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La Tulipe Noire [abridged] by Alexandre Dumas, PŠre

Part 1 out of 3

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This Etext is in French, the English version is Etext #965

La Tulipe Noire
Alexandre Dumas (PŠre) (1802-1870)

Text entered by Penelope Papangelis
Proofread by Maurice M. Mizrahi

This is an abridged version. An English summary, preceded and
followed by "------------", is supplied where substantial original
French text has been removed. French special characters (accented
letters, etc.) were entered as DOS upper-ASCII characters.

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I

Les deux frŠres

Le 20 ao–t 1672, la ville de la Haye, si vivante, si blanche, si
coquette que l'on dirait que tous les jours sont des dimanches, la
ville de la Haye, avec son parc ombreux, avec ses grands arbres
inclin‚s sur ses maisons gothiques, la ville de la Haye gonflait
toutes ses artŠres d'un flot noir et rouge de citoyens press‚s,
haletants, inquiets,--lesquels couraient, le couteau … la ceinture,
le mousquet sur l'‚paule ou le bƒton … la main, vers le Buytenhoff,
formidable prison o—, depuis l'accusation d'assassinat port‚e contre
lui par le chirugien Tyckelaer, languissait Corneille de Witt, frŠre
de l'ex-grand pensionnaire de Hollande.

--------------
Holland had reestablished the stadtholderate under the leadership of
William of Orange. The former chiefs of the republic, Jean and
Corneille de Witt, unjustly accused of betraying their country to
France, had been forced to resign and sentenced to perpetual
banishment. Corneille de Witt had also been falsely accused of
planning to assassinate William of Orange, and had been thrown into
prison and tortured. When the story opens Corneille is still in
prison, awaiting his brother Jean, who is to accompany him into
exile. The Orange party wished the death of the de Witts and had
stirred up the populace, which was kept from breaking into the prison
only by state troops under the command of Tilly.
---------------

--Mort aux traŒtres! cria la compagnie des bourgeois exasp‚r‚e.

--Bah! vous dites toujours la mˆme chose, grommela l'officier, c'est
fatigant!

Et il reprit son poste en tˆte de la troupe, tandis que le tumulte
allait en augmentant autour du Buytenhoff.

Et cependant le peuple ‚chauff‚ ne savait pas qu'au moment mˆme o— il
flairait le sang d'une de ses victimes, l'autre passait … cent pas de
la place derriŠre les groupes et les cavaliers pour se rendre au
Buytenhoff.

En effet, Jean de Witt venait de descendre de carrosse avec un
domestique et traversait tranquillement … pied l'avant-cour qui
pr‚cŠde la prison.

Il s'‚tait nomm‚ au concierge, qui du reste le connaissait, en
disant:
--Bonjour, Gryphus, je viens chercher pour l'emmener hors de la ville
mon frŠre Corneille de Witt condamn‚, comme tu sais, au bannissement.

Et le concierge, espŠce d'ours dress‚ … ouvrir et … fermer la porte
de la prison, l'avait salu‚ et laiss‚ entrer dans l'‚difice, dont les
portes s'‚taient referm‚es sur lui.

A dix pas de l…, il avait rencontr‚ une belle jeune fille de dix-sept
… dix-huit ans, en costume de Frisonne, qui lui avait fait une
charmante r‚v‚rence; et il lui avait dit en lui passant la main sous
le menton:

--Bonjour, bonne et belle Rosa; comment va mon frŠre?
--Oh! monsieur Jean, avait r‚pondu la jeune fille, ce n'est pas le
mal qu'on lui a fait que je crains pour lui: le mal qu'on lui a fait
est pass‚.
--Que crains-tu donc, la belle fille?
--Je crains le mal qu'on veut lui faire, monsieur Jean.
--Ah! oui, dit de Witt, ce peuple, n'est-ce pas?
--L'entendez-vous?
--Il est, en effet, fort ‚mu; mais quand il nous verra, comme nous ne
lui avons jamais fait que du bien, peut-ˆtre se calmera-t-il.
--Ce n'est malheureusement pas une raison, murmura la jeune fille en
s'‚loignant pour ob‚ir … un signe imp‚ratif que lui avait fait son
pŠre.
--Non, mon enfant, non; c'est vrai ce que tu dis l….

Puis continuant son chemin:
--Voil…, murmura-t-il, une petite fille qui ne sait probablement pas
lire et qui par cons‚quent n'a rien lu, et qui vient de r‚sumer
l'histoire du monde dans un mot. Et toujours aussi calme, mais plus
m‚lancolique qu'en entrant, l'ex-grand pensionnaire continua de
s'acheminer vers la chambre de son frŠre.

---------
The mob pressed upon the soldiers, but was forced back. Tilly
declared that he had been ordered to protect the prison, and that he
would do so, unless the order was revoked. The populace then started
for the council hall to force the deputies to countermand the order.
--------

Jean de Witt ‚tait arriv‚ … la porte de la chambre o— gisait sur un
matelas son frŠre Corneille, auquel le fiscal avait, comme nous
l'avons dit, fait appliquer la torture pr‚paratoire.

L'arrˆt du bannissement ‚tait venu, qui avait rendu inutile
l'application de la torture extraordinaire. Corneille, ‚tendu sur
son lit, les poignets bris‚s, les doigts bris‚s, n'ayant rien avou‚
d'un crime qu'il n'avait pas commis, venait de respirer enfin, aprŠs
trois jours de souffrances, en apprenant que les juges dont il
attendait la mort avaient bien voulu ne le condamner qu'au
bannissement.

La porte s'ouvrit, Jean entra, et d'un pas empress‚ vint au lit du
prisonnier, qui tendit ses bras meurtris et ses mains envelopp‚es de
linge vers ce glorieux frŠre qu'il avait r‚ussi … d‚passer, non pas
dans les services rendus au pays, mais dans la haine que lui
portaient les Hollandais.

Jean baisa tendrement son frŠre sur le front, et reposa doucement sur
le matelas ses mains malades.

--Corneille, mon pauvre frŠre, dit-il, vous souffrez beaucoup,
n'est-ce pas?
--Je ne souffre plus, mon frŠre, puisque je vous vois.
--Oh! mon pauvre cher Corneille, alors, … votre d‚faut, c'est moi qui
souffre de vous voir ainsi, je vous en r‚ponds.
--Aussi, ai-je plus pens‚ … vous qu'… moi-mˆme, et tandis qu'ils me
torturaient, je n'ai song‚ … me plaindre qu'une fois pour dire:
Pauvre frŠre! Mais te voil…, oublions tout. Tu viens me chercher,
n'est-ce pas?
--Oui.
--Je suis gu‚ri; aidez-moi … me lever, mon frŠre, et vous verrez
comme je marche bien.
--Vous n'aurez pas longtemps … marcher, mon ami, car j'ai mon
carrosse au vivier, derriŠre les pistoliers de Tilly.
--Les pistoliers de Tilly? Pourquoi donc sont-ils au vivier?
--Ah! c'est que l'on suppose, dit le grand pensionnaire avec ce
sourire de physionomie triste qui lui ‚tait habituel, que les gens de
la Haye voudront vous voir partir, et l'on craint un peu de tumulte.
--Du tumulte? reprit Corneille en fixant son regard sur son frŠre
embarrass‚; du tumulte?
--Oui, Corneille.
--Alors, c'est cela que j'entendais tout … l'heure, fit le prisonnier
comme se parlant … lui-mˆme. Puis revenant … son frŠre:
--Il y a du monde sur le Buytenhoff, n'est-ce pas? dit-il.
--Oui, mon frŠre.
--Mais alors, pour venir ici...
--Eh bien?
--Comment vous a-t-on laiss‚ passer?
--Vous savez bien que nous ne sommes guŠre aim‚s, Corneille, fit le
grand pensionnaire avec une amertume m‚lancolique. J'ai pris les rues
‚cart‚es. En ce moment, le bruit monta plus furieux de la place … la
prison. Tilly dialoguait avec la garde bourgeoise.
--Oh! oh! fit Corneille, vous ˆtes un bien grand pilote, Jean; mais
je ne sais si vous tirerez votre frŠre du Buytenhoff.
--Avec l'aide de Dieu, Corneille, nous y tƒcherons du moins, r‚pondit
Jean; mais d'abord un mot.
--Dites.

Les clameurs montent de nouveau.

--Oh! oh! continua Corneille, comme ces gens sont en colŠre! Est-ce
contre vous? est-ce contre moi?
--Je crois que c'est contre tous deux, Corneille. Je vous disais
donc, mon frŠre, que ce que les orangistes nous reprochent au milieu
de leurs sottes calomnies, c'est d'avoir n‚goci‚ avec la France.
--Les niais!
--Si l'on trouvait en ce moment-ci notre correspondance avec monsieur
de Louvois, si bon pilote que je sois, je ne sauverais point d'esquif
si frˆle qui va porter les de Witt et leur fortune hors de la
Hollande. Cette correspondance, qui prouverait … des gens honnˆtes
combien j'aime mon pays et quels sacrifices j'offrais de faire
personnellement pour sa libert‚, pour sa gloire, cette correspondance
nous perdrait auprŠs des orangistes, nos vainqueurs. Aussi, cher
Corneille, j'aime … croire que vous l'avez br–l‚e avant de quitter
Dordrecht.
--Mon frŠre, reprit Corneille, votre correspondance avec monsieur de
Louvois prouve que vous avez ‚t‚ dans les derniers temps le plus
grand, le plus g‚n‚reux et le plus habile citoyen des sept Provinces
Unies. J'aime la gloire de mon pays; j'aime votre gloire surtout, mon
frŠre, et je me suis bien gard‚ de br–ler cette correspondance.
--Alors nous sommes perdus pour cette vie terrestre, dit
tranquillement l'ex-grand pensionnaire en s'approchant de la fenˆtre.
--Non, bien au contraire, Jean, et nous aurons … la fois le salut du
corps et la r‚surrection de la popularit‚.
--Qu'avez-vous donc fait de ces lettres, alors?
--Je les ai confi‚es … Corn‚lius van Baerle, mon filleul, que vous
connaissez et qui demeure … Dordrecht.
--Oh! le pauvre gar‡on, ce cher et na‹f enfant! ce savant qui, chose
rare, sait tant de choses et ne pense qu'aux fleurs qui saluent Dieu,
et qu'… Dieu qui fait naŒtre les fleurs! Vous l'avez charg‚ de ce
d‚p“t mortel; mais il est perdu, mon frŠre, ce pauvre cher Corn‚lius!
--Perdu?
--Oui, car il sera fort ou il sera faible. S'il est fort, il se
vantera de nous; s'il est faible, il aura peur de notre intimit‚;
s'il est fort, il criera le secret; s'il est faible, il le laissera
prendre. Dans l'un et l'autre cas, Corneille, il est donc perdu et
nous aussi. Ainsi donc, mon frŠre, fuyons vite, s'il en est temps
encore.

Corneille se souleva sur son lit et, prenant la main de son frŠre,
qui tr‚ssaillit au contact des linges:

--Est-ce que je ne connais pas mon filleul? dit-il; est-ce que je
n'ai pas appris … lire chaque pens‚e dans la tˆte de van Baerle,
chaque sentiment dans son ƒme? Tu me demandes s'il est faible, tu me
demandes s'il est fort? Il n'est ni l'un ni l'autre, mais qu'importe
ce qu'il soit! Le principal est qu'il gardera le secret attendu que
ce secret, il ne le connait mˆme pas. Jean se retourna surpris.
--Oh! continua Corneille avec son doux sourire, je vous le r‚pŠte,
mon frŠre, van Baerle ignore la nature et la valeur du d‚p“t que je
lui ai confi‚.
--Vite alors! s'‚cria Jean, puisqu'il en est temps encore,
faisons-lui passer l'ordre de br–ler la liasse.
--Par qui faire passer cet ordre?
--Par mon serviteur Craeke, qui devait nous accompagner … cheval et
qui est entr‚ avec moi dans la prison pour vous aider … descendre
l'escalier.
--R‚fl‚chissez avant de br–ler ces titres glorieux, Jean.
--Je r‚fl‚chis qu'avant tout, mon brave Corneille, il faut que les
frŠres de Witt sauvent leur vie pour sauver leur renomm‚e. Nous
morts, qui nous d‚fendra, Corneille? Qui nous aura seulement compris?
--Vous croyez donc qu'ils nous tueraient s'ils trouvaient ces
papiers?

Jean, sans r‚pondre … son frŠre, ‚tendit la main vers le Buytenhoff,
d'o— s'‚lan‡aient en ce moment des bouff‚es de clameurs f‚roces.

--Oui, oui, dit Corneille, j'entends bien ces clameurs, mais ces
clameurs, que disent-elles?

Jean ouvrit la fenˆtre.

--Mort aux traŒtres! hurlait la populace.
--Entendez-vous maintenant, Corneille?
--Et les traŒtres, c'est nous! dit le prisonnier en levant ces yeux
au ciel et en haussant ces ‚paules.
--C'est nous, r‚peta Jean de Witt.
--O— est Craeke?
--A la porte de votre chambre, je pr‚sume.
--Faites-le entrer, alors.
--Jean ouvrit la porte; le fidŠle serviteur attendait en effet sur le
seuil.
--Venez, Craeke, et retenez bien ce que mon frŠre va vous dire.
--Oh! non, il ne suffit pas de dire, Jean; il faut que j'‚crive,
malheureusement.
--Et pourquoi cela?
--Parce que van Baerle ne rendra pas ce d‚p“t ou ne le br–lera pas
sans un ordre pr‚cis.
--Mais pourrez-vous ‚crire, mon cher ami? demanda Jean, … l'aspect de
ces pauvres mains toutes br–l‚es et toutes meurtries.
--Oh! si j'avais plume et encre, vous verriez! dit Corneille.
--Voici un crayon, au moins.
--Avez-vous du papier? car on ne m'a rien laiss‚ ici.
--Cette Bible. D‚chirez-en la premiŠre feuille.
--Bien.
--Mais votre ‚criture sera illisible.
--Allons donc! dit Corneille en regardant son frŠre. Ces doigts qui
ont r‚sist‚ aux mŠches du bourreau, cette volont‚ qui a dompt‚ la
douleur, vont s'unir d'un commun effort, et, soyez tranquille, mon
frŠre, la ligne sera trac‚e sans un seul tremblement.

Et en effet, Corneille prit le crayon et ‚crivit. Alors on put voir
sous le linge blanc transparaŒtre les gouttes de sang que la pression
des doigts sur le crayon chassait des chairs ouvertes. La sueur
ruisselait des tempes du grand pensionnaire. Corneille ‚crivit:

"Cher filleul,
Br–le le d‚p“t que je t'ai confi‚, br–le-le sans le regarder, sans
l'ouvrir, afin qu'il te demeure inconnu … toi-mˆme. Les secrets du
genre de celui qu'il contient tuent les d‚positaires. Br–le, et tu
auras sauv‚ Jean et Corneille. Adieu et aime-moi.
Corneille de Witt.
20 ao–t 1672."

Jean, les larmes aux yeux, essuya une goutte de ce noble sang qui
avait tach‚ la feuille, la remit … Craeke avec une derniŠre
recommandation, et revint … Corneille, que la souffrance venait de
pƒlir encore, et qui semblait prŠs de s'‚vanouir.

--Maintenant, dit-il, quand ce brave Craeke aura fait entendre son
ancien sifflet de contre-maŒtre, c'est qu'il sera hors des groupes,
de l'autre c“t‚ du vivier... Alors nous partirons … notre tour.

Cinq minutes ne s'‚taient pas ‚coul‚es, qu'un long et vigoureux coup
de sifflet per‡a les d“mes de feuillage noir des ormes et domina les
clameurs du Buytenhoff. Jean leva ses bras au ciel pour le
remercier.

--Et maintenant, dit-il, partons, Corneille.

II

Rosa

---------------
The mob extorted from the deputies the order to withdraw the troops
and brought it in triumph to Tilly.
---------------

Il le prit avec stupeur, jeta dessus un regard rapide, et tout haut:

--Ceux qui ont sign‚ cet ordre, dit-il, sont les v‚ritables bourreaux
de monsieur Corneille de Witt. Quant … moi, je ne voudrais pas pour
mes deux mains avoir ‚crit une seule lettre de cet ordre infƒme. Et
repoussant du pommeau de son ‚p‚e l'homme qui voulait le lui
r‚prendre:

--Un moment, dit-il, un ‚crit comme celui-l… est d'importance et se
garde.

Il plia le papier et le mit avec soin dans la poche de son
justaucorps. Puis se retournant vers sa troupe:

--Cavaliers de Tilly, cria-t-il, file … droite!

Puis … demi-voix, et cependant de fa‡on … ce que ses paroles ne
fussent pas perdues pour tout le monde:

--Et maintenant, ‚gorgeurs, dit-il, faites votre oeuvre.

Un cri furieux compos‚ de toutes les haines avides et de toutes les
joies f‚roces accueillit ce d‚part. Les cavaliers d‚filaient
lentement. Le comte resta derriŠre, faisant face jusqu'au dernier
moment … la populace.

Comme on voit, Jean de Witt ne s'‚tait pas exag‚r‚ le danger quand,
aidant son frŠre … se lever, il le pressait de partir. Corneille
descendit donc, appuy‚ au bras de l'ex-grand pensionnaire, l'escalier
qui conduisait dans la cour. Au bas de l'escalier, il trouva la
belle Rosa toute tremblante.

--Oh! monsieur Jean, dit celle-ci, quel malheur!
--Qu'y a-t-il donc, mon enfant? demanda de Witt.
--Il y a que l'on dit qu'ils sont all‚s chercher au Hoogstraet
l'ordre qui doit ‚loigner les cavaliers du comte de Tilly.
--Oh! oh! fit Jean. En effet, ma fille, si les cavaliers s'en vont,
la position est mauvaise pour nous.
--Aussi, si j'avais un conseil … vous donner...dit la jeune fille
toute tremblante.
--Donne, mon enfant.
--Eh bien! monsieur Jean, je ne sortirais point par la grande rue.
--Et pourquoi cela, puisque les cavaliers de Tilly sont toujours …
leur poste?
--Oui, mais tant qu'il ne sera pas revoqu‚, cet ordre est de rester
devant la prison.
--Sans doute.
--En avez-vous un pour qu'il vous accompagne jusque hors de la ville?
--Non.
--Eh bien! du moment o— vous allez avoir d‚pass‚ les premiers
cavaliers vous tomberez aux mains du peuple.
--Mais la garde bourgeoise?
--Oh! la garde bourgeoise, c'est la plus enrag‚e.
--Que faire, alors?
--A votre place, monsieur Jean, continua timidement la jeune fille,
je sortirais par la poterne. L'ouverture donne sur une rrue d‚serte,
car tout le monde est dans la grande rue, attendant … l'entr‚e
principale, et je gagnerais celle des portes de la ville par laquelle
vous voulez sortir.
--Mais mon frŠre ne pourra marcher, dit Jean.
--J'essaierai, r‚pondit Corneille avec une expression de fermet‚
sublime.
--Mais n'avez-vous pas votre voiture? demanda la jeune fille.
--La voiture est l…, au seuil de la grande porte.
--Non, r‚pondit la jeune fille. J'ai pens‚ que votre cocher ‚tait un
homme d‚vou‚, et je lui ai dit d'aller vous attendre … la poterne.
Les deux frŠres se regardŠrent avec attendrissement, et leur double
regard, lui apportant toute l'expression de leur reconnaissance, se
concentra sur la jeune fille.
--Maintenant, dit le grand pensionnaire, reste … savoir si Gryphus
voudra bien nous ouvrir cette porte.
--Oh! non, dit Rosa, il ne voudra pas.
--Eh bien! alors?
--Alors, j'ai pr‚vu son refus, et tout … l'heure, tandis qu'il
causait par la fenˆtre de la ge“le avec un pistolier, j'ai pris la
clef au trousseau.
--Et tu l'as, cette clef?
--La voici, monsieur Jean.
--Mon enfant, dit Corneille, je n'ai rien … te donner en ‚change du
service que tu me rends, except‚ la Bible que tu trouveras dans ma
chambre: c'est le dernier pr‚sent d'un honnˆte homme; j'espŠre qu'il
te portera bonheur.
--Merci, monsieur Corneille, elle ne me quittera jamais, r‚pondit la
jeune fille. Puis … elle-mˆme et en soupirant:
--Quel malheur que je ne sache pas lire! dit-elle.
--Voice les clameurs qui redoublent, ma fille, dit Jean; je crois
qu'il n'y a pas un instant … perdre.
--Venez donc, dit la belle Frisonne, et par un couloir int‚rieur,
elle conduisit les deux frŠres au c“t‚ oppos‚ de la prison.

Toujours guid‚s par Rosa, ils descendirent un escalier d'une douzaine
de marches, traversŠrent une petite cour, et la porte cintr‚e s'‚tant
ouverte, ils se retrouvŠrent de l'autre c“t‚ de la prison dans la rue
d‚serte, en face de la voiture qui les attendait, le marchepied
abaiss‚.

--Eh! vite, vite, vite, mes maŒtres, les entendez-vous? cria le
cocher tout effar‚.

Mais aprŠs avoir fait monter Corneille le premier, le grand
pensionnaire se retourna vers la jeune fille.

--Adieu, mon enfant, dit-il; tout ce que nous pourrions te dire ne
t'exprimerait que faiblement notre reconnaissance. Nous te
recommandons … Dieu, qui se souviendra, j'espŠre, que tu viens de
sauver la vie de deux hommes.

Rosa prit la main qui lui tendait le grand pensionnaire et la baisa
respectueusement.

--Allez, dit-elle, allez, on dirait qu'ils enfoncent la porte.

Jean de Witt monta pr‚cipitamment, prit place prŠs de son frŠre, et
ferma le mantelet de la voiture en criant:

--Au Tol-Hek!

Le Tol-Hek ‚tait la grille qui fermait la porte conduisant au petit
port de Schweningen, dans lequel un petit bƒtiment atttendait les
deux frŠres.

La voiture partit au galop de deux vigoureux chevaux flamands et
emporta les fugitifs. Rosa les suivit jusqu'… ce qu'ils eussent
tourn‚ l'angle de la rue. Alors elle rentra fermer la porte derriŠre
elle et jeta la clef dans un puits.

---------------
The infuriated mob broke into the Buytenhoff and searched the cells.
--------------

III

LES MASSACREURS

Les rugissements de la foule ‚clataient comme un tonnerre, car il lui
‚tait bien d‚montr‚ que Corn‚lius de Witt n'‚tait plus dans la
prison. En effet, Corneille et Jean avaient pris la grande rue qui
conduit au Tol-Hek, tout en recommandant au cocher de ralentir le pas
de ses chevaux pour que le passage de leur carrosse n'‚veillƒt aucun
soup‡on. Mais arriv‚ au milieu de cette rue, quand il vit de loin la
grille, le cocher n‚gligea tout pr‚caution et mit le carrosse au
galop.

Tout … coup il s'arrˆta.

--Qu'y a-t-il? demanda Jean en passant la tˆte par la portiŠre.

--Oh! mes maŒtres, s'‚cria le cocher, il y a ...

La terreur ‚touffait la voix du brave homme.

--Voyons, achŠve, dit le grand pensionnaire.
--Il y a que la grille est ferm‚e.
--Comment! la grille est ferm‚e? Ce n'est pas l'habitude de fermer la
grille pendant le jour.
--Voyez plut“t.

Jean de Witt se pencha en dehors de la voiture et vit en effet la
grille ferm‚e.

--Va toujours, dit Jean, j'ai sur moi l'ordre de commutation, le
portier ouvrira.

La voiture reprit sa course, mais on sentait que le cocher ne
poussait plus ses chevaux avec la mˆme confiance. Puis en sortant sa
tˆte par la portiŠre, Jean de Witt avait ‚t‚ vu et reconnu par un
brasseur qui poussa un cri de surprise, et courut aprŠs deux autres
hommes qui couraient devant lui. Au bout de cent pas il les
rejoignit et leur parla; les trois hommes s'arrˆtŠrent, regardant
s'‚loigner la voiture, mais encore peu s–rs de ceux qu'elle
renfermait. La voiture, pendant ce temps, arrivait au Tol-Hek.

--Ouvrez! cria le cocher.
--Ouvrir, dit le portier paraissant sur le seuil de sa maison,
ouvrir, et avec quoi?
--Avec la clef, parbleu! dit le cocher.
--Avec la clef, oui; mais il faudrait l'avoir pour cela.
--Comment! vous n'avez pas la clef de la porte? demanda le cocher.
--Non.
--Qu'en avez-vous donc fait?
--Dame! on me l'a prise.
--Qui cela?
--Quelqu'un qui probablement tenait … ce que personne ne sortit de la
ville.
--Mon ami, dit le grand pensionnaire sortant la tˆte de la voiture et
risquant le tout pour le tout, mon ami, c'est pour moi Jean de Witt
et pour mon frŠre Corneille, que j'emmŠne en exil.
--Oh! monsieur de Witt, je suis au d‚sespoir, dit le portier se
pr‚cipitant vers la voiture, mais sur l'honneur, la clef m'a ‚t‚
prise.
--Quand cela?
--Ce matin.
--Par qui?
--Par un jeune homme de vingt-deux ans, pƒle et maigre.
--Et pourquoi la lui avez-vous remise?
--Parce qu'il avait un ordre sign‚ et scell‚.
--De qui?
--Mais de messieurs de l'h“tel de ville.
--Allons, dit tranquillement Corneille, il paraŒt que bien d‚cid‚ment
nous sommes perdus.
--Sais-tu si la mˆme pr‚caution a ‚t‚ prise partout?
--Je ne sais.
--Allons, dit Jean au cocher, Dieu ordonne … l'homme de faire tout ce
qu'il peut pour conserver sa vie; gagne une autre porte.
--Ah! dit le portier, voyez-vous l…-bas?
--Passe au galop … travers ce groupe, cria Jean au cocher, et prends
la rue … gauche; c'est notre seul espoir.

Le groupe dont parlait Jean avait eu pour noyau les trois hommes que
nous avons vus suivre des yeux la voiture, et qui depuis ce temps et
pendant que Jean parlementait avec le portier s'‚tait grossi de sept
ou huit nouveaux individus. Ces nouveaux arrivants avaient
‚videmment des intentions hostiles … l'endroit du carrosse. Aussi,
voyant les chevaux venir sur eux au grand galop, se mirent-ils en
travers de la rue en agitant leurs bras arm‚s de bƒtons et criant:

--Arrˆte! arrˆte!

La voiture et les hommes se heurtŠrent enfin. Les frŠres de Witt ne
pouvaient rien voir, enferm‚s qu'ils ‚taient dans la voiture. Mais
ils sentirent les chevaux se cabrer, puis ‚prouvŠrent une violente
secousse. Il y eut un moment d'h‚sitation et de tremblement dans
toute la machine roulante, qui s'emporta de nouveau, passant sur
quelque chose de rond et de flexible qui semblait ˆtre le corps d'un
homme renvers‚, et s'‚loigna au milieu des blasphŠmes.

--Oh! dit Corneille, je crains bien que nous n'ayons fait un malheur.
--Au galop! au galop! cria Jean.
--Mais, malgr‚ cet ordre, tout … coup le cocher s'arrˆta.
--Eh bien? demanda Jean.
--Voyez-vous? dit le cocher.

Jean regarda.

Toute la populace du Buytenhoff apparaissait … l'extr‚mit‚ de la rue
que devait suivre la voiture.

--Arrˆte et sauve-toi, dit Jean au cocher; il est inutile d'aller
plus loin; nous sommes perdus.
--Les voil…! les voil…! criŠrent ensemble cinq cents voix.
--Oui, les voil…, les traŒtres! les meurtriers! les assassins!
r‚pondirent ceux qui couraient aprŠs la voiture.

Tout … coup le carrosse s'arrˆta. Un mar‚chal venait, d'un coup de
massue, d'assommer un des deux chevaux, qui tomba dans les traits. En
ce moment le volet d'une fenˆtre s'entr'ouvrit et l'on put voir le
visage livide et les yeux sombres d'un jeune homme se fixant sur le
spectacle qui se pr‚parait. DerriŠre lui apparaissait la tˆte d'un
officier presque aussi pƒle que la sienne.

--Oh! mon Dieu! mon Dieu! monseigneur, que va-t-il se passer? murmura
l'officier.
--Quelque chose de terrible, bien certainement, r‚pondit celui-ci.
--Oh! voyez-vous, monseigneur, ils tirent le grand pensionnaire de la
voiture, ils le battent, ils le d‚chirent.
--En v‚rit‚, il faut que ces gens-l… soient anim‚s d'une bien
violente indignation, fit le jeune homme du mˆme ton impassible qu'il
avait conserv‚ jusqu'alors.
--Et voici Corneille qu'ils tirent … son tour du carrosse, Corneille
d‚j… tout bris‚, tout mutil‚ par la torture. Oh! voyez donc, voyez
donc.
--Oui, en effet, c'est bien Corneille.

L'officier poussa un faible cri et d‚tourna la tˆte. C'est que, sur
le dernier degr‚ du marchepied, avant mˆme qu'il eut touch‚ la terre,
Corneille de Witt venait de recevoir un coup de barre de fer qui lui
avait bris‚ la tˆte. Il se releva cependant, mais pour retomber
aussit“t. Puis des hommes le prenant par les pieds, le tirŠrent dans
la foule, au milieu de laquelle on put suivre le sillage sanglant
qu'il y tra‡ait et qui se refermait derriŠre lui avec de grandes
hu‚es pleines de joie. Le jeune homme devint plus pƒle encore, ce
qu'on e–t cru impossible, et son oeil se voila un instant sous sa
paupiŠre. L'officier vit ce mouvement de piti‚, le premier que son
s‚vŠre compagnon e–t laiss‚ ‚chapper, et voulant profiter de cet
amollissement de son ƒme:

--Venez, venez, monseigneur, dit-il, car voil… qu'on va assassiner
aussi le grand pensionnaire.

Mais le jeune homme avait d‚j… ouvert les yeux.

--En v‚rit‚! dit-il. Ce peuple est implacable. Il ne fait pas bon de
le trahir.
--Monseigneur, dit l'officier, est-ce qu'on ne pourrait pas sauver ce
pauvre homme, qui a ‚lev‚ Votre Altesse? S'il y a un moyen, dites-le,
et duss‚-je y perdre la vie ...

Guillaume d'Orange, car c'‚tait lui, plissa son front d'une fa‡on
sinistre, et r‚pondit:

--Colonel van Deken, allez, je vous prie, trouver mes troupes afin
qu'elles prennent les armes … tout ‚v‚nement.
--Mais laisserai-je donc monseigneur seul ici, en face de ces
assassins?
--Ne vous inqui‚tez pas de moi plus que je ne m'en inquiŠte, dit
brusquement le prince. Allez.

L'officier partit avec une rapidit‚ qui t‚moignait bien moins de son
ob‚issance que de la joie de n'assister point au hideux assassinat du
second des frŠres. Il n'avait point ferm‚ la porte de la chambre que
Jean, qui par un effort suprˆme avait gagn‚ le perron d'une maison
situ‚e presque en face de celle o— ‚tait cach‚ son ‚lŠve, chancela
sous les secousses qu'on lui imprimait de dix c“t‚s … la fois en
disant:

--Mon frŠre, o— est mon frŠre?
--Un de ces furieux lui jeta bas son chapeau d'un coup de poing.

Un autre lui montra le sang qui teignait ses mains, celui-l… venait
d'‚ventrer Corneille, et il accourait pour ne point perdre l'occasion
d'en faire autant au grand pensionnaire, tandis que l'on traŒnait au
gibet le cadavre de celui qui ‚tait d‚j… mort. Jean poussa un
g‚missement lamentable et mit une de ses mains sur ses yeux.

--Ah! tu fermes tes yeux, dit un des soldats de la garde bourgeoise,
eh bien! je vais te les crever, moi!

Et il lui poussa dans le visage un coup de pique sous lequel le sang
jaillit.

--Mon frŠre! cria de Witt essayant de voir ce qu'‚tait devenu
Corneille, … travers le flot de sang qui l'aveuglait, mon frŠre!
--Va le rejoindre! hurla un autre assassin en lui appliquant son
mousquet sur la tempe et en lƒchant la d‚tente.

Mais le coup ne partit point. Alors le meurtrier retourna son arme,
et la prenant … deux mains par le canon il assomma Jean de Witt d'un
coup de crosse. Jean de Witt chancela et tomba … ses pieds. Mais
aussit“t, se relevant par un suprˆme effort:

--Mon frŠre! cria-t-il d'une voix tellement lamentable que le jeune
homme tira le contrevent sur lui.

D'ailleurs il restait peu de chose … voir, car un troisiŠme assassin
lui lƒcha … bout portant un coup de pistolet qui partit cette fois,
et il tomba pour ne plus se relever. Alors chacun de ses mis‚rables,
enhardi par cette chute, voulut d‚charger son arme sur le cadavre.
Chacun voulut donner un coup de masse, d'‚p‚e ou de couteau, chacun
voulut tirer sa goutte de sang, arracher son lambeau d'habits. Puis
quand ils furent tous deux bien meurtris, bien d‚chir‚s, bien
d‚pouill‚s, la populace les traŒna nus et sanglants … un gibet
improvis‚, o— des bourreaux amateurs les suspendirent par les pieds.
Nous ne pourrions dire si … travers l'ouverture du volet le jeune
homme vit la fin de cette terrible scŠne, mais au moment mˆme o— il
pendait les deux martyrs au gibet, il traversait la foule et gagnait
le Tol-Hek toujours ferm‚.

--Ah! monsieur, s'‚cria le portier, me rapportez-vous la clef?
--Oui, mon ami, la voil…, r‚pondit le jeune homme.
--Oh! c'est un bien grand malheur que vous ne m'ayez pas rapport‚
cette clef seulement une demi-heure plus t“t, dit le portier en
soupirant.
--Et pourquoi cela? demanda le jeune homme.
--Parce que j'eusse pu ouvrir aux messieurs de Witt. Tandis que,
ayant trouv‚ la porte ferm‚e, ils ont ‚t‚ oblig‚s de rebrouusser
chemin. Ils sont tomb‚s au milieu de ceux qui les poursuivaient.
--La porte! la porte! s'‚cria une voix qui semblait ˆtre celle d'un
homme press‚. Le prince se retourna et reconnut le colonel van
Deken.
--C'est vous, colonel? dit-il. Vous n'ˆtes pas encore sorti de la
Haye? C'est accomplir tardivement mon ordre.
--Monseigneur, r‚pondit le colonel, voil… la troisiŠme porte …
laquelle je me pr‚sente; j'ai trouv‚ les deux autres ferm‚es.
--Eh bien! ce brave homme va nous ouvrir celle-ci. Ouvre, mon ami,
dit le prince au portier qui ‚tait rest‚ tout ‚bahi … ce titre de
monseigneur.

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William of Orange mounted his horse, and, followed by his officer,
rode off at full speed toward his camp, in order to be with his
troops when the news should arrive of the death of the de Witts. The
murder of these men had greatly strengthened his position as
Stadtholder.
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IV

L'AMATEUR DE TULIPES ET SON VOISIN

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Cornelius van Baerle, the godson of Corneille de Witt, and the
custodian of their secret correspondence, was a young man of wealth
and quiet tastes. He had declined to enter political life, and had
retired to his ancestral home at Dordrecht where he spent his time
and fortune in the cultivation of tulips. After creating several new
species, he set to work to create a black tulip, for which the
Horticultural Society of Harlem had offered a prize of 100,000
florins. In the house adjoining that of van Baerle, lived another
tulip-grower, named Boxtel, who had not the wealth of van Baerle, and
could not attain the same success. He became envious of his more
fortunate rival. With a telescope he watched the garden and the
glass-covered drying-room where van Baerle kept his bulbs and
records. Van Baerle, absorbed in his work, was utterly ignorant of
the hatred of his envious neighbor. When Corneille de Witt in
January, 1672, had come to van Baerle, and, in the supposed secrecy
of the drying-room, confided to his godson the state correspondence,
Boxtel, telescope in hand, watched attentively all the movements. He
saw the mysterious package pass from the hands of de Witt to those of
van Baerle who enclosed it carefully in the drawer where he kept his
best tulip bulbs. Boxtel guessed the nature of the documents, and
determined to make use of this knowledge at the opportune time in
order to ruin his rival. The day Craeke arrived at Dordrecht with
the order from Corneille de Witt to destroy the papers, van Baerle
was in his drying-room, oblivious of the world and its revolutions,
but enraptured by his success in the world of tulips. Before him lay
three bulbs which he was sure would produce the long-sought black
tulip.
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--Les admirables ca‹eux!...

Et Corn‚lius se d‚lectait dans sa contemplation, et Corn‚lius
s'absorbait dans les plus doux rˆves. Soudain la sonnette de son
cabinet fut plus vivement ‚branl‚e que d'habitude. Corn‚lius
tressaillit, ‚tendit la main sur ses ca‹eux et se retourna.

--Qui va l…? demanda-t-il.
--Monsieur, r‚pondit le serviteur, c'est un messager de la Haye.
--Un messager de la Haye....Que veut-il?
--Monsieur, c'est Craeke.
--Craeke, le valet de confiance de monsieur Jean de Witt? Bon! qu'il
attende.
--Je ne puis attendre, dit une voix dans le corridor.

Et en mˆme temps Craeke se pr‚cipita dans le s‚choir.

Cette apparition presque violente ‚tait une telle infraction aux
habitudes ‚tablies dans la maison de Corn‚lius van Baerle, que
celui-ci, en apercevant Craeke qui se pr‚cipitait dans le s‚choir,
fit de la main qui couvrait les ca‹eux un mouvement presque
convulsif, lequel envoya deux des pr‚cieux oignons rouler, l'un sous
la table voisine de la grande table, l'autre dans la chemin‚e.

--Au diable! dit Corn‚lius, se pr‚cipitant … la poursuite des ca‹eux,
qu'y a-t-il donc, Craeke?
--Il y a, monsieur, dit Craeke, d‚posant le papier sur la grande
table o— ‚tait rest‚ le troisiŠme oignon, il y a que vous ˆtes invit‚
… lire ce papier sans perdre un seul instant.

Et Craeke, qui avait cru remarquer dans les rues de Dordrecht les
sympt“mes d'un tumulte pareil … celui qu'il venait de laisser … la
Haye, s'enfuit sans tourner la tˆte.

--C'est bon! c'est bon! mon cher Craeke, dit Corn‚lius, ‚tendant le
bras sous la table pour y poursuivre l'oignon pr‚cieux; on le lira,
ton papier.

Puis, ramassant le ca‹eu, qu'il mit dans le creux de sa main pour
l'examiner:

--Bon! dit-il; en voil… d‚j… un intact. Diable de Craeke, va! entrer
ainsi dans mon s‚choir! Voyons … l'autre, maintenant.

Et sans lƒcher l'oignon fugitif, van Baerle s'avan‡a vers la
chemin‚e, et … genoux, du bout du doigt, se mit … palper les cendres
qui heureusement ‚taient froides.

Au bout d'un instant, il sentit le second ca‹eu.

--Bon, dit-il, le voici.

Et le regardant avec une attention presque paternelle:

--Intact comme le premier, dit-il.

Au mˆme instant, et comme Corn‚lius, encore … genoux, examinant le
second ca‹eu, la porte du s‚choir fut secou‚e si rudement et s'ouvrit
de telle fa‡on … la suite de cette secousse, que Corn‚lius sentit
monter … ses joues, … ses oreilles la flamme de cette mauvaise
conseillŠre que l'on nomme la colŠre.

--Qu'est-ce encore? demanda-t-il. Ah ‡a! devient-on fou c‚ans?

--Monsieur! monsieur! s'‚cria un domestique se pr‚cipitant dans le
s‚choir avec le visage plus pƒle et la mine plus effar‚e que ne les
avait Craeke.
--Et bien? demanda Corn‚lius, pr‚sageant un malheur … cette double
infraction de toutes les rŠgles.
--Ah! monsieur, fuyez, fuyez vite! cria le domestique.
--Fuir et pourquoi?
--Monsieur, la maison est pleine de gardes des Etats.
--Que demandent-ils?
--Ils vous cherchent.
--Pour quoi faire?
--Pour vous arrˆter.
--Pour m'arrˆter, moi?
--Oui, monsieur, et ils sont pr‚c‚d‚s d'un magistrat.
--Que veut dire cela? demanda van Baerle en serrant ses deux ca‹eux
dans sa main et en plongeant son regard effar‚ dans l'escalier.
--Ils montent, ils montent! cria le serviteur.
--Oh! mon cher enfant, mon digne maŒtre, cria la nourrice en faisant
… son tour son entr‚e dans le s‚choir. Prenez votre or, vos bijoux,
et fuyez, fuyez!
--Mais par o— veux-tu que je fuie, nourrice? demanda van Baerle.
--Sautez par la fenˆtre.
--Vingt-cinq pieds.
--Vous tomberez sur six pieds de terre grasse.
--Oui, mais je tomberai sur mes tulipes.
--N'importe, sautez.

Corn‚lius prit le troisiŠme ca‹eu, s'approcha de la fenˆtre,
l'ouvrit, mais … l'aspect du d‚gƒt qu'il allait causer dans ses
plates-bandes bien plus encore qu'… la vue de la distance qu'il lui
fallait franchir:

--Jamais, dit-il.

Et il fit un pas en arriŠre.

En ce moment on voyait poindre … travers les barreaux de la rampe les
hallebardes des soldats. La nourrice leva les bras au ciel. Quant …
Corn‚lius van Baerle, il faut le dire … la louange non pas de
l'homme, mais du tulipier, sa seule pr‚occupation fut pour ses
inestimables ca‹eux. Il chercha des yeux un papier o— les
envelopper, aper‡ut la feuille de la Bible d‚pos‚e par Craeke sur le
s‚choir, la prit sans se rappeler, tant son trouble ‚tait grand, d'o—
venait cette feuille, y enveloppa les trois ca‹eux, les cacha dans sa
poitrine et attendit. Les soldats, pr‚c‚d‚s du magistrat, entrŠrent
au mˆme instant.

--Etes-vous le docteur Corn‚lius van Baerle? demanda le magistrat,
quoiqu'il conn–t parfaitement le jeune homme; mais en cella il se
conformait aux rŠgles de la justice, ce qui donnait, comme on le
voit, une grande gravit‚ … l'interrogation.
--Je le suis, maŒtre van Spennen, r‚pondit Corn‚lius en saluant
gracieusement son juge, et vous le savez bien.
--Alors livrez-nous les papiers s‚ditieux que vous cachez chez vous.
--Les papiers s‚ditieux? r‚p‚ta Corn‚lius tout abasourdi de
l'apostrophe.
--Oh! ne faites pas l'‚tonn‚.
--Je vous jure, maŒtre van Spennen, reprit Corn‚lius, que j'ignore
complŠtement ce que vous voulez dire.
--Alors je vais vous mettre sur la voie, docteur, dit le juge:
livrez- nous les papiers que le traŒtre Corneille de Witt a d‚pos‚s
chez vous au mois de janvier dernier.

Un ‚clair passa dans l'esprit de Corn‚lius.

--Oh! oh! dit van Spennen, voil… que vous commencez … vous rappeler,
n'est-ce pas?
--Sans doute ; mais vous parliez de papier s‚ditieux, et je n'ai
aucun papier de ce genre.
--Ah! vous niez?
--Certainement.

Le magistrat se retourna pour embrasser d'un coup d'oeil tout le
cabinet.

--Quelle est la piŠce de votre maison qu'on nomme le s‚choir?
demanda-t-il.
--C'est justement celle o— nous sommes, maŒtre van Spennen.

Le magistrat jeta un coup d'oeil sur une petite note plac‚e au
premier rang de ses papiers.

--C'est bien, dit-il, comme un homme qui est fix‚.

Puis se retournant vers Corn‚lius.

--Voulez-vous me remettre ces papiers? dit-il.
--Mais je ne puis, maŒtre van Spennen. Ces papiers ne sont point …
moi: ils m'ont ‚t‚ remis en d‚p“t, et un d‚p“t est sacr‚.
--Docteur Corn‚lius, dit le juge, au nom des Etats, je vous ordonne
d'ouvrir ce tiroir et de me remettre les papiers qui y sont
renferm‚s.

Et du doigt le magistrat indiquait juste le troisiŠme tiroir d'un
bahut plac‚ prŠs de la chemin‚e.

C'‚tait dans ce troisiŠme tiroir, en effet, qu'‚taient les papiers
remis par Corneille de Witt … son filleul, preuve que la police avait
‚t‚ parfaitement renseign‚e.

--Ah! vous ne voulez pas? dit van Spennen voyant que Corn‚lius
restait immobile de stup‚faction. Je vais donc l'ouvrir moi-mˆme.

Et ouvrant le tiroir dans toute sa largeur, le magistrat mit d'abord
… d‚couvert une vingtaine d'oignons, rang‚s et ‚tiquet‚s avec soin ;
puis le paquet de papier demeur‚ dans le mˆme ‚tat exactement o— il
avait ‚t‚ remis … son filleul par le malheureux Corneille de Witt.
Le magistrat rompit les cires, d‚chira l'enveloppe, jeta un regard
avide sur les premiers feuillets qui s'offraient … ses regards, et
s'‚cria d'une voix terrible:

--Ah! la justice n'avait donc pas re‡u un faux avis!
--Comment! dit Corn‚lius, qu'est-ce donc?
--Ah! ne faites pas davantage l'ignorant, monsieur van Baerle,
r‚pondit le magistrat, et suivez-nous.
--Comment! que je vous suive! s'‚cria le docteur.
--Oui, car au nom des Etats, je vous arrˆte.

On n'arrˆtait pas encore au nom de Guillaume d'Orange. Il n'y avait
pas encore assez longtemps qu'il ‚tait stathouder pour cela.

--M'arrˆter? s'‚cria Corn‚lius; mais qu'ai-je donc fait?
--Cela ne me regarde point, docteur, vous vous en expliquerez avec
vos juges.
--O— cela?
--A la Haye.

Corn‚lius, stup‚fait, embrassa sa nourrice, qui perdait connaissance,
donna la main … ses serviteurs, qui fondaient en larmmes, et suivit
le magistrat, qui l'enferma dans une chaise comme un prisonnier
d'‚tat, et le fit conduire au grand galop … la Haye.

V

UNE INVASION

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Boxtel knew that van Baerle had found the bulb of the black tulip,
and had denounced him to the police in the hope that, after the
arrest of the master of the house, he could enter the garden
unnoticed and steal the famous bulbs. The day of the arrest he
remained in bed, pretending to be sick.
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La nuit vint. C'‚tait la nuit qu'attendait Boxtel.

La nuit venue, il se leva.

Il avait bien calcul‚: personne ne songeait … garder le jardin;
maison et domestiques ‚taient sens dessus dessous.

Il entendit successivement sonner dix heures, onze heures, minuit.

A minuit, le coeur bondissant, les mains tremblantes, le visage
livide, il prit une ‚chelle, l'appliqua contre le mur, monta jusqu'…
l'avant-dernier ‚chelon et ‚couta.

Tout ‚tait tranquille. Pas un bruit ne troublait le silence de la
nuit.

Une seule lumiŠre veillait dans toute la maison.

C'‚tait celle de la nourrice.

Ce silence et cette obscurit‚ enhardirent Boxtel.

Il enjamba le mur, s'arrˆta un instant sur le faŒte; puis, bien
certain qu'il n'avait rien … craindre, il passa l'‚chelle de son
jardin dans celui de Corn‚lius et descendit.

Puis, comme il savait o— ‚taient enterr‚s les ca‹eux de la future
tulipe noire, il courut dans leur direction, suivant n‚anmoins les
all‚es pour n'ˆtre point trahi par la trace de ses pas, et, arriv‚ …
l'endroit pr‚cis, avec une joie de tigre, il plongea ses mains dans
la terre molle.

Il ne trouva rien et crut s'ˆtre tromp‚.

Cependant, la sueur perlait instinctivement sur son front.

Il fouilla … c“t‚: rien.

Il fouilla … droite, il fouilla … gauche: rien.

Il fouilla devant et derriŠre: rien.

Il faillit devenir fou, car il s'aper‡ut enfin que dans la
matin‚e-mˆme la terre avait ‚t‚ remu‚e.

En effet, pendant que Boxtel ‚tait dans son lit, Corn‚lius ‚tait
descendu dans son jardin, avait d‚terr‚ l'oignon et l'avait divis‚ en
trois ca‹eux.

Boxtel ne pouvait se d‚cider … quitter la place. Il avait retourn‚
avec ses mains plus de dix pieds carr‚s.

Enfin il ne lui resta plus de doute sur son malheur.

Ivre de colŠre, il regagna son ‚chelle, enjamba le mur, ramena
l'‚chelle de chez Corn‚lius chez lui, la jeta dans son jardin et
sauta aprŠs elle.

Tout … coup il lui vint un dernier espoir.

C'est que les ca‹eux ‚taient dans le s‚choir.

Il ne s'agissait que de p‚n‚trer dans le s‚choir comme il avait
p‚n‚tr‚ dans le jardin.

L… il les trouverait.

Au reste ce n'‚tait guŠre plus difficile.

Les vitrages du s‚choir se soulevaient comme ceux d'une serre.

Corn‚lius van Baerle les avait ouverts le matin mˆme et personne
n'avait song‚ … les fermer.

Le tout ‚tait de se procurer une ‚chelle assez longue, une ‚chelle de
vingt pieds au lieu d'une de douze.

Boxtel avait remarqu‚ dans la rue qu'il habitait une maison en
r‚paration; le long de cette maison une ‚chelle gigantesque ‚tait
dress‚e.

Cette ‚chelle ‚tait bien l'affaire de Boxtel, si les ouvriers ne
l'avaient pas emport‚e.

Il courut … la maison, l'‚chelle y ‚tait.

Boxtel prit l'‚chelle et l'emporta … grande peine dans son jardin;
avec plus de peine encore, il la dressa contre la muraille de la
maison de Corn‚lius.

Boxtel mit une lanterne sourde tout allum‚e dans sa poche, monta …
l'‚chelle et p‚n‚tra dans le s‚choir.

Arriv‚ dans ce tabernacle, il s'arrˆta, s'appuyant contre la table;
les jambes lui manquaient, son coeur battait … ‚touffer.

Dans le jardin, Boxtel n'‚tait qu'un maraudeur; dans la chambre,
Boxtel ‚tait un voleur.

Cependant, il reprit courage; il n'‚tait pas venu jusque-l… pour
rentrer chez lui les mains nettes.

Mais il eut beau chercher, ouvrir et fermer tous les tiroirs; il
trouva ‚tiquet‚es comme dans un jardin des plantes, la Joannis, la
Witt, la tulipe bistre, la tulipe caf‚ br–l‚; mais la tulipe noire ou
plut“t des ca‹eux o— elle ‚tait encore endormie, il n'y en avait pas
de traces.

Et cependant, sur le registre des graines et des ca‹eux tenu en
partie double par van Baerle avec plus de soin et d'exactitude que le
registre commercial des premiŠres maisons d'Amsterdam, Boxtel lut ces
lignes:

"Aujourd'hui, 20 ao–t 1672, j'ai d‚terr‚ l'oignon de la grande tulipe
noire que j'ai s‚par‚ en trois ca‹eux parfaits."

--Ces ca‹eux! Ces ca‹eux! hurla Boxtel en ravageant tout dans le
s‚choir, o— les a-t-il pu cacher?

Puis tout … coup se frappant le front … s'aplatir le cerveau:

--Oh! mis‚rable que je suis! s'‚cria-t-il; ah! trois fois perdu
Boxtel, est-ce qu'on se s‚pare de ces ca‹eux, est-ce qu'on les
abandonne … Dordrecht quand on part pour la Haye, est-ce que l'on
peut vivre sans ses ca‹eux, quand ces ca‹eux sont ceux de la grande
tulipe noire? Il aura eu le temps de les prendre, l'infƒme! Il les a
sur lui, il les a emport‚s … la Haye!

C'‚tait un ‚clair qui montrait … Boxtel l'abŒme d'un crime inutile.

--Eh bien! aprŠs tout, dit l'envieux, s'il les a, il ne peut les
garder que tant qu'il sera vivant et...

Le reste de sa hideuse pens‚e s'absorba dans un affreux sourire.

--Les ca‹eux sont … la Haye, dit-il; ce n'est donc plus … Dordrecht
que je puis vivre.

A la Haye pour les ca‹eux! … la Haye!

Et Boxtel, sans faire attention aux richesses immenses qu'il
abandonnait, tant il ‚tait pr‚occup‚ d'une autre richesse
inestimable, Boxtel sortit, se laissa glisser le long de l'‚chelle,
reporta l'instrument de vol o— il l'avait pris, et, pareil … un
animal de proie, rentra rugissant dans sa maison.

VI

LA CHAMBRE DE FAMILLE

A minuit, on frappa … la porte du Buytenhoff. C'‚tait Corn‚lius van
Baerle que l'on amenait. Quand le ge“lier Gryphus re‡ut ce nouvel
h“te et qu'il eut vu sur la lettre d'‚crou la qualit‚ du prisonnier:

--Filleul de Corneille de Witt, murmura-t-il avec son sourire de
ge“lier; ah! jeune homme, nous avons justement ici la chambre de
famille; nous allons vous la donner.

Et enchant‚ de la plaisanterie qu'il venait de faire, le farouche
orangiste prit son falot et les clefs pour conduire le filleul dans
la chambre du parrain.

Sur la route qu'il fallait parcourir pour arriver … cette chambre le
d‚sesp‚r‚ fleuriste n'entendit rien que l'aboiement d'un chien, ne
vit rien que le visage d'une jeune fille.

Le chien sortit d'une niche creus‚e dans le mur, en secouant une
grosse chaŒne, et il flaira Corn‚lius afin de le bien reconnaŒtre au
moment o— il serait ordonn‚ de le d‚vorer.

La jeune fille, quand le prisonnier fit g‚mir la rampe de l'escalier
sous sa main alourdie, entr'ouvrit le guichet d'une chambre qu'elle
habitait dans l'‚paisseur de cet escalier mˆme. Et la lampe … la
main droite, elle ‚claira son charmant visage rose encadr‚ dans
d'admirables cheveux blonds … torsades ‚paisses.

C'‚tait un bien beau tableau … peindre et en tout digne de maŒtre
Rembrandt que cette spirale noire de l'escalier illumin‚e par le
falot rougeƒtre de Gryphus avec la sombre figure du ge“lier au
sommet, la m‚lancholique figure de Corn‚lius qui se penchait sur la
rampe pour regarder; au-dessous de lui, encadr‚ par le guichet
lumineux, le suave visage de Rosa; puis, en bas, tout … fait dans
l'ombre, … cet endroit de l'escalier o— l'obscurit‚ faisait
disparaŒtre les d‚tails, les yeux d'escarbou.

Mais ce que n'aurait pu rendre dans son tableau le sublime maŒtre,
c'est l'expression douloureuse qui parut sur le visage de Rosa quand
elle vit ce beau jeune homme pƒle monter l'escalier lentement et
qu'elle put lui appliquer ces sinistres paroles prononc‚es par son
pŠre:

--Vous aurez la chambre de famille.

Cette vision dura un moment, beaucoup moins de temps que nous n'avons
mis … la d‚crire. Puis Gryphus continua son chemin, Corn‚lius fut
forc‚ de le suivre, et cinq minutes aprŠs il entrait dans le cachot,
qu'il est inutile de d‚crire, puisque le lecteur le connait d‚j….
Gryphus, aprŠs avoir montr‚ du doigt le lit au prisonnier, reprit son
falot et sortit.

Quant … Corn‚lius, rest‚ seul, il se jeta sur ce lit, mais ne dormit
point. Il ne cessa d'avoir l'oeil fix‚ sur l'‚troite fenˆtre …
treillis de fer qui prenait son jour sur le Buytenhoff; il vit de
cette fa‡on blanchir par del… les arbres ce premier rayon de lumiŠre
que le ciel laisse tomber sur la terre comme un blanc manteau.

Corn‚lius, impatient de savoir si quelque chose vivait … l'entour de
lui, s'approcha de la fenˆtre et promena circulairement un triste
regard.

A l'extr‚mit‚ de la place, une masse noirƒtre teint‚e de bleu sombre
par les brumes matinales, s'‚levait d‚coupant sur les maisons pƒles
sa silhouette irr‚guliŠre.

Corn‚lius reconnut le gibet.

A ce gibet pendaient deux informes lambeaux qui n'‚taient plus que
des squelettes encore saignants.

Le bon peuple de la Haye avait d‚chiquet‚ les chairs de ses victimes,
mais rapport‚ fidŠlement au gibet le pr‚texte d'une double
inscription trac‚e sur une ‚norme pancarte.

Sur cette pancarte, avec ses yeux de vingt-huit ans, Corn‚lius
parvint … lire les lignes suivantes:

"Ici pendent le grand sc‚l‚rat nomm‚ Jean de Witt et le petit coquin
Corneille de Witt, son frŠre, deux ennemis du peuple, mais grands
amis du roi de France."

Corn‚lius poussa un cri d'horreur, et dans le transport de sa terreur
d‚lirante frappa des pieds et des mains … sa porte, si rudement et si
pr‚cipitamment que Gryphus accourut furieux, son trousseau d'‚normes
clefs … la main.

Il ouvrit la porte en prof‚rant d'horribles impr‚cations contre le
prisonnier qui le d‚rangeait en dehors des heures o— il avait
l'habitude de se d‚ranger.

--Ah ‡a mais! dit-il, est-il enrag‚ cet autre de Witt? s'‚cria-t-il,
mais ces de Witt ont donc le diable au corps!

--Monsieur, monsieur, dit Corn‚lius en saisissant le ge“lier par le
bras et en le traŒnant vers la fenˆtre; monsieur, qu'ai- je donc lu
l…-bas?

--O—, l…-bas?

--Sur cette pancarte.

Et tremblant, pƒle et haletant, il lui montrait, au fond de la place,
le gibet surmont‚ de la cynique inscription.

Gryphus se mit … rire.

--Ah! ah! r‚pondit-il. Oui, vous avez lu....Eh bien! mon cher
monsieur, voil… o— l'on arrive quand on a des intelligencces avec les
ennemis de monsieur le prince d'Orange.

--Messieurs de Witt ont ‚t‚ assassin‚s! murmura Corn‚lius, la sueur
au front et en se laissant tomber sur son lit, les bras pendants, les
yeux ferm‚s.

--Messieurs de Witt ont subi la justice du peuple, dit Gryphus;
appelez- vous cela assassin‚s, vous? moi, je dis ex‚cut‚s.

Et, voyant que le prisonnier ‚tait arriv‚ non seulement au calme,
mais … l'an‚antissement, il sortit de la chambre, tirant la porte
avec violence, et faisant rouler les verrous avec bruit.

En revenant … lui, Corn‚lius se trouva seul et reconnut la chambre o—
il se trouvait, la chambre de famille, ainsi que l'avait appel‚e
Gryphus, comme le passage fatal qui devait aboutir pour lui … une
triste mort.

Et comme c'‚tait un philosophe, comme c'‚tait surtout un chr‚tien, il
commen‡a par prier pour l'ƒme de son parrain, puis pour celle du
grand pensionnaire, puis enfin il se r‚signa lui-mˆme … tous les maux
qu'il plairait … Dieu de lui envoyer.

Puis, aprŠs s'ˆtre bien assur‚ qu'il ‚tait seul, il tira de sa
poitrine les trois ca‹eux de la tulipe noire et les cacha derriŠre un
grŠs sur lequel on posait la cruche traditionnelle, dans le coin le
plus obscur de la prison.

Inutile labeur de tant d'ann‚es! destruction de si douces esp‚rances!
sa d‚couverte allait donc aboutir au n‚ant comme lui … la mort! Dans
cette prison, pas un brin d'herbe, pas un atome de terre, pas un
rayon de soleil.

A cette pens‚e, Corn‚lius entra dans un sombre d‚sespoir dont il ne
sortit que par une circonstance extraordinaire.

Quelle ‚tait cette circonstance?

C'est ce que nous nous r‚servons de dire dans le chapitre suivant.

VII

LA FILLE DU GE“LIER

Le mˆme soir, comme il apportait la pitance du prisonnier, Gryphus,
en ouvrant la porte de la prison, glissa sur la dalle humide et tomba
; il se cassa le bras au-dessus du poignet. Corn‚lius fit un
mouvement vers le ge“lier ; mais comme il ne se doutait pas de la
gravit‚ de l'accident:

--Ce n'est rien, dit Gryphus, ne bougez pas.

Et il voulut se relever en s'appuyant sur son bras, mais l'os plia ;
Gryphus seulement alors sentit la douleur et jeta un cri. Il comprit
qu'il avait le bras cass‚, et cet homme si dur pour les autres
retomba ‚vanoui sur le seuil de la porte, o— il demeura inerte et
froid, semblable … un mort. Pendant ce temps, la porte de la prison
‚tait demeur‚e ouverte, et Corn‚lius se trouvait presque libre. Mais
l'id‚e ne lui vint mˆme pas … l'esprit de profiter de cet accident;
il avait vu, … la fa‡on dont le bras avait pli‚, qu'il y avait
fracture, qu'il y avait douleur; il ne songea pas … autre chose qu'…
porter secours au bless‚.

Au bruit que Gryphus avait fait en tombant, un pas pr‚cipit‚ se fit
entendre dans l'escalier. C'‚tait la belle Frisonne, qui, voyant son
pŠre ‚tendu … terre et le prisonnier courb‚ sur lui, avait cru
d'abord que Gryphus, dont elle connaissait la brutalit‚, ‚tait tomb‚
… la suite d'une lutte engag‚e entre lui et le prisonnier.

Mais ramen‚e par le premier coup d'oeil … la v‚rit‚, et honteuse de
ce qu'elle avait pu penser, elle leva sur le jeune homme ses beaux
yeux humides et lui dit:

--Pardon et merci, monsieur. Pardon de ce que j'avais pens‚, et merci
de ce que vous faites.

Corn‚lius rougit.

--Je ne fais que mon devoir de chr‚tien, dit-il, en secourant mon
semblable.

Gryphus, revenu de son ‚vanouissement, ouvrit les yeux, et sa
brutalit‚ accoutum‚e lui revenant avec la vie:

--Ah! voil… ce que c'est, dit-il, on se presse d'apporter le souper
du prisonnier, on tombe en se hƒtant, en tombant on se casse le bras,
et l'on vous laisse sur le carreau.
--Silence, mon pŠre, dit Rosa, vous ˆtes injuste envers ce jeune
monsieur, que j'ai trouv‚ occup‚ … vous secourir.
--Lui? fit Gryphus avec un air de doute.
--Cela est si vrai, monsieur, que je suis tout prˆt … vous secourir
encore.
--Vous? dit Gryphus ; ˆtes-vous donc docteur?
--C'est mon premier ‚tat, dit le prisonnier.
--De sorte que vous pourriez me remettre le bras?
--Parfaitement.
--Et que vous faut-il pour cela, voyons?
--Deux clavettes de bois et des bandes de linge.
--Tu entends, Rosa, dit Gryphus, le prisonnier va me remettre le bras
; c'est une ‚conomie ; voyons, aide-moi … me lever, je suis de plomb.

Rosa pr‚senta au bless‚ son ‚paule ; le bless‚ entoura le col de la
jeune fille de son bras intact, et faisant un effort, il se mit sur
ses jambes, tandis que Corn‚lius, pour lui ‚pargner le chemin,
roulait vers lui un fauteuil. Gryphus s'assit dans le fauteuil, puis
se retournant vers sa fille:

--Eh bien! n'as-tu pas entendu? lui dit-il. Va chercher ce que l'on
te demande.

Rosa descendit et rentra un instant aprŠs avec deux douves de baril
et une grande bande de linge.

--Est-ce bien cela que vous d‚sirez, monsieur? demanda Rosa.
--Oui, mademoiselle, fit Corn‚lius en jetant les yeux sur les objets
apport‚s ; oui, c'est bien cela. Maintenant, poussez cette table
pendant que je vais soutenir le bras de votre pŠre.

Rosa poussa la table. Corn‚lius posa le bras cass‚ dessus, afin qu'il
se trouvƒt … plat, et avec une habilet‚ parfaite, rajusta la
fracture, adapta la clavette et serra les bandes. A la derniŠre
‚pingle, le ge“lier s'‚vanouit une seconde fois.

--Allez chercher du vinaigre, mademoiselle, dit Corn‚lius, nous lui
en frotterons les tempes, et il reviendra.

Mais au lieu d'accomplir la prescription qui lui ‚tait faite, Rosa,
aprŠs s'ˆtre assur‚e que son pŠre ‚tait bien sans connaissance,
s'avan‡ant vers Corn‚lius:

--Monsieur, dit-elle, service pour service.
--Qu'est-ce … dire, ma belle enfant? demanda Corn‚lius.
--C'est-…-dire, monsieur, que le juge qui doit vous interroger demain
est venu s'informer aujourd'hui de la chambre o— vous ‚tiez ; qu'on
lui a dit que vous occupiez la chambre de monsieur Corneille de Witt,
et qu'… cette r‚ponse, il a ri d'une fa‡on sinistre qui me fait
croire que rien de bon ne vous attend.
--Mais, demanda Corn‚lius, que peut-on me faire?
--Voyez d'ici ce gibet.
--Mais je ne suis point coupable, dit Corn‚lius.
--L'‚taient-ils, eux, qui sont l…-bas, mutil‚s, d‚chir‚s?
--C'est vrai, dit Corn‚lius en s'assombrissant.
--D'ailleurs, continua Rosa, l'opinion publique veut que vous le
soyez, coupable. Mais enfin, coupable ou non, votre procŠs commencera
demain ; aprŠs-demain, vous serez condamn‚: les choses vont vite par
le temps qui court.
--Eh bien! que concluez-vous de tout ceci, mademoiselle?
--J'en conclus que je suis seule, que je suis faible, que mon pŠre
est ‚vanoui, que le chien est musel‚, que rien par cons‚quuent ne
vous empˆche de vous sauver. Sauvez-vous donc, voil… ce que je
conclus.
--Que dites-vous?
--Je dis que je n'ai pu sauver monsieur Corneille ni monsieur Jean de
Witt, h‚las! et que je voudrais bien vous sauver, vous.. Seulement,
faites vite ; voil… la respiration qui revient … mon pŠre, dans une
minute peut-ˆtre il rouvira les yeux, et il sera trop tard. Vous
h‚sitez?

En effet, Corn‚lius demeurait immobile, regardant Rosa, mais comme
s'il la regardait sans l'entendre.
--Ne comprenez-vous pas? fit la jeune fille impatiente.
--Si fait, je comprends, fit Corn‚lius; mais...
--Mais?
--Je refuse. On vous accuserait.
--Qu'importe? dit Rosa en rougissant.
--Merci, mon enfant, reprit Corn‚lius, mais je reste.
--Vous restez! Mon Dieu! mon Dieu! N'avez-vous donc pas compris que
vous serez condamn‚... . condamn‚ … mort, ex‚cut‚ suur un ‚chafaud et
peut-ˆtre assassin‚, mis en morceaux comme on a assassin‚ et mis en
morceaux monsieur Jean et monsieur Corneille? Au nom du ciel, ne vous
occupez pas de moi et fuyez cette chambre o— vous ˆtes. Prenez-y
garde, elle porte malheur aux de Witt.
--Hein! s'‚cria le ge“lier en se r‚veillant. Qui parle de ses
coquins, de ces mis‚rables, de ces sc‚l‚rats de de Witt?
--Ne vous emportez pas, mon brave homme, dit Corn‚lius avec son doux
sourire ; ce qu'il y a de pis pour les fractures, c'est de
s'‚chauffer le sang.

Puis, tout bas … Rosa:

--Mon enfant, dit-il, je suis innocent, j'attendrai mes juges avec la
tranquillit‚ et le calme d'un innocent.
--Silence! dit Rosa.
--Silence, et pourquoi?
--Il ne faut pas que mon pŠre soup‡onne que nous avons caus‚ ensemble.
--O— serait le mal?
--O— serait le mal? C'est qu'il m'empˆcherait de jamais revenir ici,
dit la jeune fille.
--Corn‚lius re‡ut cette na‹ve confidence avec un sourire; il lui
semblait qu'un peu de bonheur luisait sur son infortune.
--Eh bien! que marmottez-vous l… tous deux? dit Gryphus en se levant
et en soulevant son bras droit avec son bras gauche.
--Rien, r‚pondit Rosa ; monsieur me prescrit le r‚gime que vous avez
… suivre.
--Le r‚gime que je dois suivre! le r‚gime que je dois suivre! Vous
aussi, vous en avez un … suivre, la belle!
--Et lequel, mon pŠre?
--C'est de ne pas venir dans la chambre des prisonniers, ou, quand
vous y venez, d'en sortir le plus vite possible ; marchez donc devant
moi, et lestement!

Rosa et Corn‚lius ‚changŠrent un regard.
Celui de Rosa voulait dire:
--Vous voyez bien!
Celui de Corn‚lius signifiait:
--Qu'il soit fait ainsi qu'il plaira au Seigneur!

VIII

LE TESTAMENT DE CORNELIUS VAN BAERLE

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Van Baerle was tried the second day after his incarceration in the
Buytenhoff. He pleaded ignorance of the contents of the documents
found in his possession, but his judges, who were Orangists, had
determined to convict him of treason, and deliberated only as a
matter of form.
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Comme cette d‚lib‚ration avait ‚t‚ s‚rieuse, elle avait dur‚ une
demi-heure, et pendant cette demi-heure, le prisonnier avait ‚t‚
r‚int‚gr‚ dans sa prison. Ce fut l… que le greffier des Etats vint
lui lire l'arrˆt.

MaŒtre Gryphus ‚tait retenu sur son lit par la fiŠvre que lui causait
la fracture de son bras. Ses clefs ‚taient pass‚es aux mains d'un de
ses valets surnum‚raires, et derriŠre ce valet, qui avait introduit
le greffier, Rosa, la belle Frisonne, s'‚tait venue placer …
l'encoignure de la porte, un mouchoir sur sa bouche pour ‚touffer ses
soupirs et ses sanglots. Corn‚lius ‚couta la sentence avec un visage
plus ‚tonn‚ que triste. La sentence lue, le greffier lui demanda
s'il avait quelque chose … r‚pondre.

--Ma foi, non, r‚pondit-il.
Et comme le greffier allait sortir:
--A propos, monsieur le greffier, dit Corn‚lius, pour quel jour est
la chose, s'il vous plaŒt?
--Mais pour aujourd'hui, r‚pondit le greffier un peu gˆn‚ par le
sang-froid du condamn‚.

Un sanglot ‚clata derriŠre la porte. Corn‚lius se pencha pour voir
qui avait pouss‚ ce sanglot, mais Rosa avait devin‚ le mouvement et
s'‚tait rejet‚e en arriŠre.

--Et, ajouta Corn‚lius, … quelle heure l'ex‚cution?
--Monsieur, pour midi.
--Diable! fit Corn‚lius, j'ai entendu, ce me semble, sonner dix
heures il y a au moins vingt minutes. Je n'ai pas de temps … perdre.
--Pour vous reconcilier avec Dieu, oui, monsieur, fit le greffier en
saluant jusqu'… terre, et vous pouvez demander tel ministre qu'il
vous plaira.

En disant ces mots, il sortit … reculons, et le ge“lier rempla‡ant
l'allait suivre en refermant la porte de Corn‚lius, quand un bras
blanc et qui tremblait s'interposa entre cet homme et la lourde
porte. Corn‚lius ne vit que le casque d'or aux oreillettes de
dentelles blanches, coiffure des belles Frisonnes ; il n'entendit
qu'un murmure … l'oreille du guichetier ; mais celui-ci remit ses
lourdes clefs dans la main blanche qu'on lui tendait, et, descendant
quelques marches, il s'assit au milieu de l'escalier, gard‚ ainsi en
haut par lui, en bas par le chien. Le casque d'or fit volte-face, et
Corn‚lius reconnut le visage sillonn‚ de pleurs et les grands yeux
bleus tout noy‚s de la belle Rosa. La jeune fille s'avan‡a vers
Corn‚lius en appuyant ses deux mains sur sa poitrine bris‚e.

--Oh! monsieur! monsieur! dit-elle.

Et elle n'acheva point.

--Ma belle enfant, r‚pliqua Corn‚lius ‚mu, que d‚sirez- vous de moi?
Je n'ai pas grand pouvoir d‚sormais sur rien, je vous en avertis.

--Monsieur, je viens r‚clamer de vous une grƒce, dit Rosa, tendant
ses mains moiti‚ vers Corn‚lius, moiti‚ vers le ciel.
--Ne pleurez pas ainsi, Rosa, dit le prisonnier ; car vos larmes
m'attendrissent bien plus que ma mort prochaine. Et, vous le savez,
plus le prisonnier est innocent, plus il doit mourir avec calme et
mˆme avec joie, puisqu'il meurt martyr. Voyons, ne pleurez plus et
dites-moi vos d‚sirs, ma belle Rosa.

La jeune fille se laissa glisser … genoux.

--Pardonnez … mon pŠre, dit-elle.
--A votre pŠre! fit Corn‚lius ‚tonn‚.
--Oui, il a ‚t‚ si dur pour vous! mais il est ainsi de sa nature, il
est ainsi pour tous, et ce n'est pas vous particuliŠremeent qu'il a
brutalis‚.
--Il est puni, chŠre Rosa, plus que puni mˆme par l'accident qui lui
est arriv‚, et je lui pardonne.
--Merci! dit Rosa. Et maintenant, dites, puis-je, moi, … mon tour,
quelque chose pour vous?
--Vous pouvez s‚cher vos beaux yeux, chŠre enfant, r‚pondit Corn‚lius
avec son doux sourire.
--Mais pour vous--pour vous?
--Celui qui n'a plus … vivre qu'une heure est un grand sybarite s'il
a besoin de quelque chose, chŠre Rosa.
--Ce ministre qu'on vous avait offert?
--J'ai ador‚ Dieu toute ma vie, Rosa. Je l'ai ador‚ dans ses oeuvres,
b‚ni dans sa volont‚. Dieu ne peut rien avoir contre moi. Je ne vous
demanderai donc pas un ministre. La derniŠre pens‚e qui m'occupe,
Rosa, se rapporte … la glorification de Dieu. Aidez-moi, ma chŠre, je
vous en prie, dans l'accomplissement de cette derniŠre pens‚e.
--Ah! monsieur Corn‚lius, parlez, parlez! s'‚cria la jeune fille
inond‚e de larmes.
--Donnez-moi votre belle main, et promettez-moi de ne pas rire, mon
enfant.
--Rire! s'‚cria Rosa au d‚sespoir, rire en ce moment! Mais vous ne
m'avez donc pas regard‚e, monsieur Corn‚lius?
--Je vous ai regard‚e, Rosa, et avec les yeux du corps et avec les
yeux de l'ƒme. Jamais femme plus belle, jamais ƒme plus pure ne
s'‚tait offerte … moi; et si je ne vous regarde plus … partir de ce
moment, pardonnez-moi, c'est parce que, prˆt … sortir de la vie,
j'aime mieux n'avoir rien … y regretter.

Rosa tresaillit. Comme le prisonnier disait ces paroles, onze heures
sonnaient au beffroi du Buytenhoff. Corn‚lius comprit.

--Oui, oui, hƒtons-nous, dit-il, vous avez raison, Rosa. Alors
tirant de sa poitrine, o— il l'avait cach‚ de nouveau depuis qu'il
n'avait plus peur d'ˆtre fouill‚, le papier qui enveloppait les trois
ca‹eux:
--Ma belle amie, dit-il, j'ai beaucoup aim‚ les fleurs. C'‚tait dans
le temps o— j'ignorais que l'on p–t aimer autre chose. Oh! ne
rougissez pas, ne vous d‚tournez pas. J'aimais les fleurs, Rosa, et
j'avais trouv‚, je le crois du moins, le secret de la grande tulipe
noire que l'on croit impossible, et qui est, vous le savez ou vous ne
le savez pas, l'objet d'un prix de cent mille florins propos‚ par la
soci‚t‚ horticole de Harlem. Ces cent mille florins, et Dieu sait que
ce ne sont pas eux que je regrette, ces cent mille florins je les ai
l… dans ce papier; ils sont gagn‚s avec les trois ca‹eux qu'il
renferme, et que vous pouvez prendre, Rosa, car je vous les donne.
--Monsieur Corn‚lius!
--Oh! vous pouvez les prendre, Rosa, vous ne faites de tort …
personne, mon enfant. Je suis seul au monde; mon pŠre et ma mŠre sont
morts; je n'ai jamais eu ni soeur ni frŠre; je n'ai jamais pens‚ …
aimer personne d'amour, et si quelqu'un a pens‚ … m'aimer, je ne l'ai
jamais su. Vous le voyez bien d'ailleurs, Rosa, que je suis
abandonn‚, puisqu'… cette heure vous seule ˆtes dans mon cachot, me
consolant et me secourant.
--Mais, monsieur, cent mille florins...
--Ah! soyons s‚rieux, chŠre enfant, dit Corn‚lius. Cent mille
florins seront une belle dot … votre beaut‚; vous les aurez, les cent
mille florins, car je suis s–r de mes ca‹eux. Vous les aurez donc,
chŠre Rosa, et je ne vous demande en ‚change que la promesse
d'‚pouser un brave gar‡on, jeune, que vous aimerez, et qui vous
aimera autant que moi j'aimais les fleurs. Ne m'interrompez pas,
Rosa, je n'ai plus que quelques minutes.

La pauvre fille ‚touffait sous ses sanglots. Corn‚lius lui prit la
main.

--Ecoutez-moi, continua-t-il, voici comment vous proc‚derez. Vous
prendrez de la terre dans mon jardin de Dordrecht. Demandez …
Butruysheim, mon jardinier, du terreau de ma plate-bande num‚ro 6;
vous y planterez dans une caisse profonde ces trois ca‹eux, ils
fleuriront en mai prochain, c'est-…-dire dans sept mois, et quand
vous verrez la fleur sur la tige, passez les nuits … la garantir du
vent, les jours … la sauver du soleil. Elle fleurira noire, j'en
suis s–r. Alors vous ferez pr‚venir le pr‚sident de la soci‚t‚ de
Harlem. Il fera constater par le congrŠs la couleur de la fleur, et
l'on vous comptera les cent mille florins.

Rosa poussa un grand soupir.

--Maintenant, continua Corn‚lius, je ne d‚sire plus rien, sinon que
la tulipe s'appelle "Rosa Barlaensis," c'est-…-dire qu'elle rappelle
en mˆme temps votre nom et le mien, et comme ne sachant pas le latin,
bien certainement, vous pourriez oublier ce mot, tƒchez de m'avoir un
crayon et du papier, que je vous l'‚crive. Rosa ‚clata en sanglots
et tendit un livre qui portait les initiales de C. W.
--Qu'est-ce que cela? demanda le prisonnier.
--H‚las! r‚pondit Rosa, c'est la Bible de votre pauvre parrain,
Corneille de Witt. Il y a puis‚ la force de subir la torture et
d'entendre sans pƒlir son jugement. Je l'ai trouv‚e dans cette
chambre aprŠs la mort du martyr, je l'ai gard‚e comme un relique.
Ecrivez dessus ce que vous avez … ‚crire, monsieur Corn‚lius, et
quoique j'aie le malheur de ne pas savoir lire, ce que vous ‚crirez
sera accompli.

Corn‚lius prit la Bible et la baisa respectueusement.

--Avec quoi ‚crirai-je? demanda-t-il?
--Il y a un crayon dans la Bible, dit Rosa. Il y ‚tait, je l'ai
conserv‚.

Corn‚lius le prit, et sur la seconde page,--car, on se le rappelle,
la premiŠre avait ‚t‚ d‚chir‚e,--prŠs de mourir … son tour comme son
parrain, il ‚crivit d'une main non moins ferme:

"Ce 23 ao–t 1672, sur le point de rendre, quoique innocent, mon ƒme …
Dieu sur un ‚chafaud, je lŠgue … Rosa Gryphus le seul bien qui me
soit rest‚ de tous mes biens dans ce monde, les autres ayant ‚t‚
confisqu‚s; je lŠgue, dis-je, … Rosa Gryphus trois ca‹eux qui, dans
ma conviction profonde, doivent donner, au mois de mai prochain la
grande tulipe noire, objet du prix de cent mille florins propos‚ par
la soci‚t‚ de Harlem, d‚sirant qu'elle touche ces cent mille florins
en mon lieu et place et comme mon unique h‚ritiŠre, … la seule charge
d'‚pouser un jeune homme de mon ƒge … peu prŠs, qui l'aimera et
qu'elle aimera, et de donner … la grande tulipe noire qui cr‚era une
nouvelle espŠce le nom de Rosa Barlaensis, c'est-…-dire son nom et le
mien r‚unis.
Dieu me trouve en grƒce et elle en sant‚!
CORNELIUS VAN BAERLE."

Puis, donnant la Bible … Rosa:

--Lisez, dit-il.
--H‚las! r‚pondit la jeune fille … Corn‚lius, je vous l'ai d‚j… dit,
je ne sais pas lire. Alors Corn‚lius lut … Rosa le testament qu'il
venait de faire. Les sanglots de la pauvre enfant redoublŠrent.
--Acceptez-vous mes conditions? demanda le prisonnier en souriant
avec m‚lancholie et en baisant le bout des doigts tremblants de la
belle Frisonne.
--Oh! je ne saurais, monsieur, balbutia-t-elle.
--Vous ne sauriez, mon enfant, et pourquoi donc?
--Parce qu'il y a une de ces conditions que je ne saurais tenir.
--Laquelle?
--Vous me donnez les cent mille florins … titre de dot?
--Oui.
--Et pour ‚pouser un homme que j'aimerai?
--Sans doute.
--Eh bien! monsieur, cet argent ne peut ˆtre … moi. Je n'aimerai
jamais personne et ne me marierai pas.

Et aprŠs ces mots p‚niblement prononc‚s, Rosa fl‚chit sur ses genoux
et faillit s'‚vanouir de douleur. Corn‚lius, effray‚ de la voir si
pƒle et si mourante, allait la prendre dans ses bras, lorsqu'un pas
pesant, suivi d'autres bruits sinistres, retentit dans les escaliers
accompagn‚ des aboiements du chien.

--On vient vous chercher! s'‚cria Rosa en se tordant les mains. Mon
Dieu! mon Dieu! monsieur, n'avez-vous pas encore quelque chose … me
dire?

Et elle tomba … genoux, la tˆte enfonc‚e dans ses bras, et toute
suffoqu‚e de sanglots et de larmes.

--J'ai … vous dire de cacher pr‚cieusement vos trois ca‹eux et de les
soigner selon les prescriptions que je vous ai dites, eet pour
l'amour de moi. Adieu, Rosa.
--Oh! oui, dit-elle, sans lever la tˆte, oh! oui, tout ce que vous
avez dit, je le ferai. Except‚ de me marier, ajouta-t-ellle tout bas,
car cela, oh! cela, je le jure, c'est pour moi une chose impossible.

Et elle enfon‡a dans son sein le cher tr‚sor de Corn‚lius. Ce bruit
qu'avaient entendu Corn‚lius et Rosa, c'‚tait celui que faisait le
greffier qui revenait chercher le condamn‚, suivi de l'ex‚cuteur, des
soldats destin‚s … fournir la garde de l'‚chafaud, et des curieux
familiers de la prison. Corn‚lius, sans faiblesse comme sans
fanfaronnade, les re‡ut en amis plut“t qu'en pers‚cuteurs, et se
laissa imposer telles conditions qu'il plut … ces hommes pour
l'ex‚cution de leur office. Quand il lui fallut descendre pour
suivre les gardes, Corn‚lius chercha des yeux le regard ang‚lique de
Rosa, mais il ne vit derriŠre les ‚p‚es et les hallebardes qu'un
corps ‚tendu prŠs d'un banc de bois et un visage livide … demi voil‚
par de longs cheveux.

Mais, en tombant inanim‚e, Rosa, pour ob‚ir encore … son ami, avait
appuy‚ sa main sur son corsage de velours, et mˆme dans l'oubli de
toute vie, continuait instinctivement … recueillir le d‚p“t pr‚cieux
qui lui avait confi‚ Corn‚lius. Et en quittant le cachot, le jeune
homme put entrevoir dans les doigts crisp‚s de Rosa la feuille
jaunƒtre de cette Bible sur laquelle Corn‚lius de Witt avait si
p‚niblement et si douloureusement ‚crit les quelques lignes qui
eussent infailliblement, si Corn‚lius les avait lues, sauv‚ un homme
et une tulipe.

IX

LES PIGEONS DE DORDRECHT

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At the last minute the death sentence was commuted to imprisonment
for life and Cornelius was taken directly from the scaffold to the
state prison of Loewestein near Dordrecht. Boxtel, disguised as a
burgher of the Hague, had made friends with the executioner, and
hoped to get the tulip bulbs after the execution of van Baerle, but
the commutation of the sentence again frustrated his plans, and,
thinking Cornelius had the bulbs on his person, he decided to follow
the prisoner. After several months of confinement at Loewestein,
Cornelius caught and domesticated some pigeons that came from
Dordrecht, and in that way sent a letter to his old nurse. In this
letter was a message for Rosa.
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Vers les premiers jours de f‚vrier, comme les premiŠres heures du
soir descendaient du ciel laissant derriŠre elles les ‚toiles
naissantes, Corn‚lius entendit dans l'escalier de la tourelle une
voix qui le fit tresaillir. Il porta la main … son coeur et ‚couta.
C'‚tait la voix douce et harmonieuse de Rosa. Avouons-le, Corn‚lius
ne fut pas si ‚tourdi de surprise, si extravagant de joie qu'il l'e–t
‚t‚ sans l'histoire du pigeon. Le pigeon lui avait en ‚change de sa
lettre rapport‚ l'espoir sous son aile vide, et il s'attendait chaque
jour, car il connaissait Rosa, … avoir, si le billet lui avait ‚t‚
remis, des nouvelles de son amour et de ses ca‹eux.

Il se leva, prˆtant l'oreille, inclinant le corps du c“t‚ de la
porte. Oui, c'‚taient bien les accents qui l'avaient ‚mu si
doucement … la Haye. Mais maintenant Rosa, qui avait fait le voyage
de la Haye … Loewestein ; Rosa qui avait r‚ussi, Corn‚lius ne savait
comment, … p‚n‚trer dans la prison ; Rosa parviendrait-elle aussi
heureusement … p‚n‚trer jusqu'au prisonnier? Tandis que Corn‚lius, …
ce propos, ‚chafaudait pens‚e sur pens‚e, d‚sirs sur inqui‚tudes, le
guichet plac‚ … la porte de sa cellule s'ouvrit, et Rosa, brillante
de joie, de parure, belle surtout du chagrin qui avait pƒli ses joues
depuis cinq mois, Rosa colla sa figure au grillage de Corn‚lius en
lui disant:

--Oh! monsieur! monsieur! me voici.

Corn‚lius ‚tendit les bras, regarda le ciel et poussa un cri de joie.

--Oh! Rosa! Rosa! cria-t-il.
--Silence! parlons bas, mon pŠre me suit, dit la jeune fille.
--Votre pŠre?
--Oui, il est l… dans la cour au bas de l'escalier, il re‡oit les
instructions du gouverneur, il va monter.
--Les instructions du gouverneur?...
--Ecoutez, je vais tƒcher de tout vous dire en deux mots: Le
stathouder a une maison de campagne … une lieue de Leyde, une grande
laiterie, pas autre chose: c'est ma tante, sa nourrice, qui a la
direction de tous les animaux qui sont renferm‚s dans cette m‚tairie.
DŠs que j'ai re‡u votre lettre, votre lettre que je n'ai pas pu lire,
h‚las! mais que votre nourrice m'a lue, j'ai couru chez ma tante, l…
je suis rest‚e jusqu'… ce que le prince vŒnt … la laiterie, et quand
il y vint, je lui demandai que mon pŠre troquƒt ses fonctions de
premier porte-clefs de la prison de la Haye contre les fonctions de
ge“lier … la forteresse de Loewestein. Il ne se doutait pas de mon
but; s'il l'e–t connu, peut-ˆtre e–t-il refus‚ ; au contraire, il
accorda.

--De sorte que vous voil….
--Comme vous voyez.
--De sorte que je vous verrai tous les jours?
--Le plus souvent que je pourrai.
--O Rosa! ma belle madone Rosa! dit Corn‚lius, vous m'aimez donc un
peu?
--Un peu... dit-elle, oh! vous n'ˆtes pas assez exigeant, monsieur
Corn‚lius.

Corn‚lius lui tendit passionn‚ment les mains, mais leurs doigts seuls
purent se toucher … travers le grillage.

--Voici mon pŠre! dit la jeune fille.

Et Rosa quitta vivement la porte et s'‚lan‡a vers le vieux Gryphus
qui apparaissait au haut de l'escalier.

X

LE GUICHET

Gryphus ‚tait suivi du molosse. Il lui faisait faire sa ronde pour
qu'… l'occasion il reconn–t les prisonniers. Gryphus ouvrit la porte
et commen‡a son discours au prisonnier.

--Monsieur, dit Gryphus en levant sa lanterne pour tƒcher de projeter
un peu de lumiŠre autour de lui, vous voyez en moi votrre nouveau
ge“lier. Je suis chef des porte-clefs et j'ai les chambres sur ma
surveillance. Je ne suis pas m‚chant, mais je suis inflexible pour
tout ce qui concerne la discipline.
--Mais je vous connais parfaitement, mon cher monsieur Gryphus, dit
le prisonnier en entrant dans le cercle de lumiŠre que projetait la
lanterne.
--Tiens, tiens, c'est vous, monsieur van Baerle, dit Gryphus; ah!
c'est vous; tiens, tiens, comme on se rencontre!
--Oui, et c'est avec un grand plaisir, mon cher monsieur Gryphus, que
je vois que votre bras va … merveille, puisque c'est de ce bras que
vous tenez une lanterne.

Gryphus fron‡a le sourcil.

--Voyez ce que c'est, dit-il, en politique on fait toujours des
fautes. Son Altesse vous a laiss‚ la vie, je ne l'aurais pas fait,
moi.
--Bah! demanda Corn‚lius, et pourquoi cela?
--Parce que vous ˆtes homme … conspirer de nouveau; vous autres
savants, vous avez commerce avec le diable. J'aimerais mieux avoir
dix militaires … garder qu'un seul savant. Les militaires, ils
fument, ils boivent, ils s'enivrent ; ils sont doux comme des moutons
quand on leur donne de l'eau-de-vie ou du vin de la Meuse. Mais un
savant, boire, fumer, s'enivrer! ah bien oui! C'est sobre, ‡a ne
d‚pense rien, ‡a garde sa tˆte fraŒche pour conspirer. Mais je
commence par vous dire que ‡a ne vous sera pas facile, … vous, de
conspirer.
--Je vous assure, maŒtre Gryphus, reprit van Baerle, que peut-ˆtre
j'ai eu un instant l'id‚e de me sauver, mais que bien certainement je
ne l'ai plus.
--C'est bien! c'est bien! dit Gryphus, veillez sur vous, j'en ferai
autant. C'est ‚gal, c'est ‚gal, Son Altesse a fait une lourde faute.
--En ne me faisant pas couper la tˆte?... Merci, merci, maŒtre
Gryphus.
--Sans doute. Voyez si messieurs de Witt ne se tiennent pas bien
tranquilles maintenant.
--C'est affreux ce que vous dites l…, monsieur Gryphus, dit van
Baerle en se d‚tournant pour cacher son d‚go–t. Vous oubliez que l'un
des ces malheureux ‚tait mon ami, et l'autre... l'autre mon second
pŠre.
--Oui, mais je me souviens que l'un et l'autre ‚tait des
conspirateurs. Et puis, c'est par philanthropie que je parle.
--Ah! vraiment! Expliquez donc un peu cela, cher monsieur Gryphus, je
ne comprends pas bien.
--Oui. Si vous ‚tiez rest‚ sur le billot de maŒtre Harbruck...
--Eh bien?
--Eh bien! vous ne souffririez plus. Tandis qu'ici je ne vous cache
pas que je vais vous rendre la vie trŠs dure.
--Merci de la promesse, maŒtre Gryphus.

Et tandis que le prisonnier souriait ironiquement au vieux ge“lier,
Rosa, derriŠre la porte, lui r‚pondait par un sourire plein
d'ang‚lique consolation. Gryphus alla vers la fenˆtre. Il faisait
encore assez jour pour qu'il vŒt sans le distinguer un horizon
immense qui se perdait dans une brume grisƒtre.

--Quelle vue a-t-on d'ici? demanda le ge“lier.
--Mais fort belle, dit Corn‚lius en regardant Rosa.
--Oui, oui, trop de vue, trop de vue.

En ce moment, les deux pigeons, effarouch‚s par la vue et surtout par
la voix de cet inconnu, sortirent de leur nid, et disparurent tout
effar‚s dans le brouillard.

--Oh! oh! qu'est-ce que cela? demanda le ge“lier.
--Mes pigeons, r‚pondit Corn‚lius.
--Mes pigeons! s'‚cria le ge“lier, mes pigeons! Est-ce qu'un
prisonnier a quelque chose … lui?
--Alors, dit Corn‚lius, les pigeons que le bon Dieu m'a prˆt‚s.
--Voil… d‚j… une contravention, r‚pliqua Gryphus; des pigeons! Ah!
jeune homme, jeune homme, je vous pr‚viens d'une chose, c''est que,
pas plus tard que demain, ces oiseaux bouilliront dans ma marmite.

Et, tout en faisant cette m‚chante promesse … Corn‚lius, Gryphus se
pencha en dehors pour examiner la structure du nid. Ce qui donna le
temps … van Baerle de courir … la porte et de serrer la main de Rosa,
qui lui dit:

--A neuf heures, ce soir.

Gryphus, tout occup‚ du d‚sir de prendre dŠs le lendemain les
pigeons, comme il avait promis de le faire, ne vit rien, n'entendit
rien, et comme il avait ferm‚ la fenˆtre, il prit sa fille par le
bras, sortit, donna un double tour … la serrure, poussa les verrous,
et alla faire les mˆmes promesses … un autre prisonnier. A peine
e–t-il disparu, que Corn‚lius courut … la fenˆtre et d‚molit de fond
en comble le nid des pigeons. Il aimait mieux les chasser … tout
jamais de sa pr‚sence que d'exposer … la mort les gentils messagers
auxquels il devait le bonheur d'avoir revu Rosa.

Cette visite du ge“lier, ses menaces brutales, la sombre perspective
de sa surveillance dont il connaissait les abus, rien de tout cela ne
put distraire Corn‚lius des douces pens‚es et surtout du doux espoir
que la pr‚sence de Rosa venait de resusciter dans son coeur. Il
attendit impatiemment que neuf heures sonnassent au donjon de
Loewestein.

Rosa avait dit, ®A neuf heures, attendez-moi.¯

La derniŠre note de bronze vibrait encore dans l'air lorsque
Corn‚lius entendit dans l'escalier le pas l‚ger et la robe onduleuse
de la belle Frisonne, et bient“t le grillage de la porte sur laquelle
Corn‚lius fixait ardemment les yeux s'‚claira. Le guichet venait de
s'ouvrir en dehors.

--Me voici, dit Rosa encore tout essouffl‚e d'avoir gravi l'escalier,
me voici!
--Oh! bonne Rosa!
--Vous ˆtes donc content de me voir?
--Vous le demandez! Mais comment avez-vous fait pour venir? dites.
--Ecoutez, mon pŠre s'endort chaque soir presque aussit“t qu'il a
soup‚: alors, je le couche, un peu ‚tourdi par le geniŠvre; n'en
dites rien … personne, car, grƒce … ce sommeil, je pourrai chaque
soir venir causer une heure avec vous.
--Oh! je vous remercie, Rosa, chŠre Rosa!

Et Corn‚lius avan‡a, en disant ces mots, son visage si prŠs du
guichet que Rosa retira le sien.

--Je vous ai rapport‚ vos ca‹eux de tulipe, dit-elle.

Le coeur de Corn‚lius bondit. Il n'avait point os‚ demander encore …
Rosa ce qu'elle avait fait du pr‚cieux tr‚sor qu'il lui avait confi‚.

--Ah! vous les avez donc conserv‚s?
--Ne me les aviez-vous donc pas donn‚s comme une chose qui vous ‚tait
chŠre?
--Oui, mais seulement parce que je vous les avais donn‚s, il me
semble qu'ils ‚taient … vous.
--Ils ‚taient … moi aprŠs votre mort et vous ˆtes vivant, par
bonheur. Ah! comme j'ai b‚ni Son Altesse. Vous ‚tiez vivant, dis-je
et j'‚tais r‚solue … vous apporter vos ca‹eux; seulement je ne savais
comment faire. Or je venais de prendre la r‚solution d'aller demander
au stathouder la place de ge“lier de Gorcum pour mon pŠre, lorsque la
nourrice m'apporta votre lettre. Ah! nous pleurƒmes bien ensemble, je
vous en r‚ponds. Mais votre lettre ne fit que m'affermir dans ma
r‚solution. C'est alors que je partis pour Leyde; vous savez le
reste.
--Comment, chŠre Rosa, reprit Corn‚lius, vous pensiez, avant ma
lettre re‡ue, … venir me rejoindre?
--Si j'y pensais! r‚pondit Rosa, laissant prendre … son amour le pas
sur sa pudeur, mais je ne pensais qu'… cela!

Et en disant ces mots, Rosa devint si belle que, pour la seconde
fois, Corn‚lius pr‚cipita son visage sur le grillage, et cela sans
doute pour remercier la belle jeune fille. Rosa se recula comme la
premiŠre fois.

--En v‚rit‚, dit-elle avec cette coquetterie qui bat dans le coeur de
toute jeune fille, en v‚rit‚, j'ai bien souvent regrett‚ de ne pas
savoir lire; mais jamais autant et de la mˆme fa‡on que lorsque votre
nourrice m'apporta votre lettre; j'ai tenu dans ma main cette lettre
qui parlait pour les autres et qui, pauvre sotte que j'‚tais, ‚tait
muette pour moi.
--Vous avez souvent regrett‚ de ne pas savoir lire? dit Corn‚lius, et
… quelle occasion?
--Dame! fit la jeune fille en riant, pour lire toutes les lettres que
l'on m'‚crivait.
--Vous receviez des lettres, Rosa?
--Par centaines.
--Mais qui vous ‚crivait donc?...
--Qui m'‚crivait? Mais d'abord tous les ‚tudiants qui passaient sur
le Buytenhoff, tous les officiers qui allaient … la place d'armes,
tous les commis et mˆme les marchands qui me voyaient … ma petite
fenˆtre.
--Et tous ces billets, chŠre Rosa, qu'en faisiez-vous?
--Autrefois, r‚pondit Rosa, je me les faisais lire par quelque amie,
et cela m'amusait beaucoup; mais depuis un certain temps,--a quoi bon
perdre son temps … ‚couter toutes ces sottises?--depuis un certain
temps je les br–le.
--Depuis un certain temps! s'‚cria Corn‚lius avec un regard troubl‚
tout … la fois par l'amour et la joie.

Rosa baissa les yeux toute rougissante. De sorte qu'elle ne vit pas
s'approcher Corn‚lius qui ne rencontra, h‚las! que le grillage ;
mais qui, malgr‚ cet obstacle, envoya … la jeune fille le plus tendre
baiser. Rosa s'enfuit si pr‚cipitamment qu'elle oublia de rendre …
Corn‚lius les trois ca‹eux de la tulipe noire.

XI

MAITRE ET ECOLIERE

Le bonhomme Gryphus, on a pu le voir, ‚tait loin de partager la bonne
volont‚ de sa fille pour le filleul de Corneille de Witt. Il n'avait
que cinq prisonniers … Loewestein: la tƒche de gardien n'‚tait donc
pas difficle … remplir, et la ge“le ‚tait une sorte de sin‚cure
donn‚e … son ƒge. Mais dans son zŠle, le digne ge“lier avait grandi
de toute la puissance de son imagination la tƒche qui lui ‚tait
impos‚e. Pour lui, Corn‚lius avait pris la proportion gigantesque
d'un criminel de premier ordre. Il ‚tait en cons‚quence devenue le
plus dangereux de ses prisonniers. Il surveillait chacune de ses
d‚marches, ne l'abordait qu'avec un visage courrouc‚, lui faisant
porter la peine de ce qu'il appelait son effroyable r‚bellion contre
le cl‚ment stadhouder. Il entrait trois fois par jour dans la
chambre de van Baerle, croyant le surprendre en faute; mais Corn‚lius
avait renonc‚ aux correspondances depuis qu'il avait sa
correspondance sous la main. Il ‚tait mˆme probable que Corn‚lius,
e–t-il obtenu sa libert‚ entiŠre et permission complŠte de se retirer
o— il e–t voulu, le domicile de la prison avec Rosa et ses ca‹eux lui
e–t paru pr‚f‚rable … tout autre domicile sans ses ca‹eux et sans
Rosa. C'est qu'en effet chaque soir … neuf heures, Rosa avait promis
de venir causer avec le cher prisonnier, et dŠs le premier soir,
Rosa, nous l'avons vu, avait tenu parole.

Le lendemain, elle monta comme la veille, avec le mˆme mystŠre et les
mˆmes pr‚cautions. Seulement elle s'‚tait promis … elle- mˆme de ne
pas trop approcher sa figure du grillage. D'ailleurs, pour entrer du
premier coup dans une conversation qui p–t occuper s‚rieusement van
Baerle, elle commen‡a par lui tendre … travers le grillage ses trois
ca‹eux toujours envelopp‚s dans le mˆme papier. Mais, au grand
‚tonnement de Rosa, van Baerle repoussa sa blanche main du bout de
ses doigts. Le jeune homme avait r‚fl‚chi.

--Ecoutez-moi, dit-il, nous risquerions trop, je crois, de mettre
toute notre fortune dans le mˆme sac. Songez qu'il s'agit,, ma chŠre
Rosa, d'accomplir une entreprise que l'on a regard‚e
jusqu'aujourd'hui comme impossible. Il s'agit de faire fleurir la
grande tulipe noire. Prenons donc toutes les pr‚cautions. Voici
comment j'ai calcul‚ que nous parviendrions … notre but.
--J'‚coute, dit Rosa.
--Vous avez bien dans cette forteresse un petit jardin, … d‚faut de
jardin une cour quelconque, … d‚faut de cour une terrassee.
--Nous avons un trŠs beau jardin, dit Rosa.
--Pouvez-vous, chŠre Rosa, m'apporter un peu de la terre de ce jardin
afin que j'en juge?
--DŠs demain.
--Vous en prendrez … l'ombre et au soleil afin que je juge de ses
qualit‚s sous les deux conditions de s‚cheresse et d'humidiit‚.
--Soyez tranquille.
--La terre choisie par moi et modifi‚e s'il est besoin, nous ferons
trois parts de nos trois ca‹eux, vous en prendrez un que vous
planterez le jour que je vous dirai dans la terre choisie par moi; il
fleurira certainement si vous le soignez selon mes indications.
--Je ne m'en ‚loignerai pas une seconde.
--Vous m'en donnerez un autre que j'essayerai d'‚lever ici dans ma
chambre, ce qui m'aidera … passer ces longues journ‚es penndant
lesquelles je ne vous vois pas. J'ai peu d'espoir, je vous l'avoue
pour celui-l…, et, d'avance, je regarde ce malheureux comme sacrifi‚
… mon ‚go‹sme. Cependant le soleil me visite quelquefois. Enfin nous
tiendrons, ou plut“t vous tiendrez en r‚serve le troisiŠme ca‹eu,
notre derniŠre ressource pour le cas o— nos premiŠres exp‚riences
auraient manqu‚. De cette maniŠre, ma chŠre Rosa, il est impossible
que nous n'arrivions pas … gagner les cent mille florins de votre dot

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