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La Dame aux Camélias by Alexandre Dumas, Fils

Part 5 out of 5

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distraction pour moi. Il organisa donc des parties de chasse
avec des voisins et des amis. J'y allai sans répugnance comme
sans enthousiasme, avec cette sorte d'apathie qui était le
caractère de toutes mes actions depuis mon départ.

Nous chassions au rabat. On me mettai à mon poste. Je posais
mon fusil désarmé à côté de moi, et je rêvais.

Je regardais les nuages passer. Je laissais ma pensée errer
dans les plaines solitaires, et de temps en temps je m'entendais
appeler par quelque chasseur me montrant un lièvre à dix pas
de moi.

Aucun de ces détails n'échappait à mon père, et il ne se laissait
pas prendre à mon calme extérieur. Il comprenait bien que,
si abattu qu'il fût, mon cœur aurait quelque jour une réaction
terrible, dangereuse peut-être, et tout en évitant de paraître
me consoler, il faisait son possible pour me distraire.

Ma sœur, naturellement, n'était pas dans la confidence de tous
ces événements, elle ne s'expliquait donc pas pourquoi, moi,
si gai autrefois, j'étais tout à coup devenu si rêveur et si
triste.

Parfois, surpris au milieu de ma tristesse par le regard inquiet
de mon père, je lui tendais la main et je serrais la sienne
comme pour lui demander tacitement pardon du mal que, malgré
moi, je lui faisais.

Un mois se passa ainsi, mais ce fut tout ce que je pus supporter.

Le souvenir de Marguerite me poursuivait sans cesse. J'avais
trop aimé et j'aimais trop cette femme pour qu'elle pût me
devenir indifférent tout à coup. Il fallait surtout, quelque
sentiment que j'eusse pour elle, que je la revisse, et cela
tout de suite.

Ce désir entra dans mon esprit, et s'y fixa avec toute la
violence de la volonté qui reparaît enfin dans un corps inerte
depuis longtemps.

Ce n'était pas dans l'avenir, dans un mois, dans huit jours
qu'il me fallait Marguerite, c'était le lendemain même du jour
où j'en avais eu l'idée; et je vins dire à mon père que j'allais
le quitter pour des affaires qui me rappelaient à Paris, mais
que je reviendrais promptement.

Il devina sans doute le motif qui me faisait partir, car il
insista pour que je restasse; mais, voyant que l'inexécution
de ce désir, dans l'état irritable où j'étais, pourrait avoir
des conséquences fatales pour moi, il m'embrassa, et me pria,
presque avec des larmes, de revenir bientôt auprès de lui.

Je ne dormis pas avant d'être arrivé à Paris.

Une fois arrivé, qu'allais-je faire? je l'ignorais; mais il
fallait avant tout que je m'occupasse de Marguerite.

J'allai chez moi m'habiller, et comme il faisait beau, et qu'il
en était encore temps, je me rendis aux Champs-Élysées.

Au bout d'une demi-heure, je vis venir de loin, et du rond-point
à la place de la Concorde, la voiture de Marguerite.

Elle avait racheté ses chevaux, car la voiture était telle
qu'autrefois; seulement elle n'était pas dedans.

A peine avais-je remarqué cette absence, qu'en reportant les
yeux autour de moi, je vis Marguerite qui descendait à pied,
accompagnée d'une femme que je n'avais jamais vue auparavant.

En passant à côté de moi, elle pâlit, et un sourire nerveux
crispa ses lèvres. Quant à moi un violent battement de cœur
m'ébranla la poitrine; mais je parvins à donner une expression
froide à mon visage, et je saluai froidement mon ancienne
maîtresse, qui rejoignit presque aussitôt sa voiture, dans
laquelle elle monta avec son amie.

Je connaissais Marguerite. Ma rencontre inattendue avait dû
la boulverser. Sans doute elle avait appris mon départ, qui
l'avait tranquillisée sur la suite de notre rupture; mais me
voyant revenir, et se trouvant face à face avec moi, pâle
comme je l'étais, elle avait compris que mon retour avait un
but, et elle devait se demander ce qui allait avoir lieu.

Si j'avais retrouvé Marguerite malheureuse, si, pour me venger
d'elle, j'avais pu venir à son secours, je lui aurais peut-être
pardonné, et n'aurais certainement pas songé à lui faire du mal;
mais je la retrouvais heureuse, en apparence du moins; un autre
lui avait rendu le luxe que je n'avais pu lui continuer; notre
rupture, venue d'elle, prenait par conséquent le caractère du
plus bas intérêt; j'étais humilié dans mon amour-propre comme
dans mon amour, il fallait nécessairement qu'elle payât ce que
j'avais souffert.

Je ne pouvais être indifférent à ce que faisait cette femme;
par conséquent, ce qui devait lui faire le plus de mal, c'était
mon indifférence; c'était donc ce sentiment-là qu'il fallait
feindre, non seulement à ses yeux, mais aux yeux des autres.

J'essayai de me faire un visage souriant, et je me rendis chez
Prudence.

La femme de chambre alla m'annoncer et me fit attendre quelques
instants dans le salon.

Madame Duvernoy parut enfin, et m'introduisait dans son boudoir;
au moment où je m'y asseyais, j'entendis ouvrir la porte du salon,
et un pas léger fit crier le parquet, puis la porte du carré fut
fermée violemment.

--Je vous dérange? demandai-je à Prudence.

--Pas du tout, Marguerite était là. Quand elle vous a entendu
annoncer, elle s'est sauvée: c'est elle qui vient de sortir.

--Je lui fais donc peur maintenant?

--Non, mais elle craint qu'il ne vous soit désagréable de la
revoir.

--Pourquoi donc? dis-je en faisant un effort pour respirer
librement, car l'émotion m'étouffait; la pauvre fille m'a
quitté pour ravoir sa voiture, ses meubles et ses diamants,
elle a bien fait, et je ne dois pas lui en vouloir. Je l'ai
rencontrée aujoud'hui, continuai-je négligemment.

--Où? fit Prudence, qui me regardait et semblait se demander
si cet homme était bien celui qu'elle avait connu si amoureux.

--Aux Champs-Élysées, elle était avec une autre femme fort jolie.
Quelle est cette femme?

--Comment est-elle?

--Une blonde, mince, portant des anglaises; des yeux bleus, très
élégante.

--Ah! c'est Olympe; une très jolie fille, en effet.

--Avec qui vit-elle?

--Avec personne, avec tout le monde.

--Et elle demeure?

--Rue Tronchet, no... Ah çà, vous voulez lui faire la cour?

--On ne sait pas ce qui peut arriver.

--Et Marguerite?

--Vous dire que je ne pense plus du tout à elle, ce serait
mentir; mais je suis de ces hommes avec qui la façon de rompre
fait beaucoup. Or, Marguerite m'a donné mon congé d'une façon
si légère, que je me suis trouvé bien sot d'en avoir été
amoureux comme je l'ai été, car j'ai été vraiment fort amoureux
de cette fille.

Vous devinez avec quel ton j'essayais de dire ces choses-là:
l'eau me coulait sur le front.

--Elle vous aimait bien, allez, et elle vous aime toujours: la
preuve, c'est qu'après vous avoir rencontré aujourd'hui, elle
est venue tout de suite me faire part de cette rencontre. Quand
elle est arrivé, elle était toute tremblante, près de se trouver
mal.

--Eh bien, que vous a-t-elle dit?

--Elle m'a dit: "Sans doute il viendra vous voir," et elle
m'a priée d'implorer de vous son pardon.

--Je lui ai pardonné, vous pouvez le lui dire. C'est une bonne
fille, mais c'est une fille; et ce qu'elle m'a fait, je devais
m'y attendre. Je lui suis même reconnaissant de sa résolution,
car aujourd'hui je me demande à quoi nous aurait menés mon
idée de vivre tout à fait avec elle. C'était de la folie.

--Elle sera bien contente en apprenant que vous avez pris
votre parti de la nécessité où elle se trouvait. Il était
temps qu'elle vous quittât, mon cher. Le gredin d'homme
d'affaires à qui elle avait proposé de vendre son mobilier
avait été trouver ses créanciers pour leur demander combien
elle leur devait; ceux-ci avaient eu peur, et l'on allait
vendre dans deux jours.

--Et maintenant, c'est payé?

--A peu près.

--Et qui a fait les fonds?

--Le comte de N... Ah! mon cher! il y a des hommes faits exprès
pour cela. Bref, il a donné vingt mille francs; mais il en
est arrivé à ses fins. Il sait bien que Marguerite n'est pas
amoureuse de lui, ce qui ne l'empêche pas d'être très gentil
pour elle. Vous avez vu, il lui a racheté ses chevaux, il lui
a retiré ses bijoux et lui donne autant d'argent que el duc
lui en donnait; si elle veut vivre tranquillement, cet homme-là
restera longtemps avec elle.

--Et que fait-elle? habite-t-elle tout à fait Paris?

--Elle n'a jamais voulu retourner à Bougival depuis que vous
êtes parti. C'est moi qui suis allée y chercher toutes ses
affaires, et même les vôtres, dont j'ai fait un paquet que
vous ferez prendre ici. Il y a tout, excepté un petit
portefeuille avec votre chiffre. Marguerite a voulu le prendre
et l'a chez elle. Si vous y tenez, je le lui redemanderai.

--Qu'elle le garde, balbutiai-je, car je sentais les larmes
monter de mon cœur à mes yeux au souvenir de ce village où
j'avais été si heureux, et à l'idée que Marguerite tenait à
garder une chose qui venait de moi et me rappelait à elle.

Si elle était entrée à ce moment, mes résolutions de vengeance
auraient disparu et je serais tombé à ses pieds.

--Du reste, reprit Prudence, je ne l'ai jamais vue comme elle
est maintenant: elle ne dort preque plus, elle court les bals,
elle soupe, elle se grise même. Dernièrement, après un souper,
elle est restée huit jours au lit; et quand le médecin lui a
permis de se lever, elle a recommencé, au risque d'en mourir.
Irez-vous la voir?

--A quoi bon? Je suis venu vous voir, vous, parce que vous
avez été toujours charmante pour moi, et que vous connaissais
avant de connaître Marguerite. C'est à vous que je dois d'avoir
été son amant, comme c'est à vous que je dois de ne plus l'être,
n'est-ce pas?

--Ah! dame, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour qu'elle vous
quittât, et je crois que, plus tard, vous ne m'en voudrez pas.

--Je vous en ai une double reconnaissance, ajoutai-je en me
levant, car j'avais du dégoût pour cette femme, à la voir
prendre au sérieux tout ce que je lui disais.

--Vous vous en allez?

--Oui.

J'en savais assez.

--Quand vous verra-t-on?

--Bientôt. Adieu.

--Adieu.

Prudence me conduisait jusqu'à la porte, et je rentrai chez
moi des larmes de rage dans les yeux et un besoin de vengeance
dans le cœur.

Ainsi Marguerite était décidément une fille comme les autres;
ainsi, cet amour profond qu'elle avait pour moi n'avait pas
lutté contre le désir de reprendre sa vie passée, et contre
le besoin d'avoir une voiture et de faire des orgies.

Voilà ce que je me disais au milieu de mes insomnies, tandis
que, si j'avais réfléchi aussi froidement que je l'affectais,
j'aurais vu dans cette nouvelle existence bruyante de Marguerite
l'espérance pour elle de faire taire une pensée continue, un
souvenir incessant.

Malheureusement, la passion mauvaise dominait en moi, et je
ne cherchai qu'un moyen de torturer cette pauvre créature.

Oh! l'homme est bien petit et bien vil quand l'une des ses
étroites passions est blessée.

Cette Olympe, avec qui je l'avais vue, était sinon l'amie de
Marguerite, du moins celle qu'elle fréquentait le plus souvent
depuis son retour à Paris. Elle allait donner un bal, et comme
je supposais que Marguerite y serait, je cherchai à me faire
donner une invitation et je l'obtins.

Quand, plein de mes douloureuses émotions, j'arrivai à ce bal,
il était déjà fort animé. On dansait, on criait même, et, dans
un des quadrilles, j'aperçus Marguerite dansant avec le comte
de N..., lequel paraissait tout fier de la montrer, et semblait
dire à tout le monde:

--Cette femme est à moi!

J'allai m'adosser à la cheminée, juste en face de Marguerite,
et je la regaradi danser. A peine m'eut elle aperçu qu'elle
se troubla. Je la vis et je la saluai distraitement de la
main et des yeux.

Quand je songeais que après le bal, ce ne serait plus avec moi,
mais avec ce riche imbécile qu'elle s'en irait, quand je me
représentais ce qui vraisemblablement allait suivre leur
retour chez elle, le sang me montait au visage, et le besoin
me venait de troubler leurs amours.

Après la contredanse, j'allai saluer la maîtresse de la maison,
qui étalait aux yeux des invités des épaules magnifiques et la
moitié d'une gorge éblouissante.

Cette fille-là était belle, et, au point de vue de la forme,
plus belle que Marguerite. Je le compris mieux encore à
certains regards que celle-ci jeta sur Olympe pendant que je
lui parlais. L'homme qui serait l'amant de cette femme pourrait
être aussi fier que l'était M. de N... et elle était assez belle
pour inspirer une passion égale à celle que Marguerite m'avait
inspirée.

Elle n'avait pas d'amant à cette époque. Il ne serait pas difficile
de le devenir. Le tout était de montrer assez d'or pour se faire
regarder.

Ma résolution fut prise. Cette femme serait ma maîtresse.

Je commençai mon rôle de postulant en dansant avec Olympe.

Une demi-heure après, Marguerite, pâle comme une morte, mettait
sa pelisse et quittait le bal.

24

C'était déjà quelque chose, mais ce n'était pas assez. Je
comprenais l'empire que j'avais sur cette femme et j'en abusais
lâchement.

Quand je pense qu'elle est morte maintenant, je me demande si
Dieu me pardonnera jamais le mal que j'ai fait.

Après le souper, qui fut des plus bruyants, on se mit à jouer.

Je m'assis à côté d'Olympe et j'engageai mon argent avec tant
de hardiesse qu'elle ne pouvait s'empêcher d'y faire attention.
En un instant, je gagnai cent cinquante ou deux cents louis,
que j'étalais devant moi et sur lesquels elle fixait des yeux
ardents.

J'étais le seul que le jeu ne préoccupât point complétement
et qui s'occupât d'elle. Tout le reste de la nuit je gagnai,
et ce fut moi qui lui donnai de l'argent pour jouer, car
elle avait perdu tout ce qu'elle avait devant elle et
probablement chez elle.

A cinq heures du matin on partit.

Je gagnais trois cents louis.

Tous les joueurs étaient déjà en bas, mois seul étais resté
en arrière sans que l'on s'en aperçût, car je n'étais l'ami
d'aucun de ces messieurs.

Olympe éclairait elle-même l'escalier et j'allais descendre
comme les autres, quand, revenant vers elle, je lui dis:

--Il faut que je vous parle.

--Demain, me dit-elle.

--Non, maintenant.

--Qu'avez-vous à me dire?

--Vous le verrez.

Et je rentrai dans l'appartement.

--Vous avez perdu, lui dis-je.

--Oui.

--Tout ce que vous aviez chez vous?

Elle hésita.

--Soyez franche.

--Eh bien, c'est vrai.

--J'ai gagné trois cents louis, les voilà, si vous voulez me
garder ici.

Et, en même temps, je jetai l'or sur la table.

--Et pourquoi cette proposition?

--Parce que je vous aime, pardieu!

--Non, mais parce que vous êtes amoureux de Marguerite et que
vous voulez vous venger d'elle en devenant mon amant. On ne
trompe pas une femme comme moi, mon cher ami; malheureusement
je suis encore trop jeune et trop belle pour accepter le rôle
que vous me proposez.

--Ainsi, vous refusez?

--Oui.

--Préférez-vous m'aimer pour rien? C'est moi qui n'accepterais
pas alors. Réfléchissez, ma chère Olympe; je vous aurais envoyé
une personne quelconque vous proposer ces trois cents louis
de ma part aux conditions que j'y mets, vous eussiez accepté.
J'ai mieux aimé traiter directement avec vous. Acceptez sans
chercher les causes qui me font agir; dites-vous que vous
êtes belle, et qu'il n'y a rien d'étonnant que je sois amoureux
de vous.

Marguerite était une fille entretenue comme Olympe, et cependant
je n'eusse jamais osé lui dire, la première fois que je l'avais
vue, ce que je venais de dire à cette autre créature, et qu'au
moment même où je proposais ce marché, malgré son extrême
beauté, celle avec qui j'allais le conclure me dégoûtait.

Elle finit par accepter, bien entendu, et, à midi, je sortis
de chez elle son amant: mais je quittai son lit sans emporter
le souvenir des caresses et des mots d'amour qu'elle s'était
crue obligée de me prodiguer pour les six mille francs que je
lui laissais.

Et cependant on s'était ruiné pour cette femme-là.

A compter de ce jour, je fis subir à Marguerite une persécution
de tous les instants. Olympe et elle cessèrent de se voir,
vous comprenez aisément pourquoi. Je donnai à ma nouvelle
maîtresse une voiture, des bijoux, je jouai, je fis enfin
toutes les folies propres à un homme amoureux d'une femme
comme Olympe. Le bruit de ma nouvelle passion se répandit
aussitôt.

Prudence elle-même s'y laissa prendre et finit par croire que
j'avais complétement oublié Marguerite. Celle-ci, soit qu'elle
eût deviné le motif qui me faisait agir, soit qu'elle se trompât
comme les autres, répondait par une grande dignité aux blessures
que je lui faisais tous les jours. Seulement elle paraissait
souffrir, car partout où je la rencontrais, je la revoyais
toujours de plus en plus pâle, de plus en plus triste. Mon
amour pour elle, exalté à ce point qu'il se croyait devenu de
la haine, se réjouissait à la vue de cette douleur quotidienne.
Plusieurs fois, dans des circonstances où je fus d'une cruauté
infâme, Marguerite leva sur moi des regards si suppliants que
je rougis du rôle que j'avais pris, et que j'étais près de lui
en demander pardon.

Mais ces repentirs avaient la durée de l'éclair et Olympe, qui
avait fini par mettre toute espèce d'amour-propre de côté, et
compris qu'en faisant du mal à Marguerite, elle obtiendrait de
moi tout ce qu'elle voudrait, m'excitait sans cesse contre elle,
et l'insultait chaque fois qu'elle en trouvait l'occasion, avec
cette persistante lâcheté de la femme autorisée par un homme.

Marguerite avait fini par ne plus aller ni au bal, ni au
spectacle, dans la crainte de nous y rencontrer, Olympe et
moi. Alors les lettres anonymes avaient succédé aux impertinences
directs, et il n'y avait honteuses choses que je n'engageasse
ma maîtresse à raconter et que je ne racontasse moi-même sur
Marguerite.

Il fallait être fou pour en arriver là. J'étais comme un
homme qui, s'étant grisé avec du mauvais vin, tombe dans une
de ces exaltations nerveuses où la main est capable d'un crime
sans que la pensée y soit pour quelque chose. Au milieu de
tout cela, je souffrais le martyre. Le calme sans dédain, la
dignité sans mépris, avec lesquels Marguerite répondait à toutes
mes attaques, et qui à mes propres yeux la faisaient supérieure
à moi, m'irritaient encore contre elle.

Un soir, Olympe était allée je ne sais où, et s'y était rencontrée
avec Marguerite, qui cette fois n'avait pas fait grâce à la
sotte fille qui l'insultait, au point que celle-ci avait été
forcée de céder la place. Olympe était rentrée furieuse, et
l'on avait emporté Marguerite évanouie.

En rentrant, Olympe m'avait raconté ce qui s'était passé,
m'avait dit que Marguerite, la voyant seule, avait voulu se
venger de ce qu'elle était ma maîtresse, et qu'il fallait
que je lui écrivisse de respecter, moi absent ou non, la femme
que j'aimais.

Je n'ai pas besoin de vous dire que j'y consentis, et que tout
ce que je pus trouver d'amer, de honteux et de cruel, je le
mis dans cette épître que j'envoyai le jour même à son adresse.

Cette fois le coup était trop fort pour que la malheureuse le
supportât sans rien dire.

Je me doutais bien qu'une réponse allait m'arriver; aussi
étais-je résoulu à ne pas sortir de chez moi de tout le jour.

Vers deux heures on sonna et je vis entrer Prudence.

J'essayai de prendre un air indifférent pour lui demander à
quoi je devais sa visite; mais ce jour-là madame Duvernoy
n'était pas rieuse, et d'un ton sérieusement ému elle me dit
que, depuis mon retour, c'est-à-dire depuis trois semaines
environ, je n'avais pas laissé échapper une occasion de faire
de la peine à Marguerite; qu'elle en était malade, et que la
scène de la veille et ma lettre du matin l'avaient mise dans
son lit.

Bref, sans me faire de reproches, Marguerite m'envoyait
demander grâce, en me faisant dire qu'elle n'avait plus la
force morale ni la force physique de supporter ce que je lui
faisais.

--Que mademoiselle Gautier, dis-je à Prudence, me congédie de
chez elle, c'est son droit, mais qu'elle insulte une femme
que j'aime, sous prétexte que cette femme est ma maîtresse,
c'est ce que je ne permettrai jamais.

--Mon ami, me fit Prudence, vous subissez l'influence d'une
fille sans cœur et sans esprit; vous en êtes amoureux, il est
vrai, mais ce n'est pas une raison pour torturer une femme
qui ne peut se défendre.

--Que mademoiselle Gautier m'envoie son comte de N..., et la
partie sera égale.

--Vous savez bien qu'elle ne le fera pas. Ainsi, mon cher
Armand, laissez-la tranquille; si vous la voyiez, vous auriez
honte de la façon dont vous vous conduisez avec elle. Elle
est pâle, elle tousse, elle n'ira pas loin maintenant.

Et Prudence me tendit la main en ajoutant:

--Venaz la voir, votre visite la rendra bien heureuse.

--Je n'ai pas envie de rencontrer M. de N...

--M. de N... n'est jamais chez elle. Elle ne peut le souffrir.

--Si Marguerite tient à me voir, elle sait où je demeure,
qu'elle vienne, mais moi je ne mettrai pas les pieds rue d'Antin.

--Et vous la recevrez bien?

--Parfaitement.

--Eh bien, je suis sûre qu'elle viendra.

--Qu'elle vienne.

--Sortirez-vous aujourd'hui?

--Je serai chez moi toute la soirée.

--Je vais le lui dire.

Prudence partit.

Je n'écrivis même pas à Olympe que je n'irais pas la voir. Je
ne me gênais pas avec cette fille. A peine si je passais une
nuit avec elle par semaine. Elle s'en consolait, je crois,
avec un acteur de je ne sais quel théâtre du boulevard.

Je sortis pour dîner et je rentrai presque immédiatement. Je
fis faire du feu partout et je donnai congé à Joseph.

Je ne pourrais pas vous rendre compte des impressions diverses
qui m'agitèrent pendant une heure d'attente: mais, lorsque vers
neuf heures j'entendis sonner, elles se résumèrent en une
émotion telle, qu'en allant ouvrir la porte je fus forcée de
m'appuyer contre le mur pour ne pas tomber.

Heureusement l'antichambre était dans la demi-teinte, et
l'altération de mes traits étaient moin visible.

Marguerite entra.

Elle était tout en noir et voilée. A peine si je reconnaissais
son visage sous la dentelle.

Elle passa dans le salon et releva son voile.

Elle était pâle comme le marbre.

--Me voici, Armand, dit-elle; vous avez désiré me voir, je
suis venue.

Et laissant tomber sa tête dans ses deux mains, elle fondit
en larmes.

Je m'approchai d'elle.

--Qu'avez-vous, lui dis-je d'une voix altérée.

Elle me serra la main sans me répondre, car les larmes
voilaient encore sa voix. Mais quelques instants après, ayant
repris un peu de calme, elle me dit:

--Vous m'avez fait bien du mal, Armand, et moi je ne vous ai
rien fait.

--Rien? répliqua-je avec un sourire amer.

--Rien que ce que les circonstances m'ont forcée à vous faire.

Je ne sais pas si de votre vie vous avez éprouvé ou si vous
éprouverez jamais ce que je ressentais à la vue de Marguerite.

La dernière fois qu'elle était venue chez moi, elle s'était
assise à la place où elle venait de s'asseoir; seulement,
depuis cette époque, elle avait été la maîtresse d'un autre;
d'autre baisers que les miens avaient touché ses lèvres,
auxquelles, malgré moi, tendaient les miennes, et pourtant
je sentais que j'aimais cette femme autant et peut-être plus
que je ne l'avais jamais aimée.

Cependant il était difficile pour moi d'entamer la conversation
sur le sujet qui l'amenait. Marguerite le comprit sans doute,
car elle reprit:

--Je viens vous ennuyer, Armand, parce que j'ai deux choses à
vous demander: pardon de ce que j'ai dit hier à mademoiselle
Olympe, et grâce de ce que vous êtes peut-être prêt à me faire
encore. Volontairement ou non, depuis votre retour, vous
m'avez fait tant de mal, que je serais incapable maintenant de
supporter le quart des émotions que j'ai supportées jusqu'à ce
matin. Vous aurez pitié de moi, n'est-ce pas? et vous
comprendrez qu'il y a pour un homme de cœur de plus nobles
choses à faire que de se venger d'une femme malade et triste
comme je le suis. Tenez, prenez ma main. J'ai la fièvre,
j'ai quitté mon lit pour venir vous demander, non pas votre
amitié, mais votre indifférence.

En effet, je pris la main de Marguerite. Elle était brûlante,
et la pauvre femme frissonnait sous son manteau de velours.

Je roulai auprès du feu le fauteuil dans lequel elle était
assise.

--Croyez-vous donc que je n'ai pas souffert, repris-je, la
nuit où, après vous avoir attendue à la campagne, je suis
venu vous chercher à Paris, où je n'ai trouvé que cette lettre
qui a failli me rendre fou?

Comment avez-vous pu me tromper, Marguerite, moi qui vous
aimais tant!

--Ne parlons pas de cela, Armand, je ne suis pas venue pour en
parler. J'ai voulu vous voir autrement qu'en ennemi, voilà
tout, et j'ai voulu vous serrer encore une fois la main. Vous
avez une maîtresse jeune, jolie, que vous aimez, dit-on:
soyez heureux avec elle et oubliez-moi.

--Et vous, vous êtes heureuse, sans doute?

--Ai-je le visage d'une femme heureuse, Armand? ne raillez pas
ma douleur, vous qui savez mieux que personne quelles en sont
la cause et l'étendue.

--Il ne dépendait que de vous de n'être jamais malheureuse; si
toutefois vous l'êtes comme vous le dites.

--Non, mon ami, les circonstances ont été plus fortes que ma
volonté. J'ai obéi, non pas à mes instincts de fille, comme
vous paraissez le dire, mais à une nécessité sérieuse et à
des raisons que vous saurez un jour, et qui vous feront me
pardonner.

--Pourquoi ne me dites-vous pas ces raisons aujourd'hui?

--Parce qu'elle ne rétabliraient pas un rapprochement impossible
entre nous, et qu'elles vous éloigneraient peut-être de gens
dont vous ne devez pas vous éloigner.

--Quelles sont ces gens?

--Je ne puis vous le dire.

--Alors, vous mentez.

Marguerite se leva et se dirigea vers la porte.

Je ne pouvais assister à cette muette et expressive douleur
sans en être ému, quand je comparais en moi-même cette femme
pâle et pleurante à cette fille folle qui s'était moquée de
moi à l'Opéra-Comique.

--Vous ne vous en irez pas, dis-je en me mettant devant la
porte.

--Pourquoi?

--Parce que, malgré ce que tu m'as fait, je t'aime toujours et
que je veux te garder ici.

--Pour me chasser demain, n'est-ce pas? Non, c'est impossible!
Nos deux destinées sont séparées, n'essayons pas de les réunir;
vous me mépriseriez peut-être, tandis que maintenant vous ne
pouvez que me haïr.

--Non, Marguerite, m'écriai-je en sentant tout mon amour et
tous mes désirs se réveiller au contact de cette femme. Non,
j'oublierai tout, et nous serons heureux comme nous étions
promis de l'être.

Marguerite secoua la tête en signe de doute, et dit:

--Ne suis-je pas votre esclave, votre chien? faites de moi ce
que vous voudrez, prenez-moi, je suis à vous.

Et ôtant son manteau et son chapeau, elle les jeta sur le
canapé et se mit à dégrafer brusquement le corsage de sa robe,
car, par une de ces réactions si fréquentes de sa maladie, le
sang lui montait du cœur à la tête et l'étouffait.

Une toux sèche et rauque s'ensuivit.

--Faites dire à mon cocher, reprit-elle, de reconduire ma
voiture.

Je descendis moi-même congédier cet homme.

Quand je rentrai, Marguerite était étendue devant le feu, et
ses dents claquaient de froid.

Je la pris dans mes bras, je la déshabillai sans qu'elle fît
un mouvement, et je la portai toute glacée dans mon lit.

Alors je m'assis auprès d'elle et j'essayai de la réchauffer
sous mes caresses. Elle ne me disait pas une parole, mais
elle me souriait.

Oh! ce fut une nuit étrange. Toute la vie de Marguerite
semblait être passée dans les baisers dont elle me couvrait,
et je l'aimais tant, qu'au milieu des transports de son amour
fiévreux, je me demandais si je n'allais pas la tuer pour
qu'elle n'appartînt jamais à un autre.

Un mois d'un amour comme celui-là, et de corps comme de cœur,
on ne serait plus qu'un cadavre.

Le jour nous trouva éveillés tous deux.

Marguerite était livide. Elle ne disait pas une parole. De
grosses larmes coulaient de temps en temps de ses yeux et
s'arrêtaient sur sa joue, brillantes commes des diamants. Ses
bras épuisés s'ouvraient de temps en temps pour me saisir, et
retombaient sans force sur le lit.

Un moment je crus que je pourrais oublier ce qui s'était passé
depuis mon départ de Bougival, et je dis à Marguerite:

--Veux-tu que nous partions, que nous quittions Paris?

--Non, non, me dit-elle presque avec effroi, nous serions trop
malheureux, je ne puis plus servir à ton bonheur, mais tant
qu'il me restera un souffle, je serai l'esclave de tes caprices.
A quelque heure du jour ou de la nuit que tu me veuilles, viens,
je serai à toi; mais n'associe plus ton avenir au mien, tu
serais trop malheureux et tu me rendrais trop malheureuse.

Je suis encore pour quelque temps une jolie fille, profites-en,
mais ne me demande pas autre chose.

Quand elle fut partie, je fus épouvanté de la solitude dans
laquelle elle me laissait. Deux heures après son départ,
j'étais encore assis sur le lit qu'elle venait de quitter,
regardant l'oreiller qui gardait les plis de sa forme, et
me demandant ce que j'allais devenir entre mon amour et ma
jalousie.

A cinq heures, sans savoir ce que j'y allais faire, je me
rendis rue d'Antin.

Ce fut Nanine qui m'ouvrit.

--Madame ne peut pas vous recevoir, me dit-elle avec embarras.

--Pourquoi?

--Parce que M. le comte de N... est là, et qu'il a entendu que
je ne laisse entrer personne.

--C'est juste, balbutiai-je, j'avais oublié.

Je rentrai chez moi comme un homme ivre, et savez-vous ce que
je fis pendant la minute de délire jaloux qui suffisait à
l'action honteuse que j'allais commettre, savez-vous ce que
je fis? Je me dis que cette femme se moquait de moi, je me
la représentais dans son tête-à-tête inviolable avec le comte,
repétant les mêmes mots qu'elle m'avait dits la nuit, et
prenant un billet de cinq cent francs, je le lui envoyai
avec ces mot:

"Vous êtes partie si vite ce matin, que j'ai oublié de vous
payer.

Voici le prix de votre nuit."

Puis, quand cette lettre fut portée, je sortis comme pour me
soustraire au remords instantané de cette infamie.

J'allai chez Olympe, que je trouvai essayant des robes, et qui,
lorsque nous fûmes seuls, me chanta des obscénités pour me
distraire.

Celle-là était bien le type de la courtisane sans honte, sans
cœur et sans esprit, pour moi du moins, car peut-être un homme
avait-il fait avec elle le rêve que j'avais fait avec Marguerite.

Elle me demanda de l'argent, je lui en donnai, et libre alors
de m'en aller, je rentrai chez moi.

Marguerite ne m'avait pas répondu.

Il est inutile que je vous dise dans quelle agitation je passai
la journée du lendemain.

A six heures et demie, un commissionnaire, apporta une enveloppe
contenant ma lettre et le billet de cinq cents francs, pas un
mot de plus.

--Qui vous a remis cela? dis-je à cet homme.

--Une dame qui partait avec sa femme de chambre dans la malle
de Boulogne, et qui m'a recommandé de ne l'apporter que lorsque
la voiture serait hors de la cour.

Je courus chez Marguerite.

--Madame est partie pour l'Angleterre aujourd'hui à six heures,
me répondit le portier.

Rien ne me retenait plus à Paris, ni haine ni amour. J'étais
épuisé par toutes ces secousses. Un de mes amis allait faire
un voyage en Orient; j'allai dire à mon père le désir que j'avais
de l'accompagner; mon père me donna des traites, des
recommandations, et huit ou dix jours après, je m'embarquai
à Marseille.

Ce fut à Alexandrie que j'appris par un attaché de l'ambassade,
que j'avais vu quelquefois chez Marguerite, la maladie de la
pauvre fille.

Je lui écrivis alors la lettre à laquelle elle a fait la
réponse que vous connaissez et que je reçus à Toulon.

Je partis aussitôt et vous savez le reste.

Maintenant, il ne vous reste plus qu'à lire les quelques
feuilles que Julie Duprat m'a remises et qui sont le complément
indispensable de ce que je viens de vous raconter.

25

Armand, fatigué de ce long récit souvent interrompus par ses
larmes, posa ses deux mains sur son front et ferma les yeux,
soit pour penser, soit pour essayer de dormir, après m'avoir
donné les pages écrites de la main de Marguerite.

Quelques instants après, une respiration un peu plus rapide me
prouvait qu'Armand dormait, mais de ce sommeil léger que le
moindre bruit fait envoler.

Voici ce que je lus, et que je transcris sans ajouter ni
retrancher aucune syllabe:

"C'est aujourd'hui le 15 décembre. Je suis souffrante depuis
trois ou quatre jours. Ce matin j'ai pris le lit; le temps
est sombre, je suis triste; personne n'est auprès de moi,
je pense à vous, Armand. Et vous, où êtes-vous à l'heure
où j'écris ces lignes? Loin de Paris, bien loin, m'a-t-on
dit, et peut-être avez-vous déjà oublié Marguerite. Enfin,
soyez heureux, vous à qui je dois les seuls moments de joie
de ma vie.

"Je n'avais pu résister au désir de vous donner l'explication
de ma conduite, et je vous avis écrit une lettre; mais écrite
par une fille comme moi, une pareille lettre peut être regardée
comme un mensonge, à moins que la mort ne la sanctifie de son
autorité, et qu'au lieu d'être une lettre, elle ne soit une
confession.

"Aujourd'hui, je suis malade; je puis mourir de cette maladie,
car j'ai toujours eu le pressentiment que je mourrais jeune.
Ma mère est morte de la poitrine, et la façon dont j'ai
vécu jusqu'à présent n'a pu qu'empirer cette affection, le
seul héritage qu'elle m'ait laissé; mais je ne veux pas mourir
sans que vous sachiez bien à quoi vous en tenir sur moi, si
toutefois, lorsque vous reviendrez, vous vous inquiétez encore
de la pauvre fille que vous aimiez avant de partir.

"Voici ce que contenait cette lettre, que je serai heureuse de
récrire, pour me donner une nouvelle preuve de ma justification:

"Vous vous rappelez, Armand, comment l'arrivée de votre père
nous surprit à Bougival; vous vous souvenez de la terreur
involontaire que cette arrivée me causa, de la scène qui eut
lieu entre vous et lui et que vous me racontâtes le soir.

"Le lendemain, pendant que vous étiez à Paris et que vous
attendiez votre père qui ne rentrait pas, un homme se présentait
chez moi, et me remettait une lettre de M. Duval.

"Cette lettre, que je joins à celle-ci, me priait, dans les
terms les plus graves, de vous éloigner le lendemain sous un
prétexte quelconque et de recevoir votre père; il avait à me
parler et me recommandait surtout de ne vous rien dire de sa
démarche.

"Vous savez avec quelle insistance, je vous conseillai à votre
retour d'aller de nouveau à Paris le lendemain.

"Vous étiez parti depuis une heure quand votre père se
présenta. Je vous fais grâce de l'impression que me causa
son visage sévère. Votre père était imbu des vieilles
théories, qui veulent que toute courtisane soit un être sans
cœur, sans raison, une espèce de machine à prendre de l'or,
toujours prête, comme les machines de fer, à broyer la main
qui lui tend quelque chose, et à déchirer sans pitié, sans
discernement celui qui la fait vivre et agir.

"Votre père m'avait écrit une lettre très convenable pour que
je consentisse à le recevoir; il ne se présenta pas tout à
fait comme il avait écrit. Il y eut assez de hauteur,
d'impertinence et même de menaces, dans ses premières paroles,
pour que je lui fisse comprendre que j'étais chez moi et que
je n'avais de compte à lui rendre de ma vie qu'à cause de la
sincère affection que j'avais pour son fils.

"M. Duval se calma un peu, et se mit cependant à me dire qu'il
ne pouvait souffrir plus longtemps que son fils se ruinât pour
moi; que j'étais belle, il est vrai, mais que, si belle que je
fusse, je ne devais pas me servir de ma beauté pour perdre
l'avenir d'un jeune homme par des dépenses comme celles que je
faisais.

"A cela, il n'y avait qu'une chose à répondre, n'est-ce pas?
c'était de montrer les preuves que depuis que j'étais votre
maîtresse, aucun sacrifice ne m'avait coûté pour vous rester
fidèle sans vous demander plus d'argent que vous ne pouviez
en donner. Je montrai les reconnaissances du Mont-de-Piété,
les reçus des gens à qui j'avais vendu les objets que je
n'avais pu engager, je fis part à votre père de ma résolution
de me défaire de mon mobilier pour payer mes dettes, et pour
vivre avec vous sans vous être une charge trop lourde. Je
lui racontai notre bonheur, la révélation que vous m'aviez
donnée d'une vie plus tranquille et plus heureuse, et il finit
par se rendre à l'évidence, et me tendre la main, en me
demandant pardon de la façon dont il s'était présenté d'abord.

"Puis il me dit:

"-Alors, madame, ce n'est plus par des remontrances et des
menaces, mais par des prières, que j'essayerai d'obtenir de
vous un sacrifice plus grand que tous ceux que vous avez
encore faits pour mon fils.

"Je tremblai à ce préambule.

"Votre père se rapprocha de moi, me prit les deux mains et
continua d'un ton affectueux:

"Mon enfant, ne prenez pas en mauvaise part ce que je vais
vous dire; comprenez seulement que la vie a parfois des
nécessités cruelles pour le cœur, mais qu'il faut s'y
soumettre. Vous êtes bonne, et votre âme a des générosités
inconnues à bien des femmes qui peut-être vous méprisent et
ne vous valent pas. Mais songez qu'à côté de la maîtresse
il y a la famille; qu'outre l'amour il y a les devoirs; qu'à
l'âge des passions succède l'âge où l'homme, pour être
respecté, a besoin d'être solidement assis dans une position
sérieuse. Mon fils n'a pas de fortune, et cependant il est
prêt à vous abandonner l'héritage de sa mère. S'il acceptait
de vous le sacrifice que vous êtes sur le point de faire, il
serait de son honneur et de sa dignité de vous faire en échange
cet abandon qui vous mettrait toujours à l'abri d'une adversité
complète. Mais ce sacrifice, il ne peut l'accepter, parce que
le monde, qui ne vous connaît pas, donnerait à ce consentement
une cause déloyale qui ne doit pas atteindre le nom que nous
portons. On ne regardait pas si Armand vous aime, si vous
l'aimez, si ce double amour est un bonheur pour lui et une
réhabilitation pour vous; on ne verrait qu'une chose, c'est
qu'Armand Duval a souffert qu'une fille entretenue,
pardonnez-moi, mon enfant, tout ce que je suis forcé de vous
dire, vendît pour lui ce qu'elle possédait. Puis le jour des
reproches et des regrets arriverait, soyez-en sûre, pour vous
comme pour les autres, et vous porteriez tous deux une chaîne
que vous ne pourriez briser. Que feriez-vous alors? Votre
jeunesse serait perdue, l'avenir de mon fils serait détruit;
et moi, son père, je n'aurais que de l'un de mes enfants la
récompense que j'attends des deux.

"Vous êtes jeune, vous êtes belle, la vie vous consolera;
vous êtes noble, et le souvenir d'une bonne action rachètera
pour vous bien des choses passées. Depuis six mois qu'il
vous connaît, Armand m'oublie. Quatre fois je lui ai écrit
sans qu'il songeât une fois à me répondre. J'aurais pu mourir
sans qu'il le sût!

"Quelle que soit votre résolution de vivre autrement que vous
n'avez vécu, Armand qui vous aime ne consentira pas à la réclusion
à laquelle sa modeste position vous condamnerait, et qui n'est
pas faite pour votre beauté. Qui sait ce qu'il ferait alors!
Il a joué, je l'ai su; sans vous en rien dire, je le sais
encore; mais, dans un moment d'ivresse, il eût pu perdre une
partie de ce que j'amasse, depuis bien des années, pour la
dot de ma fille, pour lui, et pour la tranquillité de mes
vieux jours. Ce qui eût pu arriver peut arriver encore.

"Êtes-vous sûre en outre que la vie que vous quitteriez pour
lui ne vous attirerait pas de nouveau? Êtes-vous sûre, vous
qui l'avez aimé, de n'en point aimer un autre? Ne
souffrirez-vous pas enfin des entraves que votre liaison mettra
dans la vie de votre amant, et dont vous ne pourrez peut-être
pas le consoler, si, avec l'âge, des idées d'ambition succèdent
à des rêves d'amour? Réfléchissez à tout cela, madame: vous
aimez Armand, prouvez-le-lui par le seul moyen qui vous reste
de le lui prouver encore: en faisant à son avenir le sacrifice
de votre amour. Aucun malheur n'est encore arrivé, mais il en
arriverait, et peut-être de plus grands que ceux que je prévois.
Armand peut devenir jaloux d'un homme qui vous a aimée; il
peut le provoquer, il peut se battre, il peut être tué enfin,
et songez à ce que vous souffririez devant ce père qui vous
demanderait compte de la vie de son fils.

"Enfin, mon enfant, sachez tout, car je ne vous ai pas tout
dit, sachez donc ce qui m'amenait à Paris. J'ai une fille,
je viens de vous le dire, jeune, belle, pure comme un ange.
Elle aime, et elle aussi elle a fait de cet amour le rêve
de sa vie. J'avais écrit tout cela à Armand, mais tout occupé
de vous, il ne m'a pas répondu. Eh bien, ma fille va se
marier. Elle épouse l'homme qu'elle aime, elle entre dans
une famille honorable qui veut que tout soit honorable dans
la mienne. La famille de l'homme qui doit devenir mon gendre
a appris comment Armand vit à Paris, et m'a déclaré reprendre
sa parole si Armand continue cette vie. L'avenir d'une enfant
qui ne vous a rien fait, et qui a le droit de compter sur
l'avenir, est entre vos mains.

"Avez-vous le droit et vous sentez-vous la force de le briser?
Au nom de votre amour et de votre repentire, Marguerite,
accordez-moi le bonheur de ma fille.

"Je pleurais silencieusement, mon ami, devant toutes ces
réflexions que j'avais faites bien souvent, et qui, dans la
bouche de votre père, acquéraient encore une plus sérieuse
réalité. Je me disais tout ce que votre père n'osait pas me
dire, et ce qui vingt fois lui était venu sur les lèvres:
que je n'étais après tout qu'une fille entretenue, et que
quelque raison que je donnasse à notre liaison, elle aurait
toujours l'air d'un calcul; que ma vie passée ne me laissait
aucun droit de rêver un pareil avenir, et que j'acceptais
des responsabilités auxquelles mes habitudes et ma réputation
ne donnaient aucune garantie. Enfin, je vous aimais, Armand.
La manière paternelle dont me parlait M. Duval, les chastes
sentiments qu'il évoquait en moi, l'estime de ce vieillard
loyal que j'allais conquérir, la vôtre que j'étais sûre d'avoir
plus tard, tout cela éveillait en mon cœur de nobles pensées
qui me relevaient à mes propres yeux, et faisaient parler de
saintes vanités, inconnues jusqu'alors. Quand je songeais
qu'un jour ce vieillard, qui m'implorait pour l'avenir de
son fils, dirait à sa fille de mêler mon nom à ses prières,
comme le nom d'une mystérieuse amie, je me transformais et
j'étais fière de moi.

"L'exaltation du moment exagérait peut-être la vérité de ces
impressions; mais voilà ce que j'éprouvais, ami, et ces
sentiments nouveaux faisaient taire les conseils que me donnait
le souvenir des jours heureux passés avec vous.

"-C'est bien, monsieur, dis-je à votre père en essuyant mes
larmes. Croyez-vous que j'aime votre fils?

"-Oui, me dit M. Duval.

"-D'un amour désintéressé?

"-Oui.

"-Croyez-vous que j'avais fait de cet amour l'espoir, le rêve
et le pardon de ma vie?

"-Fermement.

"-Eh bien, monsieur embrassez-moi une fois comme vous
embrasseriez votre fille, et je vous jure que ce baiser, le
seul vraiment chaste que j'aie reçu, me fera forte contre
mon amour, et qu'avant huit jours votre fils sera retourné
auprès de vous, peut-être malheureux pour quelque temps,
mais guéri pour jamais.

"-Vous êtes une noble fille, répliqua votre père en m'embrassant
sur le front, et vous tentez une chose dont Dieu vous tiendra
compte; mais je crains bien que vous n'obteniez rien de mon
fils.

"-Oh! soyez tranquille, monsieur, il me haïra.

"Il fallait entre nous une barrière infranchissable, pour
l'un comme pour l'autre.

"J'écrivis à Prudence que j'acceptais les propositions de M.
le comte de N..., et qu'elle allât lui dire que je souperais
avec elle et lui.

"Je cachetai la lettre, et sans lui dire ce qu'elle renfermait,
je priai votre père de la faire remettre à son adresse en
arrivant à Paris.

"Il me demanda néanmoins ce qu'elle contenait.

"-C'est le bonheur de votre fils, lui répondis-je.

"Votre père m'embrassa une dernière fois. Je sentis sur mon
front deux larmes de reconnaissance qui furent comme le baptême
de mes fautes d'autrefois, et au moment où je venais de
consentir à me livrer à un autre homme, je rayonnai d'orgueil
en songeant à ce que je rachetais par cette nouvelle faute.

"C'était bien naturel, Armand; vous m'aviez dit que votre père
était le plus honnête homme que l'on pût rencontrer.

"M. Duval remonta en voiture et partit.

"Cependant j'etais femme, et quand je vous revis, je ne pus
m'empêcher de pleurer, mais je ne faiblis pas.

"Ai-je bien fait? voilà ce que je me demande aujourd'hui que
j'entre malade dans un lit que je ne quitterai peut-être que
morte.

"Vous avez été témoin de ce que j'éprouvais à mésure que
l'heure de notre inévitable séparation approchait; votre père
n'était plus là pour me soutenir, et il y eut un moment où
je fus bien près de tout vous avouer, tant j'étais épouvantée
de l'idée que vous alliez me haïr et me mépriser.

"Une chose que vous ne croirez peut-être pas, Armand, c'est
que je priai Dieu de me donner de la force, et ce qui prouve
qu'il acceptait mon sacrifice, c'est qu'il me donna cette
force que j'implorais.

"A ce souper, j'eus besoin d'aide encore, care je ne voulais
pas savoir ce que j'allais faire, tant je craignais que le
courage ne me manquât!

"Qui m'eût dit, à moi, Marguerite Gautier, que je souffrirais
tant à la seule pensée d'un nouvel amant?

"Je bus pour oublier, et quand je me réveillai le lendemain,
j'étais dans le lit du comte.

"Voilà la vérité tout entière, ami, jugez et pardonnez-moi,
comme je vous ai pardonné tout le mal que vous m'avez fait
depuis ce jour."

26

"Ce qui suivit cette nuit fatale, vous le savez aussi bien
que moi, mais ce que vous ne savez pas, ce que vous ne pouvez
pas soupçonner, c'est ce que j'ai souffert depuis notre
séparation.

"J'avais appris que votre père vous avait emmené, mais je me
doutais bien que vous ne pourriez pas vivre longtemps loin
de moi, et le jour où je vous rencontrai aux Champs-Élysées,
je fus émue, mais non étonné.

"Alors commença cette série de jours dont chacun m'apporta
une nouvelle insulte de vous, insulte que je recevais presque
avec joie, car outre qu'elle était la preuve que vous m'aimiez
toujours, il me semblait que, plus vous me persécuteriez,
plus je grandirais à vos yeux le jour où vous sauriez la
vérité.

"Ne vous étonnez pas ce ce martyre joyeux, Armand, l'amour
que vous aviez eu pour moi avait ouvert mon cœur à de nobles
enthousiasmes.

"Cependant je n'avais pas été tout de suite aussi forte.

"Entre l'exécution du sacrifice que je vous avais fait et votre
retour, un temps assez long s'était écoulé pendant lequel
j'avais eu besoin d'avoir recours à des moyens physiques pour
ne pas devenir folle et pour m'étoudir sur la vie dans laquelle
je me rejetais. Prudence vous a dit, n'est-ce pas, que j'étais
de toutes les fêtes, de tous les bals, de toutes les orgies?

"J'avais comme l'espérance de me tuer rapidement, à force
d'excès, et, je crois, cette espérance ne tardera pas à se
réaliser. Ma santé s'altéra nécessairement de plus en plus,
et le jour où j'envoyai mademe Duvernoy vous demander grâce,
j'étais épuisée de corps et d'âme.

"Je ne vous rappellerai pas, Armand, de quelle façon vous avez
récompensé la dernière preuve d'amour que je vous ai donnée,
et par quel outrage vous avez chassé de Paris la femme qui,
mourante, n'avait pu résister à votre voix quand vous lui
demandiez une nuit d'amour, et qui, comme une insensée, a
cru, un instant, qu'elle pourrait ressouder le passé et le
présent. Vous aviez le droit de faire ce que vous avez fait,
Armand: on ne m'a pas toujours payé mes nuit aussi cher!

"J'ai tout laissé alors! Olympe m'a remplacée auprès de M. de
N... et s'est chargée, m'a-t-on dit, de lui apprendre le motif
de mon départ. Le comte de G... était à Londres. C'est un des
hommes qui ne donnant à l'amour avec les filles comme moi que
juste assez d'importance pour qu'il soit un passe-temps agréable,
restent les amis des femmes qu'ils ont eues et n'ont pas de
haine, n'ayant jamais eu de jalousie; c'est enfin un de ces
grand seigneurs qui ne nous ouvrent qu'un côté de leur cœur,
mais qui nous ouvrent les deux côtés de leur bourse. C'est
à lui que je pensai tout de suite. J'allai le rejoindre. Il
me reçut à merveille, mais il était là-bas l'amant d'une femme
du monde, et craignait de se compromettre en s'affichant avec
moi. Il me présenta à ses amis qui me donnèrent un souper
après lequel l'un d'eux m'emmena.

"Que vouliez-vous que je fisse, mon ami?

"Me tuer? c'eût été charger votre vie, qui doit être heureuse,
d'un remords inutile; puis, à quoi bon se tuer quand on est
si près de mourir?

"Je passai à l'état de corps sans âme, de chose sans pensée; je
vécus pendant quelque temps de cette vie automatique, puis je
revins à Paris et je demandai après vous; j'appris alors que
vous étiez parti pour un long voyage. Rien ne me soutenait
plus. Mon existence redevint ce qu'elle avait été deux ans
avant que je vous connusse. Je tentai de ramener le duc, mais
j'avais trop rudement blessé cet homme, et les vieillards ne
sont pas patients, sans doute parce qu'ils s'aperçoivent qu'ils
ne sont pas éternels. La maladie m'envahissait de jour en
jour, j'étais pâle, j'étais triste, j'étais plus maigre encore.
Les hommes qui achètent l'amour examinent la marchandise avant
de la prendre. Il y avait à Paris des femmes mieux portantes,
plus grasses que moi; on m'oublia un peu. Voilà le passé
jusqu'à hier.

"20 décembre.

"Il fait un temps horrible, il neige, je suis seule chez moi.
Depuis trois jours j'ai été prise d'une telle fièvre que je
n'ai pu vous écrire un mot. Rien de nouveau, mon ami; chaque
jour j'espère vaguement une lettre de vous, mais elle n'arrive
pas et n'arrivera sans doute jamais. Les hommes seuls ont la
force de ne pas pardonner. Le duc ne m'a pas répondu.

"Prudence a recommencé ses voyages au Mont-de-Piété.

"Je ne cesse de cracher le sang. Oh! je vous ferais peine si
vous me voyiez. Vous êtes bien heureux d'être sous un ciel
chaud et de n'avoir pas comme moi tout un hiver de glace qui
vous pèse sur la poitrine. Aujourd'hui, je me suis levée un
peu, et, derrière les rideaux de ma fenêtre, j'ai regardé
passer cette vie de Paris avec laquelle je crois bien avoir
tout à fait rompu. Quelques visages de connaissance sont
passés dans la rue rapides, joyeux, insouciants. Pas un n'a
levé les yeux sur mes fenêtres. Cependant, quelques jeunes
gens sont venus s'inscrire. Une fois déjà, je fus malade,
et vous, qui ne me connaissiez pas, qui n'aviez rien obtenu de
moi qu'une impertinence le jour où je vous avais vu pour la
première fois, vous veniez savoir de mes nouvelles tous les
matins. Me voilà malade de nouveau. Nous avons passé six
mois ensemble. J'ai eu pour vous autant d'amour que le cœur
de la femme peut en contenir et en donner, et vous êtes loin,
et vous me maudissez, et il ne me vient pas un mot de consolation
de vous. Mais c'est le hasard seul qui fait cet abandon, j'en
suis sûr, car si vous étiez à Paris, vous ne quitteriez pas
mon chevet et ma chambre."

"25 décembre

"Mon médecin me défend d'écrire tous les jours. En effet, mes
souvenirs ne font qu'augmenter ma fièvre, mais hier, j'ai reçu
une lettre qui m'a fait du bien, plus par les sentiments dont
elle était l'expression que par le secours matériel qu'elle
m'apportait. Je puis donc vous écrire aujourd'hui. Cette
lettre était de votre père, et voici ce qu'elle contenait:

"Madame,

"J'apprends à l'instant que vous êtes malade. Si j'étais à
Paris, j'irais moi-même savoir de vos nouvelles; si mon fils
était auprès de moi, je lui dirais d'aller en chercher, mais
je ne puis quitter C...., et Armand est à six ou sept cents
lieues d'ici; permettez-moi donc simplement de vous écrire,
madame, combien je suis peiné de cette maladie, et croyez
aux vœux sincères que je fais pour votre prompt rétablissement.

"Un de mes bons amis, M. H...., se présentera chez vous, veuillez
le recevoir. Il est chargé par moi d'une commission dont
j'attends impatiemment le résultat.

"Veuillez agréer, madame, l'assurance de mes sentiments les
plus distingués."

"Telle est la lettre que j'ai reçue. Votre père est un noble
cœur, aimez-le bien, mon ami; car il y a peu d'hommes au monde
aussi dignes d'être aimés. Ce papier signé de son nom m'a
fait plus de bien que toutes les ordonnances de notre grand
médecin.

"Ce matin, M. H... est venu. Il semblait fort embarrassé de la
mission délicate dont l'avait chargé M. Duval. Il venait tout
bonnement m'apporter mille écus de la part de votre père. J'ai
voulu refuser d'abord, mais M. H... m'a dit que ce refus
offenserait M. Duval, qui l'avait autorisé à me donner
d'abord cette somme, et à me remettre tout ce dont j'aurais
besoin encore. J'ai accepté ce service qui, de la part de
votre père ce que je viens d'écrire pour lui, et dites-lui
qu'en traçant ces lignes, la pauvre fille à laquelle il a
daigné écrire cette lettre consolante versait des larmes de
reconnaissance, et priait Dieu pour lui."

___________________

"4 janvier.

"Je viens de passer une suite de jours bien douloureux.
J'ignorais que le corps pût faire souffrir ainsi. Oh! ma vie
passée! je la paye deux fois aujourd'hui.

"On m'a veillée toutes les nuits. Je ne pouvais plus respirer.
Le délire et la toux se partageaient le reste de ma pauvre
existence.

"Ma salle à manger est pleine de bonbons, de cadeaux de toutes
sortes que mes amis m'ont apportés. Il y a sans doute, parmi
ces gens, qui espèrent que je serai leur maîtresse plus tard.
S'ils voyaient ce que la maladie a fait de moi, il s'enfuieraient
épouvantés.

"Prudence donne des étrennes avec celles que je reçois.

"Le temps est à la gelée, et le docteur m'a dit que je pourrai
sortir d'ici à quelques jours si le beau temps continue."

___________________

"8 janvier.

"Je suis sortie hier dans ma voiture. Il faisait un temps
magnifique. Les Champs-Élysée étaient pleins de monde. On
eût dit le premier sourire du printemps. Tout avait un air
de fête autour de moi. Je n'avais jamais soupçonné dans un
rayon de soleil tout ce que j'y ai trouvé hier de joie, de
douceur et de consolation.

"J'ai rencontré presque tous les gens que je connais, toujours
gais, toujours occupés de leurs plaisirs. Que d'heureux qui
ne savent pas qu'il le sont! Olympe est passée dans une
élégante voiture que lui a donnée M. de N... Elle a essayé de
m'insulter du regard. Elle ne sait pas combien je suis loin
de toutes ces vanités-là. Un brave garçon que je connais depuis
longtemps m'a demandé si je voulais aller souper avec lui et
un de ses amis qui désire beaucoup, disait-il, faire ma
connaissance.

"J'ai souri tristement, et lui ai tendu ma main brûlante de
fièvre.

"Je n'ai jamais vu visage plus étonné.

"Je suis rentrée à quatre heures, j'ai dîné avec assez d'appétit.

"Cette sortie m'a fait du bien.

"Si j'allais guérir!

"Comme l'aspect de la vie et du bonheur des autres fait
désirer de vivre ceux-là qui, la veille, dans la solitude de
leur âme et dans l'ombre de leur chambre de malade, souhaitaient
de mourir vite?"

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"10 janvier

"Cette espérance de santé n'était qu'un rêve. Me voici de
nouveau dans mon lit, le corps couvert d'emplâtres qui me
brûlent. Va donc offrir ce corps que l'on payait si cher
autrefois, et vois ce que l'on t'en donnera aujourd'hui!

"Il faut que nous ayons bien fait du mal avant de naître,
ou que nous devions jouir d'un bien grand bonheur après
notre mort, pour que Dieu permette que cette vie ait toutes
les tortures de l'expiation et toutes les douleurs de l'épreuve."

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"12 janvier.

"Je souffre toujours.

"Le comte de N... m'a envoyé de l'argent hier, je ne l'ai pas
accepté. Je ne veux rien de cet homme. C'est lui qui est
cause que vous n'êtes pas près de moi.

"Oh! nos beaux jours de Bougival! où êtes-vous?

"Si je sors vivante de cette chambre, ce sera pour faire un
pèlerinage à la maison que nous habitons ensemble, mais je
n'en sortirai plus que morte.

"Qui sait si je vous écrirai demain?"

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"25 janvier.

"Voilà onze nuits que je ne dors pas, que j'étouffe et que je
crois à chaque instant que je vais mourir. Le médecin a ordonné
qu'on ne me laissât pas toucher une plume. Julie Duprat, qui
me veille, me permet encore de vous écrire ces quelques lignes.
Ne reviendrez-vous donc point avant que je meure? Est-ce donc
éternellement fini entre nous? Il me semble que, si vous veniez,
je guérirais. A quoi bon guérir?"

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"28 janvier.

"Ce matin j'ai été réveillée par un grand bruit. Julie, qui
dormait dans ma chambre, s'est précipitée dans la salle à
manger. J'ai entendu des voix d'hommes contre lesquelles la
sienne luttait en vain. Elle est rentrée en pleurant.

"On venait saisir. Je lui ai dit de laisser faire ce qu'ils
appellent la justice. L'huissier est entré dans ma chambre,
le chapeau sur la tête. Il a ouvert les tiroirs, a inscrit
tout ce qu'il a vu, et n'a pas eu l'air de s'apercevoir qu'il
y avait une mourante dans le lit qu'heureusement la charité
de la loi me laisse.

"Il a consenti à me dire en partant que je pouvais mettre
opposition avant neuf jours, mais il a laissé un gardien! Que
vais-je devenir, mon Dieu! Cette scène m'a rendue encore
plus malade. Prudence voulait demander de l'argent à l'ami
de votre père, je m'y suis opposée."

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"J'ai reçu votre lettre ce matin. J'en avais besoin. Ma
réponse vous arrivera-t-elle à temps? Me verrez-vous encore?
Voilà une journée heureuse qui me fait oublier toutes celles
que j'ai passées depuis six semaines. Il me semble que je
vais mieux, malgré le sentiment de tristesse sous l'impression
duquel je vous ai répondu.

"Après tout, on ne doit pas toujours être malheureux.

"Quand je pense qu'il peut arriver que je ne meure pas, que
vous reveniez, que je revoie le printemps, que vous m'aimiez
encore et que nous recommencions notre vie de l'année dernière!

"Folle que je suis! c'est à peine si je puis tenir la plume
avec laquelle je vous écris ce rêve insensé de mon cœur.

"Quoi qu'il arrive, je vous aimais bien. Armand, et je serais
morte depuis longtemps si je n'avais pour m'assister le souvenir
de cet amour, et comme un vague espoir de vous revoir encore
près de moi."

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"4 février.

"Le comte de G... est revenu. Sa maîtresse l'a trompé. Il est
fort triste, il l'aimait beaucoup. Il est venu me conter tout
cela. Le pauvre garçon est assez mal dans ses affaires, ce
qui ne l'a pas empêché de payer mon huissier et de congédier
le gardien.

"Je lui ai parlé de vous et il m'a promis de vous parler de moi.
Comme j'oubliais dans ces moments-là que j'avais été sa maîtresse
et comme il essayait de me le faire oublier aussi! C'est un
brave cœur.

"Le duc a envoyé savoir de mes nouvelles hier, et il est venu
ce matin. Je ne sais pas ce qui peut faire vivre encore ce
vieillard. Il est resté trois heures auprès de moi, et il ne
m'a pas dit vingt mots. Deux grosses larmes sont tombées de
ses yeux quand il m'a vue si pâle. Le souvenir de la mort de
sa fille le faisait pleurer sans doute. Il l'aura vue mourir
deux fois. Son dos est courbé, sa tête penche vers la terre,
sa lèvre est pendante, son regard est éteint. L'âge et la
douleur pèsent de leur double poids sur son corps épuisé. Il
ne m'a pas fait un reproche. On eût même dit qu'il jouissait
secrètement du ravage que la maladie avait fait en moi. Il
semblait fier d'être debout, quand moi, jeune encore, j'étais
écrasée par la souffrance.

"Le mauvais temps est revenu. Personne ne vient me voir.
Julie veille le plus qu'elle peut auprès de moi. Prudence, à
qui je ne peux plus donner autant d'argent qu'autrefois,
commence à prétexter des affaires pour s'éloigner.

"Maintenant que je suis près de mourir, malgré ce que me
disent les médecins, car j'en ai plusieurs, ce qui prouve
que la maladie augumente, je regrette presque d'avoir écouté
votre père; si j'avais su ne prendre qu'une année à votre
avenir, je n'aurais pas résisté au désir de passer cette
année avec vous, et au moins je mourrais en tenant la main
d'un ami. Il est vrai que si nous avions vécu ensemble
cette année, je ne serais pas morte sitôt.

"La volonté de Dieu soit faite!"

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5 février.

"Oh! venez, venez, Armand, je souffre horriblement, je vais
mourir, mon Dieu. J'étais si triste hier que j'ai voulu
passer autre part que chez moi la soirée qui promettait
d'être longue comme celle de la veille. Le duc était venu
le matin. Il me semble que la vue de ce vieillard oublié
par la mort me fait mourir plus vite.

"Malgré l'ardente fièvre qui me brûlait, je me suis fait
habiller et conduire au Vaudeville. Julie m'avait mis du
rouge, sans quoi j'aurais eu l'air d'un cadavre. Je suis
allée dans cette loge où je vous ai donné notre premier
rendez-vous; tout le temps j'ai eu les yeux fixés sur la
sur la stalle que vous occupiez ce jour-là, et qu'occupait
hier une sorte de rustre, qui riait bruyamment de toutes
les sottes choses que débitaient les acteurs. On m'a
rapportée à moitié morte chez moi. J'ai toussé et craché
le sang toute la nuit. Aujourd'hui je ne peux plus parler,
à peine si je peux remuer les bras. Mon Dieu! mon Dieu!
je vais mourir. Je m'y attendais, mais je ne puis me faire
à l'idée de souffrir plus que je ne souffre, et si..."

A partir de ce mot les quelques caractères que Marguerite
avait essayé de tracer étaient illisibles, et c'était
Julie Duprat qui avait continué.

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"18 février.

"Monsieur Armand,

"Depuis le jour où Marguerite a voulu aller au spectacle,
elle a été toujours plus malade. Elle a perdu complétement
la voix, puis l'usage de ses membres. Ce que souffre notre
pauvre amie est impossible à dire. Je ne suis pas habituée
à ces sortes d'émotions, et j'ai des frayeurs continuelles.

"Que je voudrais que vous fussiez auprès de nous! Elle a
presque toujours le délire, mais délirante ou lucide, c'est
toujours votre nom qu'elle prononce quand elle arrive à
pouvoir dire un mot.

"Le médecin m'a dit qu'elle n'en avait plus pour longtemps.
Depuis qu'elle est si malade, le vieux duc n'est pas revenu.

"Il a dit au docteur que ce spectacle lui faisait trop de mal.

"Madame Duvernoy ne se conduit pas bien. Cette femme, qui
croyait tirer plus d'argent de Marguerite, aux dépens de
laquelle elle vivait presque complétement, a pris des
engagements qu'elle ne peut tenir, et voyant que sa voisine
ne lui sert plus de rien, elle ne vient même pas la voir.
Tout le monde l'abandonne. M. de G..., traqué par ses dettes,
a été forcé de repartir pour Londres. En partant, il nous
a envoyé quelque argent; il a fait tout ce qu'il a pu,
mais on est revenu saisir, et les créanciers n'attendent
que la mort pour faire vendre.

"J'ai voulu user de mes dernières ressources pour empêcher
toutes ces saisies, mais l'huissier m'a dit que c'était
inutile, et qu'il avait d'autres jugements encore à exécuter.
Puisqu'elle va mourir, il vaut mieux abandonner tout que de
le sauver pour sa famille qu'elle n'a pas voulu voir, et qui
ne l'a jamais aimée. Vous ne pouvez vous figurer au milieu
de quelle misère dorée la pauvre fille se meurt. Hier nous
n'avions pas d'argent du tout. Couverts, bijoux, cachemires,
tout est en gage, le reste est vendu ou saisi. Marguerite a
encore la conscience de ce qui se passe autour d'elle, et elle
souffre du corps, de l'esprit et du cœur. De grosses larmes
coulent sur ses joues, si amaigries et si pâles que vous ne
reconnaître plus le visage de celle que vous aimiez tant, si
vous pouviez la voir. Elle m'a fait promettre de vous écrire
quand elle ne pourrait plus, et j'écris devant elle. Elle
porte les yeux de mon côté mais elle ne me voit pas, son regard
est déjà voilé par la mort prochaine; cependant elle sourit,
et toute sa pensée, toute son âme sont à vous, j'en suis sûre.

"Chaque fois que l'on ouvre la porte, ses yeux s'éclairent, et
elle croit toujours que vous allez entrer; puis, quand elle
voit que ce n'est pas vous, son visage reprend son expression
douloureuse, se mouille d'une sueur froide, et les pommettes
deviennent pourpres."

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"19 février, minuit.

"La triste journée que celle d'aujourd'hui, mon pauvre monsieur
Armand! Ce matin Marguerite étouffait, le médecin l'a saignée,
et la voix lui est un peu revenue. Le docteur lui a conseillé
de voir un prêtre. Elle a dit qu'elle y consentait, et il est
allé lui-même chercher un abbé à Saint-Roch.

"Pendant ce temps, Marguerite m'a appelée près de son lit, m'a
priée d'ouvrir son armoire, puis elle m'a désigné un bonnet,
une chemise longue toute couverte de dentelles, et m'a dit d'une
voix affaiblie:

"Je vais mourir après m'être confessée, alors tu m'habilleras
avec ces objets: c'est une coquetterie de mourante.

"Puis elle m'embrassée en pleurant, et elle a ajouté:

"-Je puis parler, mais j'étouffe trop quand je parle; j'étouffe!
de l'air!

"Je fondais en larmes, j'ouvris la fenêtre, et quelques instants
après le prêtre entra.

"J'allai au-devant de lui.

Quand il sut chez qui il était, il parut craindre d'être mal
accueilli.

"-Entrez hardiment, mon père, lui ai-je dit.

"Il est resté peu de temps dans la chambre de la malade, et il
en est ressorti en me disant:

"-Elle a vécu comme une pécheresse, mais elle mourra comme
une chrétienne.

"Quelques instants après, il est revenu accompagné d'un enfant
de chœur qui portait un crucifix, et d'un sacristain qui
marchait devant eux en sonnant, pour annoncer que Dieu venait
chez la mourante.

"Ils sont entrés tous trois dans cette chambre à coucher qui
avait retenti autrefois de tant de mots étranges, et qui
n'était plus à cette heure qu'un tabernacle saint.

"Je suis tombée à genoux. Je ne sais pas combien de temps
durera l'impression que m'a produite ce spectacle, mais je ne
crois pas que, jusqu'à ce que j'en sois arrivée au même moment,
une chose humaine pourra m'impressioner autant.

"Le prêtre oignit des huiles saintes les pieds, les mains et
le front de la mourante, récita une courte prière, et Marguerite
se trouva prête à partir pour le ciel où elle ira sans doute,
si Dieu a vu les épreuves de sa vie et la sainteté de sa mort.

"Depuis ce temps elle n'a pas dit une parole et n'a pas fait
un mouvement. Vingt fois je l'aurais crue morte, si je n'avais
entendu l'effort de sa respiration."

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"20 février, cinq heures du soir.

"Tout est fini.

"Marguerite est entrée en agonie cette nuit à deux heures
environ. Jamais martyre n'a souffert pareilles tortures, à
en juger par les cris qu'elle poussait. Deux ou trois fois
elle s'est dressée tout debout sur son lit, comme si elle
eût voulu ressaisir sa vie qui remontait vers Dieu.

"Deux ou trois fois aussi, elle a dit votre nom, puis tout
s'est tu, elle est retombée épuisée sur son lit. Des larmes
silencieuses ont coulé de ses yeux et elle est morte.

"Alors, je me suis approchée d'elle, je l'ai appelée, et comme
elle ne répondit pas, je lui ai fermé les yeux et je l'ai
embrassée sur le front.

"Pauvre chère Marguerite, j'aurais voulu être une sainte femme,
pour que ce baiser te recommandât à Dieu.

"Puis, je l'ai habillé comme elle m'avait priée de le faire,
je suis allée chercher un prêtre à Saint-Roch, j'ai brûlé
deux cierges pour elle, et j'ai prié pendant une heure dans
l'église.

"J'ai donné à des pauvres de l'argent qui venait d'elle.

"Je ne me connais pas bien en religion, mais je pense que le
bon Dieu reconnaître que mes larmes étaient vraies, ma prière
fervente, mon aumône sincère, et qu'il aura pitié de celle
qui, morte jeune et belle, n'a eu que moi pour lui fermer les
yeux et l'ensevlir."

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"22 février.

"Aujourd'hui l'enterrement a eu lieu. Beaucoup des amies de
Marguerite sont venues à l'église. Quelques-unes pleuraient
avec sincérité. Quand le convoi a pris le chemin de Montmartre,
deux hommes seulement se trouvaient derrière, le comte de G...
qui était revenu exprès de Londres, et le duc qui marchait
soutenu par deux valets de pied.

"C'est de chez elle que je vous écris tous ces détails, au
milieu de mes larmes et devant la lampe qui brûle tristement
près d'un dîner auquel je ne touche pas, comme bien vous
pensez, mais que Nanine m'a fait faire, car je n'ai pas mangé
depuis plus de vingt-quatre heures.

"Ma vie ne pourra pas garder longtemps ces impressions tristes,
car ma vie ne m'appartient pas plus que la sienne n'appartenait
à Marguerite, c'est pourquoi je vous donne tout ces détails
sur les lieux mêmes où ils se sont passés, dans la crainte,
si un long temps s'écoulait entre eux et votre retour, de ne
pas pouvoir vous les donner avec toute leur triste exactitude."

27

--Vous avez lu? me dit Armand quand j'eus terminé la lecture
de ce manuscrit.

--Je comprends ce que vous avez dû souffrir, mon ami, si tout
ce que j'ai lu est vrai!

--Mon père me l'a confirmé dans une lettre.

Nous causâmes encore quelque temps de la triste destinée qui
venait de s'accomplir, et je rentrai chez moi prendre un peu
de repos.

Armand, toujours triste, mais soulagé un peu par le récit de
cette histoire, se rétabli vite, et nous allâmes ensemble faire
visite à Prudence et à Julie Duprat.

Prudence venait de faire faillite. Elle nous dit que Marguerite
en était la cause; que, pendant sa maladie, elle lui avait
prêté beaucoup d'argent pour lequel elle avait fait des billets
qu'elle n'avait pu payer, Marguerite étant morte sans le lui
rendre et ne lui ayant pas donné de reçus avec lesquels elle
pût se présenter comme créancière.

A l'aide de cette fable que madame Duvernoy racontait partout
pour excuser ses mauvaises affaires, elle tira un billet de
mille francs à Armand, qui n'y croyait pas, mais qui voulut
bien avoir l'air d'y croire, tant il avait de respect pour
tout ce qui avait approché sa maîtresse.

Puis nous arrivâmes chez Julie Duprat qui nous raconta les
tristes événements dont elle avait été témoin, versant des
larmes sincères au souvenir de son amie.

Enfin, nous allâmes à la tombe de Marguerite sur laquelle
les premiers rayons du soleil d'avril faissaient éclore les
premières feuilles.

Il restait à Armand un dernier devoir à remplir, c'était
d'aller rejoindre son père. Il voulut encore que je
l'accompagnasse.

Nous arrivâmes à C.. où je vis M. Duval tel que je me l'étais
figuré d'après le portrait que m'en avait fait son fils: grand,
digne, bienveillant.

Il accueillit Armand avec des larmes de bonheur, et me serra
affectueusement la main. Je m'aperçus bientôt que le sentiment
paternel était celui qui dominait tous les autres chez le
receveur.

Sa fille, nommée Blanche, avait cette transparence des yeux et
du regard, cette sérénité de la bouche qui prouvent que l'âme
ne conçoit que de saintes pensées et que les lèvres ne disent
que de pieuses paroles. Elle souriait au retour de son frère,
ignorant, la chaste jeune fille, que loin d'elle une courtisane
avait sacrifié son bonheur à la seule invocation de son nom.

Je restai quelque temps dans cette heureuse famille, tout
occupée de celui qui leur apportait la convalescence de son
cœur.

Je revins à Paris où j'écrivis cette histoire telle qu'elle
m'avait été racontée. Elle n'a qu'un mérite qui lui sera
peut-être contesté, celui d'être vraie.

Je ne tire pas de ce récit la conclusion que toutes les
filles comme Marguerite sont capables de faire ce qu'elle
a fait; loin de là, mais j'ai eu connaissance qu'une
d'elles avait éprouvé dans sa vie un amour sérieux, qu'elle
en avait souffert et qu'elle en était morte. J'ai
raconté au lecteur ce que j'avais appris. C'était un
devoir.

Je ne suis pas l'apôtre du vice, mais je me ferai l'écho
du malheur noble partout où je l'entendrai prier.

L'histoire de Marguerite est une exception, je le répète;
mais si c'eût été une généralité, ce n'eût pas été la
peine de l'écrire.

FIN

Book of the day: