Full Text Archive logoFull Text Archive — Books, poems, drama…

Le Jardin d'…picure by Anatole France

Part 1 out of 3

Adobe PDF icon
Download this document as a .pdf
File size: 0.2 MB
What's this? light bulb idea Many people prefer to read off-line or to print out text and read from the real printed page. Others want to carry documents around with them on their mobile phones and read while they are on the move. We have created .pdf files of all out documents to accommodate all these groups of people. We recommend that you download .pdfs onto your mobile phone when it is connected to a WiFi connection for reading off-line.

Produced by Carlo Traverso, Robert Rowe, Charles Franks
and the Online Distributed Proofreading Team.

We thank the Bibliotheque Nationale de France that has made available
the image files at www://gallica.bnf.fr, authorizing the preparation
of the etext through OCR.

Nous remercions la BibliothËque Nationale de France qui a mis
disposition les images dans www://gallica.bnf.fr, et a donn
l'autorisation de les utiliser pour prÈparer ce texte.

Anatole France

Le Jardin D'…picure

Nous avons peine ‡ nous figurer l'Ètat d'esprit d'un homme
d'autrefois qui croyait fermement que la terre Ètait le centre du
monde et que tous les astres tournaient autour d'elle. Il
sentait sous ses pieds s'agiter les damnÈs dans les flammes, et
peut-Ítre avait-il vu de ses yeux et senti par ses narines la
fumÈe sulfureuse de l'enfer, s'Èchappant par quelque fissure de
rocher. En levant la tÍte, il contemplait les douze sphËres,
celle des ÈlÈments, qui renferme l'air et le feu, puis les
sphËres de la Lune, de Mercure, de VÈnus, que visita Dante, le
vendredi saint de l'annÈe 1300, puis celles du Soleil, de Mars,
de Jupiter et de Saturne, puis le firmament incorruptible auquel
les Ètoiles Ètaient suspendues comme des lampes. La pensÈe
prolongeant cette contemplation, il dÈcouvrait par del‡, avec les
yeux de l'esprit, le neuviËme ciel o˘ des saints furent ravis, le
_primum mobile_ ou cristallin, et enfin l'EmpyrÈe, sÈjour des
bienheureux vers lequel, aprËs la mort, deux anges vÍtus de blanc
(il en avait la ferme espÈrance) porteraient comme un petit
enfant son ‚me lavÈe par le baptÍme et parfumÈe par l'huile des
derniers sacrements. En ce temps-l‡, Dieu n'avait pas d'autres
enfants que les hommes, et toute sa crÈation Ètait amÈnagÈe d'une
faÁon ‡ la fois puÈrile et poÈtique, comme une immense
cathÈdrale. Ainsi conÁu, l'univers Ètait si simple, qu'on le
reprÈsentait au complet, avec sa vraie figure et son mouvement,
dans certaines grandes horloges machinÈes et peintes.

C'en est fait des douze cieux et des planËtes sous lesquelles on
naissait heureux ou malheureux, jovial ou saturnien. La vo˚te
solide du firmament est brisÈe. Notre oeil et notre pensÈe se
plongent dans les abÓmes infinis du ciel. Au del‡ des planËtes,
nous dÈcouvrons, non plus l'EmpyrÈe des Èlus et des anges, mais
cent millions de soleils roulant, escortÈs de leur cortËge
d'obscurs satellites, invisibles pour nous. Au milieu de cette
infinitÈ de mondes, notre soleil ‡ nous n'est qu'une bulle de gaz
et la terre une goutte de boue. Notre imagination s'irrite et
s'Ètonne quand on nous dit que le rayon lumineux qui nous vient
de l'Ètoile polaire Ètait en chemin depuis un demi-siËcle et que
pourtant cette belle Ètoile est notre voisine et qu'elle est,
avec Sirius et Arcturus, une des plus proches soeurs de notre
soleil. Il est des Ètoiles que nous voyons encore dans le champ
du tÈlescope et qui sont peut-Ítre Èteintes depuis trois mille
ans.

Les mondes meurent, puisqu'ils naissent. Il en naÓt, il en meurt
sans cesse. Et la crÈation, toujours imparfaite, se poursuit
dans d'incessantes mÈtamorphoses. Les Ètoiles s'Èteignent sans
que nous puissions dire si ces filles de lumiËre, en mourant
ainsi, ne commencent point comme planËtes une existence fÈconde,
et si les planËtes elles-mÍmes ne se dissolvent pas pour
redevenir des Ètoiles. Nous savons seulement qu'il n'est pas
plus de repos dans les espaces cÈlestes que sur la terre, et que
la loi du travail et de l'effort rÈgit l'infinitÈ des mondes.

Il y a des Ètoiles qui se sont Èteintes sous nos yeux, d'autres
vacillent comme la flamme mourante d'une bougie. Les cieux,
qu'on croyait incorruptibles, ne connaissent d'Èternel que
l'Èternel Ècoulement des choses.

Que la vie organique soit rÈpandue dans tous les univers, c'est
ce dont il est difficile de douter, ‡ moins pourtant que la vie
organique ne soit qu'un accident, un malheureux hasard, survenu
dÈplorablement dans la goutte de boue o˘ nous sommes.

Mais on croira plutÙt que la vie s'est produite sur les planËtes
de notre systËme, soeurs de la terre et filles comme elle du
soleil, et qu'elle s'y est produite dans des conditions assez
analogues ‡ celles dans lesquelles elle se manifeste ici, sous
les formes animale et vÈgÈtale. Un bolide nous est venu du ciel,
contenant du carbone. Pour nous convaincre avec plus de gr‚ce,
il faudrait que les anges, qui apportËrent ‡ sainte DorothÈe des
fleurs du Paradis, revinssent avec leurs cÈlestes guirlandes.
Mars selon toute apparence est habitable pour des espËces d'Ítres
comparables aux animaux et aux plantes terrestres. Il est
probable qu'Ètant habitable, il est habitÈ. Tenez pour assur
qu'on s'y entre-dÈvore ‡ l'heure qu'il est.

L'unitÈ de composition des Ètoiles est maintenant Ètablie par
l'analyse spectrale. C'est pourquoi il faut penser que les
causes qui ont fait sortir la vie de notre nÈbuleuse l'engendrent
dans toutes les autres. Quand nous disons la vie, nous entendons
l'activitÈ de la substance organisÈe, dans les conditions o˘ nous
voyons qu'elle se manifeste sur la terre. Mais il se peut que la
vie se produise aussi dans des milieux diffÈrents, ‡ des
tempÈratures trËs hautes ou trËs basses, sous des formes
inconcevables. Il se peut mÍme qu'elle se produise sous une
forme ÈthÈrÈe, tout prËs de nous, dans notre atmosphËre, et que
nous soyons ainsi entourÈs d'anges, que nous ne pourrons jamais
connaÓtre, parce que la connaissance suppose un rapport, et que
d'eux ‡ nous il ne saurait en exister aucun.

Il se peut aussi que ces millions de soleils, joints ‡ des
milliards que nous ne voyons pas, ne forment tous ensemble qu'un
globule de sang ou de lymphe dans le corps d'un animal, d'un
insecte imperceptible, Èclos dans un monde dont nous ne pouvons
concevoir la grandeur et qui pourtant ne serait lui-mÍme, en
proportion de tel autre monde, qu'un grain de poussiËre. Il
n'est pas absurde non plus de supposer que des siËcles de pensÈe
et d'intelligence vivent et meurent devant nous en une minute
dans un atome. Les choses en elles-mÍmes ne sont ni grandes ni
petites, et quand nous trouvons que l'univers est vaste, c'est l
une idÈe tout humaine. S'il Ètait tout ‡ coup rÈduit ‡ la
dimension d'une noisette, toutes choses gardant leurs
proportions, nous ne pourrions nous apercevoir en rien de ce
changement. La polaire, renfermÈe avec nous dans la noisette,
mettrait, comme par le passÈ, cinquante ans ‡ nous envoyer sa
lumiËre. Et la terre, devenue moins qu'un atome, serait arrosÈe
de la mÍme quantitÈ de larmes et de sang qui l'abreuve
aujourd'hui. Ce qui est admirable, ce n'est pas que le champ des
Ètoiles soit si vaste, c'est que l'homme l'ait mesurÈ.

*
* *

Le christianisme a beaucoup fait pour l'amour en en faisant un
pÈchÈ. Il exclut la femme du sacerdoce. Il la redoute. Il
montre combien elle est dangereuse. Il rÈpËte avec
l'_EcclÈsiaste_: ´Les bras de la femme sont semblables aux filets
des chasseurs, _laqueus venatorum_.ª Il nous avertit de ne point
mettre notre espoir en elle: ´Ne vous appuyez point sur un roseau
qu'agite le vent, et n'y mettez pas votre confiance, car toute
chair est comme l'herbe, et sa gloire passe comme la fleur des
champs.ª Il craint les ruses de celle qui perdit le genre humain:
´Toute malice est petite, comparÈe ‡ la malice de la femme.
_Brevis omnis malitia super malitiam mulieris_ª. Mais, par la
crainte qu'il en fait paraÓtre, il la rend puissante et
redoutable.

Pour comprendre tout le sens de ces maximes, il faut avoir
frÈquentÈ les mystiques. Il faut avoir coulÈ son enfance dans
une atmosphËre religieuse. Il faut avoir suivi les retraites,
observÈ les pratiques du culte. Il faut avoir lu, ‡ douze ans,
ces petits livres Èdifiants qui ouvrent le monde surnaturel aux
‚mes naÔves. Il faut avoir su l'histoire de saint FranÁois de
Borgia contemplant le cercueil ouvert de la reine Isabelle, ou
l'apparition de l'abbesse de Vermont ‡ ses filles. Cette abbesse
Ètait morte en odeur de saintetÈ et les religieuses qui avaient
partagÈ ses travaux angÈliques, la croyant au ciel, l'invoquaient
dans leurs oraisons. Mais elle leur apparut un jour, p‚le, avec
des flammes attachÈes ‡ sa robe: ´Priez pour moi, leur dit-elle.
Du temps que j'Ètais vivante, joignant un jour mes mains pour la
priËre, je songeai qu'elles Ètaient belles. Aujourd'hui, j'expie
cette mauvaise pensÈe dans les tourments du purgatoire.
Reconnaissez, mes filles, l'adorable bontÈ de Dieu, et priez pour
moi.ª Il y a dans ces minces ouvrages de thÈologie enfantine
mille contes de cette sorte qui donnent trop de prix ‡ la puret
pour ne pas rendre en mÍme temps la voluptÈ infiniment prÈcieuse.

En considÈration de leur beautÈ, l'…glise fit d'Aspasie, de LaÔs
et de ClÈop‚tre des dÈmons, des dames de l'enfer. Quelle gloire!
Une sainte mÍme n'y serait pas insensible. La femme la plus
modeste et la plus austËre, qui ne veut Ùter le repos ‡ aucun
homme, voudrait pouvoir l'Ùter ‡ tous les hommes. Son orgueil
s'accommode des prÈcautions que l'…glise prend contre elle.
Quand le pauvre saint Antoine lui crie: ´Va-t'en, bÍte!ª cet
effroi la flatte. Elle est ravie d'Ítre plus dangereuse qu'elle
ne l'e˚t soupÁonnÈ.

Mais ne vous flattez point, mes soeurs; vous n'avez pas paru en
ce monde parfaites et armÈes. Vous f˚tes humbles ‡ votre
origine. Vos aÔeules du temps du mammouth et du grand ours ne
pouvaient point sur les chasseurs des cavernes ce que vous pouvez
sur nous. Vous Ètiez utiles alors, vous Ètiez nÈcessaires; vous
n'Ètiez pas invincibles. A dire vrai, dans ces vieux ‚ges, et
pour longtemps encore, il vous manquait le charme. Alors vous
ressembliez aux hommes et les hommes ressemblaient aux bÍtes.
Pour faire de vous la terrible merveille que vous Ítes
aujourd'hui, pour devenir la cause indiffÈrente et souveraine des
sacrifices et des crimes, il vous a fallu deux choses: la
civilisation qui vous donna des voiles et la religion qui nous
donna des scrupules. Depuis lors, c'est parfait: vous Ítes un
secret et vous Ítes un pÈchÈ. On rÍve de vous et l'on se damne
pour vous. Vous inspirez le dÈsir et la peur; la folie d'amour
est entrÈe dans le monde. C'est un infaillible instinct qui vous
incline ‡ la piÈtÈ. Vous avez bien raison d'aimer le
christianisme. Il a dÈcuplÈ votre puissance. Connaissez-vous
saint JÈrÙme? A Rome et en Asie, vous lui fÓtes une telle peur
qu'il alla vous fuir dans un affreux dÈsert. L‡, nourri de
racines crues et si br˚lÈ par le soleil qu'il n'avait plus qu'une
peau noire et collÈe aux os, il vous retrouvait encore. Sa
solitude Ètait pleine de vos images, plus belles encore que
vous-mÍmes.

Car c'est une vÈritÈ trop ÈprouvÈe des ascËtes que les rÍves que
vous donnez sont plus sÈduisants, s'il est possible, que les
rÈalitÈs que vous pouvez offrir. JÈrÙme repoussait avec une
Ègale horreur votre souvenir et votre prÈsence. Mais il se
livrait en vain aux je˚nes et aux priËres; vous emplissiez
d'illusions sa vie dont il vous avait chassÈes. Voil‡ la
puissance de la femme sur un saint. Je doute qu'elle soit aussi
grande sur un habituÈ du Moulin-Rouge. Prenez garde qu'un peu de
votre pouvoir ne s'en aille avec la foi et que vous ne perdiez
quelque chose ‡ ne plus Ítre un pÈchÈ.

Franchement, je ne crois pas que le rationalisme soit bon pour
vous. A votre place, je n'aimerais guËre les physiologistes qui
sont indiscrets, qui vous expliquent beaucoup trop, qui disent
que vous Ítes malades quand nous vous croyons inspirÈes et qui
appellent prÈdominance des mouvements rÈflexes votre facult
sublime d'aimer et de souffrir. Ce n'est point de ce ton qu'on
parle de vous dans la LÈgende dorÈe: on vous y nomme blanche
colombe, lis de puretÈ, rose d'amour. Cela est plus agrÈable que
d'Ítre appelÈe hystÈrique, hallucinÈe et cataleptique, comme on
vous appelle journellement depuis que la science a triomphÈ.

Enfin si j'Ètais de vous, j'aurais en aversion tous les
Èmancipateurs qui veulent faire de vous les Ègales de l'homme.
Ils vous poussent ‡ dÈchoir. La belle affaire pour vous d'Ègaler
un avocat ou un pharmacien! Prenez garde: dÈj‡ vous avez
dÈpouillÈ quelques parcelles de votre mystËre et de votre charme.
Tout n'est pas perdu: on se bat, on se ruine, on se suicide
encore pour vous; mais les jeunes gens assis dans les tramways
vous laissent debout sur la plate-forme. Votre culte se meurt
avec les vieux cultes.

*
* *

Les joueurs jouent comme les amoureux aiment, comme les ivrognes
boivent, nÈcessairement, aveuglÈment, sous l'empire d'une force
irrÈsistible. Il est des Ítres vouÈs au jeu, comme il est des
Ítres vouÈs ‡ l'amour. Qui donc a inventÈ l'histoire de ces deux
matelots possÈdÈs de la fureur du jeu? Ils firent naufrage et
n'ÈchappËrent ‡ la mort, aprËs les plus terribles aventures,
qu'en sautant sur le dos d'une baleine. AussitÙt qu'ils y
furent, ils tirËrent de leur poche leurs dÈs et leurs cornets et
se mirent ‡ jouer. Voil‡ une histoire plus vraie que la vÈritÈ.
Chaque joueur est un de ces matelots-l‡. Et certes, il y a dans
le jeu quelque chose qui remue terriblement toutes les fibres des
audacieux. Ce n'est pas une voluptÈ mÈdiocre que de tenter le
sort. Ce n'est pas un plaisir sans ivresse que de go˚ter en une
seconde des mois, des annÈes, toute une vie de crainte et
d'espÈrance. Je n'avais pas dix ans quand M. GrÈpinet, mon
professeur de neuviËme, nous lut en classe la fable de l'_Homme
et le GÈnie_. Pourtant je me la rappelle mieux que si je l'avais
entendue hier. Un gÈnie donne ‡ un enfant un peloton de fil et
lui dit: ´Ce fil est celui de tes jours. Prends-le. Quand tu
voudras que le temps s'Ècoule pour toi, tire le fil: tes jours se
passeront rapides ou lents selon que tu auras dÈvidÈ le peloton
vite ou longuement. Tant que tu ne toucheras pas au fil, tu
resteras ‡ la mÍme heure de ton existence.ª L'enfant prit le fil;
il le tira d'abord pour devenir un homme, puis pour Èpouser la
fiancÈe qu'il aimait, puis pour voir grandir ses enfants, pour
atteindre les emplois, le gain, les honneurs, pour franchir les
soucis, Èviter les chagrins, les maladies venues avec l'‚ge,
enfin, hÈlas! pour achever une vieillesse importune. Il avait
vÈcu quatre mois et six jours depuis la visite du gÈnie.

Eh bien! le jeu, qu'est-ce donc sinon l'art d'amener en une
seconde les changements que la destinÈe ne produit d'ordinaire
qu'en beaucoup d'heures et mÍme en beaucoup d'annÈes, l'art de
ramasser en un seul instant les Èmotions Èparses dans la lente
existence des autres hommes, le secret de vivre toute une vie en
quelques minutes, enfin le peloton de fil du gÈnie? Le jeu,
c'est un corps-‡-corps avec le destin. C'est le combat de Jacob
avec l'ange, c'est le pacte du docteur Faust avec le diable. On
joue de l'argent,--de l'argent, c'est-‡-dire la possibilit
immÈdiate, infinie. Peut-Ítre la carte qu'on va retourner, la
bille qui court donnera au joueur des parcs et des jardins, des
champs et de vastes bois, des ch‚teaux Èlevant dans le ciel leurs
tourelles pointues. Oui, cette petite bille qui roule contient
en elle des hectares de bonne terre et des toits d'ardoise dont
les cheminÈes sculptÈes se reflËtent dans la Loire; elle renferme
les trÈsors de l'art, les merveilles du go˚t, des bijoux
prodigieux, les plus beaux corps du monde, des ‚mes, mÍme, qu'on
ne croyait pas vÈnales, toutes les dÈcorations, tous les
honneurs, toute la gr‚ce et toute la puissance de la terre. Que
dis-je? elle renferme mieux que cela; elle en renferme le rÍve.
Et vous voulez qu'on ne joue pas? Si encore le jeu ne faisait
que donner des espÈrances infinies, s'il ne montrait que le
sourire de ses yeux verts on l'aimerait avec moins de rage. Mais
il a des ongles de diamant, il est terrible, il donne, quand il
lui plaÓt, la misËre et la honte; c'est pourquoi on l'adore.

L'attrait du danger est au fond de toutes les grandes passions.
Il n'y a pas de voluptÈ sans vertige. Le plaisir mÍlÈ de peur
enivre. Et quoi de plus terrible que le jeu? Il donne, il
prend; ses raisons ne sont point nos raisons. Il est muet,
aveugle et sourd. Il peut tout. C'est un dieu.

C'est un dieu. Il a ses dÈvots et ses saints qui l'aiment pour
lui-mÍme, non pour ce qu'il promet, et qui l'adorent quand il les
frappe. S'il les dÈpouille cruellement, ils en imputent la faute
‡ eux-mÍmes, non ‡ lui:

´J'ai mal jouȪ, disent-ils.

Ils s'accusent et ne blasphËment pas.

*
* *

L'espËce humaine n'est pas susceptible d'un progrËs indÈfini. Il
a fallu pour qu'elle se dÈvelopp‚t que la terre f˚t dans de
certaines conditions physiques et chimiques qui ne sont point
stables. Il fut un temps o˘ notre planËte ne convenait pas
l'homme: elle Ètait trop chaude et trop humide. Il viendra un
temps o˘ elle ne lui conviendra plus: elle sera trop froide et
trop sËche. Quand le soleil s'Èteindra, ce qui ne peut manquer,
les hommes auront disparu depuis longtemps. Les derniers seront
aussi dÈnuÈs et stupides qu'Ètaient les premiers. Ils auront
oubliÈ tous les arts et toutes les sciences, ils s'Ètendront
misÈrablement dans des cavernes, au bord des glaciers qui
rouleront alors leurs blocs transparents sur les ruines effacÈes
des villes o˘ maintenant on pense, on aime, on souffre, on
espËre. Tous les ormes, tous les tilleuls seront morts de froid;
et les sapins rÈgneront seuls sur la terre glacÈe. Ces derniers
hommes, dÈsespÈrÈs sans mÍme le savoir, ne connaÓtront rien de
nous, rien de notre gÈnie, rien de notre amour, et pourtant ils
seront nos enfants nouveau-nÈs et le sang de notre sang. Un
faible reste de royale intelligence, hÈsitant dans leur cr‚ne
Èpaissi, leur conservera quelque temps encore l'empire sur les
ours multipliÈs autour de leurs cavernes. Peuples et tribus
auront disparu sous la neige et les glaces, avec les villes, les
routes, les jardins du vieux monde. Quelques familles ‡ peine
subsisteront. Femmes, enfants, vieillards, engourdis pÍle-mÍle,
verront par les fentes de leurs cavernes monter tristement sur
leur tÍte un soleil sombre o˘, comme sur un tison qui s'Èteint,
courront des lueurs fauves, tandis qu'une neige Èblouissante
d'Ètoiles continuera de briller tout le jour dans le ciel noir,
travers l'air glacial. Voil‡ ce qu'ils verront; mais, dans leur
stupiditÈ, ils ne sauront mÍme pas qu'ils voient quelque chose.
Un jour, le dernier d'entre eux exhalera sans haine et sans amour
dans le ciel ennemi le dernier souffle humain. Et la terre
continuera de rouler, emportant ‡ travers les espaces silencieux
les cendres de l'humanitÈ, les poËmes d'HomËre et les augustes
dÈbris des marbres grecs, attachÈs ‡ ses flancs glacÈs. Et
aucune pensÈe ne s'Èlancera plus vers l'infini, du sein de ce
globe o˘ l'‚me a tant osÈ, au moins aucune pensÈe d'homme. Car
qui peut dire si alors une autre pensÈe ne prendra pas conscience
d'elle-mÍme et si ce tombeau o˘ nous dormirons tous ne sera pas
le berceau d'une ‚me nouvelle? De quelle ‚me, je ne sais. De
l'‚me de l'insecte, peut-Ítre. A cÙtÈ de l'homme, malgr
l'homme, les insectes, les abeilles, par exemple, et les fourmis
ont dÈj‡ fait des merveilles. Il est vrai que les fourmis et les
abeilles veulent comme nous de la lumiËre et de la chaleur. Mais
il y a des invertÈbrÈs moins frileux. Qui connaÓt l'avenir
rÈservÈ ‡ leur travail et ‡ leur patience?

Qui sait si la terre ne deviendra pas bonne pour eux quand elle
aura cessÈ de l'Ítre pour nous? Qui sait s'ils ne prendront pas
un jour conscience d'eux et du monde? Qui sait si ‡ leur tour
ils ne loueront pas Dieu?

*
* *

_A Lucien Muhlfeld._

Nous ne pouvons nous reprÈsenter avec exactitude ce qui n'existe
plus. Ce que nous appelons la couleur locale est une rÍverie.
Quand on voit qu'un peintre a toutes les peines du monde
reproduire d'une maniËre ‡ peu prËs vraisemblable une scËne du
temps de Louis-Philippe, on dÈsespËre qu'il nous rende jamais la
moindre idÈe d'un ÈvÈnement contemporain de saint Louis ou
d'Auguste. Nous nous donnons bien du mal pour copier de vieilles
armes et de vieux coffres. Les artistes d'autrefois ne
s'embarrassaient point de cette vaine exactitude. Ils prÍtaient
aux hÈros de la lÈgende ou de l'histoire le costume et la figure
de leurs contemporains. Ainsi nous peignirent-ils naturellement
leur ‚me et leur siËcle. Un artiste peut-il mieux faire? Chacun
de leurs personnages Ètait quelqu'un d'entre eux. Ces
personnages, animÈs de leur vie et de leur pensÈe, restent
jamais touchants. Ils portent ‡ l'avenir tÈmoignage de
sentiments ÈprouvÈs et d'Èmotion vÈritables. Des peintures
archÈologiques ne tÈmoignent que de la richesse de nos musÈes.

Si vous voulez go˚ter l'art vrai et ressentir devant un tableau
une impression large et profonde, regardez les fresques de
Ghirlandajo, ‡ Santa-Maria-Novella de Florence, la _Naissance de
la Vierge_. Le vieux peintre nous montre la chambre de
l'accouchÈe. Anne, soulevÈe sur son lit, n'est ni belle ni
jeune; mais on voit tout de suite que c'est une bonne mÈnagËre.
Elle a rangÈ au chevet de son lit un pot de confitures et deux
grenades. Une servante, debout ‡ la ruelle, lui prÈsente un vase
sur un plateau. On vient de laver l'enfant, et le bassin de
cuivre est encore au milieu de la chambre. Maintenant la petite
Marie boit le lait d'une belle nourrice. C'est une dame de la
ville, une jeune mËre qui a voulu gracieusement offrir le sein
l'enfant de son amie, afin que cet enfant et le sien, ayant bu la
vie aux mÍmes sources, en gardent le mÍme go˚t et, par la force
de leur sang, s'aiment fraternellement. PrËs d'elle, une jeune
femme qui lut ressemble, ou plutÙt une jeune fille, sa soeur
peut-Ítre, richement vÍtue, le front dÈcouvert et portant des
nattes sur les tempes comme …milia Pia, Ètend les deux bras vers
le petit enfant, avec un geste charmant o˘ se trahit l'Èveil de
l'instinct maternel. Deux nobles visiteuses, habillÈes ‡ la mode
de Florence, entrent dans la chambre. Elles sont suivies d'une
servante qui porte sur la tÍte des pastËques et des raisins, et
cette figure d'une ample beautÈ, drapÈe ‡ l'antique, ceinte d'une
Ècharpe flottante, apparaÓt dans cette scËne domestique et pieuse
comme je ne sais quel rÍve paÔen. Eh bien! dans cette chambre
tiËde, sur ces doux visages de femme, je vois toute la belle vie
florentine et la fleur de la premiËre Renaissance. Le fils de
l'orfËvre, le maÓtre des premiËres heures, a dans sa peinture,
claire comme l'aube d'un jour d'ÈtÈ, rÈvÈlÈ tout le secret de cet
‚ge courtois dans lequel il eut le bonheur de vivre et dont le
charme Ètait si grand que ses contemporains eux-mÍmes
s'Ècriaient: ´Dieux bons! le bienheureux siËcle!

L'artiste doit aimer la vie et nous montrer qu'elle est belle.
Sans lui, nous en douterions.

*
* *

L'ignorance est la condition nÈcessaire, je ne dis pas du
bonheur, mais de l'existence mÍme. Si nous savions tout, nous ne
pourrions pas supporter la vie une heure. Les sentiments qui
nous la rendent ou douce, ou du moins tolÈrable, naissent d'un
mensonge et se nourrissent d'illusions.

Si possÈdant, comme Dieu, la vÈritÈ, l'unique vÈritÈ, un homme la
laissait tomber de ses mains, le monde en serait anÈanti sur le
coup et l'univers se dissiperait aussitÙt comme une ombre. La
vÈritÈ divine, ainsi qu'un jugement dernier, le rÈduirait en
poudre.

*
* *

Au vrai jaloux, tout porte ombrage, tout est sujet d'inquiÈtude.
Une femme le trahit dÈj‡ seulement parce qu'elle vit et qu'elle
respire. Il redoute ces travaux de la vie intÈrieure, ces
mouvements divers de la chair et de l'‚me qui font de cette femme
une crÈature distincte de lui-mÍme, indÈpendante, instinctive,
douteuse et parfois inconcevable. Il souffre de ce qu'elle
fleurit d'elle-mÍme comme une belle plante, sans qu'aucune
puissance d'amour puisse retenir et prendre tout ce qu'elle
rÈpand au monde de parfum dans ce moment agitÈ qui est la
jeunesse et la vie. Au fond, il ne lui reproche rien, sinon
qu'_elle est_. C'est l‡ ce qu'il ne saurait supporter
paisiblement. Elle est, elle vit, elle est belle, elle songe.
Quel sujet d'inquiÈtude mortelle! Il veut toute cette chair. Il
la veut plus et mieux que n'a permis la nature, et toute.

La femme n'a pas cette imagination. Le plus souvent, ce qu'on
prend chez elle pour de la jalousie, c'est la rivalitÈ. Mais,
quant ‡ cette torture des sens, ‡ cette hantise des apparitions
odieuses, ‡ cette fureur imbÈcile et lamentable, ‡ cette rage
physique, elle ne la connaÓt point ou ne la connaÓt guËre. Son
sentiment, dans ce cas, est moins prÈcis que le nÙtre. Une sorte
d'imagination n'est pas trËs dÈveloppÈe en elle, mÍme dans
l'amour, et dans l'amour sensuel: c'est l'imagination plastique,
le sens prÈcis des figures. Un grand vague enveloppe ses
impressions, et toutes ses Ènergies restent tendues pour la
lutte. Jalouse, elle combat avec une opini‚tretÈ, mÍlÈe de
violence et de ruse, dont l'homme est incapable. Ce mÍme
aiguillon qui nous dÈchire les entrailles l'excite ‡ la course.
DÈpossÈdÈe, elle lutte pour l'empire et pour la domination.

Aussi la jalousie, qui chez l'homme est une faiblesse, est une
force chez la femme et la pousse aux entreprises. Elle en tire
moins de dÈgo˚t que d'audace.

Voyez l'Hermione de Racine. Sa jalousie ne s'exhale pas en
noires fumÈes; elle a peu d'imagination; elle ne fait point de
ses tourments un poËme plein d'images cruelles. Elle ne rÍve
pas, et qu'est-ce que la jalousie sans le rÍve? qu'est-ce que la
jalousie sans l'obsession et sans une espËce de monomanie
furieuse? Hermione n'est pas jalouse. Elle s'occupe d'empÍcher
un mariage. Elle veut l'empÍcher ‡ tout prix, et reprendre un
homme, rien de plus.

Et quand cet homme est tuÈ pour elle, par elle, elle est ÈtonnÈe;
elle est surtout attrapÈe. C'est un mariage manquÈ. Un homme
sa place se fut ÈcriÈ: ´Tant mieux! cette femme que j'aimais,
personne ne l'aura.

*
* *

Le monde est frivole et vain, tant qu'il vous plaira. Pourtant,
ce n'est point une mauvaise Ècole pour un homme politique. Et
l'on peut regretter qu'on en ait si peu l'usage aujourd'hui dans
nos parlements. Ce qui fait le monde, c'est la femme. Elle y
est souveraine: rien ne s'y fait que par elle et pour elle. Or
la femme est la grande Èducatrice de l'homme; elle lui enseigne
les vertus charmantes, la politesse, la discrÈtion et cette
fiertÈ qui craint d'Ítre importune. Elle montre ‡ quelques-uns
l'art de plaire, ‡ tous l'art utile de ne pas dÈplaire. On
apprend d'elle que la sociÈtÈ est plus complexe et d'une
ordonnance plus dÈlicate qu'on ne l'imagine communÈment dans les
cafÈs politiques. Enfin on se pÈnËtre prËs d'elle de cette idÈe
que les rÍves du sentiment et les ombres de la foi sont
invincibles, et que ce n'est pas la raison qui gouverne les
hommes.

*
* *

Le comique est vite douloureux quand il est humain. Est-ce que
don Quichotte ne vous fait pas quelquefois pleurer? Je go˚te
beaucoup pour ma part quelques livres d'une sereine et riante
dÈsolation, comme cet incomparable _Don Quichotte_ ou comme
_Candide_, qui sont, ‡ les bien prendre, des manuels d'indulgence
et de pitiÈ, des bibles de bienveillance.

*
* *

L'art n'a pas la vÈritÈ pour objet. Il faut demander la vÈrit
aux sciences, parce qu'elle est leur objet; il ne faut pas la
demander ‡ la littÈrature, qui n'a et ne peut avoir d'objet que
le beau.

La ChloÈ du roman grec ne fut jamais une vraie bergËre, et son
Daphnis ne fut jamais un vrai chevrier; pourtant ils nous
plaisent encore. Le Grec subtil qui nous conta leur histoire ne
se souciait point d'Ètables ni de boucs. Il n'avait souci que de
poÈsie et d'amour. Et comme il voulait montrer, pour le plaisir
des citadins, un amour sensuel et gracieux, il mit cet amour dans
les champs o˘ ses lecteurs n'allaient point, car c'Ètaient de
vieux Byzantins blanchis au fond de leur palais, au milieu de
fÈroces mosaÔques ou derriËre le comptoir sur lequel ils avaient
amassÈ de grandes richesses. Afin d'Ègayer ces vieillards
mornes, le conteur leur montra deux beaux enfants. Et pour qu'on
ne confondit point son Daphnis et sa ChloÈ avec les petits
polissons et les fillettes vicieuses qui foisonnent sur le pav
des grandes villes, il prit soin de dire: ´Ceux dont je vous
parle vivaient autrefois ‡ Lesbos, et leur histoire fut peinte
dans un bois consacrÈ aux Nymphes.ª Il prenait l'utile prÈcaution
que toutes les bonnes femmes ne manquent jamais de prendre avant
de faire un conte, quand elles disent: ´Au temps que Berthe
filait.ª ou: ´Quand les bÍtes parlaient.

Si l'on veut nous dire une belle histoire, il faut bien sortir un
peu de l'expÈrience et de l'usage.

*
* *

Nous mettons l'infini dans l'amour. Ce n'est pas la faute des
femmes.

*
* *

Je ne crois pas que douze cents personnes assemblÈes pour
entendre une piËce de thÈ‚tre forment un concile inspirÈ par la
sagesse Èternelle; mais le public, ce me semble, apporte
ordinairement au spectacle une naÔvetÈ de coeur et une sincÈrit
d'esprit qui donnent quelque valeur au sentiment qu'il Èprouve.
Bien des gens ‡ qui il est impossible de se faire une idÈe de ce
qu'ils ont lu sont en Ètat de rendre un compte assez exact de ce
qu'ils ont vu reprÈsentÈ. Quand on lit un livre, on le lit comme
on veut, on en lit ou plutÙt on y lit ce qu'on veut. Le livre
laisse tout ‡ faire ‡ l'imagination. Aussi les esprits rudes et
communs n'y prennent-ils pour la plupart qu'un p‚le et froid
plaisir. Le thȂtre au contraire fait tout voir et dispense de
rien imaginer. C'est pourquoi il contente le plus grand nombre.
C'est aussi pourquoi il plaÓt mÈdiocrement aux esprits rÍveurs et
mÈditatifs. Ceux-l‡ n'aiment les idÈes que pour le prolongement
qu'ils leur donnent et pour l'Ècho mÈlodieux qu'elles Èveillent
en eux-mÍmes. Ils n'ont que faire dans un thÈ‚tre et prÈfËrent
au plaisir passif du spectacle la joie active de la lecture.
Qu'est-ce qu'un livre? Une suite de petits signes. Rien de
plus. C'est au lecteur ‡ tirer lui-mÍme les formes, les couleurs
et les sentiments auxquels ces signes correspondent. Il dÈpendra
de lui que ce livre soit terne ou brillant, ardent ou glacÈ. Je
dirai, si vous prÈfÈrez, que chaque mot d'un livre est un doigt
mystÈrieux, qui effleure une fibre de notre cerveau comme la
corde d'une harpe et Èveille ainsi une note dans notre ‚me
sonore. En vain la main de l'artiste sera inspirÈe et savante.
Le son qu'elle rendra dÈpend de la qualitÈ de nos cordes intimes.
Il n'en est pas tout ‡ fait de mÍme du thÈ‚tre. Les petits
signes noirs y sont remplacÈs par des images vivantes. Aux fins
caractËres d'imprimerie qui laissent tant ‡ deviner sont
substituÈs des hommes et des femmes, qui n'ont rien de vague ni
de mystÈrieux. Le tout est exactement dÈterminÈ. Il en rÈsulte
que les impressions reÁues par les spectateurs sont aussi peu
dissemblables que possible, en Ègard ‡ la fatale diversitÈ des
sentiments humains. Aussi voit-on, dans toutes les
reprÈsentations (que des querelles littÈraires ou politiques ne
troublent point), une vÈritable sympathie s'Ètablir entre tous
les assistants. Si l'on considËre, d'ailleurs, que le thÈ‚tre
est l'art qui s'Èloigne le moins de la vie, on reconnaÓtra qu'il
est le plus facile ‡ comprendre et ‡ sentir et l'on en conclura
que c'est celui sur lequel le public est le mieux d'accord et se
trompe le moins.

*
* *

Que la mort nous fasse pÈrir tout entiers, je n'y contredis
point. Cela est fort possible. En ce cas, il ne faut pas la
craindre:

Je suis, elle n'est pas; elle est, je ne suis plus.

Mais si, tout en nous frappant, elle nous laisse subsister, soyez
bien s˚rs que nous nous retrouverons au del‡ du tombeau tels
absolument que nous Ètions sur la terre. Nous en serons sans
doute fort penauds. Cette idÈe est de nature ‡ nous g‚ter par
avance le paradis et l'enfer.

Elle nous Ùte toute espÈrance, car ce que nous souhaitons le
plus, c'est de devenir tout autres que nous ne sommes. Mais cela
nous est bien dÈfendu.

*
* *

Il y a un petit livre allemand qui s'appelle: _Notes ‡ ajouter au
livre de la vie_, et qui est signÈ Gerhard d'Amyntor, livre assez
vrai et par consÈquent assez triste, o˘ l'on voit dÈcrite la
condition ordinaire des femmes. ´C'est dans les soucis
quotidiens que la mËre de famille perd sa fraÓcheur et sa force
et se consume jusqu'‡ la moelle de ses os. L'Èternel retour de
la question: ´Que faut-il faire cuire aujourd'hui?ª l'incessante
nÈcessitÈ de balayer le plancher, de battre, de brosser les
habits, d'Èpousseter, tout cela, c'est la goutte d'eau dont la
chute constante finit par ronger lentement, mais s˚rement,
l'esprit aussi bien que le corps. C'est devant le fourneau de
cuisine que, par une magie vulgaire, la petite crÈature blanche
et rose, au rire de cristal, se change en une momie noire et
douloureuse. Sur l'autel fumeux o˘ mijote le pot-au-feu, sont
sacrifiÈes jeunesse, libertÈ, beautÈ, joie.ª Ainsi s'exprime
peu prËs Gerhard d'Amyntor.

Tel est le sort, en effet, de l'immense majoritÈ des femmes.
L'existence est dure pour elles comme pour l'homme. Et si l'on
recherche aujourd'hui pourquoi elle est si pÈnible, on reconnaÓt
qu'il n'en peut Ítre autrement sur une planËte o˘ les choses
indispensables ‡ la vie sont rares, d'une production difficile ou
d'une extraction laborieuse. Des causes si profondes et qui
dÈpendent de la figure mÍme de la terre, de sa constitution, de
sa flore et de sa faune, sont malheureusement durables et
nÈcessaires. Le travail, avec quelque ÈquitÈ qu'on le puisse
rÈpartir, pËsera toujours sur la plupart des hommes et sur la
plupart des femmes, et peu d'entre elles auront le loisir de
dÈvelopper leur beautÈ et leur intelligence dans des conditions
esthÈtiques. La faute en est ‡ la nature. Cependant, que
devient l'amour? Il devient ce qu'il peut. La faim est sa
grande ennemie. Et c'est un fait incontestable que les femmes
ont faim. Il est probable qu'au XX∞ siËcle comme au XIX∞ elles
feront la cuisine, ‡ moins que le socialisme ne ramËne l'‚ge o
les chasseurs dÈvoraient leur proie encore chaude et o˘ VÈnus
dans les forÍts unissait les amants. Alors la femme Ètait libre.
Je vais vous dire: Si j'avais crÈÈ l'homme et la femme, je les
aurais formÈs sur un type trËs diffÈrent de celui qui a prÈvalu
et qui est celui des mammifËres supÈrieurs. J'aurais fait les
hommes et les femmes, non point ‡ la ressemblance des grands
singes comme ils sont en effet, mais ‡ l'image des insectes qui,
aprËs avoir vÈcu chenilles, se transforment en papillons et
n'ont, au terme de leur vie, d'autre souci que d'aimer et d'Ítre
beaux. J'aurais mis la jeunesse ‡ la fin de l'existence humaine.
Certains insectes ont, dans leur derniËre mÈtamorphose, des ailes
et pas d'estomac. Ils ne renaissent sous cette forme ÈpurÈe que
pour aimer une heure et mourir.

Si j'Ètais un dieu, ou plutÙt un dÈmiurge,--car la philosophie
alexandrine nous enseigne que ces minimes ouvrages sont plutÙt
l'affaire du dÈmiurge, ou simplement de quelque dÈmon
constructeur,--si donc j'Ètais dÈmiurge ou dÈmon, ce sont ces
insectes que j'aurais pris pour modËles de l'homme. J'aurais
voulu que, comme eux, l'homme accomplÓt d'abord, ‡ l'Ètat de
larve, les travaux dÈgo˚tants par lesquels il se nourrit. En
cette phase, il n'y aurait point eu de sexes, et la faim n'aurait
point avili l'amour. Puis j'aurais fait en sorte que, dans une
transformation derniËre, l'homme et la femme, dÈployant des ailes
Ètincelantes, vÈcussent de rosÈe et de dÈsir et mourussent dans
un baiser. J'aurais de la sorte donnÈ ‡ leur existence mortelle
l'amour en rÈcompense et pour couronne. Et cela aurait ÈtÈ mieux
ainsi. Mais je n'ai pas crÈÈ le monde, et le dÈmiurge qui s'en
est chargÈ n'a pas pris mes avis. Je doute, entre nous, qu'il
ait consultÈ les philosophes et les gens d'esprit.

*
* *

C'est une grande erreur de croire que les vÈritÈs scientifiques
diffËrent essentiellement des vÈritÈs vulgaires. Elles n'en
diffËrent que par l'Ètendue et la prÈcision. Au point de vue
pratique, c'est l‡ une diffÈrence considÈrable. Mais il ne faut
pas oublier que l'observation du savant s'arrÍte ‡ l'apparence et
au phÈnomËne, sans jamais pouvoir pÈnÈtrer la substance ni rien
savoir de la vÈritable nature des choses. Un oeil armÈ du
microscope n'en est pas moins un oeil humain. Il voit plus que
les autres yeux, il ne voit pas autrement. Le savant multiplie
les rapports de l'homme avec la nature, mais il lui est
impossible de modifier en rien le caractËre essentiel de ces
rapports. Il voit comment se produisent certains phÈnomËnes qui
nous Èchappent, mais il lui est interdit, aussi bien qu'‡ nous,
de rechercher pourquoi ils se produisent.

Demander une morale ‡ la science, c'est s'exposer ‡ de cruels
mÈcomptes. On croyait, il y a trois cents ans, que la terre
Ètait le centre de la crÈation. Nous savons aujourd'hui qu'elle
n'est qu'une goutte figÈe du soleil. Nous savons quels gaz
br˚lent ‡ la surface des plus lointaines Ètoiles. Nous savons
que l'univers, dans lequel nous sommes une poussiËre errante,
enfante et dÈvore dans un perpÈtuel travail; nous savons qu'il
naÓt sans cesse et qu'il meurt des astres. Mais en quoi notre
morale a-t-elle ÈtÈ changÈe par de si prodigieuses dÈcouvertes?
Les mËres en ont-elles mieux ou moins bien aimÈ leurs petits
enfants? En sentons-nous plus ou moins la beautÈ des femmes? Le
coeur en bat-il autrement dans la poitrine des hÈros? Non! non!
que la terre soit grande ou petite, il n'importe ‡ l'homme. Elle
est assez grande pourvu qu'on y souffre, pourvu qu'on y aime. La
souffrance et l'amour, voil‡ les deux sources jumelles de son
inÈpuisable beautÈ. La souffrance! quelle divine mÈconnue!
Nous lui devons tout ce qu'il y a de bon en nous, tout ce qui
donne du prix ‡ la vie; nous lui devons la pitiÈ, nous lui devons
le courage, nous lui devons toutes les vertus. La terre n'est
qu'un grain de sable dans le dÈsert infini des mondes. Mais, si
l'on ne souffre que sur la terre, elle est plus grande que tout
le reste du monde. Que dis-je? elle est tout, et le reste n'est
rien. Car, ailleurs, il n'y a ni vertu ni gÈnie. Qu'est-ce que
le gÈnie, sinon l'art de charmer la souffrance? C'est sur le
sentiment seul que la morale repose naturellement. De trËs
grands esprits ont nourri, je le sais, d'autres espÈrances.
Renan s'abandonnait volontiers en souriant au rÍve d'une morale
scientifique. Il avait dans la science une confiance ‡ peu prËs
illimitÈe. Il croyait qu'elle changerait le monde, parce qu'elle
perce les montagnes. Je ne crois pas, comme lui, qu'elle puisse
nous diviniser. A vrai dire, je n'en ai guËre l'envie. Je ne
sens pas en moi l'Ètoffe d'un dieu, si petit qu'il soit. Ma
faiblesse m'est chËre. Je tiens ‡ mon imperfection comme ‡ ma
raison d'Ítre.

*
* *

Il y a une petite toile de Jean BÈraud qui m'intÈresse
Ètrangement. C'est la _salle Graffard_; une rÈunion publique o
l'on voit fumer les cerveaux avec les pipes et les lampes. La
scËne sans doute tourne au comique. Mais combien ce comique est
profond et vrai! Combien il est mÈlancolique! Il y a dans cet
Ètonnant tableau une figure qui me fait mieux comprendre ‡ elle
seule l'ouvrier socialiste que vingt volumes d'histoire et de
doctrine, celle de ce petit homme chauve, tout en cr‚ne, sans
Èpaules, qui siËge au bureau dans son cache-nez, un ouvrier d'art
sans doute, et un homme ‡ idÈes, maladif et sans instincts,
l'ascËte du prolÈtariat, le saint de l'atelier, chaste et
fanatique comme les saints de l'…glise, aux premiers ‚ges.
Certes, celui-l‡ est un apÙtre et on sent ‡ le voir qu'une
religion nouvelle est nÈe dans le peuple.

*
* *

Un gÈologue anglais, de l'esprit le plus riche et le plus ouvert,
sir Charles Lyell, a Ètabli, il y a quarante ans environ, ce
qu'on nomme la thÈorie des causes actuelles. Il a dÈmontrÈ que
les changements survenus dans le cours des ‚ges sur la face de la
terre n'Ètaient pas dus, comme on le croyait, ‡ des cataclysmes
soudains, qu'ils Ètaient l'effet de causes insensibles et lentes
qui ne cessent point d'agir encore aujourd'hui. ¿ le suivre, on
voit que ces grands changements, dont les vestiges Ètonnent, ne
semblent si terribles que par le raccourci des ‚ges et qu'en
rÈalitÈ ils s'accomplirent trËs doucement. C'est sans fureur que
les mers changËrent de lit et que les glaciers descendirent dans
les plaines, couvertes autrefois de fougËres arborescentes.

Des transformations semblables s'accomplissent sous nos yeux,
sans que nous puissions mÍme nous en apercevoir. L‡, enfin, o
Cuvier voyait d'Èpouvantables bouleversements, Charles Lyell nous
montre la lenteur clÈmente des forces naturelles. On sent
combien cette thÈorie des causes actuelles serait bienfaisante si
on pouvait la transporter du monde physique au monde moral et en
tirer des rËgles de conduite. L'esprit conservateur et l'esprit
rÈvolutionnaire, y trouveraient un terrain de conciliation.

PersuadÈ qu'ils restent insensibles quand ils s'opËrent d'une
maniËre continue, le conservateur ne s'opposerait plus aux
changements nÈcessaires, de peur d'accumuler des forces
destructives ‡ l'endroit mÍme o˘ il aurait placÈ l'obstacle. Et
le rÈvolutionnaire, de son cÙtÈ, renoncerait ‡ solliciter
imprudemment des Ènergies qu'il saurait Ítre toujours actives.
Plus j'y songe et plus je me persuade que, si la thÈorie morale
des causes actuelles pÈnÈtrait dans la conscience de l'humanitÈ,
elle transformerait tous les peuples de la terre en une
rÈpublique de sages. La seule difficultÈ est de l'y introduire,
et il faut convenir qu'elle est grande.

*
* *

Je viens de lire un livre dans lequel un poËte philosophe nous
montre des hommes exempts de joie, de douleur et de curiositÈ.
Au sortir de cette nouvelle terre d'Utopie quand, de retour sur
la terre, on voit autour de soi des hommes lutter, aimer,
souffrir, comme on se prend ‡ les aimer et comme on est content
de souffrir avec eux! Comme on sent bien que l‡ seulement est la
vÈritable joie! Elle est dans la souffrance comme le baume est
dans la blessure de l'arbre gÈnÈreux. Ils ont tuÈ la passion, et
du mÍme coup ils ont tout tuÈ, joie et douleur, souffrance et
voluptÈ, bien, mal, beautÈ, tout enfin et surtout la vertu. Ils
sont sages et pourtant ils ne valent plus rien, car on ne vaut
que par l'effort. Qu'importe que leur vie soit longue, s'ils ne
l'emplissent pas, s'ils ne la vivent pas?

Ce livre fait beaucoup pour me rendre chËre par rÈflexion cette
condition d'homme qui cependant est dure, pour me rÈconcilier
avec cette douloureuse vie, pour me ramener enfin ‡ l'estime de
mes semblables et ‡ la grande sympathie humaine. Ce livre a cela
d'excellent qu'il fait aimer la rÈalitÈ et met en garde contre
l'esprit de chimËre et d'illusion. En nous montrant des Ítres
exempts de maux, il nous fait comprendre que ces tristes
bienheureux ne nous Ègalent pas et que ce serait une grande folie
que de quitter (‡ supposer que cela f˚t possible) notre condition
pour la leur.

Oh! le misÈrable bonheur que celui-l‡! N'ayant plus de
passions, ils n'ont pas d'art. Et comment auraient-ils des
poËtes? Ils ne sauraient go˚ter ni la muse Èpique qui s'inspire
des fureurs de la haine et de l'amour, ni la muse comique qui rit
en cadence des vices et des ridicules des hommes. Ils ne peuvent
plus imaginer les Didon et les PhËdre, les malheureux! ils ne
voient plus ces ombres divines qui passent en frissonnant sous
les myrtes immortels.

Ils sont aveugles et sourds aux miracles de cette poÈsie qui
divinise la terre des hommes. Ils n'ont pas Virgile, et on les
dit heureux, parce qu'ils ont des ascenseurs. Pourtant un seul
beau vers a fait plus de bien au monde que tous les
chefs-d'oeuvre de la mÈtallurgie.

Inexorable progrËs! ce peuple d'ingÈnieurs n'a plus ni passions,
ni poÈsie, ni amour. HÈlas! comment sauraient-ils aimer,
puisqu'ils sont heureux? L'amour ne fleurit que dans la douleur.
Qu'est-ce que les aveux des amants, sinon des cris de dÈtresse?
´Qu'un Dieu serait misÈrable ‡ ma place! s'Ècrie, dans un Èlan
d'amour, le hÈros d'un poËte anglais. Un dieu, ma bien-aimÈe, ne
pourrait pas souffrir, ne pourrait pas mourir pour toi!

Pardonnons ‡ la douleur et sachons bien qu'il est impossible
d'imaginer un bonheur plus grand que celui que nous possÈdons en
cette vie humaine, si douce et si amËre, si mauvaise et si bonne,
‡ la fois idÈale et rÈelle, et qui contient toutes choses et
concilie tous les contrastes. L‡ est notre jardin, qu'il faut
bÍcher avec zËle.

*
* *

C'est la force et la bontÈ des religions d'enseigner ‡ l'homme sa
raison d'Ítre et ses fins derniËres. Quand on a repoussÈ les
dogmes de la thÈologie morale, comme nous l'avons fait presque
tous en cet ‚ge de science et de libertÈ intellectuelle, il ne
reste plus aucun moyen de savoir pourquoi on est sur ce monde et
ce qu'on y est venu faire.

Le mystËre de la destinÈe nous enveloppe tout entiers dans ses
puissants arcanes, et il faut vraiment ne penser ‡ rien pour ne
pas ressentir cruellement la tragique absurditÈ de vivre. C'est
l‡, c'est dans l'absolue ignorance de notre raison d'Ítre qu'est
la racine de notre tristesse et de nos dÈgo˚ts. Le mal physique
et le mal moral, les misËres de l'‚me et des sens, le bonheur des
mÈchants, l'humiliation du juste, tout cela serait encore
supportable si l'on en concevait l'ordre et l'Èconomie et si l'on
y devinait une providence. Le croyant se rÈjouit de ses ulcËres;
il a pour agrÈables les injustices et les violences de ses
ennemis; ses fautes mÍme et ses crimes ne lui Ùtent pas
l'espÈrance. Mais, dans un monde o˘ toute illumination de la foi
est Èteinte, le mal et la douleur perdent jusqu'‡ leur
signification et n'apparaissent plus que comme des plaisanteries
odieuses et des farces sinistres.

*
* *

Il y a toujours un moment o˘ la curiositÈ devient un pÈchÈ, et le
diable s'est toujours mis du cÙtÈ des savants.

*
* *

Me trouvant ‡ Saint-LÙ, il y a une dizaine d'annÈes, je
rencontrai, chez un ami qui habite cette petite ville montueuse,
un prÍtre instruit et Èloquent avec lequel je pris plaisir
causer.

Insensiblement, je gagnai sa confiance et nous e˚mes sur de
graves sujets des entretiens o˘ il montrait ‡ la fois la
subtilitÈ pÈnÈtrante de son esprit et la divine candeur de son
‚me. C'Ètait un sage et c'Ètait un saint. Grand casuiste et
grand thÈologien, il s'exprimait avec tant de puissance et de
charme que rien, dans cette petite ville, ne m'Ètait si cher que
de l'entendre. Pourtant je demeurai plusieurs jours sans oser le
regarder. Pour la taille, la forme et l'apparence, c'Ètait un
monstre. Figurez-vous un nain bancal et tors, agitÈ d'une sorte
de danse de Saint-Guy et sautillant dans sa soutane comme dans un
sac. Sur son front des boucles blondes de cheveux, en rÈvÈlant
sa jeunesse, le rendaient plus Èpouvantable encore. Mais enfin,
ayant excitÈ mon courage ‡ le voir en face, je pris ‡ sa laideur
une sorte d'intÈrÍt puissant. Je la contemplais et je la
mÈditais. Tandis que ses lËvres dÈcouvraient dans un sourire
sÈraphique les restes noirs de trois dents et que ses yeux, qui
cherchaient le ciel, roulaient entre des paupiËres sanglantes, je
l'admirais et, loin de le plaindre, j'enviais un Ítre si
merveilleusement prÈservÈ, par la dÈformation parfaite de son
corps, des troubles de la chair, des faiblesses des sens et des
tentations que la nuit apporte dans ses ombres. Je l'estimais
heureux entre les hommes. Or, un jour, comme tous deux nous
descendions au soleil la rampe des collines, en disputant de la
gr‚ce, ce prÍtre s'arrÍta tout ‡ coup, posa lourdement sa main
sur mon bras et me dit d'une voix vibrante que j'entends encore:

--Je l'affirme, je le sais: la chastetÈ est une vertu qui ne peut
Ítre gardÈe sans un secours spÈcial de Dieu.

Cette parole me dÈcouvrit l'abÓme insondable des pÈchÈs de la
chair. Quel juste n'est point tentÈ si celui-l‡ qui n'avait de
corps, ce semble, que pour la souffrance et le dÈgo˚t, sentait
aussi les aiguillons du dÈsir?

*
* *

Les personnes trËs pieuses ou trËs artistes mettent dans la
religion ou dans l'art un sensualisme raffinÈ. Or, on n'est pas
sensuel sans Ítre un peu fÈtichiste. Le poËte a le fÈtichisme
des mots et des sons. Il prÍte des vertus merveilleuses
certaines combinaisons de syllabes et tend, comme les dÈvots,
croire ‡ l'efficacitÈ des formules consacrÈes.

Il y a dans la versification plus de liturgie qu'on ne croit.
Et, pour un poËte blanchi dans la poÈtique, faire des vers, c'est
accomplir les rites sacrÈs. Cet Ètat d'esprit est
essentiellement conservateur, et il ne faut point s'Ètonner de
l'intolÈrance qui en est le naturel effet.

A peine a-t-on le droit de sourire en voyant que ceux qui, ‡ tort
ou ‡ raison, prÈtendent avoir le plus innovÈ sont ceux-l‡ mÍmes
qui repoussent les nouveautÈs avec le plus de colËre ou de
dÈgo˚t. C'est l‡ le tour ordinaire de l'esprit humain, et
l'histoire de la RÈforme en a fait paraÓtre des exemples
tragiques. On a vu un Henry Estienne qui, contraint de fuir pour
Èchapper au b˚cher, du fond de sa retraite dÈnonÁait au bourreau
ses propres amis qui ne pensaient pas comme lui. On a vu Calvin,
et l'on sait que l'intolÈrance des rÈvolutionnaires n'est pas
mÈdiocre. J'ai connu jadis un vieux sÈnateur de la RÈpublique
qui, dans sa jeunesse, avait conspirÈ avec toutes les sociÈtÈs
secrËtes contre Charles X, fomentÈ soixante Èmeutes sous le
gouvernement de Juillet, tramÈ, dÈj‡ vieux, des complots pour
renverser l'Empire et pris sa large part de trois rÈvolutions.
C'Ètait un vieillard paisible, qui gardait dans les dÈbats des
assemblÈes une douceur souriante. Il semblait que rien ne d˚t
troubler dÈsormais son repos, achetÈ par tant de fatigues. Il ne
respirait plus que la paix et le contentement. Un jour pourtant,
je le vis indignÈ. Un feu qu'on croyait depuis longtemps Èteint
brillait dans ses yeux. Il regardait par une fenÍtre du palais
un monÙme d'Ètudiants qui dÈroulait sa queue dans le jardin du
Luxembourg. La vue de cette innocente Èmeute lui inspirait une
sorte de fureur.

--Un tel dÈsordre sur la voie publique! s'Ècria-t-il d'une voix
ÈtranglÈe par la colËre et l'Èpouvante.

Et il appelait la police.

C'Ètait un brave homme. Mais, aprËs avoir fait des Èmeutes, il
en craignait l'ombre. Ceux qui ont fait des rÈvolutions ne
souffrent pas qu'on en veuille faire aprËs eux. Semblablement,
les vieux poËtes qui ont marquÈ dans quelque changement poÈtique
ne veulent plus qu'on change rien. En cela, ils sont hommes. Il
est pÈnible, quand on n'est point un grand sage, de voir la vie
continuer aprËs soi et de se sentir noyÈ dans l'Ècoulement des
choses. PoËte, sÈnateur ou cordonnier, on se rÈsigne mal
n'Ítre pas la fin dÈfinitive des mondes et la raison suprÍme de
l'univers.

*
* *

On peut dire que, la plupart du temps, les poËtes ne connaissent
pas les lois scientifiques auxquelles ils obÈissent quand ils
font des vers excellents. En matiËre de prosodie, ils s'en
tiennent; avec raison, a l'empirisme le plus naÔf. Il serait
bien peu intelligent de les en bl‚mer. En art comme en amour,
l'instinct suffit, et la science n'y porte qu'une lumiËre
importune. Bien que la beautÈ rÈlËve de la gÈomÈtrie, c'est par
le sentiment seul qu'il est possible d'en saisir les formes
dÈlicates.

Les poËtes sont heureux: une part de leur force est dans leur
ignorance mÍme. Seulement, il ne faut pas qu'ils disputent trop
vivement des lois de leur art: ils y perdent leur gr‚ce avec leur
innocence et, comme les poissons tirÈs hors de l'eau, ils se
dÈbattent vainement dans les rÈgions arides de la thÈorie.

*
* *

C'est une grande niaiserie que le ´connais-toi toi-mÍmeª de la
philosophie grecque. Nous ne connaÓtrons jamais ni nous ni
autrui. Il s'agit bien de cela! CrÈer le monde est moins
impossible que de le comprendre. Hegel en eut quelque soupÁon.
Il se peut que l'intelligence nous serve un jour ‡ fabriquer un
univers. A concevoir celui-ci, jamais! Aussi bien est-ce faire
un abus vraiment inique de l'intelligence que de l'employer
rechercher la vÈritÈ. Encore moins peut-elle nous servir
juger, selon la justice, les hommes et leurs oeuvres. Elle
s'emploie proprement ‡ ces jeux, plus compliquÈs que la marelle
ou les Èchecs, qu'on appelle mÈtaphysique, Èthique, esthÈtique.
Mais o˘ elle sert le mieux et donne le plus d'agrÈment, c'est
saisir Áa et l‡ quelque saillie ou clartÈ des choses et ‡ en
jouir, sans g‚ter cette joie innocente par esprit de systËme et
manie de juger.

*
* *

Vous dites que l'Ètat mÈditatif est la cause de tous nos maux.
Pour croire cet Ètat si funeste il en faut beaucoup exagÈrer la
grandeur et la puissance. En rÈalitÈ, l'intelligence usurpe bien
moins qu'on ne croit sur les instincts et les sentiments
naturels, mÍme chez les hommes dont l'intelligence a le plus de
force et qui sont ÈgoÔstes, avares et sensuels comme les autres
hommes. On ne verra jamais un physiologiste soumettre au
raisonnement les battements de son coeur et le rythme de sa
respiration. Dans la civilisation la plus savante, les
opÈrations auxquelles l'homme se livre avec une mÈthode
philosophique demeurent peu nombreuses et peu importantes au
regard de celles que l'instinct et le sens commun accomplissent
seuls; et nous rÈagissons si peu contre les mouvements rÈflexes
que je n'ose pas dire qu'il y a dans les sociÈtÈs humaines un
Ètat intellectuel en opposition avec l'Ètat de nature.

A tout considÈrer, un mÈtaphysicien ne diffËre pas du reste des
hommes autant qu'on croit et qu'il veut qu'on croie. Et
qu'est-ce que penser? Et comment pense-t-on? Nous pensons avec
des mots; cela seul est sensuel et ramËne ‡ la nature. Songez-y,
un mÈtaphysicien n'a, pour constituer le systËme du monde, que le
cri perfectionnÈ des singes et des chiens. Ce qu'il appelle
spÈculation profonde et mÈthode transcendante, c'est de mettre
bout ‡ bout, dans un ordre arbitraire, les onomatopÈes qui
criaient la faim, la peur et l'amour dans les forÍts primitives
et auxquelles se sont attachÈes peu ‡ peu des significations
qu'on croit abstraites quand elles sont seulement rel‚chÈes.
N'ayez pas peur que cette suite de petits cris Èteints et
affaiblis qui composent un livre de philosophie nous en apprenne
trop sur l'univers pour que nous ne puissions plus y vivre. Dans
la nuit o˘ nous sommes tous, le savant se cogne au mur, tandis
que l'ignorant reste; tranquillement au milieu de la chambre.

*
* *

_A Gabriel SÈailles._

Je ne sais si ce monde est le pire des mondes possible. C'est le
flatter, je crois, que de lui accorder quelque excellence, f˚t-ce
celle du mal. Ce que nous pouvons imaginer des autres mondes est
peu de chose, et l'astronomie physique ne nous renseigne pas bien
exactement sur les conditions de la vie ‡ la surface des planËtes
mÍme les plus voisines de la nÙtre. Nous savons seulement que
VÈnus et Mars ressemblent beaucoup ‡ la terre. Cette seule
ressemblance nous permet de croire que le mal y rËgne comme ici
et que la terre n'est qu'une des provinces de son vaste empire.
Nous n'avons aucune raison de supposer que la vie est meilleure
la surface des mondes gÈants, Jupiter, Saturne, Uranus et
Neptune, qui glissent en silence dans des espaces o˘ le soleil
commence d'Èpuiser sa chaleur et sa lumiËre. Qui sait ce que
sont les Ítres sur ces globes enveloppÈs de nuÈes Èpaisses et
rapides? Nous ne pouvons nous empÍcher de penser, par analogie,
que notre systËme solaire tout entier est une gÈhenne o˘ l'animal
naÓt pour la souffrance et pour la mort. Et il ne nous reste pas
l'illusion de concevoir que les Ètoiles Èclairent des planËtes
plus heureuses. Les Ètoiles ressemblent trop ‡ notre soleil. La
science a dÈcomposÈ le faible rayon qu'elles mettent des annÈes,
des siËcles ‡ nous envoyer; l'analyse de leur lumiËre nous a fait
connaÓtre que les substances qui br˚lent ‡ leur surface sont
celles-l‡ mÍme qui s'agitent sur la sphËre de l'astre qui, depuis
qu'il est des hommes, Èclaire et rÈchauffe leurs misËres, leurs
folies, leurs douleurs. Cette analogie suffirait seule ‡ me
dÈgo˚ter de l'univers.

L'unitÈ de sa composition chimique me fait assez pressentir la
monotonie rigoureuse des Ètats d'‚me et de chair qui se
produisent dans son inconcevable Ètendue et je crains
raisonnablement que tous les Ítres pensants ne soient aussi
misÈrables dans le monde de Sirius et dans le systËme d'AltaÔr
qu'ils le sont, ‡ notre connaissance, sur la terre.--Mais,
dites-vous, tout cela n'est pas l'univers.--J'en ai bien aussi
quelque soupÁon, et je sens que ces immensitÈs ne sont rien et
qu'enfin, s'il y a quelque chose, ce quelque chose n'est pas ce
que nous voyons.

Je sens que nous sommes dans une fantasmagorie et que notre vue
de l'univers est purement l'effet du cauchemar de ce mauvais
sommeil qui est la vie. Et c'est cela le pis. Car il est clair
que nous ne pouvons rien savoir, que tout nous trompe, et que la
nature se joue cruellement de notre ignorance et de notre
imbÈcillitÈ.

*
* *

_A Paul Hervieu._

Je suis persuadÈ que l'humanitÈ a de tout temps la mÍme somme de
folie et de bÍtise ‡ dÈpenser. C'est un capital qui doit
fructifier d'une maniËre ou d'une autre. La question est de
savoir si, aprËs tout, les insanitÈs consacrÈes par le temps ne
constituent pas le placement le plus sage qu'un homme puisse
faire de sa bÍtise. Loin de me rÈjouir quand je vois s'en aller
quelque vieille erreur, je songe ‡ l'erreur nouvelle qui viendra
la remplacer, et je me demande avec inquiÈtude si elle ne sera
pas plus incommode ou plus dangereuse que l'autre. A tout bien
considÈrer, les vieux prÈjugÈs sont moins funestes que les
nouveaux: le temps, en les usant, les a polis et rendus presque
innocents.

*
* *

Ceux qui ont le sentiment et le go˚t de l'action font, dans les
desseins les mieux concertÈs, la part de la fortune, sachant que
toutes les grandes entreprises sont incertaines. La guerre et le
jeu enseignent ces calculs de probabilitÈs qui font saisir les
chances sans s'user ‡ les attendre toutes.

*
* *

Quand on dit que la vie est bonne et quand on dit qu'elle est
mauvaise, on dit une chose qui n'a point de sens. Il faut dire
qu'elle est bonne et mauvaise ‡ la fois, car c'est par elle, et
par elle seule, que nous avons l'idÈe du bon et du mauvais. La
vÈritÈ est que la vie est dÈlicieuse, horrible, charmante,
affreuse, douce, amËre, et qu'elle est tout. Il en est d'elle
comme de l'arlequin du bon Florian: l'un la voit rouge, l'autre
la voit bleue, et tous les deux la voient comme elle est,
puisqu'elle est rouge et bleue et de toutes les couleurs. Voil
de quoi nous mettre tous d'accord et rÈconcilier les philosophes
qui se dÈchirent entre eux. Mais nous sommes ainsi faits que
nous voulons forcer les autres a sentir et ‡ penser comme nous et
que nous ne permettons pas ‡ notre voisin d'Ítre gai quand nous
sommes tristes.

*
* *

Le mal est nÈcessaire. S'il n'existait pas, le bien n'existerait
pas non plus. Le mal est l'unique raison d'Ítre du bien. Que
serait le courage loin du pÈril et la pitiÈ sans la douleur?

Que deviendraient le dÈvouement et le sacrifice an milieu du
bonheur universel? Peut-on concevoir la vertu sans le vice,
l'amour sans la haine, la beautÈ sans la laideur? C'est gr‚ce au
mal et ‡ la souffrance que la terre peut Ítre habitÈe et que la
vie vaut la peine d'Ítre vÈcue. Aussi ne faut-il pas trop se
plaindre du diable. C'est un grand artiste et un grand savant;
il a fabriquÈ pour le moins la moitiÈ du monde. Et cette moiti
est si bien emboÓtÈe dans l'autre qu'il est impossible d'entamer
la premiËre sans causer du mÍme coup un semblable dommage ‡ la
seconde. ¿ chaque vice qu'on dÈtruit correspondait une vertu qui
pÈrit avec lui. J'ai eu le plaisir de voir un jour, ‡ une foire
de village, la vie du grand Saint-Antoine reprÈsentÈe par des
marionnettes. C'est un spectacle qui passe en philosophie les
tragÈdies de Shakespeare et les drames de M. d'Ennery, Oh!
qu'on apprÈcie bien l‡ tout ensemble la gr‚ce de Dieu et celle du
diable!

Le thÈ‚tre reprÈsente une solitude affreuse, mais qui sera
bientÙt peuplÈe d'anges et de dÈmons. L'action, en se dÈroulant,
imprime dans les coeurs une terrible impression de fatalitÈ, qui
rÈsulte de l'intervention symÈtrique des dÈmons et des anges,
ainsi que de l'allure des personnages, qui sont conduits par des
fils que tient une main invisible. Pourtant, quand, aprËs avoir
fait sa priËre, le grand Saint-Antoine, encore agenouillÈ soulËve
son front devenu calleux comme le genou des chameaux, pour avoir
ÈtÈ longtemps prosternÈ sur la pierre, et, levant ses yeux br˚lÈs
de larmes, voit devant lui la reine de Saba, qui les bras
ouverts, lui sourit dans sa robe d'or, on frÈmit, on tremble
qu'il ne succombe, on suit avec angoisse le spectacle de son
trouble et de sa dÈtresse.

Nous nous reconnaissons tous en lui et, quand il a triomphÈ, nous
nous associons tous ‡ son triomphe. C'est celui de l'humanit
tout entiËre dans sa lutte Èternelle. Saint-Antoine n'est un
grand saint que parce qu'il a rÈsistÈ ‡ la reine de Saba. Or, il
faut bien le reconnaÓtre, en lui envoyant cette belle dame qui
cache son pied fourchu sous une longue robe brodÈe de perles, le
diable fit une besogne nÈcessaire ‡ la saintetÈ de l'ermite.

Ainsi le spectacle des marionnettes m'a confirmÈ dans cette idÈe
que le mal est indispensable au bien et le diable nÈcessaire ‡ la
beautÈ morale du monde.

*
* *

J'ai trouvÈ chez des savants la candeur des enfants, et l'on voit
tous les jours des ignorants qui se croient l'axe du monde.
HÈlas! chacun de nous se voit le centre de l'univers. C'est la
commune illusion. Le balayeur de la rue n'y Èchappe pas. Elle
lui vient de ses yeux dont les regards, arrondissant autour de
lui la vo˚te cÈleste, le mettent au beau milieu du ciel et de la
terre. Peut-Ítre cette erreur est-elle un peu ÈbranlÈe chez
celui qui a beaucoup mÈditÈ. L'humilitÈ rare chez les doctes,
l'est encore plus chez les ignares.

*
* *

Une thÈorie philosophique du monde ressemble au monde comme une
sphËre sur laquelle on tracerait seulement les degrÈs de
longitude et de latitude ressemblerait ‡ la terre. La
mÈtaphysique a cela d'admirable qu'elle Ùte au monde tout ce
qu'il a et qu'elle lui donne ce qu'il n'avait pas, travail
merveilleux sans doute, et jeu plus beau, plus illustre
incomparablement que les dames et que les Èchecs, mais, ‡ tout
prendre, de mÍme nature. Le monde pensÈ se rÈduit ‡ des lignes
gÈomÈtriques dont l'arrangement amuse. Un systËme comme celui de
Kant ou de Hegel ne diffËre pas essentiellement de ces
_rÈussites_ par lesquelles les femmes trompent, avec des cartes,
l'ennui de vivre.

*
* *

Peut-on, me dis-je, en lisant ce livre, nous charmer ainsi, non
point avec des formes et des couleurs, comme fait la nature en
ses bons moments, qui sont rares, mais avec de petits signes
empruntÈs au langage! Ces signes Èveillent en nous des images
divines. C'est l‡ le miracle! Un beau vers est comme un archet
promenÈ sur nos fibres sonores. Ce ne sont pas ses pensÈes, ce
sont les nÙtres que la poËte fait chanter en nous. Quand il nous
parla d'une femme qu'il aime, ce sont nos amours et nos douleurs
qu'il Èveille dÈlicieusement en notre ‚me. Il est un Èvocateur.
Quand nous le comprenons, nous sommes aussi poËtes que lui. Nous
avons en nous, tous tant que nous sommes, un exemplaire de chacun
de nos poËtes que personne ne connaÓt, et qui pÈrira ‡ jamais
avec toutes ses variantes lorsque nous ne sentirons plus rien.
Et croyez-vous que nous aimerions tant nos lyriques s'ils nous
parlaient d'autre chose que de nous? Quel heureux malentendu!
Les meilleurs d'entre eux sont des ÈgoÔstes. Ils ne pensent qu'
eux. Ils n'ont mis qu'eux dans leurs vers et nous n'y trouvons
que nous. Les poËtes nous aident ‡ aimer: ils ne servent qu'
cela, Et c'est un assez bel emploi de leur vanitÈ dÈlicieuse.
Aussi en est-il de leurs strophes comme des femmes; rien n'est
plus vain que de les louer: la mieux aimÈe sera toujours la plus
belle. Quant ‡ faire confesser au public que celle qu'on a
choisie est incomparable, cela est plutÙt d'un chevalier errant
que d'un homme sage.

*
* *

Je ne sais si, comme la thÈologie l'enseigne, la vie est une
Èpreuve; en tout cas, ce n'est pas une Èpreuve ‡ laquelle nous
soyons soumis volontairement. Les conditions n'en sont pas
rÈglÈes avec une clartÈ suffisant. Enfin elle n'est point Ègale
pour tous. Qu'est-ce que l'Èpreuve de la vie pour les enfants
qui meurent sitÙt nÈs, pour les idiots et les fous? Voil‡ des
objections auxquelles on a dÈj‡ rÈpondu.--On y rÈpond toujours,
et il faut que la rÈponse ne soit pas trËs bonne, pour qu'on soit
obligÈ de la fuire tant de fois. La vie n'a pas l'air d'une
salle d'examen. Elle ressemble plutÙt ‡ un vaste atelier de
poterie o˘ l'on fabrique toutes sortes de vases pour des
destinations inconnues et dont plusieurs, rompus dans le moule,
sont rejetÈs comme de vils tessons sans avoir jamais servi. Les
autres ne sont employÈs qu'‡ des usages absurdes ou dÈgo˚tants.
Ces pots, c'est nous.

*
* *

_¿ Pierre VÈber._

La destinÈe du Judas de Kerioth nous plonge dans un abÓme
d'Ètonnement. Car enfin cet homme est venu pour accomplir les
prophÈties; il fallait qu'il vendit le fils de Dieu pour trente
deniers. Et le baiser du traÓtre est, comme la lance et les
clous vÈnÈrÈs, un des instruments nÈcessaires de la Passion.
Sans Judas, le mystËre ne s'accomplissait point et le genre
humain n'Ètait point sauvÈ. Et pourtant c'est une opinion
constante parmi les thÈologiens que Judas est damnÈ. Ils la
fondent sur cette parole du Christ: ´Il e˚t mieux valu pour lui
n'Ítre pas nȪ. Cette idÈe que Judas a perdu son ‚me en
travaillant au salut du monde a tourmentÈ plusieurs chrÈtiens
mystiques et entre autres l'abbÈ Oegger, premier vicaire de la
cathÈdrale de Paris. Ce prÍtre, qui avait l'ame pleine de pitiÈ,
ne pouvait tolÈrer l'idÈe que Judas souffrait dans l'enfer les
tourments Èternels. Il y songeait sans cesse et son trouble
croissait dans ses perpÈtuelles mÈditations, il en vint ‡ penser
que le rachat de cette malheureuse ‚me intÈressait la misÈricorde
divine et qu'en dÈpit de la parole obscure de l'…vangile et de la
tradition de l'…glise, l'homme de Kerioth devait Ítre sauvÈ. Ses
doutes lui Ètaient insupportables; il voulut en Ítre Èclairci.
Une nuit, comme il ne pouvait dormir, il se leva et entra par la
sacristie dans l'Èglise dÈserte o˘ les lampes perpÈtuelles
br˚laient sous d'Èpaisses tÈnËbres. L‡, s'Ètant prosternÈ au
pied du maÓtre autel, il lit cette priËre:

´Mon Dieu, Dieu de clÈmence et d'amour, s'il est vrai que tu as
reÁu dans ta gloire le plus malheureux de tes disciples; s'il est
vrai, comme je l'espËre et le veux croire, que Judas Iscarioth
est assis ‡ ta droite, ordonne qu'il descende vers moi et qu'il
m'annonce lui-mÍme le chef-d'oeuvre de ta misÈricorde.

ª Et toi qu'on maudit depuis dix-huit siËcles et que je vÈnËre
parce que tu sembles avoir pris l'enfer pour toi seul afin de
nous laisser le ciel, bouc Èmissaire des traÓtres et des inf‚mes,
‡ Judas, viens m'imposer les mains pour le sacerdoce de la
misÈricorde et de l'amour!

AprËs avoir fait cette priËre, le prÍtre prosternÈ sentit deux
mains se poser sur sa tÍte comme celles de l'ÈvÍque le jour de
l'ordination. Le lendemain, il annonÁait sa vocation
l'archevÍque.--´Je suis lui dit-il, prÍtre de la MisÈricorde,
selon l'ordre de Judas, _secundnm ordinem Judas_.

Et, dËs ce jour mÍme, M. Oegger alla prÍcher par le monde
l'Èvangile de la pitiÈ infinie, au nom de Judas rachetÈ. Son
apostolat s'enfonÁa dans la misËre et dans la folie. M. Oegger
devint swedenborgien et mourut ‡ Munich. C'est le dernier et le
plus doux des caÓnites.

*
* *

M. Aristide, qui est grand chasseur ‡ tir et ‡ courre, a sauv
une nitÈe de chardonnerets frais Èclos dans un rosier, sous sa
fenÍtre. Un chat grimpait dans le rosier. Il est bon, dans
l'action, de croire aux causes finales et de penser que les chats
sont faits pour dÈtruire les souris ou pour recevoir du plomb
dans les cÙtes. M. Aristide prit son revolver et tira sur le
chat. On est content d'abord de voir les chardonnerets sauvÈs et
leur ennemi puni. Mais il en est de ce coup de revolver comme de
toutes les actions humaines: on n'en voit plus la justice quand
on y regarde de trop prËs. Car, si l'on y rÈflÈchit, ce chat,
qui Ètait un chasseur, comme M. Aristide, pouvait bien, comme
lui, croire aux causes finales, et, dans ce cas, il ne doutait
point que les chardonnerets ne fussent pondus pour lui. C'est
une illusion bien naturelle. Le coup de revolver lui apprit un
peu tard qu'il se trompait sur la cause finale des petits oiseaux
qui piaillent dans les rosiers. Quel Ítre ne se croit pas la fin
de l'univers et n'agit pas comme s'il l'Ètait? C'est la
condition mÍme de la vie. Chacun de nous pense que le monde
aboutit ‡ lui. Quand je parle de nous, je n'oublie pas les
bÍtes. Il n'est pas un animal qui ne se sente la fin suprÍme o
tendait la nature. Nos voisins, comme le revolver de
M. Aristide, ne manquent point de nous dÈtromper un jour ou
l'autre, nos voisins, ou seulement un chien, un cheval, un
microbe, un grain de sable.

*
* *

Tout ce qui ne vaut que par la nouveautÈ du tour et par un
certain go˚t d'art vieillit vite. La mode artiste passe comme
toutes les autres modes. Il en est des phrases affrÈtÈes et qui
veulent Ítre neuves comme des robes qui sortent de chez les
grands couturiers: elles ne durent qu'une saison. A Rome, au
dÈclin de l'art, les statues des impÈratrices Ètaient coiffÈes
la derniËre mode. Ces coiffures devenaient bientÙt ridicules; il
fallait les changer, et l'on mettait aux statues des perruques de
marbre. Il conviendrait qu'un style peignÈ comme ces statues f˚t
recoiffÈs tous les ans. Et il se trouve qu'en ces temps-ci, o
nous vivons trËs vite, les Ècoles littÈraires ne subsistent que
peu d'annÈes, et parfois que peu de mois. Je sais des jeunes
gens dont le style date dÈj‡ de deux ou trois gÈnÈrations, et
semble archaÔque. C'est sans doute l'effet de ce progrËs
merveilleux de l'industrie et des machines qui emporte les
sociÈtÈs ÈtonnÈes. Au temps de MM. de Goncourt et des chemins de
fer, on pouvait vivre encore assez longtemps sur une Ècriture
artiste. Mais depuis le tÈlÈphone, la littÈrature, qui dÈpend
des moeurs, renouvelle ses formules avec une rapidit
dÈcourageante. Nous dirons donc avec M. Ludovic HalÈvy que la
forme simple est la seule faite pour traverser paisiblement, non
pas les siËcles ce qui est trop dire, mais les annÈes.

La seule difficultÈ est de dÈfinir la forme simple, et il faut,
convenir que cette difficultÈ est grande.

La nature, telle du moins que nous pouvons la connaÓtre et dans
les milieux appropriÈs ‡ la vie, ne nous prÈsente rien de simple,
et l'art ne peut prÈtendre ‡ plus de simplicitÈ que la nature.
Pourtant nous nous entendons assez bien, quand nous disons que
tel style est simple et que tel autre ne l'est pas.

Je dirai donc, que, s'il n'y a pas proprement de style simple, il
y a des styles qui paraissent simples, et que c'est prÈcisÈment
ceux-l‡ que semblent attachÈs la jeunesse et la durÈe. Il ne
reste plus qu'‡ rechercher d'o˘ leur vient cette apparence
heureuse. Et l'on pensera sans doute qu'ils la doivent, non pas
‡ ce qu'ils sont moins riches que les autres en ÈlÈments divers,
mais bien ‡ ce qu'ils forment un ensemble o˘ toutes les parties
sont si bien fondues qu'on ne les distingue plus. Un bon style,
enfin, est comme ce rayon de lumiËre qui entre par ma fenÍtre au
moment o˘ j'Ècris et qui doit sa clartÈ pure ‡ l'union intime des
sept couleurs dont il est composÈ. Le style simple est semblable
‡ la clartÈ blanche. Il est complexe mais il n'y parait pas. Ce
n'est l‡ qu'une image, et l'on sait le peu que valent les images
quand ce n'est pas un poËte qui les assemble. Mais j'ai voulu
donner ‡ entendre que, dans le langage, la simplicitÈ belle et
dÈsirable n'est qu'une apparence et qu'elle rÈsulte uniquement du
bon ordre et de l'Èconomie souveraine des parties du discours.

*
* *

Ne pouvant concevoir la beautÈ indÈpendante du temps et de
l'espace, je ne commence ‡ me plaire aux oeuvres de l'esprit
qu'au moment o˘ j'en dÈcouvre les attaches avec la vie, et c'est
le point de jointure qui m'attire. Les grossiËres poteries
d'Hissarlik m'ont fait mieux aimer l'_Iliade_ et je go˚te mieux
la _Divine ComÈdie_ pour ce que je sais de la vie florentine au
xiiie siËcle. C'est l'homme, et l'homme seulement, que je cherche
dans l'artiste. Le poËme le plus beau est-il autre chose qu'une
relique? Goethe a dit une parole profonde: ´Les seules oeuvres
durables sont des oeuvres de circonstance.ª Mais il n'y a, ‡ tout
prendre, que des oeuvres de circonstance, car toutes dÈpendent du
lieu et du moment o˘ elles furent crÈÈes. On ne peut les
comprendre ni les aimer d'un amour intelligent, si l'on ne
connaÓt le lieu, le temps et les circonstances de leur origine.
C'est le fait d'une imbÈcillitÈ orgueilleuse de croire qu'on a
produit une oeuvre qui se suffit ‡ elle-mÍme. La plus haute n'a
de prix que pour ses rapports avec la vie. Mieux je saisis ces
rapports, plus je m'intÈresse ‡ l'oeuvre.

*
* *

On peut, on doit tout dire, quand ou sait tout dire. Il y aurait
tant d'intÈrÍt ‡ entendre une confession absolument sincËre! Et
depuis qu'il y a des hommes rien de pareil n'a encore Èt
entendu. Aucun n'a tout dit, pas mÍme cet ardent Augustin, plus
occupÈ de confondre les manichÈens que de mettre son ‚me ‡ nu,
non pas mÍme ce pauvre grand Rousseau que sa folie portait ‡ se
calomnier lui-mÍme.

*
* *

Les influences secrËtes du jour et de l'air, ces mille
souffrances Èmanant de toute la nature, sont la ranÁon des Ítres
sensuels, enclins ‡ chercher leur joie dans les formes et dans
les couleurs.

*
* *

L'intolÈrance est de tous les temps. Il n'est point de religion
qui n'ait eu ses fanatiques. Nous sommes tous enclins
l'adoration. Tout nous semble excellent dans ce que nous aimons,
et cela nous f‚che quand on nous montre le dÈfaut de nos idoles.
Les hommes ont grand'peine ‡ mettre un peu de critique dans les
sources de leurs croyances et dans l'origine de leur foi. Aussi
bien, si l'on regardait trop aux principes, on ne croirait
jamais.

*
* *

Beaucoup de gens, aujourd'hui, sont persuadÈs que nous sommes
parvenus ‡ l'arriËre-fin des civilisations et qu'aprËs nous le
monde pÈrira. Ils sont millÈnaires comme les saints des premiers
‚ges chrÈtiens; mais ce sont des millÈnaires raisonnables, au
go˚t du jour. C'est, peut-Ítre, une sorte de consolation de se
dire que l'univers ne nous survivra pas.

Pour ma part, je ne dÈcouvre dans l'humanitÈ aucun signe de
dÈclin. J'ai beau entendre parler de la dÈcadence. Je n'y crois
pas. Je ne crois pas mÍme que nous soyons parvenus au plus haut
point de civilisation. Je crois que l'Èvolution de l'humanit
est extrÍmement lente et que les diffÈrences qui se produisent
d'un siËcle ‡ l'autre dans les moeurs sont, ‡ les bien mesurer,
plus petites qu'on ne s'imagine. Mais elles nous frappent. Et
les innombrables ressemblances que nous avons avec nos pËres,
nous ne les remarquons pas. Le train du monde est lent. L'homme
a le gÈnie de l'imitation. Il n'invente guËre. Il y a, en
psychologie comme en physique, une loi de la pesanteur qui nous
attache au vieux sol. ThÈophile Gautier, qui Ètait ‡ sa faÁon un
philosophe, avec quelque chose de turc dans sa sagesse,
remarquait, non sans mÈlancolie, que les hommes n'Ètaient pas
mÍme parvenus ‡ inventer un huitiËme pÈchÈ capital. Ce matin, en
passant dans la rue, j'ai vu des maÁons qui b‚tissaient une
maison et qui soulevaient des pierres comme les esclaves de
ThËbes et de Ninive. J'ai vu des mariÈs qui sortaient de
l'Èglise pour aller au cabaret, suivis de leur cortËge, et qui
accomplissaient sans mÈlancolie les rites tant de fois
sÈculaires. J'ai rencontrÈ un poËte lyrique qui m'a rÈcitÈ ses
vers, qu'il croit immortels; et, pendant ce temps, des cavaliers
passaient sur la chaussÈe, portant un casque, le casque des
lÈgionnaires et des hoplites, le casque en bronze clair des
guerriers homÈriques, d'o˘ pendait encore, pour terrifier
l'ennemi, la criniËre mouvante qui effraya l'enfant Astyanax dans
les bras de sa nourrice ‡ la belle ceinture. Ces cavaliers
Ètaient des gardes rÈpublicains. ¿ cette vue et songeant que les
boulangers de Paris cuisent le pain dans des fours, comme aux
temps d'Abraham et de GoudÈa, j'ai murmurÈ la parole du Livre:
´Rien de nouveau sous le soleilª. Et je ne m'Ètonnai plus de
subir des lois civiles qui Ètaient dÈj‡ vieilles quand CÈsar
Justinien en forma un corps vÈnÈrable.

*
* *

Une chose surtout donne de l'attrait
‡ la pensÈe des hommes: c'est l'inquiÈtude. Un esprit qui n'est
point anxieux m'irrite ou m'ennuie.

*
* *

Nous appelons dangereux ceux qui ont l'esprit fait autrement que
le nÙtre et immoraux ceux qui n'ont point notre morale. Nous
appelons sceptiques ceux qui n'ont point nos propres illusions,
sans mÍme nous inquiÈter s'ils en ont d'autres.

*
* *

Auguste Comte est aujourd'hui mis ‡ son rang, ‡ cotÈ de Descartes
et de Leibnitz. La partie de sa philosophie qui traite des
rapports des sciences entre elles et de leur subordination, celle
encore o˘ il dÈgage de l'amas des faits historiques une
constitution positive de la sociologie font dÈsormais partie des
plus prÈcieuses richesses de la pensÈe humaine. Au contraire, le
plan tracÈ par ce grand homme, ‡ la fin de sa vie, en vue d'une
organisation nouvelle de la sociÈtÈ, n'a trouvÈ aucune faveur en
dehors de l'…glise positiviste: c'est la partie religieuse de
l'oeuvre. Auguste Comte la conÁut sous l'influence d'un amour
mystique et chaste. Celle qui l'inspira, Clotilde de Vaux,
mourut un an aprËs sa premiËre rencontre avec le philosophe, qui
voua a la mÈmoire de cette jeune femme un culte continuÈ par les
disciples fidËles. La religion d'Auguste Comte fut inspirÈe par
l'amour. Pourtant elle est triste et tyrannique. Tous les actes
de la vie et de la pensÈe y sont Ètroitement rÈglÈs. Elle donne
‡ l'existence une figure gÈomÈtrique. Toute curiositÈ de
l'esprit y est sÈvËrement rÈprimÈe. Elle ne souffre que les
connaissances utiles et subordonne entiËrement l'intelligence au
sentiment. Chose digne de remarque! Par cela mÍme que cette
doctrine est fondÈe sur la science, elle suppose la science
dÈfinitivement constituÈe et, loin d'encourager les recherches
ultÈrieures, elle les dÈconseille et bl‚me mÍme celles qui n'ont
pas pour objet le bien des hommes. Cela seul m'empÍcherait
d'aller frapper, en habit blanc de nÈophyte, aux portes du temple
de la rue Monsieur-le-Prince. Bannir le caprice et la curiositÈ,
que cela est cruel! Ce dont je me plains, ce n'est pas que les
positivistes veuillent nous interdire toute recherche sur
l'essence, l'origine et la fin des choses. Je suis bien rÈsign
‡ ne connaÓtre jamais la cause des causes et la fin des fins. Il
y a beau temps que je lis les traitÈs de mÈtaphisique comme des
romans plus amusants que les autres, non plus vÈritables. Mais
ce qui rend le positivisme amer et dÈsolant, c'est la sÈvÈrit
avec laquelle il interdit les sciences inutiles, qui sont les
plus aimables. Vivre sans elles serait-ce encore vivre? Il ne
nous laisse pas jouer en libertÈ avec les phÈnomËnes et nous
enivrer des vaines apparences. Il condamne la folie dÈlicieuse
d'explorer les profondeurs du ciel. Auguste Comte, qui professa
vingt ans l'astronomie, voulait borner l'Ètude de cette science
aux planËtes visibles de notre systËme, les seuls corps,
disait-il, qui pussent avoir une influence apprÈciable sur le
Grand-FÈtiche. C'est la terre qu'il appelait ainsi. Mais le
Grand-FÈtiche ne serait plus habitable ‡ certains esprits si la
vie y Ètait rÈglÈe heure par heure et si l'on n'y pouvait faire
des choses inutiles, comme, par exemple, rÍver aux Ètoiles
doubles.

*
* *

´Il faut que j'agisse puisque je vis,ª dit l'homunculus sorti de
l'alambic du docteur Wagner. Et, dans le fait, vivre c'est agir.
Malheureusement, l'esprit spÈculatif rend l'homme impropre
l'action. L'empire n'est pas ‡ ceux qui veulent tout comprendre.
C'est une infirmitÈ que de voir au del‡ du but prochain. Il n'y
a pas que les chevaux et les mulets ‡ qui il faille des oeillËres
pour marcher sans Ècart. Les philosophes s'arrÍtent en route et
changent la course en promenade. L'histoire du petit
Chaperon-Rouge est une grande leÁon aux hommes d'…tat qui portent
le petit pot de beurre et ne doivent pas savoir s'il est des
noisettes dans les sentiers du bois.

*
* *

Plus je songe ‡ la vie humaine, plus je crois qu'il faut lui
donner pour tÈmoins et pour juges l'Ironie et la PitiÈ, comme les
…gyptiens appelaient sur leurs morts la dÈesse Isis et la dÈesse
Nephtys. L'Ironie et la PitiÈ sont deux bonnes conseillËres;
l'une, en souriant, nous rend la vie aimable; l'autre, qui
pleure, nous la rend sacrÈe. L'Ironie que j'invoque n'est point
cruelle. Elle ne raille ni l'amour, ni la beautÈ. Elle est
douce et bienveillante. Son rire calme la colËre, et c'est elle
qui nous enseigne ‡ nous moquer des mÈchants et des sors, que
nous pouvions, sans elle, avoir la faiblesse de haÔr.

*
* *

Cet homme aura toujours la foule pour lui. Il est s˚r de lui
comme de l'univers. C'est ce qui plaÓt ‡ la foule; elle demande
des affirmations et non des preuves. Les preuves la troublent et
l'embarrassent. Elle est simple et ne comprend que la
simplicitÈ. Il ne faut lui dire ni comment ni de quelle maniËre,
mais seulement oui ou non.

*
* *

Les morts se prÍtent aux rÈconciliations avec une extrÍme
facilitÈ. C'est un bon instinct que de confondre dans la gloire
et dans l'amour les ouvriers qui, bien qu'ennemis, travaillËrent
en commun ‡ quelque grande oeuvre morale ou sociale. La lÈgende
opËre ces rÈunions posthumes qui contentent tout un peuple. Elle
a des ressources merveilleuses pour mettre Pierre et Paul et tout
le monde d'accord.

Mais la lÈgende de la RÈvolution a bien de la peine ‡ se faire.

*
* *

Le go˚t des livres est vraiment un go˚t louable. On a raillÈ les
bibliophiles, et peut-Ítre, aprËs tout, prÍtent-ils ‡ la
raillerie; c'est le cas de tous les amoureux. Mais il faudrait
plutÙt les envier puisqu'ils ont ornÈs leur vie d'une longue et
paisible voluptÈ. On croit les confondre en disant qu'ils ne
lisent point leurs livres. Mais l'un d'eux a rÈpondu sans
embarras: ´Et vous, mangez-vous dans votre vieille faÔence?ª Que
peut-on faire de plus honnÍte que de mettre des livres dans une
armoire? Cela rappelle beaucoup, ‡ la vÈritÈ, la t‚che que se
donnent les enfants, quand ils font des tas de sable au bord de
la mer. Ils travaillent en vain, et tout ce qu'ils ÈlËvent sera
ben tÙt renversÈ. Sans doute, il en est ainsi des collections de
livres et de tableaux. Mais il n'en faut accuser que les
vicissitudes de l'existence et la briËvetÈ de la vie. La mer
emporte les tas de sable, le commissaire-priseur disperse les
collections. Et pourtant on n'a rien de mieux ‡ faire que des
tas de sable ‡ dix ans et des collections ‡ soixante. Rien ne
restera de tout ce que nous Èlevons, et l'amour des bibelots
n'est pas plus vain que tous les autres amours.

*
* *

Pour peu qu'on ait pratiquÈ les savants, on s'aperÁoit qu'ils
sont les moins curieux des hommes. …tant, il y a quelques
annÈes, dans une grande ville d'Europe que je ne nommerai pas, je
visitai les galeries d'histoire naturelle en compagnie d'un des
conservateurs qui me dÈcrivait les zoolithes avec une extrÍme
complaisance. Il m'instruisit beaucoup jusqu'aux terrains
pliocËnes. Mais, lorsque nous nous trouv‚mes devant les premiers
vestiges de l'homme, il dÈtourna la tÍte et rÈpondit ‡ mes
questions que ce n'Ètait point sa vitrine. Je sentis mon
indiscrÈtion. Il ne faut jamais demander ‡ un savant les secrets
de l'univers qui ne sont point dans sa vitrine. Cela ne
l'intÈresse point.

*
* *

Le temps, dans sa fuite, blesse ou tue nos sentiments les plus
ardents et les plus tendres. Il affaiblit l'admiration en lui
Ùtant ses aliments naturels: la surprise et l'Ètonnement; il
anÈantit l'amour et ses belles folies, il Èbranle la foi et
l'espÈrance, il dÈfleurit, il effeuille toutes les innocences.
Du moins, qu'il nous laisse la pitiÈ, afin que nous ne soyons pas
enfermÈs dans la vieillesse comme dans un sÈpulcre.

C'est par la pitiÈ qu'on demeure vraiment homme. Ne nous
changeons pas en pierre comme les grandes impies des vieux
mythes. Ayons pitiÈ des faibles parce qu'ils souffrent la
persÈcution et des heureux de ce monde parce qu'il est Ècrit:
´Malheur ‡ vous qui riez!ª Prenons la bonne part, qui est de
souffrir avec ceux qui souffrent, et disons des lËvres et du
coeur, au malheureux, comme le chrÈtien ‡ Marie: ´_Fac me tecum
plangere._

*
* *

Ne craignons pas trop de prÍter aux artistes d'autrefois un idÈal
qu'ils n'eurent jamais. On n'admire point sans quelque illusion,
et comprendre un chef-d'oeuvre c'est, en somme, le crÈer en
soi-mÍme ‡ nouveau. Les mÍmes oeuvres se reflËtent diversement
dans les ‚mes qui les contemplent. Chaque gÈnÈration d'hommes
cherche une Èmotion nouvelle devant les ouvrages des vieux
maÓtres. Le spectateur le mieux douÈ est celui qui trouve, au
prix de quelque heureux contresens, l'Èmotion la plus pure et la
plus forte. Aussi l'humanitÈ ne s'attache-t-elle guËre avec
passion qu'aux oeuvres d'art ou de poÈsie dont quelques parties
sont obscures et susceptibles d'interprÈtations diverses.

*
* *

On annonce, on attend, on voit dÈj‡ de grands changements dans la
sociÈtÈ. C'est l'Èternelle erreur de l'esprit prophÈtique.
L'instabilitÈ, sans doute, est la condition premiËre de la vie;
tout ce qui vit se modifie sans cesse, mais insensiblement et
presque ‡ notre insu.

Tout progrËs, le meilleur comme le pire, est lent et rÈgulier.
Il n'y aura pas de grands changements, il n'y en eut jamais,
j'entends de prompts ou de soudains. Toutes les transformations
Èconomiques s'opËrent avec la lenteur clÈmente des forces
naturelles. Bonnes ou mauvaises ‡ notre sens, les choses sont
toujours ce qu'il fallait qu'elles fussent.

Notre Ètat social est reflet des Ètats qui l'ont prÈcÈdÈ, comme
il est la cause des Ètats qui le suivront. Il tient des
premiers, comme les suivants tiendront de lui. Et cet
enchaÓnement fixe pour longtemps la persistance d'un mÍme type;
cet ordre assure la tranquillitÈ de la vie. Il est vrai qu'il ne
contente ni les esprits curieux de nouveautÈs, ni les coeurs
altÈrÈs de charitÈ. Mais c'est l'ordre universel. Il faut s'y
soumettre. Ayons le zËle du coeur et les illusions nÈcessaires;
travaillons ‡ ce que nous croyons utile et bon, mais non point
dans l'espoir d'un succËs subit et merveilleux, non point au
milieu des imaginations d'une apocalypse sociale: toutes les
apocalypses Èblouissent et dÈÁoivent. N'attendons point de
miracle. RÈsignons-nous a prÈparer, pour notre inperceptible
part, l'avenir meilleur ou pire que nous ne verrons pus.

*
* *

Il faut, dans la vie, faire la part du hasard. Le hasard, en
dÈfinitive, c'est Dieu.

*
* *

Les philosophies sont intÈressantes seulement comme des monuments
psychiques propres a Èclairer le savant sur les divers Ètats qu'a
traversÈs l'esprit humain. PrÈcieuses pour la connaissance de
l'homme, elles ne sauraient nous instruire en rien de ce qui
n'est pas l'homme.

Les systËmes sont comme ces minces fils de platine qu'on met dans
les lunettes astronomiques pour en diviser le champ en parties
Ègales. Ces fils sont utiles ‡ l'observation exacte des astres,
mais ils sont de l'homme et non du ciel. Il est bon qu'il y ait
des fils de platine dans les lunettes. Mais il ne faut pas
oublier que c'est l'opticien qui les a mis.

*
* *

A dix-sept ans, je vis, un jour, Alfred de Vigny dans un cabinet
de lecture de la rue de l'Arcade. Je n'oublierai jamais qu'il
portait une Èpaisse cravate de satin noir attachÈe au cou par un
camÈe et sur laquelle se rabattait un col aux bords arrondis. Il
tenait ‡ la main une mince canne de jonc ‡ pomme d'or. J'Ètais
bien jeune, et pourtant il ne me parut pas vieux. Son visage
Ètait paisible et doux. Ses cheveux dÈcolorÈs, mais soyeux
encore et lÈgers, tombaient en boucles sur ses joues rondes. Il
se tenait trËs droit, marchait ‡ petits pas et parlait ‡ voix
basse. AprËs son dÈpart, je feuilletai avec une Èmotion
respectueuse le livre qu'il avait rapportÈ. C'Ètait un tome de
la collection Petitot, les _MÈmoires de La Noue_, je crois. J'y
trouvai un signet oubliÈ, une Ètroite bande de papier sur
laquelle, de sa grande Ècriture allongÈe et pointue, qui
rappelait celle de madame de SÈvignÈ, le poËte avait tracÈ au
crayon un seul mot, un nom: _BellÈrophon_. HÈros fabuleux ou
navire historique, que signifiait ce nom? Vigny songeait-il, en
l'Ècrivant, ‡ NapolÈon trouvant les bornes des grandeurs de
chair, ou bien se disait-il: ´Le cavalier mÈlancolique portÈ par
PÈgase n'a point, quoi qu'en aient dit les Grecs, tuÈ le monstre
terrible et charmant que, la sueur au front, la gorge br˚lante et
les pieds en sang, nous poursuivons Èperdument, la ChimËre?

*
* *

La tristesse philosophique s'est plus d'une fois exprimÈe avec
une morne magnificence. Comme les croyants parvenus ‡ un haut
degrÈ de beautÈ morale go˚tent les joies du renoncement, le
savant, persuadÈ que tout autour de nous n'est qu'apparence et
duperie, s'enivre de cette mÈlancolie philosophique et s'oublie
dans les dÈlices d'un calme dÈsespoir. Douleur profonde et
belle, que ceux qui l'ont go˚tÈe n'Èchangeraient pas contre les
gaietÈs frivoles et les vaines espÈrances du vulgaire. Et les
contradicteurs qui, malgrÈ la beautÈ esthÈtique de ces pensÈes,
les trouveraient funestes ‡ l'homme et aux nations, suspendront
peut-Ítre l'anathËme quand on leur montrera la doctrine de
l'illusion universelle et de l'Ècoulement des choses unissant
l'‚ge d'or de la philosophie grecque avec XÈnophane et se
perpÈtuant ‡ travers l'humanitÈ polie, dans les intelligences les
plus hautes, les plus sereines, les plus douces, un DÈmocrite, un
…picure, un Gassendi.

*
* *

Je sais une petite fille de neuf ans plus sage que les sages.
Elle me disait tout ‡ l'heure:

´On voit dans les livres ce qu'on ne peut pas voir en rÈalitÈ,
parce que c'est trop loin ou parce que c'est passÈ. Mais ce
qu'on voit dans les livres, on le voit mal, et tristement. Et
les petits enfants ne doivent pas lire des livres. Il y a tant
de choses bonnes ‡ voir, et qu'ils n'ont pas vues: les lacs, les
montagnes, les riviËres, les villes et les campagnes, la mer et
les bateaux, le ciel et les Ètoiles!

Je suis bien de son avis. Nous avons une heure ‡ vivre, pourquoi
nous charger de tant de choses? Pourquoi tant apprendre, puisque
nous savons que nous ne saurons jamais rien? Nous vivons trop
dans les livres et pas assez dans la nature, et nous ressemblons
‡ ce niais de Pline le Jeune qui Ètudiait un orateur grec pendant
que sous ses yeux le VÈsuve engloutissait cinq villes sous la

Book of the day: