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La Dame aux Camélias by Alexandre Dumas, Fils

Part 3 out of 5

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--Non.

--Elle ne vous l'a pas dit un peu?

--Pas du tout.

--Comment êtes-vous ici?

--Je viens lui faire une visite.

--A minuit?

--Pourquoi pas?

--Farceur!

--Elle m'a même très mal reçu.

--Elle va mieux vous recevoir.

--Vous croyez?

--Je lui apporte une bonne nouvelle.

--Il n'y a pas de mal; ainsi elle vous a parlé de moi?

--Hier au soir, ou plutôt cette nuit, quand vous avez été parti
avec votre ami... A propos, comment va-t-il, votre ami? c'est
Gaston R..., je crois, qu'on l'appelle?

--Oui, dis-je, sans pouvoir m'empêcher de sourire en me rappelant
la confidence que Gaston m'avait faite, et en voyant que Prudence
savait à peine son nom.

--Il est gentil, ce garçon-là; qu'est-ce qu'il fait?

--Il a vingt-cinq mille francs de rente.

--Ah! vraiment! eh bien, pour en revenir à vous, Marguerite m'a
questionnée sur votre compte; elle m'a demandé qui vous étiez,
ce que vous faisiez, quelles avaient été vos maîtresses; enfin
tout ce qu'on peut demander sur un homme de votre âge. Je lui
ai dit tout ce que je sais, en ajoutant que vous êtes un charmant
garçon, et voilà.

--Je vous remercie; maintenant, dites-moi donc de quelle commission
elle vous avait chargée hier.

--D'aucune; c'était pour faire partir le comte, ce qu'elle disait,
mais elle m'en a chargée d'une pour aujourd'hui, et c'est la
réponse que je lui apporte ce soir.

En ce moment Marguerite sortit de son cabinet de toilette,
coquettement coiffé de son bonnet de nuit orné de touffes de
rubans jaunes, appelées techniquement des choux.

Elle était ravissante ainsi.

Elle avait ses pieds nus dans des pantoufles de satin, et achevait
la toilette de ses ongles.

--Eh bien, dit-elle en voyant Prudence, avez-vous vu le duc?

--Parbleu!

--Et que vous a-t-il dit?

--Il m'a donné.

--Combien?

--Six mille.

--Vous les avez?

--Oui.

--A-t-il eu l'air contrarié?

--Non.

--Pauvre homme!

Ce pauvre homme! fut dit d'un ton impossible à rendre. Marguerite
prit les six billets de mille francs.

--Il était temps, dit-elle. Ma chère Prudence, avez-vous besoin
d'argent?

--Vous savez, mon enfant, que c'est dans deux jours le 15, si
vous pouviez me prêter trois ou quatre cents francs, vous me
rendriez service.

--Envoyez demain matin, il est trop tard pour faire changer.

--N'oubliez pas.

--Soyez tranquille. Soupez-vous avec nous?

--Non, Charles m'attend chez moi.

--Vous en êtes donc toujours folle?

--Toquée, ma chère! A demain. Adieu, Armand.

Madame Duvernoy sortit.

Marguerite ouvrit son étagère et jeta dedans les billets de banque.

--Vous permettez que je me couche! dit-elle en souriant et en se
dirigeant vers son lit.

--Non seulement je vous le permets, mais encore je vous en prie.

Elle rejeta sur le pied de son lit la guipure qui le couvrait et
se coucha.

--Maintenant, dit-elle, venez vous asseoir près de moi et causons.

Prudence avait raison: la réponse qu'elle avait apportée à
Marguerite l'égayait.

--Vous me pardonnez ma mauvaise humeur de ce soir? me dit-elle en
me prenant la main.

--Je suis prêt à vous en pardonner bien d'autres.

--Et vous m'aimez?

--A en devenir fou.

--Malgré mon mauvais caractère?

--Malgré tout.

--Vous me le jurez!

--Oui, lui dis-je tout bas.

Nanine entra alors portant des assiettes, un poulet froid, une
bouteille de bordeaux, des fraises et deux couverts.

--Je ne vous ai pas fait faire du punch, dit Nanine, le bordeaux
est meilleur pour vous. N'est-ce pas, monsieur?

--Certainement, répondis-je, tout ému encore des dernières paroles
de Marguerite et les yeux ardemment fixés sur elle.

--Bien, dit-elle, mets tout cela sur la petite table,
approche-la du lit; nous nous servirons nous-mêmes. Voilà
trois nuits que tu passes, tu dois avoir envie de dormir, va
te coucher; je n'ai plus besoin de rien.

--Faut-il fermer la porte à double tour?

--Je le crois bien! et surtout dis qu'on ne laisse entrer
personne demain avant midi.

12

A cinq heures du matin, quand le jour commença à paraître à
travers les rideaux, Marguerite me dit:

--Pardonne-moi si je te chasse, mail il le faut. Le duc vient
tous les matins; on va lui répondre que je dors, quand il va
venir, et il attendra peut-être que je me réveille.

Je pris dans mes mains la tête de Marguerite, dont les cheveux
défaits ruisselaient autour d'elle, et je lui donnai un dernier
baiser, en lui disant:

--Quand te reverrai-je?

--Ecoute, reprit-elle, prends cette petite clef dorée qui est
sur la cheminée, va ouvrir cette porte; rapporte la clef ici
et va-t'en. Dans la journée, tu recevras une lettre et mes
ordres, car tu sais que tu dois obéir aveuglément.

--Oui, et si je demandais déjà quelque chose?

--Quoi donc?

--Que tu me laissasses cette clef.

--Je n'ai jamais fait pour personne ce que tu me demandes là.

--Eh bien, fais-le pour moi, car je te jure que moi, je ne
t'aime pas comme les autres t'aimaient.

--Eh bien, garde-là; mais je te préviens qu'il ne dépend que
de moi que cette clef ne te serve à rien.

--Pourquoi?

--Il y a des verrous en dedans de la porte.

--Méchante!

--Je les ferai ôter.

--Tu m'aimes donc un peu?

--Je ne sais pas comment cela se fait, mais il me semble que
oui. Maintenant va-t-en; je tombe de sommeil.

Nous restâmes quelques secondes dans les bras l'un de l'autre
et je partis.

Les rues étaient désertes, la grande ville dormait encore, une
douce fraîcheur courait dans ces quartiers que le bruit des
hommes allait envahir quelques heures plus tard.

Il me sembla que cette ville endormie m'appartenait; je cherchais
dans mon souvenir les noms de ceux dont j'avais jusqu'alors envié
le bonheur; et je ne m'en rappelais pas un sans me trouver plus
heureux que lui.

Être aimé d'une jeune fille chaste, lui révéler le premier cet
étrange mystère de l'amour, certes, c'est une grande félicité,
mais c'est la chose du monde la plus simple. S'emparer d'un
cœur qui n'a pas l'habitude des attaques, c'est entrer dans une
ville ouverte et sans garnison. L'éducation, le sentiment des
devoirs et la famille sont de très fortes sentinelles, mais il
n'y a sentinelles si vigilantes que ne trompe une fille de seize
ans, à qui, par la voix de l'homme qu'elle aime, la nature donne
ces premiers conseils d'amour qui sont d'autant plus ardents qu'ils
paraissent plus purs.

Plus la jeune fille croit au bien, plus elle s'abandonne facilement,
sinon à l'amant, du moins à l'amour, car étant sans défiance elle
est sans force, et se faire aimer d'elle est un triomphe que tout
homme de vingt-cinq ans pourra se donner quand il voudra. Et cela
est si vrai que voyez comme on entoure les jeunes filles de
surveillance et de remparts! Les couvents n'ont pas de murs assez
hauts, les mères de serrures assez fortes, la religion de devoirs
assez continus pour renfermer tous ces charmants oiseaux dans
leur cage, sur laquelle on ne se donne même pas la peine de jeter
des fleurs. Aussi comme elles doivent désirer ce monde qu'on leur
cache, comme elles doivent croire qu'il est tentant, comme elles
doivent écouter la première voix qui, à travers les barreaux, vient
leur en raconter les secrets, et bénir la main qui lève, la
première, un coin du voile mystérieux.

Mais être réelement aimé d'une courtisane, c'est une victoire
bien autrement difficile. Chez elles, le corps a usé l'âme,
les sens ont brûlé le cœur, la débauche a cuirassé les sentiments.
Les mots qu'on leur dit, elles les savent depuis longtemps, les
moyens que l'on emploie, elles les connaissent, l'amour même
qu'elles inspirent, elles l'ont vendu. Elles aiment par métier
et non par entraînement. Elles sont mieux gardées par leurs
calculs qu'une vierge par sa mère et son couvent; aussi ont-elles
inventé le mot caprice pour ces amours san trafic qu'elles se
donnent de temps en temps comme repos, comme excuse, ou comme
consolation; semblables à ces usuriers qui rançonnent mille
individus, et qui croient tout racheter en prêtant un jour vingt
francs à quelque pauvre diable qui meurt de faim, sans exiger
d'intérêt et sans lui demander de reçu.

Puis, quand Dieu permet l'amour à une courtisane, cet amour, qui
semble d'abord un pardon, devient presque toujours pour elle un
châtiment. Il n'y a pas d'absolution sans pénitence. Quand une
créature, qui a tout son passé à se reprocher, se sent tout à coup
prise d'un amour profond, sincère, irrésistible, dont elle ne se
fût jamais crue capable; quand elle a avoué cet amour, comme
l'homme aimé ainsi la domaine! Comme il se sent fort avec ce
droit cruel de lui dire: Vous ne faites pas plus pour de l'amour
que vous n'avez fait pour de l'argent.

Alors elles ne savent quelles preuves donner. Un enfant, raconte
la fable, après s'être longtemps amusé dans un champ à crier:
Au secours! pour déranger des travailleurs, fut dévoré un beau
jour par un ours, sans que ceux qu'il avait trompés si souvent
crussent cette fois aux cris réels qu'il poussait. Il en est
de même de ces malheureuses filles, quand elles aiment sérieusement.
Elles ont menti tant de fois qu'on ne ne veut plus les croire, et
elles sont, au milieu de leurs remords, dévorées par leur amour.

De là, ces grands dévouements, ces austères retraites dont
quelques-unes ont donné l'exemple.

Mais quand l'homme qui inspire cet amour rédempteur a l'âme assez
généreuse pour l'accepter sans se souvenir du passé, quand il
s'y abandonne, quand il aime enfin, comme il est aimé, cet homme
épuise d'un coup toutes les émotions terrestres, et après cet
amour son cœur sera fermé à tout autre.

Ces réflexions, je ne les faisais pas le matin où je rentrais
chez moi. Elles n'eussent pu être que le pressentiment de ce
qui allait m'arriver, et malgré mon amour pour Marguerite, je
n'entrevoyais pas de semblables conséquences; aujourd'hui je
les fais. Tout étant irrévocablement fini, elles résultent
naturellement de ce qui a eu lieu.

Mais revenons au premier jour de cette liaison. Quand je rentrai,
j'étais d'une gaieté folle. En songeant que les barrières placées
par mon imagination entre Marguerite et moi avaient disparu, que
je la possédais, que j'occupais un peu sa pensée, que j'avais dans
ma poche la clef de son appartement et le droit de me servir de
cette clef, j'étais content de la vie, fier de moi, et j'aimais
Dieu qui permettait tout cela.

Un jour un jeune homme passe dans une rue, il y coudoie une femme,
il la regarde, il se retourne, il passe. Cette femme, il ne la
connaît pas, elle a des plaisirs, des chagrins, des amours où il
n'a aucune part. Il n'existe pas pour elle, et peut-être, s'il
lui parlait, se moquerait-elle de lui comme Marguerite avait
fait de moi. Des semaines, des mois, des années s'écoulent,
et tout à coup, quand ils ont suivi chacun leur destinée dans
un ordre différent, la logique du hasard les ramène en face l'un
de l'autre. Cette femme devient la maîtresse de cet homme et
l'aime. Comment? pourquoi? leurs deux existences n'en font plus
qu'une; à peine l'intimité existe-t-elle, qu'elle leur semble
avoir existé toujours, et tout ce qui a précédé s'efface de la
mémoire des deux amants. C'est curieux, avouons-le.

Quant à moi, je ne me rappelais plus comment j'avais vécu avant
la veille. Tout mon être s'exaltait en joie au souvenir des
mots échangés pendant cette première nuit. Ou Marguerite était
habile à tromper, ou elle avait pour moi une de ces passions
subites qui se révèlent dès le premier baiser, et qui meurent
quelquefois, du reste, comme elles sont nées.

Plus j'y réfléchissais, plus je me disais que Marguerite n'avait
aucune raison de feindre un amour qu'elle n'aurait pas ressenti,
et je me disais aussi que les femmes ont deux façons d'aimer
qui peuvent résulter l'une de l'autre: elles aiment avec le
cœur ou avec le sens. Souvent une femme prend un amant pour
obéir à la seule volonté de ses sens, et apprend sans s'y
être attendue le mystère de l'amour immatériel et ne vit plus
que par son cœur; souvent une jeune fille ne cherchant dans
le mariage que la réunion de deux affections pures, reçoit cette
soudaine révélation de l'amour physique, cette énergique
conclusion des plus chastes impressions de l'âme.

Je m'endormis au milieu de ces pensées. Je fus réveillé par
une lettre de Marguerite, lettre contenant ces mots:

"Voici mes ordres: Ce soir au Vaudeville. Venez pendant le
troisième entr'acte. M.G."

Je serrai ce billet dans un tiroir, afin d'avoir toujours la
réalité sous la main, dans le cas où je douterais, comme cela
m'arrivait par moments.

Elle ne me disait pas de l'aller voir dans le jour, je n'osai
me présenter chez elle; mais j'avais un si grand désir de la
rencontrer avant le soir que j'allai aux Champs-Élysées, où,
comme la veille, je la vis passer et redescendre.

A sept heures, j'étais au Vaudeville.

Jamais je n'étais entré si tôt dans un théâtre.

Toutes les loges s'emplirent les unes après les autres. Une
seule restait vide: l'avant-scène du rez-de-chaussée.

Au commencement du troisième acte, j'entendis ouvrir la porte
de cette loge, sur laquelle j'avais presque constamment les
yeux fixés, Marguerite parut.

Elle passa tout de suite sur le devant, chercha à l'orchestre,
m'y vit et me remercia du regard.

Elle était merveilleusement belle ce soir-là.

Étais-je la cause de cette coquetterie? M'aimait-elle assez pour
croire que, plus je la trouverais belle, plus je serais heureux?
Je l'ignorais encore; mais si telle avait été son intention, elle
réussissait, car lorsqu'elle se montra, les têtes ondulèrent les
unes vers les autres, et l'acteur alors en scène regarda lui-même
celle qui troublait ainsi les spectateurs par sa seule apparition.

Et j'avais la clef de l'appartement de cette femme, et dans trois
ou quatre heures elle allait de nouveau être à moi.

On blâme ceux qui se ruinent pour des actrices et des femmes
entretenues; ce qui m'étonne, c'est qu'ils ne fassent pas pour
elles vingt fois plus de folies. Il faut avoir vécu, comme moi,
de cette vie-là, pour savoir combien les petites vanités de tous
les jours qu'elles donnent à leur amant soudent fortement dans
le cœur, puisque nous n'avons pas d'autre mot, l'amour qu'il a
pour elle.

Prudence prit place ensuite dans la loge, et un homme que je
reconnus pour le comte de G... s'assit au fond.

A sa vue, un froid me passa sur le cœur.

Sans doute Marguerite s'apercevait de l'impression produite sur
moi par la présence de cet homme dans sa loge, car elle me sourit
de nouveau, et tournant le dos au comte, elle parut fort attentive
à la pièce. Au troisième entr'acte, elle se retourna, dit deux
mots; le comte quitta la loge, et Marguerite me fit signe de venir
la voir.

--Bonsoir, me dit-elle quand j'entrai, et elle me tendit la main.

--Bonsoir, répondis-je en m'addressant à Marguerite et à Prudence.

--Asseyez-vous.

--Mais je prends la place de quelqu'un. Est-ce que M. le comte
de G... ne va pas revenir?

--Si; je l'ai envoyé me chercher des bonbons pour que nous
puissions causer seuls un instant. Madame Duvernoy est dans la
confidence.

--Oui, mes enfants, dit celle-ci; mais soyez tranquilles, je ne
dirai rien.

--Qu'avez-vous donc ce soir? dit Marguerite en se levant et en
venant dans l'ombre de la loge m'embrasser sur le front.

--Je suis un peu souffrant.

--Il faut aller vous coucher, reprit-elle avec cet air ironique
si bien fait pour sa tête fine et spirituelle.

--Où?

--Chez vous.

--Vous savez bien que je n'y dormirai pas.

--Alors, il ne faut pas venir nous faire la moue ici parce que
vous avez vu un homme dans ma loge.

--Ce n'est pas pour cette raison.

--Si fait, je m'y connais, et vous avez tort; ainsi ne parlons
plus de cela. Vous viendrez après le spectacle chez Prudence,
et vous y resterez jusqu'à ce que je vous appelle. Entendez-vous?

--Oui.

Est-ce que je pouvais désobéir?

--Vous m'aimez toujours? reprit-elle.

--Vous me le demandez!

--Vous avez pensé à moi?

--Tout le jour.

--Savez-vous que je crains décidément de devenir amoureuse de
vous? Demandez plutôt à Prudence.

--Ah! répondit la grosse fille, c'en est assommant.

--Maintenant, vous allez retourner à votre stalle; le comte
va rentrer, et il est inutile qu'il vous trouve ici.

--Pourquoi?

--Parce que cela vous est désagréable de le voir.

--Non; seulement si vous m'aviez dit désirer venir au Vaudeville
ce soir, j'aurais pu vous envoyer cette loge aussi bien que lui.

--Malheuruesement, il me l'a apportée sans que je la lui demande,
en m'offrant de m'accompagner. Vous le savez très bien, je ne
pouvais pas refuser. Tout ce que je pouvais faire, c'était de
vous écrire où j'allais pour que vous me vissiez, et parce que
moi-même j'avais du plaisir à vous revoir plus tôt; mais puisque
c'est ainsi que vous me remerciez, je profite de la leçon.

--J'ai tort, pardonnez-moi.

--A la bonne heure, retournez gentiment à votre place, et surtout
ne faites plus le jaloux.

Elle m'embrassa de nouveau, et je sortis.

Dans le couloir, je rencontrai le comte qui revenait.

Je retournai à ma stalle.

Après tout, la présence de M. de G... dans la loge de Marguerite
était la chose la plus simple. Il avait été son amant, il lui
apportait une loge, il l'accompagnait au spectacle, tout cela
était fort naturel, et du moment où j'avais pour maîtresse une
fille comme Marguerite, il me fallait bien accepter ses habitudes.

Je n'en fus pas moins très malheureux le reste de la soirée, et
j'étais fort triste en m'en allant, après avoir vu Prudence, le
comte et Marguerite monter dans la calèche qui les attendait à
la porte.

Et cependant un quart d'heure après j'étais chez Prudence. Elle
rentrait à peine.

13

--Vous êtes venu presque aussi vite que nous, me dit Prudence.

--Oui, répondis-je machinalement. Où est Marguerite?

--Chez elle.

--Toute seule?

--Avec M. de G...

Je me promenai à grands pas dans le salon.

--Eh bien, qu'avez-vous?

--Croyez-vous que je trouve drôle d'attendre ici que M. de G...
sorte de chez Marguerite?

--Vous n'êtes pas raisonnable non plus. Comprenez donc que
Marguerite ne peut pas mettre le comte à la porte. M. de G...
a été longtemps avec elle, il lui a toujours donné beaucoup
d'argent; il lui en donne encore. Marguerite dépense plus
de cent mille francs par an; elle a beaucoup de dettes. Le
duc lui envoie ce qu'elle lui demande, mais elle n'ose pas
toujours lui demander tout ce dont elle a besoin. Il ne faut
pas qu'elle se brouille avec le comte qui lui fait une dizaine
de mille francs par an au moins. Marguerite vous aime bien,
mon cher ami, mais votre liaison avec elle, dans son intérêt et
dans le vôtre, ne doit pas être sérieuse. Ce n'est pas avec
vos sept our huit mille francs de pension que vous soutiendrez
le luxe de cette fille-là; il ne suffiraient pas à l'entretien
de sa voiture. Prenez Marguerite pour ce qu'elle est, pour une
bonne fille spirituelle et jolie; soyez son amant pendant un
mois, deux mois; donnez-lui des bouquets, des bonbons et des
loges; mais ne vous mettez rien de plus en tête, et ne lui faites
pas des scènes de jalousie ridicule. Vous savez bien à qui
vous avez affaire; Marguerite n'est pas une vertu. Vous lui
plaisez, vous l'aimez bien, ne vous inquiétez pas du reste. Je
vous trouve charmant de faire le susceptible! vous avez la plus
agréable maîtresse de Paris! Elle vous reçoit dans un appartement
magnifique, elle est couverte de diamants, elle ne vous coûtera
pas un sou, si vous le voulez, et vous n'êtes pas content. Que
diable! vous en demandez trop.

--Vous avez raison, mais c'est plus fort que moi, l'idée que cet
homme est son amant me fait un mal affreux.

--D'abord, reprit Prudence, est-il encore son amant? C'est un
homme dont elle a besoin, voilà tout.

--Depuis deux jours, elle lui fait fermer sa porte; il est venu
ce matin, elle n'a pas pu faire autrement que d'accepter sa loge
et de le laisser l'accompagner. Il l'a reconduite, il monte un
instant chez elle, il n'y reste pas, puisque vous attendez ici.
Tout cela est bien naturel, il me semble. D'ailleurs vous
acceptez bien le duc?

--Oui, mais celu-là est un vieillard, et je suis sûr que Marguerite
n'est pas sa maîtresse. Puis, on peut souvent accepter une
liaison et n'en pas accepter deux. Cette facilité ressemble trop
à un calcul et rappoche l'homme qui y consent, même par amour,
de ceux qui, un étage plus bas, font un métier de ce consentement
et un profit de ce métier.

--Ah! mon cher, que vous êtes arrière! combien en ai-je vues,
et des plus nobles, des plus élégants, des plus riches, faire
ce que je vous conseille, et cela sans effort, sans honte,
sans remords! Mais cela se voit tous les jours. Mais comment
voudriez-vous que les femmes entretenues de Paris fissent pour
soutenir le train qu'elles mènent, si elles n'avaient pas trois
ou quatre amants à la fois? Il n'y a pas de fortune, si
considérable qu'elle soit, qui puisse subvenir seule aux
dépenses d'une femme comme Marguerite. Une fortune de cinq
cent mille francs de rente est une fortune énorme en France;
eh bien, mon cher ami, cinq cent mille francs de rente n'en
viendraient pas à bout, et voici pourquoi: Un homme qui a un
pareil revenu a une maison montée, des chevaux, des domestiques,
des voitures, des chasses, des amis; souvent il est marié,
il a des enfants, il fait courir, il joue, il voyage, que
sais-je, moi! Toutes ces habitudes sont prises de telle façon
qu'il ne peut s'en défaire san passer pour être ruiné et sans
faire scandale. Tout compte fait, avec cinq cent mille francs
par an, il ne peut pas donner à une femme plus de quarante ou
cinquante mille francs dans l'année, et encore, c'est beaucoup.
Eh bien, d'autres amours complètent la dépense annuelle de la
femme. Avec Marguerite, c'est encore plus commode; elle est
tombée par un miracle du ciel sur un vieillard riche à dix
millions, dont la femme et la fille sont mortes, qui n'a plus
que des neveux riches eux-mêmes, qui lui donne tout ce qu'elle
veut sans rien lui demander en échange; mais elle ne peut pas
lui demander plus de soixante-dix mille francs par an, et je
suis sûre que si elle lui en demandait davantage, malgré sa
fortune et l'affection qu'il a pour elle, il le lui refuserait.

Tous ces jeunes gens ayant vingt ou trente mille livres de rente
à Paris, c'est-à-dire à peine de quoi vivre dans le monde qu'ils
fréquentent, savent très bien, quand ils sont les amants d'une
femme comme Marguerite, qu'elle ne pourrait pas seulement payer
son appartement et ses domestiques avec ce qu'ils lui donnent.
Ils ne lui disent pas qu'ils le savent, ils ont l'air de ne rien
voir, et quand ils en ont assez ils s'en vont. S'ils ont la
vanité de suffire à tout, ils se ruinent comme des sots et vont
se faire tuer en Afrique après avoir laissé cent mille francs
de dettes à Paris. Croyez-vous que la femme leur en soit
reconnaîssante? Pas le moins du monde. Au contraire, elle dit
qu'elle leur a sacrifié sa position et que pendant qu'elle était
avec eux, elle perdait de l'argent. Ah! vous trouvez tous ces
détails honteux, n'est-ce pas? ils sont vrais. Vous êtes un
charmant garçon, que j'aime de tout mon cœur, je vis depuis
vingt ans parmi les femmes entretenues, je sais ce qu'elles sont
et ce qu'elles valent, et je ne voudrais pas vous voir prendre
au sérieux le caprice qu'une jolie fille a pour vous.

Puis, outre cela, admettons, continua Prudence, que Marguerite
vous aime assez pour renoncer au comte et au duc, dans le cas
où celui-ci s'apercervrait de votre liaison et lui dirait de
choisir entre vous et lui, le sacrifice qu'elle vous ferait
serait énorme, c'est incontestable. Quel sacrifice égal
pourriez-vous lui faire, vous? quand la satiété serait venue,
quand vous n'en voudriez plus enfin, que feriez-vous pour la
dédommager de ce que vous lui auriez fait perdre! Rien. Vous
l'auriez isolée du monde dans lequel étaient sa fortune et son
avenir, elle vous aurait donné ses plus belles années, et elle
serait oubliée. Ou vous seriez un homme ordinaire, alors, lui
jetant son passé à la face, vous lui diriez qu'en la quittant
vous ne faites qu'agir comme ses autres amants, et vous
l'abandonneriez à une misère certaine; ou vous seriez un honnête
homme, et vous croyant forcé de la garder auprès de vous, vous
vous livreriez vous-même à un malheur inévitable, car cette
liaison, excusable chez le jeune homme, ne l'est plus chez
l'homme mûr. Elle devient un obstacle à tout, elle ne permet ni
la famille, ni l'ambition, ces secondes et dernières amours de
l'homme. Croyez-m'en donc, mon ami, prenez les choses pour ce
qu'elles valent, les femmes pour ce qu'elles sont, et ne donnez
pas à une fille entretenue le droit de se dire votre créancière
en quoi que ce soit.

C'était sagement raisonné et d'une logique dont j'aurais cru
Prudence incapable. Je ne trouvai rien à lui répondre, sinon
qu'elle avait raison; je lui donnai la main et la remerciai
de ses conseils.

--Allons, allons, me dit-elle, chassez-moi ces mauvaises théories,
et riez; la vie est charmante, mon cher, c'est selon le verre
par lequel on la regarde. Tenez, consultez votre ami Gaston, en
voilà un qui me fait l'effet de comprendre l'amour comme je le
comprends. Ce dont il faut que vous soyez convaincu, sans quoi
vous deviendrez un garçon insipide, c'est qu'il y a à côté d'ici
une belle fille qui attend impatiemment que l'homme qui est chez
elle s'en aille, qui pense à vous, qui vous garde sa nuit et qui
vous aime, j'en suis certaine. Maintenant venez vous mettre à
la fenêtre avec moi, et regardons partir le comte qui ne va pas
tarder à nous laisser la place.

Prudence ouvrit une fenêtre, et nous nous accoudâmes à côté l'un
de l'autre sur le balcon.

Elle regardait les rares passants, moi je rêvais.

Tout ce qu'elle m'avait dit me bourdonnait dans la tête, et je
ne pouvais m'empêcher de convenir qu'elle avait raison; mais
l'amour réel que j'avais pour Marguerite avait peine à
s'accommoder de cette raison-là. Aussi poussais-je de temps
en temps des soupirs qui faisaient retourner Prudence, et lui
faisaient hausser les épaules comme un médecin qui désespère
d'un malade.

"Comme on s'apercoit que la vie doit être courte, disais-je en
moi-même, par la rapidité des sensations! Je ne connais
Marguerite que depuis deux jours, elle n'est ma maîtresse que
depuis hier, et elle a déjà tellement envahi ma pensée, mon
cœur et ma vie, que la visite de ce comte de G... est un malheur
pour moi."

Enfin le comte sortit, remonta dans sa voiture et disparut.
Prudence ferma sa fenêtre.

Au même moment Marguerite nous appelait.

--Venez vite, on met la table, disait-elle, nous allons souper.

Quand j'entrai chez elle, Marguerite courut à moi, me sauta au
cou et m'embrassa de toutes ses forces.

--Sommes-nous toujours maussade? me dit-elle.

--Non, c'est fini, répondit Prudence, je lui ai fait de la
morale, et il a promis d'être sage.

--A la bonne heure!

Malgré moi, je jetai les yeux sur le lit, il n'était pas défait:
quant à Marguerite, elle était déjà en peignoir blanc.

On se mit à table.

Charme, douceur, expansion, Marguerite avait tout, et j'étais
bien forcé de temps en temps de reconnaître que je n'avais pas
le droit de lui demander autre chose; que bien des gens seraient
heureux à ma place, et que, comme le berger de Virgne, je n'avais
qu'à jour des loisirs qu'un dieu ou plutôt qu'une déesse me faisait.

J'essayai de mettre en pratique les théories de Prudence et d'être
aussi gai que mes deux compagnes; mais ce qui chez elles était
nature, chez moi était effort, et le rire nerveux que j'avais, et
auquel elles se trompèrent, touchait de bien près aux larmes.

Enfin le souper cessa, et je restai seul avec Marguerite. Elle
alla, comme elle en avait l'habitude, s'asseoir sur son tapis
devant le feu et regarder d'un air triste la flamme du foyer.

Elle songeait! A quoi? je l'ignore; moi, je la regardais avec
amour et presque avec terreur en pensant à cee que j'étais prêt
à souffrir pour elle.

--Sais-tu à quoi je pensais?

--Non.

--A une combinaison que j'ai trouvée.

--Et quelle est cette combinaison?

--Je ne puis pas encore te la confier, mais je puis te dire ce
qui en résulterait. Il en résulterait que dans un mois d'ici
je serais libre, je ne devrais plus rien, et nous irions passer
ensemble l'été à la campagne.

--Et vous ne pouvez pas me dire par quel moyen?

--Non, il faut seulement que tu m'aimes comme je t'aime, et
tout réussira.

--Et c'est vous seule qui avez trouvé cette combinaison?

--Oui.

--Et vous l'exécuterez seule?

--Moi seule aurai les ennuis, me dit Marguerite avec un sourire que
je n'oublierai jamais, mais nous partagerons les bénéfices.

Je ne pus m'empêcher de rougir à ce mot de bénéfices; je me
rappelai Manon Lascaut mangeant avec Desgrieux l'argent de
M. de B...

Je répondis d'un ton un peu dur et en me levant:

--Vous me permettez, ma chère Marguerite, de ne partager les
bénéfices que des entreprises que je conçois et que j'exploite
moi-même.

--Qu'est-ce que cela signifie?

--Cela signifie que je soupçonne fort M. le comte de G... d'être
votre associé dans cette heureuse combinaison dont je n'accepte
ni les charges ni les bénéfices.

--Vous êtes un enfant. Je croyais que vous m'aimiez, je me suis
trompée, c'est bien.

Et, en même temps, elle se leva, ouvrit son piano et se remit à
jouer l'Invitation à la valse, jusqu'à ce fameux passage en majeur
qui l'arrêtait toujours.

Était-ce par habitude, où pour me rappeler le jour où nous nous
étions connus? Tout ce que je sais, c'est qu'avec cette mélodie
les souvenirs me revinrent, et, ma'approchant d'elle, je lui pris
la tête entre mes mains et l'embrassai.

--Vous me pardonnez? lui dis-je.

--Vous le voyez bien, me répondit-elle; mais remarquez que nous
n'en sommes qu'au second jour, et que déjà j'ai quelque chose à
vous pardonner. Vous tenez bien mal vos promesses d'obéissance
aveugle.

--Que voulez-vous, Marguerite, je vous aime trop, et je suis
jaloux de la moindre de vos pensées. Ce que vous m'avez
proposé tout à l'heure me rendrait fou de joie, mais le mystère
qui précède l'exécution de ce projet me serre le cœur.

--Voyons, raissonons un peu, reprit-elle en me prenant les deux
mains et en me regardant avec un charmant sourire auquel il
m'était impossible de résister; vous m'aimez, n'est-ce pas, et
vous seriez heureux de passer trois ou quatre mois à la campagne
avec moi seule; mois aussi, je serais heureuse de cette solitude
à deux, non seulement j'en serais heureuse, mais j'en ai besoin
pour ma santé. Je ne puis quitter Paris pour un si long temps
sans mettre ordre à mes affaires, et les affaires d'une femme
comme moi sont toujours très embrouillées; eh bien, j'ai trouvé
le moyen de tout concilier, mes affaires et mon amour pour vous,
oui, pour vous, ne riez pas, j'ai la folie de vous aimer! et
voilà que vous prenez vous grands airs et me dites des grands
mots. Enfant, trois fois enfant, rappelez-vous seulement que
je vous aime, et ne vous inquiétez de rien.--Est-ce convenu,
voyons?

--Tout ce que vous voulez est convenu, vous le savez bien.

--Alors, avant un mois, nous serons dans quelque village, à
nous promener au bord de l'eau et à boire du lait. Cela vous
semble étrange que je parle ainsi, moi, Marguerite Gautier;
cela vient, mon ami, de ce que quand cette vie de Paris, qui
semble me rendre si heureuse, ne me brûle pas, elle m'ennuie,
et alors j'ai des aspirations soudaines vers une existence plus
calme qui me rappellerait mon enfance. On a toujours eu une
enfance, quoi que que l'on soit devenue. Oh! soyez tranquille,
je ne vais pas vous dire que je suis la fille d'un colonel en
retraite et que j'ai été élevée à Saint-Denis. Je suis une
pauvre fille de la campagne, et je ne savais pas écrire mon
nom il y a six ans. Vous voilà rassuré, n'est-ce pas? Pourquoi
est-ce à vous le premier à qui je m'adresse pour partager la
joie du désir qui m'est venu? Sans doute parce que j'ai reconnue
que vous m'aimiez pour moi et non pour vous, tandis que les autres
ne m'ont jamais aimée que pour eux.

J'étais bien souvent à la compagne, mais jamais comme j'aurais
voulu y aller. C'est sur vous que je compte pour ce bonheur
facile, ne soyez donc pas méchant et accordez-le-moi. Dites-vous
ceci: Elle ne doit pas vivre vieille, et je me repentirais un
jour de n'avoir pas fait pour elle la première chose qu'elle m'a
demandée, et qu'il était si facile de faire.

Que répondre à de pareilles paroles, surtout avec le souvenir
d'une première nuit d'amour, et dans l'attente d'une seconde?

Une heure après, je tenais Marguerite dans mes bras, et elle
m'eût demandé de commettre un crime que je lui eusse obéi.

A six heures du matin je partis, et avant de partir je lui dis:

--A ce soir?

Elle m'embrassa plus fort, mais elle ne me répondit pas.

Dans la journée, je reçus une lettre qui contenait ces mots:

"Cher enfant, je suis un peu souffrante, et le médecin m'ordonne
le repos. Je me coucherai de bonne heure ce soir et ne vous
verrai pas. Mais, pour vous récompenser, je vous attendrai
demain à midi. Je vous aime."

Mon premier mot fut: Elle me trompe!

Une sueur glacée passa sur mon front, car j'aimais déjà trop
cette femme pour que ce soupçon ne me bouleversât point.

Et cependant je devais m'attendre à cet événement presque tous
les jours avec Marguerite, et cela m'était arrivé souvent avec
mes autres maîtresses, sans que je n'en préoccupasse fort.
D'où venait donc l'empire que cette femme prenait sur ma vie?

Alors je songeai, puisque j'avais la clef de chez elle, à aller
la voir comme de coutume. De cette façon je saurais bien vite
la vérité, et si je trouvais un homme, je le souffletterais.

En attendant j'allai aux Champs-Élysées. J'y restai quatre
heures. Elle ne parut pas. Le soir, j'entrai dans tous les
théâtres où elle avait l'habitude d'aller. Elle n'était dans
aucun.

A onze heures, je me rendis rue d'Antin.

Il n'y avait pas de lumière aux fenêtres de Marguerite. Je
sonnai néanmoins.

Le portier me demanda où j'allais.

--Chez mademoiselle Gautier, lui dis-je.

--Elle n'est pas rentrée.

--Je vais monter l'attendre.

--Il n'y a personne chez elle.

Évidemment c'était là une consigne que je pouvais forcer puisque
j'avais la clef, mais je craignis un esclandre ridicule, et je
sortis.

Seulement, je ne rentrai pas chez moi, je ne pouvais quitter la
rue, et ne perdais pas des yeux la maison de Marguerite. Il me
semblait que j'avais encore quelque chose à apprendre, ou du moins
que mes soupçons allaient se confirmer.

Vers minuit, un coupé que je connaissais bien s'arrêta vers le
numéro 9.

Le comte de G... en descendit et entra dans la maison, après
avoir congédié sa voiture.

Un moment j'espérai que, comme à moi, on allait lui dire que
Marguerite n'était pas chez elle, et que j'allais le voir sortir;
mais à quatre heures du matin j'attendais encore.

J'ai bien souffert depuis trois semaines, mais ce n'est rien, je
crois, en comparaison de ce que je souffris cette nuit-là.

14

Rentré chez moi, je me mis à pleurer comme un enfant. Il n'y
a pas d'homme qui n'ait été trompé au moins une fois, et qui ne
sache ce que l'on souffre.

Je me dis, sous le poids de ces résolutions de la fièvre que
l'on croit toujours avoir la force de tenir, qu'il fallait
rompre immédiatement avec cet amour, et j'attendis le jour avec
impatience pour aller retenir ma place, retourner auprès de mon
père et de ma sœur, double mon amour dont j'étais certain, et
qui ne me tromperait pas, lui.

Cependant je ne voulais pas partir sans que Marguerite sût bien
pourquoi je partais. Seul, un homme qui n'aime décidément plus
sa maîtresse la quitte sans lui écrire.

Je tis et refis vingt lettres dans ma tête.

J'avais eu affaire à une fille semblable à toutes les filles
entretenues, je l'avais beaucoup trop poétisée, elle m'avait
traité en écolier, en employant, pour me tromper, une ruse
d'une simplicité insultante, c'était clair. Mon amour-propre
prit alors le dessus. Il fallait quitter cette femme sans lui
donner la satisfaction de savoir ce que cette rupture me faisait
souffrir, et voici ce que je lui écrivis de mon écriture la plus
élégante, et des larmes de rage et de douleur dans les yeux:

"Ma chère Marguerite,

"J'espère que votre indisposition d'hier aura été peu de chose.
J'ai été à onze heures du soir, demander de vos nouvelles, et
l'on m'a répondu que vous n'étiez pas rentrée. M. de G... a
été plus heureux que moi, car il s'est présenté quelques instants
après, et à quatre heures du matin il était encore chez vous.

Pardonnez-moi les quelques heures ennuyeuses que je vous ai fait
passer, et soyez sûre que je n'oublierai jamais les moments
heureux que je vous dois.

Je serais bien allé savoir de vos nouvelles aujourd'hui, mais
je compte retourner près de mon père.

Adieu, ma chère Marguerite; je ne suis ni assez riche pour vous
aimer comme je le voudrais, ni assez pauvre pour vous aimer
comme vous le voudriez. Oublions donc, vous, un nom qui doit
vous être à peu près indifférent, moi, un bonheur qui me devient
impossible.

Je vous renvoie votre clef, qui ne m'a jamais servi et qui pourra
vous être utile, si vous êtes souvent malade comme vous l'étiez
hier."

Vous le voyez, je n'avais pas eu la force de finir cette lettre
sans une impertinente ironie, ce qui prouvait combien j'étais
encore amoureux.

Je lus et relus dix fois cette lettre, et l'idée qu'elle ferait
de la peine à Marguerite me calma un peu. J'essayai de m'enhardir
dans les sentiments qu'elle affectait, et quand, à huit heures,
mon domestique entre chez moi, je la lui remis pour qu'il la
portât tout de suite.

--Faudra-t-il attendre une réponse? me demanda Joseph (mon
domestique s'appelait Joseph, comme tous les domestiques).

--Si l'lon vous demande s'il y a une réponse, vous direz que
vous n'en savez rien et vous attendrez.

Je me rattachais à cette espérance qu'elle allait me répondre.

Pauvres et faibles que nous sommes!

Tout le temps que mon domestique resta dehors, je fus dans une
agitation extrème. Tantôt me rappelant comment Marguerite s'était
donnée à moi, je me demandais de quel droit je lui écrivais une
lettre impertinente, quand elle pouvait me répondre que ce n'était
pas M. de G... qui me trompait, mais moi qui trompais M. de G...;
raisonnement qui permet à bien des femmes d'avoir plusieurs amants.
Tantôt, me rappelant les serments de cette fille, je voulais me
convaincre que ma lettre était trop douce encore et qu'il n'y
avait pas d'expressions assez fortes pour flétrir une femme qui
se riait d'un amour aussi sincère que le mien. Puis, je me
disais que j'aurais mieux fait de ne pas lui écrire, d'aller chez
elle dans la journée, et que, de cette façon, j'aurais joui des
larmes que je lui aurais fait répandre.

Enfin, je me demandais ce qu'elle allait me répondre, déjà prêt
à croire l'excuse qu'elle me donnerait.

Joseph revint.

--Eh bien? lui dis-je.

--Monsieur, me répondit-il, madame était couchée et dormait
encore, mais dès qu'elle sonnera, on lui remettra la lettre,
et s'il y a une réponse on l'apportera.

Elle dormait!

Vingt fois je fus sur le point de renvoyer chercher cette lettre,
mais je me disais toujours:

--On la lui a peut-être déjà remise, et j'aurais l'air de me
repentir.

Plus l'heure à laquelle il était vraisemblable qu'elle me répondit
approchait, plus je regrettais d'avoir écrit.

Dix heures, onze heures, midi sonnèrent.

A midi, je fus au moment d'aller au rendez-vous, comme si rien
ne s'était passé. Enfin, je ne savais qu'imaginer pour sortir
du cercle de fer qui m'étreignait.

Alors, je crus, avec cette superstition des gens qui attendent,
que, si je sortais un peu, à mon retour je trouverais une
réponse. Les réponses impatiemment attendues arrivent toujours
quand on n'est pas chez soi.

Je sortis sous prétexte d'aller déjeuner.

Au lieu de déjeuner au café Foy, au coin de boulevard, comme
j'avais l'habitude de le faire, je préférai aller déjeuner au
Palais-Royal et passer par la rue d'Antin. Chaque fois que
de loin j'apercevais une femme, je croyais voir Nanine
m'apportant une réponse. Je passais rue d'Antin sans avoir
même rencontré un commissionnaire. J'arrivai au Palais-Royal,
j'entrai chez Véry. Le garçon me fit manger ou plutôt me
servit ce qu'il voulut, car je ne mangeai pas.

Malgré moi, mes yeux se fixaient toujours sur la pendule.

Je rentrai, convaincu que j'allais trouver une lettre de Marguerite.

Le portier n'avait rien reçu. J'espérais encore dans mon domestique.
Celui-ci n'avait vu personne depuis mon départ.

Si Marguerite avait dû me répondre, elle m'eût répondu depuis
longtemps.

Alors, je me mis à regretter les termes de ma lettre; j'aurais
dû me taire complétement, ce qui eut sans doute fait faire une
démarche à son inquiétude; car, ne me voyant pas venir au
rendez-vous la veille, elle m'eût demandé les raisons de mon
absence, et alors seulement j'eusse dû les lui donner. De cette
façon, elle n'eût pu faire autrement que de se disculper, et ce
que je voulais, c'était qu'elle se disculpât. Je sentais déjà
que quelques raisons qu'elle m'eût objectées, je les aurais
crues, et que j'aurais mieux tout aimé que de ne plus la voir.

J'en arrivai à croire qu'elle avait venir elle-même chez moi,
mais les heures se passèrent et elle ne vint pas.

Décidément, Marguerite n'était pas comme toutes les femmes, car
il y en a bien peu qui, en recevant une lettre semblable à
celle que je venais d'écrire, ne répondent pas quelque chose.

A cinq heures, je courus aux Champs-Élysées.

--Si je la rencontre, pensais-je, j'affecterai un air indifférent,
et elle sera convaincue que je ne songe déjà plus à elle.

Au tournant de la rue Royale, je la vis passer dans sa voiture;
la rencontre fut si brusque que je pâlis. J'ignore si elle vit
mon émotion; moi, j'étais si troublé que je ne vis que sa voiture.

Je ne continuai pas ma promenade aux Champs-Élysées. Je regardai
les affiches des théâtres, car j'avais encore une chance de la voir.

Il y avait une première représentation au Palais-Royale. Marguerite
devait évidemment y assister.

J'étais au théâtre à sept heures.

Toutes les loges s'emplirent, mais Marguerite ne parut pas.

Alors, je quittai le Palais-Royale, et j'entrai dans tous les
théâtres où elle allait le plus souvent, au Vaudeville, aux
Variétés, à l'Opéra-Comique.

Elle n'était nulle part.

Ou ma lettre lui avait fait trop de peine pour qu'elle s'occupât
de spectacle, ou elle craignait de se trouver avec moi, et
voulait éviter une explication.

Voilà ce que ma vanité me soufflait sur le boulevard, quand je
rencontrai Gaston que me demanda d'où je venais.

--Du Palais-Royal.

--Et moi de l'Opéra, me dit-il; je croyais même vous y voir.

--Pourquoi?

--Parce que Marguerite y était.

--Ah! elle y était?

--Oui.

--Seule?

--Non, avec une de ses amies.

--Voilà tout?

--Le comte de G... est venu un instant dans sa loge; mais elle
s'en est allée avec le duc. A chaque instant je croyais vous
voir paraître. Il y avait à côté de moi une stalle qui est
restée vide toute la soirée, et j'étais convaincu qu'elle était
louée par vous.

--Mais pourquoi irais-je où Marguerite va?

--Parce que vous êtes son amant, pardieu!

--Et qui vous a dit cela?

--Prudence, que j'ai rencontrée hier. Je vous en félicite, mon
cher; c'est une jolie maîtresse que n'a pas qui veut. Gardez-la,
elle vous fera honneur.

Cette simple réflexion de Gaston me montra combien mes
susceptibilites étaient ridicules.

Si je l'avais rencontré la veille et qu'il m'eût parlé ainsi,
je n'eusse certainement pas écrit la sotte lettre du matin.

Je fus au moment d'aller chez Prudence et de l'envoyer dire à
Marguerite que j'avais à lui parler; mais je craignais que pour
se venger elle ne me répondît qu'elle ne pouvait pas me recevoir,
et je rentrai chez moi après être passé par la rue d'Antin.

Je demandai de nouveau à mon portier s'il avait une lettre pour
moi.

Rien!

Elle aura voulu voir si je ferais quelque nouvelle démarche et
si je rétracterais ma lettre aujourd'hui, me dis-je en me
couchant, mais voyant que je ne lui écris pas, elle m'écrira
demain.

Ce soir-là, surtout je me repentis de ce que j'avais fait.
J'étais seul chez moi, ne pouvant dormir, dévoré d'inquiètude
et de jalousie quand en laissant suivre aux choses leur
véritable cours, j'aurais dû être auprès de Marguerite et
m'entendre dire les mots charmants que je n'avais entendus
que deux fois, et qui me brûlaient les oreilles dans ma
solitude.

Ce qu'il y avait d'affreux dans ma situation, c'est que le
raisonnement me donnait tort; en effet, tout me disait que
Marguerite m'aimait. D'abord, ce projet de passer un été
avec moi seul à la campagne, puis cette certitude que rien ne
la forçait à être ma maîtresse, puisque ma fortune était
insuffisante à ses besoins et même à ses caprices. Il n'y
avait donc eu chez elle que l'espérance de trouver en moi une
affection sincère, capable de la reposer des amours mercenaires
au milieu desquelles elle vivait, et dès le second jour je
détruisais cette espérance, et je payais en ironie impertinente
l'amour accepté pendant deux nuits. Ce que je faisais était
donc plus que ridicule, c'était indélicat. Avais-je seulement
payé cette femme, pour avoir le droit de blâmer sa vie, et
n'avais-je pas l'air, en me retirant dès le second jour, d'un
parasite d'amour qui craint qu'on ne lui donne la carte de son
dîner? Comment! il y avait trente-six heures que je connaissais
Marguerite; il y en avait vingt-quatre que j'étais son amant,
et je faisais le susceptible; et au lieu de me trouver trop
heureux qu'elle partageât pour moi, je voulais avoir tout à moi
seul, et la contraindre à briser d'un coup les relations de son
passé qui étaient les revenus de son avenir. Qu'avais-je à lui
reprocher? Rien. Elle m'avait écrit qu'elle était souffrante,
quand elle eût pu me dire tout crûment, avec la hideuse franchise
de certaines femmes, qu'elle avait un amant à recevoir; et au
lieu de croire à sa lettre, au lieu d'aller me promener dans
toutes les rues de Paris, excepté dans la rue d'Antin; au lieu
de passer ma soirée avec mes amis et de me présenter le lendemain
à l'heure qu'elle m'indiquait, je faisais l'Othello, je l'espionnais,
et je croyais la punir en ne la voyant plus. Mais elle devait
être enchantée au contraire de cette séparation; mais elle devait
me trouver souverainement sot, et son silence n'était pas même
de la rancune; c'était du dédain.

J'aurais dû alors faire à Marguerite un cadeau qui ne lui
laissât aucun doute sur ma générosité, et qui m'eût permis,
la traitant comme une fille entretenue, de me croire quitte
avec elle; mais j'eusse cru offenser par la moindre apparence
de trafic, sinon l'amour qu'elle avait pour moi, du moins
l'amour que j'avais pour elle, et puisque cet amour était
si pur qu'il n'admettait pas le partage, il ne pouvait payer
par un présent, si beau qu'il fût, le bonheur qu'on lui avait
donné, si court qu'eût été ce bonheur.

Voilà ce que je me répetais la nuit, et ce qu'à chaque instant
j'étais prêt à aller dire à Marguerite.

Quand le jour parut, je ne dormais pas encore, j'avais la fièvre;
il m'était impossible de penser à autre chose qu'à Marguerite.

Comme vous le comprenez, il fallait prendre un parti décisif, et
en finir avec la femme ou avec mes scruples, si toutefois elle
consentait encore à me recevoir.

Mais, vous le savez, on retarde toujours un parti décisif: aussi,
ne pouvant rester chez moi, n'osant me présenter chez Marguerite,
j'essayai un moyen de me rapprocher d'elle, moyen que mon
amour-propre pourrait mettre sur le compte du hasard, dans le
cas où il réussirait.

Il était neuf heures; je courus chez Prudence, qui me demanda
à quoi elle devait cette visite matinale.

Je n'osais pas lui dire franchement ce qui m'amenait. Je lui
répondis que j'étais sorti de bonne heure pour retenir une
place à la diligence de C... où demeurait mon père.

--Vous êtes bien heureux, me dit-elle, de pouvoir quitter Paris
par ce beau temps-là.

Je regardai Prudence, me demandant si elle se moquait de moi.

Mais son visage était sérieux.

--Irez-vous dire adieu à Marguerite? reprit-elle toujours
sérieusement.

--Non.

--Vous faites bien.

--Vous trouvez?

--Naturellement. Puisque vous avez rompu avec elle, à quoi bon
la revoir?

--Vous savez donc notre rupture?

--Elle m'a montré votre lettre.

--Et que vous a-t-elle dit?

--Elle m'a dit: "Ma chère Prudence, votre protégé n'est pas poli:
on pense ces lettres-là, mais on ne les écrit pas."

--Et de quel ton vous a-t-elle dit cela?

--En riant et elle a ajouté:

"Il a soupé deux fois chez moi, et il ne me fait même pas de
visite de digestion."

Voilà l'effet que ma lettre et mes jalousies avaient produit.
Je fus cruellement humilié dans la vanité de mon amour.

--Et qu'a-t-elle fait hier au soir?

--Elle est allée à l'Opéra.

--Je le sais. Et ensuite?

--Elle a soupé chez elle.

--Seule?

--Avec le comte de G..., je crois.

Ainsi ma rupture n'avait rien changé dans les habitudes de
Marguerite.

C'est pour ces circonstances-là que certaines gens vous disent:

--Il fallait ne plus penser à cette femme qui ne vous aimait pas.

--Allons, je suis bien aise de voir que Marguerite ne se désole
pas pour moi, repris-je avec un sorire forcé.

--Et elle a grandement raison. Vous avez fait ce que vous deviez
faire, vous avez été plus raisonnable qu'elle, car cette fille-là
vous aimait, elle ne faisait que parler de vous, et aurait été
capable de quelque folie.

--Pourquoi ne m'a-t-elle pas répondu, puisqu'elle m'aime?

--Parce qu'elle a compris qu'elle avait tort de vous aimer.
Puis les femmes permettent quelquefois qu'on trompe leur
amour, jamais qu'on blesse leur amour-propre, et l'on blesse
toujours l'amour-propre d'une femme quand, deux jours après
qu'on est son amant, on la quitte, quelles que soient les
raisons que l'on donne à cette rupture. Je connais Marguerite,
elle mourrait plutôt que de vous répondre.

--Que faut-il que je fasse alors?

--Rien. Elle vous oubliera, vous oublierez, et vous n'aurez rien
à vous reprocher l'un à l'autre.

--Mais si je lui écrivais pour lui demander pardon?

--Gardez-vous-en bien, elle vous pardonnerait.

Je fus sur le point de sauter au cou de Prudence.

Un quart d'heure après, j'étais rentré chez moi et j'écrivais
à Marguerite:

"Quelqu'un qui se repent d'une lettre qu'il a écrite hier, qui
partira demain si vous ne lui pardonnez, voulait savoir à quelle
heure il pourra déposer son repentir à vos pieds.

Quand vous trouvera-t-il seule? car, vous le savez, les confessions
doivent être faites san témoins."

Je pliai cette espèce de madrigal en prose, et je l'envoyai par
Joseph, qui remit la lettre à Marguerite elle-même, laquelle lui
répondit qu'elle répondrait plus tard.

Je ne sortis qu'un instant pour aller dîner, et à onze heures du
soir, je n'avais pas encore de réponse.

Je résolus alors de ne pas souffrir plus longtemps et de partir
le lendemain.

En conséquence de cette résolution, convaincu que je ne m'endormirais
pas si je me couchais, je me mis à faire mes malles.

15

Il y avait à peu près une heure que Joseph et moi nous préparions
tout pour mon départ, lorsqu'on sonna violemment à ma porte.

--Faut-il ouvrir? me dit Joseph.

--Ouvrez, lui dis-je, me demandant qui pouvait venir à pareille
heure chez moi, et n'osant croire que ce fût Marguerite.

--Monsieur, me dit Joseph en rentrant, ce sont deux dames.

--C'est nous, Armand, me cria une voix que je reconnus pour celle
de Prudence.

Je sortis de ma chambre.

Prudence, debout, regardait les quelques curiosités de mon salon;
Marguerite, assise sur le canapé, réfléchissait.

Quand j'entrai, j'allai à elle, je m'agenouillai, je lui pris
les deux mains, et, tout ému, je lui dis: Pardon:

Elle m'embrassa au front et me dit:

--Voilà déjà trois fois que je vous pardonne.

--J'allais partir demain.

--En quoi ma visite peut-elle changer votre résolution? Je
ne viens pas pour vous empêcher de quitter Paris. Je viens
parce que je n'ai pas eu dans la journée le temps de vous
répondre, et que je n'ai pas voulu vous laisser croire que
je fusse fâchée contre vous. Encore Prudence ne voulait-elle
pas que je vinesse; elle disait que je vous dérangerais
peut-être.

--Vous, me déranger, vous Marguerite! et comment?

--Dame! Vous pourviez avoir une femme chez vous, répondit
Prudence, et cela n'aurait pas été amusant pour elle d'en
voir arriver deux.

Pendant cette observation de Prudence, Marguerite me regardait
attentivement.

--Ma chère Prudence, répondis-je, vous ne savez pas ce que
vous dites.

--C'est qu'il est très gentil votre appartement, répliqua
Prudence; peut-on voir la chambre à coucher!

--Oui.

Prudence passa dans ma chambre, moins pour la visiter que pour
réparer la sottise qu'elle venait de dire, et nous laisser seuls,
Marguerite et moi.

--Pourquoi avez-vous amené Prudence? lui dis-je alors.

--Parce qu'elle était avec moi au spectacle, et qu'en partant
d'ici je voulais avoir quelqu'un pour m'accompagner.

--N'étais-je pas là?

--Oui; mais outre que je ne voulais pas vous déranger, j'étais
bien sûre qu'en venant jusqu'à ma porte vous me demanderiez à
monter chez moi, et, comme je ne pouvais pas vous l'accorder,
je ne voulais pas que vous partissiez avec le droit de me
reprocher un refus.

--Et pourquoi ne pouviez-vous pas me recevoir?

--Parce que je suis très surveillée, et que le moindre
soupçon pourrait me faire le plus grand tort.

--Est-ce bien la seule raison?

--S'il y en avait une autre, je vous la dirais; nous n'en
sommes plus à avoir des secrets l'un pour l'autre.

--Voyons, Marguerite, je ne veux pas prendre plusieurs chemins
pour en arriver à ce que je veux vous dire. Franchement,
m'aimez-vous un peu?

--Beaucoup.

--Alors, pourquoi m'avez-vous trompé?

--Mon ami, si j'étais madame la duchesse telle ou telle, si
j'avais deux cent mille livres de rente, que je fusse votre
maîtresse et que j'eusse un autre amant que vous, vous auriez
le droit de me demander pourquoi je vous trompe; mais je suis
mademoiselle Marguerite Gautier, j'ai quarante mille francs
de dettes, pas un sou de fortune, et je dépense cent mille
francs par an, votre question devient oiseuse et ma réponse
inutile.

--C'est juste, dis-je en laissant tomber ma tête sur les
genoux de Marguerite, mais moi je vous aime comme un fou.

--Eh bien, mon ami, il fallait m'aimer un peu moins ou me
comprendre un peu mieux. Votre lettre m'a fait beaucoup
de peine. Si j'avais été libre, d'abord je n'aurais pas
reçu le comte avant-hier, ou, l'ayant reçu, je serais venue
vous demander le pardon que vous me demandiez tout à l'heure,
et je n'aurais pas à l'avenir d'autre amant que vous. J'ai
cru un moment que je pourrais me donner ce bonheur-là pendant
six mois; vous ne l'avez pas voulu; vous teniez à connaître
les moyens étaient bien faciles à deviner. C'était un sacrifice
plus grand que vous ne croyez que je faisais en les employant.
J'aurais pu vous dire: j'ai besoin de vingt mille francs;
vous étiez amoureux de moi, vous les eussiez trouvés, au risque
de me les reprocher plus tard. J'ai mieux aimé ne rien vous
devoir; vous n'avez pas compris cette délicatesse, car c'en
est une. Nous autres, quand nous avons encore un peu de cœur,
nous donnons aux mots et aux choses une extension et un
développement inconnus aux autres femmes; je vous répète donc
que de la part de Marguerite Gautier le moyen qu'elle trouvait
de payer ses dettes sans vous demander l'argent nécessaire
pour cela était une délicatesse dont vous devriez profiter
sans rien dire. Si vous ne m'aviez connue qu'aujourd'hui,
vous seriez trop heureux de ce que je vous promettrais, et
vous ne me demanderiez pas ce que j'ai fait avant-hier. Nous
sommes quelquefois forcées d'acheter une satisfaction pour
notre âme aux dépens de notre corps, et nous souffrons bien
davantage quand, après, cette satisfaction nous échappe.

J'écoutais et je regardais Marguerite avec admiration. Quand
je songeais que cette merveilleuse créature, dont j'eusse
envié autrefois de baiser les pieds, consentait à me faire
entrer pour quelque chose dans sa pensée, à me donner un rôle
dans sa vie, et que je ne me contentais pas encore de ce
qu'elle me donnait, je me demandais si le désir de l'homme
a des bornes, quand, satisfait aussi promptement que le
mien l'avait été, il tend encore à autre chose.

--C'est vrai, reprit-elle; nous autres créatures du hasard,
nous avons des désirs fantasques et des amours inconcevables.
Nous nous donnons tantôt pour une chose, tantôt pour une autre.
Il y a des gens qui se ruineraient sans rien obtenir de nous,
il y en a d'autres qui nous ont avec un bouquet. Notre cœur
a des caprices; c'est sa seule distraction et sa seule excuse.
Je me suis donnée à toi plus vite qu'à aucun homme, je te le
jure; pourquoi? parce que me voyant cracher le sang tu m'as
pris la main, parce que tu as pleuré, parce que tu es la
seule créature humaine qui ait bien voulu me plaindre. Je
vais te dire une folie, mais j'avais autrefois un petit chien
qui me regardait d'un air tout triste quand je toussais; c'est
le seul être que j'aie aimé.

Quand il est mort, j'ai plus pleuré qu'à la mort de ma mère.
Il est vrai qu'elle m'avait battue pendant douze ans de sa vie.
Eh bien, je t'ai aimé tout de suite autant que mon chien. Si
les hommes savaient ce qu'on peut avoir avec une larme, ils
seraient plus aimés et nous serions moins ruineuses.

Ta lettre t'a démenti, elle m'a révélé que tu n'avais pas
toutes les intelligences du cœur, elle t'a fait plus de tort
dans l'amour que j'avais pour toi que tout ce que tu aurais
pu me faire. C'était de la jalousie, il est vrai, mais de
la jalousie ironique et impertinente. J'étais déjà triste,
quand j'ai reçu cette lettre, je comptais te voir à midi,
déjeuner avec toi, effacer enfin par ta vue une incessante
pensée que j'avais, et qu'avant de te connaître j'admettais
sans effort.

Puis, continua Marguerite, tu étais la seule personne devant
laquelle j'avais cru comprendre tout de suite que je pouvais
penser et parler librement. Tous ceux qui entourent les filles
comme moi ont intérêt à scruter leurs moindres paroles, à tirer
une conséquence de leurs plus insignifiantes actions. Nous
n'avons naturellement pas d'amis. Nous avons des amants égoïste
qui dépensent leur fortune non pas pour nous, comme ils le disent,
mais pour leur vanité.

Pour ces gens-là, il faut que nous soyons gaies quand ils sont
joyeux, bien portantes quand ils veulent souper, sceptiques comme
ils le sont. Il nous est défendu d'avoir du cœur sous peine
d'être huées, et de ruiner notre crédit.

Nous ne nous appartenons plus. Nous ne sommes plus des êtres,
mais des choses. Nous sommes les premières dans leur amour-propre,
les dernières dans leur estime. Nous avons des amies, mais ce
sont des amies comme Prudence, des femmes jadis entertenues qui
ont encore des goûts de dépense que leur âge ne leur permet plus.
Alors elles deviennent nos amies ou plutôt nos commensales. Leur
amitié va jusqu'à la servitude, jamais jusqu'au désintéressement.
Jamis elles ne vous donneront qu'un conseil lucratif. Peu leur
importe que nous ayons dix amants de plus, pourvu qu'elles y
gagnent des robes ou dun bracelet, et qu'elles puissent de temps
en temps se promener dans notre voiture et venir au spectacle
dans notre loge. Elles ont nos bouquets de la veille et nous
empruntent nos cachemires. Elles ne nous rendent jamais un
service, si petit qu'il soit, sans se le faire payer le double
de ce qu'il vaut. Tu l'as vu toi-même le soir où Prudence m'a
apporté six mille francs que je l'avais priée d'aller demander
pour moi au duc, elle m'a emprunté cinq cents francs qu'elle
ne me rendra jamais ou qu'elle me payera en chapeaux qui ne
sortiront pas de leurs cartons.

Nous ne pouvons donc avoir, ou plutôt je ne pouvais donc avoir
qu'un bonheur, c'était, triste comme je le suis quelquefois,
souffrante comme je le suis toujours, de trouver un homme assez
supérieure pour ne pas me demander compte de ma vie, et pour
être l'amant de mes impressions bien plus que de mon corps.
Cet homme, je l'avais trouvé dans le duc, mais le duc est vieux,
et la vieilesse ne protège ni ne console. J'avais cru pouvoir
accepter la vie qu'il me faisait; mais que veux-tu? je périssais
d'ennui et pour faire tant que d'être consumée, autant se jeter
dans un incendie que de s'asphyxier avec du charbon.

Alors, je t'ai rencontré, toi, jeune, ardent, heureux et j'ai
essayé de faire de toi l'homme que j'avais appelé au milieu
de ma bruyante solitude. Ce que j'aimais en toi, ce n'était
pas l'homme qui était, mais celui qui devait être. Tu n'acceptes
pas ce rôle, tu le rejettes comme indigne de toi, tu es un amant
vulgaire; fais comme les autres, paye-moi et n'en parlons plus.

Marguerite, que cette longue confession avait fatiguée, se rejeta
sur le dos du canapé, et pour éteindre un faible accès de toux,
porta son mouchoir à ses lèvres et jusqu'à ses yeux.

--Pardon, pardon, murmurai-je, j'avais compris tout cela, mais
je voulais te l'entendre dire, ma Marguerite adorée. Oublions
le reste et ne nous souvenons que d'une chose: c'est que nous
sommes l'un à l'autre, que nous sommes jeunes et que nous nous
aimons.

Marguerite, fais de moi tout ce que tu voudras, je suis ton
esclave, ton chien; mais au nom du ciel déchire la lettre que
je t'ai écrite et ne me laisse pas partir demain; j'en mourrais.

Marguerite tira ma lettre du corsage de sa robe, et me la remettant,
me dit avec un sourire d'une douceur ineffable:

--Tiens, je te la rapportais.

Je déchirai la lettre et je baisai avec des larmes la main qui
me la rendait.

En ce moment Prudence reparut.

--Dites donc, Prudence, savez-vous ce qu'il me demande? fit
Marguerite.

--Il vous demande pardon.

--Justement.

--Et vous pardonnez?

--Il le faut bien, mais il veut encore autre chose.

--Quoi donc?

--Il veut venir souper avec nous.

--Et vous y consentez?

--Qu'en pensez-vous?

--Je pense que vous êtes deux enfants, qui n'avez de tête ni
l'un ni l'autre. Mais je pense aussi que j'ai très faim et
que plus tôt vous consentirez, plus tôt nous souperons.

--Allons, dit Marguerite, nous tiendrons trois dans ma voiture.
Tenez, ajouta-t-elle en se tournant vers moi, Nanine sera couchée,
vous ouvriez la porte, prenez ma clef, et tâchez de ne plus la
perdre.

J'embrassai Marguerite à l'étouffer.

Joseph entra là-dessus.

--Monsieur, me dit-il de l'air d'un homme enchanté de lui, les
malles sont faites.

--Entièrement?

--Oui, monsieur.

--Eh bien, défaites-les: je ne pars pas.

16

J'aurais pu, me dit Armand, vous raconter en quelques lignes les
commencements de cette liaison, mais je voulais que vous vissiez
bien par quels événements et par quelle gradation nous en sommes
arrivés, moi à consentir à tout ce que voulait Marguerite,
Marguerite, à ne plus pouvoir vivre qu'avec moi.

C'est le lendemain de la soirée où elle était venue me trouver
que je lui envoyai Manon Lescaut.

A partir de ce moment, comme je ne pouvais changer la vie de
ma maîtresse, je changeai la mienne. Je voulais avant toute
chose ne pas laisser à mon esprit le temps de réfléchir sur le
rôle que je venais d'accepter, car malgré moi, j'en eusse conçu
une grande tristesse. Aussi ma vie, d'ordinaire si calme,
revêtit-elle tout à coup une apparence de bruit et de désordre.
N'allez pas croire que, si désintéressé qu'il soit, l'amour
qu'une femme entretenue a pour vous ne coûte rien. Rien n'est
cher comme les mille caprices de fleurs, de loges, de soupers,
de parties de campagne qu'on ne peut jamais refuser à sa
maîtresse.

Comme je vous l'ai dit, je n'avais pas de fortune. Mon père
était et est encore receveur général à G... Il y a une grande
réputation de loyauté, grâce à laquelle il a trouvé le
cautionnement qu'il lui fallait déposer pour entre en fonction.
Cette recette lui donne quarante mille francs par an, et depuis
dix ans qu'il l'a, il a remboursé son cautionnement et s'est
occupé de mettre de côté la dot de ma sœur.

Mon père est l'homme le plus honorable qu'on puisse rencontrer.
Ma mère, en mourant, a laissé six mille francs de rente qu'il a
partagés entre ma sœur et moi le jour ou il a obtenu la charge
qu'il sollicitait; puis, lorsque j'ai eu vingt et un ans, il a
joint à ce petit revenu une pension annuelle de cinq mille francs,
m'assurant qu'avec huit mille francs je pourrais être très
heureux à Paris, si je voulais à côté de cette rente me créer
une position soit dans le barreau soit dans la médecine. Je
suis donc venu à Paris, j'ai fait mon droit, j'ai été reçu
avocat, et comme beaucoup de jeunes gens, j'ai mis mon diplôme
dans ma poche et me suis laissé aller un peu à la vie
nonchalante de Paris. Mes dépenses étaient fort modestes;
seulement je dépensais en huit mois mon revenu de l'année, et
je passais les quatre mois d'été chez mon père, ce qui me
faisait en somme douze mille livres de rente et me donnait
la réputation d'un bon fils. Du reste pas un sou de dettes.

Voilà où j'en étais quand je fis la connaissance de Marguerite.

Vous comprenez que, malgré moi, mon train de vie augmenta.
Marguerite était d'une nature fort capricieuse, et faisait
partie de ces femmes qui n'ont jamais regardé comme une
dépense sérieuse les mille distractions dont leur existence
se compose. Il en résultait que, voulant passer avec moi le
plus de temps possible, elle m'écrivait le matin qu'elle dînerait
avec moi, non pas chez elle, mais chez quelque restaurateur,
soit de Paris, soit de la campagne. J'allais la prendre, nous
dînions, nous allions au spectacle, nous soupions souvent, et
j'avais dépensé le soir quatre ou cinq louis, ce qui faisait
deux mille cinq cents ou trois mille francs par mois, ce qui
réduisait mon année à trois mois et demi, et me mettait dans
la nécessité ou de faire des dettes, ou de quitter Marguerite.

Or, j'acceptais tout, excepté cette dernière éventualité.

Pardonnez-moi si je vous donne tous ces détails, mais vous
verrez qu'il furent la cause des événements qui vont suivre.
Ce que je vous raconte est une histoire vraie, simple, et à
laquelle je laisse toute la naïveté des détails et toute la
simplicité des dévloppements.

Je compris donc que, comme rien au monde n'aurait sur moi
l'influence de me faire oublier ma maîtresse, il me fallait
trouver un moyen de soutenir les dépenses qu'elle me faisait
faire. --Puis, cet amour me bouleversait au point que tous
les moments que je passais loin de Marguerite étaient des
années, et que j'avais ressenti le besoin de brûler ces
moments au feu d'une passion quelconque, et de les vivre
tellement vite que je ne m'aperçusse pas que je les vivais.

Je commençai à emprunter cinq ou six mille francs sur mon
petit capital, et je me mis à jouer, car depuis qu'on a
détruit les maison de jeu on joue partout. Autrefois, quand
on entrait à Frascati, on avait la chance d'y faire sa fortune:
on jouait contre de l'argent, et si l'on perdait, on avait
la consolation de se dire qu'on aurait pu gagner; tandis que
maintenant, excepté dans les cercles, où il y a encore une
certaine sévérité pour le paiement, on a presque certitude,
du moment que l'on gagne une somme importante, de ne pas la
recevoir. On comprendra facilement pourquoi.

Le jeu ne peut être pratiqué que par des jeunes gens ayant de
grands besoins et manquant de la fortune nécessaire pour
soutenir la vie qu'ils mènent; ils jouent donc, et il en résulte
naturellement ceci: ou ils gagnent, et alors les perdants
servent à payer les chevaux et les maîtresses de ces messieurs,
ce qui est fort désagréable. Des dettes se contractent, des
relations commencées autour d'un tapis vert finissent par des
querelles où l'honneur et la vie se déchirent toujours un peu;
et quand on est honnête homme, on se trouve ruiné par de très
honnêtes jeunes gens qui n'avaient d'autre défaut que de ne
pas avoir deux cent mille livres de rente.

Je n'ai pas besoin de vous parler de ceux qui volent au jeu,
et dont un jour on apprend le départ nécessaire et la
condamnation tardive.

Je me lançai donc dans cette vie rapide, bruyante, volcanique,
qui m'effrayait autrefois quand j'y songeais, et qui était
devenue pour moi le complément inévitable de mon amour pour
Marguerite. Que vouliez-vous que je fisse?

Les nuits que je ne passais pas rue d'Antin, si je les avais
passées seul chez moi, je n'aurais pas dormi. La jalousie
m'eût tenu éveillé et m'eût brûlé la pensée et le sang; tandis
que le jeu détournait pour un moment la fièvre qui eût envahi
mon cœur et le reportait sur une passion dont l'intérêt me
saisissait malgré moi, jusqu'à ce que sonnât l'heure où je
devais me rendre auprès de ma maîtresse. Alors, et c'est à
cela que je reconnaissais la violence de mon amour, que je
gagnasse ou perdisse, je quittais impitoyablement la table,
plaignant ceux que j'y laissais et qui n'allaient pas trouver
comme moi le bonheur en la quittant.

Pour la plupart, le jeu était une nécessité; pour moi c'était
un remède.

Guéri de Marguerite, j'étais guéri du jeu.

Aussi, au milieu de tout cela, gardais-je un assez grand
sang-froid; je ne perdais que ce que je pouvais payer, et je
ne gagnais que ce que j'aurais pu perdre.

Du reste, la chance me favorisa. Je ne faisais pas de dettes,
et je dépensais trois fois plus d'argent que lorsque je ne
jouais pas. Il n'était pas facile de résister à une vie qui
me permettait de satisfaire sans me gêner aux mille caprices
de Marguerite. Quant à elle, elle m'aimait toujours autant
et meme davantage.

Comme je vous l'ai dit, j'avais commencé d'abord par n'être
reçu que de minuit à six heures du matin, puis je fus admis
de temps en temps dans les loges, puis elle vint dîner
quelquefois avec moi. Un matin je ne m'en allai qu'à huit
heures, et il arriva un jour où je ne m'en allai qu'à midi.

En attendant la métamorphose morale, une métamorphose physique
s'était opérée chez Marguerite. J'avais entrepris sa guérison,
et la pauvre fille devinant mon but, m'obéissait pour me prouver
sa reconnaissance. J'étais parvenu sans secousses et sans effort
à l'isoler presque de ses anciennces habitudes. Mon médecin,
avec qui je l'avais fait trouver, m'avait dit que le repos seul
et le calme pouvaient lui conserver la santé, de sorte qu'aux
soupers et aux insomnies; j'étais arrivé à substituer un régime
hygiénique et le sommeil régulier. Malgré elle, Marguerite
s'habituait à cette nouvelle existence dont elle ressentait
les effets salutaires. Déjà elle commençait à passer quelques
soirées chez elle, ou bien, s'il faisait beau, elle s'enveloppait
d'un cachemire, se couvrait d'un voile, et nous allions à pied,
comme deux enfants, courir le soir dans les allées sombres des
Champs-Élysées. Elle rentrait fatiguée, soupait légèrement,
se couchait après avoir fait un peu de musique ou après avoir
lu, ce qui ne lui était jamais arrivé. Les toux, qui, chaque
fois que je les entendais, me déchiraient la poitrine, avaient
disparu presque complétement.

Au bout de six semaines, il n'était plus question du comte,
définitivement sacrifié; le duc seul me forçait encore à
cacher ma liaison avec Marguerite, et encore avait-il été
congédié souvent pendant que j'étais là, sous prétexte que
madame dormait et avait défendu qu'on la réveillât.

Il résulta de l'habitude et même du besoin que Marguerite
avait contractés de me voir que j'abandonnai le jeu juste au
moment où un adroit joueur l'eût quitté. Tout compte fait,
je me trouvais, par suite de mes gains, à la tête d'une dizaine
de mille francs qui me paraissaient un capital inépuisable.

L'époque à laquelle j'avais l'habitude d'aller rejoindre mon
père et ma sœur était arrivée, et je ne partais pas; aussi
recevais-je fréquemment des lettres de l'un et de l'autre,
lettres qui me priaient de me rendre auprès d'eux.

A toutes ces instances je répondais de mon mieux, en répétant
toujours que je me portais bien et que je n'avais pas besoin
d'argent, deux choses qui, je le croyais, consoleraient un peu
mon père du retard que je mettais à ma visite annuelle.

Il arriva sur ces entrefaites qu'un matin Marguerite ayant été
réveillée par un soleil éclatant, sauta en bas de son lit, et
me demanda si je voulais la mener toute la journée à la campagne.

On en voya chercher Prudence et nous partîmes tous trois, après
que Marguerite eut recommandé à Nanine de dire au duc qu'elle
avait voulu profiter de ce beau jour, et qu'elle était allée
à la campagne avec Madame Duvernoy.

Outre que la présence de la Duvernoy était nécessaire pour
tranquilliser le vieux duc, Prudence était une de ces femmes
qui semblent faites exprès pour ces parties de campagne. Avec
sa gaité inaltérable et son appétit éternel, elle ne pouvait
pas laisser un moment d'ennui à ceux qu'elle accompagnait, et
devait s'entendre parfaitement à commander les œufs, les cerises,
le lait, le lapin sauté, et tout ce qui compose enfin le
déjeuner traditionnel des environs de Paris.

Il ne nous restait plus qu'à savoir où nous irions.

Ce fut encore Prudence qui nous tira d'embarras.

--Est-ce à une vraie campagne que vous voulez aller?
demanda-t-elle?

--Oui.

--Eh bien, allons à Bougival, au Point du Jour, chez la veuve
Arnould. Armand, allez louer une calèche.

Une heure et demie après nous étions chez la veuve Arnould.

Vous connaissez peut-être cette auberge, hôtel de semaine,
guinguette le dimanche. Du jardin, qui est à la hauteur d'un
premier étage ordinaire, on découvre une vue magnifique. A
gauche l'aqueduc de Marly ferme l'horizon, à droite la vue
s'étend sur un infini de collines; la rivière, presque sans
courant dans cet endroit, se déroule comme un large ruban
blanc moiré, entre la plaine des Gabillons et l'île de Croissy,
éternellement bercée par le frémissement de ses haut peupliers
et le murmure de ses saules.

Au fond, dans un large rayon de soleil, s'élèvent de petites
maisons blanches à toits rouges, et des manufactures qui,
perdant par la distance leur caractère dur et commercial,
complètent admirablement le paysage.

Au fond, Paris dans la brume!

Comme nous l'avait dit Prudence, c'était une vraie campagne,
et, je dois le dire, ce fut un vrai déjeuner.

Ce n'est pas par reconnaissance pour le bonheur que je lui ai
dû que je dis tout cela, mais Bourgival, malgré son nom affreux,
est un des plus jolis pays que l'on puisse imaginer. J'ai
beaucoup voyagé, j'ai vu de plus grandes choses, mais non de
plus charmantes que ce petit village gaiement couché au pied
de la colline qui le protège.

Madame Arnould nous offrit de nous faire faire une promenade
en bateau, ce que Marguerite et Prudence acceptèrent avec joie.

On a toujours associé la campagne à l'amour et l'on a bien fait:
rien n'encadre la femme que l'on aime comme le ciel bleu, les
senteurs, les fleurs, les brises, la solitude resplendissante
des champs ou des bois. Si fort que l'on aime une femme, quelque
confiance que l'on ait en elle, quelque certitude sur l'avenir
que vous donne son passé, on est toujours plus ou moins jaloux.
Si vous avez été amoureux, sérieusement amoureux, vous avez dû
éprouver ce besoin d'isoler du monde l'être dans lequel vous
vouliez vivre tout entier. Il semble que, si indifférente
qu'elle soit à ce qui l'entoure, la femme aimée perde de son
parfum et de son unité au contact des hommes et des choses.
Moi, j'éprouvais cela bien plus que tout autre. Mon amour
n'était pas un amour ordinaire; j'étais amoureux autant qu'une
créature ordinaire peut l'être, mais de Marguerite Gautier,
c'est-à-dire qu'à Paris, à chaque pas, je pouvais coudoyer un
homme qui avait été l'amant de cette femme ou qui le serait
le lendemain. Tandis qu'à la campagne, au milieu de gens que
nous n'avions jamais vus et qui ne s'occupaient pas de nous,
au sein d'une nature toute parée de son printemps, ce pardon
annuel, et séparée du bruit de la ville, je pouvais cacher
mon amour et aimer sans honte et sans crainte.

La courtisane y disparaissait peu à peu. J'avais auprès de moi
une femme jeune, belle, que j'aimais, dont j'étais aimé et qui
s'appelait Marguerite: le passé n'avait plus de formes, l'avenir
plus de nuages. Le soleil éclairait ma maîtresse comme il eût
éclairé la plus chaste fiancée. Nous nous promenions tous deux
dans ces charmants endroits qui semblent faits exprès pour
rappeler les vers de Larmartine ou chanter les melodies de Scudo.
Marguerite avait une robe blanche, elle se penchait à mon bras,
elle me répétait le soir sous le ciel étoilé les mots qu'elle
m'avait dits la veille, et le monde continuait au loin sa vie
sans tacher de son ombre le riant tableau de notre jeunesse
et de notre amour.

Voilà le rêve qu'à travers les feuilles m'apportait le soleil
ardent de cette journée, tandis que, couché tout au long sur
l'herbe de l'île où nous avions abordé, libre de tous les
liens humains qui la retenaient auparavant, je laissais ma
pensée courir et cueillir toutes les espérances qu'elle
rencontrait.

Ajoutez à cela que, de l'endroit où j'étais, je voyais sur
la rive une charmante petite maison à deux étages, avec une
grille en hémicycle; à travers la grille, devant la maison,
une pelouse verte, unie comme du velours, et derrière le
bâtiment un petit bois plein de mystérieuses retraites, et
qui devait effacer chaque matin sous sa mousse le sentier fait
la veille.

Des fleurs grimpantes cachaient le perron de cette maison
inhabitée qu'elles embrassaient jusqu'au premier étage.

A force de regarder cette maison, je finis par me convaincre
qu'elle était à moi, tant elle résumait bien le rêve que je
faisais. J'y voyais Marguerite et moi, le jour dans le bois
qui couvrait la colline, le soir assis sur la pelouse, et
je me demandais si créatures terrestres auraient jamais été
aussi heureuses que nous.

--Quelle jolie maison! me dit Marguerite qui avait suivi la
direction de mon regard et peut-être de ma pensée.

--Où? fit Prudence.

--Là-bas. Et Marguerite montrait du doigt la maison en question.

--Ah! ravissante, répliqua Prudence, elle vous plaît?

--Beaucoup.

--Eh bien! dites au duc de vous la louer; il vous la louera,
j'en suis sûre. Je m'en charge, moi, si vous voulez.

Marguerite me regarda, comme pour me demander ce que je pensais
de cet avis.

Mon rêve s'était envolé avec les dernières paroles de Prudence,
et m'avait rejeté si brutalement dans la réalité que j'étais
encore tout étourdi de la chute.

--En effet, c'est une excellente idée, balbutiait-je, sans
savoir ce que je disais.

--Eh bien, j'arrangerai cela, dit en me serrant la main Marguerite,
qui interprétait mes paroles selon son désir. Allons voir tout
de suite si elle est à louer.

La maison était vacante et à louer deux mille francs.

--Serez-vous heureux ici? me dit-elle.

--Suis-je sûr d'y venir?

--Et pour qui donc viendrais-je m'enterrer là, si ce n'est pour
vous?

--Eh bien, Marguerite, laissez-moi louer cette maison moi-même.

--Êtes-vous fou? non seulement c'est inutile, mais ce serait
dangereux; vous savez bien que je n'ai le droit d'accepter que
d'un seul homme, laissez-vous donc faire, grand enfant, et ne
dites rien.

--Cela fait que, quand j'aurai deux jours libres, je viendrai
les passer chez vous, dit Prudence.

Nous quittâmes la maison et reprîmes la route de Paris tout en
causant de cette nouvelle résolution. Je tenais Marguerite
dans mes bras, si bien qu'en descendant de voiture, je commençais
déjà à envisager la combinaison de ma maîtresse avec un esprit
moins scrupuleux.

17

Le lendemain, Marguerite me congédia de bonne heure, me disant
que le duc devait venir de grand matin, et me promettant de
m'écrire dès qu'il serait parti, pour me donner le rendez-vous
de chaque soir.

En effet, dans la journée, je reçus ce mot:

"Je vais à Bougival avec le duc; soyez chez Prudence, ce soir,
à huit heures."

Book of the day: