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La Dame aux Camélias by Alexandre Dumas, Fils

Part 4 out of 5

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A l'heure indiquée, Marguerite était de retour, et venait me
rejoindre chez madame Duvernoy.

--Et bien, tout est arrangé, dit-elle en entrant.

--La maison est louée? demanda Prudence.

--Oui; il a consenti tout de suite.

Je ne connaissais pas le duc, mais j'avais honte de le tromper
comme je le faisais.

--Mais, ce n'est pas tout! reprit Marguerite.

--Quoi donc encore?

--Je me suis inquiétée du logement d'Armand.

--Dans la même maison? demanda Prudence en rient.

--Non, mais au Point-du-Jour, où nous avon déjeuné, le duc et
moi. Pendant qu'il regardait la vue, j'ai demandé à madame
Arnould, car c'est madame Arnould qu'elle s'appelle, n'est-ce
pas? je lui ai demandé si elle avait un appartement convenable.
Elle en a justement un, avec salon, antichambre et chambre à
coucher. C'est tout ce qu'il faut, je pense. Soixante francs
par mois. Le tout meublé de façon à distraire un hypocondriaque.
J'ai retenu le logement. Ai-je bien fait?

Je saurai au cou de Marguerite.

--Ce sera charmant, continua-t-elle, vous avez une clef de la
petite porte, et j'ai promis au duc une clef de la grille qu'il
ne prendra pas, puisqu'il ne viendra que dans le jour, quand
il viendra. Je crois, entre nous, qu'il est enchanté de ce
caprice qui m'éloigne de Paris pendant quelque temps, et fera
taire un peu sa famille. Cependant, il m'a demandé comment
moi, qui aime tant Paris, je pouvais me décider à m'enterrer
dans cette campagne; je lui ai répondu que j'étais souffrante
et que c'était pour me reposer. Il n'a paru me croire que
très imparfaitement. Ce pauvre vieux est toujours aux abois.
Nous prendrons donc beaucoup de précautions, mon cher Armand;
car il me ferait surveiller là-bas, et ce n'est pas le tout
qu'il me loue une maison, il faut encore qu'il paye mes
dettes, et j'en ai malheureusement quelques-unes. Tout cela
vous convient-il?

--Oui, répondis-je en essayant de faire taire tous les scruples
que cette façon de vivre réveillait de temps en temps en moi.

--Nous avons visité la maison dans tous ses détails, nous y
serons à merveille. Le duc s'inquiétait de tout. Ah! mon
cher, ajouta la folle en m'embrassant, vous n'êtes pas
malheureux, c'est un millionnaire qui fait votre lit.

--Et quand emménagez-vous? demanda Prudence.

--Le plus tôt possible.

--Vous emmenez votre voiture et vos chevaux.

--J'emmènerai toute ma maison. Vous vous chargerez de mon
appartement pendant mon absence.

Huit jours après, Marguerite avait pris possession de la maison
de campagne, et moi j'étais installé au Point-du-Jour.

Alors commença une existence que j'aurais bien de la peine à
vous décrire.

Dans les commencements de son séjour à Bougival, Marguerite
Ne put rompre tout à fait avec ses habitudes, et comme la
maison était toujours en fête, toutes ses amies venaient la
voir; pendant un mois il ne se passa pas de jour que Marguerite
n'eût huit ou dix personnes à sa table. Prudence amenait de
son côté tous les gens qu'elle connaissait, et leur faisait
tous les honneurs de la maison, comme si cette maison lui
eût appartenu.

L'argent du duc payait tout cela, comme vous le pensez bien,
Et cependant il arriva de temps en temps à Prudence de me
demander un billet de mille francs, soi-disant au nom de
Marguerite. Vous savez que j'avais fait quelque gain au jeu;
je m'empressai donc de remettre à Prudence ce que Marguerite
me faisait demander par elle, et dans la crainte qu'elle n'eût
besoin de plus que je n'avais, je vins emprunter à Paris
une somme égale à celle que j'avais déjà empruntée autrefois,
et que j'avais rendue très exactement.

Je me trouvai donc de nouveau riche d'une dizaine de mille
francs, sans compter ma pension.

Cependant le plaisir qu'éprouvait Marguerite à recevoir ses
amies se calma un peu devant les dépenses auxquelles ce plaisir
l'entraînait, et surtout devant la nécessité où elle était
quelquefois de me demander de l'argent. Le duc, qui avait
loué cette maison pour que Marguerite s'y reposât, n'y
paraissait plus, craignant toujours d'y rencontrer une joyeuse
et nombreuse compagnie de laquelle il ne voulait pas être vu.
Cela tenait surtout à ce que, venant un jour pour dîner en
tête-à-tête avec Marguerite, il était tombé au milieu d'un
déjeuner de quinze personnes qui n'était pas encore fini
à l'heure où il comptait se mettre à table pour dîner. Quand,
ne se doutant rien, il avait ouvert la porte de la salle à
manger, un rire général avait accueilli son entrée, et il
avait été forcé de se retirer brusquement devant l'impertinente
gaieté des filles qui se trouvaient là.

Marguerite s'était levée de table, avait été retrouver le duc
dans la chambre voisine, et avait essayé, autant que possible,
de lui faire oublier cette aventure; mais le vieillard, blessé
dans son amour-propre, avait gardé rancune: il avait dit assez
cruellement à la pauvre fille qu'il était las de payer les folies
d'une femme qui ne savait même pas le faire respecter chez
elle, et il était parti fort courroucé.

Depuis ce jour on n'avait plus entendu parler de lui. Marguerite
avait eu beau congédier ses convives, changer ses habitudes, le
duc n'avait plus donné de ses nouvelles. J'y avais gagné que
ma maîtresse m'appartenait plus complétement, et que mon rêve
se réalisait enfin. Marguerite ne pouvait plus se passer de
moi. Sans s'inquiéter de ce qui en résulterait, elle affichait
publiquement notre liaison, et j'en étais arrivé à ne plus
sortir de chez elle. Les domestiques m'appelaient monsieur,
et me regardaient officiellement comme leur maître.

Prudence avait bien fait, à propos de cette nouvelle vie,
force morale à Marguerite; mais celle-ci avait répondu
qu'elle m'aimait, qu'elle ne pouvait vivre sans moi, et quoi
qu'il en dût advenir, elle ne renoncerait pas au bonheur de
m'avoir sans cesse auprès d'elle, ajoutant que tous ceux à
qui cela ne plairait pas étaient libres de ne pas revenir.

Voilà ce que j'avais entendu un jour où Prudence avait dit à
Marguerite qu'elle avait quelque choise de très important
à lui communiquer, et où j'avais écouté à la porte de la
chambre où elles s'étaient renfermées.

Quelque temps après Prudence revint.

J'étais au fond du jardin quand elle entra; elle ne me vit pas.
Je me doutais, à la façon dont Marguerite était venue au-devant
d'elle, qu'une conversation pareille à celle que j'avais déjà
surprise allait avoir peu de nouveau et je voulus l'entendre
comme l'autre.

Les deux femmes se renfermèrent dans un boudoir et je me mis
aux écoutes.

--Eh bien? demanda Marguerite.

--Eh bien! j'ai vu le duc.

--Que vous a-t-il dit?

--Qu'il vous pardonnait volontiers la première scène, mais
qu'il avait appris que vous viviez publiquement avec M. Armand
Duval, et que cela il ne vous le pardonnait pas. Que Marguerite
quitte ce jeune homme, m'a-t-il dit, et comme par le passé
je lui donnerai tout ce qu'elle voudra, sinon, elle devra
renoncer à me demander quoi que ce soit.

--Vous avez répondu?

--Que je vous communiquerais sa décision, et je lui ai promis
de vous faire entendre raison. Réfléchissez, ma chère enfant,
à la position que vous perdez et que ne pourra jamais vous
rendre Armand. Il vous aime de toute son âme, mail il n'a
pas assez de fortune pour subvenir à tous vos besoins, et il
faudra bien un jour vous quitter, quand il sera trop tard et
que le duc ne voudra plus rien faire pour vous. Voulez-vous
que je parle à Armand?

Marguerite paraissait réfléchir, car elle ne répondit pas.
Le cœur me battait violemment en attendant sa réponse.

--Non, reprit-elle, je ne quitterai pas Armand, et je ne me
cacherai pas pour vivre avec lui. C'est peut-être une folie,
mais je l'aime! que voulez-vous? Et puis, maintenant il a pris
l'habitude de m'aimer sans obstacle; il souffrirait trop d'être
forcé de me quitter ne fût-ce qu'une heure par jour. D'ailleurs, je
n'ai pas tant de temps à vivre pour me rendre malheureuse et faire
les volontés d'un vieillard dont la vue seule me fait vieillir. Qu'il
garde son argent; je m'en passerai.

--Mais comment ferez-vous?

--Je n'en sais rien.

Prudence allait sans doute répondre quelque chose, mais j'entrai
brusquement et je courus me jeter aux pieds de Marguerite, couvrant
ses mains des larmes que me faisait verser la joie d'être aimé ainsi.

--Ma vie est à toi, Marguerite, tu n'as plus besoin de cet homme, ne
suis-je pas là? t'abandonnerais-je jamais et pourrais-je payer assez le
bonheur que tu me donnes? Plus de contrainte, ma Marguerite, nous nous
aimons! que nous importe le reste?

--Oh! oui, je t'aime, mon Armand! murmura-t-elle en enlaçant ses deux
bras autour de mon cou, je t'aime comme je n'aurais pas cru pouvoir aimer.
Nous serons heureux, nous vivrons tranquilles, et je dirai un éternel adieu à
cette vie dont je rougis maintenant. Jamais tu ne me reprocheras le passé,
n'est-ce pas?

Les larmes voilaient ma voix. Je ne pus répondre qu'en pressant
Marguerite contre mon cœur.

--Allons, dit-elle en se retournat vers Prudence et d'une voix émue,
vous rapporterez cette scène au duc, et vous ajouterez que nous n'avons
pas besoin de lui.

A partir de ce jour il ne fut plus question du duc. Marguerite n'était
plus la fille que j'avais connnue. Elle évitait tout ce qui aurait
pu me rappeler la vie au milieu de laquelle je l'avais rencontrée.
Jamais femme, jamais sœur n'eut pour son époux ou son frère l'amour
et les soins qu'elle avait pour moi. Cette nature maldive était prête
à toutes les impressions, accessible à tous les sentiments. Elle avait
rompu avec ses amies comme avec les dépenses d'autrefois. Quand on nous
voyait sortir de la maison pour aller faire une promenade dans un
charmant petit bateau que j'avais acheté, on n'eût jamais cru que cette
femme vêtue d'une robe blanche, couverte d'un grand chapeau de paille, et portant sur son bras le simple pelisse de soie qui devait la garantir
de la fraîcheur de l'eau, était cette Marguerite Gautier qui, quatre mois auparavant, faisait bruit de son luxe et de ses scandales.

Hélas! nous nous hâtions d'être heureux, comme si nous avions deviné que
nous ne pouvions pas l'être longtemps.

Depuis deux mois nous n'étions même pas allés à Paris. Personne
n'était venu nous voir, excepté Prudence, et cette Julie Duprat dont
je vous ai parlé , et à qui Marguerite devait remettre plus tard le
touchant récit que j'ai là.

Je passais des journées entières aux pieds de ma maîtresse. Nous
ouvrions les fenêtres qui donnaient sur le jardin, et regardant
l'été s'abattre joyeusement dans les fleurs qu'il fait éclore et
sous l'ombre des arbres, nous respirions à côté l'un de l'autre cette
vie véritable que ni Marguerite ni moi n'avions comprise jusqu'alors.

Cette femme avait des étonnements d'enfant pour les moindres
choses. Il y avait des jours où elle courait dans le jardin,
comme une fille de dix ans, après un papillon ou une demoiselle.
Cette courtisane, qui avait fait dépenser en bouquets plus d'argent
qu'il n'en faudrait pour faire vivre dans la joie une famille entière, s'asseyait quelquefois sur la pelouse, pendant une heure, pour
examiner la simple fleur dont elle portait le nom.

Ce fut pendant ce temps-là qu'elle lut si souvent Manon Lascaut.
Je la surpris bien des fois annotant ce livre: et elle me disait
toujours que lorsqu'une femme aime, elle ne peut pas faire ce que
faisait Manon.

Deux ou trois fois le duc lui écrivit. Elle reconnut l'écriture
et me donna les lettres sans les lire.

Quelquefois les termes de ces lettres me faisaient venir les
larmes aux yeux.

Il avait cru, en fermant sa bourse à Marguerite, la ramener à lui;
mais quand il avait vu l'inutilité de ce moyen, il n'avait pas pu y
tenir; il avait écrit, redemandant, comme autrefois, la permission
de revenir, quelles que fussent les conditions mises à ce retour.

J'avais donc lu ces lettres pressantes et réitérées, et je les avais
déchirées, sans dire à Marguerite ce qu'elles contenaient, et sans lui conseiller de revoir le vieillard, quoiqu'un sentiment de pitié pour
la douleur du pauvre homme m'y portât: mais je craignais qu'elle ne
vit dans ce conseil le désir, en faisant reprendre au duc ses
anciennes visites, de lui faire reprendre les charges de la maison;
je redoutais par-dessus tout qu'elle me crût capable de dénier la
responsabilité de sa vie dans toutes les conséquences où son amour
pour moi pouvait l'entraîner.

Il en résulta que le duc, ne recevant pas de réponse, cessa d'écrire,
et que Marguerite et moi nous continuâmes à vivre ensemble sans nous
occuper de l'avenir.

18

Vous donner des détails sur notre nouvelle vie serait chose difficile.
Elle se composait d'une série d'enfantillages charmants pour nous, mais insignifiants pour ceux à qui je les raconterais. Vous savez ce que
c'est que d'aimer une femme, vous savez comment s'abrégent les journées,
et avec quelle amoureuse paresse on se laisse porter au lendemain. Vous n'ignorez pas cet oubli de toutes choses, qui naît d'un amour violent,
confiant et partagé. Tout être qui n'est pas la femme aimée semble un être inutile dans la création. On regrette d'avoir déjà jeté des parcelles
de son cœur à d'autres femmes, et l'on n'entrevoit pas la possibilité
de presser jamais une autre main que celle que l'on tient dans les siennes.
Le cerveau n'admet ni travail ni souvenir, rien enfin de ce qui pourrait le distraire de l'unique pensée qu'on lui offre sans cesse.

Chaque jour on découvre dans sa maîtresse un charme nouveau, une volupté inconnue.

L'existence n'est plus que l'accomplissement réitéré d'un désir continu,
l'âme n'est plus que la vestale chargée d'entretenir le feu sacré de l'amour.

Souvent nous allions, la nuit venue, nous asseoir sous le petit bois
qui dominait la maison. Là nous écoutions les gaies harmonies du soir, en songeant tous deux à l'heure prochaine qui allait nous laisser jusqu'au lendemain dans les bras l'un de l'autre. D'autres fois nous restions
couchés toute la journée, sans laisser même le soleil pénétrer dans notre chambre. Les rideaux étaient hermétiquement fermés, et le monde
extérieur s'arrêtait un moment pour nous. Nanine seule avait le droit
d'ouvrir notre porte, mais seulement pour apporter nos repas; encore les prenions-nous sans nous lever, et en les interrompant sans cesse de
rires et de folies. A cela succédait un sommeil de quelques instants,
car disparaissant dans notre amour, nous étions comme deux plongeurs
obstinés qui ne reviennent à la surface que pour reprendre haleine.

Cependant je surprenais des moments de tristesse et quelquefois
même des larmes chez Marguerite; je lui demandais d'où venait ce
chagrin subit, et elle me répondait:

--Notre amour n'est pas un amour ordinaire, mon cher Armand. Tu
m'aimes commes si je n'avais jamais appartenu à personne, et je
tremble que plus tard, te repentant de ton amour et me faisant un
crime de mon passé, tu ne me forces à me rejeter dans l'existence
au milieu de laquelle tu m'as prise. Songe que maintenant que j'ai
goûté d'une nouvelle vie, je mourrais en reprenant l'autre.
Dis-moi donc que tu ne me quitteras jamais.

--Je te le jure!

A ce mot, elle me regardais comme pour lire dans mes yeux si
mon serment était sincère, puis elle se jetait dans mes bras,
et cachant sa tête dans ma poitrine, elle me disait:

--C'est que tu ne sais pas combien je t'aime!

Un soir, nous étions accoudés sur le balcon de la fenêtre,
nous regardions la lune qui semblait sortir difficilement de
son lit de nuages, et nous écoutions le vent agitant bruyamment
les arbres, nous nous tenions la main, et depuis un grand quart
d'heure nous ne parlions pas, quand Marguerite me dit:

--Voici l'hiver, veux-tu que nous partions?

--Et pour quel endroit?

--Pour l'Italie.

--Tu t'ennuies donc?

--Je crains l'hiver, je crains surtout notre retour à Paris.

--Pourquoi?

--Pour bien des choses.

Et elle reprit brusquement, sans me donner les raisons de ses
craintes:

--Veux-tu partier? je vendrai tout ce que j'ai. Nous nous en
irons vivre là-bas, il ne me restera rien de ce que j'étais,
personne ne saura qui je suis. Le veux-tu?

--Partons, si cela te fait plaisir, Marguerite; allons faire
un voyage, lui disais-je; mais où est la nécessité de vendre
des choses que tu seras heureuse de trouver au retour? Je n'ai
pas une assez grande fortune pour accepter un pareil sacrifice,
mais j'en ai assez pour que nous puissions voyager grandement
pendant cinq ou six mois, si cela t'amuse le moins du monde.

--Au fait, non, continua-t-elle en quittant la fenêtre et en
allant s'asseoir sur le canapé dans l'ombre de la chambre; à
quoi bon aller dépenser de l'argent là-bas? je t'en coûte
déjà bien assez ici.

--Tu me le reproches, Marguerite, ce n'est pas généreux.

--Pardon, ami, fit-elle en me tendant la main, ce temps d'orage
me fait mal aux nerfs; je ne dis pas ce que je veux dire.

Et, après m'avoir embrassé, elle tomba dans une longue rêverie.

Plusieurs fois des scènes semblables eurent lieu, et si j'ignorais
ce qui les faisait naître, je ne surprenais pas moins chez
Marguerite un sentiment d'inquiétude pour l'avenir. Elle ne
pouvait douter de mon amour, car chaque jour il augmentait, et
cependant je la voyais souvent triste sans qu'elle m'expliquât
jamais le sujet de ses tristesses, autrement que par une cause
physique.

Craignant qu'elle ne se fatiguât d'une vie trop monotone, je
lui proposais de retourner à Paris, mais elle rejetait toujours
cette proposition, et m'assurait ne pouvoir être heuruese nulle
part comme elle l'était à la campagne.

Prudence ne venait plus que rarement, mais en revanche, elle
écrivait des lettres que je n'avais jamais demandé à voir,
quoique, chaque fois, elle jetassent Marguerite dans une
préoccupation profonde. Je ne savais qu'imaginer.

Un jour Marguerite resta dans sa chambre. J'entrai. Elle
écrivait.

--A qui écris-tu? lui demandai-je.

--A Prudence: veux-tu que je te lise ce que j'écris?

J'avais horreur de tout ce qui pouvait paraître soupçon, je
répondis donc à Marguerite que je n'avais pas besoin de savoir
ce qu'elle écrivait, et cependant, j'en avais la certitude,
cette lettre m'eût appris la véritable cause de ses tristesses.

Le lendemain, il faisait un temps superbe. Marguerite me proposa
d'aller faire une promenade en bateau, et de visiter l'ile de
Croissy. Elle semblait fort gaie; il était cinq heures quand
nous rentrâmes.

--Madame Duvernoy est venue, nit Nanine en nous voyant entrer.
--Elle est repartie? demanda Marguerite.

--Oui, dans la voiture de madame; elle a dit que c'était
convenu.

--Très bien, dit vivement Marguerite; qu'on nous serve.

Deux jours après arriva une lettre de Prudence, et pendant
quinze jours Marguerite parut avoir rompu avec ses mystérieuses
mélancolies, dont elle ne cessait de me demander pardon depuis
qu'elles n'existaient plus.

Cependant la voiture ne revenait pas.

--D'où vient que Prudence ne te renvoie pas ton coupé?
demandai-je un jour.

--Un des deux chevaux est malade, et il y a des réparations à
la voiture. Il vaut mieux que tout cela se fasse pendant que
nous sommes encore ici, où nous n'avons pas besoin de voiture,
que d'attendre notre retour à Paris.

Prudence vint nous voir quelques jours après, et me confirma
ce que Marguerite m'avait dit.

Les deux femmes se promenèrent seules dans le jardin, et quand
je vins les rejoindre, elles changèrent de conversation.

Le soir, en s'en allant, Prudence se plaignit du froid et pria
Marguerite de lui prêter un cachemire.

Un mois se passa ainsi, pendant lequel Marguerite fut plus
joyeuse et plus aimante qu'elle ne l'avait jamais été.

Cependant la voiture n'était pas revenue, le cachemire n'avait
pas été renvoyé, tout cela m'intriguait malgré moi, et comme
je savais dans quel tiroir Marguerite mettait les lettres de
Prudence, je profitai d'un moment où elle était au fond du
jardin, je courus à ce tiroir et j'essayai de l'ouvrir; mais
ce fut en vain, il était fermé au double tour.

Alors je fouillai ceux où se trouvaient d'ordinaire les bijoux
et les diamants. Ceux-là s'ouvrirent sans résistance, mais
les écrins avaient disparu, avec ce qu'ils contenaient, bien
entendu.

Une crainte poignante me serra le cœur.

J'allais réclamer de Marguerite la vérité sur ces disparitions,
mais certainement elle ne me l'avouerait pas.

--Ma bonne Marguerite, lui dis-je alors, je viens te demander
la permission d'aller à Paris. On ne sait pas chez moi où je
suis, et l'on doit avoir reçu des lettres de mon père; il est
inquiet, sans doute, il faut que je lui réponde.

--Va, mon ami, me dit-elle, mais sois ici de bonne heure.

Je partis.

Je courus tout de suite chez Prudence.

--Voyons, lui dis-je sans autre préliminaire, répondez-moi
franchement, où sont les chevaux de Marguerite?

--Vendus.

--Le cachemire?

--Vendu.

--Les diamants?

--Engagés.

--Et qui a vendu et engagé?

--Moi.

--Pourquoi ne m'en avez-vous pas averti?

--Parce que Marguerite me l'avait défendu.

--Et pourquoi ne m'avez-vous pas demandé d'argent?

--Parce qu'elle ne voulait pas.

--Et à quoi a passé cet argent?

--A payer.

--Elle doit donc beaucoup?

--Trente mille francs encore ou à peu près. Ah! mon cher,
je vous l'avais bien dit? vous n'avez pas voulu me croire;
eh bien, maintenant, vous voilà convaincu. Le tapissier
vis-à-vis duquel le duc avait répondu a été mis à la porte
quand il s'est présenté chez le duc, qui lui a écrit le
lendemain qu'il ne ferait rien pour mademoiselle Gautier.
Cet homme a voulu de l'argent, on lui a donné des acomptes,
qui sont les quelques mille francs que vous ai demandés;
puis, des âmes charitables l'ont averti que sa débitrice,
abandonné par le duc, vivait avec un garçon sans fortune;
les autre créanciers ont été prévenus de même, ils ont
demandé de l'argent et ont fait des saisies. Marguerite
a voulu tout vendre, mais il n'était plus temps, et d'ailleurs
je m'y serais opposée. Il fallait bien payer, et pour ne
pas vous demander d'argent, elle a vendu ses chevaux, ses
cachemires et engagé ses bijoux. Voulez-vous les reçus
des acheteurs et les reconnaissances du Mont-de-Piété

Et Prudence, ouvrant un tiroir, me montrait ces papiers.

--Ah! vous croyez, continua-t-elle avec cette persistance de
la femme qui a le droit de dire: J'avais raison! ah! vous
croyez qu'il suffit de s'aimer et d'aller vivre à la campagne
d'une vie pastorale et vaporeuse? Non, mon ami, non. A
côté de la vie idéale, il y a la vie matérielle, et les
résolutions les plus chastes sont retenues à terre par des
fils ridicules, mais de fer, et que l'on ne brise pas
facilement. Si Marguerite ne vous a pas trompé vingt fois,
c'est qu'elle est d'une nature exceptionnelle. Ce n'est pas
faute que je lui aie conseillé, car cela me faisait peine
de voir la pauvre fille se dépouiller de tout. Elle n'a
pas voulu! elle m'a répondu qu'elle vous aimait et ne vous
tromperait pour rien au monde. Tout cela est fort joli,
fort poétique, mais ce n'est pas avec cette monnaie qu'on
paye les créanciers, et aujourd'hui elle ne peut plus s'en
tirer, à moins d'une trentaine de mille francs, je vous le
répète.

--C'est bien, je donnerai cette somme.

--Vous allez l'emprunter?

--Mon Dieu, oui.

--Vous allez faire là une belle chose; vous brouiller avec
votre père, entraver vos ressources, et l'on ne trouve pas
ainsi trente mille francs du jour au lendemain. Croyez-moi,
mon cher Armand, je connais mieux les femmes que vous; ne
faites pas cette folie, dont vous vous repentiriez un jour.
Soyez raisonnable. Je ne vous dis pas de quitter Marguerite,
mais vivez avec elle comme vous viviez au commencement de
l'été. Laissez-lui trouver les moyens de sortir d'embarras.
Le duc reviendra peu à peu à elle. Le comte de N..., si elle
le prend, il me le disait encore hier, lui payera toutes
ses dettes, et lui donnera quatre ou cinq mille francs par
mois. Il a deux cent mille livres de rente. Ce sera une
position pour elle, tandis que vous, il faudra toujours que
vous la quittiez; n'attendez pas pour cela que vous soyez
ruiné, d'autant plus que ce comte de N... est un imbécile,
et que rien ne vous empêchera d'être l'amant de Marguerite.
Elle pleurera un peu au commencement, mais elle finira par
s'y habituer, et vous remerciera un jour de ce que vous
aurez fait. Supposez que Marguerite est mariée, et trompez
le mari, voilà tout.

Je vous ai déjà dit tout cela une fois; seulement à cette
époque, ce n'était encore qu'un conseil, et aujourd'hui,
c'est presque une nécessité.

Prudence avait cruellement raison.

--Voilà ce que c'est, continua-t-elle en renfermant les papiers
qu'elle venait de montrer, les femmes entretenues prévoient
toujours qu'on les aimera, jamais qu'elles aimeront, sans quoi
elles mettraient de l'argent de côté, et à trente ans elles
pourraient se payer le luxe d'avoir un amant pour rien. Si
j'avais su ce que je sais, moi! Enfin, ne dites rien à Marguerite
et ramenez-la à Paris. Vous avez vécu quatre ou cinq mois
seul avec elle, c'est bien raisonnable; fermez les yeux, c'est
tout ce qu'on vous demande. Au bout de quinze jours elle
prendra le comte de N..., elle fera des économies cet hiver, et
l'été prochain vous recommencerez. Voilà comme on fait, mon
cher!

Et Prudence paraissait enchantée de son conseil que je rejetai
avec indignation.

Non seulement mon amour et ma dignité ne me permettaient pas
d'agir ainsi, mais encore j'étais bien convaincu qu'au point
où elle en était arrivée, Marguerite mourrait plutôt que
d'accepter ce partage.

--C'est assez plaisanter, dis-je à Prudence; combien faut-il
définitivement à Marguerite?

--Je vous l'ai dit, une trentaine de mille francs.

--Et quand faut-il cette somme?

--Avant deux mois.

--Elle l'aura.

Prudence haussa les épaules.

--Je vous la remettrai, continua-je, mais vous me jurez que
vous ne direz pas à Marguerite que je vous l'ai remise.

--Soyez tranquille.

--Et si elle vous envoie autre chose à vendre ou à engager,
prévenez-moi.

--Il n'y a pas de danger, elle n'a plus rien.

Je passai d'abord chez moi pour voir s'il y avait des lettres
de mon père.

Il y en avait quatre.

19

Dans les trois premières lettres, mon père s'inquiétait de
mon silence et m'en demandait la cause; dans la dernière,
il me laissait voir qu'on l'avait informé de mon changement
de vie, et m'annonçait son arrivée prochaine.

J'ai toujours eu un grand respect et une sincère affection
pour mon père. Je lui répondis donc qu'un petit voyage avait
été la cause de mon silence, et je le priai de me prévenir
du jour de son arrivée, afin que je pusse aller au-devant
de lui.

Je donnai à mon domestique mon adresse à la campagne, en lui
recommandant de m'apporter la première lettre qui serait
timbrée de la ville de C..., puis je repartis aussitôt pour
Bougival.

Marguerite m'attendait à la porte du jardin.

Son regard exprimait l'inquiétude. Elle me sauta au cou, et
ne put s'empêcher de me dir:

--As-tu vu Prudence?

--Non.

--Tu as été bien longtemps à Paris?

--J'ai trouvé des lettres de mon père auquel il m'a fallu
répondre.

Quelques instants après, Nanine entra tout essoufflée.
Marguerite se leva et alla lui parler bas.

Quand Nanine fut sortie, Marguerite me dit, en se rasseyant
près de moi et en me prenant la main:

--Pourquoi m'as-tu trompée? Tu es allé chez Prudence.

--Qui te l'a dit

--Nanine.

--Et d'où le sait-elle?

--Elle t'a suivi.

--Tu lui avais donc dit de me suivre?

--Oui. J'ai pensé qu'il fallait un motif puissant pour te
faire aller ainsi à Paris, toi qui ne m'as pas quittée depuis
quatre mois. Je craignais qu'il ne te fût arrivé un malheur,
ou que peut-être tu n'allasses voir une autre femme.

--Enfant!

--Je suis rassurée maintenant, je sais ce que tu as fait, mais
je ne sais pas encore ce que l'on t'a dit.

Je montrai à Marguerite les lettres de mon père.

--Ce n'est pas cela que je te demande: ce que je voudrais
savoir, c'est pourquoi tu es allé chez Prudence.

--Pour la voir.

--Tu mens, mon ami.

--Eh bien, je suis allé lui demander si le cheval allait mieux,
et si elle n'avait plus besoin de ton cachemire, ni de tes
bijoux.

Marguerite rougit mais elle ne répondit pas.

--Et, continuai-je, j'ai appris l'usage que tu avais fait des
chevaux, des cachemires et des diamants.

--Et tu m'en veux?

--Je t'en veux de ne pas avoir eu l'idée de me demander ce
dont tu avais besoin.

--Dans une liaison comme la nôtre, si la femme a encore un peu
de dignité, elle doit s'imposer tous les sacrifices possibles
plutôt que de demander de l'argent à son amant et de donner
un côté vénal à son amour. Tu m'aimes, j'en suis sûre, mais
tu ne sais pas combien est léger le fil qui retient dans le
cœur l'amour que l'on a pour des filles comme moi. Qui sait?
peut-être dans un jour de gêne ou d'ennui, te serais-tu figuré
voir dans notre liaison un calcul habilement combiné! Prudence
est une bavarde. Qu'avais-je besoin de ces chevaux! J'ai
fait une économie en les vendant; je puis bien m'en passer, et
je ne dépense plus rien pour eux; pourvu que tu m'aimes, c'est
tout ce que je demande, et tu m'aimeras autant sans chevaux,
sans cachemires et sans diamants.

Tout cela était dit d'un ton si naturel, que j'avais les larmes
dans les yeux en l'écoutant.

--Mais, ma bonne Marguerite, répondis-je en pressant avec amour
les mains de ma maîtresse, tu savais bien qu'un jour j'apprendrais
ce sacrifice, et que, le jour où je l'apprendrais, je ne le
souffrirais pas.

--Pourquoi cela?

--Parce que, chère enfant, je n'entends pas que l'affection
que tu veux bien avoir pour moi te prive même d'un bijou.
Je ne veux pas, moi non plus, que dans un moment de gêne ou
d'ennui, tu puisses réfléchir que si tu vivais avec un autre
homme ces moments n'existeraient pas, et que tu te repentes,
ne fût-ce qu'une minute, de vivre avec moi. Dans quelques
jours, tes chevaux, tes diamants et tes cachemires te seront
rendus. Ils te sont aussi nécessaires que l'air à la vie,
c'est peut-être ridicule, mais je t'aime mieux somptuesuse
que simple.

--Alors, c'est que tu ne m'aimes plus.

--Folle!

--Si tu m'aimais, tu me laisserais t'aimer à ma façon; au
contraire, tu ne continues à voir en moi qu'une fille à ce
luxe est indispensable, et que tu te crois toujours forcé
de payer. Tu as honte d'accepter des preuves de mon amour.
Malgré toi, tu penses à me quitter un jour, et tu tiens à
mettre ta délicatesse à l'abri de tout soupçon. Tu as raison,
mon ami, mais j'avais espéré mieux.

Et Marguerite fit un mouvement pour se lever; je la retins en
lui disant:

--Je veux que tu sois heureuse, et que tu n'aies rien à me
reprocher, voilà tout.

--Et nous allons nous séparer!

--Pourquoi, Marguerite? Qui peut nous séparer? m'écriai-je.

--Toi, qui ne veux pas me permettre de comprendre ta position,
et qui as la vanité de me garder la mienne; toi, qui en me
conservant le luxe au milieu duquel j'ai vécu, veux conserver
la distance morale qui nous sépare; toi, enfin, qui ne crois
pas mon affection assez désintéressée pour partager avec moi
la fortune que tu as, avec laquelle nous pourrions vivre
heureux ensemble, et qui préfères te ruiner, esclave que tu
es d'un préjugé ridicule. Crois-tu donc que je compare une
voiture et des bijoux à ton amour? crois-tu que le bonheur
consiste pour moi dans les vanités dont on se contente quand
on n'aime rien, mais qui deviennent bien mesquines quand on
aime? Tu payeras mes dettes, tu escompteras ta fortune et
tu m'entretiendras enfin! Combien de temps tout cela
durera-t-il? deux ou trois mois, et alors il sera trop tard
pour prendre la vie que je te propose, car alors tu accepterais
tout de moi, et c'est ce qu'un homme d'honneur ne peut faire.
Tandis que maintenant tu as huit ou dix mille francs de rente
avec lesquelles nous pouvons vivre. Je vendrai le superflue
de ce que j'ai, et avec cette vente seule, je me ferais deux
mille livres par an. Nous louerons un joli petit appartement
dans lequel nous resterons tous les deux. L'été, nous viendrons
à la campagne, non pas dans une maison comme celle-ci, mais
dans une petite maison suffisante pour deux personnes. Tu es
indépendant, je suis libre, nous sommes jeunes, au nom du
ciel, Armand, ne me rejette pas dans la vie que j'étais forcée
de mener autrefois.

Je ne pouvais répondre, des larmes de reconnaissance et d'amour
inondaient mes yeux, et je me précipitai dans les bras de
Marguerite.

--Je voulais, reprit-elle, tout arranger sans t'en rien dire,
payer toutes mes dettes et faire préparer mon nouvel appartement.
Au mois d'octobre, nous serions retournés à Paris, et tout
aurait été dit; mais puisque Prudence t'a tout raconté, il faut
que tu consentes avant, au lieu de consentir après.-- M'aimes-tu
assez pour cela?

Il était impossible de résister à tant de dévoument. Je baisai
les mains de Marguerite avec effusion, et je lui dis:

--Je ferai tout ce que tu voudras.

Ce qu'elle avait décidé fut donc convenu.

Alors elle devint d'une gaieté folle: elle dansait, elle
chantait, elle se faisait une fête de la simplicité de son
nouvel appartement, sur le quartier et la disposition duquel
elle me consultait déjà.

Je la voyais heureuse et fière de cette résolution qui semblait
devoir nous rapprocher définitivement l'un de l'autre.

Aussi, je ne voulus pas être en reste avec elle.

En un instant je décidai de ma vie. J'établis la position de
ma fortune, et je fis à Marguerite l'abandon de la rente qui
me venait de ma mère, et qui me parut bien insuffisante pour
récompenser le sacrifice que j'acceptais.

Il me restait les cinq mille francs de pension que me faisait
mon père, et, quoi qu'il arrivât, j'avais toujours assez de
cette pension annuelle pour vivre.

Je ne dis pas à Marguerite ce que j'avais résolu, convaincu
que j'étais qu'elle refuserait cette donation.

Cette rente provenait d'une hypothèque de soixante mille francs
sur une maison que je n'avais même jamais vue. Tout ce que je
savais, c'est qu'a chaque trimestre le notaire de mon père,
vieil ami de notre famille, me remettait sept cent cinquante
francs sur mon simple reçu.

Le jour où Marguerite et moi nous vînmes à Paris pour chercher
des appartements, j'allai chez ce notaire, et je lui demandai
de quelle façon je devais m'y prendre pour faire à une autre
personne le tranfert de cette rente.

Le brave homme me crut ruiné et me questionna sur la cause de
cette décision. Or, comme il fallait bien tôt ou tard que je
lui disse en faveur de qui je faisais cette donation, je
préférai lui raconter tout de suite la vérité.

Il ne me fit aucune des objections que sa position de notaire
et d'ami l'autorisait à me faire, et m'assura qu'il se chargeait
d'arranger tout pour le mieux.

Je lui recommandai naturellement la plus grande discrétion
vis-à-vis mon père, et j'allai rejoindre Marguerite qui
m'attendait chez Julie Duprat, où elle avait préféré descendre
plutôt que d'aller écouter la morale de Prudence.

Nous nous mîmes en quête d'appartements. Tous ceux que nous
voyions, Marguerite les trouvait trop chers, et moi je les
trouvais trop simples. Cependant nous finîmes par tomber
d'accord, et nous arrêtâmes dans un des quartiers les plus
tranquilles de Paris un petit pavillon , isolé de la maison
principale.

Derrière ce petit pavillon s'étendait un jardin charmant,
jardin qui en dépendait, entouré de murailles assez élevées
pour nous séparer de nos voisins, et assez basses pour ne
pas borner la vue.

C'était mieux que nous n'avions espéré.

Pendant que je me rendais chez moi pour donner congé de mon
appartement, Marguerite allait chez un homme d'affaires qui,
disait-elle, avait déjà fait pour une de ses amies ce qu'elle
allait lui demander de faire pour elle.

Elle vint me retrouver rue de Provence, enchantée. Cet homme
lui avait promis de payer toutes ses dettes, de lui en donner
quittance, et de lui remettre une vingtaine de mille francs
moyennant l'abandon de tous ses meubles.

Vous avez vu par le prix auquel est montée la vente que cet
honnête homme eût gagné plus de trente mille francs sur sa
cliente.

Nous repartîmes tout joyeux pour Bougival, et en continuant
de nous communiquer nos projets d'avenir, que, grâce à notre
insouciance et surtout à notre amour, nous voyions sous les
teintes les plus dorées.

Huit jours après nous étions à déjeuner, quand Nanine vint
m'avertir que mon domestique me demandait.

Je le fis entrer.

--Monsieur, me dit-il, votre père est arrivé à Paris, et vous
prie de vous rendre tout de suite chez vous, où il vous attend.

Cette nouvelle était la chose du monde la plus simple, et
cependant, en l'apprenant, Marguerite et moi nous nous regardâmes.

Nous devinions un malheur dans cet incident.

Aussi, sans qu'elle m'eût fait part de cette impression que je
partageais, j'y répondis en lui tendant la main:

--Ne crains rien.

--Reviens le plus tôt que tu pourras, murmura Marguerite en
m'embrassant, je t'attendrai à la fenêtre.

J'envoyai Joseph dire à mon père que j'allais arriver.

En effet, deux heures après, j'étais rue de Provence.

20

Mon père, en robe de chambre, était assis dans mon salon et il
écrivait.

Je compris tout de suite, à la façon dont il leva les yeux sur
moi quand j'entrai, qu'il allait être question de choses graves.

Je l'abordai cependant comme si je n'eusse rien deviné dans son
visage, et je l'embrassai:

--Quand êtes-vous arrivé, mon père?

--Hier au soir.

--Vous êtes descendu chez moi, comme de coutume?

--Oui.

--Je regrette bien de ne pas m'être trouvé là pour vous recevoir.

Je m'attendais à voir surgir dès ce mot la morale que me
promettait le visage froid de mon père; mais il ne me répondit
rien, cacheta la lettre qu'il venait d'écrire, et la remit
à Joseph pour qu'il la jetât à la poste.

Quand nous fûmes seuls, mon père se leva et me dit, en
s'appuyant contre la cheminée:

--Nous avons, mon cher Armand, à causer de choses sérieuses.

--Je vous écoute, mon père.

--Tu me promets d'être franc?

--C'est mon habitude.

--Est-il vrai que tu vives avec une femme nommée Marguerite
Gautier?

--Oui.

--Sais-tu ce qu'était cette femme?

--Une fille entretenue.

--C'est pour elle que tu as oublié de venir nous voir cette
année, ta sœur et moi?

--Oui, mon père, je l'avoue.

--Tu aimes donc beaucoup cette femme?

--Vous le voyez bien, mon père, puisqu'elle m'a fait manquer
à un devoir sacré, ce dont je vous demande humblement pardon
aujourd'hui.

Mon père ne s'attendait sans doute pas à des réponses aussi
catégoriques, car il parut réfléchir un instant, après quoi
il me dit:

--Tu as évidemment compris que tu ne pourrais pas vivre
toujours ainsi?

--Je l'ai craint, mon père, mais je ne l'ai pas compris.

--Mais vous avez dû comprendre, continua mon père d'un ton
un peu plus sec, que je ne le souffrirais pas, moi.

--Je me suis dit que tant que je ne ferais rien qui fût
contraire au respect que je dois à votre nom et à la probité
traditionnelle de la famille, je pourrais vivre comme je vis,
ce qui m'a rassuré un peu sur les craintes que j'avais.

Les passions rendent fort contre les sentiments. J'étais
prêt à toutes les luttes, même contre mon père, pour conserver
Marguerite.

--Alors, le moment de vivre autrement est venu.

--Eh! pourquoi, mon père?

--Parce que vous êtes au moment de faire des choses qui blessent
le respect que vous croyez avoir pour votre famille.

--Je ne m'explique pas ces paroles.

--Je vais vous les expliquer. Que vous ayez une maîtresse,
c'est fort bien; que vous la payiez comme un galant homme doit
payer l'amour d'une fille entretenue, c'est on ne peut mieux;
mais que vous oubliez les choses les plus saintes pour elle,
que vous permettiez que le bruit de votre vie scandaleuse
arrive jusqu'au fond de ma province et jette l'ombre d'une
tache sur le nom honorable que je vous ai donné, voilà ce
qui ne peut être, voilà ce qui ne sera pas.

--Permettez-moi de vous dire, mon père, que ceux qui vous ont
ainsi renseigné sur mon compte étaient mal informés. Je suis
l'amant de mademoiselle Gautier, je vis avec elle, c'est la
chose du monde la plus simple. Je ne donne pas à mademoiselle
Gautier le nom que j'ai reçu de vous. Je dépense pour elle
ce que mes moyens me permettent de dépenser, je n'ai pas fait
une dette, et je ne me suis trouvé enfin dans aucune de ces
positions qui autorisé un père à dire à son fils ce que vous
venez de me dire.

--Un père est toujours autorisé à écarter son fils de la
mauvaise voie dans laquelle il le voit s'engager. Vous
n'avez encore rien fait de mal, mais vous le ferez.

--Mon père!

--Monsieur, je connais la vie mieux que vous. Il n'y a de
sentiments entièrement chastes. Toute Manon peut faire un
Des Grieux, et le temps et les mœurs sont changés. Il serait
inutile que le monde vieillît, s'il ne se corrigeait pas.
Vous quitterez votre maîtresse.

--Je suis fâché de vous désobéir, mon père, mais c'est impossible.

--Je vous y contraindrai.

--Malheureusement, mon père, il n'y a plus d'îles
Sainte-Marguerite où l'on envoie les courtisanes, et, y en
eût-il encore, j'y suivrais mademoiselle Gautier, si vous
obteniez qu'on l'y envoyât. Que voulez-vous? j'ai peut-être
tort, mais je ne puis être heureux qu'à la condition que je
resterai l'amant de cette femme.

--Voyons, Armand, ouvrez les yeux, reconnaissez votre père
qui vous a toujours aimé, et qui ne veut que votre bonheur.
Est-il honorable pour vous d'aller vivre maritalement avec
une fille que tout le monde a eue?

--Qu'importe, mon père, si personne ne doit plus l'avoir!
qu'importe, si cette fille m'aime, si elle se régénère par
l'amour qu'elle a pour moi et par l'amour que j'ai pour elle!
Qu'importe, enfin, s'il y a conversion!

--Eh! croyez-vous donc, monsieur, que la mission d'un homme
d'honneur soit de convertir des courtisanes? croyez-vous
donc que Dieu ait donné ce but grotesque à la vie, et que
le cœur ne doive pas avoir un autre enthousiasme que celui-là?
Quelle sera la conclusion de cette cure merveilleuse, et que
penserez-vous de ce que vous dites aujourd'hui, quand vous
aurez quarante ans? Vous rirez de votre amour, s'il vous
est permis d'en rire encore, s'il n'a pas laissé de traces
trop profondes dans votre passé. Que seriez-vous à cette
heure, si votre père avait eu vos idées, et avait abandonné
sa vie à tous ces souffles d'amour, au lieu de l'établir
inébranlablement sur une pensée d'honneur et de loyauté?
Réfléchissez, Armand, et ne dites plus de pareilles sottises.
Voyons, vous quitterez cette femme, votre père vous en supplie.

Je ne répondis rien.

--Armand, continua mon père, au nom de votre sainte mère,
croyez-moi, renoncez à cette vie que vous oublierez plus vite
que vous ne pensez, et à laquelle vous enchaîne une théorie
impossible. Vous avez vingt-quatre ans, songez à l'avenir.
Vous ne pouvez pas aimer toujours cette femme qui ne vous
aimera pas toujours non plus. Vous vous exagérez tous deux
votre amour. Vous vous fermez toute carrière. Un pas de
plus et vous ne pourrez plus quitter la route où vous êtes,
et vous aurez, toute votre vie, le remords de votre jeunesse.
Partez, venez passer un mois ou deux auprès de votre sœur.
Le repos et l'amour pieux de la famille vous guériront vite
de cette fièvre, car ce n'est pas autre chose.

Pendant ce temps, votre maîtresse se consolera, elle prendra
un autre amant, et quand vous verrez pour qui vous avez failli
vous brouiller avec votre père et perdre son affection, vous
me direz que j'ai bien fait de venir vous chercher, et vous
me bénirez.

Allons, tu partiras, n'est-ce pas, Armand?

Je sentais que mon père avait raison pour toutes les femmes,
mais j'étais convaincu qu'il n'avait pas raison pour Marguerite.
Cependant le ton dont il m'avait dit ses dernières paroles
était si doux, si suppliant que je n'osais lui répondre.

--Eh bien? fit-il d'une voix émue.

--Eh bien, mon père, je ne puis rien vous promettre, dis-je
enfin; ce que vous me demandez est au-dessus de mes forces.
Croyez-moi, continuai-je en le voyant faire un mouvement
d'impatience, vous vous exagérez les résultats de cette
liaison. Marguerite n'est pas la fille que vous croyez.
Cet amour, loin de me jeter dans une mauvaise voie, est
capable au contraire de développer en moi les plus honorable
sentiments. L'amour vrai rend toujours meilleur, quelle
que soit la femme qui l'inspire. Si vous connaissiez
Marguerite, vous comprendriez que je ne m'expose à rien.
Elle est noble comme les plus nobles femmes. Autant il y
a de cupidité chez les autres, autant il y a de
désintéressement chez elle.

--Ce qui ne l'empêche pas d'accepter toute votre fortune,
car les soixante mille francs qui vous viennent de votre
mère, et que vous lui donnez, sont, rappelez-vous bien
ce que je vous dis, votre unique fortune.

Mon père avait probablement gardé cette péroraison et cette
menace pour me porter le dernier coup.

J'étais plus fort devant ses menaces que devant ses prières.

--Qui vous a dit que je dusse lui abandonner cette somme?
repris-je.

--Mon notaire. Un honnête homme eût-il fait un acte semblable
sans me prévenir? Eh bien, c'est pour empêcher votre ruine
en faveur d'une fille que je suis venu à Paris. Votre mère
vous a laissé en mourant de quoi vivre honorablement et non
pas de quoi faire des générosités à vos maîtresses.

--Je vous le jure, mon père, Marguerite ignorait cette
donation.

--Et pourquoi la faisiez-vous alors?

--Parce que Marguerite, cette femme que vous calomniez et
que vous voulez que j'abandonne, fait le sacrifice de tout
ce qu'elle possède pour vivre avec moi.

--Et vous acceptez ce sacrifice? Quel homme êtes-vous donc,
monsieur, pour permettre à une mademoiselle Marguerite de
vous sacrifier quelque chose? Allons, en voilà assez. Vous
quitterez cette femme. Tout à l'heure je vous en priais,
maintenant je vous l'ordonne; je ne veux pas de pareilles
saletés dans ma famille. Faites vos malles, et apprêtez-vous
à me suivre.

--Pardonnez-moi, mon père, dis-je alors, mais je ne partirai pas.

--Parce que?

--Parce que j'ai déjà l'âge où l'on n'obéit plus à un ordre.

Mon père pâlit à cette réponse.

--C'est bien, monsieur, reprit-il; je sais ce qu'il me reste
à faire.

Il sonna.

Joseph parut.

--Faites transporter mes malles à l'hôtel de Paris, dit-il
à mon domestique. Et en même temps il passa dans sa chambre,
où il acheva de s'habiller.

Quand il reparut, j'allai au-devant de lui.

--Vous me promettez, mon père, lui dis-je, de ne rien faire
qui puisse causer de la peine à Marguerite?

Mon père s'arrêta, me regarda avec dédain, et se contenta
de me répondre:

--Vous êtes fou, je crois.

Après quoi, il sortit en fermant violemment la porte derrière
lui.

Je descendis à mon tour, je pris un cabriolet et je partis
pour Bougival.

Marguerite m'attendait à la fenêtre.

21

--Enfin! s'écria-t-elle en me sautant au cou. Te voilà!
Comme tu es pâle!

Alors je lui racontai ma scène avec mon père.

--Ah! mon Dieu! je m'en doutais, dit-elle. Quand Joseph
est venu nous annoncer l'arrivée de ton père, j'ai tressailli
comme à la nouvelle d'un malheur. Pauvre ami! et c'est moi
qui te cause tous ces chagrins. Tu ferais peut-être mieux
de me quitter que de te brouiller avec ton père. Cependant
je ne lui ai rien fait. Nous vivons bien tranquilles, nous
allons vivre plus tranquilles encore. Il sait bien qu'il
faut que tu aies une maîtresse, et il devrait être heureux
que ce fût moi, puisque je t'aime et n'ambitionne pas plus
que ta position ne le permet. Lui as-tu dit comment nous
avons arrangé l'avenir?

--Oui, et c'est ce qui l'a le plus irrité, car il a vu dans
cette détermination la preuve de notre amour mutuel.

--Que faire alors?

--Rester ensemble, ma bonne Marguerite, et laisser passer cet
orage.

--Passera-t-il?

--Il le faudra bien.

--Mais ton père ne s'en tiendra pas là?

--Que veux-tu qu'il fasse?

--Que sais-je, moi? tout ce qu'un père peut faire pour que
son fils lui obéisse. Il te rappellera ma vie passée et me
fera peut-être l'honneur d'inventer quelque nouvelle histoire
pour que tu m'abandonnes.

--Tu sais bien que je t'aime.

--Oui, mais, ce que je sais aussi, c'est qu'il faut tôt ou
tard obéir à son père, et tu fineras peut-être par te laisser
convaincre.

--Non, Marguerite, c'est moi qui le convaincrai. Ce sont les
cancans de quelques-uns de ses amis qui causent cette grande
colère; mais il est bon, il est juste, et il reviendra sur sa
première impression. Puis, après tout, que m'importe!

--Ne dis pas cela, Armand; j'aimerais mieux tout que de laisser
croire que je te brouille avec ta famille; laisse passer cette
journée, et demain retourne à Paris. Ton père aura réfléchi
de son côté comme toi du tien, et peut-être vous entendrez-vous
mieux. Ne heurte pas ses principes, aie l'air de faire quelques
concessions à ses désirs; parais ne pas tenir autant à moi,
et il laissera les choses comme elles sont. Espère, mon ami,
et sois bien certain d'une chose, c'est que, quoi qu'il arrive,
ta Marguerite te restera.

--Tu me le jures?

--Ai-je besoin de te le jurer?

Qu'il est doux de se laisser persuader par une voix que l'on
aime! Marguerite et moi, nous passâmes toute la journée à
nous redire nos projets comme si nous avions compris le
besoin de les réaliser plus vite. Nous nous attendions à
chaque minute à quelque événement, mais heureusement le jour
se passa sans amener rien de nouveau.

Le lendemain, je partis à dix heures, et j'arrivai vers midi
à l'hôtel.

Mon père était déjà sorti.

Je me rendis chez moi, où j'espérais que peut-être il était
allé. Personne n'était venu. J'allai chez mon notaire.
Personne!

Je retournai à l'hôtel, et j'attendis jusqu'à six heures.
M. Duval ne rentra pas.

Je repris la route de Bougival.

Je trouvai Marguerite, non plus m'attendant comme la veille,
mais assise au coin du feu qu'exigeait déjà la saison.

Elle était assez plongée dans ses réflexions pour me laisser
approcher de son fauteuil sans m'entendre et sans se retourner.
Quand je posai mes lèvres sur son front, elle tressaillit
comme si ce baiser l'eût réveillé en sursaut.

--Tu m'as fait peur, me dit-elle. Et ton père?

--Je ne l'ai pas vu. Je ne sais ce que cela veut dire. Je ne
l'ai trouvé ni chez lui, ni dans aucun des endroits où il y
avait possibilité qu'il fût.

--Allons, ce sera à recommencer demain.

--J'ai bien envie d'attendre qu'il me fasse demander. J'ai
fait, je crois, tout ce que je devais faire.

--Non, mon ami, ce n'est point assez, il faut retourner chez
ton père, demain surtout.

--Pourquoi demain plutôt qu'un autre jour?

--Parce que, fit Marguerite, qui me parut rougir un peu à cette
question, parce que l'insistance de ta part en résultera plus
promptement.

Tout le reste du jour, Marguerite fut préoccupée, distraite,
triste. J'étais forcé de lui répéter deux fois ce que je lui
disais pour obtenir une réponse. Elle rejeta cette préoccupation
sur les craintes que lui inspiraient pour l'avenir les événements
survenus depuis deux jours.

Je passai ma nuit à la rassurer, et elle me fit partir le
lendemain avec une insistante inquiétude que je ne m'expliquais
pas.

Comme la veille, mon père était absent; mais, en sortant, il
m'avait laissé cette lettre:

"Si vous revenez me voir aujourd'hui, attendez-moi jusqu'à
quatre heures; si à quatre heures je ne suis pas rentré,
revenez dîner demain avec moi; il faut que je vous parle."

J'attendis jusqu'à l'heure dite. Mon père ne reparut pas.
Je partis.

La veille j'avais trouvé Marguerite triste, ce jour-là je la
trouvai fiévreuse et agitée. En me voyant entrer, elle me
sauta au cou, mais elle pleura longtemps dans mes bras.

Je la questionnai sur cette douleur subite dont la gradation
m'alarmait. Elle ne me donna aucune raison positive, alléguant
tout ce qu'une femme peut alléguer quand elle ne veut pas
répondre la vérité.

Quand elle fut un peu calmée, je lui racontai les résultats
de mon voyage; je lui montrai la lettre de mon père, en lui
faisant observer que nous en pouvions augurer du bien.

A la vue de cette lettre et à la réflexion que je fis, les
larmes redoublèrent à un tel point que j'appelai Nanine, et
que, craignant une atteinte nerveuse, nous couchâmes la pauvre
fille qui pleurait sans dire une syllabe, mais qui me tenait
les mains, et les baisait à chaque instant.

Je demandai à Nanine si, pendant mon absence, sa maîtresse
avait reçu une lettre ou une visite qui pût motiver l'état
où je la trouvais, mais Nanine me répondit qu'il n'était
venu personne et que l'on n'avait rien apporté.

Cependant il se passait depuis la veille quelque chose d'autant
plus inquiétant que Marguerite me le cachait.

Elle parut un peu plus calme dans la soirée; et, me faisant
asseoir au pied de son lit, elle me renouvela longuement
l'assurance de son amour. Puis, elle me souriait, mais avec
effort, car, malgré elle, ses yeux se voilaient de larmes.

J'employai tous les moyens pour lui faire avouer la véritable
cause de ce chagrin, mais elle s'obstina à me donner toujours
les raisons vagues que je vous ai déjà dites.

Elle finit par s'endormir dans mes bras, mais de ce sommeil
qui brise le corps au lieu de le reposer; de temps en temps
elle poussait un cri, se réveillait en sursaut, et après
s'être assurée que j'étais bien auprès d'elle, elle me faisait
lui jurer de l'aimer toujours.

Je ne comprenais rien à ces intermittences de douleur qui se
prolongèrent jusqu'au matin. Alors Marguerite tomba dans une
sorte d'assoupissement. Depuis deux nuits elle ne dormait pas.

Ce repos ne fut pas de longue durée.

Vers onze heures, Marguerite se réveilla, et, me voyant levé,
elle regarda autour d'elle en s'écriant:

--T'en vas-tu donc déjà?

--Non, dis-je en lui prenant les mains, mais j'ai voulu te
laisser dormir. Il est de bonne heure encore.

--A quelle heure vas-tu à Paris?

--A quatre heures.

--Sitôt? jusque-là tu resteras avec moi, n'est-ce pas?

--Sans doute, n'est-ce pas mon habitude?

--Quel bonheur!

--Nous allons déjeuner? reprit-elle d'un air distrait.

--Si tu le veux.

--Et puis tu m'embrasseras bien jusqu'au moment de partir?

--Oui, et je reviendrai le plus tôt possible.

--Tu reviendras? fit-elle en me regardant avec des yeux hagards.

--Naturellement.

--C'est juste, tu reviendras ce soir, et moi, je t'attendrai,
comme d'habitude, et tu m'aimeras, et nous serons heureux
comme nous le sommes depuis que nous nous connaissons.

Toutes ces paroles étaient dites d'un ton si saccadé, elles
semblaient cacher une pensée douloureuse si continue, que je
tremblais à chaque instant de voir Marguerite tomber en délire.

--Écoute, lui dis-je, tu es malade, je ne puis pas te laisser
ainsi. Je vais écrire à mon père qu'il ne m'attende pas.

--Non! non! s'écria-t-elle brusquement, ne fais pas cela. Ton
père m'accuserait encore de t'empêcher d'aller chez lui quand
il veut te voir; non, non, il faut que tu y ailles, il le faut!
D'ailleurs, je ne suis pas malade, je me porte à merveille.
C'est que j'ai fait un mauvais rêve, et que je n'étais pas bien
réveillée?

A partir de ce moment, Marguerite essaya de paraître plus gaie.
Elle ne pleura plus.

Quand vint l'heure où je devais partir, je l'embrassai, et lui
demandai si elle voulait m'accompagner jusqu'au chemin de fer:
j'espérais que la promenade la distrairait et que l'air lui
ferait du bien.

Je tenais surtout à rester le plus longtemps possible avec
elle.

Elle accepta, prit un manteau et m'accompagna avec Nanine,
pour ne pas revenir seule.

Vingt fois je fus au moment de ne pas partir. Mais l'espérance
de revenir vite et la crainte d'indisposer de nouveau mon père
contre moi me soutinrent, et le convoi m'emporta.

--A ce soir, dis-je à Marguerite en la quittant.

Elle ne me répondit pas.

Une fois déjà elle ne m'avait pas répondu à ce même mot, et
le comte de G..., vous vous le rappelez, avait passé la nuit
chez elle; mais ce temps était si loin, qu'il semblait effacé
de ma mémoire, et si je craignais quelque chose, ce n'était
certes plus que Marguerite me trompât.

En arrivant à Paris, je courus chez Prudence la prier d'aller
voir Marguerite, espérant que sa verve et sa gaieté la
distrairaient.

J'entrai sans me faire annoncer, et je trouvai Prudence à sa
toilette.

--Ah! me dit-elle d'un air inquiet. Est-ce que Marguerite est
avec vous?

--Non.

--Comment va-t-elle?

--Elle est souffrante.

--Est-ce qu'elle ne viendra pas?

--Est-ce qu'elle devait venir?

Madame Duvernoy rougit, et me répondit, avec un certain embarras:

--Je voulais dire: Puisque vous venez à Paris, est-ce qu'elle
ne viendra pas vous y rejoindre?

--Non.

Je regardai Prudence; elle baissa les yeux et sur sa physionomie
je crus lire la crainte de voir ma visite se prolonger.

--Je venais même vous prier, ma chère Prudence, si vous
n'avez rien à faire, d'aller voir Marguerite ce soir; vous
lui tiendriez compagnie, et vous pourriez coucher là-bas. Je
ne l'ai jamais vue comme elle était aujourd'hui, et je tremble
qu'elle ne tombe malade.

--Je dîne en ville, me répondit Prudence, et je ne pourrai pas
voir Marguerite ce soir, mais je la verrai demain.

Je pris congé de madame Duvernoy, qui me parraissait presque
aussi préoccupée que Marguerite, et je me rendis chez mon père,
dont le premier regard m'étudia avec attention.

Il me tendit la main.

--Vos deux visites m'ont fait plaisir, Armand, me dit-il, elles
m'ont fait espérer que vous auriez réfléchi de votre côté, comme
j'ai réfléchi, moi, du mien.

--Puis-je me permettre de vous demander, mon père, quel a été
le résultat de vos réflexions"

--Il a été, mon ami, que je m'étais exagéré l'importance des
rapports que l'on m'avait faits, et que je me suis promis d'être
moins sévère avec toi.

--Que dites-vous, mon père! m'écrirai-je avec joie.

--Je dis, mon cher enfant, qu'il faut que tout jeune homme ait
une maîtresse, et que, d'après de nouvelles informations,
j'aime mieux te savoir l'amant de mademoiselle Gautier que
d'une autre.

--Mon excellent père! que vous me rendez heureux!

Nous causâmes ainsi quelques instants, puis nous nous mîmes
à table. Mon père fut charmant tout le temps que dura le
dîner.

J'avais hâte de retourner à Bougival pour raconter à Marguerite
cet heureux changement. A chaque instant je regardais la
pendule.

--Tu regardes l'heure, me disait mon père, tu es impatient de
me quitter. Oh! jeunes gens! vous sacrifierez donc toujours
les affections sincères aux affections douteuses?

--Ne dites pas cela, mon père! Marguerite m'aime, j'en suis
sûr.

Mon père ne répondit pas; il n'avait l'air ni de douter ni de
croire.

Il insista beaucoup pour me faire passer la soirée entière avec
lui, et pour que je ne repartisse que le lendemain; mais j'avais
laissé Marguerite souffrante, je le lui dis, et je lui demandai
la permission d'aller la retrouver de bonne heure, lui promettant
de revenir le lendemain.

Il faisait beau; il voulut m'accompagner jusqu'au débarcadère.
Jamais je n'avais été si heureux. L'avenir m'apparaissait tel
que je cherchaisà le voir depuis longtemps.

J'aimais plus mon père que je ne l'avais jamais aimé.

Au moment où j'allais partier, il insista une dernière fois
pour que je restasse; je refusai.

--Tu l'aimes donc bien? me demanda-t-il.

--Comme un fou.

--Va alors! et il passa la main sur son front comme s'il eût
voulu en chasser une pensée, puis il ouvrit la bouche comme
pour me dire quelque chose; mais il se contenta de me serrer
la main, et me quitta brusquement en me criant:

--A demain! donc.

22

Il me semblait que le convoi ne marchait pas.

Je fus à Bougival à onze heures.

Pas une fenêtre de la maison n'était éclairée, et je sonnai
sans que l'on me répondit.

C'était la première fois que pareille chose m'arrivait. Enfin
le jardinier parut. J'entrai.

Nanine me rejoignit avec une lumière. J'arrivai à la chambre
de Marguerite.

--Où est madame?

--Madame est partie pour Paris, me répondit Nanine.

--Pour Paris!

--Oui, monsieur.

--Quand?

--Une heure après vous.

--Elle ne vous a rien laissé pour moi?

--Rien.

Nanine me laissa.

"Elle est capable d'avoir eu des craintes, pensai-je, et d'être
allée à Paris pour s'assurer si la visite que je lui avais dit
aller faire à mon père n'était pas un prétexte pour avoir un
jour de liberté.

"Peut-être Prudence lui a-t-elle écrit pour quelque affaire
importante, me dis-je quand je fus seul; mais j'avais vu
Prudence à mon arrivée, et elle ne m'avait rien dit que pût
me faire supposer qu'elle eût écrit à Marguerite.

Tout à coup je me souvins de cette question que madame Duvernoy
m'avait faite: "Elle ne viendra donc pas aujourd'hui?" quand je
lui avais dit que Marguerite était malade. Je me rappelai en
même temps l'air embarrassé de Prudence, lorsque je l'avais
regardée après cette phrase qui semblait trahir un rendez-vous.
A ce souvenir se joignait celui des larmes de Marguerite pendant
toute la journée, larmes que le bon accueil de mon père m'avait
fait oublier un peu.

A partir de ce moment, tous les incidents du jour vinrent se
grouper autour de mon premier soupçon et le fixèrent si
solidement dans mon esprit que tout le confirma, jusqu'à la
clémence paternelle.

Marguerite avait presque exigé que j'allasse à Paris; elle
avait affecté le calme lorsque je lui avais proposé de rester
auprès d'elle. Étais-je tombé dans un piège? Marguerite me
trompait-elle? avait-elle compté être de retour assez à temps
pour que je m'aperçusse pas de son absence, et le hasard
l'avait-il retenue?

Pourquoi n'avait-elle rien dit à Nanine, ou pourquoi ne
m'avait-elle pas écrit? Que voulaient dire ces larmes, cette
absence, ce mystère?

Voilà ce que je me demandais avec effroi, au milieu de cette
chambre vide, et les yeux fixés sur la pendule qui, marquant
minuit, semblait me dire qu'il était trop tard pour que
j'espérasse encore voir revenir ma maîtresse.

Cependant, après les dispositions que nous venions de prendre,
avec le sacrifice offert et accepté, était-il vraisemblable
qu'elle me trompât? Non. J'essayai de rejeter mes premières
suppositions.

--La pauvre fille aura trouvé un acquéreur pour son mobilier,
et elle sera allée à Paris pour conclure. Elle n'aura pas
voulu me prévenir, car elle sait que, quoique je l'accepte,
cette vente, nécessaire à notre bonheur à venir, m'est pénible,
et elle aura craint de blesser mon amour-propre et ma délicatesse
en m'en parlant. Elle aime mieux reparaître seulement quand
tout sera terminé. Prudence l'attendait évidemment pour cela,
et s'est trahie devant moi: Marguerite n'aura pu terminer son
marché aujourd'hui, et elle couche chez elle, ou peut-être
même va-t-elle arriver tout à l'heure, car elle doît se
douter de mon inquiétude et ne voudra certainement pas m'y
laisser.

Mais alors, pourquoi ces larmes? Sans doute, malgré son amour
pour moi, la pauvre fille n'aura pu se résoudre sans pleurer
à abandonner le luxe au milieu duquel elle a vécu jusqu'à
présent et qui la faisait heureuse et enviée.

Je pardonnais bien volontiers ces regrets à Marguerite . Je
l'attendais impatiemment pour lui dire, en la couvrant de
baisers, que j'avais deviné la cause de sa mystérieuse
absence.

Cependant, la nuit avançait et Marguerite n'arrivait pas.

L'inquiétude resserrait peu à peu son cercle et m'étreignait
la tête et le cœur. Peut-être lui était-il arrivé quelque
chose! Peut-être était-elle blessée, malade, morte! Peut-être
allais-je voir arriver un messager m'annonçant quelque
douloureux accident! Peut-être le jour me trouverait-il dans
la même incertitude et dans les mêmes craintes!

L'idée que Marguerite me trompait à l'heure où je l'attendais
au milieu des terreurs que me causait son absence ne me revenait
plus à l'esprit. Il fallait une cause indépendante de sa
volonté pour la retenir loin de moi, et plus j'y songeais,
plus j'étais convaince que cette cause ne pouvait être qu'un
malheur quelconque. O vanité de l'homme! tu te représentes
sous toutes les formes.

Une heure venait de sonner. Je me dis que j'allais attendre
une heure encore, mais qu'à deux heures, si Marguerite n'était
pas revenue, je partirais pour Paris.

En attendant, je cherchai un livre, car je n'osais penser.

Manon Lascaut était ouvert sur la table. Il me sembla que
d'endroits en endroits les pages étaient mouillées comme
par des larmes. Après l'avoir feuilleté, je refermai ce livre
dont les caractères m'apparaissaient vides de sens à travers
le voile de mes doutes.

L'heure marchait lentement. Le ciel était couvert. Une pluie
d'automne fouettait les vitres. Le lit vide me paraissait
prendre par moments l'aspect d'une tombe. J'avais peur.

J'ouvris la porte. J'écoutais et n'entendais rien que le
bruit du vent dans les arbres. Pas une voiture ne passait
sur la route. La demie sonna tristement au clocher de
l'église.

J'en étais arrivé à craindre que quelqu'un n'entrât. Il me
semblait qu'un malheur seul pouvait venir me trouver à cette
heure et par ce temps sombre.

Deux heures sonnèrent. J'attendis encore un peu. La pendule
seule troublait le silence de son bruit monotone et cadencé.

Enfin je quittai cette chambre dont les moindres objets avaient
revêtu cet aspect triste que donne à tout ce qui l'entoure
l'inquiète solitude du cœur.

Dans la chambre voisine je trouvai Nanine endormie sur son
ouvrage. Au bruit de la porte, elle se réveilla et me demanda
si sa maîtresse était rentrée.

--Non, mais, si elle rentre, vous lui direz que je n'ai pu
résister à mon inquiétude, et que je suis parti pour Paris.

--A cette heure?

--Oui.

--Mais comment? vous ne trouverez pas de voiture.

--J'irai à pied.

--Mais il pleut.

--Que m'importe?

--Madame va rentrer, ou, si elle ne rentre pas, il sera toujours
temps, au jour, d'aller voir ce qui l'a retenue. Vous allez
vous faire assassiner sur la route.

--Il n'y a pas de danger, ma chère Nanine; à demain.

La brave fille alla me chercher mon manteau, me le jeta sur
les épaule, m'offrit d'aller réveiller la mère Arnould, et de
s'enquérir d'elle s'il était possible d'avoir une voiture; mais
je m'y opposai, convaincu que je perdraisà cetter tentative,
peut-être infructueuse, plus de temps queje n'en mattrais à faire
la moitié du chemin.

Puis j'avais besoin d'air et d'une fatigue physique qui épuisât
la surexcitation à laquelle j'étais en proie.

Je pris la clef de l'appartement de la rue d'Antin, et après
avoir dit adieu à Nanine, qui m'avait accompagne jusqu'à la
grille, je partis.

Je me mis d'abord à courir, mais la terre était fraîchement
mouillée, et je me fatiguais doublement. Au bout d'une
demi-heure de cette course, je fus forcé de m'arrêter, j'étais
en nage. Je repris haleine et je continuai mon chemin. La
nuit était si épaisse que je tremblais à chaque instant de me
heurter contre un des arbres de la route, lesquels, se présentant
brusquement à mes yeux, avaient l'air de grands fantômes
courant sur moi.

Je rencontrai une ou deux voitures de rouliers que j'eus
bientôt laissées en arrière.

Une calèche se dirigeait au grand trot du côté de Bougival.
Au moment où elle passait devant moi, l'espoir me vint que
Marguerite était dedans.

Je m'arrêtait en criant: Marguerite! Marguerite!

Mais personne ne me répondit et la calèche continua sa route.
Je la regardai s'éloigner, et je repartis.

Je mis deux heures pour arriver à la barrière de l'Étoile.

La vue de Paris me rendit des forces, et je descendis en
courant la longue allée que j'avais parcourue tant de fois.

Cette nuit-là personne n'y passait.

On eût dit la promenade d'une ville morte.

Le jour commençait à poindre.

Quand j'arrivai à la rue d'Antin, la grande ville se remuait
déjà un peu avant de se réveiller tout à fait.

Cinq heures sonnaient à l'église Saint-Roch au moment où
j'entrais dans la maison de Marguerite.

Je jetai mon nom au portier, lequel avait reçu de moi assez
de pièces de vingt francs pour savoir que j'avais le droit
de venir à cinq heures chez mademoiselle Gautier.

Je passai donc sans obstacle.

J'aurais pu lui demander si Marguerite était chez elle, mais
il eût pu me répondre que non, et j'aimais mieux douter deux
minutes de plus, car en doutant j'espérais encore.

Je prêtai l'oreille à la porte, tâchant de surprendre un bruit,
un mouvement.

Rien. Le silence de la campagne semblait se continuer jusque-là.

J'ouvris la porte, et j'entrai.

Tous les rideaux étaient hermétiquement fermés.

Je tirai ceux de la salle à manger, et je me dirigeai vers
la chambre à coucher dont je poussai la porte.

Je sautai sur le cordon des rideaux et je le tirai violemment.

Les rideaux s'écartèrent; un faible jour pénétra, je courus
au lit.

Il était vide!

J'ouvris les portes les unes après les autres, je visitai
toutes les chambres.

Personne.

C'était à devenir fou.

Je passai dans le cabinet de toilette, dont j'ouvris la fenêtre,
et j'appelai Prudence à plusieurs reprises.

La fenêtre de madame Duvernoy resta fermée.

Alors je descendis chez le portier, à qui je demandai si
mademoiselle Gautier était venue chez elle pendant le jour.

--Oui, me répondit cet homme, avec madame Duvernoy.

--Elle n'a rien dit pour moi?

--Rien.

--Savez-vous ce qu'elles ont fait ensuite.

--Elles sont montées en voiture.

--Quel genre de voiture?

--Un coupé de maître.

Qu'est-ce que tout cela voulait dire?

Je sonnai à la porte voisine.

--Où allez-vous monsieur? me demanda le concierge après m'avoir
ouvert.

--Chez madame Duvernoy.

--Elle n'est pas rentrée.

--Vous en êtes sûr?

--Oui, monsieur; voilà même une lettre qu'on a apportée pour
elle hier au soir et que je ne lui ai pas encore remise.

Et le portier me montrait une lettre sur laquelle je jetai
machinalement les yeux.

Je reconnus l'ecriture de Marguerite.

Je pris la lettre.

L'adresse portait ces mots:

"A madame Duvernoy, pour remettre à M. Duval."

--Cette lettre est pour moi, dis-je au portier, et je lui
montrai l'adresse.

--C'est vous monsieur Duval? me répondit cet homme.

--Oui.

--Ah! je vous reconnais, vous venez souvent chez madame
Duvernoy.

Une fois dans la rue, je brisai le cachet de cette lettre.

La foudre fût tombée à mes pieds que je n'eusse pas été plus
épouvanté que je le fus par cette lecture.

"A l'heure où vous lirez cette lettre, Armand, je serai déjà
la maîtresse d'un autre homme. Tout est donc fini entre nous.

Retournez auprès de votre père, mon ami, allez revoir votre
sœur, jeune fille chaste, ignorante de toutes nos misères,
et auprès de laquelle vous oublierez bien vite ce que vous
aura fait souffrir cette fille perdue que l'on nomme Marguerite
Gautier, que vous avez bien voulu aimer un instant, et qui vous
doit les seuls moments heureux d'une vie qui, elle l'espère,
ne sera pas longue maintenant."

Quand j'eus lu le dernier mot, je crus que j'allais devenir fou.

Un moment j'eus réelement peur de tomber sur le pavé de la rue.
Un nuage me passait sur les yeux et le sang me battait dans
les tempes.

Enfin je me remis un peu, je regardai autour de moi, tout étonné
de voir la vie des autres se continuer sans arrêter à mon
malheur.

J'étais pas assez fort pour supporter seul le coup que Marguerite
me portait.

Alors je me souvins que mon père était dans la même ville que
moi, que dans dix minutes je pourrais être auprès de lui, et
que, quelle que fût la cause de ma douleur, il la partagerait.

Je courus comme un fou, comme un voleur, jusqu'à l'hôtel de
Paris: je trouvai la clef sur la porte de l'appartement de
mon père. J'entrai.

Il lisait.

Au peu d'étonnement qu'il montra en me voyant paraître, on
eût dit qu'il m'attendait.

Je me précipitai dans ses bras sans lui dire un mot, je lui
donnai la lettre de Marguerite, et me laissant tomber devant
son lit, je pleurai à chaudes larmes.

23

Quand toutes les choses de la vie eurent repris leur cours, je
ne pus croire que le jour qui se levait ne serait pas semblable
pour moi à ceux qui l'avaient précédé. Il y avait des moments
où je me figurais qu'une circonstance, que je ne me rappellais
pas, m'avait fait passer la nuit hors de chez Marguerite, mais
que, si je retournais à Bougival, j'allais la retrouver inquiète,
comme je l'avais été et qu'elle me demanderait qui m'avait ainsi
retenu loin d'elle.

Quand l'existence a contracté une habitude comme celle de cet
amour, il semble impossible que cette habitude se rompe sans
briser en même temps tous les autres ressorts de la vie.

J'étais donc forcé de temps en temps de relire la lettre de
Marguerite, pour bien me convaincre que je n'avais pas rêvé.

Mon corps, succombant sous la secousse morale, était incapable
d'un mouvement. L'inquiétude, la marche de la nuit, la nouvelle
du matin m'avaient épuisé. Mon père profita de cette prostration
totale de mes forces pour me demander la promesse formelle de
partir avec lui.

Je promis tout ce qu'il voulut. J'étais incapable de soutenir
une discussion, et j'avais besoin d'une affection réele pour
m'aider à vivre après ce qui venait de se passer.

J'étais trop heureux que mon père voulût bien me consoler d'un
pareil chagrin.

Tout ce que je me rappelle, c'est que ce jour-là, vers cinq
heures, il me fit monter avec lui dans une chaise de poste.
Sans me rien dire, il avait fait préparer mes malles, les
avait fait attacher avec les siennes derrière la voiture, et
il m'emmenait.

Je ne sentis ce que je faisais que lorsque la ville eut disparu,
et que la solitude de la route me rappela le vide de mon cœur.

Alors les larmes me reprirent.

Mon père avait compris que des paroles, même de lui, ne me
consoleraient pas, et il me laissait pleurer sans me dire un
mot, se contentant parfois de me serrer la main, comme pour
me rappeler que j'avais un ami à côté de moi.

La nuit, je dormis un peu. Je rêvai de Marguerite.

Je me réveillai en sursaut, ne comprenant pas pourquoi j'étais
dans une voiture.

Puis la réalité me revint à l'esprit et je laissai tomber ma
tête sur ma poitrine.

Je n'osais entretenir mon père, je craignais toujours qu'il
ne me dit:

"Tu vois que j'avais raison quand je niais l'amour de cette
femme."

Mais il n'abusa pas de son avantage, et nous arrivâmes à C...
sans qu'il m'eût dit autre chose que des paroles complètement
étrangères à l'événement qui m'avait fait partir.

Quand j'embrassai ma sœur, je me rappelai les mots de la lettre
de Marguerite qui la concernaient, mais je compris tout de suite
que, si bonne qu'elle fût, ma sœur serait insuffisante à me
faire oublier ma maîtresse.

La chasse était ouverte, mon père pensa qu'elle serait une

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