACITE.

Ce discours est concevable dans la bouche d'un juif, faÁonnÈ ‡ la
servitude. Pour moi, je parlerai en romain: L'‚me des grands
citoyens n'est point pÈrissable. Voil‡ ce qu'il est permis de
croire. Mais on offense la majestÈ des dieux en supposant qu'ils
accordent l'immortalitÈ aux ‚mes des esclaves et des affranchis.

CIC…RON.

HÈlas! mon fils, tout ce qu'on dit des enfers est un tissu de
mensonges. Je me demande si moi-mÍme je suis immortel, autrement
que par la mÈmoire de mon consulat qui durera toujours.

SOCRATE.

Pour moi, je crois ‡ l'immortalitÈ de l'‚me. C'est un beau
risque ‡ courir, une espÈrance dont il faut s'enchanter soi-mÍme.

VICTOR COUSIN.

Cher Socrate, l'immortalitÈ de l'‚me, que j'ai dÈmontrÈe avec
Èloquence, est principalement une nÈcessitÈ morale. Car la vertu
est un beau sujet de rhÈtorique et si l'‚me n'est pas immortelle
la vertu ne sera pas rÈcompensÈe. Et Dieu ne serait pas Dieu
s'il ne prenait pas soin de mes sujets de discours franÁais.

S…N»QUE.

Sont-ce l‡ les maximes d'un sage? ConsidËre, philosophe des
Gaules, que la rÈcompense des bonnes actions, c'est de les avoir
faites, et qu'aucun prix digne de la vertu ne se trouve hors
d'elle-mÍme.

PLATON.

Il est pourtant des peines et des rÈcompenses divines. ¿ la
mort, l'‚me du mÈchant va habiter le corps d'un animal infÈrieur,
cheval, hippopotame ou femme. L'‚me du sage se mÍle au choeur
des dieux.

PAPINIEN.

Platon prÈtend que dans la vie future la justice des dieux
corrige la justice humaine. Il est bon, au contraire, que les
individus qui furent frappÈs sur la terre de ch‚timent qu'ils ne
mÈritaient pas et qui leur furent infligÈs par des magistrats
sujets ‡ l'erreur, mais rÈguliers et prononÁant en toute
compÈtence, continuent de subir leurs peines dans les Enfers; la
justice humaine y est intÈressÈe et ce serait l'affaiblir que de
proclamer que ses arrÍts peuvent Ítre cassÈs par la sagesse
divine.

UN ESQUIMAU.

Dieu est trËs bon pour les riches et trËs mÈchant pour les
pauvres, C'est donc qu'il aime les riches et qu'il n'aime pas les
pauvres. Et puisqu'il aime les riches il les recevra dans le
paradis, et puisqu'il n'aime pas les pauvres il les mettra en
enfer.

UN BOUDDHISTE CHINOIS.

Sachez que tout homme a deux ‚mes, l'une bonne qui se rÈunira
Dieu, l'autre mauvaise, qui sera tourmentÈe.

LE VIEILLARD DE TARENTE.

0 sages, rÈpondez ‡ un vieillard ami des jardins: Les animaux
ont-ils une ‚me?

DESCARTES ET MALEBRANCHE.

Non pas. Ce sont des machines.

ARISTOTE.

Ils sont des animaux et ont une ‚me
comme nous. Cette ‚me est en rapport
avec leurs organes.

…PICURE.

0 Aristote, pour leur bonheur, cette ‚me est comme la nÙtre,
pÈrissable et sujette ‡ la mort. ChËres ombres, attendez
patiemment dans ces jardins le temps o˘ vous perdrez tout ‡ fait,
avec la volontÈ cruelle de vivre, la vie elle-mÍme et ses
misËres. Reposez-vous par avance dans la paix que rien ne
trouble.

PYRRHON.

Qu'est-ce que la vie?

CLAUDE BERNARD.

La vie, c'est la mort.

--Qu'est-ce que la mort? demanda encore Pyrrhon.

Personne ne lui rÈpondit, et la troupe des ombres s'Èloigna sans
bruit comme une nuÈe chassÈe par le vent.

Je me croyais seul dans la prairie d'asphodËles, quand je
reconnus MÈnippe ‡ son air de gaietÈ cynique.

--Comment, lui dis-je, ces morts, Ù MÈnippe, parlent-ils de la
mort comme s'ils ne la connaissaient pas, et pourquoi se
montrent-ils aussi incertains des destinÈes humaines que s'ils
Ètaient encore sur la terre?

--C'est sans doute, me rÈpondit MÈnippe, qu'ils demeurent encore
humains et mortels en quelque maniËre. Quand ils seront entrÈs
dans l'immortalitÈ, ils ne parleront ni ne penseront plus. Il
seront semblables aux dieux.

*
* *

_A Monsieur Horace de Landau,_

ARISTE ET POLYPHILE
OU LE LANGAGE M…TAPHYSIQUE

ARISTE.

Bonjour, Polyphile. Quel est ce livre o˘ vous semblez plong
tout entier?

POLYPHILE.

C'est un manuel de philosophie, cher Ariste, un de ces petits
ouvrages qui vous mettent dans la main la sagesse universelle.
Il fait le tour des systËmes ‡ partir des vieux ElÈates jusques
aux derniers Èclectiques, et il aboutit ‡ M. Lachelier. J'en lus
d'abord la table des matiËres; puis, l'ayant ouvert au milieu, ou
environ, je tombai sur la phrase que voici: _L'‚me possËde Dieu
dans la mesure o˘ elle participe de l'absolu._

ARISTE.

Tout donne ‡ croire que cette pensÈe fait partie d'une
argumentation solide. Il n'y aurait pas de bon sens ‡ la
considÈrer isolÈment.

POLYPHILE.

Aussi ne pris-je point garde ‡ ce qu'elle pouvait signifier. Je
ne cherchai pas ‡ dÈcouvrir ce qu'elle contenait de vÈritÈ. Je
m'attachai uniquement ‡ la forme verbale, qui n'est pas
singuliËre, sans doute, ni Ètrange en aucune faÁon et qui n'offre
‡ un connaisseur tel que vous rien, je pense, de prÈcieux ou de
rare. Du moins peut-on dire qu'elle est mÈtaphysique. Et c'est
‡ quoi je songeais quand vous Ítes venu.

ARISTE.

Pouvez-vous me communiquer les rÈflexions que j'ai malheureusement
interrompues?

POLYPHILE.

Ce n'Ètait qu'une rÍverie. Je songeais que les mÈtaphysiciens,
quand ils se font un langage, ressemblent ‡ des remouleurs qui
passeraient, au lieu de couteaux et de ciseaux, des mÈdailles et
des monnaies ‡ la meule, pour en effacer l'exergue, le millÈsime
et l'effigie. Quand ils ont tant fait qu'on ne voit plus sur
leurs piËces de cent sous ni Victoria, ni Guillaume, ni la
RÈpublique, ils disent: ´Ces piËces n'ont rien d'anglais, ni
d'allemand, ni de franÁais; nous les avons tirÈes hors du temps
et de l'espace; elles ne valent plus cinq francs: elles sont d'un
prix inestimable, et leur cours est Ètendu infiniment.ª Ils ont
raison de parler ainsi. Par cette industrie de gagne-petit, les
mots sont mis du physique au mÈtaphysique. On voit d'abord ce
qu'ils y perdent; on ne voit pas tout de suite ce qu'ils y
gagnent.

ARISTE.

Mais comment, Polyphile, dÈcouvrirez-vous ‡ premiËre vue ce qui
assurera dans l'avenir le gain ou la perte?

POLYPHILE.

Je reconnais, Ariste, qu'il ne serait dÈcent de nous servir ici
de la balance o˘ le Lombard du Pont-au-Change pesait ses aignels
et ses ducats. Observons d'abord que le remouleur spirituel a
beaucoup passÈ ‡ la meule les verbes possÈder et participer, qui
se trouvent dans la phrase du petit Manuel, o˘ ils luisent tous
dÈgagÈs de leur impuretÈ premiËre.

ARISTE.

En effet, Polyphile, on ne leur a rien laissÈ de contingent.

POLYPHILE.

Et l'on a poli de mÍme le mot _absolu_ qui finit la phrase.
Quand vous Ítes entrÈ je faisais deux petites rÈflexions
l'endroit de ce mot d'_absolu_. La premiËre est que les
mÈtaphysiciens montrËrent de tout temps une sensible prÈfÈrence
pour les termes nÈgatifs comme _non-Ítre_, _in-tangible_,
_in-conscient_. Ils ne sont jamais si ‡ l'aise que lorsqu'ils
s'Ètendent sur l'_in-fini_ et sur l'_in-dÈfini_, ou s'attachent
l'_in-connaissable_. En trois pages de Hegel, prises au hasard,
dans sa _PhÈnomÈnologie_, sur vingt-six mots, sujets de phrases
considÈrables, j'ai trouvÈ dix-neuf termes nÈgatifs pour sept
termes affirmatifs, je veux dire sept termes dont le sens ne se
trouvait pas dÈtruit ‡ l'avance par quelque prÈfixe d'esprit
contrariant. Je ne prÈtends pas que la proportion se maintienne
dans le reste de l'ouvrage. Je n'en sais rien. Mais cet exemple
vient illustrer une remarque dont l'exactitude peut Ítre vÈrifiÈe
aisÈment. Tel est, autant que je l'ai su voir, l'usage des
mÈtaphysiciens ou, pour mieux dire, des ´mÈtataphysiciensª, car
c'est une merveille ‡ joindre aux autres que votre science ait
elle-mÍme un nom nÈgatif, tirÈ de l'ordre o˘ furent rangÈs les
livres d'Aristote, et que vous vous intituliez: ceux qui vont
aprËs les physiciens. J'entends bien que vous supposez que
ceux-ci sont en pile et que, prendre place aprËs, c'est monter
dessus. Vous n'en avouez pas moins que vous Ítes hors nature.

ARISTE.

Poursuivez une idÈe, de gr‚ce, cher Polyphile. Si vous sautez
sans cesse de l'une ‡ l'autre, j'aurai peine ‡ vous suivre.

POLYPHILE.

Je m'en tiens donc ‡ la prÈdilection qui attire les distillateurs
d'idÈes vers les termes qui expriment la nÈgation d'une
affirmation. Et cette prÈdilection, j'en conviens, n'a par
elle-mÍme rien de bizarre ni de fantasque. Ce n'est point chez
eux dÈrËglement, dÈpravation, manie; elle rÈpond aux besoins
naturels des ‚mes abstrayantes. Les _ab_, les _in_, les _non_
agissent plus Ènergiquement encore que la meule. Ils vous
effacent d'un coup les mots les plus saillants. Parfois, ‡ vrai
dire, ils vous les retournent seulement, et vous les mettent sens
dessus dessous. Ou bien encore ils leur communiquent une force
mystÈrieuse et sacrÈe, comme on voit dans _absolu_, qui est
beaucoup plus que _solu_. _Absolutus_, c'est l'ampleur
patricienne de _solutus_, et un grand tÈmoignage de la majest
latine.

Voil‡ ma premiËre remarque. La seconde est que les sages qui,
comme vous, Ariste, parlent mÈtaphysique, prennent soin d'effacer
de prÈfÈrence les termes dont l'effigie avait dÈj‡ perdu avant
eux sa nettetÈ originelle. Car il faut avouer qu'‡ nous aussi,
gens du commun, il arrive de limer les mots et de les dÈfigurer
peu ‡ peu. En quoi nous sommes sans le savoir des
mÈtaphysiciens.

ARISTE.

Ce que vous dites l‡, Polyphile, est bon ‡ retenir pour que vous
ne soyez pas tentÈ plus tard de prÈtendre que les opÈrations
mÈtaphysiques ne sont pas naturelles ‡ l'homme, lÈgitimes, et en
quelque sorte nÈcessaires. Mais poursuivez.

POLYPHILE.

J'observe, Ariste, que beaucoup d'expressions, en passant de
bouche en bouche dans la suite des gÈnÈrations prennent du poli,
et, comme on dit en terme d'art, du flou. Surtout ne pensez
point, Ariste, que je bl‚me les mÈtaphysiciens s'ils choisissent
volontiers, pour les polir, les mots qui leur arrivent un peu
frustes. De la sorte ils s'Èpargnent une bonne moitiÈ de la
besogne. Parfois, plus heureux encore, ils mettent la main sur
des mots qui, par un long et universel usage, ont perdu, de temps
immÈmorial, toute trace d'effigie. La phrase du petit _Manuel_
en contient jusqu'‡ deux de cette sorte.

ARISTE.

Vous voulez parler, je suis s˚r, des mots _Dieu_ et _‚me_.

POLYPHILE.

C'est vous qui les avez nommÈs, Ariste. Ces deux mots-l‡,
frottÈs durant des siËcles, n'ont plus trace de figure. Avant la
mÈtaphysique, ils Ètaient dÈj‡ parfaitement mÈtaphysiciÈs. Jugez
vous-mÍme si l'abstracteur de profession peut laisser Èchapper
ces sortes de mots, qui semblent apprÍtÈs pour son usage, et qui
le sont en effet, car les foules inconnues les ont travaillÈs
sans conscience, il est vrai, mais avec un instinct
philosophique.

Enfin, pour le cas o˘ ils croient penser ce qui n'avait point Èt
pensÈ et concevoir ce qui n'avait point ÈtÈ conÁu, les
philosophes frappent des mots. Ceux-l‡, certes, sortent du
balancier lisses comme des jetons. Mais il a bien fallu employer
‡ leur fabrication le vieux mÈtal commun. Et cela, comme le
reste, est ‡ considÈrer.

ARISTE.

Vous venez de dire, si je vous ai bien entendu, Polyphile, que
les mÈtaphysiciens parlent une langue composÈe de termes les uns
empruntÈs au langage vulgaire dans ce qu'il a de plus abstrait,
ou de plus gÈnÈral, ou de plus nÈgatif, les autres crÈÈs
artificiellement avec des ÈlÈments empruntÈs au langage vulgaire.
O˘ voulez-vous en venir?

POLYPHILE.

Accordez-moi d'abord, Ariste, que tous les mots du langage humain
furent frappÈs ‡ l'origine d'une figure matÈrielle et que tous
reprÈsentËrent dans leur nouveautÈ quelque image sensible. Il
n'est point de terme qui primitivement n'ait ÈtÈ le signe d'un
objet appartenant ‡ ce monde des formes et des couleurs, des sons
et des odeurs et de toutes les illusions o˘ les sens sont amusÈs
impitoyablement.

C'est en nommant le chemin droit et le sentier tortueux qu'on
exprima les premiËres idÈes morales. Le vocabulaire des hommes
naquit sensuel et cette sensualitÈ est si bien attachÈe ‡ sa
nature qu'elle se retrouve encore dans les termes auxquels le
sentiment commun a prÍtÈ par la suite un vague spirituel, et
jusque dans les dÈnominations fabriquÈes par l'art des
mÈtaphysiciens pour exprimer l'abstraction ‡ sa plus haute
puissance. Celles-l‡ mÍme n'Èchappent pas au matÈrialisme fatal
du vocabulaire; elles tiennent encore par quelque racine
l'antique imagerie de la parole humaine.

ARISTE.

J'en conviens.

POLYPHILE.

Tous ces mots, ou dÈfigurÈs par l'usage ou polis ou mÍme forgÈs
en vue de quelque construction mentale, nous pouvons nous
reprÈsenter leur figure originelle. Les chimistes obtiennent des
rÈactifs qui font paraÓtre sur le papyrus ou sur le parchemin
l'encre effacÈe. C'est ‡ l'aide de ces rÈactifs qu'on lit les
palimpsestes.

Si l'on appliquait un procÈdÈ analogue aux Ècrits des
mÈtaphysiciens, si l'on mettait en lumiËre le sens primitif et
concret qui demeure invisible et prÈsent sous le sens abstrait et
nouveau, on trouverait des idÈes bien Ètranges et parfois
peut-Ítre instructives.

Essayons, si vous voulez, Ariste, de rendre la forme et la
couleur, la vie premiËre aux mots qui composent la phrase de mon
petit _Manuel_:

_L'‚me possËde Dieu dans la mesure o˘ elle participe de
l'absolu,_

En cette tentative, la grammaire comparÈe nous portera le mÍme
secours que le rÈactif chimique offre aux dÈchiffreurs de
palimpsestes. Elle nous fera voir le sens que prÈsentait cette
dizaine de mots, non point sans doute ‡ l'origine du langage, qui
se perd dans les ombres du passÈ, mais du moins ‡ une Èpoque bien
antÈrieure ‡ tout souvenir historique.

_¬me, Dieu, mesure, possÈder, participer,_ peuvent Ítre ramenÈs
leur signification aryenne. _Absolu_ se laisse dÈcomposer en ses
ÈlÈments antiques. Or, en redonnant ‡ ces mots leur jeune et
clair visage, voici, sauf erreur, ce que nous obtenons: _Le
souffle est assis sur celui qui brille, au boisseau du don qu'il
reÁoit en ce qui est tout dÈliÈ._

ARISTE.

Pensez-vous, Polyphile, qu'il y ait de grandes consÈquences
tirer de cela?

POLYPHILE.

Il y a du moins celle-ci que les mÈtaphysiciens construisent
leurs systËmes avec les dÈbris mÈconnaissables des signes par
lesquels les sauvages exprimaient leurs joies, leurs dÈsirs et
leurs craintes.

ARISTE.

Ils subissent en cela les conditions nÈcessaires du langage.

POLYPHILE.

Sans chercher si cette fatalitÈ commune est pour eux un sujet
d'humiliation ou d'orgueil, je songe aux aventures
extraordinaires par lesquelles les termes qu'ils emploient ont
passÈ du particulier au gÈnÈral, du concret ‡ l'abstrait;
comment, par exemple, _‚me_ qui Ètait le souffle chaud du corps a
changÈ d'essence au point qu'on peut dire: ´Cet animal n'a point
d'‚me.ª Ce qui signifie proprement: ´Celui-ci qui souffle n'a pas
de souffleª; et comment encore le mÍme nom a ÈtÈ donn
successivement ‡ un mÈtÈore, ‡ un fÈtiche, ‡ une idole et ‡ la
cause premiËre des choses. Ce sont l‡, pour de pauvres syllabes,
des fortunes merveilleuses qui m'effraient.

En les rapportant avec exactitude, on travaillerait ‡ l'histoire
naturelle des idÈes mÈtaphysiques. Il faudrait suivre les
modifications successives qu'a subies le sens de mots tels qu'‚me
ou esprit et dÈcouvrir comment peu ‡ peu se sont formÈes les
significations actuelles. On jetterait ainsi une lumiËre
terrible sur l'espËce de rÈalitÈ que ces mots expriment.

ARISTE.

Vous parlez, Polyphile, comme si les idÈes qu'on attache ‡ un
mot, dÈpendantes de ce mot, naissaient, changeaient et mouraient
avec lui; et parce qu'un nom, comme _Dieu_, _‚me_ ou _esprit_ a
ÈtÈ successivement le signe de plusieurs idÈes dissemblables
entre elles, vous croyez saisir dans l'histoire de ce nom la vie
et la mort de ces idÈes. Enfin, vous rendez la pensÈe
mÈtaphysique sujette de son langage et soumise ‡ toutes les
infirmitÈs hÈrÈditaires des termes qu'elle emploie. Cette
entreprise est si insensÈe que vous n'avez osÈ l'avouer qu'‡ mots
couverts et avec inquiÈtude.

POLYPHILE.

Mon inquiÈtude est seulement de savoir jusqu'o˘ n'iront point les
difficultÈs que je soulËve. Tout mot est l'image d'une image, le
signe d'une illusion. Pas autre chose. Et si je connais que
c'est avec les restes effacÈs et dÈnaturÈs d'images antiques et
d'illusions grossiËres, qu'on reprÈsente l'abstrait, aussitÙt
l'abstrait cesse de m'Ítre reprÈsentÈ, je ne vois plus que des
cendres de concret et, au lieu d'une idÈe pure, les poussiËres
subtiles des fÈtiches, des amulettes et des idoles qu'on a
broyÈs.

ARISTE.

Mais ne disiez-vous pas tout ‡ l'heure que le langage
mÈtaphysique Ètait tout entier poli et comme passÈ ‡ la meule?
Et qu'entendiez-vous par l‡, sinon que les termes y sont
dÈpouillÈs et abstraits? Et cette meule dont vous parliez,
qu'est-elle, sinon la dÈfinition qu'on leur donne? Vous oubliez
‡ prÈsent que, dans l'exposÈ de toute doctrine mÈtaphysique les
termes sont exactement dÈfinis, et que, abstraits par dÈfinition,
ils ne gardent rien du concret qu'ils tenaient d'une acception
antÈrieure.

POLYPHILE.

Oui, vous dÈfinissez les mots par d'autres mots. En sont-ils
moins des mots humains, c'est-‡-dire de vieux cris de dÈsir ou
d'Èpouvante, jetÈs par des malheureux devant les ombres et les
lumiËres qui leur cachaient le monde. Comme nos pauvres ancÍtres
des forÍts et des cavernes, nous sommes enfermÈs dans nos sens
qui nous bornent l'univers. Nous croyons que nos yeux nous le
dÈcouvrent, et c'est un reflet de nous-mÍmes qu'ils nous
renvoient. Et nous n'avons encore pour exprimer les Èmotions de
notre ignorance que la voix du sauvage, ses bÈgaiements un peu
mieux articulÈs et ses hurlements adoucis. Ariste, voil‡ tout le
langage humain.

ARISTE.

Si vous le mÈprisez chez le philosophe, mÈprisez-le donc dans le
reste des hommes. Ceux qui traitent des sciences exactes
emploient de mÍme un vocabulaire qui commenÁa de se former dans
les premiers balbutiements des hommes, et qui pourtant ne manque
pas d'exactitude. Et les mathÈmaticiens qui, comme nous,
spÈculent sur des abstractions, parlent une langue qui pourrait,
comme la nÙtre, Ítre ramenÈe au concret, puisque c'est une langue
humaine. Vous auriez beau jeu, Polyphile, s'il vous plaisait de
matÈrialiser un axiome de gÈomÈtrie ou une formule algÈbrique.
Mais vous ne dÈtruirez pas pour cela l'idÈal qui y est. Vous
montreriez, au contraire, en l'Ùtant, qu'il y avait ÈtÈ mis.

POLYPHILE.

Sans doute. Mais ni le physicien, ni le gÈomËtre ne se trouvent
dans le cas du mÈtaphysicien. Dans les sciences physiques et
dans les sciences mathÈmatiques, l'exactitude du vocabulaire
dÈpend uniquement des rapports du nom avec l'objet ou le
phÈnomËne qu'il dÈsigne. C'est l‡ une mesure qui ne trompe pas.
Et comme le nom et la chose sont pareillement sensibles, nous
approprions s˚rement l'un ‡ l'autre. Ici le sens Ètymologique,
la valeur intime du terme n'est d'aucune importance. La
signification du mot est dÈterminÈe trop exactement par l'objet
sensible qu'il reprÈsente pour que toute autre exactitude ne soit
pas superflue. Qui songerait ‡ rendre plus prÈcises les idÈes
que nous procurent les termes acide et base, dans l'acception que
leur donne le chimiste? C'est pourquoi l'on n'aurait pas le sens
commun ‡ rechercher l'histoire des dÈnominations qui entrent dans
la terminologie des sciences. Un mot de chimie, une fois
installÈ dans le formulaire, n'a pas ‡ nous rÈvÈler les aventures
qui lui arrivËrent du temps de sa folle jeunesse, quand il
courait les bois et les montagnes. Il ne s'amuse plus. Son
objet et lui peuvent Ítre embrassÈs du mÍme regard et sans cesse
confrontÈs. Vous me parlez aussi du gÈomËtre. Le gÈomËtre
spÈcule sur des abstractions, sans doute. Mais, bien diffÈrentes
des abstractions mÈtaphysiques, celles de la mathÈmatique sont
extraites des propriÈtÈs sensibles et mesurables des corps; elles
constituent une philosophie physique. Il en rÈsulte que les
vÈritÈs mathÈmatiques, bien qu'intangibles par elles-mÍmes,
peuvent Ítre comparÈes sans cesse ‡ la nature qui, sans jamais
les dÈgager entiËrement, laisse paraÓtre qu'elles sont toutes en
elles. Leur expression n'est pas dans le langage; elle est dans
la nature des choses; elle est prÈcisÈment dans les catÈgories du
nombre et de l'espace sous lesquelles la nature se manifeste
l'homme. Aussi le langage de la mathÈmatique n'a-t-il besoin,
pour Ítre excellent, que d'Ítre soumis ‡ des conventions stables.
Si chaque terme concret y dÈsigne une abstraction, cette
abstraction a dans la nature sa reprÈsentation concrËte. C'est,
si vous voulez, une figure grossiËre, une sorte d'Èpaisse et de
rude caricature; ce n'en est pas moins une image sensible. Le
mot s'applique directement ‡ elle, parce qu'il est dans son plan,
et, de l‡, il se transporte sans difficultÈ sur l'idÈe purement
intelligible qui correspond ‡ l'idÈe sensible. Il n'en va pas de
mÍme de la mÈtaphysique o˘ l'abstraction est non plus le rÈsultat
visible de l'expÈrience, comme dans la physique, non plus l'effet
d'une spÈculation sur la nature sensible, comme dans la
mathÈmatique, mais uniquement le produit d'une opÈration de
l'esprit qui tire d'une chose certaines qualitÈs pour lui seul
intelligibles et concevables, dont on sait seulement qu'il a
l'idÈe qu'il ne fait connaÓtre que par le discours qu'il en
tient, qui, par consÈquent, n'ont d'autre caution que la parole.
Si ces abstractions existent vÈritablement et par elles-mÍmes,
elles rÈsident dans un lieu accessible ‡ la seule intelligence,
elles habitent un monde que vous appelez l'absolu par opposition
‡ celui-ci, dont je dirai seulement qu'‡ votre sens, il n'est pas
absolu. Et si ces deux mondes sont l'un dans l'autre, c'est leur
affaire et non la mienne. Il me suffit de connaÓtre que l'un est
sensible et que l'autre ne l'est pas; que le sensible n'est pas
intelligible et que l'intelligible n'est pas sensible. DËs lors,
le mot et la chose ne peuvent s'appliquer l'un ‡ l'autre, n'Ètant
pas dans le mÍme lieu; ils ne sauraient se connaÓtre l'un
l'autre, puisqu'ils ne sont pas dans le mÍme monde.
MÈtaphysiquement, ou le mot est toute la chose, ou il ne sait
rien de la chose.

Pour qu'il en f˚t autrement il faudrait qu'il y e˚t des mots
absolument abstraits de tout sensualisme; et il n'y en a pas.
Les mots qu'on dit abstraits ne le sont que par destination. Ils
jouent le rÙle de l'abstrait, comme un comÈdien reprÈsente le
fantÙme, dans _Hamlet_.

ARISTE.

Vous mettez des difficultÈs o˘ il n'y en eut jamais. A mesure
que l'esprit a abstrait ou, si vous voulez, dÈcomposÈ, et, comme
vous disiez tout ‡ l'heure, distillÈ la nature pour en tirer
l'essence, il a de mÍme abstrait, dÈcomposÈ, distillÈ des mots,
afin de reprÈsenter le produit de ses opÈrations transcendantes.
D'o˘ il rÈsulte que le signe est exactement appliquÈ ‡ l'objet.

POLYPHILE.

Mais, Ariste, je vous ai assez fait voir, et sous divers aspects,
que l'abstrait dans les mots n'est qu'un moindre concret. Le
concret, aminci et extÈnuÈ, est encore le concret. Il ne faut
pas tomber dans le travers de ces femmes qui, parce qu'elles sont
maigres, veulent passer pour de purs esprits. Vous imitez les
enfants qui d'une branche de sureau ne gardent que la moelle pour
en faire des marmousets. Ces marmousets sont lÈgers, mais ce
sont des marmousets de sureau. De mÍme, vos termes qu'on dit
abstraits, sont seulement devenus moins concrets. Et si vous les
tenez pour absolument abstraits et tout tirÈs hors de leur propre
et vÈritable nature, c'est pure convention. Mais, si les idÈes
que reprÈsentent ces mots ne sont pas, elles, des conventions
pures; si elles sont rÈalisÈes autre part qu'en vous-mÍme, si
elles existent dans l'absolu, ou en tout autre imaginaire lieu
qu'il vous plaira dÈsigner, si elles ´sontª enfin, elles ne
peuvent Ítre ÈnoncÈes, elles demeurent ineffables. Les dire,
c'est les nier; les exprimer, c'est les dÈtruire. Car, le mot
concret Ètant le signe de l'idÈe abstraite, celle-ci, aussitÙt
signifiÈe, devient concrËte, et voil‡ toute la quintessence
perdue.

ARISTE.

Mais si je vous dis que, pour l'idÈe comme pour le mot,
l'abstrait n'est qu'un moindre concret, votre raisonnement tombe
par terre.

POLYPHILE.

Vous ne direz pas cela. Ce serait ruiner toute la mÈtaphysique
et faire trop de tort ‡ l'‚me, ‡ Dieu et subsÈquemment ‡ ses
professeurs. Je sais bien que Hegel a dit que le concret Ètait
l'abstrait et que l'abstrait Ètait le concret. Mais aussi cet
homme pensif a mis votre science ‡ l'envers. Vous conviendrez,
Ariste, ne f˚t-ce que pour rester dans les rËgles du jeu, que
l'abstrait est opposÈ au concret. Or, le mot concret ne peut
Ítre le signe de l'idÈe abstraite. Il n'en saurait Ítre que le
symbole, et, pour mieux dire, l'allÈgorie. Le signe marque
l'objet et le rappelle. Il n'a pas de valeur propre. Le symbole
tient lieu de l'objet. Il ne le montre pas, il le reprÈsente.
Il ne le rappelle pas, il l'imite. Il est une figure. Il a par
lui-mÍme une rÈalitÈ et une signification. Aussi Ètais-je dans
la vÈritÈ en recherchant les sens contenus dans les mots _‚me_,
_Dieu_, _absolu_, qui sont des symboles et non pas des signes.

´_L'‚me possËde Dieu dans la mesure o˘ elle participe de
l'absolu._

Qu'est-ce que cela, sinon un assemblage de petits symboles qu'on
a beaucoup effacÈs, j'en conviens, qui ont perdu leur brillant et
leur pittoresque, mais qui demeurent encore des symboles par
force de nature? L'image y est rÈduite au schÈma. Mais le
schÈma c'est l'image encore. Et j'ai pu, sans infidÈlitÈ,
substituer celle-ci ‡ l'autre. C'est ainsi que j'ai obtenu:

´_Le souffle est assis sur celui qui brille au boisseau du don
qu'il reÁoit en ce qui est tout dÈliÈ (_ou _subtil)_ª, d'o˘ nous

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