Full Text Archive logoFull Text Archive — Books, poems, drama…

La Chartreuse de Parme by Stendhal [1 of 170 pseudnyms used by Marie-Henri Beyle]

Part 2 out of 3

Adobe PDF icon
Download this document as a .pdf
File size: 0.2 MB
What's this? light bulb idea Many people prefer to read off-line or to print out text and read from the real printed page. Others want to carry documents around with them on their mobile phones and read while they are on the move. We have created .pdf files of all out documents to accommodate all these groups of people. We recommend that you download .pdfs onto your mobile phone when it is connected to a WiFi connection for reading off-line.

Le combat semblait se ralentir un peu les coups ne se suivaient plus avec la mˆme rapidit‚ lorsque Fabrice se dit: "A la douleur que je ressens au visage, il faut qu'il m'ait d‚figur‚."Saisi de rage … cette id‚e, il sauta sur son ennemi la pointe du couteau de chasse en avant. Cette pointe entra dans le c“t‚ droit de la poitrine de Giletti et sortit vers l'‚paule gauche; au mˆme instant l'‚p‚e de Giletti p‚n‚trait de toute sa longueur dans le haut du bras de Fabrice, mais l'‚p‚e glissa sous la peau, et ce fut une blessure insignifiante.

Giletti ‚tait tomb‚; au moment o— Fabrice s'avan‡ait vers lui, regardant sa main gauche qui tenait un couteau, cette main s'ouvrait machinalement et laissait ‚chapper son arme.

"Le gredin est mort", se dit Fabrice.

Il le regarda au visage, Giletti rendait beaucoup de sang par la bouche. Fabrice courut … la voiture.

- Avez-vous un miroir? cria-t-il … Marietta.

Marietta le regardait trŠs pƒle et ne r‚pondait pas. La vieille femme ouvrit d'un grand sang-froid un sac … ouvrage vert, et pr‚senta … Fabrice un petit miroir … manche grand comme la main. Fabrice, en se regardant, se maniait la figure: "Les yeux sont sains, se disait-il, c'est d‚j… beaucoup."Il regarda les dents, elles n'‚taient point cass‚es.

- D'o— vient donc que je souffre tant? se disait-il … demi-voix.

La vieille femme lui r‚pondit:

- C'est que le haut de votre joue a ‚t‚ pil‚ entre le pommeau de l'‚p‚e de Giletti et l'os que nous avons l…. Votre joue est horriblement enfl‚e et bleue. mettez-y des sangsues … l'instant, et ce ne sera rien.

- Ah! des sangsues … l'instant, dit Fabrice en riant, et il reprit tout son sang-froid.

Il vit que les ouvriers entouraient Giletti et le regardaient sans oser le toucher.

- Secourez donc cet homme, leur cria-t-il; “tez-lui son habit...

Il allait continuer, mais, en levant les yeux, il vit cinq ou six hommes … trois cents pas sur la grande route qui s'avan‡aient … pied et d'un pas mesur‚ vers le lieu de la scŠne.

"Ce sont des gendarmes, pensa-t-il, et comme il y a un homme de tu‚, ils vont m'arrˆter et j'aurai l'honneur de faire une entr‚e solennelle dans la ville de Parme. Quelle anecdote pour les courtisans amis de la Raversi et qui d‚testent ma tante!"

Aussit“t, et avec la rapidit‚ de l'‚clair, il jette aux ouvriers ‚bahis tout l'argent qu'il avait dans ses poches, il s'‚lance dans la voiture.

- Empˆchez les gendarmes de me poursuivre, crie-t-il … ses ouvriers, et je fais votre fortune; dites-leur que je suis innocent, que cet homme m'a attaqu‚ et voulait me tuer.

- Et toi, dit-il au veturino, mets tes chevaux au galop, tu auras quatre napol‚ons d'or si tu passes le P“ avant que ces gens l…-bas puissent m'atteindre.

- €a va! dit le veturino; mais n'ayez donc pas peur, ces hommes l…-bas sont … pied, et le trot seul de mes petits chevaux suffit pour les laisser fameusement derriŠre.

Disant ces paroles il les mit au galop.

Notre h‚ros fut choqu‚ de ce mot peur employ‚ par le cocher: c'est que r‚ellement il avait eu une peur extrˆme aprŠs le coup de pommeau d'‚p‚e qu'il avait re‡u dans la figure.

- Nous pouvons contre-passer des gens … cheval venant vers nous, dit le veturino prudent et qui songeait aux quatre napol‚ons, et les hommes qui nous suivent peuvent crier qu'on nous arrˆte.

Ceci voulait dire: Rechargez vos armes...

- Ah! que tu es brave, mon petit abb‚! s'‚criait la Marietta en embrassant Fabrice.

La vieille femme regardait hors de la voiture par la portiŠre: au bout d'un peu de temps elle rentra la tˆte.

- Personne ne vous poursuit, monsieur, dit-elle … Fabrice d'un grand sang-froid; et il n'y a personne sur la route devant vous. Vous savez combien les employ‚s de la police autrichienne sont formalistes: s'ils vous voient arriver ainsi au galop, sur la digue au bord du P“, ils vous arrˆteront. n'en ayez aucun doute.

Fabrice regarda par la portiŠre.

- Au trot, dit-il au cocher. Quel passeport avez-vous? dit-il … la vieille femme.

- Trois au lieu d'un r‚pondit-elle, et qui nous ont co–t‚ chacun quatre francs: n'est-ce pas une horreur pour de pauvres artistes dramatiques qui voyagent toute l'ann‚e! Voici le passeport de M. Giletti, artiste dramatique, ce sera vous, voici nos deux passeports … la Marietta et … moi. Mais Giletti avait tout notre argent dans sa poche, qu'allons-nous devenir?

- Combien avait-il? dit Fabrice.

- Quarante beaux ‚cus de cinq francs, dit la vieille femme.

- C'est-…-dire six et de la petite monnaie, dit la Marietta en riant; je ne veux pas que l'on trompe mon petit abb‚.

- N'est-il pas tout naturel, monsieur, reprit la vieille femme d'un grand sang-froid, que je cherche … vous accrocher trente-quatre ‚cus? Qu'est-ce que trente-quatre ‚cus pour vous? Et nous, nous avons perdu notre protecteur; qui est-ce qui se chargera de nous loger, de d‚battre les prix avec les veturini quand nous voyageons, et de faire peur … tout le monde? Giletti n'‚tait pas beau, mais il ‚tait bien commode, et si la petite que voil… n'‚tait pas une sotte, qui d'abord s'est amourach‚e de vous, jamais Giletti ne se f–t aper‡u de rien, et vous nous auriez donn‚ de beaux ‚cus. Je vous assure que nous sommes bien pauvres.

Fabrice fut touch‚; il tira sa bourse et donna quelques napol‚ons … la vieille femme.

- Vous voyez, lui dit-il, qu'il ne m'en reste que quinze, ainsi il est inutile dor‚navant de me tirer aux jambes.

La petite Marietta lui sauta au cou, et la vieille lui baisait les mains. La voiture avan‡ait toujours au petit trot. Quand on vit de loin les barriŠres jaunes ray‚es de noir qui annoncent les possessions autrichiennes, la vieille femme dit … Fabrice:

- Vous feriez mieux d'entrer … pied avec le passeport de Giletti dans votre poche; nous, nous allons nous arrˆter un instant, sous pr‚texte de faire un peu de toilette. Et d'ailleurs, la douane visitera nos effets. Vous, si vous m'en croyez, traversez Casal Maggiore d'un pas nonchalant; entrez mˆme au caf‚ et buvez le verre d'eau-de-vie; une fois hors du village, filez ferme. La police est vigilante en diable en pays autrichien: elle saura bient“t qu'il y a eu un homme de tu‚: vous voyagez avec un passeport qui n'est pas le v“tre, il n'en faut pas tant pour passer deux ans de prison. Gagnez le P“ … droite en sortant de la ville, louez une barque et r‚fugiez-vous … Ravenne ou … Ferrare; sortez au plus vite des Etats autrichiens. Avec deux louis vous pourrez acheter un autre passeport de quelque douanier, celui-ci vous serait fatal; rappelez-vous que vous avez tu‚ l'homme.

En approchant … pied du pont de bateaux de Casal Maggiore, Fabrice relisait attentivement le passeport de Giletti. Notre h‚ros avait grand-peur, il se rappelait vivement tout ce que le comte Mosca lui avait dit du danger qu'il y avait pour lui … rentrer dans les Etats autrichiens; or, il voyait … deux cents pas devant lui le pont terrible qui allait lui donner accŠs en ce pays, dont la capitale … ses yeux ‚tait le Spielberg. Mais comment faire autrement? Le duch‚ de ModŠne qui borne au midi l'Etat de Parme lui rendait les fugitifs en vertu d'une convention expresse; la frontiŠre de l'Etat qui s'‚tend dans les montagnes du c“t‚ de Gˆnes ‚tait trop ‚loign‚e; sa m‚saventure serait connue … Parme bien avant qu'il p–t atteindre ces montagnes; il ne restait donc que les Etats de l'Autriche sur la rive gauche du P“. Avant qu'on e–t le temps d'‚crire aux autorit‚s autrichiennes pour les engager … l'arrˆter, il se passerait peut-ˆtre trente-six heures ou deux jours. Toutes r‚flexions faites Fabrice br–la avec le feu son cigare son propre passeport il valait mieux pour lui en pays autrichien ˆtre un vagabond que d'ˆtre Fabrice del Dongo, et il ‚tait possible qu'on le fouillƒt.

Ind‚pendamment de la r‚pugnance bien naturelle qu'il avait … confier sa vie au passeport du malheureux Giletti, ce document pr‚sentait des difficult‚s mat‚rielles: la taille de Fabrice atteignait tout au plus … cinq pieds cinq pouces, et non pas … cinq pieds dix pouces comme l'‚non‡ait le passeport'; il avait prŠs de vingt-quatre ans et paraissait plus jeune, Giletti en avait trente-neuf. Nous avouerons que notre h‚ros se promena une grande demi-heure sur une contre-digue du P“ voisine du pont de barques, avant de se d‚cider … y descendre."Que conseillerais-je … un autre qui se trouverait … ma place? se dit-il enfin. Evidemment de passer: il y a un p‚ril … rester dans l'Etat de Parme, un gendarme peut ˆtre envoy‚ … la poursuite de l'homme qui en a tu‚ un autre, f–t-ce mˆme … son corps d‚fendant."Fabrice fit la revue de ses poches, d‚chira tous les papiers et ne garda exactement que son mouchoir et sa boŒte … cigares; il lui importait d'abr‚ger l'examen qu'il allait subir. Il pensa … une terrible objection qu'on pourrait lui faire et … laquelle il ne trouvait que de mauvaises r‚ponses: il allait dire qu'il s'appelait Giletti et tout son linge ‚tait marqu‚ F. D.

Comme on voit, Fabrice ‚tait un de ces malheureux tourment‚s par leur imagination; c'est assez le d‚faut des gens d'esprit en Italie. Un soldat fran‡ais d'un courage ‚gal ou mˆme inf‚rieur se serait pr‚sent‚ pour passer sur le pont tout de suite, et sans songer d'avance … aucune difficult‚; mais aussi il y aurait port‚ tout son sang-froid, lorsque au bout du pont un petit homme, vˆtu de gris, lui dit:

- Entrez au bureau de police pour votre passeport.

Ce bureau avait des murs sales garnis de clous auxquels les pipes et les chapeaux sales des employ‚s ‚taient suspendus. Le grand bureau de sapin derriŠre lequel ils ‚taient retranch‚s ‚tait tout tach‚ d'encre et de vin, deux ou trois gros registres reli‚s en peau verte portaient des taches de toutes couleurs, et la tranche de leurs pages ‚tait noircie par les mains. Sur les registres plac‚s en pile l'un sur l'autre il y avait trois magnifiques couronnes de laurier qui avaient servi l'avant-veille pour une des fˆtes de l'empereur.

Fabrice fut frapp‚ de tous ces d‚tails, ils lui serrŠrent le coeur; il paya ainsi le luxe magnifique et plein de fraŒcheur qui ‚clatait dans son joli appartement du palais Sanseverina. Il ‚tait oblig‚ d'entrer dans ce sale bureau et d'y paraŒtre comme inf‚rieur; il allait subir un interrogatoire.

L'employ‚ qui tendit une main jaune pour prendre son passeport ‚tait petit et noir, il portait un bijou de laiton … sa cravate."Ceci est un bourgeois de mauvaise humeur", se dit Fabrice; le personnage parut excessivement surpris en lisant le passeport, et cette lecture dura bien cinq minutes.

- Vous avez eu un accident, dit-il … l'‚tranger en indiquant sa joue du regard.

- Le veturino nous a jet‚s en bas de la digue du P“.

Puis le silence recommen‡a et l'employ‚ lan‡ait des regards farouches sur le voyageur.

"J'y suis, se dit Fabrice, il va me dire qu'il est fƒch‚ d'avoir une mauvaise nouvelle … m'apprendre et que je suis arrˆt‚."Toutes sortes d'id‚es folles arrivŠrent … la tˆte de notre h‚ros, qui dans ce moment n'‚tait pas fort logique. Par exemple, il songea … s'enfuir par la porte du bureau qui ‚tait rest‚e ouverte.

"Je me d‚fais de mon habit; je me jette dans le P“, et sans doute je pourrai le traverser … la nage. Tout vaut mieux que le Spielberg."L'employ‚ de police le regardait fixement au moment o— il calculait les chances de succŠs de cette ‚quip‚e, cela faisait deux bonnes physionomies. La pr‚sence du danger donne du g‚nie … l'homme raisonnable, elle le met pour ainsi dire au-dessus de lui-mˆme … l'homme d'imagination elle inspire des romans, hardis il est vrai, mais souvent absurdes.

Il fallait voir l'oeil indign‚ de notre h‚ros sous l'oeil scrutateur de ce commis de police orn‚ de ses bijoux de cuivre."Si je le tuais, se disait Fabrice, je serais condamn‚ pour meurtre … vingt ans de galŠre ou … la mort, ce qui est bien moins fƒcheux que le Spielberg avec une chaŒne de cent vingt livres … chaque pied et huit onces de pain pour toute nourriture, et cela dure vingt ans; ainsi je n'en sortirais qu'… quarante-quatre ans."La logique de Fabrice oubliait que, puisqu'il avait br–l‚ son passeport, rien n'indiquait … l'employ‚ de police qu'il f–t le rebelle Fabrice del Dongo.

Notre h‚ros ‚tait suffisamment effray‚, comme on le voit; il l'e–t ‚t‚ bien davantage s'il e–t connu les pens‚es qui agitaient le commis de police. Cet homme ‚tait ami de Giletti; on peut juger de sa surprise lorsqu'il vit son passeport entre les mains d'un autre; son premier mouvement fut de faire arrˆter cet autre, puis il songea que Giletti pouvait bien avoir vendu son passeport … ce beau jeune homme qui apparemment venait de faire quelque mauvais coup … Parme."Si je l'arrˆte, se dit-il, Giletti sera compromis; on d‚couvrira facilement qu'il a vendu son passeport; d'un autre c“t‚, que diront mes chefs si l'on vient … v‚rifier que moi, ami de Giletti, j'ai vis‚ son passeport port‚ par un autre?"L'employ‚ se leva en bƒillant et dit … Fabrice:

- Attendez, monsieur.

Puis, par habitude de police, il ajouta:

- Il s'‚lŠve une difficult‚.

Fabrice dit … part soi: "Il va s'‚lever ma fuite."

En effet, l'employ‚ quittait le bureau dont il laissait la porte ouverte, et le passeport ‚tait rest‚ sur la table de sapin."Le danger est ‚vident, pensa Fabrice; je vais prendre mon passeport et repasser le pont au petit pas, je dirai au gendarme, s'il m'interroge, que j'ai oubli‚ de faire viser mon passeport par le commissaire de police du dernier village des Etats de Parme."Fabrice avait d‚j… son passeport … la main, lorsque, … son inexprimable ‚tonnement, il entendit le commis aux bijoux de cuivre qui disait:

- Ma foi je n'en puis plus; la chaleur m'‚touffe; je vais au caf‚ prendre la demi-tasse. Entrez au bureau quand vous aurez fini votre pipe, il y a un passeport … viser, l'‚tranger est l….

Fabrice, qui sortait … pas de loup, se trouva face … face avec un beau jeune homme qui se disait en chantonnant: "Eh bien! visons donc ce passeport, je vais leur faire mon paraphe."

- O— monsieur veut-il aller?

- A Mantoue, Venise et Ferrare.

- Ferrare soit, r‚pondit l'employ‚ en sifflant.

Il prit une griffe, imprima le visa en encre bleue sur le passeport, ‚crivit rapidement les mots: Mantoue, Venise et Ferrare dans l'espace laiss‚ en blanc par la griffe, puis il fit plusieurs tours en l'air avec la main, signa et reprit de l'encre pour son paraphe qu'il ex‚cuta avec lenteur et en se donnant des soins infinis. Fabrice suivait tous les mouvements de cette plume; le commis regarda son paraphe avec complaisance, il y ajouta cinq ou six points, enfin il remit le passeport … Fabrice en disant d'un air l‚ger:

- Bon voyage, monsieur.

Fabrice s'‚loignait d'un pas dont il cherchait … dissimuler la rapidit‚, lorsqu'il se sentit arrˆter par le bras gauche: instinctivement il mit la main sur le manche de son poignard, et s'il ne se f–t vu entour‚ de maisons, il f–t peut-ˆtre tomb‚ dans une ‚tourderie. L'homme qui lui touchait le bras gauche, lui voyant l'air tout effar‚, lui dit en forme d'excuse:

- Mais j'ai appel‚ Monsieur trois fois, sans qu'il r‚pondŒt; Monsieur a-t-il quelque chose … d‚clarer … la douane?

- Je n'ai sur moi que mon mouchoir; je vais ici tout prŠs chasser chez un de mes parents.

Il e–t ‚t‚ bien embarrass‚ si on l'e–t pri‚ de nommer ce parent. Par la grande chaleur qu'il faisait et avec ces ‚motions Fabrice ‚tait mouill‚ comme s'il f–t tomb‚ dans le P“."Je ne manque pas de courage contre les com‚diens, mais les commis orn‚s de bijoux de cuivre me mettent hors de moi; avec cette id‚e je ferai un sonnet comique pour la duchesse."

A peine entr‚ dans Casal Maggiore, Fabrice prit … droite une mauvaise rue qui descend vers le P“."J'ai grand besoin, se dit-il, des secours de Bacchus et de C‚rŠs", et il entra dans une boutique au-dehors de laquelle pendait un torchon gris attach‚ … un bƒton; sur le torchon ‚tait ‚crit le mot Trattoria. Un mauvais drap de lit soutenu par deux cerceaux de bois fort minces, et pendant jusqu'… trois pieds de terre, mettaient la porte de la Trattoria … l'abri des rayons directs du soleil. L…, une femme … demi nue et fort jolie re‡ut notre h‚ros avec respect, ce qui lui fit le plus vif plaisir; il se hƒta de lui dire qu'il mourait de faim. Pendant que la femme pr‚parait le d‚jeuner, entra un homme d'une trentaine d'ann‚es, il n'avait pas salu‚ en entrant; tout … coup il se releva du banc o— il s'‚tait jet‚ d'un air familier, et dit … Fabrice:

- Eccelenza, la riverisco (je salue Votre Excellence.)

Fabrice ‚tait trŠs gai en ce moment, et au lieu de former des projets sinistres, il r‚pondit en riant:

- Et d'o— diable connais-tu Mon Excellence?

- Comment! Votre Excellence ne reconnaŒt pas Ludovic, l'un des cochers de Mme la duchesse Sanseverina? A Sacca, la maison de campagne o— nous allions tous les ans, je prenais toujours la fiŠvre; j'ai demand‚ la pension … Madame et me suis retir‚. Me voici riche; au lieu de la pension de douze ‚cus par an … laquelle tout au plus je pouvais avoir droit, Madame m'a dit que pour me donner le loisir de faire des sonnets, car je suis poŠte en langue vulgaire, elle m'accordait vingt-quatre ‚cus, et M. le comte m'a dit que si jamais j'‚tais malheureux, je n'avais qu'… venir lui parler. J'ai eu l'honneur de mener Monsignore pendant un relais lorsqu'il est all‚ faire sa retraite comme un bon chr‚tien … la chartreuse de Velleja.

Fabrice regarda cet homme et le reconnut un peu. C'‚tait un des cochers les plus coquets de la casa Sanseverina: maintenant qu'il ‚tait riche, disait-il, il avait pour tout vˆtement une grosse chemise d‚chir‚e et une culotte de toile, jadis teinte en noir, qui lui arrivait … peine aux genoux; une paire de souliers et un mauvais chapeau compl‚taient l'‚quipage. De plus, il ne s'‚tait pas fait la barbe depuis quinze jours. En mangeant son omelette, Fabrice fit la conversation avec lui absolument comme d'‚gal … ‚gal; il crut voir que Ludovic ‚tait l'amant de l'h“tesse. Il termina rapidement son d‚jeuner, puis dit … demi-voix … Ludovic:

- J'ai un mot pour vous.

- Votre Excellence peut parler librement devant elle, c'est une femme r‚ellement bonne, dit Ludovic d'un air tendre.

- Eh bien! mes amis, reprit Fabrice sans h‚siter, je suis malheureux, et j'ai besoin de votre secours. D'abord il n'y a rien de politique dans mon affaire; j'ai tout simplement tu‚ un homme qui voulait m'assassiner parce que je parlais de sa maŒtresse.

- Pauvre jeune homme! dit l'h“tesse.

- Que Votre Excellence compte sur moi! s'‚cria le cocher avec des yeux enflamm‚s par le d‚vouement le plus vif; o— Son Excellence veut-elle aller?

- A Ferrare. J'ai un passeport, mais j'aimerais mieux ne pas parler aux gendarmes, qui peuvent avoir connaissance du fait.

- Quand avez-vous exp‚di‚ cet autre?

- Ce matin … six heures.

- Votre Excellence n'a-t-elle point de sang sur ses vˆtements? dit l'h“tesse.

- J'y pensais, dit le cocher, et d'ailleurs le drap de ces vˆtements est trop fin; on n'en voit pas beaucoup de semblables dans nos campagnes, cela nous attirerait les regards; je vais acheter des habits chez le juif. Votre Excellence est … peu prŠs de ma taille, mais plus mince.

- De grƒce, ne m'appelez plus Excellence, cela peut attirer l'attention.

- Oui, Excellence, r‚pondit le cocher en sortant de la boutique.

- Eh bien! eh bien! cria Fabrice, et l'argent! revenez donc!

- Que parlez-vous d'argent! dit l'h“tesse, il a soixante-sept ‚cus qui sont fort … votre service. Moi-mˆme, ajouta-t-elle en baissant la voix, j'ai une quarantaine d'‚cus que je vous offre de bien bon coeur; on n'a pas toujours de l'argent sur soi lorsqu'il arrive de ces accidents.

Fabrice avait “t‚ son habit … cause de la chaleur en entrant dans la Trattoria.

- Vous avez l… un gilet qui pourrait nous causer de l'embarras s'il entrait quelqu'un: cette belle toile anglaise attirerait l'attention.

Elle donna … notre fugitif un gilet de toile teinte en noir, appartenant … son mari. Un grand jeune homme entra dans la boutique par une porte int‚rieure, il ‚tait mis avec une certaine ‚l‚gance.

- C'est mon mari, dit l'h“tesse. Pierre-Antoine, dit-elle au mari, Monsieur est un ami de Ludovic; il lui est arriv‚ un accident ce matin de l'autre c“t‚ du fleuve, il d‚sire se sauver … Ferrare.

- Eh! nous le passerons, dit le mari d'un air fort poli, nous avons la barque de Charles-Joseph. Par une autre faiblesse de notre h‚ros, que nous avouerons aussi naturellement que nous avons racont‚ sa peur dans le bureau de police au bout du pont il avait les larmes aux yeux, il ‚tait profond‚ment attendri par le d‚vouement parfait qu'il rencontrait chez ces paysans: il pensait aussi … la bont‚ caract‚ristique de sa tante; il e–t voulu pouvoir faire la fortune de ces gens. Ludovic rentra charg‚ d'un paquet.

- Adieu cet autre, lui dit le mari d'un air de bonne amiti‚.

- Il ne s'agit pas de ‡a, reprit Ludovic d'un ton fort alarm‚, on commence … parler de vous, on a remarqu‚ que vous avez h‚sit‚ en entrant dans notre vicolo, et quittant la belle rue comme un homme qui chercherait … se cacher.

- Montez vite … la chambre, dit le mari.

Cette chambre, fort grande et fort belle, avait de la toile grise au lieu de vitres aux deux fenˆtres; on y voyait quatre lits larges chacun de six pieds et hauts de cinq.

- Et vite, et vite! dit Ludovic, il y a un fat de gendarme nouvellement arriv‚ qui voulait faire la cour … la jolie femme d'en bas, et auquel j'ai pr‚dit que, quand il va en correspondance sur la route, il pourrait bien se rencontrer avec une balle; si ce chien-l… entend parler de Votre Excellence, il voudra nous jouer un tour, il cherchera … vous arrˆter ici afin de faire mal noter la Trattoria de la Th‚odolinde.

"Eh quoi! continua Ludovic en voyant sa chemise toute tach‚e de sang et des blessures serr‚es avec des mouchoirs, le porco s'est donc d‚fendu? En voil… cent fois plus qu'il n'en faut pour vous faire arrˆter; je n'ai point achet‚ de chemise."

Il ouvrit sans fa‡on l'armoire du mari et donna une de ses chemises … Fabrice qui bient“t fut habill‚ en riche bourgeois de campagne. Ludovic d‚crocha un filet suspendu … la muraille, pla‡a les habits de Fabrice dans le panier o— l'on met le poisson, descendit en courant et sortit rapidement par une porte de derriŠre; Fabrice le suivait.

- Th‚odolinde, cria-t-il en passant prŠs de la boutique, cache ce qui est en haut, nous allons attendre dans les saules; et toi, Pierre-Antoine, envoie-nous bien vite une barque, on paie bien.

Ludovic fit passer plus de vingt foss‚s … Fabrice. Il y avait des planches fort longues et fort ‚lastiques qui servaient de ponts sur les plus larges de ces foss‚s; Ludovic retirait ces planches aprŠs avoir pass‚. Arriv‚ au dernier canal, il tira la planche avec empressement.

- Respirons maintenant, dit-il, ce chien de gendarme aurait plus de deux lieues … faire pour atteindre Votre Excellence. Vous voil… tout pƒle, dit-il … Fabrice; je n'ai point oubli‚ la petite bouteille d'eau-de-vie.

- Elle vient fort … propos: la blessure … la cuisse commence … se faire sentir; et d'ailleurs j'ai eu une fiŠre peur dans le bureau de la police au bout du pont.

- Je le crois bien, dit Ludovic; avec une chemise remplie de sang comme ‚tait la v“tre, je ne con‡ois pas seulement comment vous avez os‚ entrer en un tel lieu. Quant aux blessures, je m'y connais: je vais vous mettre dans un endroit bien frais o— vous pourrez dormir une heure, la barque viendra nous y chercher, s'il y a moyen d'obtenir une barque; sinon, quand vous serez un peu repos‚ nous ferons encore deux petites lieues, et je vous mŠnerai … un moulin o— je prendrai moi-mˆme une barque; Votre Excellence a bien plus de connaissances que moi: Madame va ˆtre au d‚sespoir, quand elle apprendra l'accident; on lui dira que vous ˆtes bless‚ … mort, peut-ˆtre mˆme que vous avez tu‚ l'autre en traŒtre. La marquise Raversi ne manquera pas de faire courir tous les mauvais bruits qui peuvent chagriner Madame. Votre Excellence pourrait ‚crire.

- Et comment faire parvenir la lettre?

- Les gar‡ons du moulin o— nous allons gagnent douze sous par jour; en un jour et demi ils sont … Parme, donc quatre francs pour le voyage; deux francs pour l'usure des souliers: si la course ‚tait faite pour un pauvre homme tel que moi, ce serait six francs; comme elle est pour le service d'un seigneur, j'en donnerai douze.

Quand on fut arriv‚ au lieu de repos dans un bois de vernes et de saules, bien touffu et bien frais, Ludovic alla … plus d'une heure de l… chercher de l'encre et du papier.

- Grand Dieu, que je suis bien ici! s'‚cria Fabrice. Fortune! adieu, je ne serai jamais archevˆque!

A son retour, Ludovic le trouva profond‚ment endormi et ne voulut pas l'‚veiller. La barque n'arriva que vers le coucher du soleil; aussit“t que Ludovic la vit paraŒtre au loin, il appela Fabrice qui ‚crivit deux lettres.

- Votre Excellence a bien plus de connaissances que moi, dit Ludovic d'un air pein‚, et je crains bien de lui d‚plaire au fond du coeur quoi qu'elle en dise, si j'ajoute une certaine chose.

- Je ne suis pas aussi nigaud que vous le pensez, r‚pondit Fabrice, et, quoi que vous puissiez dire vous serez toujours … mes yeux un serviteur fidŠle de ma tante, et un homme qui a fait tout au monde pour me tirer d'un fort vilain pas.

Il fallut bien d'autres protestations encore pour d‚cider Ludovic … parler, et quand enfin il en eut pris la r‚solution, il commen‡a par une pr‚face qui dura bien cinq minutes. Fabrice s'impatienta, puis il se dit: "A qui la faute? … notre vanit‚ que cet homme a fort bien vue du haut de son siŠge."Le d‚vouement de Ludovic le porta enfin … courir le risque de parler net.

- Combien la marquise Raversi ne donnerait-elle pas au pi‚ton que vous allez exp‚dier … Parme pour avoir ces deux lettres! Elles sont de votre ‚criture, et par cons‚quent font preuves judiciaires contre vous. Votre Excellence va me prendre pour un curieux indiscret; en second lieu, elle aura peut-ˆtre honte de mettre sous les yeux de Madame la duchesse ma pauvre ‚criture de cocher; mais enfin votre s–ret‚ m'ouvre la bouche, quoique vous puissiez me croire un impertinent. Votre Excellence ne pourrait-elle pas me dicter ces deux lettres? Alors je suis le seul compromis, et encore bien peu, je dirais au besoin que vous m'ˆtes apparu au milieu d'un champ avec une ‚criture de corne dans une main et un pistolet dans l'autre, et que vous m'avez ordonn‚ d'‚crire.

- Donnez-moi la main, mon cher Ludovic, s'‚cria Fabrice, et pour vous prouver que je ne veux point avoir de secret pour un ami tel que vous, copiez ces deux lettres telles qu'elles sont.

Ludovic comprit toute l'‚tendue de cette marque de confiance et y fut extrˆmement sensible, mais au bout de quelques lignes, comme il voyait la barque s'avancer rapidement sur le fleuve:

- Les lettres seront plus t“t termin‚es, dit-il … Fabrice, si Votre Excellence veut prendre la peine de me les dicter.

Les lettres finies, Fabrice ‚crivit un A et un B … la derniŠre ligne, et, sur une petite rognure de papier qu'ensuite il chiffonna, il mit en fran‡ais: Croyez A et B. Le pi‚ton devait cacher ce papier froiss‚ dans ses vˆtements.

La barque arrivant … port‚e de la voix, Ludovic appela les bateliers par des noms qui n'‚taient pas les leurs; ils ne r‚pondirent point et abordŠrent cinq cents toises plus bas, regardant de tous les c“t‚s pour voir s'ils n'‚taient point aper‡us par quelque douanier.

- Je suis … vos ordres, dit Ludovic … Fabrice; voulez-vous que je porte moi-mˆme les lettres … Parme? Voulez-vous que je vous accompagne … Ferrare?

- M'accompagner … Ferrare est un service que je n'osais presque vous demander. Il faudra d‚barquer, et tƒcher d'entrer dans la ville sans montrer le passeport. Je vous dirai que j'ai la plus grande r‚pugnance … voyager sous le nom de Giletti, et je ne vois que vous qui puissiez m'acheter un autre passeport.

- Que ne parliez-vous … Casal Maggiore! Je sais un espion qui m'aurait vendu un excellent passeport, et pas cher, pour quarante ou cinquante francs.

L'un des deux mariniers qui ‚tait n‚ sur la rive droite du P“, et par cons‚quent n'avait pas besoin de passeport … l'‚tranger pour aller … Parme, se chargea de porter les lettres. Ludovic, qui savait manier la rame, se fit fort de conduire la barque avec l'autre.

- Nous allons trouver sur le bas P“, dit-il, plusieurs barques arm‚es appartenant … la police, et je saurai les ‚viter.

Plus de dix fois on fut oblig‚ de se cacher au milieu de petites Œles … fleur d'eau, charg‚es de saules. Trois fois on mit pied … terre pour laisser passer les barques vides devant les embarcations de la police. Ludovic profita de ces longs moments de loisir pour r‚citer … Fabrice plusieurs de ses sonnets. Les sentiments ‚taient assez justes, mais comme ‚mouss‚s par l'expression, et ne valaient pas la peine d'ˆtre ‚crits; le singulier, c'est que cet ex-cocher avait des passions et des fa‡ons de voir vives et pittoresques, il devenait froid et commun dŠs qu'il ‚crivait."C'est le contraire de ce que nous voyons dans le monde, se dit Fabrice; l'on sait maintenant tout exprimer avec grƒce, mais les cours n'ont rien … dire."Il comprit que le plus grand plaisir qu'il p–t faire … ce serviteur fidŠle ce serait de corriger les fautes d'orthographe de ses sonnets.

- On se moque de moi quand je prˆte mon cahier, disait Ludovic; mais si Votre Excellence daignait me dicter l'orthographe des mots lettre … lettre, les envieux ne sauraient plus que dire: l'orthographe ne fait pas le g‚nie.

Ce ne fut que le surlendemain dans la nuit que Fabrice put d‚barquer en toute s–ret‚ dans un bois de vernes, une lieue avant que d'arriver … Ponte Lago Oscuro. Toute la journ‚e il resta cach‚ dans une chŠneviŠre, et Ludovic le pr‚c‚da … Ferrare; il y loua un petit logement chez un juif pauvre, qui comprit tout de suite qu'il y avait de l'argent … gagner si l'on savait se taire. Le soir, … la chute du jour, Fabrice entra dans Ferrare mont‚ sur un petit cheval; il avait bon besoin de ce secours, la chaleur l'avait frapp‚ sur le fleuve; le coup de couteau qu'il avait … la cuisse, et le coup d'‚p‚e que Giletti lui avait donn‚ dans l'‚paule, au commencement du combat, s'‚taient enflamm‚s et lui donnaient de la fiŠvre.

CHAPITRE XII

Le juif, maŒtre du logement, avait procur‚ un chirurgien discret, lequel, comprenant … son tour qu'il y avait de l'argent dans la bourse dit … Ludovic que sa conscience l'obligeait … faire son rapport … la police sur les blessures du jeune homme que lui, Ludovic, appelait son frŠre.

- La loi est claire, ajouta-t-il; il est trop ‚vident que votre frŠre ne s'est point bless‚ lui-mˆme, comme il le raconte, en tombant d'une ‚chelle, au moment o— il tenait … la main un couteau tout ouvert.

Ludovic r‚pondit froidement … cet honnˆte chirurgien que, s'il s'avisait de c‚der aux inspirations de sa conscience, il aurait l'honneur, avant de quitter Ferrare, de tomber sur lui pr‚cis‚ment avec un couteau ouvert … la main. Quand il rendit compte de cet incident … Fabrice, celui-le le blƒma fort, mais il n'y avait plus un instant … perdre pour d‚camper. Ludovic dit au juif qu'il voulait essayer de faire prendre l'air … son frŠre; il alla chercher une voiture, et nos amis sortirent de la maison pour ne plus y rentrer. Le lecteur trouve bien longs, sans doute, les r‚cits de toutes ces d‚marches que rend n‚cessaire l'absence d'un passeport: ce genre de pr‚occupation n'existe plus en France; mais en Italie, et surtout aux environs du P“, tout le monde parle passeport. Une fois sorti de Ferrare sans encombre, comme pour faire une promenade, Ludovic renvoya le fiacre, puis il rentra dans la ville par une autre porte, et revint prendre Fabrice avec une sediola qu'il avait lou‚e pour faire douze lieues. Arriv‚s prŠs de Bologne, nos amis se firent conduire … travers champs sur la route qui de Florence conduit … Bologne, ils passŠrent la nuit dans la plus mis‚rable auberge qu'ils purent d‚couvrir, et, le lendemain, Fabrice se sentant la force de marcher un peu, ils entrŠrent … Bologne comme des promeneurs. On avait br–l‚ le passeport de Giletti: la mort du com‚dien devait ˆtre connue, et il y avait moins de p‚ril … ˆtre arrˆt‚s comme gens sans passeport que comme porteurs du passeport d'un homme tu‚.

Ludovic connaissait … Bologne deux ou trois domestiques de grandes maisons; il fut convenu qu'il irait prendre langue auprŠs d'eux. Il leur dit que, venant de Florence et voyageant avec son jeune frŠre, celui-ci, se sentant le besoin de dormir, l'avait laiss‚ partir seul une heure avant le lever du soleil. Il devait le rejoindre dans le village o— lui, Ludovic, s'arrˆterait pour passer les heures de la grande chaleur. Mais Ludovic, ne voyant point arriver son frŠre, s'‚tait d‚termin‚ … retourner sur ses pas, il l'avait retrouv‚ bless‚ d'un coup de pierre et de plusieurs coups de couteau, et, de plus, vol‚ par des gens qui lui avaient cherch‚ dispute. Ce frŠre ‚tait joli gar‡on, savait panser et conduire les chevaux, lire et ‚crire, et il voudrait bien trouver une place dans quelque bonne maison. Ludovic se r‚serva d'ajouter, quand l'occasion s'en pr‚senterait, que, Fabrice tomb‚, les voleurs s'‚taient enfuis emportant le petit sac dans lequel ‚taient leur linge et leurs passeports.

En arrivant … Bologne, Fabrice, se sentant trŠs fatigu‚, et n'osant, sans passeport, se pr‚senter dans une auberge, ‚tait entr‚ dans l'immense ‚glise de Saint-P‚trone. Il y trouva une fraŒcheur d‚licieuse; bient“t il se sentit tout ranim‚."Ingrat que je suis, se dit-il tout … coup, j'entre dans une ‚glise, et c'est pour m'y asseoir, comme dans un caf‚!"Il se jeta … genoux, et remercia Dieu avec effusion de la protection ‚vidente dont il ‚tait entour‚ depuis qu'il avait eu le malheur de tuer Giletti. Le danger qui le faisait encore fr‚mir, c'‚tait d'ˆtre reconnu dans le bureau de police de Casal Maggiore."Comment, se disait-il, ce commis, dont les yeux marquaient tant de soup‡ons et qui a relu mon passeport jusqu'… trois fois, ne s'est-il pas aper‡u que je n'ai pas cinq pieds dix pouces, que je n'ai pas trente-huit ans, que je ne suis pas fort marqu‚ de la petite v‚role? Que de grƒces je vous dois, “ mon Dieu! Et j'ai pu tarder jusqu'… ce moment de mettre mon n‚ant … vos pieds! Mon orgueil a voulu croire que c'‚tait … une vaine prudence humaine que je devais le bonheur d'‚chapper au Spielberg qui d‚j… s'ouvrait pour m'engloutir!"

Fabrice passa plus d'une heure dans cet extrˆme attendrissement, en pr‚sence de l'immense bont‚ de Dieu. Ludovic s'approcha sans qu'il l'entendit venir, et se pla‡a en face de lui. Fabrice, qui avait le front cach‚ dans ses mains, releva la tˆte, et son fidŠle serviteur vit les larmes qui sillonnaient ses joues.

- Revenez dans une heure, lui dit Fabrice assez durement.

Ludovic pardonna ce ton … cause de la pi‚t‚. Fabrice r‚cita plusieurs fois les sept psaumes de la p‚nitence, qu'il savait par cour; il s'arrˆtait longuement aux versets qui avaient du rapport avec sa situation pr‚sente.

Fabrice demandait pardon … Dieu de beaucoup de choses, mais, ce qui est remarquable, c'est qu'il ne lui vint pas … l'esprit de compter parmi ses fautes le projet de devenir archevˆque, uniquement parce que le comte Mosca ‚tait premier ministre, et trouvait cette place et la grande existence qu'elle donne convenables pour le neveu de la duchesse. Il l'avait d‚sir‚e sans passion, il est vrai, mais enfin il y avait song‚, exactement comme … une place de ministre ou de g‚n‚ral. Il ne lui ‚tait point venu … la pens‚e que sa conscience p–t ˆtre int‚ress‚e dans ce projet de la duchesse. Ceci est un trait remarquable de la religion qu'il devait aux enseignements des j‚suites milanais. Cette religion “te le courage de penser aux choses inaccoutum‚es, et d‚fend surtout l'examen personnel, comme le plus ‚norme des p‚ch‚s; c'est un pas vers le protestantisme. Pour savoir de quoi l'on est coupable, il faut interroger son cur‚, ou lire la liste des p‚ch‚s, telle qu'elle se trouve imprim‚e dans les livres intitul‚s: Pr‚paration au Sacrement de la P‚nitence. Fabrice savait par coeur la liste des p‚ch‚s r‚dig‚e en langue latine, qu'il avait apprise … l'Acad‚mie eccl‚siastique de Naples. Ainsi, en r‚citant cette liste parvenu … l'article du meurtre, il s'‚tait fort bien accus‚ devant Dieu d'avoir tu‚ un homme, mais en d‚fendant sa vie. Il avait pass‚ rapidement, et sans y faire la moindre attention, sur les divers articles relatifs au p‚ch‚ de simonie (se procurer par de l'argent les dignit‚s eccl‚siastiques). Si on lui e–t propos‚ de donner cent louis pour devenir premier grand vicaire de l'archevˆque de Parme, il e–t repouss‚ cette id‚e avec horreur, mais quoiqu'il ne manquƒt ni d'esprit ni surtout de logique, il ne lui vint pas une seule fois … l'esprit que le cr‚dit du comte Mosca, employ‚ en sa faveur, f–t une simonie. Tel est le triomphe de l'‚ducation j‚suitique: donner l'habitude de ne pas faire attention … des choses plus claires que le jour. Un Fran‡ais, ‚lev‚ au milieu des traits d'int‚rˆt personnel et de l'ironie de Paris, e–t pu, sans ˆtre de mauvaise foi, accuser Fabrice d'hypocrisie au moment mˆme o— notre h‚ros ouvrait son ƒme … Dieu avec la plus extrˆme sinc‚rit‚ et l'attendrissement le plus profond.

Fabrice ne sortit de l'‚glise qu'aprŠs avoir pr‚par‚ la confession qu'il se proposait de faire dŠs le lendemain, il trouva Ludovic assis sur les marches du vaste p‚ristyle en pierre qui s'‚lŠve sur la grande place en avant de la fa‡ade de Saint-P‚trone. Comme aprŠs un grand orage l'air est plus pur, ainsi l'ƒme de Fabrice ‚tait tranquille, heureuse et comme rafraŒchie.

- Je me trouve fort bien, je ne sens presque plus mes blessures, dit-il … Ludovic en l'abordant; mais avant tout je dois vous demander pardon; je vous ai r‚pondu avec humeur lorsque vous ˆtes venu me parler dans l'‚glise, je faisais mon examen de conscience. Eh bien! o— en sont nos affaires?

- Elles vont au mieux: j'ai arrˆt‚ un logement, … la v‚rit‚ bien peu digne de Votre Excellence, chez la femme d'un de mes amis, qui est fort jolie et de plus intimement li‚e avec l'un des principaux agents de la police. Demain j'irai d‚clarer comme quoi nos passeports nous ont ‚t‚ vol‚s; cette d‚claration sera prise en bonne part; mais je paierai le port de la lettre que la police ‚crira … Casal Maggiore, pour savoir s'il existe dans cette commune un nomm‚ Ludovic San Micheli, lequel a un frŠre, nomm‚ Fabrice, au service de Mme la duchesse Sanseverina, … Parme. Tout est fini, siamo a cavallo (Proverbe italien: nous sommes sauv‚s.)

Fabrice avait pris tout … coup un air fort s‚rieux: il pria Ludovic de l'attendre un instant, rentra dans l'‚glise presque en courant, et … peine y fut-il que de nouveau il se pr‚cipita … genoux; il baisait humblement les dalles de pierre."C'est un miracle, Seigneur, s'‚criait-il les larmes aux yeux: quand vous avez vu mon ƒme dispos‚e … rentrer dans le devoir, vous m'avez sauv‚. Grand Dieu! il est possible qu'un jour je sois tu‚ dans quelque affaire: souvenez-vous au moment de ma mort de l'‚tat o— mon ƒme se trouve en ce moment."Ce fut avec les transports de la joie la plus vive que Fabrice r‚cita de nouveau les sept psaumes de la p‚nitence. Avant que de sortir il s'approcha d'une vieille femme qui ‚tait assise devant une grande madone et … c“t‚ d'un triangle de fer plac‚ verticalement sur un pied de mˆme m‚tal. Les bords de ce triangle ‚taient h‚riss‚s d'un grand nombre de pointes destin‚es … porter les petits cierges que la pi‚t‚ des fidŠles allume devant la c‚lŠbre madone de Cimabu‚. Sept cierges seulement ‚taient allum‚s quand Fabrice s'approcha; il pla‡a cette circonstance dans sa m‚moire avec l'intention d'y r‚fl‚chir ensuite plus … loisir.

- Combien co–tent les cierges? dit-il … la femme.

- Deux bajocs piŠce.

En effet ils n'‚taient guŠre plus gros qu'un tuyau de plume, et n'avaient pas un pied de long. _ Combien peut-on placer encore de cierges sur votre triangle?

- Soixante-trois, puisqu'il y en a sept d'allum‚s.

"Ah! se dit Fabrice, soixante-trois et sept font soixante-dix: ceci est encore … noter."Il paya les cierges, pla‡a lui-mˆme et alluma les sept premiers, puis se mit … genoux pour lui faire son offrande, et dit … la vieille femme en se relevant:

- C'est pour grƒce re‡ue.

- Je meurs de faim, dit Fabrice … Ludovic en le rejoignant.

- N'entrons point dans un cabaret, allons au logement, la maŒtresse de la maison ira vous acheter ce qu'il faut pour d‚jeuner; elle volera une vingtaine de sous et en sera d'autant plus attach‚e au nouvel arrivant.

- Ceci ne tend … rien moins qu'… me faire mourir de faim une grande heure de plus, dit Fabrice en riant avec la s‚r‚nit‚ d'un enfant, et il entra dans un cabaret voisin de Saint-P‚trone.

A son extrˆme surprise, il vit, … une table voisine de celle o— il ‚tait plac‚, P‚p‚, le premier valet de chambre de sa tante, celui-l… mˆme qui autrefois ‚tait venu … sa rencontre jusqu'… GenŠve. Fabrice lui fit signe de se taire; puis, aprŠs avoir d‚jeun‚ rapidement, le sourire du bonheur errant sur ses lŠvres, il se leva; P‚p‚ le suivit, et, pour la troisiŠme fois, notre h‚ros entra dans Saint-P‚trone. Par discr‚tion, Ludovic resta … se promener sur la place.

- Eh! mon Dieu, monseigneur! Comment vont vos blessures? Mme la duchesse est horriblement inquiŠte; un jour entier elle vous a cru mort abandonn‚ dans quelque Œle du P“; je vais lui exp‚dier un courrier … l'instant mˆme. Je vous cherche depuis six jours, j'en ai pass‚ trois … Ferrare, courant toutes les auberges.

- Avez-vous un passeport pour moi?

- J'en ai trois diff‚rents: l'un avec les noms et les titres de Votre Excellence; le second avec votre nom seulement, et le troisiŠme sous un nom suppos‚, Joseph Bossi; chaque passeport est en double exp‚dition, selon que Votre Excellence voudra arriver de Florence ou de ModŠne. Il ne s'agit que de faire une promenade hors de la ville. M. le comte vous verrait loger avec plaisir … l'Auberge del Pelegrino, dont le maŒtre est son ami.

Fabrice, ayant l'air de marcher au hasard s'avan‡a dans la nef droite de l'‚glise jusqu'au lieu o— ses cierges ‚taient allum‚s; ses yeux se fixŠrent sur la madone de Cimabu‚, puis il dit … P‚p‚ en s'agenouillant:

- Il faut que je rende grƒces un instant.

P‚p‚ l'imita. Au sortir de l'‚glise, P‚p‚ remarqua que Fabrice donnait une piŠce de vingt francs au premier pauvre qui lui demanda l'aum“ne; ce mendiant jeta des cris de reconnaissance qui attirŠrent sur les pas de l'ˆtre charitable les nu‚es de pauvres de tout genre qui ornent d'ordinaire la place de Saint-P‚trone. Tous voulaient avoir leur part du napol‚on. Les femmes d‚sesp‚rant de p‚n‚trer dans la mˆl‚e qui l'entourait, fondirent sur Fabrice, lui criant s'il n'‚tait pas vrai qu'il avait voulu donner son napol‚on pour ˆtre divis‚ parmi tous les pauvres du bon Dieu. P‚p‚, brandissant sa canne … pomme d'or, leur ordonna de laisser Son Excellence tranquille.

- Ah! Excellence, reprirent toutes ces femmes d'une voix plus per‡ante, donnez aussi un napol‚on d'or pour les pauvres femmes!

Fabrice doubla le pas, les femmes le suivirent en criant, et beaucoup de pauvres mƒles, accourant par toutes les rues, firent une sorte de petite s‚dition. Toute cette foule horriblement sale et ‚nergique criait:

- Excellence.

Fabrice eut beaucoup de peine … se d‚livrer de la cohue, cette scŠne rappela son imagination sur la terre."Je n'ai que ce que je m‚rite, se dit-il, je me suis frott‚ … la canaille."

Deux femmes le suivirent jusqu'… la porte de Saragosse par laquelle il sortait de la ville'. P‚p‚ les arrˆta en les mena‡ant s‚rieusement de sa canne, et leur jetant quelque monnaie. Fabrice monta la charmante colline de San Michele in Bosco, fit le tour d'une partie de la ville en dehors des murs, prit un sentier, arriva … cinq cents pas sur la route de Florence, puis rentra dans Bologne et remit gravement au commis de la police un passeport o— son signalement ‚tait not‚ d'une fa‡on fort exacte. Ce passeport le nommait Joseph Bossi, ‚tudiant en th‚ologie. Fabrice y remarqua une petite tache d'encre rouge jet‚e, comme par hasard, au bas de la feuille vers l'angle droit. Deux heures plus tard il eut un espion … ses trousses, … cause du titre d'Excellence que son compagnon lui avait donn‚ devant les pauvres de Saint-P‚trone, quoique son passeport ne portƒt aucun des titres qui donnent … un homme le droit de se faire appeler excellence par ses domestiques.

Fabrice vit l'espion, et s'en moqua fort; il ne songeait plus ni aux passeports ni … la police, et s'amusait de tout comme un enfant. P‚p‚, qui avait ordre de rester auprŠs de lui, le voyant fort content de Ludovic, aima mieux aller porter lui-mˆme de si bonnes nouvelles … la duchesse. Fabrice ‚crivit deux trŠs longues lettres aux personnes qui lui ‚taient chŠres; puis il eut l'id‚e d'en ‚crire une troisiŠme au v‚n‚rable archevˆque Landriani. Cette lettre produisit un effet merveilleux, elle contenait un r‚cit fort exact du combat avec Giletti. Le bon archevˆque tout attendri, ne manqua pas d'aller lire cette lettre au prince, qui voulut bien l'‚couter, assez curieux de voir comment ce jeune monsignore s'y prenait pour excuser un meurtre aussi ‚pouvantable. Grƒce aux nombreux amis de la marquise Raversi le prince ainsi que toute la ville de Parme croyait que Fabrice s'‚tait fait aider par vingt ou trente paysans pour assommer un mauvais com‚dien qui avait l'insolence de lui disputer la petite Marietta. Dans les cours despotiques, le premier intrigant adroit dispose de la v‚rit‚, comme la mode en dispose … Paris.

- Mais, que diable! disait le prince … l'archevˆque, on fait faire ces choses-l… par un autre; mais les faire soi-mˆme, ce n'est pas l'usage; et puis on ne tue pas un com‚dien tel que Giletti, on l'achŠte.

Fabrice ne se doutait en aucune fa‡on de ce qui se passait … Parme. Dans le fait, il s'agissait de savoir si la mort de ce com‚dien, qui de son vivant gagnait trente-deux francs par mois, amŠnerait la chute du ministŠre ultra et de son chef le comte Mosca.

En apprenant la mort de Giletti, le prince, piqu‚ des airs d'ind‚pendance que se donnait la duchesse, avait ordonn‚ au fiscal g‚n‚ral Rassi de traiter tout ce procŠs comme s'il se f–t agi d'un lib‚ral. Fabrice, de son c“t‚, croyait qu'un homme de son rang ‚tait au-dessus des lois; il ne calculait pas que dans les pays o— les grands noms ne sont jamais punis, l'intrigue peut tout, mˆme contre eux. Il parlait souvent … Ludovic de sa parfaite innocence qui serait bien vite proclam‚e; sa grande raison c'est qu'il n'‚tait pas coupable. Sur quoi Ludovic lui dit un jour:

- Je ne con‡ois pas comment Votre Excellence, qui a tant d'esprit et d'instruction, prend la peine de dire de ces choses-l… … moi qui suis son serviteur d‚vou‚, Votre Excellence use de trop de pr‚cautions, ces choses-l… sont bonnes … dire en public ou devant un tribunal.

"Cet homme me croit un assassin et ne m'en aime pas moins", se dit Fabrice, tombant de son haut.

Trois jours aprŠs le d‚part de P‚p‚, il fut bien ‚tonn‚ de recevoir une lettre ‚norme ferm‚e avec une tresse de soie comme du temps de Louis XIV, et adress‚e … Son Excellence r‚v‚rendissime monseigneur Fabrice del Dongo, premier grand-vicaire du diocŠse de Parme, chanoine, etc.

"Mais, est-ce que je suis encore tout cela?"se dit-il en riant. L'‚pŒtre de l'archevˆque Landriani ‚tait un chef-d'oeuvre de logique et de clart‚; elle n'avait pas moins de dix-neuf grandes pages, et racontait fort bien tout ce qui s'‚tait pass‚ … Parme … l'occasion de la mort de Giletti.

Une arm‚e fran‡aise command‚e par le mar‚chal Ney et marchant sur la ville n'aurait pas produit plus d'effet, lui disait le bon archevˆque; … l'exception de la duchesse et de moi, mon trŠs cher fils, tout le monde croit que vous vous ˆtes donn‚ le plaisir de tuer l'histrion Giletti. Ce malheur vous f–t-il arriv‚ ce sont de ces choses qu'on assoupit avec deux cents louis et une absence de six mois, mais la Raversi veut renverser le comte Mosca … l'aide de cet incident. Ce n'est point l'affreux p‚ch‚ du meurtre que le public blƒme en vous, c'est uniquement la maladresse ou plut“t l'insolence de ne pas avoir daign‚ recourir … un bulo (sorte de fier-…-bras subalterne). Je vous traduis ici en termes clairs les discours qui m'environnent, car depuis ce malheur … jamais d‚plorable, je me rends tous les jours dans trois maisons des plus consid‚rables de la ville pour avoir l'occasion de vous justifier. Et jamais je n'ai cru faire un plus saint usage du peu d'‚loquence que le Ciel a daign‚ m'accorder.

Les ‚cailles tombaient des yeux de Fabrice, les nombreuses lettres de la duchesse, remplies de transports d'amiti‚, ne daignaient jamais raconter. La duchesse lui jurait de quitter Parme … jamais, si bient“t il n'y rentrait triomphant.

"Le comte fera pour toi, lui disait-elle dans la lettre qui accompagnait celle de l'archevˆque, tout ce qui est humainement possible. Quant … moi, tu as chang‚ mon caractŠre avec cette belle ‚quip‚e; je suis maintenant aussi avare que le banquier Tombone; j'ai renvoy‚ tous mes ouvriers, j'ai fait plus, j'ai dict‚ au comte l'inventaire de ma fortune, qui s'est trouv‚e bien moins consid‚rable que je ne le pensais. AprŠs la mort de l'excellent comte Pietranera, que, par parenthŠses, tu aurais bien plut“t d– venger, au lieu de t'exposer contre un ˆtre de l'espŠce de Giletti, je restai avec douze cents livres de rente et cinq mille francs de dette; je me souviens, entre autres choses, que j'avais deux douzaines et demie de souliers de satin blanc venant de Paris, et une seule paire de souliers pour marcher dans la rue. Je me suis presque d‚cid‚e … prendre les trois cent mille francs que me laisse le duc, et que je voulais employer en entier … lui ‚lever un tombeau magnifique. Au reste, c'est la marquise Raversi qui est ta principale ennemie, c'est-…-dire la mienne; si tu t'ennuies seul … Bologne, tu n'as qu'… dire un mot, j'irai te rejoindre. Voici quatre nouvelles lettres de change, etc."

La duchesse ne disait mot … Fabrice de l'opinion qu'on avait … Parme sur son affaire, elle voulait avant tout le consoler et, dans tous les cas, la mort d'un ˆtre ridicule tel que Giletti ne lui semblait pas de nature … ˆtre reproch‚e s‚rieusement … un del Dongo.

- Combien de Giletti nos ancˆtres n'ont-ils pas envoy‚s dans l'autre monde, disait-elle au comte, sans que personne se soit mis en tˆte de leur en faire un reproche?

Fabrice tout ‚tonn‚, et qui entrevoyait pour la premiŠre fois le v‚ritable ‚tat des choses, se mit … ‚tudier la lettre de l'archevˆque. Par malheur, l'archevˆque lui-mˆme le croyait plus au fait qu'il ne l'‚tait r‚ellement. Fabrice comprit que ce qui faisait surtout le triomphe de la marquise Raversi, c'est qu'il ‚tait impossible de trouver des t‚moins de visu de ce fatal combat. Le valet de chambre qui le premier en avait apport‚ la nouvelle … Parme ‚tait … l'auberge du village Sanguigna lorsqu'il avait eu lieu; la petite Marietta et la vieille femme qui lui servait de mŠre avaient disparu, et la marquise avait achet‚ le veturino qui conduisait la voiture et qui faisait maintenant une d‚position abominable.

Quoique la proc‚dure soit environn‚e du plus profond mystŠre, ‚crivait le bon archevˆque avec son style cic‚ronien, et dirig‚e par le fiscal g‚n‚ral Rassi dont la seule charit‚ chr‚tienne peut m'empˆcher de dire du mal, mais qui a fait sa fortune en s'acharnant aprŠs les malheureux accus‚s comme le chien de chasse aprŠs le liŠvre; quoique le Rassi, dis-je, dont votre imagination ne saurait s'exag‚rer la turpitude et la v‚nalit‚, ait ‚t‚ charg‚ de la direction du procŠs par un prince irrit‚, j'ai pu lire les trois d‚positions du veturino. Par un insigne bonheur, ce malheureux se contredit. Et j'ajouterai, parce que je parle … mon vicaire g‚n‚ral, … celui qui, aprŠs moi, doit avoir la direction de ce diocŠse, que j'ai mand‚ le cur‚ de la paroisse qu'habite ce p‚cheur ‚gar‚. Je vous dirai, mon trŠs cher fils, mais sous le secret de la confession, que ce cur‚ connaŒt d‚j…, par la femme du veturino, le nombre d'‚cus qu'il a re‡us de la marquise Raversi, je n'oserai dire que la marquise a exig‚ de lui de vous calomnier, mais le fait est probable. Les ‚cus ont ‚t‚ remis par un malheureux prˆtre qui remplit des fonctions peu relev‚es auprŠs de cette marquise, et auquel j'ai ‚t‚ oblige d'interdire la messe pour la seconde fois. Je ne vous fatiguerai point du r‚cit de plusieurs autres d‚marches que vous deviez attendre de moi, et qui d'ailleurs rentrent dans mon devoir. Un chanoine, votre collŠgue … la cath‚drale, et qui d'ailleurs se souvient un peu trop quelquefois de l'influence que lui donnent les biens de sa famille, don t, par la permission divine, il est rest‚ le seul h‚ritier, s'‚tant permis de dire chez M. le comte Zurla, ministre de l'Int‚rieur, qu'il regardait cette bagatelle comme prouv‚e contre vous (il parlait de l'assassinat du malheureux Giletti), je l'ai fait appeler devant moi, et l…, en pr‚sence de mes trois autres vicaires g‚n‚raux, de mon aum“nier et de deux cur‚s qui se trouvaient dans la salle d'attente, je l'ai pri‚ de nous communiquer, … nous ses frŠres, les ‚l‚ments de la conviction complŠte qu'il disait avoir acquise contre un de ses collŠgues … la cath‚drale; le malheureux n'a pu articuler que des raisons peu concluantes; tout le monde s'est ‚lev‚ contre lui, et quoique je n'aie cru devoir ajouter que bien peu de paroles, il a fondu en larmes et nous a rendus t‚moins du plein aveu de son erreur complŠte, sur quoi je lui ai promis le secret en mon nom et en celui de toutes les personnes qui avaient assist‚ … cette conf‚rence, sous la condition toutefois qu'il mettrait tout son zŠle … rectifier les fausses impressions qu'avaient pu causer les discours par lui prof‚r‚s depuis quinze jours.

Je ne vous r‚p‚terai point, mon cher fils, ce que vous devez savoir depuis longtemps, c'est-…-dire que des trente-deux paysans employ‚s … la fouille entreprise par le comte Mosca et que la Raversi pr‚tend sold‚s par vous pour vous aider dans un crime, trente-deux ‚taient au fond de leur foss‚, tout occup‚s de leurs travaux, lorsque vous vous saisŒtes du couteau de chasse et l'employƒtes … d‚fendre votre vie contre l'homme qui vous attaquait … l'improviste. Deux d'entre eux, qui ‚taient hors du foss‚, criŠrent aux autres: On assassine Monseigneur! Ce cri seul montre votre innocence dans tout son ‚clat. Eh bien! le fiscal g‚n‚ral Rassi pr‚tend que ces deux hommes ont disparu; bien plus, on a retrouv‚ huit des hommes qui ‚taient au fond du foss‚; dans leur premier interrogatoire six ont d‚clar‚ avoir entendu le cri on assassine Monseigneur! Je sais, par voies indirectes, que dans leur cinquiŠme interrogatoire, qui a eu lieu hier soir, cinq ont d‚clar‚ qu'ils ne se souvenaient pas bien s'ils avaient entendu distinctement ce cri ou si seulement il leur avait ‚t‚ racont‚ par quelqu'un de leurs camarades. Des ordres sont donn‚s pour que l'on me fasse connaŒtre la demeure de ces ouvriers terrassiers, et leurs cur‚s leur feront comprendre qu'ils se damnent si, pour gagner quelques ‚cus, ils se laissent aller … alt‚rer la v‚rit‚.

Le bon archevˆque entrait dans des d‚tails infinis, comme on peut en juger par ceux que nous venons de rapporter. Puis il ajoutait en se servant de la langue latine:

Cette affaire n'est rien moins qu'une tentative de changement de ministŠre'. Si vous ˆtes condamn‚, ce ne peut ˆtre qu'aux galŠres ou … la mort, auquel cas j'interviendrais en d‚clarant, du haut de ma chaire archi‚piscopale, que je sais que vous ˆtes innocent, que vous avez tout simplement d‚fendu votre vie contre un brigand, et qu'enfin je vous ai d‚fendu de revenir … Parme tant que vos ennemis y triompheront; je me propose mˆme de stigmatiser, comme il le m‚rite, le fiscal g‚n‚ral; la haine contre cet homme est aussi commune que l'estime pour son caractŠre est rare. Mais enfin la veille du jour o— ce fiscal prononcera cet arrˆt si injuste, la duchesse Sanseverina quittera la ville et peut-ˆtre les Etats de Parme: dans ce cas l'on ne fait aucun doute que le comte ne donne sa d‚mission. Alors, trŠs probablement, le g‚n‚ral Fabio Conti arrive au ministŠre, et la marquise Raversi triomphe. Le grand mal de votre affaire, c'est qu'aucun homme entendu n'est charg‚ en chef des d‚marches n‚cessaires pour mettre au jour votre innocence et d‚jouer les tentatives faites pour suborner des t‚moins. Le comte croit remplir ce r“le; mais il est trop grand seigneur pour descendre … de certains d‚tails; de plus, en sa qualit‚ de ministre de la Police, il a d– donner, dans le premier moment, les ordres les plus s‚vŠres contre vous. Enfin, oserai-je dire? Notre souverain seigneur vous croit coupable, ou du moins simule cette croyance, et apporte quelque aigreur dans cette affaire.

(Les mots correspondant … notre souverain seigneur et … simule cette croyance ‚taient en grec et Fabrice sut un gr‚ infini … l'archevˆque d'avoir os‚ les ‚crire. Il coupa avec un canif cette ligne de sa lettre, et la d‚truisit sur-le-champ.)

Fabrice s'interrompit vingt fois en lisant cette lettre; il ‚tait agit‚ des transports de la plus vive reconnaissance: il r‚pondit … l'instant par une lettre de huit pages. Souvent il fut oblig‚ de relever la tˆte pour que ses larmes ne tombassent pas sur son papier. Le lendemain, au moment de cacheter cette lettre, il en trouva le ton trop mondain."Je vais l'‚crire en latin, se dit-il, elle en paraŒtra plus convenable au digne archevˆque."Mais en cherchant … construire de belles phrases latines bien longues, bien imit‚es de Cic‚ron, il se rappela qu'un jour l'archevˆque, lui parlant de Napol‚on, affectait de l'appeler Buonaparte … l'instant disparut toute l'‚motion qui la veill‚ le touchait jusqu'aux larmes."O roi d'Italie, s'‚cria-t-il cette fid‚lit‚ que tant d'autres t'ont jur‚e de ton vivant, je te la garderai aprŠs ta mort. Il m'aime, sans doute, mais parce que je suis un del Dongo et lui le fils d'un bourgeois."Pour que sa belle lettre en italien ne f–t pas perdue, Fabrice y fit quelques changements n‚cessaires, et l'adressa au comte Mosca.

Ce jour-l… mˆme, Fabrice rencontra dans la rue la petite Marietta; elle devint rouge de bonheur, et lui fit signe de la suivre sans l'aborder. Elle gagna rapidement un portique d‚sert, l…, elle avan‡a encore la dentelle noire qui, suivant la mode du pays, lui couvrait la tˆte, de fa‡on … ce qu'elle ne p–t ˆtre reconnue; puis, se retournant vivement:

- Comment se fait-il, dit-elle … Fabrice, que vous marchiez ainsi librement dans la rue?

Fabrice lui raconta son histoire.

- Grand Dieu! vous avez ‚t‚ … Ferrare! Moi qui vous y ai tant cherch‚! Vous saurez que je me suis brouill‚e avec la vieille femme parce qu'elle voulait me conduire … Venise, o— je savais bien que vous n'iriez jamais, puisque vous ˆtes sur la liste noire de l'Autriche. J'ai vendu mon collier d'or pour venir … Bologne, un pressentiment m'annon‡ait le bonheur que j'ai de vous y rencontrer; la vieille femme est arriv‚e deux jours aprŠs moi. Ainsi, je ne vous engagerai point … venir chez nous, elle vous ferait encore de ces vilaines demandes d'argent qui me font tant de honte. Nous avons v‚cu fort convenablement depuis le jour fatal que vous savez et nous n'avons pas d‚pens‚ le quart de ce que vous lui donnƒtes. Je ne voudrais pas aller vous voir … l'auberge du Pellegrino, ce serait une publicit‚. Tƒchez de louer une petite chambre dans une rue d‚serte, et … l'Ave Maria (la tomb‚e de la nuit), je me trouverai ici, sous ce mˆme portique.

Ces mots dits, elle prit la fuite.

CHAPITRE XIII

Toutes les id‚es s‚rieuses furent oubli‚es … l'apparition impr‚vue de cette aimable personne. Fabrice se mit … vivre … Bologne dans une joie et une s‚curit‚ profondes. Cette disposition na‹ve … se trouver heureux de tout ce qui remplissait sa vie per‡ait dans les lettres qu'il adressait … la duchesse; ce fut au point qu'elle en prit de l'humeur. A peine si Fabrice le remarqua, seulement il ‚crivit en signes abr‚g‚s sur le cadran de sa montre: "Quand j'‚cris … la D. ne jamais dire quand j'‚tais pr‚lat, quand j'‚tais homme d'‚glise cela la fƒche."Il avait achet‚ deux petits chevaux dont il ‚tait fort content: il les attelait … une calŠche de louage toutes les fois que la petite Marietta voulait aller voir quelqu'un de ces sites ravissants des environs de Bologne; presque tous les soirs il la conduisait … la chute du Reno. Au retour, il s'arrˆtait chez l'aimable Crescentini, qui se croyait un peu le pŠre de la Marietta.

"Ma foi! si c'est l… la vie de caf‚ qui me semblait si ridicule pour un homme de quelque valeur, j'ai eu tort de la repousser", se disait Fabrice. Il oubliait qu'il n'allait jamais au caf‚ que pour lire Le Constitutionnel', et que, parfaitement inconnu … tout le beau monde de Bologne, les jouissances de vanit‚ n'entraient pour rien dans sa f‚licit‚ pr‚sente. Quand il n'‚tait pas avec la petite Marietta, on le voyait … l'Observatoire, o— il suivait un cours d'astronomie, le professeur l'avait pris en grande amiti‚ et Fabrice lui prˆtait ses chevaux le dimanche pour aller briller avec sa femme au Corso de la Montagnola.

Il avait en ex‚cration de faire le malheur d'un ˆtre quelconque si peu aimable qu'il f–t. La Marietta ne voulait pas absolument qu'il vŒt la vieille femme; mais un jour qu'elle ‚tait … l'‚glise, il monta chez la mammacia qui rougit de colŠre en le voyant entrer."C'est le cas de faire le del Dongo", se dit Fabrice.

- Combien la Marietta gagne-t-elle par mois quand elle est engag‚e? s'‚cria-t-il de l'air dont un jeune homme qui se respecte entre … Paris au balcon des Bouffes.

- Cinquante ‚cus.

- Vous mentez comme toujours; dites la v‚rit‚, ou par Dieu vous n'aurez pas un centime.

- Eh bien! elle gagnait vingt-deux ‚cus dans notre compagnie … Parme, quand nous avons eu le malheur de vous connaŒtre; moi je gagnais douze ‚cus, et nous donnions … Giletti, notre protecteur, chacune le tiers de ce qui nous revenait. Sur quoi, tous les mois … peu prŠs, Giletti faisait un cadeau … la Marietta; ce cadeau pouvait bien valoir deux ‚cus.

- Vous mentez encore; vous, vous ne receviez que quatre ‚cus. Mais si vous ˆtes bonne avec la Marietta, je vous engage comme si j'‚tais un impresario, tous les mois vous recevrez douze ‚cus pour vous et vingt-deux pour elle; mais si je lui vois les yeux rouges, je fais banqueroute.

- Vous faites le fier, eh bien! votre belle g‚n‚rosit‚ nous ruine, r‚pondit la vieille femme d'un ton furieux; nous perdons l'aviviamento (l'achalandage). Quand nous aurons l'‚norme malheur d'ˆtre priv‚es de la protection de Votre Excellence, nous ne serons plus connues d'aucune troupe, toutes seront au grand complet; nous ne trouverons pas d'engagement, et par vous, nous mourrons de faim.

- Va-t'en au diable, dit Fabrice en s'en allant.

- Je n'irai pas au diable; vilain impie! mais tout simplement au bureau de la police, qui saura de moi que vous ˆtes un monsignore qui a jet‚ le froc aux orties, et que vous ne vous appelez pas plus Joseph Bossi que moi.

Fabrice avait d‚j… descendu quelques marches d'escalier, il revint.

- D'abord la police sait mieux que toi quel peut ˆtre mon vrai nom; mais si tu t'avises de me d‚noncer, si tu as cette infamie, lui dit-il d'un grand s‚rieux, Ludovic te parlera, et ce n'est pas six coups de couteau que recevra ta vieille carcasse, mais deux douzaines, et tu seras pour six mois … l'h“pital, et sans tabac.

La vieille femme pƒlit et se pr‚cipita sur la main de Fabrice, qu'elle voulut baiser.

- J'accepte avec reconnaissance le sort que vous nous faites, … la Marietta et … moi. Vous avez l'air si bon, que je vous prenais pour un niais; et pensez-y bien, d'autres que moi pourront commettre la mˆme erreur; je vous conseille d'avoir habituellement l'air plus grand seigneur.

Puis elle ajouta avec une impudence admirable:

- Vous r‚fl‚chirez … ce bon conseil, et, comme l'hiver n'est pas bien ‚loign‚ vous nous ferez cadeau … la Marietta et … moi d‚ deux bons habits de cette belle ‚toffe anglaise que vend le gros marchand qui est sur la place Saint-P‚trone.

L'amour de la jolie Marietta offrait … Fabrice tous les charmes de l'amiti‚ la plus douce, ce qui le faisait songer au bonheur du mˆme genre qu'il aurait pu trouver auprŠs de la duchesse.

"Mais n'est-ce pas une chose bien plaisante, se disait-il quelquefois, que je ne sois pas susceptible de cette pr‚occupation exclusive et passionn‚e qu'ils appellent de l'amour? Parmi les liaisons que le hasard m'a donn‚es … Novare ou … Naples, ai-je jamais rencontr‚ de femme dont la pr‚sence mˆme dans les premiers jours, f–t pour moi pr‚f‚rable … une promenade sur un joli cheval inconnu? Ce qu'on appelle amour, ajoutait-il, serait-ce donc encore un mensonge? J'aime sans doute, comme j'ai bon app‚tit … six heures! Serait-ce cette propension quelque peu vulgaire dont ces menteurs auraient fait l'amour d'Othello l'amour de TancrŠde? ou bien faut-il croire que je suis organis‚ autrement que les autres hommes? Mon ƒme manquerait d'une passion, pourquoi cela? ce serait une singuliŠre destin‚e!"

A Naples, surtout dans les derniers temps, Fabrice avait rencontr‚ des femmes qui, fiŠres de leur rang, de leur beaut‚ et de la position qu'occupaient dans le monde les adorateurs qu'elles lui avaient sacrifi‚s, avaient pr‚tendu le mener. A la vue de ce projet, Fabrice avait rompu de la fa‡on la plus scandaleuse et la plus rapide."Or, se disait-il, si je me laisse jamais transporter par le plaisir, sans doute trŠs vif, d'ˆtre bien avec cette jolie femme qu'on appelle la duchesse Sanseverina, je suis exactement comme ce Fran‡ais ‚tourdi qui tua un jour la poule aux oeuf d'or. C'est … la duchesse que je dois le seul bonheur que j'aie jamais ‚prouv‚ par les sentiments tendres; mon amiti‚ pour elle est ma vie, et d'ailleurs, sans elle que suis-je? un pauvre exil‚ r‚duit … vivoter p‚niblement dans un chƒteau d‚labr‚ des environs de Novare. Je me souviens que durant les grandes pluies d'automne j'‚tais oblig‚ le soir crainte d'accident, d'ajuster un parapluie sur l‚ ciel de mon lit. Je montais les chevaux de l'homme d'affaires, qui voulait bien le souffrir par respect pour mon sang bleu (pour ma haute naissance), mais il commen‡ait … trouver mon s‚jour un peu long; mon pŠre m'avait assign‚ une pension de douze cents francs, et se croyait damn‚ de donner du pain … un jacobin. Ma pauvre mŠre et mes soeurs se laissaient manquer de robes pour me mettre en ‚tat de faire quelques petits cadeaux … mes maŒtresses. Cette fa‡on d'ˆtre g‚n‚reux me per‡ait le coeur. Et, de plus, on commen‡ait … soup‡onner ma misŠre, et la jeune noblesse des environs allait me prendre en piti‚. T“t ou tard, quelque fat e–t laiss‚ voir son m‚pris pour un jacobin pauvre et malheureux dans ses desseins car, aux yeux de ces gens-l…, je n'‚tais pas autre chose. J'aurais donn‚ ou re‡u quelque bon coup d'‚p‚e qui m'e–t conduit … la forteresse de Fenestrelles, ou bien j'eusse de nouveau ‚t‚ me r‚fugier en Suisse, toujours avec douze cents francs de pension. J'ai le bonheur de devoir … la duchesse l'absence de tous ces maux; de plus, c'est elle qui sent pour moi les transports d'amiti‚ que je devrais ‚prouver pour elle.

"Au lieu de cette vie ridicule et piŠtre qui e–t fait de moi un animal triste, un sot, depuis quatre ans je vis dans une grande ville et j'ai une excellente voiture, ce qui m'a empˆch‚ de connaŒtre l'envie et tous les sentiments bas de la province. Cette tante trop aimable me gronde toujours de ce que je ne prends pas assez d'argent chez le banquier. Veux-je gƒter … jamais cette admirable position? Veux-je perdre l'unique amie que j'aie au monde? Il suffit de prof‚rer un mensonge, il suffit de dire … une femme charmante et peut-ˆtre unique au monde, et pour laquelle j'ai l'amiti‚ la plus passionn‚e: Je t'aime, moi qui ne sais pas ce que c'est qu'aimer d'amour. Elle passerait la journ‚e … me faire un crime de l'absence de ces transports qui me sont inconnus. La Marietta, au contraire, qui ne voit pas dans mon coeur et qui prend une caresse pour un transport de l'ƒme, me croit fou d'amour, et s'estime la plus heureuse des femmes.

"Dans le fait je n'ai connu un peu de cette pr‚occupation tendre qu'on appelle, je crois, l'amour, que pour cette jeune Aniken de l'auberge de Zonders, prŠs de la frontiŠre de Belgique."

C'est avec regret que nous allons placer ici l'une des plus mauvaises actions de Fabrice: au milieu de cette vie tranquille, une mis‚rable pique de vanit‚ s'empara de ce coeur rebelle … l'amour et le conduisit fort loin. En mˆme temps que lui se trouvait … Bologne la fameuse Fausta F ***, sans contredit l'une des premiŠres chanteuses de notre ‚poque, et peut-ˆtre la femme la plus capricieuse que l'on ait jamais vue. L'excellent poŠte Burati, de Venise, avait fait sur son compte ce fameux sonnet satirique qui alors se trouvait dans la bouche des princes comme des derniers gamins de carrefours.

Vouloir et ne pas vouloir, adorer et d‚tester en un jour, n'ˆtre contente que dans l'inconstance, m‚priser ce que le monde adore, tandis que le monde l'adore, la Fausta a ces d‚fauts et bien d'autres encore. Donc ne vois jamais ce serpent. Si tu la vois, imprudent, tu oublies ses caprices. As-tu le bonheur de l'entendre, tu t'oublies toi-mˆme et l'amour fait de toi, en un moment, ce que Circ‚ fit jadis des compagnons d'Ulysse.

Pour le moment ce miracle de beaut‚ ‚tait sous le charme des ‚normes favoris et de la haute insolence du jeune comte M *** au point de n'ˆtre pas r‚volt‚e de son abominable jalousie. Fabrice vit ce comte dans les rues de Bologne, et fut choqu‚ de l'air de sup‚riorit‚ avec lequel il occupait le pav‚, et daignait montrer ses grƒces au public. Ce jeune homme ‚tait fort riche, se croyait tout permis et comme ses prepotenze lui avaient attir‚ des menaces, il ne se montrait guŠre qu'environn‚ de huit ou dix buli (sorte de coupe-jarrets), revˆtus de sa livr‚e, et qu'il avait fait venir de ses terres dans les environs de Brescia. Les regards de Fabrice avaient rencontr‚ une ou deux fois ceux de ce terrible comte, lorsque le hasard lui fit entendre la Fausta. Il fut ‚tonn‚ de l'ang‚lique douceur de cette voix: il ne se figurait rien de pareil; il lui dut des sensations de bonheur suprˆme, qui faisaient un beau contraste avec la placidit‚ de sa vie pr‚sente."Serait-ce enfin l… de l'amour?"se dit-il. Fort curieux d'‚prouver ce sentiment, et d'ailleurs amus‚ par l'action de braver ce comte M ***, dont la mine ‚tait plus terrible que celle d'aucun tambour-major, notre h‚ros se livra … l'enfantillage de passer beaucoup trop souvent devant le palais Tanari, que le comte M*** avait lou‚ pour la Fausta.

Un jour, vers la tomb‚e de la nuit, Fabrice, cherchant … se faire apercevoir de la Fausta, fut salu‚ par des ‚clats de rire fort marqu‚s lanc‚s par les buli du comte, qui se trouvaient sur la porte du palais Tanari. Il courut chez lui, prit de bonnes armes et repassa devant ce palais. La Fausta, cach‚e derriŠre ses persiennes, attendait ce retour, et lui en tint compte. M ***, jaloux de toute la terre, devint sp‚cialement jaloux de M. Joseph Bossi, et s'emporta en propos ridicules; sur quoi tous les matins notre h‚ros lui faisait parvenir une lettre qui ne contenait que ces mots:

M. Joseph Bossi d‚truit les insectes incommodes, et loge au Pelegrino, via Larga, nø 79.

Le comte M ***, accoutum‚ aux respects que lui assuraient en tous lieux son ‚norme fortune, son sang bleu et la bravoure de ses trente domestiques, ne voulut point entendre le langage de ce petit billet.

Fabrice en ‚crivait d'autres … la Fausta; M *** mit des espions autour de ce rival, qui peut-ˆtre ne d‚plaisait pas; d'abord il apprit son v‚ritable nom, et ensuite que pour le moment il ne pouvait se montrer … Parme. Peu de jours aprŠs, le comte M ***, ses buli, ses magnifiques chevaux et la Fausta partirent pour Parme.

Fabrice, piqu‚ au jeu, les suivit le lendemain. Ce fut en vain que le bon Ludovic fit des remontrances path‚tiques; Fabrice l'envoya promener, et Ludovic, fort brave lui-mˆme, l'admira; d'ailleurs ce voyage le rapprochait de la jolie maŒtresse qu'il avait a Casal Maggiore. Par les soins de Ludovic, huit ou dix anciens soldats des r‚giments de Napol‚on entrŠrent chez M. Joseph Bossi, sous le nom de domestiques."Pourvu, se dit Fabrice en faisant la folie de suivre la Fausta, que je n'aie aucune communication ni avec le ministre de la police, comte Mosca, ni avec la duchesse, je n'expose que moi. Je dirai plus tard … ma tante que j'allais … la recherche de l'amour, cette belle chose que je n'ai jamais rencontr‚e. Le fait est que je pense … la Fausta, mˆme quand je ne la vois pas... Mais est-ce le souvenir de sa voix que j'aime, ou sa personne?"Ne songeant plus … la carriŠre eccl‚siastique, Fabrice avait arbor‚ des moustaches et des favoris presque aussi terribles que ceux du comte M ***, ce qui le d‚guisait un peu. Il ‚tablit son quartier g‚n‚ral non … Parme, c'e–t ‚t‚ trop imprudent, mais dans un village des environs, au milieu des bois, sur la route de Sacca, o— ‚tait le chƒteau de sa tante. D'aprŠs les conseils de Ludovic, il s'annon‡a dans ce village comme le valet de chambre d'un grand seigneur anglais fort original, qui d‚pensait cent mille francs par an pour se donner le plaisir de la chasse, et qui arriverait sous peu du lac de C“me, o— il ‚tait retenu par la pˆche des truites. Par bonheur, le joli petit palais que le comte M *** avait lou‚ pour la belle Fausta ‚tait situ‚ … l'extr‚mit‚ m‚ridionale de la ville de Parme, pr‚cis‚ment sur la route de Sacca, et les fenˆtres de la Fausta donnaient sur les belles all‚es de grands arbres qui s'‚tendent sous la haute tour de la citadelle. Fabrice n'‚tait point connu dans ce quartier d‚sert; il ne manqua pas de faire suivre le comte M ***, et, un jour que celui-ci venait de sortir de chez l'admirable cantatrice, il eut l'audace de paraŒtre dans la rue en plein jour; … la v‚rit‚, il ‚tait mont‚ sur un excellent cheval, et bien arm‚. Des musiciens, de ceux qui courent les rues en Italie, et qui parfois sont excellents, vinrent planter leurs contrebasses sous les fenˆtres de la Fausta: aprŠs avoir pr‚lud‚, ils chantŠrent assez bien une cantate en son honneur. La Fausta se mit … la fenˆtre, et remarqua facilement un jeune homme fort poli qui, arrˆt‚ … cheval au milieu de la rue, la salua d'abord, puis se mit … lui adresser des regards fort peu ‚quivoques. Malgr‚ le costume anglais exag‚r‚ adopt‚ par Fabrice, elle eut bient“t reconnu l'auteur des lettres passionn‚es qui avaient amen‚ son d‚part de Bologne."Voil… un ˆtre singulier, se dit-elle, il me semble que je vais l'aimer. J'ai cent louis devant moi, je puis fort bien planter l… ce terrible comte M ***. Au fait, il manque d'esprit et d'impr‚vu, et n'est un peu amusant que par la mine atroce de ses gens."

Le lendemain, Fabrice ayant appris que tous les jours, vers les onze heures, la Fausta allait entendre la messe au centre de la ville, dans cette mˆme ‚glise de Saint-Jean o— se trouvait le tombeau de son grand-oncle, l'archevˆque Ascanio del Dongo, il osa l'y suivre. A la v‚rit‚, Ludovic lui avait procur‚ une belle perruque anglaise avec des cheveux du plus beau rouge. A propos de la couleur de ces cheveux, qui ‚tait celle des flammes qui br–laient son coeur, il fit un sonnet que la Fausta trouva charmant; une main inconnue avait eu soin de le placer sur son piano. Cette petite guerre dura bien huit jours, mais Fabrice trouvait que, malgr‚ ses d‚marches de tout genre, il ne faisait pas de progrŠs r‚els; la Fausta refusait de le recevoir. Il outrait la nuance de singularit‚; elle a dit depuis qu'elle avait peur de lui. Fabrice n'‚tait plus retenu que par un reste d'espoir d'arriver … sentir ce qu'on appelle de l'amour, mais souvent il s'ennuyait.

- Monsieur, allons-nous-en, lui r‚p‚tait Ludovic, vous n'ˆtes point amoureux; je vous vois un sang-froid et un bon sens d‚sesp‚rants. D'ailleurs vous n'avancez point; par pure vergogne, d‚campons.

Fabrice allait partir au premier moment d'humeur, lorsqu'il apprit que la Fausta devait chanter chez la duchesse Sanseverina."Peut-ˆtre que cette voix sublime achŠvera d'enflammer mon coeur", se dit-il; et il osa bien s'introduire d‚guis‚ dans ce palais o— tous les yeux le connaissaient. Qu'on juge de l'‚motion de la duchesse, lorsque tout … fait vers la fin du concert elle remarqua un homme en livr‚e de chasseur, debout prŠs de la porte du grand salon; cette tournure rappelait quelqu'un. Elle chercha le comte Mosca qui seulement alors lui apprit l'insigne et vraiment incroyable folie de Fabrice. Il la prenait trŠs bien. Cet amour pour une autre que la duchesse lui plaisait fort; le comte, parfaitement galant homme, hors de la politique, agissait d'aprŠs cette maxime qu'il ne pouvait trouver le bonheur qu'autant que la duchesse serait heureuse.

- Je le sauverai de lui-mˆme, dit-il … son amie; jugez de la joie de nos ennemis si on l'arrˆtait dans ce palais! Aussi ai-je ici plus de cent hommes … moi, et c'est pour cela que je vous ai fait demander les clefs du grand chƒteau d'eau. Il se porte pour amoureux fou de la Fausta? et jusqu'ici ne peut l'enlever au comte M *** qui donne … cette folle une existence de reine.

La physionomie de la duchesse trahit la plus vive douleur: "Fabrice n'‚tait donc qu'un libertin tout … fait incapable d'un sentiment tendre et s‚rieux."

- Et ne pas nous voir! c'est ce que jamais je ne pourrai lui pardonner! dit-elle enfin; et moi qui lui ‚cris tous les jours … Bologne!

- J'estime fort sa retenue, r‚pliqua le comte, il ne veut pas nous compromettre par son ‚quip‚e, et il sera plaisant de la lui entendre raconter.

La Fausta ‚tait trop folle pour savoir taire ce qui l'occupait: le lendemain du concert, dont ses yeux avaient adress‚ tous les airs … ce grand jeune homme habill‚ en chasseur, elle parla au comte M *** d'un attentif inconnu.

- O— le voyez-vous? dit le comte furieux.

- Dans les rues, … l'‚glise, r‚pondit la Fausta interdite.

Aussit“t elle voulut r‚parer son imprudence ou du moins ‚loigner tout ce qui pouvait rappeler Fabrice: elle se jeta dans une description infinie d'un grand jeune homme … cheveux rouges, il avait des yeux bleus; sans doute c'‚tait quelque Anglais fort riche et fort gauche, ou quelque prince. A ce mot, le comte M ***, qui ne brillait pas par la justesse des aper‡us, alla se figurer, chose d‚licieuse pour sa vanit‚, que ce rival n'‚tait autre que le prince h‚r‚ditaire de Parme. Ce pauvre jeune homme m‚lancolique, gard‚ par cinq ou six gouverneurs, sous-gouverneurs, pr‚cepteurs, etc., qui ne le laissaient sortir qu'aprŠs avoir tenu conseil, lan‡ait d'‚tranges regards sur toutes les femmes passables qu'il lui ‚tait permis d'approcher. Au concert de la duchesse, son rang l'avait plac‚ en avant de tous les auditeurs, sur un fauteuil isol‚, … trois pas de la belle Fausta, et ses regards avaient souverainement choqu‚ le comte M ***. Cette folie d'exquise vanit‚: avoir un prince pour rival, amusa fort la Fausta qui se fit un plaisir de la confirmer par cent d‚tails na‹vement donn‚s.

- Votre race, disait-elle au comte, est aussi ancienne que celle des FarnŠse … laquelle appartient ce jeune homme?

- Que voulez-vous dire? aussi ancienne! Moi je n'ai point de bƒtardise dans ma famille'.

Le hasard voulut que jamais le comte M *** ne put voir … son aise ce rival pr‚tendu; ce qui le confirma dans l'id‚e flatteuse d'avoir un prince pour antagoniste. En effet, quand les int‚rˆts de son entreprise n'appelaient point Fabrice … Parme, il se tenait dans les bois vers Sacca et les bords du P“. Le comte M *** ‚tait bien plus fier, mais aussi plus prudent depuis qu'il se croyait en passe de disputer le coeur de la Fausta … un prince; il la pria fort s‚rieusement de mettre la plus grande retenue dans toutes ses d‚marches. AprŠs s'ˆtre jet‚ … ses genoux en amant jaloux et passionn‚, il lui d‚clara fort net que son honneur ‚tait int‚ress‚ … ce qu'elle ne f–t pas la dupe du jeune prince.

- Permettez, je ne serais pas sa dupe si je l'aimais; moi, je n'ai jamais vu de prince … mes pieds.

- Si vous c‚dez, reprit-il avec un regard hautain, peut-ˆtre ne pourrai-je pas me venger du prince mais certes, je me vengerai.

Et il sortit en fermant les portes … tour de bras.

Si Fabrice se f–t pr‚sent‚ en ce moment, il gagnait son procŠs.

- Si vous tenez … la vie lui dit-il le soir, en prenant cong‚ d'elle aprŠs l‚ spectacle, faites que je ne sache jamais que le jeune prince a p‚n‚tr‚ dans votre maison. Je ne puis rien sur lui, morbleu! mais ne me faites pas souvenir que je puis tout sur vous!

- Ah! mon petit Fabrice, s'‚cria la Fausta; si je savais o— te prendre!

La vanit‚ piqu‚e peut mener loin un jeune homme riche et dŠs le berceau toujours environn‚ de flatteurs. La passion trŠs v‚ritable que le comte M *** avait eue pour la Fausta se r‚veilla avec fureur: il ne fut point arrˆt‚ par la perspective dangereuse de lutter avec le fils unique du souverain chez lequel il se trouvait; de mˆme qu'il n'eut point l'esprit de chercher … voir ce prince, ou du moins … le faire suivre. Ne pouvant autrement l'attaquer, M *** osa songer … lui donner un ridicule."Je serai banni pour toujours des Etats de Parme, se dit-il, eh! que m'importe?"S'il e–t cherch‚ … reconnaŒtre la position de l'ennemi, le comte M *** e–t appris que le pauvre jeune prince ne sortait jamais sans ˆtre suivi par trois ou quatre vieillards, ennuyeux gardiens de l'‚tiquette, et que le seul plaisir de son choix qu'on lui permŒt au monde , ‚tait la min‚ralogie. De jour comme de nuit, le petit palais occup‚ par la Fausta et o— la bonne compagnie de Parme faisait foule, ‚tait environn‚ d'observateurs; M *** savait heure par heure ce qu'elle faisait et surtout ce qu'on faisait autour d'elle. L'on peut louer ceci dans les pr‚cautions de ce jaloux, cette femme si capricieuse n'eut d'abord aucune id‚e de ce redoublement de surveillance. Les rapports de tous ses agents disaient au comte M *** qu'un homme fort jeune, portant une perruque de cheveux rouges, paraissait fort souvent sous les fenˆtres de la Fausta, mais toujours avec un d‚guisement nouveau."Evidemment c'est le jeune prince, se dit M ***, autrement pourquoi se d‚guiser? et parbleu! un homme comme moi n'est pas fait pour lui c‚der. Sans les usurpations de la r‚publique de Venise, je serais prince souverain, moi aussi."

Le jour de San Stefano les rapports des espions prirent une couleur plus sombre; ils semblaient indiquer que la Fausta commen‡ait … r‚pondre aux empressements de l'inconnu."Je puis partir … l'instant avec cette femme! se dit M ***. Mais quoi! … Bologne, j'ai fui devant del Dongo; ici je fuirais devant un prince! Mais que dirait ce jeune homme? Il pourrait penser qu'il a r‚ussi … me faire peur! Et pardieu! je suis d'aussi bonne maison que lui."M *** ‚tait furieux, mais, pour comble de misŠre, tenait avant tout … ne point se donner, aux yeux de la Fausta qu'il savait moqueuse, le ridicule d'ˆtre jaloux. Le jour de San Stefano donc, aprŠs avoir pass‚ une heure avec elle, et en avoir ‚t‚ accueilli avec un empressement qui lui sembla le comble de la fausset‚, il la laissa sur les onze heures, s'habillant pour aller entendre la messe … l'‚glise de Saint-Jean. Le comte M *** revint chez lui, prit l'habit noir rƒp‚ d'un jeune ‚lŠve en th‚ologie, et courut … Saint-Jean il choisit sa place derriŠre un des tombeaux qui ornent la troisiŠme chapelle … droite; il voyait tout ce qui se passait dans l'‚glise par-dessous le bras d'un cardinal que l'on a repr‚sent‚ … genoux sur sa tombe; cette statue “tait la lumiŠre au fond de la chapelle et le cachait suffisamment. Bient“t il vit arriver la Fausta plus belle que jamais; elle ‚tait en grande toilette, et vingt adorateurs appartenant … la plus haute soci‚t‚ lui faisaient cortŠge. Le sourire et la joie ‚clataient dans ses yeux et sur ses lŠvres."Il est ‚vident, se dit le malheureux jaloux, qu'elle compte rencontrer ici l'homme qu'elle aime, et que depuis longtemps peut-ˆtre, grƒce … moi, elle n'a pu voir."Tout … coup, le bonheur le plus vif sembla redoubler dans les yeux de la Fausta."Mon rival est pr‚sent, se dit M ***, et sa fureur de vanit‚ n'eut plus de bornes. Quelle figure est-ce que je fais ici, servant de pendant … un jeune prince qui se d‚guise?"Mais quelques efforts qu'il p–t faire, jamais il ne parvint … d‚couvrir ce rival que ses regards affam‚s cherchaient de toutes parts.

A chaque instant, la Fausta, aprŠs avoir promen‚ les yeux dans toutes les parties de l'‚glise finissait par arrˆter des regards charg‚s d'amour et de bonheur, sur le coin obscur o— M *** s'‚tait cach‚. Dans un coeur passionn‚, l'amour est sujet … exag‚rer les nuances les plus l‚gŠres, il en tire les cons‚quences les plus ridicules, le pauvre M *** ne finit-il pas par se persuader que la Fausta l'avait vu, que malgr‚ ses efforts, s'‚tant aper‡ue de sa mortelle jalousie, elle voulait la lui reprocher et en mˆme temps l'en consoler par ces regards si tendres.

Le tombeau du cardinal, derriŠre lequel M *** s'‚tait plac‚ en observation, ‚tait ‚lev‚ de quatre ou cinq pieds sur le pav‚ de marbre de Saint-Jean. La messe … la mode finie vers les une heure, la plupart des fidŠles s'en allŠrent, et la Fausta cong‚dia les beaux de la ville, sous un pr‚texte de d‚votion, rest‚e agenouill‚e sur sa chaise, ses yeux, devenus plus tendres et plus brillants, ‚taient fix‚s sur M ***; depuis qu'il n'y avait plus que peu de personnes dans l'‚glise, ses regards ne se donnaient plus la peine de la parcourir tout entiŠre avant de s'arrˆter avec bonheur sur la statue du cardinal."Que de d‚licatesses!"se disait le comte M *** se croyant regard‚. Enfin la Fausta se leva et sortit brusquement, aprŠs avoir fait, avec les mains, quelques mouvements singuliers.

M *** ivre d'amour et presque tout … fait d‚sabus‚ d‚ sa folle jalousie, quittait sa place pour voler au palais de sa maŒtresse et la remercier mille et mille fois, lorsqu'en passant devant le tombeau du cardinal il aper‡ut un jeune homme tout en noir; cet ˆtre funeste s'‚tait tenu jusque-l… agenouill‚ tout contre l'‚pitaphe du tombeau, et de fa‡on … ce que les regards de l'amant jaloux qui le cherchaient pussent passer par-dessus sa tˆte et ne point le voir.

Ce jeune homme se leva, marcha vite et fut … l'instant mˆme environn‚ par sept ou huit personnages assez gauches, d'un aspect singulier et qui semblaient lui appartenir. M *** se pr‚cipita sur ses pas, mais, sans qu'il y e–t rien de trop marqu‚, il fut arrˆt‚ dans le d‚fil‚ que forme le tambour de bois de la porte d'entr‚e, par ces hommes gauches qui prot‚geaient son rival; enfin, lorsque aprŠs eux il arriva … la rue, il ne put que voir fermer la portiŠre d'une voiture de ch‚tive apparence, laquelle, par un contraste bizarre, ‚tait attel‚e de deux excellents chevaux, et en un moment fut hors de sa vue.

Il rentra chez lui haletant de fureur; bient“t arrivŠrent ses observateurs, qui lui rapportŠrent froidement que ce jour-l…, l'amant myst‚rieux, d‚guis‚ en prˆtre, s'‚tait agenouill‚ fort d‚votement, tout contre un tombeau plac‚ … l'entr‚e d'une chapelle obscure de l'‚glise de Saint-Jean. La Fausta ‚tait rest‚e dans l'‚glise jusqu'… ce qu'elle f–t … peu prŠs d‚serte, et alors elle avait ‚chang‚ rapidement certains signes avec cet inconnu, avec les mains, elle faisait comme des croix. M *** courut chez l'infidŠle; pour la premiŠre fois elle ne put cacher son trouble; elle raconta avec la na‹vet‚ menteuse d'une femme passionn‚e, que comme de coutume elle ‚tait all‚e … Saint-Jean, mais qu'elle n'y avait pas aper‡u cet homme qui la pers‚cutait. A ces mots, M ***, hors de lui, la traita comme la derniŠre des cr‚atures, lui dit tout ce qu'il avait vu lui-mˆme, et la hardiesse des mensonges croissant avec la vivacit‚ des accusations, il prit son poignard et se pr‚cipita sur elle. D'un grand sang-froid la Fausta lui dit:

- Eh bien! tout ce dont vous vous plaignez est la pure v‚rit‚, mais j'ai essay‚ de vous la cacher afin de ne pas jeter votre audace dans des projets de vengeance insens‚s et qui peuvent nous perdre tous les deux; car, sachez-le une bonne fois, suivant mes conjonctures, l'homme qui me pers‚cute de ses soins est fait pour ne pas trouver d'obstacles … ses volont‚s, du moins en ce pays.

AprŠs avoir rappel‚ fort adroitement qu'aprŠs tout M *** n'avait aucun droit sur elle, la Fausta finit par dire que probablement elle n'irait plus … l'‚glise de Saint-Jean. M *** ‚tait ‚perdument amoureux, un peu de coquetterie avait pu se joindre … la prudence dans le coeur de cette jeune femme, il se sentit d‚sarmer. Il eut l'id‚e de quitter Parme; le jeune prince, si puissant qu'il f–t, ne pourrait le suivre, ou s'il le suivait ne serait plus que son ‚gal. Mais l'orgueil repr‚senta de nouveau que ce d‚part aurait toujours l'air d'une fuite, et le comte M *** se d‚fendit d'y songer.

"Il ne se doute pas de la pr‚sence de mon petit Fabrice, se dit la cantatrice ravie, et maintenant nous pourrons nous moquer de lui d'une fa‡on pr‚cieuse!"

Fabrice ne devina point son bonheur, trouvant le lendemain les fenˆtres de la cantatrice soigneusement ferm‚es, et ne la voyant nulle part, la plaisanterie commen‡a … lui sembler longue. Il avait des remords."Dans quelle situation est-ce que je mets ce pauvre comte Mosca, lui ministre de la Police! on le croira mon complice, je serai venu dans ce pays pour casser le cou … sa fortune! Mais si j'abandonne un projet si longtemps suivi, que dira la duchesse quand je lui conterai mes essais d'amour?"

Un soir que prˆt … quitter la partie il se faisait ainsi la morale, en r“dant sous les grands arbres qui s‚parent le palais de la Fausta de la citadelle, il remarqua qu'il ‚tait suivi par un espion de fort petite taille; ce fut en vain que pour s'en d‚barrasser il alla passer par plusieurs rues, toujours cet ˆtre microscopique semblait attach‚ … ses pas. Impatient‚, il courut dans une rue solitaire situ‚e le long de la Parma, et o— ses gens ‚taient en embuscade; sur un signe qu'il fit ils sautŠrent sur le pauvre petit espion qui se pr‚cipita … leurs genoux; c'‚tait la Bettina, femme de chambre de la Fausta; aprŠs trois jours d'ennui et de r‚clusion, d‚guis‚e en homme pour ‚chapper au poignard du comte M ***, dont sa maŒtresse et elle avaient grand-peur, elle avait entrepris de venir dire … Fabrice qu'on l'aimait … la passion et qu'on br–lait de le voir; mais on ne pouvait plus paraŒtre … l'‚glise de Saint-Jean!"Il ‚tait temps, se dit Fabrice, vive l'insistance!"

La petite femme de chambre ‚tait fort jolie, ce qui enleva Fabrice … ses rˆveries morales. Elle lui apprit que la promenade et toutes les rues o— il avait pass‚ ce soir-l… ‚taient soigneusement gard‚es, sans qu'il y par–t, par des espions de M ***. Ils avaient lou‚ des chambres au rez-de-chauss‚e ou au premier ‚tage, cach‚s derriŠre les persiennes et gardant un profond silence, ils observaient tout ce qui se passait dans la rue, en apparence la plus solitaire, et entendaient ce qu'on y disait.

- Si ces espions eussent reconnu ma voix, dit la petite Bettina, j'‚tais poignard‚e sans r‚mission … ma rentr‚e au logis, et peut-ˆtre ma pauvre maŒtresse avec moi.

Cette terreur la rendait charmante, aux yeux de Fabrice.

- Le comte M ***, continua-t-elle, est furieux, et Madame sait qu'il est capable de tout... Elle m'a charg‚e de vous dire qu'elle voudrait ˆtre … cent lieues d'ici avec vous!

Alors elle raconta la scŠne du jour de la Saint-Etienne et la fureur de M ***, qui n'avait perdu aucun des regards et des signes d'amour que la Fausta, ce jour-l… folle de Fabrice, lui avait adress‚s. Le comte avait tir‚ son poignard, avait saisi la Fausta par les cheveux, et, sans sa pr‚sence d'esprit, elle ‚tait perdue.

Fabrice fit monter la jolie Bettina dans un petit appartement qu'il avait prŠs de l…. Il lui raconta qu'il ‚tait de Turin, fils d'un grand personnage qui pour le moment se trouvait … Parme, ce qui l'obligeait … garder beaucoup de m‚nagements. La Bettina lui r‚pondit en riant qu'il ‚tait bien plus grand seigneur qu'il ne voulait le paraŒtre. Notre h‚ros eut besoin d'un peu de temps avant de comprendre que la charmante fille le prenait pour un non moindre personnage que le prince h‚r‚ditaire lui-mˆme. La Fausta commen‡ait … avoir peur et … aimer Fabrice; elle avait pris sur elle de ne pas dire ce nom … sa femme de chambre, et de lui parler du prince. Fabrice finit par avouer … la jolie fille qu'elle avait devin‚ juste:

- Mais si mon nom est ‚bruit‚, ajouta-t-il, malgr‚ la grande passion dont j'ai donn‚ tant de preuves … ta maŒtresse, je serai oblig‚ de cesser de la voir, et aussit“t les ministres de mon pŠre, ces m‚chants dr“les que je destituerai un jour, ne manqueront pas de lui envoyer l'ordre de vider le pays, que jusqu'ici elle a embelli de sa pr‚sence.

Vers le matin, Fabrice combina avec la petite cam‚riste plusieurs projets de rendez-vous pour arriver … la Fausta: il fit appeler Ludovic et un autre de ses gens fort adroit, qui s'entendirent avec la Bettina, pendant qu'il ‚crivait … la Fausta la lettre la plus extravagante, la situation comportait toutes les exag‚rations de la trag‚die, et Fabrice ne s'en fit pas faute. Ce ne fut qu'… la pointe du jour qu'il se s‚para de la petite cam‚riste, fort contente des fa‡ons du jeune prince.

Il avait ‚t‚ cent fois r‚p‚t‚ que, maintenant que la Fausta ‚tait d'accord avec son amant, celui-ci ne repasserait plus sous les fenˆtres du petit palais que lorsqu'on pourrait l'y recevoir, et alors il y aurait signal. Mais Fabrice, amoureux de la Bettina, et se croyant prŠs du d‚nouement avec la Fausta, ne put se tenir dans son village … deux lieues de Parme. Le lendemain, vers les minuit, il vint … cheval, et bien accompagn‚, chanter sous les fenˆtres de la Fausta un air alors … la mode, et dont il changeait les paroles."N'est-ce pas ainsi qu'en agissent messieurs les amants?"se disait-il.

Depuis que la Fausta avait t‚moign‚ le d‚sir d'un rendez-vous, toute cette chasse semblait bien longue … Fabrice."Non, je n'aime point, se disait-il en chantant assez mal sous les fenˆtres du petit palais; la Bettina me semble cent fois pr‚f‚rable … la Fausta, et c'est par elle que je voudrais ˆtre re‡u en ce moment."Fabrice, s'ennuyant assez retournait … son village, lorsque … cinq cents pas du palais de la Fausta quinze ou vingt hommes se jetŠrent sur lui, quatre d'entre eux saisirent la bride de son cheval, deux autres s'emparŠrent de ses bras. Ludovic et les bravi de Fabrice furent assaillis, mais purent se sauver; ils tirŠrent quelques coups de pistolet. Tout cela fut l'affaire d'un instant: cinquante flambeaux allum‚s parurent dans la rue en un clin d'oeil et comme par enchantement. Tous ces hommes ‚taient bien arm‚s. Fabrice avait saut‚ … bas de son cheval, malgr‚ les gens qui le retenaient; il chercha … se faire jour; il blessa mˆme un des hommes qui lui serrait les bras avec des mains semblables … des ‚taux; mais il fut bien ‚tonn‚ d'entendre cet homme lui dire du ton le plus respectueux:

- Votre Altesse me fera une bonne pension pour cette blessure, ce qui vaudra mieux pour moi que de tomber dans le crime de lŠse-majest‚, en tirant l'‚p‚e contre mon prince.

"Voici justement le chƒtiment de ma sottise, se dit Fabrice, je me serai damn‚ pour un p‚ch‚ qui ne me semblait point aimable."

A peine la petite tentative de combat fut-elle termin‚e, que plusieurs laquais en grande livr‚e parurent avec une chaise … porteurs dor‚e et peinte d'une fa‡on bizarre: c'‚tait une de ces chaises grotesques dont les masques se servent pendant le carnaval. Six hommes, le poignard … la main, priŠrent Son Altesse d'y entrer, lui disant que l'air frais de la nuit pourrait nuire … sa voix on affectait les formes les plus respectueuses, l‚ nom de prince ‚tait r‚p‚t‚ … chaque instant, et presque en criant. Le cortŠge commen‡a … d‚filer. Fabrice compta dans la rue plus de cinquante hommes portant des torches allum‚es. Il pouvait ˆtre une heure du matin, tout le monde s'‚tait mis aux fenˆtres, la chose se passait avec une certaine gravit‚."Je craignais des coups de poignard de la part du comte M ***, se dit Fabrice, il se contente de se moquer de moi, je ne lui croyais pas tant de go–t. Mais pense-t-il r‚ellement avoir affaire au prince? s'il sait que je ne suis que Fabrice, gare les coups de dague!"

Ces cinquante hommes portant des torches et les vingt hommes arm‚s, aprŠs s'ˆtre longtemps arrˆt‚s sous les fenˆtres de la Fausta, allŠrent parader devant les plus beaux palais de la ville. Des majordomes plac‚s aux deux c“t‚s de la chaise … porteurs demandaient de temps … autre … Son Altesse si elle avait quelque ordre … leur donner. Fabrice ne perdit point la tˆte; … l'aide de la clart‚ que r‚pandaient les torches, il voyait que Ludovic et ses hommes suivaient le cortŠge autant que possible. Fabrice se disait: "Ludovic n'a que huit ou dix hommes et n'ose attaquer."De l'Int‚rieur de sa chaise … porteurs, Fabrice voyait fort bien que les gens charg‚s de la mauvaise plaisanterie ‚taient arm‚s jusqu'aux dents. Il affectait de rire avec les majordomes charg‚s de le soigner. AprŠs plus de deux heures de marche triomphale il vit que l'on allait passer … l'extr‚mit‚ de la ru‚ o— ‚tait situ‚ le palais Sanseverina.

Comme on tournait la rue qui y conduit, il ouvre avec rapidit‚ la porte de la chaise pratiqu‚e sur le devant, saute par-dessus l'un des bƒtons, renverse d'un coup de poignard l'un des estafiers qui lui portait sa torche au visage; il re‡oit un coup de dague dans l'‚paule; un second estafier lui br–le la barbe avec sa torche allum‚e, et enfin Fabrice arrive … Ludovic auquel il crie:

- Tue! tue tout ce qui porte des torches!

Ludovic donne des coups d'‚p‚e et le d‚livre de deux hommes qui s'attachaient … le poursuivre. Fabrice arrive en courant jusqu'… la porte du palais Sanseverina; par curiosit‚, le portier avait ouvert la petite porte haute de trois pieds pratiqu‚e dans la grande, et regardait tout ‚bahi ce grand nombre de flambeaux. Fabrice entre d'un saut et ferme derriŠre lui cette porte en miniature; il court au jardin et s'‚chappe par une porte qui donnait sur une rue solitaire. Une heure aprŠs, il ‚tait hors de la ville, au jour il passait la frontiŠre des Etats de ModŠne et se trouvait en s–ret‚. Le soir il entra dans Bologne."Voici une belle exp‚dition, se dit-il; je n'ai pas mˆme pu parler … ma belle."Il se hƒta d'‚crire des lettres d'excuse au comte et … la duchesse, lettres prudentes, et qui, en peignant ce qui se passait dans son coeur, ne pouvaient rien apprendre … un ennemi."J'‚tais amoureux de l'amour, disait-il … la duchesse; j'ai fait tout au monde pour le connaŒtre, mais il paraŒt que la nature m'a refus‚ un coeur pour aimer et ˆtre m‚lancolique; je ne puis m'‚lever plus haut que le vulgaire plaisir, etc."

On ne saurait donner l'id‚e du bruit que cette aventure fit dans Parme. Le mystŠre excitait la curiosit‚: une infinit‚ de gens avaient vu les flambeaux et la chaise … porteurs. Mais quel ‚tait cet homme enlev‚ et envers lequel on affectait toutes les formes du respect? Le lendemain aucun personnage connu ne manqua dans la ville.

Le petit peuple qui habitait la rue d'o— le prisonnier s'‚tait ‚chapp‚ disait bien avoir vu un cadavre, mais au grand jour, lorsque les habitants osŠrent sortir de leurs maisons, ils ne trouvŠrent d'autres traces du combat que beaucoup de sang r‚pandu sur le pav‚. Plus de vingt mille curieux' vinrent visiter la rue dans la journ‚e. Les villes d'Italie sont accoutum‚es … des spectacles singuliers, mais toujours elles savent le pourquoi et le comment. Ce qui choqua Parme dans cette occurrence, ce fut que mˆme un mois aprŠs, quand on cessa de parler uniquement de la promenade aux flambeaux, personne, grƒce … la prudence du comte Mosca n'avait pu deviner le nom du rival qui avait voulu enlever la Fausta au comte M ***. Cet amant jaloux et vindicatif avait pris la fuite dŠs le commencement de la promenade. Par ordre du comte, la Fausta fut mise … la citadelle. La duchesse rit beaucoup d'une petite injustice que le comte dut se permettre pour arrˆter tout … fait la curiosit‚ du prince, qui autrement e–t pu arriver jusqu'au nom de Fabrice.

On voyait … Parme un savant homme arriv‚ du nord pour ‚crire une histoire du moyen ƒge; il cherchait des manuscrits dans les bibliothŠques, et le comte lui avait donn‚ toutes les autorisations possibles. Mais ce savant, fort jeune encore, se montrait irascible; il croyait, par exemple, que tout le monde … Parme cherchait … se moquer de lui. Il est vrai que les gamins des rues le suivaient quelquefois … cause d'une immense chevelure rouge clair ‚tal‚e avec orgueil. Ce savant croyait qu'… l'auberge on lui demanderait des prix exag‚r‚s de toutes choses, et il ne payait pas la moindre bagatelle sans en chercher le prix dans le voyage d'une Mme Starke qui est arriv‚ … une vingtiŠme ‚dition', parce qu'il indique … l'Anglais prudent le prix d'un dindon, d'une pomme, d'un verre de lait, etc.

Le savant … la criniŠre rouge, le soir mˆme du jour o— Fabrice fit cette promenade forc‚e, devint furieux … son auberge, et sortit de sa poche de petits pistolets pour se venger du cameriere qui lui demandait deux sous d'une pˆche m‚diocre. On l'arrˆta, car porter de petits pistolets est un grand crime!

Comme ce savant irascible ‚tait long et maigre, le comte eut l'id‚e, le lendemain matin, de le faire passer aux yeux du prince pour le t‚m‚raire qui, ayant pr‚tendu enlever la Fausta au comte M ***, avait ‚t‚ mystifi‚. Le port des pistolets de poche est puni de trois ans de galŠre … Parme; mais cette peine n'est jamais appliqu‚e. AprŠs quinze jours de prison, pendant lesquels le savant n'avait vu qu'un avocat qui lui avait fait une peur horrible des lois atroces dirig‚es par la pusillanimit‚ des gens au pouvoir contre les porteurs d'armes cach‚es, un autre avocat visita la prison et lui raconta la promenade inflig‚e par le comte M *** … un rival qui ‚tait rest‚ inconnu.

- La police ne veut pas avouer au prince qu'elle n'a pu savoir quel est ce rival: Avouez que vous vouliez plaire … la Fausta, que cinquante brigands vous ont enlev‚ comme vous chantiez sous sa fenˆtre, que pendant une heure on vous a promen‚ en chaise … porteurs sans vous adresser autre chose que des honnˆtet‚s. Cet aveu n'a rien d'humiliant, on ne vous demande qu'un mot. Aussit“t aprŠs qu'en le pronon‡ant vous aurez tir‚ la police d'embarras, elle vous embarque dans une chaise de poste et vous conduit … la frontiŠre o— l'on vous souhaite le bonsoir.

Le savant r‚sista pendant un mois: deux ou trois fois le prince fut sur le point de le faire amener au MinistŠre de l'int‚rieur, et de se trouver pr‚sent … l'interrogatoire. Mais enfin il n'y songeait plus quand l'historien, ennuy‚, se d‚termina … tout avouer et fut conduit … la frontiŠre. Le prince resta convaincu que le rival du comte M *** avait une forˆt de cheveux rouges.

Trois jours aprŠs la promenade, comme Fabrice qui se cachait … Bologne organisait avec le fidŠle Ludovic les moyens de trouver le comte M ***, il apprit que, lui aussi, se cachait dans un village de la montagne sur la route de Florence. Le comte n'avait que trois de ses buli avec lui; le lendemain au moment o— il rentrait de la promenade, il fut enlev‚ par huit hommes masqu‚s qui se donnŠrent … lui pour des sbires de Parme. On le conduisit, aprŠs lui avoir band‚ les yeux, dans une auberge deux lieues plus avant dans la montagne, o— il trouva tous les ‚gards possibles et un souper fort abondant. On lui servit les meilleurs vins d'Italie et d'Espagne.

- Suis-je donc prisonnier d'Etat? dit le comte.

- Pas le moins du monde! lui r‚pondit fort poliment Ludovic masqu‚. Vous avez offens‚ un simple particulier, en vous chargeant de le faire promener en chaise … porteurs; demain matin, il veut se battre en duel avec vous. Si vous le tuez, vous trouverez deux bons chevaux, de l'argent et des relais pr‚par‚s sur la route de Gˆnes.

- Quel est le nom du fier-…-bras? dit le comte irrit‚.

- Il se nomme Bombace. Vous aurez le choix des armes et de bons t‚moins, bien loyaux, mais il faut que l'un des deux meure!

- C'est donc un assassinat! dit le comte M ***, effray‚.

- A Dieu ne plaise! c'est tout simplement un duel … mort avec le jeune homme que vous avez promen‚ dans les rues de Parme au milieu de la nuit et qui resterait d‚shonor‚ si vous restiez en vie. L'un de vous deux est de trop sur la terre, ainsi tƒchez de le tuer, vous aurez des ‚p‚es, des pistolets, des sabres, toutes les armes qu'on a pu se procurer en quelques heures, car il a fallu se presser; la police de Bologne est fort diligente, comme vous pouvez le savoir, et il ne faut pas qu'elle empˆche ce duel n‚cessaire … l'honneur du jeune homme dont vous vous ˆtes moqu‚.

- Mais si ce jeune homme est un prince...

- C'est un simple particulier comme vous, et mˆme beaucoup moins riche que vous, mais il veut se battre … mort, et il vous forcera … vous battre, je vous en avertis.

- Je ne crains rien au monde! s'‚cria M ***.

- C'est ce que votre adversaire d‚sire avec le plus de passion, r‚pliqua Ludovic. Demain, de grand matin, pr‚parez-vous … d‚fendre votre vie; elle sera attaqu‚e par un homme qui a raison d'ˆtre fort en colŠre et qui ne vous m‚nagera pas; je vous r‚pŠte que vous aurez le choix des armes; et faites votre testament.

Vers les six heures du matin, le lendemain, on servit … d‚jeuner au comte M ***, puis on ouvrit une porte de la chambre o— il ‚tait gard‚, et on l'engagea … passer dans la cour d'une auberge de campagne; cette cour ‚tait environn‚e de haies et de murs assez hauts, et les portes en ‚taient soigneusement ferm‚es.

Dans un angle, sur une table de laquelle on invita le comte M *** … s'approcher, il trouva quelques bouteilles de vin et d'eau-de-vie, deux pistolets, deux ‚p‚es, deux sabres, du papier et de l'encre; une vingtaine de paysans ‚taient aux fenˆtres de l'auberge qui donnaient sur la cour. Le comte implora leur piti‚.

- On veut m'assassiner! s'‚criait-il, sauvez-moi la vie!

- Vous vous trompez! ou vous voulez tromper, lui cria Fabrice qui ‚tait … l'angle oppos‚ de la cour, … c“t‚ d'une table charg‚e d'armes.

Il avait mis habit bas, et sa figure ‚tait cach‚e par un de ces masques en fil de fer qu'on trouve dans les salles d'armes.

- Je vous engage, ajouta Fabrice, … prendre le masque en fil de fer qui est prŠs de vous, ensuite avancez vers moi avec une ‚p‚e ou des pistolets; comme on vous l'a dit hier soir, vous avez le choix des armes.

Le comte M *** ‚levait des difficult‚s sans nombre, et semblait fort contrari‚ de se battre Fabrice, de son c“t‚, redoutait l'arriv‚e de l… police, quoique l'on f–t dans la montagne … cinq grandes lieues de Bologne; il finit par adresser … son rival les injures les plus atroces; enfin, il eut le bonheur de mettre en colŠre le comte M ***, qui saisit une ‚p‚e et marcha sur Fabrice; le combat s'engagea assez mollement.

AprŠs quelques minutes, il fut interrompu par un grand bruit. Notre h‚ros avait bien senti qu'il se jetait dans une action, qui, pendant toute sa vie, pourrait ˆtre pour lui un sujet de reproches ou du moins d'imputations calomnieuses. Il avait exp‚di‚ Ludovic dans la campagne pour lui recruter des t‚moins. Ludovic donna de l'argent … des ‚trangers qui travaillaient dans un bois voisin; ils accoururent en poussant des cris, pensant qu'il s'agissait de tuer un ennemi de l'homme qui payait. Arriv‚s … l'auberge, Ludovic les pria de regarder de tous leurs yeux, et de voir si l'un de ces deux jeunes gens qui se battaient agissait en traŒtre et prenait sur l'autre des avantages illicites.

Le combat un instant interrompu par les cris de mort des paysans tardait … recommencer; Fabrice insulta de nouveau la fatuit‚ du comte.

- Monsieur le comte, lui criait-il, quand on est insolent, il faut ˆtre brave. Je sens que la condition est dure pour vous, vous aimez mieux payer des gens qui sont braves.

Le comte, de nouveau piqu‚, se mit … lui crier qu'il avait longtemps fr‚quent‚ la salle d'armes du fameux Battistin … Naples, et qu'il allait chƒtier son insolence; la colŠre du comte M *** ayant enfin reparu, il se battit avec assez de fermet‚, ce qui n'empˆcha point Fabrice de lui donner un fort beaucoup d'‚p‚e dans la poitrine, qui le retint au lit plusieurs mois. Ludovic, en donnant les premiers soins au bless‚, lui dit … l'oreille:

- Si vous d‚noncez ce duel … la police, je vous ferai poignarder dans votre lit.

Fabrice se sauva dans Florence; comme il s'‚tait tenu cach‚ … Bologne, ce fut … Florence seulement qu'il re‡ut toutes les lettres de reproches de la duchesse; elle ne pouvait lui pardonner d'ˆtre venu … son concert et de ne pas avoir cherch‚ … lui parler. Fabrice fut ravi des lettres du comte Mosca, elles respiraient une franche amiti‚ et les sentiments les plus nobles. Il devina que le comte avait ‚crit … Bologne, de fa‡on … ‚carter les soup‡ons qui pouvaient peser sur lui relativement au duel; la police fut d'une justice parfaite: elle constata que deux ‚trangers, dont l'un seulement, le bless‚, ‚tait connu (le comte M ***), s'‚taient battus … l'‚p‚e, devant plus de trente paysans, au milieu desquels se trouvait vers la fin du combat le cur‚ du village qui avait fait de vains efforts pour s‚parer les duellistes. Comme le nom de Joseph Bossi n'avait point ‚t‚ prononc‚, moins de deux mois aprŠs, Fabrice osa revenir … Bologne, plus convaincu que jamais que sa destin‚e le condamnait … ne jamais connaŒtre la partie noble et intellectuelle de l'amour. C'est ce qu'il se donna le plaisir d'expliquer fort au long … la duchesse; il ‚tait bien las de sa vie solitaire et d‚sirait passionn‚ment alors retrouver les charmantes soir‚es qu'il passait entre le comte et sa tante. Il n'avait pas revu depuis eux les douceurs de la bonne compagne.

Je me suis tant ennuy‚ … propos de l'amour que je voulais me donner et de la Fausta, ‚crivait-il … la duchesse, que maintenant son caprice me f–t-il encore favorable, je ne ferais pas vingt lieues pour aller la sommer de sa parole; ainsi ne crains pas, comme tu me le dis, que j'aille jusqu'… Paris o— je vois qu'elle d‚bute avec un succŠs fou. Je ferais toutes les lieues possibles pour passer une soir‚e avec toi et avec ce comte si bon pour ses amis.

LIVRE SECONDE

Par ses cris continuels, cette r‚publique nous empˆcherait de jouir de la meilleure des monarchies.
(Chap. xxiii.)

CHAPITRE XIV

Pendant que Fabrice ‚tait … la chasse de l'amour dans un village voisin de Parme, le fiscal g‚n‚ral Rassi, qui ne le savait pas si prŠs de lui, continuait … traiter son affaire comme s'il e–t ‚t‚ un lib‚ral: il feignit de ne pouvoir trouver, ou plut“t intimida les t‚moins … d‚charge; et enfin, aprŠs un travail fort savant de prŠs d'une ann‚e, et environ deux mois aprŠs le dernier retour de Fabrice … Bologne, un certain vendredi, la marquise Raversi, ivre de joie, dit publiquement dans son salon que, le lendemain, la sentence qui venait d'ˆtre rendue depuis une heure contre le petit del Dongo serait pr‚sent‚e … la signature du prince et approuv‚e par lui. Quelques minutes plus tard la duchesse sut ce propos de son ennemie."Il faut que le comte soit bien mal servi par ses agents! se dit-elle; encore ce matin il croyait que la sentence ne pouvait ˆtre rendue avant huit jours. Peut-ˆtre ne serait-il pas fƒch‚ d'‚loigner de Parme mon jeune grand vicaire; mais, ajouta-t-elle en chantant, nous le verrons revenir, et un jour il sera notre archevˆque."La duchesse sonna:

- R‚unissez tous les domestiques dans la salle d'attente, dit-elle … son valet de chambre, mˆme les cuisiniers; allez prendre chez le commandant de la place le permis n‚cessaire pour avoir quatre chevaux de poste, et enfin qu'avant une demi-heure ces chevaux soient attel‚s … mon landau. Toutes les femmes de la maison furent occup‚es … faire des malles, la duchesse prit … la hƒte un habit de voyage, le tout sans rien faire dire au comte; l'id‚e de se moquer un peu de lui la transportait de joie.

- Mes amis, dit-elle aux domestiques rassembl‚s, j'apprends que mon pauvre neveu va ˆtre condamn‚ par contumace pour avoir eu l'audace de d‚fendre sa vie contre un furieux; c'est Giletti qui voulait le tuer. Chacun de vous a pu voir combien le caractŠre de Fabrice est doux et inoffensif. Justement indign‚e de cette injure atroce, je pars pour Florence: je laisse … chacun de vous ses gages pendant dix ans. Si vous ˆtes malheureux, ‚crivez-moi, et tant que j'aurai un sequin, il y aura quelque chose pour vous.

La duchesse pensait exactement ce qu'elle disait, et, … ses derniers mots, les domestiques fondirent en larmes; elle aussi avait les yeux humides; elle ajouta d'une voix ‚mue:

- Priez Dieu pour moi et pour Mgr Fabrice del Dongo, premier grand vicaire du diocŠse, qui demain matin va ˆtre condamn‚ aux galŠres, ou, ce qui serait moins bˆte, … la peine de mort.

Les larmes des domestiques redoublŠrent et peu … peu se changŠrent en cris … peu prŠs s‚ditieux; la duchesse monta dans son carrosse et se fit conduire au palais du prince. Malgr‚ l'heure indue, elle fit solliciter une audience par le g‚n‚ral Fontana, aide de camp de service; elle n'‚tait point en grand habit de cour, ce qui jeta cet aide de camp dans une stupeur profonde. Quant au prince, il ne fut point surpris, et encore moins fƒch‚ de cette demande d'audience."Nous allons voir des larmes r‚pandues par de beaux yeux, se dit-il en se frottant les mains. Elle vient demander grƒce; enfin cette fiŠre beaut‚ va s'humilier! elle ‚tait aussi trop insupportable avec ses petits airs d'ind‚pendance! Ces yeux si parlants semblaient toujours me dire … la moindre chose qui la choquait: Naples et Milan seraient un s‚jour bien autrement aimable que votre petite ville de Parme. A la v‚rit‚ je ne rŠgne pas sur Naples ou sur Milan, mais enfin cette grande dame vient me demander quelque chose qui d‚pend de moi uniquement et qu'elle br–le d'obtenir; j'ai toujours pens‚ que l'arriv‚e de ce neveu m'en ferait tirer pied ou aile."

Pendant que le prince souriait … ces pens‚es et se livrait … toutes ces pr‚visions agr‚ables, il se promenait dans son grand cabinet, … la porte duquel le g‚n‚ral Fontana ‚tait rest‚ debout et raide comme un soldat au port d'armes. Voyant les yeux brillants du prince, et se rappelant l'habit de voyage de la duchesse, il crut … la dissolution de la monarchie. Son ‚bahissement n'eut plus de bornes quand il entendit le prince lui dire:

- Priez Mme la duchesse d'attendre un petit quart d'heure.

Le g‚n‚ral aide de camp fit son demi-tour comme un soldat … la parade; le prince sourit encore: "Fontana n'est pas accoutum‚ se dit-il, … voir attendre cette fiŠre duchesse: la figure ‚tonn‚e avec laquelle il va lui parler du petit quart d'heure d'attente pr‚parera le passage aux larmes touchantes que ce cabinet va voir r‚pandre."Ce petit quart d'heure fut d‚licieux pour le prince, il se promenait d'un pas ferme et ‚gal, il r‚gnait."Il s'agit ici de ne rien dire qui ne soit parfaitement … sa place; quels que soient mes sentiments envers la duchesse, il ne faut point oublier que c'est une des plus grandes dames de ma cour. Comment Louis XIV parlait-il aux princesses ses filles quand il avait lieu d'en ˆtre m‚content?"et ses yeux s'arrˆtŠrent sur le portrait du grand roi.

Le plaisant de la chose c'est que le prince ne songea point … se demander s'il ferait grƒce … Fabrice et quelle serait cette grƒce. Enfin, au bout de vingt minutes, le fidŠle Fontana se pr‚senta de nouveau … la porte, mais sans rien dire.

- La duchesse Sanseverina peut entrer, cria le prince d'un air th‚ƒtral.

"Les larmes vont commencer", se dit-il, et, comme pour se pr‚parer … un tel spectacle, il tira son mouchoir.

Jamais la duchesse n'avait ‚t‚ aussi leste et aussi jolie; elle n'avait pas vingt-cinq ans. En voyant son petit pas l‚ger et rapide effleurer … peine les tapis, le pauvre aide de camp fut sur le point de perdre tout … fait la raison.

- J'ai bien des pardons … demander … Votre Altesse S‚r‚nissime, dit la duchesse de sa petite voix l‚gŠre et gaie, j'ai pris la libert‚ de me pr‚senter devant elle avec un habit qui n'est pas pr‚cis‚ment convenable, mais Votre Altesse m'a tellement accoutum‚e … ses bont‚s que j'ai os‚ esp‚rer qu'elle voudrait bien m'accorder encore cette grƒce.

La duchesse parlait assez lentement, afin de se donner le temps de jouir de la figure du prince; elle ‚tait d‚licieuse … cause de l'‚tonnement profond et du reste de grands airs que la position de la tˆte et des bras accusait encore. Le prince ‚tait rest‚ comme frapp‚ par la foudre; de sa petite voix aigre et troubl‚e il s'‚criait de temps … autre en articulant … peine:

- Comment! comment!

La duchesse, comme par respect, aprŠs avoir fini son compliment, lui laissa tout le temps de r‚pondre; puis elle ajouta:

- J'ose esp‚rer que Votre Altesse S‚r‚nissime daigne me pardonner l'incongruit‚ de mon costume.

Mais, en parlant ainsi, ses yeux moqueurs brillaient d'un si vif ‚clat que le prince ne put le supporter; il regarda au plafond, ce qui chez lui ‚tait le dernier signe du plus extrˆme embarras.

- Comment! comment! dit-il encore.

Puis il eut le bonheur de trouver une phrase:

- Madame la duchesse, asseyez-vous donc.

Il avan‡a lui-mˆme un fauteuil et avec assez de grƒce. La duchesse ne fut point insensible … cette politesse, elle mod‚ra la p‚tulance de son regard.

- Comment! comment! r‚p‚ta encore le prince en s'agitant dans son fauteuil, sur lequel on e–t dit qu'il ne pouvait trouver de position solide.

- Je vais profiter de la fraŒcheur de la nuit pour courir la poste, reprit la duchesse, et, comme mon absence peut ˆtre de quelque dur‚e, je n'ai point voulu sortir des Etats de Son Altesse S‚r‚nissime sans la remercier de toutes les bont‚s que depuis cinq ann‚es elle a daign‚ avoir pour moi.

A ces mots le prince comprit enfin; il devint pƒle: c'‚tait l'homme du monde qui souffrait le plus de se voir tromp‚ dans ses pr‚visions; puis il prit un air de grandeur tout … fait digne du portrait de Louis XIV qui ‚tait sous ses yeux."A la bonne heure, se dit la duchesse, voil… un homme."

- Et quel est le motif de ce d‚part subit? dit le prince d'un ton assez ferme.

- J'avais ce projet depuis longtemps, r‚pondit la duchesse. et une petite insulte que l'on a faite … Monsignore del Dongo que demain l'on va condamner … mort ou aux galŠres, me fait hƒter mon d‚part.

- Et dans quelle ville allez-vous?

- A Naples, je pense.

Elle ajouta en se levant:

- Il ne me reste plus qu'… prendre cong‚ de Votre Altesse S‚r‚nissime et … la remercier trŠs humblement de ses anciennes bont‚s.

A son tour, elle parlait d'un air si ferme que le prince vit bien que dans deux secondes tout serait fini; l'‚clat du d‚part ayant eu lieu, il savait que tout arrangement ‚tait impossible; elle n'‚tait pas femme … revenir sur ses d‚marches. Il courut aprŠs elle.

- Mais vous savez bien, madame la duchesse, lui dit-il en lui prenant la main, que toujours je vous ai aim‚e, et d'une amiti‚ … laquelle il ne tenait qu'… vous de donner un autre nom. Un meurtre a ‚t‚ commis, c'est ce qu'on ne saurait nier; j'ai confi‚ l'instruction du procŠs … mes meilleurs juges...

A ces mots, la duchesse se releva de toute sa hauteur; toute apparence de respect et mˆme d'urbanit‚ disparut en un clin d'oeil: la femme outrag‚e parut clairement, et la femme outrag‚e s'adressant … un ˆtre qu'elle sait de mauvaise foi. Ce fut avec l'expression de la colŠre la plus vive et mˆme du m‚pris, qu'elle dit au prince en pesant sur tous les mots:

- Je quitte … jamais les Etats de Votre Altesse S‚r‚nissime, pour ne jamais entendre parler du fiscal Rassi, et des autres infƒmes assassins qui ont condamn‚ … mort mon neveu et tant d'autres; si Votre Altesse S‚r‚nissime ne veut pas mˆler un sentiment d'amertume aux derniers instants que je passe auprŠs d'un prince poli et spirituel quand il n'est pas tromp‚, je la prie trŠs humblement de ne pas me rappeler l'id‚e de ces Juges infƒmes qui se vendent pour mille ‚cus ou une croix.

L'accent admirable et surtout vrai avec lequel furent prononc‚es ces paroles fit tressaillir le prince; il craignit un instant de voir sa dignit‚ compromise par une accusation encore plus directe, mais au total sa sensation finit bient“t par ˆtre de plaisir: il admirait la duchesse; l'ensemble de sa personne atteignit en ce moment une beaut‚ sublime. "Grand Dieu! qu'elle est belle, se dit le prince; on doit passer quelque chose … une femme unique et telle que peut-ˆtre il n'en existe pas une seconde dans toute l'Italie... Eh bien! avec un peu de bonne politique il ne serait peut-ˆtre pas impossible d'en faire un jour ma maŒtresse, il y a loin d'un tel ˆtre … cette poup‚e de marquise Balbi, et qui encore chaque ann‚e vole au moins trois cent mille francs … mes pauvres sujets... Mais l'ai-je bien entendu? pensa-t-il tout … coup; elle a dit: condamn‚ mon neveu et tant d'autres."

Alors la colŠre surnagea, et ce fut avec une hauteur digne du rang suprˆme que le prince dit, aprŠs un silence:

- Et que faudrait-il faire pour que Madame ne partŒt point?

- Quelque chose dont vous n'ˆtes pas capable r‚pliqua la duchesse avec l'accent de l'ironie l… plus amŠre et du m‚pris le moins d‚guis‚.

Le prince ‚tait hors de lui, mais il devait … l'habitude de son m‚tier de souverain absolu la force de r‚sister … un premier mouvement."Il faut avoir cette femme, se dit-il, c'est ce que je me dois, puis il faut la faire mourir par le m‚pris... Si elle sort de ce cabinet, je ne la revois jamais."Mais ivre de colŠre et de haine comme il l'‚tait en ce moment, o— trouver un mot qui p–t satisfaire … la fois … ce qu'il se devait … lui-mˆme et porter la duchesse … ne pas d‚serter sa cour … l'instant?"On ne peut se dit-il, ni r‚p‚ter ni tourner en ridicule un geste", et il alla se placer entre la duchesse et la porte de son cabinet. Peu aprŠs il entendit gratter … cette porte.

- Quel est le jean-sucre, s'‚cria-t-il en jurant de toute la force de ses poumons, quel est le jean-sucre qui vient ici m'apporter sa sotte pr‚sence?

Le pauvre g‚n‚ral Fontana montra sa figure pƒle et totalement renvers‚e, et ce fut avec l'air d'un homme … l'agonie qu'il pronon‡a ces mots mal articul‚s:

- Son Excellence le comte Mosca sollicite l'honneur d'ˆtre introduit.

- Qu'il entre! dit le prince en criant.

Et comme Mosca saluait:

- Eh bien! lui dit-il, voici Mme la duchesse Sanseverina qui pr‚tend quitter Parme … l'instant pour aller s'‚tablir … Naples, et qui par-dessus le march‚ me dit des impertinences.

- Comment! dit Mosca pƒlissant.

- Quoi! vous ne saviez pas ce projet de d‚part?

- Pas la premiŠre parole; j'ai quitt‚ Madame … six heures, joyeuse et contente.

Ce mot produisit sur le prince un effet incroyable. D'abord il regarda Mosca; sa pƒleur croissante lui montra qu'il disait vrai et n'‚tait point complice du coup de tˆte de la duchesse."En ce cas, se dit-il, je la perds pour toujours; plaisir et vengeance, tout s'envole en mˆme temps. A Naples elle fera des ‚pigrammes avec son neveu Fabrice sur la grande colŠre du petit prince de Parme."Il regarda la duchesse; le plus violent m‚pris et la colŠre se disputaient son coeur; ses yeux ‚taient fix‚s en ce moment sur le comte Mosca, et les contours si fins de cette belle bouche exprimaient le d‚dain le plus amer. Toute cette figure disait : vil courtisan!"Ainsi, pensa le prince, aprŠs l'avoir examin‚e, je perds ce moyen de la rappeler en ce pays. Encore en ce moment, si elle sort de ce cabinet elle est perdue pour moi, Dieu sait ce qu'elle dira de mes juges … Naples... Et avec cet esprit et cette force de persuasion divine que le ciel lui a donn‚s, elle se fera croire de tout le monde. Je lui devrai la r‚putation d'un tyran ridicule qui se lŠve la nuit pour regarder sous son lit..."Alors, par une manoeuvre adroite et comme cherchant … se promener pour diminuer son agitation, le prince se pla‡a de nouveau devant la porte du cabinet, le comte ‚tait … sa droite … trois pas de distance, pƒle, d‚fait et tellement tremblant qu'il fut oblig‚ de chercher un appui sur le dos du fauteuil que la duchesse avait occup‚ au commencement de l'audience, et que le prince dans un mouvement de colŠre avait pouss‚ au loin. Le comte ‚tait amoureux."Si la duchesse part je la suis, se disait-il, mais voudra-t-elle de moi … sa suite? voil… la question."

A la gauche du prince, la duchesse debout, les bras crois‚s et serr‚s contre la poitrine, le regardait avec une impertinence admirable; une pƒleur complŠte et profonde avait succ‚d‚ aux vives couleurs qui naguŠre animaient cette tˆte sublime.

Le prince, au contraire des deux autres personnages, avait la figure rouge et l'air inquiet; sa main gauche jouait d'une fa‡on convulsive avec la croix attach‚e au grand cordon de son ordre qu'il portait sous l'habit; de la main droite il se caressait le menton.

- Que faut-il faire? dit-il au comte, sans trop savoir ce qu'il faisait lui-mˆme et entraŒn‚ par l'habitude de le consulter sur tout.

- Je n'en sais rien en v‚rit‚, Altesse S‚r‚nissime, r‚pondit le comte de l'air d'un homme qui rend le dernier soupir.

Il pouvait … peine prononcer les mots de sa r‚ponse. Le ton de cette voix donna au prince la premiŠre consolation que son orgueil bless‚ e–t trouv‚e dans cette audience, et ce petit bonheur lui fournit une phrase heureuse pour son amour-propre.

- Eh bien! dit-il, je suis le plus raisonnable des trois; je veux bien faire abstraction complŠte de ma position dans le monde. Je vais parler comme un ami.

Et il ajouta, avec un beau sourire de condescendance bien imit‚ des temps heureux de Louis XIV.

- Comme un ami parlant … des amis. Madame la duchesse, ajouta-t-il, que faut-il faire pour vous faire oublier une r‚solution intempestive?

- En v‚rit‚, je n'en sais rien, r‚pondit la duchesse avec un grand soupir, en v‚rit‚, je n'en sais rien, tant j'ai Parme en horreur.

Il n'y avait nulle intention d'‚pigramme dans ce mot, on voyait que la sinc‚rit‚ mˆme parlait par sa bouche.

Le comte se tourna vivement de son c“t‚; l'ƒme du courtisan ‚tait scandalis‚e; puis il adressa au prince un regard suppliant. Avec beaucoup de dignit‚ et de sang-froid le prince laissa passer un moment; puis s'adressant au comte:

- Je vois, dit-il, que votre charmante amie est tout … fait hors d'elle-mˆme; c'est tout simple, elle adore son neveu.

Et, se tournant vers la duchesse, il ajouta, avec le regard le plus galant et en mˆme temps de l'air que l'on prend pour citer le mot d'une com‚die:

- Que faut-il faire pour plaire … ces beaux yeux?

La duchesse avait eu le temps de r‚fl‚chir; d'un ton ferme et lent, et comme si elle e–t dict‚ son ultimatum, elle r‚pondit:

- Son Altesse m'‚crirait une lettre gracieuse, comme elle sait si bien les faire; elle me dirait que, n'‚tant point convaincue de la culpabilit‚ de Fabrice del Dongo, premier grand vicaire de l'archevˆque, elle ne signera point la sentence quand on viendra la lui pr‚senter, et que cette proc‚dure injuste n'aura aucune suite … l'avenir.

- Comment injuste! s'‚cria le prince en rougissant jusqu'au blanc des yeux, et reprenant sa colŠre.

- Ce n'est pas tout! r‚pliqua la duchesse avec une fiert‚ romaine; dŠs ce soir, et, ajouta-t-elle en regardant la pendule, il est d‚j… onze heures et un quart, dŠs ce soir Son Altesse S‚r‚nissime enverra dire … la marquise Raversi qu'elle lui conseille d'aller … la campagne pour se d‚lasser des fatigues qu'a d– lui causer un certain procŠs dont elle parlait dans son salon au commencement de la soir‚e.

Le duc se promenait dans son cabinet comme un homme furieux.

- Vit-on jamais une telle femme?... s'‚criait-il; elle me manque de respect.

La duchesse r‚pondit avec une grƒce parfaite:

- De la vie je n'ai eu l'id‚e de manquer de respect … Son Altesse S‚r‚nissime; Son Altesse a eu l'extrˆme condescendance de dire qu'elle parlait comme un ami … des amis. Je n'ai, du reste aucune envie de rester … Parme, ajouta-t-elle en regardant le comte avec le dernier m‚pris.

Ce regard d‚cida le prince, jusqu'ici fort incertain, quoique ces paroles eussent sembl‚ annoncer un engagement; il se moquait fort des paroles.

Il y eut encore quelques mots d'‚chang‚s, mais enfin le comte Mosca re‡ut l'ordre d'‚crire le billet gracieux sollicit‚ par la duchesse. Il omit la phrase: Cette proc‚dure injuste n'aura aucune suite … l'avenir."Il suffit, se dit le comte, que le prince promette de ne point signer la sentence qui lui sera pr‚sent‚e."Le prince le remercia d'un coup d'oeil en signant.

Le comte eut grand tort, le prince ‚tait fatigu‚ et e–t tout sign‚; il croyait se bien tirer de la scŠne et toute l'affaire ‚tait domin‚e … ses yeux par ces mots: "Si la duchesse part, je trouverai ma cour ennuyeuse avant huit jours."Le comte remarqua que le maŒtre corrigeait la date et mettait celle du lendemain. Il regarda la pendule, elle marquait prŠs de minuit. Le ministre ne vit dans cette date corrig‚e que l'envie p‚dantesque de faire preuve d'exactitude et de bon gouvernement. Quant … l'exil de la marquise Raversi, il ne fit pas un pli; le prince avait un plaisir particulier … exiler les gens.

- G‚n‚ral Fontana, s'‚cria-t-il en entrouvrant la porte.

Le g‚n‚ral parut avec une figure tellement ‚tonn‚e et tellement curieuse, qu'il y eut ‚change d'un regard gai entre la duchesse et le comte, et ce regard fit la paix.

- G‚n‚ral Fontana, dit le prince, vous allez monter dans ma voiture qui attend sous la colonnade; vous irez chez la marquise Raversi, vous vous ferez annoncer; si elle est au lit, vous ajouterez que vous venez de ma part, et, arriv‚ dans sa chambre, vous direz ces pr‚cises paroles, et non d'autres: "Madame la marquise Raversi, Son Altesse S‚r‚nissime vous engage … partir demain, avant huit heures du matin, pour votre chƒteau de Velleja; Son Altesse vous fera connaŒtre quand vous pourrez revenir … Parme."

Le prince chercha des yeux ceux de la duchesse, laquelle, sans le remercier comme il s'y attendait, lui fit une r‚v‚rence extrˆmement respectueuse et sortit rapidement.

- Quelle femme! dit le prince en se tournant vers le comte Mosca.

Celui-ci, ravi de l'exil de la marquise Raversi qui facilitait toutes ses actions comme ministre, parla pendant une grosse demi-heure en courtisan consomm‚; il voulait consoler l'amour-propre du souverain, et ne prit cong‚ que lorsqu'il le vit bien convaincu que l'histoire anecdotique de Louis XIV n'avait pas de page plus belle que celle qu'il venait de fournir … ses historiens futurs.

En rentrant chez elle, la duchesse ferma sa porte, et dit qu'on n'admŒt personne, pas mˆme le comte. Elle voulait se trouver seule avec elle-mˆme, et voir un peu quelle id‚e elle devait se former de la scŠne qui venait d'avoir lieu. Elle avait agi au hasard et pour se faire plaisir au moment mˆme; mais … quelque d‚marche qu'elle se f–t laiss‚ entraŒner elle y e–t tenu avec fermet‚. Elle ne se f–t point blƒm‚e en revenant au sang-froid, encore moins repentie: tel ‚tait le caractŠre auquel elle devait d'ˆtre encore … trente-six ans la plus jolie femme de la cour.

Elle rˆvait en ce moment … ce que Parme pouvait offrir d'agr‚able, comme elle e–t fait au retour d'un long voyage, tant de neuf heures … onze elle avait cru fermement quitter ce pays pour toujours.

"Ce pauvre comte a fait une plaisante figure lorsqu'il a connu mon d‚part en pr‚sence du prince... Au fait, c'est un homme aimable et d'un coeur bien rare! Il e–t quitt‚ ses ministŠres pour me suivre... Mais aussi pendant cinq ann‚es entiŠres il n'a pas eu une distraction … me reprocher. Quelles femmes mari‚es … l'autel pourraient en dire autant … leur seigneur et maŒtre? Il faut convenir qu'il n'est point important, point p‚dant; il ne donne nullement l'envie de le tromper; devant moi il semble toujours avoir honte de sa puissance... Il faisait une dr“le de figure en pr‚sence de son seigneur et maŒtre; s'il ‚tait l… je l'embrasserais... Mais pour rien au monde je ne me chargerais d'amuser un ministre qui a perdu son portefeuille, c'est une maladie dont on ne gu‚rit qu'… la mort, et... qui fait mourir. Quel malheur ce serait d'ˆtre ministre jeune! Il faut que je le lui ‚crive, c'est une de ces choses qu'il doit savoir officiellement avant de se brouiller avec son prince... Mais j'oubliais mes bons domestiques."

La duchesse sonna. Ses femmes ‚taient toujours occup‚es … faire des malles; la voiture ‚tait avanc‚e sous le portique et on la chargeait; tous les domestiques qui n'avaient pas de travail … faire entouraient cette voiture, les larmes aux yeux. La Ch‚kina, qui dans les grandes occasions entrait seule chez la duchesse, lui apprit tous ces d‚tails.

- Faites-les monter dit la duchesse.

Un instant aprŠs elle passa dans la salle d'attente.

- On m'a promis, leur dit-elle, que la sentence contre mon neveu ne serait pas sign‚e par le souverain (c'est ainsi qu'on parle en Italie); je suspends mon d‚part, nous verrons si mes ennemis auront le cr‚dit de faire changer cette r‚solution.

AprŠs un petit silence, les domestiques se mirent … crier : "Vive Mme la duchesse!"et applaudirent avec fureur. La duchesse, qui ‚tait d‚j… dans la piŠce voisine, reparut comme une actrice applaudie, fit une petite r‚v‚rence pleine de grƒce … ses gens et leur dit:

- Mes amis, je vous remercie.

Si elle e–t dit un mot, tous, en ce moment, eussent march‚ contre le palais pour l'attaquer. Elle fit un signe … un postillon, ancien contrebandier et homme d‚vou‚, qui la suivit.

- Tu vas t'habiller en paysan ais‚, tu sortiras de Parme comme tu pourras, tu loueras une sediola et tu iras aussi vite que possible … Bologne. Tu entreras … Bologne en promeneur et par la porte de Florence, et tu remettras … Fabrice, qui est au Pelegrino, un paquet que Ch‚kina va te donner. Fabrice se cache et s'appelle l…-bas M. Joseph Bossi; ne va pas le trahir par ‚tourderie, n'aie pas l'air de le connaŒtre; mes ennemis mettront peut-ˆtre des espions … tes trousses. Fabrice te renverra ici au bout de quelques heures ou de quelques jours: c'est surtout en revenant qu'il faut redoubler de pr‚cautions pour ne pas le trahir.

- Ah! les gens de la marquise Raversi! s'‚cria le postillon; nous les attendons, et si Madame voulait ils seraient bient“t extermin‚s.

- Un jour peut-ˆtre! mais gardez-vous sur votre tˆte de rien faire sans mon ordre.

C'‚tait la copie du billet du prince que la duchesse voulait envoyer … Fabrice; elle ne put r‚sister au plaisir de l'amuser, et ajouta un mot sur la scŠne qui avait amen‚ le billet; ce mot devint une lettre de dix pages. Elle fit rappeler le postillon.

- Tu ne peux partir, lui dit-elle, qu'… quatre heures, porte ouvrante.

- Je comptais passer par le grand ‚gout, j'aurais de l'eau jusqu'au menton, mais je passerais...

- Non, dit la duchesse, je ne veux pas exposer … prendre la fiŠvre un de mes plus fidŠles serviteurs. Connais-tu quelqu'un chez Mgr l'archevˆque?

- Le second cocher est mon ami.

- Voici une lettre pour ce saint pr‚lat: introduis-toi sans bruit dans son palais, fais-toi conduire chez le valet de chambre; je ne voudrais pas qu'on r‚veillƒt Monseigneur. S'il est d‚j… renferm‚ dans sa chambre, passe la nuit dans le palais, et, comme il est dans l'usage de se lever avec le jour, demain matin, … quatre heures, fais-toi annoncer de ma part, demande sa b‚n‚diction au saint archevˆque, remets-lui le paquet que voici, et prends les lettres qu'il te donnera peut-ˆtre pour Bologne.

La duchesse adressait … l'archevˆque l'original mˆme du billet du prince, comme ce billet ‚tait relatif … son premier grand vicaire, elle priait de le d‚poser aux archives de l'archevˆch‚, o— elle esp‚rait que MM. les grands vicaires et les chanoines, collŠgues de son neveu, voudraient bien en prendre connaissance; le tout sous la condition du plus profond secret.

La duchesse ‚crivait … Mgr Landriani avec une familiarit‚ qui devait charmer ce bon bourgeois; la signature seule avait trois lignes; la lettre, fort amicale, ‚tait suivie de ces mots: Angelina-Cornelia-Isola Valserra del Dongo, duchesse Sanseverina.

"Je n'en ai pas tant ‚crit, je pense, se dit la duchesse en riant, depuis mon contrat de mariage avec le pauvre duc; mais on ne mŠne ces gens-l… que par ces choses, et aux yeux des bourgeois la caricature fait beaut‚."Elle ne put pas finir la soir‚e sans c‚der … la tentation d'‚crire une lettre de persiflage au pauvre comte; elle lui annon‡ait officiellement, pour sa gouverne, disait-elle, dans ses rapports avec les tˆtes couronn‚es, qu'elle ne se sentait pas capable d'amuser un ministre disgraci‚."Le prince vous fait peur; quand vous ne pourrez plus le voir, ce serait donc … moi … vous faire peur?"Elle fit porter sur-le-champ cette lettre.

De son c“t‚, le lendemain vers sept heures du matin, le prince manda le comte Zurla, ministre de l'Int‚rieur.

- De nouveau, lui dit-il, donnez les ordres les plus s‚vŠres … tous les podestats' pour qu'ils fassent arrˆter le sieur Fabrice del Dongo. On nous annonce que peut-ˆtre il osera reparaŒtre dans nos Etats. Ce fugitif se trouvant … Bologne, o— il semble braver les poursuites de nos tribunaux, placez des sbires qui le connaissent personnellement 1ø dans les villages sur la route de Bologne … Parme; 2ø aux environs du chƒteau de la duchesse Sanseverina, … Sacca, et de sa maison de Castelnovo; 3ø autour du chƒteau du comte Mosca. J'ose esp‚rer de votre haute sagesse, monsieur le comte, que vous saurez d‚rober la connaissance de ces ordres de votre souverain … la p‚n‚tration du comte Mosca. Sachez que je veux que l'on arrˆte le sieur Fabrice del Dongo.

DŠs que ce ministre fut sorti, une porte secrŠte introduisit chez le prince le fiscal g‚n‚ral Rassi, qui s'avan‡a pli‚ en deux et saluant … chaque pas. La mine de ce coquin-l… ‚tait … peindre; elle rendait justice … toute l'infamie de son r“le, et, tandis que les mouvements rapides et d‚sordonn‚s de ses yeux trahissaient la connaissance qu'il avait de ses m‚rites, l'assurance arrogante et grima‡ante de sa bouche montrait qu'il savait lutter contre le m‚pris.

Comme ce personnage va prendre une assez grande influence sur la destin‚e de Fabrice, on peut en dire un mot. Il ‚tait grand, il avait de beaux yeux fort intelligents, mais un visage abŒm‚ par la petite v‚role; pour de l'esprit, il en avait, et beaucoup et du plus fin; on lui accordait de poss‚der parfaitement la science du droit, mais c'‚tait surtout par l'esprit de ressource qu'il brillait. De quelque sens que p–t se pr‚senter une affaire, il trouvait facilement, et en peu d'instants les moyens fort bien fond‚s en droit d'arriver … une condamnation ou … un acquittement; il ‚tait surtout le roi des finesses de procureur.

A cet homme, que de grandes monarchies eussent envi‚ au prince de Parme, on ne connaissait qu'une passion: ˆtre en conversation intime avec de grands personnages et leur plaire par des bouffonneries. Peu lui importait que l'homme puissant rŒt de ce qu'il disait, ou de sa propre personne, ou fŒt des plaisanteries r‚voltantes sur Mme Rassi; pourvu qu'il vŒt rire et qu'on le traitƒt avec familiarit‚, il ‚tait content. Quelquefois le prince, ne sachant plus comment abuser de la dignit‚ de ce grand juge, lui donnait des coups de pied; si les coups de pied lui faisaient mal, il se mettait … pleurer. Mais l'instinct de bouffonnerie ‚tait si puissant chez lui, qu'on le voyait tous les jours pr‚f‚rer le salon d'un ministre qui le bafouait, … son propre salon o— il r‚gnait despotiquement sur toutes les robes noires du pays. Le Rassi s'‚tait surtout fait une position … part, en ce qu'il ‚tait impossible au noble le plus insolent de pouvoir l'humilier; sa fa‡on de se venger des injures qu'il essuyait toute la journ‚e ‚tait de les raconter au prince, auquel il s'‚tait acquis le privilŠge de tout dire; il est vrai que souvent la r‚ponse ‚tait un soufflet bien appliqu‚ et qui faisait mal, mais il ne s'en formalisait aucunement. La pr‚sence de ce grand juge distrayait le prince dans ses moments de mauvaise humeur, alors il s'amusait … l'outrager. On voit que Rassi ‚tait … peu prŠs l'homme parfait … la cour: sans honneur et sans humeur.

- Il faut du secret avant tout, lui cria le prince sans le saluer, et le traitant tout … fait comme un cuistre, lui qui ‚tait si poli avec tout le monde. De quand votre sentence est-elle dat‚e?

- Altesse S‚r‚nissime, d'hier matin.

- De combien de juges est-elle sign‚e?

- De tous les cinq.

- Et la peine?

- Vingt ans de forteresse, comme Votre Altesse S‚r‚nissime me l'avait dit.

- La peine de mort e–t r‚volt‚, dit le prince comme se parlant … soi-mˆme, c'est dommage! Quel effet sur cette femme! Mais c'est un del Dongo, et ce nom est r‚v‚r‚ dans Parme, … cause des trois archevˆques presque successifs... Vous me dites vingt ans de forteresse?

- Oui, Altesse S‚r‚nissime, reprit le fiscal Rassi toujours debout et pli‚ en deux, avec, au pr‚alable, excuse publique devant le portrait de Son Altesse S‚r‚nissime; de plus, je–ne au pain et … l'eau tous les vendredis et toutes les veilles des fˆtes principales, le sujet ‚tant d'une impi‚t‚ notoire. Ceci pour l'avenir et pour casser le cou … sa fortune.

- Ecrivez, dit le prince:

Son Altesse S‚r‚nissime ayant daign‚ ‚couter avec bon t‚ les trŠs humbles supplications de la marquise del Dongo, mŠre du coupable, et de la duchesse Sanseverina, sa tante lesquelles ont repr‚sent‚ qu'… l'‚poque du crime leur fils et neveu ‚tait fort jeune et d'ailleurs ‚gar‚ par une folle passion con‡ue pour la femme du malheureux Giletti, a bien voulu, malgr‚ l'horreur inspir‚e par un tel meurtre, commuer la peine … laquelle Fabrice del Dongo a ‚t‚ condamn‚, en celle de douze ann‚es de forteresse.

"Donnez que je signe."

Le prince signa et data de la veille, puis, rendant la sentence … Rassi il lui dit:

- Ecrivez imm‚diatement au-dessous de ma signature:

La duchesse Sanseverina s'‚tant derechef jet‚e aux genoux de Son Altesse le prince a permis que tous les jeudis le coupable ait une heure de promenade sur la plate-forme de la tour carr‚e vulgairement appel‚e tour FarnŠse.

"Signez cela, dit le prince, et surtout bouche close, quoi que vous puissiez entendre annoncer par la ville. Vous direz au conseiller De Capitani qui a vot‚ pour deux ans de forteresse et qui … mˆme p‚ror‚ en faveur de cette opinion ridicule, que je l'engage … relire les lois et rŠglements. Derechef, silence, et bonsoir."

Le fiscal Rassi fit, avec beaucoup de lenteur, trois profondes r‚v‚rences que le prince ne regarda pas.

Ceci se passait … sept heures du matin. Quelques heures plus tard, la nouvelle de l'exil de la marquise Raversi se r‚pandait dans la ville et dans les caf‚s, tout le monde parlait … la fois de ce grand ‚v‚nement. L'exil de la marquise chassa pour quelque temps de Parme cet implacable ennemi des petites villes et des petites cours, l'ennui. Le g‚n‚ral Fabio Conti, qui s'‚tait cru ministre, pr‚texta une attaque de goutte, et pendant plusieurs jours ne sortit point de sa forteresse. La bourgeoisie et par la suite le petit peuple conclurent, de ce qui se passait, qu'il ‚tait clair que le prince avait r‚solu de donner l'archevˆch‚ de Parme … Monsignore del Dongo. Les fins politiques de caf‚ allŠrent mˆme jusqu'… pr‚tendre qu'on avait engag‚ le pŠre Landriani, l'archevˆque actuel, … feindre une maladie et … pr‚senter sa d‚mission; on lui accorderait une grosse pension sur la ferme du tabac ils en ‚taient s–rs: ce bruit vint jusqu'… l'archevˆque qui s'en alarma fort, et pendant quelques jours son zŠle pour notre h‚ros en fut grandement paralys‚. Deux mois aprŠs cette belle nouvelle se trouvait dans les journaux de Paris, avec ce petit changement, que c'‚tait le comte de Mosca, neveu de la duchesse de Sanseverina, qui allait ˆtre fait archevˆque.

La marquise Raversi ‚tait furibonde dans son chƒteau de Velleja, ce n'‚tait point une femmelette, de celles qui croient se venger en lan‡ant des propos outrageants contre leurs ennemis. DŠs le lendemain de sa disgrƒce, le chevalier Riscara et trois autres de ses amis se pr‚sentŠrent au prince par son ordre, et lui demandŠrent la permission d'aller la voir … son chƒteau. L'Altesse re‡ut ces messieurs avec une grƒce parfaite, et leur arriv‚e … Velleja fut une grande consolation pour la marquise. Avant la fin de la seconde semaine, elle avait trente personnes dans son chƒteau, tous ceux que le ministŠre lib‚ral devait porter aux places. Chaque soir la marquise tenait un conseil r‚gulier avec les mieux inform‚s de ses amis. Un jour qu'elle avait re‡u beaucoup de lettres de Parme et de Bologne, elle se retira de bonne heure: la femme de chambre favorite introduisit d'abord l'amant r‚gnant, le comte Baldi, jeune homme d'une admirable figure et fort insignifiant; et plus tard, le chevalier Riscara son pr‚d‚cesseur: celui-ci ‚tait un petit homme noir au physique et au moral, qui, ayant commenc‚ par ˆtre r‚p‚titeur de g‚om‚trie au collŠge des nobles … Parme, se voyait maintenant conseiller d'Etat et chevalier de plusieurs ordres.

- J'ai la bonne habitude, dit la marquise … ces deux hommes, de ne d‚truire -jamais aucun papier, et bien m'en prend; voici neuf lettres que la Sanseverina m'a ‚crites en diff‚rentes occasions. Vous allez partir tous les deux pour Gˆnes, vous chercherez parmi les gal‚riens un ex-notaire nomm‚ Burati, comme le grand poŠte de Venise, ou Durati. Vous, comte Baldi, placez-vous … mon bureau et ‚crivez ce que je vais vous dicter.

Une id‚e me vient et je t'‚cris ce mot. Je vais … ma chaumiŠre prŠs de Castelnovo; si tu veux venir passer douze heures avec moi, je serai bien heureuse: il n'y a, ce me semble, pas grand danger aprŠs ce qui vient de se passer; les nuages s'‚claircissent. Cependant arrˆte-toi avant d'entrer dans Castelnovo; tu trouveras sur la route un de mes gens, ils t'aiment tous … la folie. Tu garderas, bien en tendu, le nom de Bossi pour ce petit voyage. On dit que tu as de la barbe comme le plus admirable capucin, et l'on ne t'a vu … Parme qu'avec la figure d‚cente d'un grand vicaire.

- Comprends-tu, Riscara?

- Parfaitement; mais le voyage … Gˆnes est un luxe inutile; je connais un homme dans Parme qui, … la v‚rit‚, n'est pas encore aux galŠres, mais qui ne peut manquer d'y arriver. Il contrefera admirablement l'‚criture de la Sanseverina.

A ces mots, le comte Baldi ouvrit d‚mesur‚ment ses yeux si beaux; il comprenait seulement.

- Si tu connais ce digne personnage de Parme, pour lequel tu espŠres de l'avancement, dit la marquise … Riscara, apparemment qu'il te connaŒt aussi; sa maŒtresse, son confesseur, son ami peuvent ˆtre vendus … l… Sanseverina, j'aime mieux diff‚rer cette petite plaisanterie de quelques jours, et ne m'exposer … aucun hasard. Partez dans deux heures, comme de bons petits agneaux, ne voyez ƒme qui vive … Gˆnes et revenez bien vite.

Le chevalier Riscara s'enfuit en riant, et parlant du nez comme Polichinelle: Il faut pr‚parer les paquets, disait-il en courant d'une fa‡on burlesque. Il voulait laisser Baldi seul avec la dame. Cinq jours aprŠs, Riscara ramena … la marquise son comte Baldi tout ‚corch‚: pour abr‚ger de six lieues, on lui avait fait passer une montagne … dos de mulet; il jurait qu'on ne le reprendrait plus … faire de grands voyages. Baldi remit … la marquise trois exemplaires de la lettre qu'elle lui avait dict‚e, et cinq ou six autres lettres de la mˆme ‚criture, compos‚es par Riscara, et dont on pourrait peut-ˆtre tirer parti par la suite. L'une de ces lettres contenait de fort jolies plaisanteries sur les peurs que le prince avait la nuit, et sur la d‚plorable maigreur de la marquise Baldi, sa maŒtresse, laquelle laissait, dit-on, la marque d'une pincette sur le coussin des bergŠres aprŠs s'y ˆtre assise un instant. On e–t jur‚ que toutes ces lettres ‚taient ‚crites de la main de Mme Sanseverina.

- Maintenant je sais … n'en pas douter, dit la marquise, que l'ami du coeur, que le Fabrice est … Bologne ou dans les environs...

- Je suis trop malade, s'‚cria le comte Baldi en l'interrompant; je demande en grƒce d'ˆtre dispens‚ de ce second voyage, ou du moins je voudrais obtenir quelques jours de repos pour remettre ma sant‚.

- Je vais plaider votre cause, dit Riscara.

Il se leva et parla bas … la marquise.

- Eh bien! soit, j'y consens, r‚pondit-elle en souriant.

- Rassurez-vous, vous ne partirez point, dit la marquise … Baldi d'un air assez d‚daigneux.

- Merci, s'‚cria celui-ci avec l'accent du coeur.

En effet, Riscara monta seul en chaise de poste. Il ‚tait … peine … Bologne depuis deux jours, lorsqu'il aper‡ut dans une calŠche Fabrice et la petite Marietta."Diable! se dit-il, il paraŒt que notre futur archevˆque ne se gˆne point; il faudra faire connaŒtre ceci … la duchesse, qui en sera charm‚e."Riscara n'eut que la peine de suivre Fabrice pour savoir son logement; le lendemain matin, celui-ci re‡ut par un courrier la lettre de fabrique g‚noise; il la trouva un peu courte, mais du reste n'eut aucun soup‡on. L'id‚e de revoir la duchesse et le comte le rendit fou de bonheur, et quoi que p–t dire Ludovic, il prit un cheval … la poste et partit au galop. Sans s'en douter, il ‚tait suivi … peu de distance par le chevalier Riscara qui, en arrivant, … six lieues de Parme, … la post‚ avant Castelnovo, eut le plaisir de voir un grand attroupement dans la place devant la prison du lieu; on venait d'y conduire notre h‚ros, reconnu … la poste, comme il changeait de cheval, par deux sbires choisis et envoy‚s par le comte Zurla.

Les petits yeux du chevalier Riscara brillŠrent de joie; il v‚rifia avec une patience exemplaire tout ce qui venait d'arriver dans ce petit village, puis exp‚dia un courrier … la marquise Raversi. AprŠs quoi, courant les rues comme pour voir l'‚glise fort curieuse, et ensuite pour chercher un tableau du Parmesan qu'on lui avait dit exister dans le pays, il rencontra enfin le podestat qui s'empressa de rendre ses hommages … un conseiller d'Etat. Riscara eut l'air ‚tonn‚ qu'il n'e–t pas envoy‚ sur-le-champ … la citadelle de Parme le conspirateur qu'il avait eu le bonheur de faire arrˆter.

- On pourrait craindre, ajouta Riscara d'un air froid, que ses nombreux amis qui le cherchaient avant-hier pour favoriser son passage … travers les Etats de Son Altesse S‚r‚nissime ne rencontrent les gendarmes; ces rebelles ‚taient bien douze ou quinze … cheval.

- Intelligenti pauca! s'‚cria le podestat d'un air malin.

CHAPITRE XV

Deux heures plus tard, le pauvre Fabrice, garni de menottes et attach‚ par une longue chaŒne … la sediola mˆme dans laquelle on l'avait fait monter, partait pour la citadelle de Parme, escort‚ par huit gendarmes. Ceux-ci avaient l'ordre d'emmener avec eux tous les gendarmes stationn‚s dans les villages que le cortŠge devait traverser, le podestat lui-mˆme suivait ce prisonnier d'importance. Sur les sept heures aprŠs midi, la sediola, escort‚e par tous les gamins de Parme et par trente gendarmes, traversa la belle promenade, passa devant le petit palais qu'habitait la Fausta quelques mois auparavant, et enfin se pr‚senta … la porte ext‚rieure de la citadelle … l'instant o— le g‚n‚ral Fabio Conti et sa fille allaient sortir. La voiture du gouverneur s'arrˆta avant d'arriver au pont-levis pour laisser entrer la sediola … laquelle Fabrice ‚tait attach‚; le g‚n‚ral cria aussit“t que l'on fermƒt les portes de la citadelle, et se hƒta de descendre au bureau d'entr‚e pour voir un peu ce dont il s'agissait; il ne fut pas peu surpris quand il reconnut le prisonnier, lequel ‚tait devenu tout raide, attach‚ … sa sediola pendant une aussi longue route; quatre gendarmes l'avaient enlev‚ et le portaient au bureau d'‚crou."J'ai donc en mon pouvoir, se dit le vaniteux gouverneur, ce fameux Fabrice del Dongo, dont on dirait que depuis prŠs d'un an la haute soci‚t‚ de Parme a jur‚ de s'occuper exclusivement!"

Vingt fois le g‚n‚ral l'avait rencontr‚ … la cour, chez la duchesse et ailleurs; mais il se garda bien de t‚moigner qu'il le connaissait; il e–t craint de se compromettre.

- Que l'on dresse, cria-t-il au commis de la prison, un procŠs-verbal fort circonstanci‚ de la remise qui m'est faite du prisonnier par le digne podestat de Castelnovo.

Barbone, le commis, personnage terrible par le volume de sa barbe et sa tournure martiale, prit un air plus important que de coutume, on e–t dit un ge“lier allemand. Croyant savoir que c'‚tait surtout la duchesse Sanseverina qui avait empˆch‚ son maŒtre le gouverneur, de devenir ministre de la guerre, ii fut d'une insolence plus qu'ordinaire envers le prisonnier; il lui adressait la parole en l'appelant voi, ce qui est en Italie la fa‡on de parler aux domestiques.

- Je suis pr‚lat de la sainte Eglise romaine, lui dit Fabrice avec fermet‚, et grand vicaire de ce diocŠse, ma naissance seule me donne droit aux ‚gards.

- Je n'en sais rien! r‚pliqua le commis avec impertinence; prouvez vos assertions en exhibant les brevets qui vous donnent droit … ces titres fort respectables.

Fabrice n'avait point de brevets et ne r‚pondit pas. Le g‚n‚ral Fabio Conti, debout … c“t‚ de son commis, le regardait ‚crire sans lever les yeux sur le prisonnier, afin de n'ˆtre pas oblig‚ de dire qu'il ‚tait r‚ellement Fabrice del Dongo.

Tout … coup Cl‚lia Conti, qui attendait en voiture, entendit un tapage effroyable dans le corps de carde. Le commis Barbone faisant une description insolente et fort longue de la personne du prisonnier, lui ordonna d'ouvrir ses vˆtements afin que l'on p–t v‚rifier et constater le nombre et l'‚tat des ‚gratignures re‡ues lors de l'affaire Giletti.

- Je ne puis, dit Fabrice souriant amŠrement; je me trouve hors d'‚tat d'ob‚ir aux ordres de Monsieur, les menottes m'en empˆchent!

- Quoi! s'‚cria le g‚n‚ral d'un air na‹f, le prisonnier a des menottes! dans l'int‚rieur de la forteresse! cela est contre les rŠglements, il faut un ordre ad hoc; “tez-lui les menottes.

Fabrice le regarda."Voil… un plaisant j‚suite! pensa-t-il; il y a une heure qu'il me voit ces menottes qui me gˆnent horriblement, et il fait l'‚tonn‚!"

Les menottes furent “t‚es par les gendarmes; ils venaient d'apprendre que Fabrice ‚tait neveu de la duchesse Sanseverina, et se hƒtŠrent de lui montrer une politesse mielleuse qui faisait contraste avec la grossiŠret‚ du commis, celui-ci en parut piqu‚ et dit … Fabrice qui restait immobile:

- Allons donc! d‚pˆchons! montrez-nous ces ‚gratignures que vous avez re‡ues du pauvre Giletti, lors de l'assassinat.

D'un saut, Fabrice s'‚lan‡a sur le commis, et lui donna un soufflet tel que le Barbone' tomba de sa chaise sur les jambes du g‚n‚ral. Les gendarmes s'emparŠrent des bras de Fabrice qui restait immobile; le g‚n‚ral lui-mˆme et deux gendarmes qui ‚taient … ses c“t‚s se hƒtŠrent de relever le commis dont la figure saignait abondamment. Deux gendarmes plus ‚loign‚s coururent fermer la porte du bureau, dans l'id‚e que le prisonnier cherchait … s'‚vader. Le brigadier qui les commandait pensa que le jeune del Dongo ne pouvait pas tenter une fuite bien s‚rieuse, puisque enfin il se trouvait dans l'int‚rieur de la citadelle; toutefois il s'approcha de la fenˆtre pour empˆcher le d‚sordre, et par un instinct de gendarme. Vis-…-vis de cette fenˆtre ouverte, et … deux pas, se trouvait arrˆt‚e la voiture du g‚n‚ral: Cl‚lia s'‚tait blottie dans le fond, afin de ne pas ˆtre t‚moin de la triste scŠne qui se passait au bureau; lorsqu'elle entendit tout ce bruit, elle regarda.

- Que se passe-t-il? dit-elle au brigadier.

- Mademoiselle, c'est le jeune Fabrice del Dongo qui vient d'appliquer un fier soufflet … cet insolent de Barbone!

- Quoi! c'est M. del Dongo qu'on amŠne en prison?

- Eh! sans doute, dit le brigadier; c'est … cause de la haute naissance de ce pauvre jeune homme que l'on fait tant de c‚r‚monies, je croyais que Mademoiselle ‚tait au fait.

Cl‚lia ne quitta plus la portiŠre; quand les gendarmes qui entouraient la table s'‚cartaient un peu, elle apercevait le prisonnier."Qui m'e–t dit, pensait-elle, que je le reverrais pour la premiŠre fois dans cette triste situation, quand je le rencontrai sur la route du lac de C“me?... Il me donna la main pour monter dans le carrosse de sa mŠre... Il se trouvait d‚j… avec la duchesse! Leurs amours avaient-ils commenc‚ … cette ‚poque?"

Il faut apprendre au lecteur que dans le parti lib‚ral dirig‚ par la marquise Raversi et le g‚n‚ral Conti, on affectait de ne pas douter de la tendre liaison qui devait exister entre Fabrice et la duchesse. Le comte Mosca, qu'on abhorrait, ‚tait pour sa duperie l'objet d'‚ternelles plaisanteries.

"Ainsi, pensa Cl‚lia, le voil… prisonnier et prisonnier de ses ennemis! car au fond, le comte Mosca, quand on voudrait le croire un ange, va se trouver ravi de cette capture."

Un accŠs de gros rire ‚clata dans le corps de garde.

- Jacopo, dit-elle au brigadier d'une voix ‚mue, que se passe-t-il donc?

- Le g‚n‚ral a demand‚ avec vigueur au prisonnier pourquoi il avait frapp‚ Barbone: Monsignore Fabrice a r‚pondu froidement: "Il m'a appel‚ assassin, qu'il montre les titres et brevets qui l'autorisent … me donner ce titre"; et l'on rit.

Un ge“lier qui savait ‚crire rempla‡a Barbone; Cl‚lia vit sortir celui-ci, qui essuyait avec son mouchoir le sang qui coulait en abondance de son affreuse figure: il jurait comme un pa‹en:

- Ce f... Fabrice, disait-il … trŠs haute voix, ne mourra jamais que de ma main. Je volerai le bourreau etc.

Il s'‚tait arrˆt‚ entre la fenˆtre du bureau et la voiture du g‚n‚ral pour regarder Fabrice, et ses jurements redoublaient.

- Passez votre chemin, lui dit le brigadier; on ne jure point ainsi devant Mademoiselle.

Barbone leva la tˆte pour regarder dans la voiture, ses yeux rencontrŠrent ceux de Cl‚lia … laquelle un cri d'horreur ‚chappa; jamais elle n'avait vu d'aussi prŠs une expression de figure tellement atroce."Il tuera Fabrice! se dit-elle, il faut que je pr‚vienne don Cesare."C'‚tait son oncle, l'un des prˆtres les plus respectables de la ville; le g‚n‚ral Conti, son frŠre, lui avait fait avoir la place d'‚conome et de premier aum“nier de la prison.

Le g‚n‚ral remonta en voiture.

- Veux-tu rentrer chez toi, dit-il … sa fille, ou m'attendre peut-ˆtre longtemps dans la cour du palais? il faut que j'aille rendre compte de tout ceci au souverain.

Fabrice sortait du bureau escort‚ par trois gendarmes on le conduisait … la chambre qu'on lui avait destin‚e: Cl‚lia regardait par la portiŠre, le prisonnier ‚tait fort prŠs d'elle. En ce moment elle r‚pondit … la question de son pŠre par ces mots: Je vous suivrai. Fabrice, entendant prononcer ces paroles tout prŠs de lui, leva les yeux et rencontra le regard de la jeune fille. Il fut frapp‚ surtout de l'expression de m‚lancolie de sa figure. << Comme elle est embellie, pensa-t-il, depuis notre rencontre prŠs de C“me! quelle expression de pens‚e profonde!... On a raison de la comparer … la duchesse; quelle physionomie ang‚lique!"Barbone, le commis sanglant, qui ne s'‚tait pas plac‚ prŠs de la voiture sans intention, arrˆta d'un geste les trois gendarmes qui conduisaient Fabrice, et, faisant le tour de la voiture par derriŠre, pour arriver … la portiŠre prŠs de laquelle ‚tait le g‚n‚ral:

- Comme le prisonnier a fait acte de violence dans l'int‚rieur de la citadelle, lui dit-il, en vertu de l'article 157 du rŠglement, n'y aurait-il pas lieu de lui appliquer les menottes pour trois jours?

- Allez au diable! s'‚cria le g‚n‚ral, que cette arrestation ne laissait pas d'embarrasser.

Il s'agissait pour lui de ne pousser … bout ni la duchesse ni le comte Mosca: et d'ailleurs, dans quel sens le comte allait-il prendre cette affaire? au fond, le meurtre d'un Giletti ‚tait une bagatelle, et l'intrigue seule ‚tait parvenue … en faire quelque chose.

Durant ce court dialogue, Fabrice ‚tait superbe au milieu des ces gendarmes, c'‚tait bien la mine la plus fiŠre et la plus noble; ses traits fins et d‚licats, et le sourire de m‚pris qui errait sur ses lŠvres, faisaient un charmant contraste avec les apparences grossiŠres des gendarmes qui l'entouraient. Mais tout cela ne formait pour ainsi dire que la partie ext‚rieure de sa physionomie; il ‚tait ravi de la c‚leste beaut‚ de Cl‚lia, et son oeil trahissait toute sa surprise. Elle, profond‚ment pensive, n'avait pas song‚ … retirer la tˆte de la portiŠre; il la salua avec le demi-sourire le plus respectueux; puis, aprŠs un instant:

- Il me semble, mademoiselle, lui dit-il, qu'autrefois, prŠs d'un lac, j'ai d‚j… eu l'honneur de vous rencontrer avec accompagnement de gendarmes.

Cl‚lia rougit et fut tellement interdite qu'elle ne trouva aucune parole pour r‚pondre."Quel air noble au milieu de ces ˆtres grossiers!"se disait-elle au moment o— Fabrice lui adressait la parole. La profonde piti‚, et nous dirons presque l'attendrissement o— elle ‚tait plong‚e, lui “tŠrent la pr‚sence d'esprit n‚cessaire pour trouver un mot quelconque, elle s'aper‡ut de son silence et rougit encore davantage. En ce moment on tirait avec violence les verrous de la grande porte de la citadelle, la voiture de Son Excellence n'attendait-elle pas depuis une minute au moins? Le bruit fut si violent sous cette vo–te, que, quand mˆme Cl‚lia aurait trouv‚ quelque mot pour r‚pondre, Fabrice n'aurait pu entendre ses paroles.

Emport‚e par les chevaux qui avaient pris le galop aussit“t aprŠs le pont-levis, Cl‚lia se disait: "Il m'aura trouv‚e bien ridicule!"Puis tout … coup elle ajouta: "Non pas seulement ridicule; il aura cru voir en moi une ƒme basse, il aura pens‚ que je ne r‚pondais pas … son salut parce qu'il est prisonnier et moi fille du gouverneur."

Cette id‚e fut du d‚sespoir pour cette jeune fille qui avait l'ƒme ‚lev‚e."Ce qui rend mon proc‚d‚ tout … fait avilissant, ajouta-t-elle, c'est que jadis, quand nous nous rencontrƒmes pour la premiŠre fois, aussi avec accompagnement de gendarmes, comme il le dit, c'‚tait moi qui me trouvais prisonniŠre, et lui me rendait service et me tirait d'un fort grand embarras... Oui, il faut en convenir, mon proc‚d‚ est complet, c'est … la fois de la grossiŠret‚ et de l'ingratitude. H‚las! le pauvre jeune homme! maintenant qu'il est dans le malheur tout le monde va se montrer ingrat envers lui. Il m'avait bien dit alors: "Vous souviendrez-vous de mon nom … Parme?"Combien il me m‚prise … l'heure qu'il est! Un mot poli ‚tait si facile … dire! Il faut l'avouer, oui, ma conduite a ‚t‚ atroce avec lui. Jadis, sans l'offre g‚n‚reuse de la voiture de sa mŠre, j'aurais d– suivre les gendarmes … pied dans la poussiŠre, ou, ce qui est bien pis, monter en croupe derriŠre un de ces gens-l…; c'‚tait alors mon pŠre qui ‚tait arrˆt‚ et moi sans d‚fense! Oui, mon proc‚d‚ est complet. Et combien un ˆtre comme lui a d– le sentir vivement! Quel contraste entre sa physionomie si noble et mon proc‚d‚! Quelle noblesse! quelle s‚r‚nit‚! Comme il avait l'air d'un h‚ros entour‚ de ses vils ennemis! Je comprends maintenant la passion de la duchesse: puisqu'il est ainsi au milieu d'un ‚v‚nement contrariant et qui peut avoir des suites affreuses, quel ne doit-il pas paraŒtre lorsque son ƒme est heureuse!"

Le carrosse du gouverneur de la citadelle resta plus d'une heure et demie dans la cour du palais et toutefois, lorsque le g‚n‚ral descendit de chez le prince, Cl‚lia ne trouva point qu'il f–t rest‚ trop longtemps.

- Quelle est la volont‚ de Son Altesse? demanda Cl‚lia.

- Sa parole a dit: la prison! et son regard: la mort!

- La mort! Grand Dieu! s'‚cria Cl‚lia.

- Allons, tais-toi! reprit le g‚n‚ral avec humeur; que je suis sot de r‚pondre … un enfant!

Pendant ce temps, Fabrice montait les trois cent quatre-vingts marches' qui conduisaient … la tour FarnŠse, nouvelle prison bƒtie sur la plate-forme de la grosse tour, … une ‚l‚vation prodigieuse. Il ne songea pas une seule fois, distinctement du moins, au grand changement qui venait de s'op‚rer dans son sort."Quel regard! se disait-il; que de choses il exprimait! quelle profonde piti‚! Elle avait l'air de dire: la vie est un tel tissu de malheurs! Ne vous affligez point trop de ce qui vous arrive! est-ce que nous ne sommes point ici-bas pour ˆtre infortun‚s? Comme ses yeux si beaux restaient attach‚s sur moi, mˆme quand les chevaux s'avan‡aient avec tant de bruit sous la vo–te!"

Fabrice oubliait complŠtement d'ˆtre malheureux.

Cl‚lia suivit son pŠre dans plusieurs salons; au commencement de la soir‚e, personne ne savait encore la nouvelle de l'arrestation du grand coupable, car ce fut le nom que les courtisans donnŠrent deux heures plus tard … ce pauvre jeune homme imprudent.

On remarqua ce soir-l… plus d'animation que de coutume dans la figure de Cl‚lia, or, l'animation l'air de prendre part … ce qui l'environnait ‚taient surtout ce qui manquait … cette belle personne. Quand on comparait sa beaut‚ … celle de la duchesse, c'‚tait surtout cet air de n'ˆtre ‚mue par rien, cette fa‡on d'ˆtre comme au-dessus de toutes choses, qui faisaient pencher la balance en faveur de sa rivale. En Angleterre, en France, pays de vanit‚, on e–t ‚t‚ probablement d'un avis tout oppos‚. Cl‚lia Conti ‚tait une jeune fille encore un peu trop svelte que l'on pouvait comparer aux belles figures du Guide; nous ne dissimulerons point que, suivant les donn‚es de la beaut‚ grecque, on e–t pu reprocher … cette tˆte des traits un peu marqu‚s, par exemple, les lŠvres remplies de la grƒce la plus touchante ‚taient un peu fortes.

L'admirable singularit‚ de cette figure dans laquelle ‚clataient les grƒces na‹ves et l'empreinte c‚leste de l'ƒme la plus noble, c'est que, bien que de la plus rare et de la plus singuliŠre beaut‚, elle ne ressemblait en aucune fa‡on aux tˆtes des statues grecques. La duchesse avait au contraire un peu trop de la beaut‚ connue de l'id‚al, et sa tˆte vraiment lombarde rappelait le sourire voluptueux et la tendre m‚lancolie des belles H‚rodiades de L‚onard de Vinci. Autant la duchesse ‚tait s‚millante, p‚tillante d'esprit et de malice, s'attachant avec passion, si l'on peut parler ainsi, … tous les sujets que le courant de la conversation amenait devant les yeux de son ƒme, autant Cl‚lia se montrait calme et lente … s'‚mouvoir, soit par m‚pris de ce qui l'entourait, soit par regret de quelque chimŠre absente. Longtemps on avait cru qu'elle finirait par embrasser la vie religieuse. A vingt ans on lui voyait de la r‚pugnance … aller au bal, et si elle y suivait son pŠre, ce n'‚tait que par ob‚issance et pour ne pas nuire aux int‚rˆts de son ambition.

"Il me sera donc impossible, r‚p‚tait trop souvent l'ƒme vulgaire du g‚n‚ral, le ciel m'ayant donn‚ pour fille la plus belle personne des Etats de notre souverain, et la plus vertueuse, d'en tirer quelque parti pour l'avancement de ma fortune! Ma vie est trop isol‚e, je n'ai qu'elle au monde, et il me faut de toute n‚cessit‚ une famille qui m'‚taie dans le monde, et qui me donne un certain nombre de salons, o— mon m‚rite et surtout mon aptitude au ministŠre soient pos‚s comme bases inattaquables de tout raisonnement politique. Eh bien! ma fille si belle, si sage, si pieuse, prend de l'humeur dŠs qu'un jeune homme bien ‚tabli … la cour entreprend de lui faire agr‚er ses hommages. Ce pr‚tendant est-il ‚conduit, son caractŠre devient moins sombre, et je la vois presque gaie, jusqu'… ce qu'un autre ‚pouseur se mette sur les rangs. Le plus bel homme de la cour, le comte Baldi, s'est pr‚sent‚ et a d‚plu: l'homme le plus riche des Etats de Son Altesse, le marquis Crescenzi, lui a succ‚d‚, elle pr‚tend qu'il ferait son malheur.

"D‚cid‚ment, disait d'autres fois le g‚n‚ral, les yeux de ma fille sont plus beaux que ceux de la duchesse, en cela surtout qu'en de rares occasions ils sont susceptibles d'une expression plus profonde; mais cette expression magnifique, quand est-ce qu'on la lui voit? Jamais dans un salon o— elle pourrait lui faire honneur, mais bien … la promenade, seule avec moi, o— elle se laissera attendrir, par exemple, par le malheur de quelque manant hideux."Conserve quelque souvenir de ce regard sublime, lui dis-je quelquefois, pour les salons o— nous paraŒtrons ce soir."Point: daigne-t-elle me suivre dans le monde, sa figure noble et pure offre l'expression assez hautaine et peu encourageante de l'ob‚issance passive."

Le g‚n‚ral n'‚pargnait aucune d‚marche? comme on voit, pour se trouver un gendre convenable, mais il disait vrai.

Les courtisans, qui n'ont rien … regarder dans leur ƒme, sont attentifs … tout: ils avaient remarqu‚ que c'‚tait surtout dans ces jours o— Cl‚lia ne pouvait prendre sur elle de s'‚lancer hors de ses chŠres rˆveries et de feindre de l'int‚rˆt pour quelque chose que la duchesse aimait … s'arrˆter auprŠs d'elle et cherchait … la faire parler. Cl‚lia avait des cheveux blond cendr‚, se d‚tachant, par un effet trŠs doux, sur des joues d'un coloris fin mais en g‚n‚ral un peu trop pƒle. La forme seule du front e–t pu annoncer … un observateur attentif que cet air si noble, cette d‚marche tellement au-dessus des grƒces vulgaires, tenaient … une profonde incurie pour tout ce qui est vulgaire. C'‚tait l'absence et non pas l'impossibilit‚ de l'int‚rˆt pour quelque chose. Depuis que son pŠre ‚tait gouverneur de la citadelle, Cl‚lia se trouvait heureuse, ou du moins exempte de chagrins, dans son appartement si ‚lev‚. Le nombre effroyable de marches qu'il fallait monter pour arriver … ce palais du gouverneur, situ‚ sur l'esplanade de la grosse tour, ‚loignait les visites ennuyeuses, et Cl‚lia, par cette raison mat‚rielle, jouissait de la libert‚ du couvent, c'‚tait presque l… tout l'id‚al de bonheur que, dans un temps, elle avait song‚ … demander … la vie religieuse. Elle ‚tait saisie d'une sorte d'honneur … la seule pens‚e de mettre sa chŠre solitude et ses pens‚es intimes … la disposition d'un jeune homme, que le titre de mari autoriserait … troubler toute cette vie int‚rieure. Si par la solitude elle n'atteignait pas au bonheur, du moins elle ‚tait parvenue … ‚viter les sensations trop douloureuses.

Le jour o— Fabrice fut conduit … la forteresse, la duchesse rencontra Cl‚lia … la soir‚e du ministre de l'Int‚rieur, comte Zurla; tout le monde faisait cercle autour d'elles: ce soir-l…, la beaut‚ de Cl‚lia l'emportait sur celle de la duchesse. Les yeux de la jeune fille avaient une expression si singuliŠre et si profonde qu'ils en ‚taient presque indiscrets: il y avait de la piti‚, il y avait aussi de l'indignation et de la colŠre dans ses regards. La gaiet‚ et les id‚es brillantes de la duchesse semblaient jeter Cl‚lia dans des moments de douleur allant jusqu'… l'horreur."Quels vont ˆtre les cris et les g‚missements de la pauvre femme, se disait-elle, lorsqu'elle va savoir que son amant, ce jeune homme d'un si grand coeur et d'une physionomie si noble, vient d'ˆtre jet‚ en prison! Et ces regards du souverain qui le condamnent … mort! O pouvoir absolu, quand cesseras-tu de peser sur l'Italie'! O ƒmes v‚nales et basses! Et je suis fille d'un ge“lier! et je n'ai point d‚menti ce noble caractŠre en ne daignant pas r‚pondre … Fabrice! et autrefois il fut mon bienfaiteur! Que pense-t-il de moi … cette heure, seul dans sa chambre et en tˆte-…-tˆte avec sa petite lampe?"R‚volt‚e par cette id‚e, Cl‚lia jetait des regards d'horreur sur la magnifique illumination des salons du ministre de l'Int‚rieur.

"Jamais, se disait-on dans le cercle de courtisans qui se formait autour des deux beaut‚s … la mode, et qui cherchait … se mˆler … leur conversation, jamais elles ne se sont parl‚ d'un air si anim‚ et en mˆme temps si intime. La duchesse, toujours attentive … conjurer les haines excit‚es par le premier ministre, aurait-elle song‚ … quelque grand mariage en faveur de la Cl‚lia?"Cette conjecture ‚tait appuy‚e sur une circonstance qui jusque-l… ne s'‚tait jamais pr‚sent‚e … l'observation de la cour: les yeux de la jeune fille avaient plus de feu, et mˆme, si l'on peut ainsi dire, plus de passion que ceux de la belle duchesse. Celle-ci de son c“t‚ ‚tait ‚tonn‚e, et, l'on peut dire … sa gloire, ravie des grƒces si nouvelles qu'elle d‚couvrait dans la jeune solitaire; depuis une heure elle la regardait avec un plaisir assez rarement senti … la vue d'une rivale."Mais que se passe-t-il donc? se demandait la duchesse; jamais Cl‚lia n'a ‚t‚ aussi belle, et l'on peut dire aussi touchante: son coeur aurait-il parl‚?... Mais en ce cas-l…, certes, c'est de l'amour malheureux, il y a de la sombre douleur au fond de cette animation si nouvelle... Mais l'amour malheureux se tait! S'agirait-il de ramener un inconstant par un succŠs dans le monde?"Et la duchesse regardait avec attention les jeunes gens qui les environnaient. Elle ne voyait nulle part d'expression singuliŠre, c'‚tait toujours de la fatuit‚ plus ou moins contente."Mais il y a du miracle ici, se disait la duchesse, piqu‚e de ne pas deviner. O— est le comte Mosca, cet ˆtre si fin? Non, je ne me trompe point, Cl‚lia me regarde avec attention et comme si j'‚tais pour elle l'objet d'un int‚rˆt tout nouveau. Est-ce l'effet de quelque ordre donn‚ par son pŠre, ce vil courtisan? Je croyais cette ƒme noble et jeune incapable de se ravaler … des int‚rˆts d'argent. Le g‚n‚ral Fabio Conti aurait-il quelque demande d‚cisive … faire au comte?"

Vers les dix heures, un ami de la duchesse s'approcha et lui dit deux mots … voix basse, elle pƒlit excessivement; Cl‚lia lui prit la main et osa la lui serrer.

- Je vous remercie et je vous comprends maintenant... vous avez une belle ƒme! dit la duchesse faisant effort sur elle-mˆme.

Elle eut … peine la force de prononcer ce peu de mots. Elle adressa beaucoup de sourires … la maŒtresse de la maison qui se leva pour l'accompagner jusqu'… la porte du dernier salon: ces honneurs n'‚taient dus qu'… des princesses du sang et faisaient pour la duchesse un cruel contresens avec sa position pr‚sente. Aussi elle sourit beaucoup … la comtesse Zurla, mais malgr‚ des efforts inou‹s ne put jamais lui adresser un seul mot.

Les yeux de Cl‚lia se remplirent de larmes en voyant passer la duchesse au milieu de ces salons peupl‚s alors de ce qu'il y avait de plus brillant dans la soci‚t‚."Que va devenir cette pauvre femme, se dit-elle, quand elle se trouvera seule dans sa voiture? Ce serait une indiscr‚tion … moi de m'offrir pour l'accompagner! je n'ose... Combien le pauvre prisonnier, assis dans quelque affreuse chambre, tˆte … tˆte avec sa petite lampe serait consol‚ pourtant s'il savait qu'il est aim‚ … ce point! Quelle solitude affreuse que celle dans laquelle on l'a plong‚! et nous, nous sommes ici dans ces salons si brillants! quelle horreur! Y aurait-il un moyen de lui faire parvenir un mot? Grand Dieu! ce serait trahir mon pŠre, sa situation est si d‚licate entre les deux partis! Que devient-il s'il s'expose … la haine passionn‚e de la duchesse qui dispose de la volont‚ du premier ministre, lequel est le maŒtre dans les trois quarts des affaires! D'un autre c“t‚ le prince s'occupe sans cesse de ce qui se passe … la forteresse , et il n'en tend pas raillerie sur ce sujet la peur rend cruel... Dans tous les cas, Fabrice (Cl‚lia ne disait plus M. del Dongo) est bien autrement … plaindre!... il s'agit pour lui de bien autre chose que du danger de perdre une place lucrative!... Et la duchesse!... Quelle terrible passion que l'amour!... et cependant tous ces menteurs du monde en parlent comme d'une source de bonheur! On plaint les femmes ƒg‚es parce qu'elles ne peuvent plus ressentir ou inspirer de l'amour!... Jamais je n'oublierai ce que je viens de voir; quel changement subit! Comme les yeux de la duchesse si beaux, si radieux, sont devenus mornes, ‚teints, aprŠs le mot fatal que le marquis N... est venu lui dire!... Il faut que Fabrice soit bien digne d'ˆtre aim‚!..."

Au milieu de ces r‚flexions fort s‚rieuses et qui occupaient toute l'ƒme de Cl‚lia, les propos complimenteurs qui l'entouraient toujours lui semblŠrent plus d‚sagr‚ables encore que de coutume. Pour s'en d‚livrer, elle s'approcha d'une fenˆtre ouverte et … demi voil‚e par un rideau de taffetas; elle esp‚rait que personne n'aurait la hardiesse de la suivre dans cette sorte de retraite. Cette fenˆtre donnait sur un petit bois d'orangers en pleine terre: … la v‚rit‚, chaque hiver on ‚tait oblig‚ de les recouvrir d'un toit. Cl‚lia respirait avec d‚lices le parfum de ces fleurs, et ce plaisir semblait rendre un peu de calme … son ƒme..."Je lui ai trouv‚ l'air fort noble, pensa-t-elle; mais inspirer une telle passion … une femme si distingu‚e!... Elle a eu la gloire de refuser les hommages du prince, et si elle e–t daign‚ le vouloir, elle e–t ‚t‚ la reine de ses Etats... Mon pŠre dit que la passion du souverain allait jusqu'… l'‚pouser si jamais il f–t devenu libre!... Et cet amour pour Fabrice dure depuis si longtemps! car il y a bien cinq ans' que nous les rencontrƒmes prŠs du lac de C“me!... Oui, il y a cinq ans, se dit-elle aprŠs un instant de r‚flexion. J'en fus frapp‚e mˆme alors, o— tant de choses passaient inaper‡ues devant mes yeux d'enfant! Comme ces deux dames semblaient admirer Fabrice!..."

Cl‚lia remarqua avec joie qu'aucun des jeunes gens qui lui parlaient avec tant d'empressement n'avait os‚ se rapprocher du balcon. L'un d'eux, le marquis Crescenzi, avait fait quelques pas dans ce sens, puis s'‚tait arrˆt‚ auprŠs d'une table de jeu."Si au moins, se disait-elle, sous ma petite fenˆtre du palais de la forteresse, la seule qui ait de l'ombre, j'avais la vue de jolis orangers, tels que ceux-ci, mes id‚es seraient moins tristes! mais pour toute perspective les ‚normes pierres de taille de la tour FarnŠse... Ah! s'‚cria-t-elle en faisant un mouvement, c'est peut-ˆtre l… qu'on l'aura plac‚! Qu'il me tarde de pouvoir parler … don Cesare! il sera moins s‚vŠre que le g‚n‚ral. Mon pŠre ne me dira rien certainement en rentrant … la forteresse, mais je saurai tout par don Cesare... J'ai de l'argent; je pourrais acheter quelques orangers qui, plac‚s sous la fenˆtre de ma voliŠre, m'empˆcheraient de voir ce gros mur de la tour FarnŠse. Combien il va m'ˆtre plus odieux encore maintenant que je connais l'une des personnes qu'il cache … la lumiŠre!... Oui c'est bien la troisiŠme fois que je l'ai vu; une fois … la cour, au bal du jour de naissance de la princesse; aujourd'hui, entour‚ de trois gendarmes, pendant que cet horrible Barbone sollicitait les menottes contre lui, et enfin prŠs du lac de C“me... Il y a bien cinq ans de cela; quel air de mauvais garnement il avait alors! quels yeux il faisait aux gendarmes, et quels regards singuliers sa mŠre et sa tante lui adressaient! Certainement il y avait ce jour-l… quelque secret, quelque chose de particulier entre eux; dans le temps, j'eus l'id‚e que lui aussi avait peur des gendarmes..."Cl‚lia tressaillit."Mais que j'‚tais ignorante! Sans doute, d‚j… dans ce temps, la duchesse avait de l'int‚rˆt pour lui... Comme il nous fit rire au bout de quelques moments, quand ces dames, malgr‚ leur pr‚occupation ‚vidente, se furent un peu accoutum‚es … la pr‚sence d'une ‚trangŠre!... et ce soir j'ai pu ne pas r‚pondre au mot qu'il m'a adress‚!... _ ignorance et timidit‚! combien souvent vous ressemblez … ce qu'il y a de plus noir! Et je suis ainsi … vingt ans pass‚s!... J'avais bien raison de songer au cloŒtre; r‚ellement je ne suis faite que pour la retraite!"Digne fille d'un ge“lier!"se sera-t-il dit. Il me m‚prise, et, dŠs qu'il pourra ‚crire … la duchesse, il parlera de mon manque d'‚gard, et la duchesse me croira une petite fille bien fausse; car enfin ce soir elle a pu me croire remplie de sensibilit‚ pour son malheur."

Cl‚lia s'aper‡ut que quelqu'un s'approchait et apparemment dans le dessein de se placer … c“t‚ d elle au balcon de fer de cette fenˆtre; elle en fut contrari‚e, quoiqu'elle se fŒt des reproches; les rˆveries auxquelles on l'arrachait n'‚taient point sans quelque douceur."Voil… un importun que je vais joliment recevoir!"pensa-t-elle. Elle tournait la tˆte avec un regard altier, lorsqu'elle aper‡ut la figure timide de l'archevˆque qui s'approchait du balcon par de petits mouvements insensibles."Ce saint homme n'a point d'usage, pensa Cl‚lia; pourquoi venir troubler une pauvre fille telle que moi? Ma tranquillit‚ est tout ce que je possŠde."Elle le saluait avec respect, mais aussi d'un air hautain, lorsque le pr‚lat lui dit:

- Mademoiselle, savez-vous l'horrible nouvelle?

Les yeux de la jeune fille avaient d‚j… pris une tout autre expression; mais, suivant les instructions cent fois r‚p‚t‚es de son pŠre, elle r‚pondit avec un air d'ignorance que le langage de ses yeux contredisait hautement:

- Je n'ai rien appris, monseigneur.

- Mon premier grand vicaire, le pauvre Fabrice del Dongo, qui est coupable comme moi de la mort de ce brigand de Giletti, a ‚t‚ enlev‚ … Bologne o— il vivait sous le nom suppos‚ de Joseph Bossi; on l'a renferm‚ dans votre citadelle il y est arriv‚ enchaŒn‚ … la voiture mˆme qui l‚ portait. Une sorte de ge“lier nomm‚ Barbone, qui jadis eut sa grƒce aprŠs avoir assassin‚ un de ses frŠres, a voulu faire ‚prouver une violence personnelle … Fabrice; mais mon jeune ami n'est point homme … souffrir une insulte. Il a jet‚ … ses pieds son infƒme adversaire, sur quoi on l'a descendu dans un cachot … vingt pieds sous terre, aprŠs lui avoir mis les menottes.

- Les menottes, non.

- Ah! vous savez quelque chose! s'‚cria l'archevˆque, et les traits du vieillard perdirent de leur profonde expression de d‚couragement; mais, avant tout, on peut approcher de ce balcon et nous interrompre: seriez-vous assez charitable pour remettre vous-mˆme … don Cesare mon anneau pastoral que voici?

La jeune fille avait pris l'anneau, mais ne savait o— le placer pour ne pas courir la chance de le perdre.

- Mettez-le au pouce, dit l'archevˆque; et il le pla‡a lui-mˆme. Puis-je compter que vous remettrez cet anneau?

- Oui, monseigneur.

- Voulez-vous me promettre le secret sur ce que je vais ajouter, mˆme dans le cas o— vous ne trouveriez pas convenable d'acc‚der … ma demande?

- Mais oui, monseigneur, r‚pondit la jeune fille toute tremblante en voyant l'air sombre et s‚rieux que le vieillard avait pris tout … coup... Notre respectable archevˆque, ajouta-t-elle, ne peut que me donner des ordres dignes de lui et de moi.

- Dites … don Cesare que je lui recommande mon fils adoptif: je sais que les sbires qui l'ont enlev‚ ne lui ont pas donn‚ le temps de prendre son br‚viaire, je prie don Cesare de lui faire tenir le sien, et si M. votre oncle veut l'envoyer demain … l'archevˆch‚, je me charge de remplacer le livre par lui donn‚ … Fabrice. Je prie don Cesare de faire tenir ‚galement l'anneau que porte cette jolie main, … M. del Dongo.

L'archevˆque fut interrompu par le g‚n‚ral Fabio Conti qui venait prendre sa fille pour la conduire … sa voiture; il y eut l… un petit moment de conversation qui ne fut pas d‚pourvu d'adresse de la part du pr‚lat. Sans parler en aucune fa‡on du nouveau prisonnier, il s'arrangea de fa‡on … ce que le courant du discours p–t amener convenablement dans sa bouche certaines maximes morales et politiques; par exemple: Il y a des moments de crise dans la vie des cours qui d‚cident pour longtemps de l'existence des plus grands personnages; il y aurait une imprudence notable … changer en haine personnelle l'‚tat d'‚loignement politique qui est souvent le r‚sultat fort simple de positions oppos‚es. L'archevˆque, se laissant un peu emporter par le profond chagrin que lui causait une arrestation si impr‚vue, alla jusqu'… dire qu'il fallait assur‚ment conserver les positions dont on jouissait, mais qu'il y aurait une imprudence bien gratuite … s'attirer pour la suite des haines furibondes en se prˆtant … de certaines choses que l'on n'oublie point.

Quand le g‚n‚ral fut dans son carrosse avec sa fille:

- Ceci peut s'appeler des menaces, lui dit-il... des menaces … un homme de ma sorte!

Il n'y eut pas d'autres paroles ‚chang‚es entre le pŠre et la fille pendant vingt minutes.

En recevant l'anneau pastoral de l'archevˆque, Cl‚lia s'‚tait bien promis de parler … son pŠre, lorsqu'elle serait en voiture, du petit service que le pr‚lat lui demandait. Mais aprŠs le mot menaces prononc‚ avec colŠre, elle se tint pour assur‚e que son pŠre intercepterait la commission; elle recouvrait cet anneau de la main gauche et le serrait avec passion. Durant tout le temps que l'on mit pour aller du ministŠre de l'Int‚rieur … la citadelle, elle se demanda s'il serait criminel … elle de ne pas parler … son pŠre. Elle ‚tait fort pieuse, fort timor‚e, et son coeur, si tranquille d'ordinaire, battait 'avec une violence inaccoutum‚e mais enfin le qui vive de la sentinelle plac‚e sur le rempart au-dessus de la porte retentit … l'approche de la voiture, avant que Cl‚lia e–t trouv‚ les termes convenables pour disposer son pŠre … ne pas refuser, tant elle avait peur d'ˆtre refus‚e! En montant les trois cent soixante marches qui conduisaient au palais du gouverneur, Cl‚lia ne trouva rien.

Elle se hƒta de parler … son oncle, qui la gronda et refusa de se prˆter … rien.

CHAPITRE XVI

- Eh bien! s'‚cria le g‚n‚ral, en apercevant son frŠre don Cesare, voil… la duchesse qui va d‚penser cent mille ‚cus pour se moquer de moi et faire sauver le prisonnier!

Mais pour le moment, nous sommes oblig‚s de laisser Fabrice dans sa prison, tout au faŒte de la citadelle de Parme; on le garde bien, et nous l'y retrouverons peut-ˆtre un peu chang‚. Nous allons nous occuper avant tout de la cour, o— des intrigues fort compliqu‚es, et surtout les passions d'une femme malheureuse vont d‚cider de son sort. En montant les trois cent quatre-vingt-dix marches' de sa prison … la tour FarnŠse, sous les yeux du gouverneur, Fabrice, qui avait tant redout‚ ce moment, trouva qu'il n'avait pas le temps de songer au malheur.

En rentrant chez elle aprŠs la soir‚e du comte Zurla, la duchesse renvoya ses femmes d'un geste puis, se laissant tomber tout habill‚e sur son lit

- Fabrice, s'‚cria-t-elle … haute voix, est au pouvoir de ses ennemis, et peut-ˆtre … cause de moi ils lui donneront du poison!

Comment peindre le moment de d‚sespoir qui suivit cet expos‚ de la situation, chez une femme aussi peu raisonnable, aussi esclave de la sensation pr‚sente, et, sans se l'avouer, ‚perdument amoureuse du Jeune prisonnier? Ce furent des cris inarticul‚s des transports de rage, des mouvements convulsifs, mais pas une larme. Elle renvoyait ses femmes pour les cacher, elle pensait qu'elle allait ‚clater en sanglots dŠs qu'elle se trouverait seule; mais les larmes, ce premier soulagement des grandes douleurs, lui manquŠrent tout … fait. La colŠre, l'indignation, le sentiment de son inf‚riorit‚ vis-…-vis du prince, dominaient trop cette ƒme altiŠre.

"Suis-je assez humili‚e! s'‚criait-elle … chaque instant; on m'outrage, et, bien plus, on expose la vie de Fabrice! et je ne me vengerai pas! Halte-l…, mon prince! vous me tuez, soit, vous en avez le pouvoir; mais ensuite moi j'aurai votre vie. H‚las! pauvre Fabrice, … quoi cela te servirait-il? Quelle diff‚rence avec ce jour o— je voulus quitter Parme! et pourtant alors je me croyais malheureuse... quel aveuglement! J'allais briser toutes les habitudes d'une vie agr‚able : h‚las! sans le savoir, je touchais … un ‚v‚nement qui allait … jamais d‚cider de mon sort. Si, par ses infƒmes habitudes de plate courtisanerie, le comte n'e–t supprim‚ le mot proc‚dure injuste de ce fatal billet que m'accordait la vanit‚ du prince, nous ‚tions sauv‚s. J'avais eu le bonheur plus que l'adresse, il faut en convenir, de mettre en jeu son amour-propre au sujet de sa chŠre ville de Parme . Alors je mena‡ais de partir, alors j'‚tais libre! Grand Dieu! suis-je assez esclave! Maintenant me voici clou‚e dans ce cloaque infƒme, et Fabrice enchaŒn‚ dans la citadelle, dans cette citadelle qui pour tant de gens distingu‚s a ‚t‚ l'antichambre de la mort! et je ne puis plus tenir ce tigre en respect par la crainte de me voir quitter son repaire!

"Il a trop d'esprit pour ne pas sentir que je ne m'‚loignerai jamais de la tour infƒme o— mon coeur est enchaŒn‚. Maintenant la vanit‚ piqu‚e de cet homme peut lui sugg‚rer les id‚es les plus singuliŠres; leur cruaut‚ bizarre ne ferait que piquer au jeu son ‚tonnante vanit‚. S'il revient … ses anciens propos de fade galanterie, s'il me dit: Agr‚ez les hommages de votre esclave, ou Fabrice p‚rit: eh bien! la vieille histoire de Judith... Oui, mais si ce n'est qu'un suicide pour moi, c'est un assassinat pour Fabrice; le benˆt de successeur, notre prince royal, et l'infƒme bourreau Rassi font pendre Fabrice comme mon complice."

La duchesse jeta des cris: cette alternative dont elle ne voyait aucun moyen de sortir torturait ce coeur malheureux. Sa tˆte troubl‚e ne voyait aucune autre probabilit‚ dans l'avenir. Pendant dix minutes elle s'agita comme une insens‚e enfin un sommeil d'accablement rempla‡a pour quelques instants cet ‚tat horrible, la vie ‚tait ‚puis‚e. Quelques minutes aprŠs, elle se r‚veilla en sursaut, et se trouva assise sur son lit; il lui semblait qu'en sa pr‚sence le prince voulait faire couper la tˆte de Fabrice. Quels yeux ‚gar‚s la duchesse ne jeta-t-elle pas autour d'elle! Quand enfin elle se fut convaincue qu'elle n'avait sous les yeux ni le prince ni Fabrice, elle retomba sur son lit et fut sur le point de s'‚vanouir. Sa faiblesse physique ‚tait telle qu'elle ne se sentait pas la force de changer de position."Grand Dieu! si je pouvais mourir! se dit-elle... Mais quelle lƒchet‚! moi abandonner Fabrice dans le malheur' Je m'‚gare... Voyons, revenons au vrai; envisageons de sang-froid l'ex‚crable position o— je me suis plong‚e comme … plaisir. Quelle funeste ‚tourderie! venir habiter la cour d'un prince absolu! un tyran qui connaŒt toutes ses victimes! chacun de leurs regards lui semble une bravade pour son pouvoir. H‚las! c'est ce que ni le comte ni moi nous ne vŒmes lorsque je quittai Milan: je pensais aux grƒces d'une cour aimable, quelque chose d'inf‚rieur, il est vrai, mais quelque chose dans le genre des beaux jours du Prince EugŠne!

"De loin nous ne nous faisons pas d'id‚e de ce que c'est que l'autorit‚ d'un despote qui connaŒt de vue tous ses sujets. La forme ext‚rieure du despotisme est la mˆme que celle des autres gouvernements: il y a des juges, par exemple, mais ce sont des Rassi; le monstre, il ne trouverait rien d'extraordinaire … faire pendre son pŠre si le prince le lui ordonnait... il appellerait cela son devoir... S‚duire Rassi! malheureuse que je suis! je n'en possŠde aucun moyen. Que puis-je lui offrir? cent mille francs peut-ˆtre! et l'on pr‚tend que, lors du dernier coup de poignard auquel la colŠre du ciel envers ce malheureux pays l'a fait ‚chapper, le prince lui a envoy‚ dix mille sequins d'or dans une cassette! D'ailleurs quelle somme d'argent pourrait le s‚duire? Cette ƒme de boue qui n'a jamais vu que du m‚pris dans les regards des hommes, a le plaisir ici d'y voir maintenant de la crainte, et mˆme du respect; il peut devenir ministre de la police, et pourquoi pas? Alors les trois quarts des habitants du pays seront ses bas courtisans, et trembleront devant lui, aussi servilement que lui-mˆme tremble devant le souverain.

"Puisque je ne peux fuir ce lieu d‚test‚, il faut que j'y sois utile … Fabrice: vivre seule, solitaire, d‚sesp‚r‚e! que puis-je alors pour Fabrice? Allons, marche, malheureuse femme; fais ton devoir, va dans le monde, feins de ne plus penser … Fabrice... Feindre de t'oublier, cher ange!"

A ce mot, la duchesse fondit en larmes; enfin, elle pouvait pleurer. AprŠs une heure accord‚e … la faiblesse humaine, elle vit avec un peu de consolation que ses id‚es commen‡aient … s'‚claircir."Avoir le tapis magique, se dit-elle, enlever Fabrice de la citadelle, et me r‚fugier avec lui dans quelque pays heureux, o— nous ne puissions ˆtre poursuivis, Paris, par exemple. Nous y vivrions d'abord avec les douze cents francs que l'homme d'affaires de son pŠre me fait passer avec une exactitude si plaisante. Je pourrais bien ramasser cent mille francs des d‚bris de ma fortune!"L'imagination de la duchesse passait en revue avec des moments d'inexprimables d‚lices tous les d‚tails de la vie qu'elle rnŠnerait … trois cents lieues de Parme."L…, se disait-elle, il pourrait entrer au service sous un nom suppos‚... Plac‚ dans un r‚giment de ces braves Fran‡ais, bient“t le jeune Valserra aurait une r‚putation; enfin il serait heureux."

Ces images fortun‚es rappelŠrent une seconde fois les larmes, mais celles-ci ‚taient de douces larmes. Le bonheur existait donc encore quelque part! Cet ‚tat dura longtemps, la pauvre femme avait horreur de revenir … la contemplation de l'affreuse r‚alit‚. Enfin, comme l'aube du jour commen‡ait … marquer d'une ligne blanche le sommet des arbres de son jardin, elle se fit violence."Dans quelques heures, se dit-elle, je serai sur le champ de bataille; il sera question d'agir, et s'il m'arrive quelque chose d'irritant, si le prince s'avise de m'adresser quelque mot relatif … Fabrice, je ne suis pas assur‚e de pouvoir garder tout mon sang-froid. Il faut donc ici et sans d‚lai prendre des r‚solutions.

"Si je suis d‚clar‚e criminelle d'Etat Rassi fait saisir tout ce qui se trouve dans ce palais; le 1er de ce mois, le comte et moi avons br–l‚, suivant l'usage, tous les papiers dont la police pourrait abuser, et il est le ministre de la police, voil… le plaisant. J'ai trois diamants de quelque prix: demain, Fulgence, mon ancien batelier de Grianta, partira pour GenŠve o— il les mettra en s–ret‚. Si jamais Fabrice s'‚chappe (grand Dieu! soyez-moi propice! et elle fit un signe de croix), l'incommensurable lƒchet‚ du marquis del Dongo trouvera qu'il y a du p‚ch‚ … envoyer du pain … un homme poursuivi par un prince l‚gitime, alors il trouvera du moins mes diamants, il aura du pain.

"Renvoyer le comte... me trouver seule avec lui, aprŠs ce qui vient d'arriver, c'est ce qui m'est impossible. Le pauvre homme! il n'est point m‚chant, au contraire; il n'est que faible. Cette ƒme vulgaire n'est point … la hauteur des n“tres. Pauvre Fabrice! que ne peux-tu ˆtre ici un instant avec moi, pour tenir conseil sur nos p‚rils!

"La prudence m‚ticuleuse du comte gˆnerait tous mes projets, et d'ailleurs il ne faut point l'entraŒner dans ma perte... Car pourquoi la vanit‚ de ce tyran ne me jetterait-elle pas en prison? J'aurai conspir‚... quoi de plus facile … prouver? Si c'‚tait … sa citadelle qu'il m'envoyƒt et que je passe … force d'or parler … Fabrice, ne f–t-ce qu'un instant, avec quel courage nous marcherions ensemble … la mort! Mais laissons ces folies, son Rassi lui conseillerait de finir avec moi par le poison; ma pr‚sence dans les rues, plac‚e sur une charrette pourrait ‚mouvoir la sensibilit‚ de ses chers Parmesans... Mais quoi! toujours le roman! H‚las! l'on doit pardonner ces folies … une pauvre femme dont le sort r‚el est si triste! Le vrai de tout ceci, c'est que le prince ne m'enverra point … la mort; mais rien de plus facile que de me jeter en prison et de m'y retenir; il fera cacher dans un coin de mon palais toutes sortes de papiers suspects comme on a fait pour ce pauvre L... Alors trois juges pas trop coquins, car il y aura ce qu'ils appellent des piŠces probantes, et une douzaine de faux t‚moins suffisent. Je puis donc ˆtre condamn‚e … mort comme ayant conspir‚; et le prince, dans sa cl‚mence infinie, consid‚rant qu'autrefois j'ai eu l'honneur d'ˆtre admise … sa cour, commuera ma peine en dix ans de forteresse. Mais moi, pour ne point d‚choir de ce caractŠre violent qui a fait dire tant de sottises … la marquise Raversi et … mes autres ennemis, je m'empoisonnerai bravement. Du moins le public aura la bont‚ de le croire; mais je gage que le Rassi paraŒtra dans mon cachot pour m'apporter galamment, de la part du prince, un petit flacon de strychnine ou de l'opium de P‚rouse.

"Oui, il faut me brouiller trŠs ostensiblement avec le comte, car je ne veux pas l'entraŒner dans ma perte, ce serait une infamie; le pauvre homme m'a aim‚e avec tant de candeur! Ma sottise a ‚t‚ de croire qu'il restait assez d'ƒme chez un courtisan v‚ritable pour ˆtre capable d'amour. TrŠs probablement le prince trouvera quelque pr‚texte pour me jeter en prison; il craindra que je ne pervertisse l'opinion publique relativement … Fabrice. Le comte est plein d'honneur; … l'instant il fera ce que les cuistres de cette cour, dans leur ‚tonnement profond, appelleront une folie, il quittera la cour. J'ai brav‚ l'autorit‚ du prince le soir du billet, je puis m'attendre … tout de la part de sa vanit‚ bless‚e: un homme n‚ prince oublie-t-il jamais la sensation que je lui ai donn‚e ce soir-l…? D'ailleurs le comte brouill‚ avec moi est en meilleure position pour ˆtre utile … Fabrice. Mais si le comte, que ma r‚solution va mettre au d‚sespoir, se vengeait?... Voil…, par exemple, une id‚e qui ne lui viendra jamais; il n'a point l'ƒme fonciŠrement basse du prince: le comte peut, en g‚missant, contresigner un d‚cret infƒme, mais il a de l'honneur. Et puis, de quoi se venger? de ce que, aprŠs l'avoir aim‚ cinq ans, sans faire la moindre offense … son amour, je lui dis: "Cher comte! j'avais le bonheur de vous aimer: eh bien! cette flamme s'‚teint; je ne vous aime plus! mais je connais le fond de votre coeur, je garde pour vous une estime profonde, et vous serez toujours le meilleur de mes amis."

"Que peut r‚pondre un galant homme … une d‚claration aussi sincŠre?

"Je prendrai un nouvel amant, du moins on le croira dans le monde. Je dirai … cet amant: "Au fond le prince a raison de punir l'‚tourderie de Fabrice; mais le jour de sa fˆte, sans doute notre gracieux souverain lui rendra la libert‚."Ainsi je gagne six mois. Le nouvel amant d‚sign‚ par la prudence serait ce juge vendu, cet infƒme bourreau, ce Rassi... il se trouverait anobli, et dans le fait, je lui donnerais l'entr‚e de la bonne compagnie. Pardonne cher Fabrice! un tel effort est pour moi au-del… du possible. Quoi! ce monstre, encore tout couvert du sang du comte P. et de D.! il me ferait ‚vanouir d'horreur en s'approchant de moi, ou plut“t je saisirais un couteau et le plongerais dans son infƒme coeur. Ne me demande pas des choses impossibles!

"Oui, surtout oublier Fabrice! et pas l'ombre de colŠre contre le prince, reprendre ma gaiet‚ ordinaire, qui paraŒtra aimable … ces ƒmes fangeuses, premiŠrement, parce que j'aurai l'air de me soumettre de bonne grƒce … leur souverain; en second lieu, parce que, bien loin de me moquer d'eux, je serai attentive … faire ressortir leurs jolis petits m‚rites; par exemple, je ferai compliment au comte Zurla sur la beaut‚ de la plume blanche de son chapeau qu'il vient de faire venir de Lyon par un courrier, et qui fait son bonheur.

"Choisir un amant dans le parti de la Raversi... Si le comte s'en va, ce sera le parti minist‚riel; l… sera le pouvoir. Ce sera un ami de la Raversi qui r‚gnera sur la citadelle, car le Fabio Conti arrivera au ministŠre. Comment le prince, homme de bonne compagnie, homme d'esprit, accoutum‚ au travail charmant du comte, pourra-t-il traiter d'affaires avec ce boeuf, avec ce roi des sots qui toute sa vie s'est occup‚ de ce problŠme capital: les soldats de Son Altesse doivent-ils porter sur leur habit, … la poitrine, sept boutons ou bien neuf? Ce sont ces bˆtes brutes fort jalouses de moi, et voil… ce qui fait ton danger, cher Fabrice! ce sont ces bˆtes brutes qui vont d‚cider de mon sort et du tien! Donc, ne pas souffrir que le comte donne sa d‚mission! qu'il reste, d–t-il subir des humiliations! il s'imagine toujours que donner sa d‚mission est le plus grand sacrifice que puisse faire un premier ministre; et toutes les fois que son miroir lui dit qu'il vieillit, il m'offre ce sacrifice: donc brouillerie complŠte, oui, et r‚conciliation seulement dans le cas o— il n'y aurait que ce moyen de l'empˆcher de s'en aller. Assur‚ment, je mettrai … son cong‚ toute la bonne amiti‚ possible, mais aprŠs l'omission courtisanesque des mots proc‚dure injuste dans le billet du prince, je sens que pour ne pas le ha‹r j'ai besoin de passer quelques mois sans le voir. Dans cette soir‚e d‚cisive, je n'avais pas besoin de son esprit; il fallait seulement qu'il ‚crivŒt sous ma dict‚e, il n'avait qu'… ‚crire ce mot, que j'avais obtenu par mon caractŠre: ses habitudes de bas courtisan l'ont emport‚. Il me disait le lendemain qu'il n'avait pu faire signer une absurdit‚ par son prince, qu'il aurait fallu des lettres de grƒce: eh! bon Dieu! avec de telles gens, avec ces monstres de vanit‚ et de rancune qu'on appelle des FarnŠse, on prend ce qu'on peut."

A cette id‚e, toute la colŠre de la duchesse se ranima."Le prince m'a tromp‚e, se disait-elle, et avec quelle lƒchet‚!... Cet homme est sans excuse: il a de l'esprit, de la finesse, du raisonnement; il n'y a de bas en lui que ses passions. Vingt fois le comte et moi nous l'avons remarqu‚, son esprit ne devient vulgaire que lorsqu'il s'imagine qu'on a voulu l'offenser. Eh bien! le crime de Fabrice est ‚tranger … la politique, c'est un petit assassinat comme on en compte cent par an dans ces heureux Etats, et le comte m'a jur‚ qu'il a fait prendre les renseignements les plus exacts, et que Fabrice est innocent. Ce Giletti n'‚tait point sans courage: se voyant … deux pas de la frontiŠre, il eut tout … coup la tentation de se d‚faire d'un rival qui plaisait."

La duchesse s'arrˆta longtemps pour examiner s'il ‚tait possible de croire … la culpabilit‚ de Fabrice: non pas qu'elle trouvƒt que ce f–t un bien gros p‚ch‚, chez un gentilhomme du rang de son neveu, de se d‚faire de l'impertinence d'un histrion; mais, dans son d‚sespoir, elle commen‡ait … sentir vaguement qu'elle allait ˆtre oblig‚e de se battre pour prouver cette innocence de Fabrice."Non, se dit-elle enfin, voici une preuve d‚cisive; il est comme le pauvre Pietranera, il a toujours des armes dans toutes ses poches, et, ce jour-l…, il ne portait qu'un mauvais fusil … un coup, et encore, emprunt‚ … l'un des ouvriers.

"Je hais le prince parce qu'il m'a tromp‚e, et tromp‚e de la fa‡on la plus lƒche; aprŠs son billet de pardon, il a fait enlever le pauvre gar‡on … Bologne, etc. Mais ce compte se r‚glera."Vers les cinq heures du matin, la duchesse, an‚antie par ce long accŠs de d‚sespoir, sonna ses femmes; celles-ci jetŠrent un cri. En l'apercevant sur son lit tout habill‚e, avec ses diamants, pƒle comme ses draps et les yeux ferm‚s, il leur sembla la voir expos‚e sur un lit de parade aprŠs sa mort. Elles l'eussent crue tout … fait ‚vanouie, si elles ne se fussent rappel‚ qu'elle venait de les sonner. Quelques larmes fort rares coulaient de temps … autre sur ses joues insensibles; ses femmes comprirent par un signe qu'elle voulait ˆtre mise au lit.

Deux fois aprŠs la soir‚e du ministre Zurla, le comte s'‚tait pr‚sent‚ chez la duchesse: toujours refus‚, il lui ‚crivit qu'il avait un conseil … lui demander pour lui-mˆme: "Devait-il garder sa position aprŠs l'affront qu'on osait lui faire?"Le comte ajoutait: "Le jeune homme est innocent mais, f–t-il coupable, devait-on l'arrˆter sans m'en pr‚venir, moi, son protecteur d‚clar‚?"La duchesse ne vit cette lettre que le lendemain.

Le comte n'avait pas de vertu; l'on peut mˆme ajouter que ce que les lib‚raux entendent par vertu (chercher le bonheur du plus grand nombre) lui semblait une duperie; il se croyait oblig‚ … chercher avant tout le bonheur du comte Mosca della Rovere; mais il ‚tait plein d'honneur et parfaitement sincŠre lorsqu'il parlait de sa d‚mission. De la vie il n'avait dit un mensonge … la duchesse; celle-ci du reste ne fit pas la moindre attention … cette lettre; son parti, et un parti bien p‚nible, ‚tait pris, feindre d'oublier Fabrice; aprŠs cet effort, tout lui ‚tait indiff‚rent.

Le lendemain, sur le midi, le comte, qui avait pass‚ dix fois au palais Sanseverina, enfin fut admis; il fut atterr‚ … la vue de la duchesse..."Elle a quarante ans! se dit-il, et hier si brillante! si jeune!... Tout le monde me dit que, durant sa longue conversation avec la Cl‚lia Conti, elle avait l'air aussi jeune et bien autrement s‚duisante."

La voix, le ton de la duchesse ‚taient aussi ‚tranges que l'aspect de sa personne. Ce ton, d‚pouill‚ de toute passion, de tout int‚rˆt humain, de toute colŠre, fit pƒlir le comte; il lui rappela la fa‡on d'ˆtre d'un de ses amis qui, peu de mois auparavant, sur le point de mourir, et ayant d‚j… re‡u les sacrements, avait voulu l'entretenir.

AprŠs quelques minutes, la duchesse put lui parler. Elle le regarda, et ses yeux restŠrent ‚teints:

- S‚parons-nous, mon cher comte, lui dit-elle d'une voix faible, mais bien articul‚e, et quelle s'effor‡ait de rendre aimable, s‚parons-nous, il le faut! Le ciel m'est t‚moin que, depuis cinq ans, ma conduite envers vous a ‚t‚ irr‚prochable. Vous m'avez donn‚ une existence brillante, au lieu de l'ennui qui aurait ‚t‚ mon triste partage au chƒteau de Grianta, sans vous j'aurais rencontr‚ la vieillesse quelques ann‚es plus t“t... De mon c“t‚ ma seule occupation a ‚t‚ de chercher … vous faire trouver le bonheur. C'est parce que je vous aime que je vous propose cette s‚paration … l'amiable, comme on dirait en France.

Le comte ne comprenait pas; elle fut oblig‚e de r‚p‚ter plusieurs fois. Il devint d'une pƒleur mortelle, et, se jetant … genoux auprŠs de son lit, il dit tout ce que l'‚tonnement profond, et en suite le d‚sespoir le plus vif, peuvent inspirer … un homme d'esprit passionn‚ment amoureux. A chaque moment il offrait de donner sa d‚mission et de suivre son amie dans quelque retraite … mille lieues de Parme.

- Vous osez me parler de d‚part, et Fabrice est ici! s'‚cria-t-elle en se soulevant … demi.

Mais comme elle aper‡ut que ce nom de Fabrice faisait une impression p‚nible, elle ajouta aprŠs un moment de repos et en serrant l‚gŠrement la main du comte:

- Non, cher ami, je ne vous dirai pas que je vous ai aim‚ avec cette passion et ces transports que l'on n'‚prouve plus, ce me semble, aprŠs trente ans, et je suis d‚j… bien loin de cet ƒge. On vous aura dit que j'aimais Fabrice, car je sais que le bruit en a couru dans cette cour m‚chante. (Ses yeux brillŠrent pour la premiŠre fois dans cette conversation, en pronon‡ant ce mot m‚chante.) Je vous jure devant Dieu, et sur la vie de Fabrice que jamais il ne s'est pass‚ entre lui et moi la plus petite chose que n'e–t pas pu souffrir l'oeil d'une tierce personne. Je ne vous dirai pas non plus que je l'aime exactement comme ferait une soeur, je l'aime d'instinct, pour parler ainsi. J'aime en lui son courage si simple et si parfait, que l'on peut dire qu'il ne s'en aper‡oit pas lui-mˆme, je me souviens que ce genre d'admiration commen‡a … son retour de Waterloo. Il ‚tait encore enfant, malgr‚ ses dix-sept ans; sa grande inqui‚tude ‚tait de savoir si r‚ellement il avait assist‚ … la bataille et dans le cas du oui, s'il pouvait dire s'ˆtre battu lui qui n'avait march‚ … l'attaque d'aucune batte rie ni d'aucune colonne ennemie. Ce fut pendant les graves discussions que nous avions ensemble sur ce sujet important, que je commen‡ai … voir en lui une grƒce parfaite. Sa grande ƒme se r‚v‚lait … moi; que de savants mensonges e–t ‚tal‚s, … sa place, un jeune homme bien ‚lev‚! Enfin s'il n'est heureux je ne puis ˆtre heureuse. Tenez, voil… un mot qui peint bien l'‚tat de mon coeur; si ce n'est la v‚rit‚, c'est au moins tout ce que j'en vois.

Le comte, encourag‚ par ce ton de franchise et d'intimit‚, voulut lui baiser la main: elle la retira avec une sorte d'horreur.

- Les temps sont finis, lui dit-elle; je suis une femme de trente-sept ans, je me trouve … la porte de la vieillesse, j'en ressens d‚j… tous les d‚couragements, et peut-ˆtre mˆme suis-je voisine de la tombe. Ce moment est terrible, … ce qu'on dit, et pourtant il me semble que je le d‚sire. J'‚prouve le pire sympt“me de la vieillesse: mon coeur est ‚teint par cet affreux malheur, je ne puis plus aimer. Je ne vois plus en vous, cher comte, que l'ombre de quelqu'un qui me fut cher. Je dirai plus, c'est la reconnaissance toute seule qui me fait vous tenir ce langage.

- Que vais-je devenir? lui r‚p‚tait le comte moi qui sens que je vous suis attach‚ avec plus d‚ passion que les premiers jours, quand je vous voyais … la Scala!

- Vous avouerai-je une chose, cher ami, parler d'amour m'ennuie, et me semble ind‚cent. Allons, dit-elle en essayant de sourire, mais en vain, courage! soyez homme d'esprit, homme judicieux, homme … ressources dans les occurrences. Soyez avec moi ce que vous ˆtes r‚ellement aux yeux des indiff‚rents, l'homme le plus habile et le plus grand politique que l'Italie ait produit depuis des siŠcles.

Le comte se leva et se promena en silence pendant quelques instants.

- Impossible, chŠre amie, lui dit-il enfin: je suis en proie aux d‚chirements de la passion la plus violente, et vous me demandez d'interroger ma raison! Il n'y a plus de raison pour moi!

- Ne parlons pas de passion, je vous prie, dit-elle d'un ton sec.

Et ce fut pour la premiŠre fois, aprŠs deux heures d'entretien, que sa voix prit une expression quelconque.

Le comte, au d‚sespoir lui-mˆme, chercha … la consoler.

- Il m'a tromp‚e, s'‚criait-elle sans r‚pondre en aucune fa‡on aux raisons d'esp‚rer que lui exposait le comte, il m'a tromp‚e de la fa‡on la plus lƒche!

Et sa pƒleur mortelle cessa pour un instant; mais, mˆme dans un moment d'excitation violente, le comte remarqua qu'elle n'avait pas la force de soulever les bras.

"Grand Dieu! serait-il possible, pensa-t-il, qu'elle ne f–t que malade? en ce cas pourtant ce serait le d‚but de quelque maladie fort grave."Alors, rempli d'inqui‚tude, il proposa de faire appeler le c‚lŠbre Razori, le premier m‚decin du pays et de l'Italie'.

- Vous voulez donc donner … un ‚tranger le plaisir de connaŒtre toute l'‚tendue de mon d‚sespoir?... Est-ce l… le conseil d'un traŒtre ou d'un ami?

Et elle le regarda avec des yeux ‚tranges.

"C'en est fait, se dit-il avec d‚sespoir, elle n'a plus d'amour pour moi! et bien plus, elle ne me place plus mˆme au rang des hommes d'honneur vulgaires."

Je vous dirai, ajouta le comte en parlant avec empressement, que j'ai voulu avant tout avoir des d‚tails sur l'arrestation qui nous met au d‚sespoir, et, chose ‚trange! je ne sais encore rien de positif; j'ai fait interroger les gendarmes de la station voisine, ils ont vu arriver le prisonnier par la route de Castelnovo, et ont re‡u l'ordre de suivre sa sediola. J'ai r‚exp‚di‚ aussit“t Bruno, dont vous connaissez le zŠle non moins que le d‚vouement; il a ordre de remonter de station en station pour savoir o— et comment Fabrice a ‚t‚ arrˆt‚.

En entendant prononcer le nom de Fabrice, la duchesse fut saisie d'une l‚gŠre convulsion. `

- Pardonnez, mon ami, dit-elle au comte dŠs qu'elle put parler; ces d‚tails m'int‚ressent fort, donnez-les-moi tous, faites-moi bien comprendre les plus petites circonstances.

- Eh bien! madame, reprit le comte en essayant un petit air de l‚gŠret‚ pour tenter de la distraire un peu, j'ai envie d'envoyer un commis de confiance … Bruno et d'ordonner … celui-ci de pousser jusqu'… Bologne; c'est l…, peut-ˆtre, qu'on aura enlev‚ notre jeune ami. De quelle date est sa derniŠre lettre?

- De mardi, il y a cinq jours.

- Avait-elle ‚t‚ ouverte … la poste?

- Aucune trace d'ouverture. Il faut vous dire qu'elle ‚tait ‚crite sur du papier horrible; l'adresse est d'une main de femme, et cette adresse porte le nom d'une vieille blanchisseuse parente de ma femme de chambre. La blanchisseuse croit qu'il s'agit d'une affaire d'amour, et la Ch‚kina lui rembourse les ports de lettres sans y rien ajouter.

Le comte, qui avait pris tout … fait le ton d'un homme d'affaires, essaya de d‚couvrir, en discutant avec la duchesse, quel pouvait avoir ‚t‚ le jour de l'enlŠvement … Bologne. Il s'aper‡ut alors seulement, lui qui avait ordinairement tant de tact, que c'‚tait l… le ton qu'il fallait prendre. Ces d‚tails int‚ressaient la malheureuse femme et semblaient la distraire un peu. Si le comte n'e–t pas ‚t‚ amoureux, il e–t eu cette id‚e si simple dŠs son entr‚e dans la chambre. La duchesse le renvoya pour qu'il p–t sans d‚lai exp‚dier de nouveaux ordres au fidŠle Brano. Comme on s'occupait en passant de la question de savoir s'il y avait eu sentence avant le moment o— le prince avait sign‚ le billet adress‚ … la duchesse, celle-ci saisit avec une sorte d'empressement l'occasion de dire au comte:

- Je ne vous reprocherai point d'avoir omis les mots injuste proc‚dure dans le billet que vous ‚crivŒtes et qu'il signa, c'‚tait l'instinct de courtisan qui vous prenait … la gorge; sans vous en douter, vous pr‚f‚riez l'int‚rˆt de votre maŒtre … celui de votre amie. Vous avez mis vos actions … mes ordres, cher comte, et cela depuis longtemps, mais il n'est pas en votre pouvoir de changer votre nature, vous avez de grands talents pour ˆtre ministre, mais vous avez aussi l'instinct de ce m‚tier. La suppression du mot injuste me perd mais loin de moi de vous la reprocher en aucune fa‡on, ce fut la faute de l'instinct et non pas celle de la volont‚.

"Rappelez-vous, ajouta-t-elle en changeant de ton et de l'air le plus imp‚rieux, que je ne suis point trop afflig‚e de l'enlŠvement de Fabrice, que je n'ai pas eu la moindre vell‚it‚ de m'‚loigner de ce pays-ci, que je suis remplie de respect pour le prince. Voil… ce que vous avez … dire, et voici, moi, ce que je veux vous dire: Comme je compte seule diriger ma conduite … l'avenir, je veux me s‚parer de vous … l'amiable, c'est-…-dire en bonne et vieille amie. Comptez que j'ai soixante ans; la jeune femme est morte en moi, je ne puis plus m'exag‚rer rien au monde, je ne puis plus aimer. Mais je serais encore plus malheureuse que je ne le suis s'il m'arrivait de compromettre votre destin‚e. Il peut entrer dans mes projets de me donner l'apparence d'avoir un jeune amant, et je ne voudrais pas vous voir afflig‚. Je puis vous jurer sur le bonheur de Fabrice, elle s'arrˆta une demi-minute aprŠs ce mot, que jamais je ne vous ai fait une infid‚lit‚, et cela en cinq ann‚es de temps. C'est bien long, dit-elle; elle essaya de sourire; ses joues si pƒles s'agitŠrent, mais ses lŠvres ne purent se s‚parer. Je vous jure mˆme que jamais je n'en ai eu le projet ni l'envie. Cela bien entendu, laissez-moi.

Le comte sortit, au d‚sespoir, du palais Sanseverina: il voyait chez la duchesse l'intention bien arrˆt‚e de se s‚parer de lui, et jamais il n'avait ‚t‚ aussi ‚perdument amoureux. C'est l… une de ces choses sur lesquelles je suis oblig‚ de revenir souvent, parce qu'elles sont improbables hors de l'Italie. En rentrant chez lui il exp‚dia jusqu'… six personnes diff‚rentes sur la route de Castelnovo et de Bologne, et les chargea de lettres."Mais ce n'est pas tout, se dit le malheureux comte, le prince peut avoir la fantaisie de faire ex‚cuter ce malheureux enfant, et cela pour se venger du ton que la duchesse prit avec lui le jour de ce fatal billet. Je sentais que la duchesse passait une limite que l'on ne doit jamais franchir, et c'est pour raccommoder les choses que j'ai eu la sottise incroyable de supprimer le mot proc‚dure injuste, le seul qui liƒt le souverain... Mais bah! ces gens-l… sont-ils li‚s par quelque chose? C'est l… sans doute la plus grande faute de ma vie, j'ai mis au hasard tout ce qui peut en faire le prix pour moi: il s'agit de r‚parer cette ‚tourderie … force d'activit‚ et d'adresse; mais enfin si je ne puis rien obtenir, mˆme en sacrifiant un peu de ma dignit‚, je plante l… cet homme; avec ses rˆves de haute politique, avec ses id‚es de se faire roi constitutionnel de la Lombardie, nous verrons comment il me remplacera... Fabio Conti n'est qu'un sot, le talent de Rassi se r‚duit … faire pendre l‚galement un homme qui d‚plaŒt au pouvoir."

Une fois cette r‚solution bien arrˆt‚e de renoncer au ministŠre si les rigueurs … l'‚gard de Fabrice d‚passaient celles d'une simple d‚tention, le comte se dit: "Si un caprice de la vanit‚ de cet homme imprudemment brav‚e me co–te le bonheur, du moins l'honneur me restera... A propos, puisque je me moque de mon portefeuille, je puis me permettre cent actions qui, ce matin encore, m'eussent sembl‚ hors du possible. Par exemple, je vais tenter tout ce qui est humainement faisable pour faire ‚vader Fabrice... Grand Dieu! s'‚cria le comte en s'interrompant et ses yeux s'ouvrant … l'excŠs comme … la vue d'un bonheur impr‚vu, la duchesse ne m'a pas parl‚ d'‚vasion, aurait-elle manqu‚ de sinc‚rit‚ une fois en sa vie, et la brouille ne serait-elle que le d‚sir que je trahisse le prince? Ma foi, c'est fait!"

L'oeil du comte avait repris toute sa finesse satirique."Cet aimable fiscal Rassi est pay‚ par le maŒtre pour toutes les sentences qui nous d‚shonorent en Europe, mais il n'est pas homme … refuser d'ˆtre pay‚ par moi pour trahir les secrets du maŒtre. Cet animal-l… a une maŒtresse et un confesseur mais la maŒtresse est d'une trop vile espŠce pour que je puisse lui parler, le lendemain elle raconterait l'entrevue … toutes les fruitiŠres du voisinage."Le comte, ressuscit‚ par cette lueur d'espoir, ‚tait d‚j… sur le chemin de la cath‚drale; ‚tonn‚ de la l‚gŠret‚ de sa d‚marche, il sourit malgr‚ son chagrin: "Ce que c'est, dit-il que de n'ˆtre plus ministre!"Cette cath‚drale, comme beaucoup d'‚glises en Italie, sert de passage d'une rue … l'autre, le comte vit de loin un des grands vicaires de l'archevˆque qui traversait la nef.

- Puisque je vous rencontre, lui dit-il, vous serez assez bon pour ‚pargner … ma goutte la fatigue mortelle de monter jusque chez Mgr l'archevˆque. Je lui aurais toutes les obligations du monde s'il voulait bien descendre jusqu'… la sacristie.

L'archevˆque fut ravi de ce message, il avait mille choses … dire au ministre au sujet de -Fabrice. Mais le ministre devina que ces choses n'‚taient que des phrases et ne voulut rien ‚couter.

- Quel homme est-ce que Dugnani, vicaire de Saint-Paul?

- Un petit esprit et une grande ambition r‚pondit l'archevˆque, peu de scrupules et une extrˆme pauvret‚, car nous en avons des vices!

- Tudieu, monseigneur! s'‚cria le ministre, vous peignez comme Tacite.

Et il prit cong‚ de lui en riant.

A peine de retour au ministŠre, il fit appeler l'abb‚ Dugnani.

- Vous dirigez la conscience de mon excellent ami le fiscal g‚n‚ral Rassi, n'aurait-il rien … me dire?

Et, sans autres paroles ou plus de c‚r‚monie, il renvoya le Dugnani.

CHAPITRE XVII

LE comte se regardait comme hors du ministŠre."Voyons un peu, se dit-il, combien nous pourrons avoir de chevaux aprŠs ma disgrƒce, car c'est ainsi qu'on appellera ma retraite."Le comte fit l'‚tat de sa fortune: il ‚tait entr‚ au ministŠre avec quatre-vingt mille francs de bien; … son grand ‚tonnement, il trouva que, tout compt‚ son avoir actuel ne s'‚levait pas … cinq cent mille francs: "C'est vingt mille livres de rente tout au plus, se dit-il. Il faut convenir que je suis un grand ‚tourdi! Il n'y a pas un bourgeois … Parme qui ne me croie cent cinquante mille livres de rente, et le prince, sur ce sujet, est plus bourgeois qu'un autre. Quand ils me verront dans la crotte, ils diront que je sais bien cacher ma fortune. Pardieu, s'‚cria-t-il, si je suis encore ministre trois mois, nous la verrons doubl‚e, cette fortune."Il trouva dans cette id‚e l'occasion d'‚crire … la duchesse, et la saisit avec avidit‚; mais pour se faire pardonner une lettre, dans les termes o— ils en ‚taient, il remplit celle-ci de chiffres et de calculs."Nous n'aurons que vingt mille livres de rente, lui dit-il, pour vivre tous trois … Naples Fabrice, vous et moi. Fabrice et moi nous aurons un cheval de selle … nous deux."Le ministre venait … peine d'envoyer sa lettre, lorsqu'on annon‡a le fiscal g‚n‚ral Rassi; il le re‡ut avec une hauteur qui frisait l'impertinence.

- Comment, monsieur, lui dit-il, vous faites enlever … Bologne un conspirateur que je protŠge, de plus vous voulez lui couper le cou, et vous ne me dites rien! Savez-vous au moins le nom de mon successeur? est-ce le g‚n‚ral Conti, ou vous-mˆme?

Le Rassi fut atterr‚; il avait trop peu d'habitude de la bonne compagnie pour deviner si le comte parlait s‚rieusement: il rougit beaucoup, ƒnonna quelques mots peu intelligibles; le comte le regardait et jouissait de son embarras. Tout … coup le Rassi se secoua et s'‚cria avec une aisance parfaite et de l'air de Figaro pris en flagrant d‚lit par Almaviva:

- Ma foi, monsieur le comte, je n'irai point par quatre chemins avec Votre Excellence: que me donnerez-vous pour r‚pondre … toutes vos questions comme je ferais … celles de mon confesseur?

- La croix de Saint-Paul (c'est l'ordre de Parme), ou de l'argent, si vous pouvez me fournir un pr‚texte pour vous en accorder.

- J'aime mieux la croix de Saint-Paul, parce qu'elle m'anoblit.

- Comment, cher fiscal, vous faites encore quelque cas de notre pauvre noblesse?

- Si j'‚tais n‚ noble, r‚pondit le Rassi avec toute l'impudence de son m‚tier, les parents des gens que j'ai fait pendre me ha‹raient, mais ils ne me m‚priseraient pas.

- Eh bien! je vous sauverai du m‚pris dit le comte, gu‚rissez-moi de mon ignorance. Que comptez-vous faire de Fabrice?

- Ma foi, le prince est fort embarrass‚: il craint que, s‚duit par les beaux yeux d'Armide, pardonnez … ce langage un peu vif, ce sont les termes pr‚cis du souverain, il craint que, s‚duit par de fort beaux yeux qui l'ont un peu touch‚ lui-mˆme, vous ne le plantiez l…, et il n'y a que vous pour les affaires de Lombardie. Je vous dirai mˆme, ajouta Rassi en baissant la voix, qu'il y a l… une fiŠre occasion pour vous, et qui vaut bien la croix de Saint-Paul que vous me donnez. Le prince vous accorderait, comme r‚compense nationale, une jolie terre valant six cent mille francs qu'il distrairait de son domaine, ou une gratification de trois cent mille francs ‚cus, si vous vouliez consentir … ne pas vous mˆler du sort de Fabrice del Dongo, ou du moins … ne lui en parler qu'en public.

- Je m'attendais … mieux que ‡a, dit le comte; ne pas me mˆler de Fabrice, c'est me brouiller avec la duchesse.

- Eh bien! c'est encore ce que dit le prince: le fait est qu'il est horriblement mont‚ contre Mme la duchesse, entre nous soit dit, et il craint que, pour d‚dommagement de la brouille avec cette dame aimable, maintenant que vous voil… veuf, vous ne lui demandiez la main de sa cousine, la vieille princesse Isota, laquelle n'est ƒg‚e que de cinquante ans.

- Il a devin‚ juste, s'‚cria le comte; notre maŒtre est l'homme le plus fin de ses Etats.

Jamais le comte n'avait eu l'id‚e baroque d'‚pouser cette vieille princesse, rien ne f–t all‚ plus mal … un homme que les c‚r‚monies de cour ennuyaient … la mort.

Il se mit … jouer avec sa tabatiŠre sur le marbre d'une petite table voisine de son fauteuil. Rassi vit dans ce geste d'embarras la possibilit‚ d'une bonne aubaine; son oeil brilla.

- De grƒce, monsieur le comte, s'‚cria-t-il, si Votre Excellence veut accepter, ou la terre de six cent mille francs, ou la gratification en argent, je la prie de ne point choisir d'autre n‚gociateur que moi. Je me ferais fort, ajouta-t-il en baissant la voix, de faire augmenter la gratification en argent ou mˆme de faire joindre une forˆt assez importante … la terre domaniale. Si Votre Excellence daignait mettre un peu de douceur et de m‚nagement dans sa fa‡on de parler au prince de ce morveux qu'on a coffr‚, on pourrait peut-ˆtre ‚riger en duch‚ la terre que lui offrirait la reconnaissance nationale. Je le r‚pŠte … Votre Excellence, le prince, pour le quart d'heure, exŠcre la duchesse, mais il est fort embarrass‚, et mˆme au point que j'ai cru parfois qu'il y avait quelque circonstance secrŠte qu'il n'osait pas m'avouer. Au fond on peut trouver ici une mine d'or, moi vous vendant mes secrets les plus intimes et fort librement, car on me croit votre ennemi jur‚. Au fond, s'il est furieux contre la duchesse, il croit aussi, et comme nous tous, que vous seul au monde pouvez conduire … bien toutes les d‚marches secrŠtes relatives au Milanais. Votre Excellence me permet-elle de lui r‚p‚ter textuellement les paroles du souverain? dit le Rassi en s'‚chauffant, il y a souvent une physionomie dans la position des mots, qu'aucune traduction ne saurait rendre, et vous pourrez y voir plus que je n'y vois.

- Je permets tout, dit le comte en continuant d'un air distrait, … frapper la table de marbre avec sa tabatiŠre d'or, je permets tout et je serai reconnaissant.

- Donnez-moi des lettres de noblesse transmissible, ind‚pendamment de la croix, et je serai plus que satisfait. Quand je parle d'anoblissement au prince, il me r‚pond: "Un coquin tel que toi, noble! il faudrait fermer boutique dŠs le lendemain; personne … Parme ne voudrait plus se faire anoblir."Pour en revenir … l'affaire du Milanais, le prince me disait, il n'y a pas trois jours: "Il n'y a que ce fripon-l… pour suivre le fil de nos intrigues; si je le chasse ou s'il suit la duchesse, il vaut autant que je renonce … l'espoir de me voir un jour le chef lib‚ral et ador‚ de toute l'Italie."

A ce mot le comte respira: "Fabrice ne mourra pas", se dit-il.

De sa vie le Rassi n'avait pu arriver … une conversation intime avec le premier ministre: il ‚tait hors de lui de bonheur; il se voyait … la veille de pouvoir quitter ce nom de Rassi, devenu dans le pays synonyme de tout ce qu'il y a de bas et de vil; le petit peuple donnait le nom de Rassi aux chiens enrag‚s; depuis peu des soldats s'‚taient battus en duel parce qu'un de leurs camarades les avait appel‚s Rassi. Enfin il ne se passait pas de semaine sans que ce malheureux nom ne vŒnt s'enchƒsser dans quelque sonnet atroce. Son fils, jeune et innocent ‚colier de seize ans, ‚tait chass‚ des caf‚s, sur son nom.

C'est le souvenir br–lant de tous ces agr‚ments de sa position qui lui fit commettre une imprudence.

- J'ai une terre, dit-il au comte en rapprochant sa chaise du fauteuil du ministre, elle s'appelle Riva, je voudrais ˆtre baron Riva.

- Pourquoi pas? dit le ministre.

Rassi ‚tait hors de lui.

- Eh bien! monsieur le comte, je me permettrai d'ˆtre indiscret, j'oserai deviner le but de vos d‚sirs, vous aspirez … la main de la princesse Isota, et c'est une noble ambition. Une fois parent vous ˆtes … l'abri de la disgrƒce, vous bouclez notre homme. Je ne vous cacherai pas qu'il a ce mariage avec la princesse Isota en horreur mais si vos affaires ‚taient confi‚es …

quelqu'un d'adroit et de bien pay‚, on pourrait ne pas d‚sesp‚rer du succŠs.

- Moi, mon cher baron, j'en d‚sesp‚rais; je d‚savoue d'avance toutes les paroles que vous pourrez porter en mon nom; mais le jour o— cette alliance illustre viendra enfin combler mes voux et me donner une si haute position dans l'‚tat, je vous offrirai, moi, trois cent mille francs de mon argent, ou bien je conseillerai au prince de vous accorder une marque de

faveur que vous-mˆme vous pr‚f‚rerez … cette somme d'argent.

Le lecteur trouve cette conversation longue: pourtant nous lui faisons grƒce de plus de la moiti‚; elle se prolongea encore deux heures. Le Rassi sortit de chez le comte fou de bonheur; le comte resta avec de grandes esp‚rances de sauver Fabrice, et plus r‚solu que jamais … donner sa d‚mission. Il trouvait que son cr‚dit avait besoin d'ˆtre renouvel‚ par la pr‚sence au

pouvoir de gens tels que Rassi et le g‚n‚ral Conti, il jouissait avec d‚lices d'une possibilit‚ qu'il venait d'entrevoir de se venger du prince: a Il peut faire partir la duchesse, s'‚criait-il, mais parbleu il renoncera … l'espoir d'ˆtre roi constitutionnel de la Lombardie."(Cette chimŠre ‚tait ridicule: le prince avait beaucoup d'esprit, mais, … force d'y rˆver, il en ‚tait devenu amoureux fou.)

Le comte ne se sentait pas de joie en courant chez la duchesse lui rendre comte de sa conversation avec le fiscal. Il trouva la porte ferm‚e pour lui, le portier n'osait presque pas lui avouer cet ordre re‡u de la bouche mˆme de sa maŒtresse. Le comte regagna tristement le palais du ministŠre, le malheur qu'il venait d'essayer ‚clipsait en entier la joie que lui avait donn‚e sa conversation avec le confident du prince. N'ayant plus le coeur de s'occuper de rien, le comte errait tristement dans sa galerie de tableaux, quand, un quart d'heure aprŠs, il re‡ut un billet ainsi con‡u:

Puisqu'il est vrai, cher et bon ami, que nous ne sommes plus qu'amis, il faut ne venir me voir que trois fois par semaine. Dans quinze jours nous r‚duirons ces visites, toujours si chŠres … mon coeur, … deux par mois. Si vous voulez me plaire donnez de la publicit‚ … cette sorte de rupture; si vous vouliez me rendre presque tout l'amour que jadis j'eus pour vous, vous feriez choix d'une nouvelle amie. Quant … moi, j'ai de grands projets de dissipation: je compte aller beaucoup dans le monde, peut-ˆtre mˆme trouverai-je un homme d'esprit pour me faire oublier mes malheurs. Sans doute en qualit‚ d'ami la premiŠre place dans mon coeur vous sera toujours r‚serv‚e; mais je ne veux plus que l'on dise que mes d‚marches ont ‚t‚ dict‚es par votre sagesse; je veux surtout que l'on sache bien que j'ai perdu toute influence sur vos d‚terminations. En un mot, cher comte, croyez que vous serez toujours mon ami le plus cher, mais jamais autre chose. Ne gardez, je vous prie aucune id‚e de retour, tout est bien fini. Comptez … jamais sur mon amiti‚.

Ce dernier trait fut trop fort pour le courage du comte: il fit une belle lettre au prince pour donner sa d‚mission de tous ses emplois, et il l'adressa … la duchesse avec priŠre de la faire parvenir au palais. Un instant aprŠs, il re‡ut sa d‚mission, d‚chir‚e en quatre, et, sur un des blancs du papier, la duchesse avait daign‚ ‚crire: "Non, mille fois non!"

Il serait difficile de d‚crire le d‚sespoir du pauvre ministre."Elle a raison, j'en conviens, se disait-il … chaque instant, mon omission du mot proc‚dure injuste est un affreux malheur; elle entraŒnera peut-ˆtre la mort de Fabrice, et celle-ci amŠnera la mienne."Ce fut avec la mort dans l'ƒme que le comte, qui ne voulait pas paraŒtre au palais du souverain avant d'y ˆtre appel‚, ‚crivit de sa main le motu proprio qui nommait Rassi chevalier de l'ordre de Saint-Paul et lui conf‚rait la noblesse transmissible; le comte y joignit un rapport d'une demi-page qui exposait au prince les raisons d'Etat qui conseillaient cette mesure. Il trouva une sorte de joie m‚lancolique … faire de ces piŠces deux belles copies qu'il adressa … la duchesse.

Il se perdait en suppositions; il cherchait … deviner quel serait … l'avenir le plan de conduite de la femme qu'il aimait."Elle n'en sait rien elle-mˆme, se disait-il; une seule chose reste certaine, c'est que, pour rien au monde, elle ne manquerait aux r‚solutions qu'elle m'aurait une fois annonc‚es. >> Ce qui ajoutait encore … son malheur, c'est qu'il ne pouvait parvenir … trouver la duchesse blƒmable."Elle m'a fait une grƒce en m'aimant, elle cesse de m'aimer aprŠs une faute involontaire, il est vrai, mais qui peut entraŒner une cons‚quence horrible; je n'ai aucun droit de me plaindre."Le lendemain matin, le comte sut que la duchesse avait recommenc‚ … aller dans le monde: elle avait paru la veille au soir dans toutes les maisons qui recevaient."Que f–t-il devenu s'il se f–t rencontr‚ avec elle dans le mˆme salon? Comment lui parler? de quel ton adresser la parole? et comment ne pas lui parler?"

Le lendemain fut un jour funŠbre; le bruit se r‚pandait g‚n‚ralement que Fabrice allait ˆtre mis … mort, la ville fut ‚mue. On ajoutait que le prince, ayant ‚gard … sa haute naissance, avait daign‚ d‚cider qu'il aurait la tˆte tranch‚e.

"C'est moi qui le tue, se dit le comte; je ne puis plus pr‚tendre … revoir jamais la duchesse."Malgr‚ ce raisonnement assez simple, il ne put s'empˆcher de passer trois fois … sa porte; … la v‚rit‚, pour n'ˆtre pas remarqu‚, il alla chez elle … pied. Dans son d‚sespoir, il eut mˆme le courage de lui ‚crire. Il avait fait appeler Rassi deux fois, le fiscal ne s'‚tait point pr‚sent‚."Le coquin me trahit", se dit le comte.

Le lendemain, trois grandes nouvelles agitaient la haute soci‚t‚ de Parme, et mˆme la bourgeoisie. La mise … mort de Fabrice ‚tait plus que jamais certaine; et, compl‚ment bien ‚trange de cette nouvelle, la duchesse ne paraissait point trop au d‚sespoir. Selon les apparences, elle n'accordait que des regrets assez mod‚r‚s … son jeune amant, toutefois elle profitait avec un art infini de la pƒleur que venait de lui donner une indisposition assez grave, qui ‚tait survenue en mˆme temps que l'arrestation de Fabrice. Les bourgeois reconnaissaient bien … ces d‚tails le coeur sec d'une grande dame de la cour. Par d‚cence cependant, et comme sacrifice aux mƒnes du jeune Fabrice, elle avait rompu avec le comte Mosca.

- Quelle immoralit‚! s'‚criaient les jans‚nistes de Parme.

Mais d‚j… la duchesse, chose incroyable! paraissait dispos‚e … ‚couter les cajoleries des plus beaux jeunes gens de la cour. On remarquait, entre autres singularit‚s, qu'elle avait ‚t‚ fort gaie dans une conversation avec le comte Baldi, l'amant actuel de la Raversi, et l'avait beaucoup plaisant‚ sur ses courses fr‚quentes au chƒteau de Velleja. La petite bourgeoisie et le peuple ‚taient indign‚s de la mort de Fabrice, que ces bonnes gens attribuaient … la jalousie du comte Mosca. La soci‚t‚ de la cour s'occupait aussi beaucoup du comte, mais c'‚tait pour s'en moquer. La troisiŠme des grandes nouvelles que nous avons annonc‚es n'‚tait autre en effet que la d‚mission du comte; tout le monde se moquait d'un amant ridicule qui, … l'ƒge de cinquante-six ans', sacrifiait une position magnifique au chagrin d'ˆtre quitt‚ par une femme sans coeur et qui, depuis longtemps, lui pr‚f‚rait un jeune homme. Le seul archevˆque eut l'esprit, ou plut“t le coeur, de deviner que l'honneur d‚fendait au comte de rester premier ministre dans un pays o— l'on allait couper la tˆte, et sans le consulter, … un jeune homme, son prot‚g‚. La nouvelle de la d‚mission du comte eut l'effet de gu‚rir de sa goutte le g‚n‚ral Fabio Conti, comme nous le dirons en son lieu, lorsque nous parlerons de la fa‡on dont le pauvre Fabrice passait son temps … la citadelle, pendant que toute la ville s'enqu‚rait de l'heure de son supplice.

Le jour suivant, le comte revit Bruno, cet agent fidŠle qu'il avait exp‚di‚ sur Bologne; le comte s'attendrit au moment o— cet homme entrait dans son cabinet; sa vue lui rappelait l'‚tat heureux o— il se trouvait lorsqu'il l'avait envoy‚ … Bologne, presque d'accord avec la duchesse. Brano arrivait de Bologne o— il n'avait rien d‚couvert; il n'avait pu trouver Ludovic, que le podestat de Castelnovo avait gard‚ dans la prison de son village.

- Je vais vous renvoyer … Bologne, dit le comte … Bruno: la duchesse tiendra au triste plaisir de connaŒtre les d‚tails du malheur de Fabrice. Adressez-vous au brigadier de gendarmerie qui commande le poste de Castelnovo...

"Mais non! s'‚cria le comte en s'interrompant partez … l'instant mˆme pour la Lombardie, et distribuez de l'argent et en grande quantit‚ … tous nos correspondants. Mon but est d'obtenir de tous ces gens-l… des rapports de la nature la plus encourageante."

Bruno ayant bien compris le but de sa mission, se mit … ‚crire ses lettres de cr‚ance, comme le comte lui donnait ses derniŠres instructions, il re‡ut une lettre parfaitement fausse, mais fort bien ‚crite; on e–t dit un ami ‚crivant … son ami pour lui demander un service. L'ami qui ‚crivait n'‚tait autre que le prince. Ayant ou‹ parler de certains projets de retraite, il suppliait son ami, le comte Mosca, de garder le ministŠre, il le lui demandait au nom de l'amiti‚ et des dangers de la patrie; et le lui ordonnait comme son maŒtre. Il ajoutait que le roi de*** venant de mettre … sa disposition deux cordons de son ordre, il en gardait un pour lui, et envoyait l'autre … son cher comte Mosca.

- Cet animal-l… fait mon malheur! s'‚cria le comte furieux, devant Bruno stup‚fait, et croit me s‚duire par ces mˆmes phrases hypocrites que tant de fois nous avons arrang‚es ensemble pour prendre … la glu quelque sot.

Il refusa l'ordre qu'on lui offrait, et dans sa r‚ponse parla de l'‚tat de sa sant‚ comme ne lui laissant que bien peu d'esp‚rance de pouvoir s'acquitter encore des p‚nibles travaux du ministŠre. Le comte ‚tait furieux. Un instant aprŠs, on annon‡a le fiscal Rassi, qu'il traita comme un nŠgre.

- Eh bien! parce que je vous ai fait noble, vous commencez … faire l'insolent! Pourquoi n'ˆtre pas venu hier pour me remercier, comme c'‚tait votre devoir ‚troit, monsieur le cuistre?

Le Rassi ‚tait bien au-dessus des injures; c'‚tait sur ce ton-l… qu'il ‚tait journellement re‡u par le prince; mais il voulait ˆtre baron et se justifia avec esprit. Rien n'‚tait plus facile.

- Le prince m'a tenu clou‚ … une table hier toute la journ‚e; je n'ai pu sortir du palais. Son Altesse m'a fait copier de ma mauvaise ‚criture de procureur une quantit‚ de piŠces diplomatiques tellement niaises et tellement bavardes que je crois, en v‚rit‚, que son but unique ‚tait de me retenir prisonnier. Quand enfin j'ai pu prendre cong‚, vers les cinq heures, mourant de faim, il m'a donn‚ l'ordre d'aller chez moi directement, et de n'en pas sortir de la soir‚e. En effet, j'ai vu deux de ses espions particuliers, de moi bien connus, se promener dans ma rue jusque sur le minuit. Ce matin, dŠs que je l'ai pu, j'ai fait venir une voiture qui m'a conduit jusqu'… la porte de la cath‚drale. Je suis descendu de voiture trŠs lentement, puis, prenant le pas de course, j'ai travers‚ l'‚glise et me voici. Votre Excellence est dans ce moment-ci l'homme du monde auquel je d‚sire plaire avec le plus de passion.

- Et moi, monsieur le dr“le, je ne suis point dupe de tous ces contes plus ou moins bien bƒtis! Vous avez refus‚ de me parler de Fabrice avant-hier; j'ai respect‚ vos scrupules, et vos serments touchant le secret, quoique les serments pour un ˆtre tel que vous ne soient tout au plus que des moyens de d‚faite. Aujourd'hui, je veux la v‚rit‚: Qu'est-ce que ces bruits ridicules qui font condamner … mort ce jeune homme comme assassin du com‚dien Giletti?

- Personne ne peut mieux rendre compte … Votre Excellence de ces bruits, puisque c'est moi-mˆme qui les ai fait courir par ordre du souverain; et, j'y pense! c'est peut-ˆtre pour m'empˆcher de vous faire part de cet incident qu'hier, toute la journ‚e, il m'a retenu prisonnier. Le prince, qui ne me croit pas un fou, ne pouvait pas douter que je ne vinsse vous apporter ma croix et vous supplier de l'attacher … ma boutonniŠre.

- Au fait! s'‚cria le ministre, et pas de phrases.

- Sans doute le prince voudrait bien tenir une sentence de mort contre M. del Dongo, mais il n'a, comme vous le savez sans doute, qu'une condamnation en vingt ann‚es de fers, commu‚e par lui, le lendemain mˆme de la sentence, en douze ann‚es de forteresse avec je–ne au pain et … l'eau tous les vendredis, et autres bamboches religieuses.

- C'est parce que je savais cette condamnation … la prison seulement, que j'‚tais effray‚ des bruits d'ex‚cution prochaine qui se r‚pandent par la ville; je me souviens de la mort du comte Palanza, si bien escamot‚e par vous.

- C'est alors que j'aurais d– avoir la croix! s'‚cria Rassi sans se d‚concerter; il fallait serrer le bouton tandis que je le tenais, et que l'homme avait envie de cette mort. Je fus un nigaud alors, et c'est arm‚ de cette exp‚rience que j'ose vous conseiller de ne pas m'imiter aujourd'hui. (Cette comparaison parut du plus mauvais go–t … l'interlocuteur, qui fut oblig‚ de se retenir pour ne pas donner des coups de pied … Rassi.)

- D'abord, reprit celui-ci avec la logique d'un jurisconsulte et l'assurance parfaite d'un homme qu'aucune insulte ne peut offenser, d'abord il ne peut ˆtre question de l'ex‚cution dudit del Dongo; le prince n'oserait! les temps sont bien chang‚s! et enfin, moi, noble et esp‚rant par vous de devenir baron, je n'y donnerais pas les mains. Or, ce n'est que de moi, comme le sait Votre Excellence, que l'ex‚cuteur des hautes ouvres peut recevoir des ordres, et, je vous le jure, le chevalier Rassi n'en donnera jamais contre le sieur del Dongo.

- Et vous ferez sagement, dit le comte en le toisant d'un air s‚vŠre.

- Distinguons! reprit le Rassi avec un sourire. Moi je ne suis que pour les morts officielles, et si M. del Dongo vient … mourir d'une colique, n'allez pas me l'attribuer! Le prince est outr‚, et je ne sais pourquoi, contre la Sanseverina (trois jours auparavant le Rassi e–t dit la duchesse, mais, comme toute la ville, il savait la rupture avec le premier ministre).

Le comte fut frapp‚ de la suppression du titre dans une telle bouche, et l'on peut juger du plaisir qu'elle lui fit; il lan‡a au Rassi un regard charge de la plus vive haine."Mon cher ange! se dit-il ensuite, je ne puis te montrer mon amour qu'en ob‚issant aveugl‚ment … tes ordres."

- Je vous avouerai, dit-il au fiscal, que je ne prends pas un int‚rˆt bien passionn‚ aux divers caprices de Mme la duchesse; toutefois, comme elle m'avait pr‚sent‚ ce mauvais sujet de Fabrice, qui aurait bien d– rester … Naples, et ne pas venir ici embrouiller nos affaires, je tiens … ce qu'il ne soit pas mis … mort de mon temps, et je veux bien vous donner ma parole que vous serez baron dans les huit jours qui suivront sa sortie de prison.

- En ce cas, monsieur le comte, je ne serai baron que dans douze ann‚es r‚volues, car le prince est furieux, et sa haine contre la duchesse est tellement vive, qu'il cherche … la cacher.

- Son Altesse est bien bonne! qu'a-t-elle besoin de cacher sa haine, puisque son premier ministre ne protŠge plus la duchesse? Seulement je ne veux pas qu'on puisse m'accuser de vilenie ni surtout de jalousie: c'est moi qui ai fait venir la duchesse en ce pays, et si Fabrice meurt en prison, vous ne serez pas baron, mais vous serez peut-ˆtre poignard‚. Mais laissons cette bagatelle: le fait est que j'ai fait le compte de ma fortune; … peine si j'ai trouv‚ vingt mille livres de rente, sur quoi j'ai le projet d'adresser trŠs humblement ma d‚mission au souverain. J'ai quelque espoir d'ˆtre employ‚ par le roi de Naples: cette grande ville m'offrira des distractions dont j'ai besoin en ce moment, et que je ne puis trouver dans un trou tel que Parme; je ne resterais qu'autant que vous me feriez obtenir la main de la princesse Isota, etc.

La conversation fut infinie dans ce sens. Comme Rassi se levait, le comte lui dit d'un air fort indiff‚rent:

- Vous savez qu'on a dit que Fabrice me trompait, en ce sens qu'il ‚tait un des amants de la duchesse; je n'accepte point ce bruit, et pour le d‚mentir, je veux que vous fassiez passer cette bourse … Fabrice.

- Mais, monsieur le comte, dit Rassi effray‚, et regardant la bourse, il y a l… une somme ‚norme, et les rŠglements...

- Pour vous, mon cher, elle peut ˆtre ‚norme reprit le comte de l'air du plus souverain m‚pris un bourgeois tel que vous, envoyant de l'argent … son ami en prison, croit se ruiner en lui donnant dix sequins: moi, je veux que Fabrice re‡oive ces six mille francs, et surtout que le chƒteau ne sache rien de cet envoi.

Comme le Rassi effray‚ voulait r‚pliquer, le comte ferma la porte sur lui avec impatience."Ces gens-l…, se dit-il, ne voient le pouvoir que derriŠre l'insolence."Cela dit, ce grand ministre se livra … une action tellement ridicule, que nous avons quelque peine … la rapporter; il courut prendre dans son bureau un portrait en miniature de la duchesse, et le couvrit de baisers passionn‚s."Pardon, mon cher ange, s'‚criait-il, si je n'ai pas jet‚ par la fenˆtre et de mes propres mains ce cuistre qui ose parler de toi avec une nuance de familiarit‚, mais, si j'agis avec cet excŠs de patience, c'est pour t'ob‚ir! et il ne perdra rien pour attendre!"

AprŠs une longue conversation avec le portrait, le comte, qui se sentait le coeur mort dans la poitrine, eut l'id‚e d'une action ridicule et s'y livra avec un empressement d'enfant. Il se fit donner un habit avec des plaques, et fut faire une visite … la vieille princesse Isota; de la vie il ne s'‚tait pr‚sent‚ chez elle qu'… l'occasion du jour de l'an. Il la trouva entour‚e d'une quantit‚ de chiens, et par‚e de tous ses atours, et mˆme avec des diamants comme si elle allait … la cour. Le comte, ayant t‚moign‚ quelque crainte de d‚ranger les projets de Son Altesse, qui probablement allait sortir, l'Altesse r‚pondit au ministre qu'une princesse de Parme se devait … elle-mˆme d'ˆtre toujours ainsi. Pour la premiŠre fois depuis son malheur le comte eut un mouvement de gaiet‚."J'ai bien fait de paraŒtre ici, se dit-il, et dŠs aujourd'hui il faut faire ma d‚claration."La princesse avait ‚t‚ ravie de voir arriver chez elle un homme aussi renomm‚ par son esprit et un premier ministre; la pauvre vieille fille n'‚tait guŠre accoutum‚e … de semblables visites. Le comte commen‡a par une pr‚face adroite, relative … l'immense distance qui s‚parera toujours d'un simple gentilhomme les membres d'une famille r‚gnante.

- Il faut faire une distinction, dit la princesse: la fille d'un roi de France, par exemple, n'a aucun espoir d'arriver jamais … la couronne; mais les choses ne vont point ainsi dans la famille de Parme. C'est pourquoi nous autres FarnŠse nous devons toujours conserver une certaine dignit‚ dans notre ext‚rieur; et moi, pauvre princesse telle que vous me voyez, je ne puis pas dire qu'il soit absolument impossible qu'un jour vous soyez mon premier ministre.

Cette id‚e par son impr‚vu baroque donna au pauvre comte un second instant de gaiet‚ parfaite.

Au sortir de chez la princesse Isota, qui avait grandement rougi en recevant l'aveu de la passion du premier ministre, celui-ci rencontra un des fourriers du palais: le prince le faisait demander en toute hƒte.

- Je suis malade, r‚pondit le ministre, ravi de pouvoir faire une malhonnˆtet‚ … son prince.

"Ah! ah! vous me poussez … bout, s'‚cria-t-il avec fureur, et puis vous voulez que je vous serve! mais sachez, mon prince, qu'avoir re‡u le pouvoir de la Providence ne suffit plus en ce siŠcle-ci, il faut beaucoup d'esprit et un grand caractŠre pour r‚ussir … ˆtre despote."

AprŠs avoir renvoy‚ le fourrier du palais fort scandalis‚ de la parfaite sant‚ de ce malade, le comte trouva plaisant d'aller voir les deux hommes de la cour qui avaient le plus d'influence sur le g‚n‚ral Fabio Conti. Ce qui surtout faisait fr‚mir le ministre et lui “tait tout courage, c'est que le gouverneur de la citadelle ‚tait accus‚ de s'ˆtre d‚fait jadis d'un capitaine, son ennemi personnel, au moyen de l'aquetta de P‚rouse.

Le comte savait que depuis huit jours la duchesse avait r‚pandu des sommes folles pour se m‚nager des intelligences … la citadelle, mais, suivant lui, il y avait peu d'espoir de succŠs, tous les yeux ‚taient encore trop ouverts. Nous ne raconterons point au lecteur toutes les tentatives de corruption essay‚es par cette femme malheureuse: elle ‚tait au d‚sespoir, et des agents de toute sorte et parfaitement d‚vou‚s la secondaient. Mais il n'est peut-ˆtre qu'un seul genre d'affaires dont on s'acquitte parfaitement bien dans les petites cours despotiques, c'est la garde des prisonniers politiques. L'or de la duchesse ne produisit d'autre effet que de faire renvoyer de la citadelle huit ou dix hommes de tout grade.

CHAPITRE XVIII

Ainsi, avec un d‚vouement complet pour le prisonnier, la duchesse et le premier ministre n'avaient pu faire pour lui que bien peu de chose. Le prince ‚tait en colŠre, la cour ainsi que le public ‚taient piqu‚s contre Fabrice et ravis de lui voir arriver malheur; il avait ‚t‚ trop heureux. Malgr‚ l'or jet‚ … pleines mains, la duchesse n'avait pu faire un pas dans le siŠge de la citadelle; il ne se passait pas de jour sans que la marquise Raversi ou le chevalier Riscara eussent quelque nouvel avis … communiquer au g‚n‚ral Fabio Conti. On soutenait sa faiblesse.

Comme nous l'avons dit, le jour de son emprisonnement Fabrice fut conduit d'abord au palais du gouverneur: C'est un joli petit bƒtiment construit dans le siŠcle dernier sur les dessins de Vanvitelli, qui le pla‡a … cent quatre-vingts pieds de haut, sur la plate-forme de l'immense tour ronde. Des fenˆtres de ce petit palais, isol‚ sur le dos de l'‚norme tour comme la bosse d'un chameau, Fabrice d‚couvrait la campagne et les Alpes fort au loin; il suivait de l'oeil, au pied de la citadelle, le coeurs de la Parma, sorte de torrent, qui, tournant … droite … quatre lieues de la ville, va se jeter dans le P“. Par-del… la rive gauche de ce fleuve, qui formait comme une suite d'immenses taches blanches au milieu des campagnes verdoyantes, son oeil ravi apercevait distinctement chacun des sommets de l'immense mur que les Alpes forment au nord de l'Italie'. Ces sommets, toujours couverts de neige, mˆme au mois d'ao–t o— l'on ‚tait alors, donnent comme une sorte de fraŒcheur par souvenir au milieu de ces campagnes br–lantes, l'oeil en peut suivre les moindres d‚tails, et pourtant ils sont … plus de trente lieues de la citadelle de Parme. La vue si ‚tendue du joli palais du gouverneur est intercept‚e vers un angle au midi par la tour FarnŠse, dans laquelle on pr‚parait … la hƒte une chambre pour Fabrice. Cette seconde tour, comme le lecteur s'en souvient peut-ˆtre, fut ‚lev‚e sur la plate-forme de la grosse tour, en l'honneur d'un prince h‚r‚ditaire qui, fort diff‚rent de l'Hippolyte fils de Th‚s‚e, n'avait point repouss‚ les politesses d'une jeune belle-mŠre. La princesse mourut en quelques heures; le fils du prince ne recouvra sa libert‚ que dix-sept ans plus tard en montant sur le tr“ne … la mort de son pŠre. Cette tour FarnŠse o—, aprŠs trois quarts d'heure, l'on fit monter Fabrice, fort laide … l'ext‚rieur, est ‚lev‚e d'une cinquantaine de pieds au-dessus de la plate-forme de la grosse tour et garnie d'une quantit‚ de paratonnerres. Le prince m‚content de sa femme, qui fit bƒtir cette prison aper‡ue de toutes parts, eut la singuliŠre pr‚tention de persuader … ses sujets qu'elle existait depuis de longues ann‚es: c'est pourquoi il lui imposa le nom de tour FarnŠse. Il ‚tait d‚fendu de parler de cette construction, et de toutes les parties de la ville de Parme et des plaines voisines on voyait parfaitement les ma‡ons placer chacune des pierres qui composent cet ‚difice pentagone. Afin de prouver qu'elle ‚tait ancienne, on pla‡a au-dessus de la porte de deux pieds de large et de quatre de hauteur, par laquelle on y entre, un magnifique bas-relief qui repr‚sente Alexandre FarnŠse, le g‚n‚ral c‚lŠbre, for‡ant Henri IV … s'‚loigner de Paris. Cette tour FarnŠse plac‚e en si belle vue se compose d'un rez-de-chauss‚e long de quarante pas au moins, large … proportion et tout rempli de colonnes fort trapues, car cette piŠce si d‚mesur‚ment vaste n'a pas plus de quinze pieds d'‚l‚vation. Elle est occup‚e par le corps de garde, et, du centre, l'escalier s'‚lŠve en tournant autour d'une des colonnes: c'est un petit escalier en fer, fort l‚ger, large de deux pieds … peine et construit en filigrane. Par cet escalier tremblant sous le poids des ge“liers qui l'escortaient, Fabrice arriva … de vastes piŠces de plus de vingt pieds de haut, formant un magnifique premier ‚tage. Elles furent jadis meubl‚es avec le plus grand luxe pour le jeune prince qui y passa les dix-sept plus belles ann‚es de sa vie. A l'une des extr‚mit‚s de cet appartement, on fit voir au nouveau prisonnier une chapelle de la plus grande magnificence; les murs de la vo–te sont entiŠrement revˆtus de marbre noir; des colonnes noires aussi et de la plus noble proportion sont plac‚es en lignes le long des murs noirs, sans les toucher, et ces murs sont orn‚s d'une quantit‚ de tˆtes de morts en marbre blanc de proportions colossales, ‚l‚gamment sculpt‚es et plac‚es sur deux os en sautoir."Voil… bien une invention de la haine qui ne peut tuer, se dit Fabrice, et quelle diable d'id‚e de me montrer cela!"

Un escalier de fer et en filigrane fort l‚ger, ‚galement dispos‚ autour d'une colonne, donne accŠs au second ‚tage de cette prison, et c'est dans les chambres de ce second ‚tage, hautes de quinze pieds environ, que depuis un an le g‚n‚ral Fabio Conti faisait preuve de g‚nie. D'abord, sous sa direction, l'on avait solidement grill‚ les fenˆtres de ces chambres jadis occup‚es par les domestiques du prince, et qui sont … plus de trente pieds des dalles de pierre formant la plate-forme de la grosse tour ronde. C'est par un corridor obscur plac‚ au centre du bƒtiment que l'on arrive … ces chambres, qui toutes ont deux fenˆtres; et dans ce corridor fort ‚troit, Fabrice remarqua trois portes de fer successives form‚es de barreaux ‚normes et s'‚levant jusqu'… la vo–te. Ce sont les plans, coupes et ‚l‚vations de toutes ces belles inventions, qui pendant deux ans avaient valu au g‚n‚ral une audience de son maŒtre chaque semaine. Un conspirateur plac‚ dans l'une de ces chambres ne pourrait pas se plaindre … l'opinion d'ˆtre trait‚ d'une fa‡on inhumaine, et pourtant ne saurait avoir de communication avec personne au monde, ni faire un mouvement sans qu'on l'entendŒt. Le g‚n‚ral avait fait placer dans chaque chambre de gros madriers de chˆne formant comme des bancs de trois pieds de haut, et c'‚tait l… son invention capitale, celle qui lui donnait des droits au MinistŠre de la police. Sur ces bancs il avait fait ‚tablir une cabane en planches, fort sonore, haute de dix pieds, et qui ne touchait au mur que du c“t‚ des fenˆtres. Des trois autres c“t‚s il r‚gnait un petit corridor de quatre pieds de large, entre le mur primitif de la prison, compos‚ d'‚normes pierres de taille, et les parois en planches de la cabane. Ces parois, form‚es de quatre doubles de planches de noyer, chˆne et sapin, ‚taient solidement reli‚es par des boulons de fer et par des clous sans nombre.

Ce fut dans l'une de ces chambres construites depuis un an. et chef-d'oeuvre du g‚n‚ral Fabio Conti, laquelle avait re‡u le beau nom d'Ob‚issance passive, que Fabrice fut introduit. Il courut aux fenˆtres; la vue qu'on avait de ces fenˆtres grill‚es ‚tait sublime: un seul petit coin de l'horizon ‚tait cach‚, vers le nord-ouest, par le toit en galerie du joli palais du gouverneur, qui n'avait que deux ‚tages; le rez-de-chauss‚e ‚tait occup‚ par les bureaux de l'‚tat-major; et d'abord les yeux de Fabrice furent attir‚s vers une des fenˆtres du second ‚tage, o— se trouvaient, dans de jolies cages, une grande quantit‚ d'oiseaux de toute sorte. Fabrice s'amusait … les entendre chanter, et … les voir saluer les derniers rayons du cr‚puscule du soir, tandis que les ge“liers s'agitaient autour de lui. Cette fenˆtre de la voliŠre n'‚tait pas … plus de vingt-cinq pieds de l'une des siennes, et se trouvait … cinq ou six pieds en contrebas, de fa‡on qu'il plongeait sur les oiseaux.

Il y avait lune ce jour-l…, et au moment o— Fabrice entrait dans sa prison, elle se levait majestueusement … l'horizon … droite, au-dessus de la chaŒne des Alpes, vers Tr‚vise. Il n'‚tait que huit heures et demie du soir, et … l'autre extr‚mit‚ de l'horizon, au couchant, un brillant cr‚puscule rouge orang‚ dessinait parfaitement les contours du mont Viso et des autres pics des Alpes qui remontent de Nice vers le Mont-Cenis et Turin sans songer autrement … son malheur, Fabrice fut ‚mu et ravi par ce spectacle sublime."C'est donc dans ce monde ravissant que vit Cl‚lia Conti! avec son ƒme pensive et s‚rieuse, elle doit jouir de cette vue plus qu'un autre; on est ici comme dans des montagnes solitaires … cent lieues de Parme."Ce ne fut qu'aprŠs avoir pass‚ plus de deux heures … la fenˆtre, admirant cet horizon qui parlait … son ƒme, et souvent aussi arrˆtant sa vue sur le joli palais du gouverneur que Fabrice s'‚cria tout … coup: "Mais ceci est-il une prison? est-ce l… ce que j'ai tant redout‚?"Au lieu d'apercevoir … chaque pas des d‚sagr‚ments et des motifs d'aigreur, notre h‚ros se laissait charmer par les douceurs de la prison.

Tout … coup son attention fut violemment rappel‚e … la r‚alit‚ par un tapage ‚pouvantable: sa chambre de bois, assez semblable … une cage et surtout fort sonore, ‚tait violemment ‚branl‚e; des aboiements de chien et de petits cris aigus compl‚taient le bruit le plus singulier'."Quoi donc! si t“t pourrais-je m'‚chapper!"pensa Fabrice. Un instant aprŠs, il riait comme jamais peut-ˆtre on n'a ri dans une prison. Par ordre du g‚n‚ral, on avait fait monter en mˆme temps que les ge“liers un chien anglais, fort m‚chant, pr‚pos‚ … la garde des prisonniers d'importance, et qui devait passer la nuit dans l'espace si ing‚nieusement m‚nag‚ tout autour de Fabrice. Le chien et le ge“lier devaient coucher dans l'intervalle de trois pieds m‚nag‚ entre les dalles de pierre du sol primitif de la chambre et le plancher de bois sur lequel le prisonnier ne pouvait faire un pas sans ˆtre entendu.

Or, … l'arriv‚e de Fabrice, la chambre de l'Ob‚issance passive se trouvait occup‚e par une centaine de rats ‚normes qui prirent la fuite dans tous les sens. Le chien, sorte d'‚pagneul crois‚ avec un fox anglais, n'‚tait point beau, mais en revanche il se montra fort alerte. On l'avait attach‚ sur le pav‚ en dalles de pierre au-dessous du plancher de la chambre de bois, mais lorsqu'il sentit passer les rats tout prŠs de lui il fit des efforts si extraordinaires qu'il parvint … retirer la tˆte de son collier; alors advint cette bataille admirable et dont le tapage r‚veilla Fabrice lanc‚ dans les rˆveries les moins tristes. Les rats qui avaient pu se sauver du premier coup de dent, se r‚fugiant dans la chambre de bois, le chien monta aprŠs eux les six marches qui conduisaient du pav‚ en pierre … la cabane de Fabrice. Alors commen‡a un tapage bien autrement ‚pouvantable: la cabane ‚tait ‚branl‚e jusqu'en ses fondements. Fabrice riait comme un fou et pleurait … force de rire : le ge“lier Grillo, non moins riant, avait ferm‚ la porte; le chien, courant aprŠs les rats, n'‚tait gˆn‚ par aucun meuble, car la chambre ‚tait absolument nue; il n'y avait pour gˆner les bonds du chien chasseur qu'un poˆle de fer dans un coin. Quand le chien eut triomph‚ de tous ses ennemis, Fabrice l'appela, le caressa, r‚ussit … lui plaire: "Si jamais celui-ci me voit sautant pardessus quelque mur, se dit-il, il n'aboiera pas."Mais cette politique raffin‚e ‚tait une pr‚tention de sa part: dans la situation d'esprit o— il ‚tait, il trouvait son bonheur … jouer avec ce chien. Par une bizarrerie … laquelle il ne r‚fl‚chissait point, une secrŠte joie r‚gnait au fond de son ƒme.

AprŠs qu'il se fut bien essouffl‚ … courir avec le chien:

- Comment vous appelez-vous? dit Fabrice au ge“lier.

- Grillo, pour servir Votre Excellence dans tout ce qui est permis par le rŠglement.

- Eh bien! mon cher Grillo, un nomm‚ Giletti a voulu m'assassiner au milieu d'un grand chemin, je me suis d‚fendu et je l'ai tu‚, je le tuerais encore si c'‚tait … faire: mais je n'en veux pas moins mener joyeuse vie, tant que je serai votre h“te. Sollicitez l'autorisation de vos chefs et allez demander du linge au palais Sanseverina; de plus achetez-moi force n‚bieu d'Asti.

C'est un assez bon vin mousseux qu'on fabrique en` Pi‚mont dans la patrie d'Alfieri et qui est fort estim‚ surtout de la classe d'amateurs … laquelle appartiennent les ge“liers. Huit ou dix de ces messieurs ‚taient occup‚s … transporter dans la chambre de bois de Fabrice quelques meubles antiques et fort dor‚s que l'on enlevait au premier ‚tage dans l'appartement du prince; tous recueillirent religieusement dans leur pens‚e le mot en faveur du vin d'Asti. Quoi qu'on p–t faire, l'‚tablissement de Fabrice pour cette premiŠre nuit fut pitoyable; mais il n'eut l'air choqu‚ que de l'absence d'une bouteille de bon n‚bieu.

- Celui-l… a l'air d'un bon enfant... dirent les ge“liers en s'en allant... et il n'y a qu'une chose … d‚sirer, c'est que nos messieurs lui laissent passer de l'argent.

Quand il fut seul et un peu remis de tout ce tapage: "Est-il possible que ce soit l… la prison, se dit Fabrice en regardant cet immense horizon de Tr‚vise au mont Viso, la chaŒne si ‚tendue des Alpes, les pics couverts de neige, les ‚toiles, etc., et une premiŠre nuit en prison encore! Je con‡ois que Cl‚lia Conti se plaise dans cette solitude a‚rienne; on est ici … mille lieues au-dessus des petitesses et des m‚chancet‚s qui nous occupent l…-bas. Si ces oiseaux qui sont l… sous ma fenˆtre lui appartiennent, je la verrai... Rougira-t-elle en m'apercevant?"Ce fut en discutant cette grande question que le prisonnier trouva le sommeil … une heure fort avanc‚e de la nuit.

DŠs le lendemain de cette nuit la premiŠre pass‚e en prison, et durant laquelle il ne s'impatienta pas une seule fois, Fabrice fut r‚duit … faire la conversation avec Fox le chien anglais; Grillo le ge“lier lui faisait bien toujours des yeux fort aimables, mais un ordre nouveau le rendait muet, et il n'apportait ni linge ni n‚bieu.

"Verrai-je Cl‚lia? se dit Fabrice en s'‚veillant. Mais ces oiseaux sont-ils … elle?"Les oiseaux commen‡aient … jeter des petits cris et … chanter, et … cette ‚l‚vation c'‚tait le seul bruit qui s'entendŒt dans les airs. Ce fut une sensation pleine de nouveaut‚ et de plaisir pour Fabrice que ce vaste silence qui r‚gnait … cette hauteur: il ‚coutait avec ravissement les petits gazouillements interrompus et si vifs par lesquels ses voisins les oiseaux saluaient le jour."S'ils lui appartiennent elle paraŒtra un instant dans cette chambre, l… sous ma fenˆtre", et tout en examinant les immenses chaŒnes des Alpes, vis-…-vis le premier ‚tage desquelles la citadelle de Parme semblait s'‚lever comme un ouvrage avanc‚, ses regards revenaient … chaque instant aux magnifiques cages de citronnier et de bois d'acajou qui, garnies de fils dor‚s s'‚levaient au milieu de la chambre fort claire, servant de voliŠre. Ce que Fabrice n'apprit que plus tard, c'est que cette chambre ‚tait la seule du second ‚tage du palais qui e–t de l'ombre de onze … quatre; elle ‚tait abrit‚e par la tour FarnŠse.

"Quel ne va pas ˆtre mon chagrin, se dit Fabrice, si, au lieu de cette physionomie c‚leste et pensive que j'attends et qui rougira peut-ˆtre un peu si elle m'aper‡oit, je vois arriver la grosse figure de quelque femme de chambre bien commune, charg‚e par procuration de soigner les oiseaux! Mais si je vois Cl‚lia, daignera-t-elle m'apercevoir? Ma foi, il faut faire des indiscr‚tions pour ˆtre remarqu‚; ma situation doit avoir quelques privilŠges; d'ailleurs nous sommes tous deux seuls ici et si loin du monde! Je suis un prisonnier, apparemment ce que le g‚n‚ral Conti et les autres mis‚rables de cette espŠce appellent un de leurs subordonn‚s... Mais elle a tant d'esprit, ou pour mieux dire tant d'ƒme, comme le suppose le comte, que peut-ˆtre, … ce qu'il dit, m‚prise-t-elle le m‚tier de son pŠre, de l… viendrait sa m‚lancolie! Noble cause de tristesse! Mais aprŠs tout, je ne suis point pr‚cis‚ment un ‚tranger pour elle. Avec quelle grƒce pleine de modestie elle m'a salu‚ hier soir! Je me souviens fort bien que lors de notre rencontre prŠs de C“me je lui dis: "Un jour je viendrai voir vos beaux tableaux de Parme, vous souviendrez-vous de ce nom: Fabrice del Dongo?"L'aura-t-elle oubli‚? elle ‚tait si jeune alors!

"Mais … propos, se dit Fabrice ‚tonn‚ en interrompant tout … coup le cours de ses pens‚es, j'oublie d'ˆtre en colŠre! Serais-je un de ces grands courages comme l'antiquit‚ en a montr‚ quelques exemples au monde? Suis-je un h‚ros sans m'en douter? Comment! moi qui avais tant de peur de la prison, j'y suis, et je ne me souviens pas d'ˆtre triste! c'est bien le cas de dire que la peur a ‚t‚ cent fois pire que le mal. Quoi! j'ai besoin de me raisonner pour ˆtre afflig‚ de cette prison, qui, comme le dit BlanŠs, peut durer dix ans comme dix mois? Serait-ce l'‚tonnement de tout ce nouvel ‚tablissement qui me distrait de la peine que je devrais ‚prouver? Peut-ˆtre que cette bonne humeur ind‚pendante de ma volont‚ et peu raisonnable cessera tout … coup, peut-ˆtre en un instant je tomberai dans le noir malheur que je devrais ‚prouver.

"Dans tous les cas, il est bien ‚tonnant d'ˆtre en prison et de devoir se raisonner pour ˆtre triste! Ma foi, j'en reviens … ma supposition, peut-ˆtre que j'ai un grand caractŠre."

Les rˆveries de Fabrice furent interrompues par le menuisier de la citadelle, lequel venait prendre mesure d'abat-jour pour ses fenˆtres, c'‚tait la premiŠre fois que cette prison servait, et l'on avait oubli‚ de la compl‚ter en cette partie essentielle.

"Ainsi, se dit Fabrice, je vais ˆtre priv‚ de cette vue sublime", et il cherchait … s'attrister de cette privation.

- Mais quoi! s'‚cria-t-il tout … coup parlant au menuisier, je ne verrai plus ces jolis oiseaux?

- Ah! les oiseaux de Mademoiselle! qu'elle aime tant! dit cet homme avec l'air de la bont‚ cach‚s, ‚clips‚s, an‚antis comme tout le reste.

Parler ‚tait d‚fendu au menuisier tout aussi strictement qu'aux ge“liers, mais cet homme avait piti‚ de la jeunesse du prisonnier: il lui apprit que ces abat-jour ‚normes, plac‚s sur l'appui des deux fenˆtres, et s'‚loignant du mur tout en s'‚levant ne devaient laisser aux d‚tenus que la vue du ciel.

- On fait cela pour la morale, lui dit-il, afin d'augmenter une tristesse salutaire et l'envie de se corriger dans l'ƒme des prisonniers; le g‚n‚ral, ajouta le menuisier, a aussi invent‚ de leur retirer les vitres, et de les faire remplacer … leurs fenˆtres par du papier huil‚.

Fabrice aima beaucoup le tour ‚pigrammatique de cette conversation, fort rare en Italie.

- Je voudrais bien avoir un oiseau pour me d‚sennuyer, je les aime … la folie; achetez-m'en un de la femme de chambre de Mlle Cl‚lia Conti.

- Quoi! vous la connaissez, s'‚cria le menuisier, que vous dites si bien son nom?

- Qui n'a pas ou‹ parler de cette beaut‚ si c‚lŠbre? Mais j'ai eu l'honneur de la rencontrer plusieurs fois … la cour.

- La pauvre demoiselle s'ennuie bien ici, ajouta le menuisier; elle passe sa vie l… avec ses oiseaux. Ce matin elle vient de faire acheter de beaux orangers que l'on a plac‚s par son ordre … la porte de la tour sous votre fenˆtre; sans la corniche vous pourriez les voir.

Il y avait dans cette r‚ponse des mots bien pr‚cieux pour Fabrice, il trouva une fa‡on obligeante de donner quelque argent au menuisier.

- Je fais deux fautes … la fois, lui dit cet homme, je parle … Votre Excellence et je re‡ois de l'argent. AprŠs-demain, en revenant pour les abat-jour, j'aurai un oiseau dans ma poche, et si je ne suis pas seul, je ferai semblant de le laisser envoler; si je puis mˆme, je vous apporterai un livre de priŠres; vous devez bien souffrir de ne pas pouvoir dire vos offices.

"Ainsi, se dit Fabrice, dŠs qu'il fut seul, ces oiseaux sont … elle, mais dans deux jours je ne les verrai plus!"A cette pens‚e, ses regards prirent une teinte de malheur. Mais enfin, … son inexprimable joie, aprŠs une si longue attente et tant de regards, vers midi Cl‚lia vint soigner ses oiseaux. Fabrice resta immobile et sans respiration, il ‚tait debout contre les ‚normes barreaux de sa fenˆtre et fort prŠs. Il remarqua qu'elle ne levait pas les yeux sur lui, mais ses mouvements avaient l'air gˆn‚, comme ceux de quelqu'un qui se sent regard‚. Quand elle l'aurait voulu, la pauvre fille n'aurait pas pu oublier le sourire si fin qu'elle avait vu errer sur les lŠvres du prisonnier, la veille, au moment o— les gendarmes l'emmenaient du corps de garde.

Quoique, suivant toute apparence, elle veillƒt sur ses actions avec le plus grand soin, au moment o— elle s'approcha de la fenˆtre de la voliŠre, elle rougit fort sensiblement. La premiŠre pens‚e de Fabrice, coll‚ contre les barreaux de fer de sa fenˆtre, fut de se livrer … l'enfantillage de frapper un peu avec la main sur ces barreaux, ce qui produirait un petit bruit; puis la seule id‚e de ce manque de d‚licatesse lui fit horreur."Je m‚riterais que pendant huit jours elle envoyƒt soigner ses oiseaux par sa femme de chambre."Cette id‚e d‚licate ne lui f–t point venue … Naples ou … Novare.

Il la suivait ardemment des yeux: "Certainement, se disait-il, elle va s'en aller sans daigner jeter un regard sur cette pauvre fenˆtre, et pourtant elle est bien en face."Mais en revenant du fond de la chambre que Fabrice, grƒce … sa position plus ‚lev‚e, apercevait fort bien, Cl‚lia ne put s'empˆcher de le regarder du haut de l'oeil, tout en marchant, et c'en fut assez pour que Fabrice se cr–t autoris‚ … la saluer."Ne sommes-nous pas seuls au monde ici?"se dit-il pour s'en donner le courage. Sur ce salut, la jeune fille resta immobile et baissa les yeux; puis Fabrice les lui vit relever fort lentement; et ‚videmment, en faisant effort sur elle-mˆme, elle salua le prisonnier avec le mouvement le plus grave et le plus distant, mais elle ne put imposer silence … ses yeux; sans qu'elle le s–t probablement, ils exprimŠrent un instant la piti‚ la plus vive. Fabrice remarqua qu'elle rougissait tellement que la teinte rose s'‚tendait rapidement jusque sur le haut des ‚paules dont la chaleur venait d'‚loigner, en arrivant … la voliŠre, un chƒle de dentelle noire. Le regard involontaire par lequel Fabrice r‚pondit … son salut redoubla le trouble de la jeune fille."Que cette pauvre femme serait heureuse, se disait-elle en pensant … la duchesse, si un instant seulement elle pouvait le voir comme je le vois!"

Fabrice avait eu quelque l‚ger espoir de la saluer de nouveau … son d‚part; mais, pour ‚viter cette nouvelle politesse, Cl‚lia fit une savante retraite par ‚chelons, de cage en cage, comme si, en finissant, elle e–t d– soigner les oiseaux plac‚s le plus prŠs de la porte. Elle sortit enfin, Fabrice restait immobile … regarder la porte par laquelle elle venait de disparaŒtre; il ‚tait un autre homme.

DŠs ce moment l'unique objet de ses pens‚es fut de savoir comment il pourrait parvenir … continuer de la voir, mˆme quand on aurait pos‚ cet horrible abat-jour devant la fenˆtre qui donnait sur le palais du gouverneur.

La veille au soir, avant de se coucher, il s'‚tait impos‚ l'ennui fort long de cacher la meilleure partie de l'or qu'il avait, dans plusieurs des trous de rats qui ornaient sa chambre de bois'."Il faut, ce soir, que je cache ma montre. N'aide pas entendu dire qu'avec de la patience et un ressort de montre ‚br‚ch‚ on peut couper le bois et mˆme le fer? Je pourrai donc scier cet abat-jour."Ce travail de cacher la montre, qui dura deux grandes heures, ne lui sembla point long; il songeait aux diff‚rents moyens de parvenir … son but et … ce qu'il savait faire en travaux de menuiserie."Si je sais m'y prendre, se disait-il, je pourrai couper bien carr‚ment un compartiment de la planche de chˆne qui formera abat-jour, vers la partie qui reposera sur l'appui de la fenˆtre; j'“terai et je remettrai ce morceau suivant les circonstances; je donnerai tout ce que je possŠde … Grillo afin qu'il veuille bien ne pas s'apercevoir de ce petit manŠge."Tout le bonheur de Fabrice ‚tait d‚sormais attach‚ … la possibilit‚ d ex‚cuter ce travail, et il ne songeait … rien autre."Si je parviens seulement … la voir, je suis heureux... Non pas, se dit-il; il faut aussi qu'elle voie que je la vois."Pendant toute la nuit, il eut la tˆte remplie d'inventions de menuiserie, et ne songea peut-ˆtre pas une seule fois … la cour de Parme, … la colŠre du prince, etc. Nous avouerons qu'il ne songea pas davantage … la douleur dans laquelle la duchesse devait ˆtre plong‚e. Il attendait avec impatience le lendemain, mais le menuisier ne reparut plus: apparemment qu'il passait pour lib‚ral dans la prison; on eut besoin d'en envoyer un autre … mine r‚barbative; lequel ne r‚pondit jamais que par un grognement de mauvais augure … toutes les choses agr‚ables que l'esprit de Fabrice cherchait … lui adresser. Quelques-unes des nombreuses tentatives de la duchesse pour lier une correspondance avec Fabrice avaient ‚t‚ d‚pist‚es par les nombreux agents de la marquise Raversi, et, par elle, le g‚n‚ral Fabio Conti ‚tait journellement averti, effray‚, piqu‚ d'amour-propre. Toutes les huit heures, six soldats de garde se relevaient dans la grande salle aux cent colonnes du rez-de-chauss‚e; de plus, le gouverneur ‚tablit un ge“lier de garde … chacune des trois portes de fer successives du corridor, et le pauvre Grillo, le seul qui vŒt le prisonnier, fut condamn‚ … ne sortir de la tour FarnŠse que tous les huit jours, ce dont il se montra fort contrari‚. Il fit sentir son humeur … Fabrice qui eut le bon esprit de ne r‚pondre que par ces mots: "Force n‚bieu d'Asti, mon ami"et il lui donna de l'argent.

- Eh bien! mˆme cela, qui nous console de tous les maux, s'‚cria Grillo indign‚, d'une voix … peine assez ‚lev‚e pour ˆtre entendu du prisonnier, on nous d‚fend de le recevoir et je devrais le refuser, mais je le prends; du reste, argent perdu; je ne puis rien vous dire sur rien. Allez, il faut que vous soyez joliment coupable; toute la citadelle est sens dessus dessous … cause de vous; les belles men‚es de Mme la duchesse ont d‚j… fait renvoyer trois d'entre nous.

"L'abat-jour sera-t-il prˆt avant midi?"Telle fut la grande question qui fit battre le coeur de Fabrice pendant toute cette longue matin‚e; il comptait tous les quarts d'heure qui sonnaient … l'horloge de la citadelle. Enfin, comme les trois quarts aprŠs onze heures sonnaient, l'abat-jour n'‚tait pas encore arriv‚; Cl‚lia reparut donnant des soins … ses oiseaux. La cruelle n‚cessit‚ avait fait faire de si grands pas … l'audace de Fabrice, et le danger de ne plus la voir lui semblait tellement au-dessus de tout, qu'il osa, en regardant Cl‚lia, faire avec le doigt le geste de scier l'abat-jour; il est vrai qu'aussit“t aprŠs avoir aper‡u ce geste si s‚ditieux en prison, elle salua … demi, et se retira.

"Eh quoi! se dit Fabrice ‚tonn‚, serait-elle assez d‚raisonnable pour voir une familiarit‚ ridicule dans un geste dict‚ par la plus imp‚rieuse n‚cessit‚? Je voulais la prier de daigner toujours, en soignant ses oiseaux, regarder quelquefois la fenˆtre de la prison, mˆme quand elle la trouvera masqu‚e par un ‚norme volet de bois; je voulais lui indiquer que je ferai tout ce qui est humainement possible pour parvenir … la voir. Grand Dieu! est-ce qu'elle ne viendra pas demain … cause de ce geste indiscret?"Cette crainte, qui troubla le sommeil de Fabrice, se v‚rifia complŠtement; le lendemain Cl‚lia n'avait pas paru … trois heures, quand on acheva de poser devant les fenˆtres de Fabrice les deux ‚normes abat-jour; les diverses piŠces en avaient ‚t‚ ‚lev‚es, … partir de l'esplanade de la grosse tour, au moyen de cordes et de poulies attach‚es par-dehors aux barreaux de fer des fenˆtres. Il est vrai que, cach‚e derriŠre une persienne de son appartement, Cl‚lia avait suivi avec angoisse tous les mouvements des ouvriers; elle avait fort bien vu la mortelle inqui‚tude de Fabrice, mais n'en avait pas moins eu le courage de tenir la promesse qu'elle s'‚tait faite.

Cl‚lia ‚tait une petite sectaire de lib‚ralisme; dans sa premiŠre jeunesse elle avait pris au s‚rieux tous les propos de lib‚ralisme qu'elle entendait dans la soci‚t‚ de son pŠre, lequel ne songeait qu'… se faire une position, elle ‚tait partie de l… pour prendre en m‚pris et presque en horreur le caractŠre flexible du courtisan: de l… son antipathie pour le mariage. Depuis l'arriv‚e de Fabrice, elle ‚tait bourrel‚e de remords: "Voil…, se disait-elle, que mon indigne coeur se met du parti des gens qui veulent trahir mon pŠre! il ose me faire le geste de scier une porte!... Mais, se dit-elle aussit“t l'ƒme navr‚e, toute la ville parle de sa mort prochaine! Demain peut ˆtre le jour fatal! avec les monstres qui nous gouvernent, quelle chose au monde n'est pas possible! Quelle douceur, quelle s‚r‚nit‚ h‚ro‹que dans ces yeux qui peut-ˆtre vont se fermer! Dieu! quelles ne doivent pas ˆtre les angoisses de la duchesse! aussi on la dit tout … fait au d‚sespoir. Moi j'irais poignarder le prince, comme l'h‚ro‹que Charlotte Corday."

Pendant toute cette troisiŠme journ‚e de sa prison, Fabrice fut outr‚ de colŠre, mais uniquement de ne pas avoir vu reparaŒtre Cl‚lia."ColŠre pour colŠre, j'aurais d– lui dire que je l'aimais, s'‚criait-il, car il en ‚tait arriv‚ … cette d‚couverte. Non, ce n'est point par grandeur d'ƒme que je ne songe pas … la prison et que je fais mentir la proph‚tie de BlanŠs, tant d'honneur ne m'appartient point. Malgr‚ moi je songe … ce regard de douce piti‚ que Cl‚lia laissa tomber sur moi lorsque les gendarmes m'emmenaient du corps de garde, ce regard a effac‚ toute ma vie pass‚e. Qui m'e–t dit que je trouverais des yeux si doux en un tel lieu! et au moment o— j'avais les regards salis par la physionomie de Barbone et par celle de M. le g‚n‚ral gouverneur. Le ciel parut au milieu de ces ˆtres vils. Et comment faire pour ne pas aimer la beaut‚ et chercher … la revoir? Non, ce n'est point par grandeur d'ƒme que je suis indiff‚rent … toutes les petites vexations dont la prison m'accable."L'imagination de Fabrice, parcourant rapidement toutes les possibilit‚s arriva … celle d'ˆtre mis en libert‚."Sans dout‚ l'amiti‚ de la duchesse fera des miracles pour moi. Eh bien! je ne la remercierais de la libert‚ que du bout des lŠvres; ces lieux ne sont point de ceux o— l'on revient! une fois hors de prison, s‚par‚s de soci‚t‚s comme nous le sommes, je ne reverrais presque jamais Cl‚lia! Et, dans le fait, quel mal me fait la prison? Si Cl‚lia daignait ne pas m'accabler de sa colŠre qu'aurais-je … demander au ciel?"

Le soir d‚ ce jour o— il n'avait pas vu sa jolie voisine, il eut une grande id‚e: avec la croix de fer du chapelet que l'on distribue … tous les prisonniers … leur entr‚e en prison, il commen‡a, et avec succŠs, … percer l'abat-jour."C'est peut-ˆtre une imprudence, se dit-il avant de commencer. Les menuisiers n'ont-ils pas dit devant moi que, dŠs demain, ils seront remplac‚s par les ouvriers peintres? Que diront ceux-ci s'ils trouvent l'abat-jour de la fenˆtre perc‚? Mais si je ne commets cette imprudence, demain je ne puis la voir. Quoi! par ma faute je resterais un jour sans la voir! et encore quand elle m'a quitt‚ fƒch‚e!"L'imprudence de Fabrice fut r‚compens‚e; aprŠs quinze heures de travail il vit Cl‚lia, et, par excŠs de bonheur, comme elle ne croyait pas ˆtre aper‡ue de lui, elle resta longtemps immobile et le regard fix‚ sur cet immense abat-jour, il eut tout le temps de lire dans ses yeux les signes de la piti‚ la plus tendre. Sur la fin de la visite elle n‚gligeait mˆme ‚videmment les soins … donner … ses oiseaux, pour rester des minutes entiŠres immobile … contempler la fenˆtre. Son ƒme ‚tait profond‚ment troubl‚e; elle songeait … la duchesse dont l'extrˆme malheur lui avait inspir‚ tant de piti‚, et cependant elle commen‡ait … la ha‹r. Elle ne comprenait rien … la profonde m‚lancolie qui s'emparait de son caractŠre, elle avait de l'humeur contre elle-mˆme. Deux ou trois fois, pendant le cours de cette visite, Fabrice eut l'impatience de chercher … branler l'abat-jour; il lui semblait qu'il n'‚tait pas heureux tant qu'il ne pouvait pas t‚moigner … Cl‚lia qu'il la voyait."Cependant, se disait-il, si elle savait que je l'aper‡ois avec autant de facilit‚, timide et r‚serv‚e comme elle est, sans doute elle se d‚roberait … mes regards."

Il fut bien plus heureux le lendemain (de quelles misŠres l'amour ne fait-il pas son bonheur!): pendant qu'elle regardait tristement l'immense abat-jour, il parvint … faire passer un petit morceau de fil de fer par l'ouverture que la croix de fer avait pratiqu‚e, et il lui fit des signes qu'elle comprit ‚videmment du moins dans ce sens qu'ils voulaient dire: je suis l… et je vous vois.

Fabrice eut du malheur les jours suivants. Il voulait enlever … l'abat-jour colossal un morceau de planche grand comme la main, que l'on pourrait remettre … volont‚ et qui lui permettrait de voir et d'ˆtre vu, c'est-…-dire de parler, par signes du moins, de ce qui se passait dans son ƒme; mais il se trouva que le bruit de la petite scie fort imparfaite qu'il avait fabriqu‚e avec le ressort de sa montre ‚br‚ch‚ par la croix, inqui‚tait Grillo qui venait passer de longues heures dans sa chambre. Il crut remarquer, il est vrai, que la s‚v‚rit‚ de Cl‚lia semblait diminuer … mesure qu'augmentaient les difficult‚s mat‚rielles qui s'opposaient … toute correspondance; Fabrice observa fort bien qu'elle n'affectait plus de baisser les yeux ou de regarder les oiseaux quand il essayait de lui donner signe de pr‚sence … l'aide de son ch‚tif morceau de fil de fer, il avait le plaisir de voir qu'elle ne manquait jamais … paraŒtre dans la voliŠre au moment pr‚cis o— onze heures trois quarts sonnaient, et il eut presque la pr‚somption de se croire la cause de cette exactitude si ponctuelle. Pourquoi? cette id‚e ne semble pas raisonnable; mais l'amour observe des nuances invisibles … l'oeil indiff‚rent, et en tire des cons‚quences infinies. Par exemple, depuis que Cl‚lia ne voyait plus le prisonnier, presque imm‚diatement en entrant dans la voliŠre, elle levait les yeux vers sa fenˆtre. C'‚tait dans ces journ‚es funŠbres o— personne dans Parme ne doutait que Fabrice ne f–t bient“t mis … mort: lui seul l'ignorait; mais cette affreuse id‚e ne quittait plus Cl‚lia, et comment se serait-elle fait des reproches du trop d'int‚rˆt qu'elle portait … Fabrice? il allait p‚rir! et pour la cause de la libert‚! car il ‚tait trop absurde de mettre … mort un del Dongo pour un coup d'‚p‚e … un histrion. Il est vrai que cet aimable jeune homme ‚tait attach‚ … une autre femme! Cl‚lia ‚tait profondement malheureuse, et sans s'avouer bien pr‚cis‚ment le genre d'int‚rˆt qu'elle prenait … son sort."Certes, se disait-elle, si on le conduit … la mort, je m'enfuirai dans un couvent, et de la vie je ne reparaŒtrai dans cette soci‚t‚ de la cour, elle me fait horreur. Assassins polis!"

Le huitiŠme jour de la prison de Fabrice, elle eut un bien grand sujet de honte: elle regardait fixement et absorb‚e dans ses tristes pens‚es, l'abat-jour qui cachait la fenˆtre du prisonnier; ce jour-l… n'avait encore donn‚ aucun signe de pr‚sence: tout … coup un petit morceau d'abat-jour, plus grand que la main, fut retir‚ par lui; il la regarda d'un air gai, et elle vit ses yeux qui la saluaient. Elle ne put soutenir cette ‚preuve inattendue, elle se retourna rapidement vers ses oiseaux et se mit … les soigner, mais elle tremblait au point qu'elle versait l'eau qu'elle leur distribuait, et Fabrice pouvait voir parfaitement son ‚motion; elle ne put supporter cette situation et prit le parti de se sauver en courant.

Ce moment fut le plus beau de la vie de Fabrice, sans aucune comparaison. Avec quels transports il e–t refus‚ la libert‚, si on la lui e–t offerte en cet instant!

Le lendemain fut le jour de grand d‚sespoir de la duchesse. Tout le monde tenait pour s–r dans la ville que c'en ‚tait fait de Fabrice; Cl‚lia n'eut pas le triste courage de lui montrer une duret‚ qui n'‚tait pas dans son coeur, elle passa une heure et demie … la voliŠre, regarda tous ses signes, et souvent lui r‚pondit, au moins par l'expression de l'int‚rˆt le plus vif et le plus sincŠre; elle le quittait des instants pour lui cacher ses larmes. Sa coquetterie de femme sentait bien vivement l'imperfection du langage employ‚: si l'on se f–t parl‚, de combien de fa‡ons diff‚rentes n'e–t-elle pas pu chercher … deviner quelle ‚tait pr‚cis‚ment la nature des sentiments que Fabrice avait pour la duchesse! Cl‚lia ne pouvait presque plus se faire d'illusion , elle avait de la haine pour Mme Sanseverina.

Une nuit, Fabrice vint … penser un peu s‚rieusement … sa tante: il fut ‚tonn‚, il eut peine … reconnaŒtre son image, le souvenir qu'il conservait d'elle avait totalement chang‚, pour lui, … cette heure, elle avait cinquante ans.

- Grand Dieu! s'‚cria-t-il avec enthousiasme, que je fus bien inspir‚ de ne pas lui dire que je l'aimais!

Il en ‚tait au point de ne presque plus pouvoir comprendre comment il l'avait trouv‚e si jolie. Sous ce rapport, la petite Marietta lui faisait une impression de changement moins sensible: c'est que jamais il ne s'‚tait figur‚ que son ƒme f–t de quelque chose dans l'amour pour la Marietta, tandis que souvent il avait cru que son ƒme tout entiŠre appartenait … la duchesse. La duchesse d'A... et la Marietta lui faisaient l'effet maintenant de deux jeunes colombes dont tout le charme serait dans la faiblesse et dans l'innocence, tandis que l'image sublime de Cl‚lia Conti, en s'emparant de toute son ƒme, allait jusqu'… lui donner de la terreur. Il sentait trop bien que l'‚ternel bonheur de sa vie allait le forcer de compter avec la fille du gouverneur, et qu'il ‚tait en son pouvoir de faire de lui le plus malheureux des hommes. Chaque jour il craignait mortellement de voir se terminer tout … coup, par un caprice sans appel de sa volont‚, cette sorte de vie singuliŠre et d‚licieuse qu'il trouvait auprŠs d'elle; toutefois, elle avait d‚j… rempli de f‚licit‚ les deux premiers mois de sa prison. C'‚tait le temps o—, deux fois la semaine, le g‚n‚ral Fabio Conti disait au prince:

- Je puis donner ma parole d'honneur … Votre Altesse que le prisonnier del Dongo ne parle … ƒme qui vive; et passe sa vie dans l'accablement du plus profond d‚sespoir, ou … dormir.

Cl‚lia venait deux ou trois fois le jour voir ses oiseaux, quelquefois pour des instants: si Fabrice ne l'e–t pas tant aim‚e, il e–t bien vu qu'il ‚tait aim‚; mais il avait des doutes mortels … cet ‚gard. Cl‚lia avait fait placer un piano dans la voliŠre. Tout en frappant les touches, pour que le son de l'instrument p–t rendre compte de sa pr‚sence et occupƒt les sentinelles qui se promenaient sous les fenˆtres, elle r‚pondait des yeux aux questions de Fabrice. Sur un seul sujet elle ne faisait jamais de r‚ponse, et mˆme, dans les grandes occasions, prenait la fuite, et quelquefois disparaissait pour une journ‚e entiŠre; c'‚tait lorsque les signes de Fabrice indiquaient des sentiments dont il ‚tait trop difficile de ne pas comprendre l'aveu: elle ‚tait inexorable sur ce point.

Ainsi, quoique ‚troitement resserr‚ dans une assez petite cage, Fabrice avait une vie fort occup‚e; elle ‚tait employ‚e tout entiŠre … chercher la solution de ce problŠme si important: "M'aime-t-elle?"Le r‚sultat de milliers d'observations sans cesse renouvel‚es, mais aussi sans cesse mises en doute, ‚tait ceci: "Tous ses gestes volontaires disent non, mais ce qui est involontaire dans le mouvement de ses yeux semble avouer qu'elle prend de l'amiti‚ pour moi."

Cl‚lia esp‚rait bien ne jamais arriver … un aveu et c'est pour ‚loigner ce p‚ril qu'elle avait repouss‚, avec une colŠre excessive, une priŠre que Fabrice lui avait adress‚e plusieurs fois. La misŠre des ressources employ‚es par le pauvre prisonnier aurait d–, ce semble, inspirer … Cl‚lia plus de piti‚. Il voulait correspondre avec elle au moyen de caractŠres qu'il tra‡ait sur sa main avec un morceau de charbon dont il avait fait la pr‚cieuse d‚couverte dans son poˆle; il aurait form‚ les mots lettre … lettre, successivement. Cette invention e–t doubl‚ les moyens de conversation en ce qu'elle e–t permis de dire des choses pr‚cises. Sa fenˆtre ‚tait ‚loign‚e de celle de Cl‚lia d'environ vingt-cinq pieds; il e–t ‚t‚ trop chanceux de se parler par-dessus la tˆte des sentinelles se promenant devant le palais du gouverneur. Fabrice doutait d'ˆtre aim‚; s'il e–t eu quelque exp‚rience de l'amour, il ne lui f–t pas rest‚ de doutes; mais jamais femme n'avait occup‚ son coeur, il n'avait, du reste, aucun soup‡on d'un secret qui l'e–t mis au d‚sespoir s'il l'e–t connu; il ‚tait grandement question du mariage de Cl‚lia Conti avec le marquis Crescenzi, l'homme le plus riche de la cour.

CHAPITRE XIX

L'ambition du g‚n‚ral Fabio Conti, exalt‚e jusqu'… la folie par les embarras qui venaient se placer au milieu de la carriŠre du premier ministre Mosca et qui semblaient annoncer sa chute, l'avait port‚ … faire des scŠnes violentes … sa fille, il lui r‚p‚tait sans cesse, et avec colŠre, qu'elle cassait le cou … sa fortune si elle ne se d‚terminait enfin … faire un choix; … vingt ans pass‚s il ‚tait temps de prendre un parti; cet ‚tat d'isolement cruel, dans lequel son obstination d‚raisonnable plongeait le g‚n‚ral, devait cesser … la fin, etc.

C'‚tait d'abord pour se soustraire … ces accŠs d'humeur de tous les instants que Cl‚lia s'‚tait r‚fugi‚e dans la voliŠre; on n'y pouvait arriver que par un petit escalier de bois fort incommode, et dont la goutte faisait un obstacle s‚rieux pour le gouverneur.

Depuis quelques semaines, l'ƒme de Cl‚lia ‚tait tellement agit‚e, elle savait si peu elle-mˆme ce qu'elle devait d‚sirer, que, sans donner pr‚cis‚ment une parole … son pŠre, elle s'‚tait presque laiss‚ engager. Dans un de ses accŠs de colŠre, le g‚n‚ral s'‚tait ‚cri‚ qu'il saurait bien l'envoyer s'ennuyer dans le couvent le plus triste de Parme, et que l…, il la laisserait se morfondre jusqu'… ce qu'elle daignƒt faire un choix.

- Vous savez que notre maison, quoique fort ancienne, ne r‚unit pas six mille livres de rente, tandis que la fortune du marquis Crescenzi s'‚lŠve … plus de cent mille ‚cus par an. Tout le monde … la cour s'accorde … lui reconnaŒtre le caractŠre le plus doux; jamais il n'a donn‚ de sujet de plainte … personne; il est fort bel homme, jeune, fort bien vu du prince, et je dis qu'il faut ˆtre folle … lier pour repousser ses hommages. Si ce refus ‚tait le premier, je pourrais peut-ˆtre le supporter; mais voici cinq ou six partis, et des premiers de la cour, que vous refusez, comme une petite sotte que vous ˆtes. Et que deviendriez-vous, je vous prie, si j'‚tais mis … la demi-solde? quel triomphe pour mes ennemis, si l'on me voyait log‚ dans quelque second ‚tage, moi dont il a ‚t‚ si souvent question pour le ministŠre! Non, morbleu! voici assez de temps que ma bont‚ me fait jouer le r“le d'un Cassandre. Vous allez me fournir quelque objection valable contre ce pauvre marquis Crescenzi, qui a la bont‚ d'ˆtre amoureux de vous, de vouloir vous ‚pouser sans dot, et de vous assigner un douaire de trente mille livres de rente, avec lequel du moins je pourrai me loger; vous allez me parler raisonnablement, ou, morbleu! vous l'‚pousez dans deux mois!...

Un seul mot de tout ce discours avait frapp‚ Cl‚lia, c'‚tait la menace d'ˆtre mise au couvent, et par cons‚quent ‚loign‚e de la citadelle, et au moment encore o— la vie de Fabrice semblait ne tenir qu'… un fil, car il ne se passait pas de mois que le bruit de sa mort prochaine ne cour–t de nouveau … la ville et … la cour. Quelque raisonnement qu'elle se fŒt, elle ne put se d‚terminer … courir cette chance: Etre s‚par‚e de Fabrice, et au moment o— elle tremblait pour sa vie! c'‚tait … ses yeux le plus grand des maux, c'en ‚tait du moins le plus imm‚diat.

Ce n'est pas que, mˆme en n'‚tant pas ‚loign‚e de Fabrice, son coeur trouvƒt la perspective du bonheur; elle le croyait aim‚ de la duchesse, et son ƒme ‚tait d‚chir‚e par une jalousie mortelle. Sans cesse elle songeait aux avantages de cette femme si g‚n‚ralement admir‚e. L'extrˆme r‚serve qu'elle s'imposait envers Fabrice, le langage des signes dans lequel elle l'avait confin‚, de peur de tomber dans quelque indiscr‚tion, tout semblait se r‚unir pour lui “ter les moyens d'arriver … quelque ‚claircissement sur sa maniŠre d'ˆtre avec la duchesse. Ainsi, chaque jour, elle sentait plus cruellement l'affreux malheur d'avoir une rivale dans le coeur de Fabrice, et chaque jour elle osait moins s'exposer au danger de lui donner l'occasion de dire toute la v‚rit‚ sur ce qui se passait dans ce coeur. Mais quel charme cependant de l'entendre faire l'aveu de ses sentiments vrais! quel bonheur pour Cl‚lia de pouvoir ‚claircir les soup‡ons affreux qui empoisonnaient sa vie.

Fabrice ‚tait l‚ger; … Naples, il avait la r‚putation de changer assez facilement de maŒtresse. Malgr‚ toute la r‚serve impos‚e au r“le d'une demoiselle, depuis qu'elle ‚tait chanoinesse et qu'elle allait … la cour, Cl‚lia, sans interroger jamais, mais en ‚coutant avec attention, avait appris … connaŒtre la r‚putation que s'‚taient faite les jeunes gens qui avaient successivement recherch‚ sa main; eh bien! Fabrice, compar‚ … tous ces jeunes gens, ‚tait celui qui portait le plus de l‚gŠret‚ dans ses relations de cour. Il ‚tait en prison, il s'ennuyait, il faisait la cour … l'unique femme … laquelle il p–t parler; quoi de plus simple? quoi mˆme de plus commun? et c'‚tait ce qui d‚solait Cl‚lia. Quand mˆme, par une r‚v‚lation complŠte elle e–t appris que Fabrice n'aimait plus la duchesse, quelle confiance pouvait-elle avoir dans ses paroles? quand mˆme elle e–t cru … la sinc‚rit‚ de ses discours, quelle confiance e–t-elle pu avoir dans la dur‚e de ses sentiments? Et enfin pour achever de porter le d‚sespoir dans son coeur, Fabrice n'‚tait-il pas d‚j… fort avanc‚ dans la carriŠre eccl‚siastique? n'‚tait-il pas … la veille de se lier par des voeux ‚ternels? Les plus grandes dignit‚s ne l'attendaient-elles pas dans ce genre de vie?"S'il me restait la moindre lueur de bon sens, se disait la malheureuse Cl‚lia, ne devrais-je pas prendre la fuite? ne devrais-je pas supplier mon pŠre de m'enfermer dans quelque couvent fort ‚loign‚? Et, pour comble de misŠre, c'est pr‚cis‚ment la crainte d'ˆtre ‚loign‚e de la citadelle et renferm‚e dans un couvent qui dirige toute ma conduite! C'est cette crainte qui me force … dissimuler, qui m'oblige au hideux et d‚shonorant mensonge de feindre d'accepter les soins et les attentions publiques du marquis Crescenzi."

Le caractŠre de Cl‚lia ‚tait profond‚ment raisonnable; en toute sa vie elle n'avait pas eu … se reprocher une d‚marche inconsid‚r‚e, et sa conduite en cette occurrence ‚tait le comble de la d‚raison : on peut juger de ses souffrances!... Elles ‚taient d'autant plus cruelles qu'elle ne se faisait aucune illusion. Elle s'attachait … un homme qui ‚tait ‚perdument aim‚ de la plus belle femme de la cour, d'une femme qui, … tant de titres, ‚tait sup‚rieure … elle Cl‚lia! Et cet homme mˆme, e–t-il ‚t‚ libre, n'‚tait pas capable d'un attachement s‚rieux. tandis qu'elle. comme elle le sentait trop bien, n'aurait jamais qu'un seul attachement dans sa vie.

C'‚tait donc le coeur agit‚ des plus affreux remords que tous les jours Cl‚lia venait … la voliŠre: port‚e en ce lieu comme malgr‚ elle, son inqui‚tude changeait d'objet et devenait moins cruelle, les remords disparaissaient pour quelques instants; elle ‚piait, avec des battements de coeur indicibles, les moments o— Fabrice pouvait ouvrir la sorte de vasistas par lui pratiqu‚ dans l'immense abat-jour qui masquait sa fenˆtre. Souvent la pr‚sence du ge“lier Grillo dans sa chambre l'empˆchait de s'entretenir par signes avec son amie.

Un soir, sur les onze heures, Fabrice entendit des bruits de la nature la plus ‚trange dans la citadelle: de nuit, en se couchant sur la fenˆtre et sortant la tˆte hors du vasistas, il parvenait … distinguer les bruits un peu forts qu'on faisait dans le grand escalier, dit des trois cents marches, lequel conduisait de la premiŠre cour dans l'int‚rieur de la tour ronde, … l'esplanade en pierre sur laquelle on avait construit le palais du gouverneur et la prison FarnŠse o— il se trouvait.

Vers le milieu de son d‚veloppement, … cent quatre-vingts marches d'‚l‚vation, cet escalier passait du c“t‚ m‚ridional d'une vaste cour, au c“t‚ du nord; l… se trouvait un pont en fer l‚ger et fort ‚troit, au milieu duquel ‚tait ‚tabli un portier. On relevait cet homme toutes les six heures, et il ‚tait oblig‚ de se lever et d'effacer le corps pour que l'on p–t passer sur le pont qu'il gardait, et par lequel seul on pouvait parvenir au palais du gouverneur et … la tour FarnŠse. Il suffisait de donner deux tours … un ressort, dont le gouverneur portait la clef sur lui, pour pr‚cipiter ce pont de fer dans la cour, … une profondeur de plus de cent pieds; cette simple pr‚caution prise, comme il n'y avait pas d'autre escalier dans toute la citadelle, et que tous les soirs … minuit un adjudant rapportait chez le gouverneur, et dans un cabinet auquel on entrait par sa chambre, les cordes de tous les puits, il restait complŠtement inaccessible dans son palais, et il e–t ‚t‚ ‚galement impossible … qui que ce f–t d'arriver … la tour FarnŠse. C'est ce que Fabrice avait parfaitement bien remarqu‚ le jour de son entr‚ … la citadelle, et ce que Grillo, qui comme tous les ge“liers aimait … vanter sa prison, lui avait plusieurs fois expliqu‚: ainsi il n'avait guŠre d'espoir de se sauver. Cependant il se souvenait d'une maxime de l'abb‚ BlanŠs

L'amant songe plus souvent … arriver … sa maŒtresse que le mari … garder sa femme; le prisonnier songe plus souvent … se sauver que le ge“lier … fermer sa porte; donc, quels que soient les obstacles, l'amant et le prisonnier doivent r‚ussir.

Ce soir-l… Fabrice entendait fort distinctement un grand nombre d'hommes passer sur le pont en fer, dit le pont de l'esclave, parce que jadis un esclave dalmate avait r‚ussi … se sauver, en pr‚cipitant le gardien du pont dans la cour.

"On vient faire ici un enlŠvement, on va peut-ˆtre me mener pendre; mais il peut y avoir du d‚sordre, il s'agit d'en profiter."Il avait pris ses armes, il retirait d‚j… de l'or de quelques-unes de ses cachettes, lorsque tout … coup il s'arrˆta.

"L'homme est un plaisant animal, s'‚cria-t-il, il faut en convenir! Que dirait un spectateur invisible qui verrait mes pr‚paratifs? Est-ce que par hasard je veux me sauver? Que deviendrais-je le lendemain du jour o— je serais de retour … Parme? est-ce que je ne ferais pas tout au monde pour revenir auprŠs de Cl‚lia? S'il y a du d‚sordre, profitons-en pour me glisser dans le palais du gouverneur; peut-ˆtre je pourrai parler … Cl‚lia, peut-ˆtre autoris‚ par le d‚sordre j'oserai lui baiser la main. Le g‚n‚ral Conti, fort d‚fiant de sa nature, et non moins vaniteux, fait garder son palais par cinq sentinelles, une … chaque angle du bƒtiment, et une cinquiŠme … la porte d'entr‚e, mais par bonheur la nuit est fort noire."A pas de loup, Fabrice alla v‚rifier ce que faisaient le ge“lier Grillo et son chien: le ge“lier ‚tait profond‚ment endormi dans une peau de boeuf suspendue au plancher par quatre cordes, et entour‚e d'un filet grossier: le chien Fox ouvrit les yeux, se leva, et s'avan‡a doucement vers Fabrice pour le caresser.

Notre prisonnier remonta l‚gŠrement les six marches qui conduisaient … sa cabane de bois; le bruit devenait tellement fort au pied de la tour FarnŠse, et pr‚cis‚ment devant la porte, qu'il pensa que Grillo pourrait bien se r‚veiller. Fabrice, charg‚ de toutes ses armes, prˆt … agir, se croyait r‚serv‚, cette nuit-l…, aux grandes aventures, quand tout … coup il entendit commencer la plus belle symphonie du monde: c'‚tait une s‚r‚nade que l'on donnait au g‚n‚ral ou … sa fille. Il tomba dans un accŠs de rire fou: "Et moi qui songeais d‚j… … donner des coups de dague! comme si une s‚r‚nade n'‚tait pas une chose infiniment plus ordinaire qu'un enlŠvement n‚cessitant la pr‚sence de quatre-vingts personnes dans une prison ou qu'une r‚volte!"La musique ‚tait excellente et parut d‚licieuse … Fabrice, dont l'ƒme n'avait eu aucune distraction depuis tant de semaines; elle lui fit verser de bien douces larmes; dans son ravissement, il adressait les discours les plus irr‚sistibles … la belle Cl‚lia. Mais le lendemain, … midi, il la trouva d'une m‚lancolie tellement sombre, elle ‚tait si pƒle, elle dirigeait sur lui des regards o— il lisait quelquefois tant de colŠre, qu'il ne se sentait pas assez autoris‚ pour lui adresser une question sur la s‚r‚nade; il craignit d'ˆtre impoli.

Cl‚lia avait grandement raison d'ˆtre triste c'‚tait une s‚r‚nade que lui donnait le marquis Crescenzi: une d‚marche aussi publique ‚tait en quelque sorte l'annonce officielle du mariage. Jusqu'au jour mˆme de la s‚r‚nade, et jusqu'… neuf heures du soir, Cl‚lia avait fait la plus belle r‚sistance, mais elle avait eu la faiblesse de c‚der … la menace d'ˆtre envoy‚e imm‚diatement au couvent, qui lui avait ‚t‚ faite par son pŠre.

"Quoi! je ne le verrais plus!"s'‚tait-elle dit en pleurant. C'est en vain que sa raison avait ajout‚: "Je ne le verrais plus, cet ˆtre qui fera mon malheur de toutes les fa‡ons, je ne verrais plus cet amant de la duchesse, je ne verrais plus cet homme l‚ger qui a eu dix maŒtresses connues … Naples, et les a toutes trahies; je ne verrais plus ce jeune ambitieux qui, s'il survit … la sentence qui pŠse sur lui, va s'engager dans les ordres sacr‚s! Ce serait un crime pour moi de le regarder encore lorsqu'il sera hors de cette citadelle, et son inconstance naturelle m'en ‚pargnera la tentation; car, que suis-je pour lui? un pr‚texte pour passer moins ennuyeusement quelques heures de chacune de ses journ‚es de prison."Au milieu de toutes ces injures, Cl‚lia vint … se souvenir du sourire avec lequel il regardait les gendarmes qui l'entouraient lorsqu'il sortait du bureau d'‚crou pour monter … la tour FarnŠse. Les larmes inondŠrent ses yeux: "Cher ami, que ne ferais-je pas pour toi! Tu me perdras, je le sais, tel est mon destin; je me perds moi-mˆme d'une maniŠre atroce en assistant ce soir … cette affreuse s‚r‚nade; mais demain, … midi, je reverrai tes yeux!"

Ce fut pr‚cis‚ment le lendemain de ce jour o— Cl‚lia avait fait de si grands sacrifices au jeune prisonnier, qu'elle aimait d'une passion si vive; ce fut le lendemain de ce jour o—, voyant tous ses d‚fauts, elle lui avait sacrifi‚ sa vie, que Fabrice fut d‚sesp‚r‚ de sa froideur. Si mˆme en n'employant que le langage si imparfait des signes il e–t fait la moindre violence … l'ƒme de Cl‚lia, probablement elle n'e–t pu retenir ses larmes, et Fabrice e–t obtenu l'aveu de tout ce qu'elle sentait pour lui; mais il manquait d'audace, il avait une trop mortelle crainte d'offenser Cl‚lia, elle pouvait le punir d'une peine trop s‚vŠre. En d'autres termes, Fabrice n'avait aucune exp‚rience du genre d'‚motion que donne une femme que l'on aime; c'‚tait une sensation qu'il n'avait jamais ‚prouv‚e, mˆme dans sa plus faible nuance. Il lui fallut huit jours, aprŠs celui de la s‚r‚nade, pour se remettre avec Cl‚lia sur le pied accoutum‚ de bonne amiti‚. La pauvre fille s'armait de s‚v‚rit‚ mourant de crainte de se trahir, et il semblait … Fabrice que chaque jour il ‚tait moins bien avec elle.

Un jour, il y avait alors prŠs de trois mois que Fabrice ‚tait en prison sans avoir eu aucune communication quelconque avec le dehors, et pourtant sans se trouver malheureux; Grillo ‚tait rest‚ fort tard le matin dans sa chambre; Fabrice ne savait comment le renvoyer; il ‚tait au d‚sespoir enfin midi et demi avait d‚j… sonn‚ lorsqu'il put ouvrir les deux petites trappes d'un pied de haut qu'il avait pratiqu‚es … l'abat-jour fatal.

Cl‚lia ‚tait debout … la fenˆtre de la voliŠre, les yeux fix‚s sur celle de Fabrice; ses traits contract‚s exprimaient le plus violent d‚sespoir. A peine vit-elle Fabrice, qu'elle lui fit signe que tout ‚tait perdu: elle se pr‚cipita … son piano et, feignant de chanter un r‚citatif de l'op‚ra alors … la mode, elle lui dit, en phrases interrompues par le d‚sespoir et la crainte d'ˆtre comprise par les sentinelles qui se promenaient sous la fenˆtre:

- Grand Dieu! vous ˆtes encore en vie? Que ma reconnaissance est grande envers le Ciel! Barbone, ce ge“lier dont vous punŒtes l'insolence le jour de votre entr‚e ici, avait disparu, il n'‚tait plus dans la citadelle: avant-hier soir il est rentr‚, et depuis hier j'ai lieu de croire qu'il cherche … vous empoisonner. Il vient r“der dans la cuisine particuliŠre du palais qui fournit vos repas. Je ne sais rien de s–r, mais ma femme de chambre croit que cette figure atroce ne vient dans les cuisines du palais que dans le dessein de vous “ter la vie. Je mourais d'inqui‚tude ne vous voyant point paraŒtre, je vous croyais mort. Abstenez-vous de tout aliment jusqu'… nouvel avis, je vais faire l'impossible pour vous faire parvenir quelque peu de chocolat. Dans tous les cas, ce soir … neuf heures, si la bont‚ du Ciel veut que vous ayez un fil, ou que vous puissiez former un ruban avec votre linge, laissez-le descendre de votre fenˆtre sur les orangers, j'y attacherai une corde que vous retirerez … vous, et … l'aide de cette corde je vous ferai passer du pain et du chocolat.

Fabrice avait conserv‚ comme un tr‚sor le morceau de charbon qu'il avait trouv‚ dans le poˆle de sa chambre: il se hƒta de profiter de l'‚motion de Cl‚lia, et d'‚crire sur sa main une suite de lettres dont l'apparition successive formait ces mots:

- Je vous aime, et la vie ne m'est pr‚cieuse que parce que je vous vois; surtout envoyez-moi du papier et un crayon.

Ainsi que Fabrice l'avait esp‚r‚, l'extrˆme terreur qu'il lisait dans les traits de Cl‚lia empˆcha la jeune fille de rompre l'entretien aprŠs ce mot si hardi, je vous aime; elle se contenta de t‚moigner beaucoup d'humeur. Fabrice eut l'esprit d'ajouter:

- Par le grand vent qu'il fait aujourd'hui, je n'entends que fort imparfaitement les avis que vous daignez me donner en chantant, le son du piano couvre la voix. Qu'est-ce que c'est par exemple, que ce poison dont vous me parlez?

A ce mot, la terreur de la jeune fille reparut tout entiŠre; elle se mit … la hƒte … tracer de grandes lettres … l'encre sur les pages d'un livre qu'elle d‚chira, et Fabrice fut transport‚ de joie en voyant enfin ‚tabli, aprŠs trois mois de soins, ce moyen de correspondance qu'il avait si vainement sollicit‚. Il n'eut garde d'abandonner la petite ruse qui lui avait si bien r‚ussi, il aspirait … ‚crire des lettres, et feignait … chaque instant de ne pas bien saisir les mots dont Cl‚lia exposait successivement … ses yeux toutes les lettres.

Elle fut oblig‚e de quitter la voliŠre pour courir auprŠs de son pŠre; elle craignait par-dessus tout qu'il ne vŒnt l'y chercher; son g‚nie soup‡onneux n'e–t point ‚t‚ content du grand voisinage de la fenˆtre de cette voliŠre et de l'abat-jour qui masquait celle du prisonnier. Cl‚lia elle-mˆme avait eu l'id‚e quelques moments auparavant, lorsque la non-apparition de Fabrice la plongeait dans une si mortelle inqui‚tude, que l'on pourrait jeter une petite pierre envelopp‚e d'un morceau de papier vers la partie sup‚rieure de cet abat-jour; si le hasard voulait qu'en cet instant le ge“lier charg‚ de la garde de Fabrice ne se trouvƒt pas dans sa chambre, c'‚tait un moyen de correspondance certain.

Notre prisonnier se hƒta de construire une sorte de raban avec du linge; et le soir, un peu aprŠs neuf heures, il entendit fort bien de petits coups frapp‚s sur les caisses des orangers qui se trouvaient sous sa fenˆtre; il laissa glisser son ruban qui lui ramena une petite corde fort longue, … l'aide de laquelle il retira d'abord une provision de chocolat, et ensuite, … son inexprimable satisfaction, un rouleau de papier et un crayon. Ce fut en vain qu'il tendit la corde ensuite, il ne re‡ut plus rien; apparemment que les sentinelles s'‚taient rapproch‚es des orangers. Mais il ‚tait ivre de joie. Il se hƒta d'‚crire une lettre infinie … Cl‚lia: … peine fut-elle termin‚e qu'il l'attacha … sa corde et la descendit. Pendant plus de trois heures il attendit vainement qu'on vŒnt la prendre, et plusieurs fois la retira pour y faire des changements."Si Cl‚lia ne voit pas ma lettre ce soir, se disait-il, tandis qu'elle est encore ‚mue par ses id‚es de poison peut-ˆtre demain matin rejettera-t-elle bien loin ;'id‚e de recevoir une lettre."

Le fait est que Cl‚lia n'avait pu se dispenser de descendre … la ville avec son pŠre: Fabrice en eut presque l'id‚e en entendant, vers minuit et demi, rentrer la voiture du g‚n‚ral; il connaissait le pas des chevaux. Quelle ne fut pas sa joie lorsque, quelques minutes aprŠs avoir entendu le g‚n‚ral traverser l'esplanade et les sentinelles lui pr‚senter les armes, il sentit s'agiter la corde qu'il n'avait cess‚ de tenir autour du bras! On attachait un grand poids … cette corde, deux petites secousses lui donnŠrent le signal de la retirer. Il eut assez de peine … faire passer au poids qu'il ramenait une corniche extrˆmement saillante qui se trouvait sous sa fenˆtre.

Cet objet qu'il avait eu tant de peine … faire remonter, c'‚tait une carafe remplie d'eau et envelopp‚e dans un chƒle. Ce fut avec d‚lices que ce pauvre jeune homme, qui vivait depuis si longtemps dans une solitude si complŠte, couvrit ce chƒle de ses baisers. Mais il faut renoncer … peindre son ‚motion lorsque enfin, aprŠs tant de jours d'esp‚rance vaine, il d‚couvrit un petit morceau de papier qui ‚tait attach‚ au chƒle par une ‚pingle.

Ne buvez que de cette eau, vivez avec du chocolat; demain je ferai tout au monde pour vous faire parvenir du pain, je le marquerai de tous les c“t‚s avec de petites croix trac‚es … l'encre. C'est affreux … dire, mais il faut que vous le sachiez, peut-ˆtre Barbone est-il charg‚ de vous empoisonner. Comment n'avez-vous pas senti que le sujet que vous traitez dans votre lettre au crayon est fait pour me d‚plaire? Aussi je ne vous ‚crirais pas sans le danger extrˆme qui vous menace. Je viens de voir la duchesse, elle se porte bien ainsi que le comte, mais elle est fort maigrie; ne m'‚crivez plus sur ce sujet: voudriez-vous me fƒcher?

Ce fut un grand effort de vertu chez Cl‚lia que d'‚crire l'avant-derniŠre ligne de ce billet. Tout le monde pr‚tendait, dans la soci‚t‚ de la cour, que Mme Sanseverina prenait beaucoup d'amiti‚ pour le comte Baldi, ce si bel homme, l'ancien ami de la marquise Raversi. Ce qu'il y avait de s–r, c'est qu'il s'‚tait brouill‚ de la fa‡on la plus scandaleuse avec cette marquise qui, pendant six ans, lui avait servi de mŠre et l'avait ‚tabli dans le monde.

Cl‚lia avait ‚t‚ oblig‚e de recommencer ce petit mot ‚crit … la hƒte, parce que dans la premiŠre r‚daction il per‡ait quelque chose des nouvelles amours que la malignit‚ publique supposait … la duchesse.

- Quelle bassesse … moi! s'‚tait-elle ‚cri‚e: dire du mal … Fabrice de la femme qu'il aime!...

Le lendemain matin, longtemps avant le jour, Grillo entra dans la chambre de Fabrice, y d‚posa un assez lourd paquet, et disparut sans mot dire. Ce paquet contenait un pain assez gros, garni de tous les c“t‚s de petites croix trac‚es … la plume: Fabrice les couvrit de baisers; il ‚tait amoureux. A c“t‚ du pain se trouvait un rouleau recouvert d'un grand nombre de doubles de papier; il renfermait six mille francs en sequins; enfin, Fabrice trouva un beau br‚viaire tout neuf: une main qu'il commen‡ait … connaŒtre avait trac‚ ces mots … la marge:

Le poison! Prendre garde … l'eau, au vin, … tout; vivre de chocolat, tƒcher de faire manger par le chien le dŒner auquel on ne touchera pas; il ne faut pas paraŒtre m‚fiant, l'ennemi chercherait un autre moyen. Pas d'‚tourderie, au nom de Dieu! pas de l‚gŠret‚!

Fabrice se hƒta d'enlever ces caractŠres ch‚ris qui pouvaient compromettre Cl‚lia et de d‚chirer un grand nombre de feuillets du br‚viaire, … l'aide desquels il fit plusieurs alphabets; chaque lettre ‚tait proprement trac‚e avec du charbon ‚cras‚ d‚lay‚ dans du vin. Ces alphabets se trouvŠrent secs lorsque … onze heures trois quarts Cl‚lia parut … deux pas en arriŠre de la fenˆtre de la voliŠre."La grande affaire maintenant, se dit Fabrice, c'est qu'elle consente … en faire usage."Mais, par bonheur, il se trouva qu'elle avait beaucoup de choses … dire au jeune prisonnier sur la tentative d'empoisonnement: un chien des filles de service ‚tait mort pour avoir mang‚ un plat qui lui ‚tait destin‚. Cl‚lia, bien loin de faire des objections contre l'usage des alphabets, en avait pr‚par‚ un magnifique avec de l'encre. La conversation suivie par ce moyen, assez incommode dans les premiers moments, ne dura pas moins d'une heure et demie, c'est-…-dire tout le temps que Cl‚lia put rester … la voliŠre. Deux ou trois fois, Fabrice se permettant des choses d‚fendues, elle ne r‚pondit pas, et alla pendant un instant donner … ses oiseaux les soins n‚cessaires.

Fabrice avait obtenu que, le soir en lui envoyant de l'eau, elle lui ferait parvenir un des alphabets trac‚s par elle avec de l'encre, et qui se voyait beaucoup mieux. Il ne manqua pas d'‚crire une fort longue lettre dans laquelle il eut soin de ne point placer de choses tendres, du moins d'une fa‡on qui p–t offenser. Ce moyen lui r‚ussit; sa lettre fut accept‚e.

Le lendemain, dans la conversation par les alphabets, Cl‚lia ne lui fit pas de reproches; elle lui apprit que le danger du poison diminuait; le Barbone avait ‚t‚ attaqu‚ et presque assomm‚ par les gens qui faisaient la cour aux filles de cuisine du palais du gouverneur; probablement il n'oserait plus reparaŒtre dans les cuisines. Cl‚lia lui avoua que, pour lui, elle avait os‚ voler du contre-poison … son pŠre, elle le lui envoyait: l'essentiel ‚tait de repousser … l'instant tout aliment auquel on trouverait une saveur extraordinaire. Cl‚lia avait fait beaucoup de questions … don Cesare, sans pouvoir d‚couvrir d'o— provenaient les six cents sequins re‡us par Fabrice; dans tous les cas, c'‚tait un signe excellent; la s‚v‚rit‚ diminuait.

Cet ‚pisode du poison avan‡a infiniment les affaires de notre prisonnier; toutefois jamais il ne put obtenir le moindre aveu qui ressemblƒt … de l'amour, mais il avait le bonheur de vivre de la maniŠre la plus intime avec Cl‚lia. Tous les matins, et souvent les soirs, il y avait une longue conversation avec les alphabets; chaque soir, … neuf heures, Cl‚lia acceptait une longue lettre, et quelquefois y r‚pondait par quelques mots; elle lui envoyait le journal et quelques livres; enfin, Grillo avait ‚t‚ amadou‚ au point d'apporter … Fabrice du pain et du vin, qui lui ‚taient remis journellement par la femme de chambre de Cl‚lia. Le ge“lier Grillo en avait conclu que le gouverneur n'‚tait pas d'accord avec les gens qui avaient charg‚ Barbone d'empoisonner le jeune Monsignore, et il en ‚tait fort aise, ainsi que tous ses camarades, car un proverbe s'‚tait ‚tabli dans la prison: il suffit de regarder en face monsignore del Dongo pour qu'il vous donne de l'argent.

Fabrice ‚tait devenu fort pƒle; le manque absolu d'exercice nuisait … sa sant‚; … cela prŠs, jamais il n'avait ‚t‚ aussi heureux. Le ton de la conversation ‚tait intime, et quelquefois fort gai, entre Cl‚lia et lui. Les seuls moments de la vie de Cl‚lia qui ne fussent pas assi‚g‚s de pr‚visions funestes et de remords ‚taient ceux qu'elle passait … s'entretenir avec lui. Un jour elle eut l'imprudence de lui dire:

- J'admire votre d‚licatesse; comme je suis la fille du gouverneur, vous ne me parlez jamais du d‚sir de recouvrer la libert‚!

- C'est que je me garde bien d'avoir un d‚sir aussi absurde, lui r‚pondit Fabrice; une fois de retour … Parme, comment vous reverrais-je? et la vie me serait d‚sormais insupportable si je ne pouvais vous dire tout ce que je pense... non, pas pr‚cis‚ment tout ce que je pense, vous y mettez bon ordre; mais enfin, malgr‚ votre m‚chancet‚, vivre sans vous voir tous les jours serait pour moi un bien autre supplice que cette prison! de la vie je ne fus aussi heureux!... N'est-il pas plaisant de voir que le bonheur m'attendait en prison?

- Il y a bien des choses … dire sur cet article, r‚pondit Cl‚lia d'un air qui devint tout … coup excessivement s‚rieux et presque sinistre.

- Comment! s'‚cria Fabrice fort alarm‚, serais-je expos‚ … perdre cette place si petite que j'ai pu gagner dans votre coeur, et qui fait ma seule joie en ce monde?

- Oui, lui dit-elle, j'ai tout lieu de croire que vous manquez de probit‚ envers moi, quoique passant d'ailleurs dans le monde pour fort galant homme; mais je ne veux pas traiter ce sujet aujourd'hui.

Cette ouverture singuliŠre jeta beaucoup d'embarras dans leur conversation, et souvent l'un et l'autre eurent les larmes aux yeux.

Le fiscal g‚n‚ral Rassi aspirait toujours … changer de nom: il ‚tait bien las de celui qu'il s'‚tait fait, et voulait devenir baron Riva. Le comte Mosca, de son c“t‚, travaillait, avec toute l'habilet‚ dont il ‚tait capable, … fortifier chez ce juge vendu la passion de la baronnie, comme il cherchait … redoubler chez le prince la folle esp‚rance de se faire roi constitutionnel de la Lombardie. C'‚taient les seuls moyens qu'il e–t pu inventer de retarder la mort de Fabrice.

Le prince disait … Rassi:

- Quinze jours de d‚sespoir et quinze jours d'esp‚rance, c'est par ce r‚gime patiemment suivi que nous parviendrons … vaincre le caractŠre de cette femme altiŠre, c'est par ces alternatives de douceur et de duret‚ que l'on arrive … dompter les chevaux les plus f‚roces. Appliquez le caustique ferme.

En effet, tous les quinze jours on voyait renaŒtre dans Parme un nouveau bruit annon‡ant la mort prochaine de Fabrice. Ces propos plongeaient la malheureuse duchesse dans le dernier d‚sespoir. FidŠle … la r‚solution de ne pas entraŒner le comte dans sa ruine, elle ne le voyait que deux fois par mois; mais elle ‚tait punie de sa cruaut‚ envers ce pauvre homme par les alternatives continuelles de sombre d‚sespoir o— elle passait sa vie. En vain le comte Mosca, surmontant la jalousie cruelle que lui inspiraient les assiduit‚s du comte Baldi, ce si bel homme, ‚crivait … la duchesse quand il ne pouvait la voir, et lui donnait connaissance de tous les renseignements qu'il devait au zŠle du futur baron Riva, la duchesse aurait eu besoin, pour pouvoir r‚sister aux bruits atroces qui couraient sans cesse sur Fabrice, de passer sa vie avec un homme d'esprit et de coeur tel que Mosca; la nullit‚ du Baldi, la laissant … ses pens‚es, lui donnait une fa‡on d'exister affreuse et le comte ne pouvait parvenir … lui communiquer ses raisons d'esp‚rer.

Au moyen de divers pr‚textes assez ing‚nieux, ce ministre ‚tait parvenu … faire consentir le prince … ce que l'on d‚posƒt dans un chƒteau ami, au centre mˆme de la Lombardie, dans les environs de Sarono, les archives de toutes les intrigues fort compliqu‚es au moyen desquelles Ranuce-Ernest IV nourrissait l'esp‚rance archifolle de se faire roi constitutionnel de ce beau pays.

Plus de vingt de ces piŠces fort compromettantes ‚taient de la main du prince ou sign‚es par lui, et dans le cas o— la vie de Fabrice serait s‚rieusement menac‚e, le comte avait le projet d'annoncer … Son Altesse qu'il allait livrer ces piŠces … une grande puissance qui d'un mot pouvait l'an‚antir.

Le comte Mosca se croyait s–r du futur baron Riva, il ne craignait que le poison; la tentative de Barbone l'avait profond‚ment alarm‚, et … tel point qu'il s'‚tait d‚termin‚ … hasarder une d‚marche folle en apparence. Un matin il passa … la porte de la citadelle, et fit appeler le g‚n‚ral Fabio Conti qui descendit jusque sur le bastion au-dessus de la porte; l…, se promenant amicalement avec lui, il n'h‚sita pas … lui dire, aprŠs une petite pr‚face aigre-douce et convenable:

- Si Fabrice p‚rit d'une fa‡on suspecte, cette mort pourra m'ˆtre attribu‚e, je passerai pour un jaloux, ce serait pour moi un ridicule abominable et que je suis r‚solu de ne pas accepter. Donc, et pour m'en laver, s'il p‚rit de maladie, je vous tuerai de ma main; comptez l…-dessus.

Le g‚n‚ral Fabio Conti fit une r‚ponse magnifique et parla de sa bravoure, mais le regard du comte resta pr‚sent … sa pens‚e.

Peu de jours aprŠs, et comme s'il se f–t concert‚ avec le comte, le fiscal Rassi se permit une imprudence bien singuliŠre chez un tel homme. Le m‚pris public attach‚ … son nom qui servait de proverbe … la canaille, le rendait malade depuis qu'il avait l'espoir fond‚ de pouvoir y ‚chapper. Il adressa au g‚n‚ral Fabio Conti une copie officielle de la sentence qui condamnait Fabrice … douze ann‚es de citadelle. D'aprŠs la loi, c'est ce qui aurait d– ˆtre fait dŠs le lendemain mˆme de l'entr‚e de Fabrice en prison; mais ce qui ‚tait inou‹ … Parme, dans ce pays de mesures secrŠtes, c'est que la justice se permŒt une telle d‚marche sans l'ordre exprŠs du souverain. En effet, comment nourrir l'espoir de redoubler tous les quinze jours l'effroi de la duchesse, et de dompter ce caractŠre altier, selon le mot du prince, une fois qu'une copie officielle de la sentence ‚tait sortie de la chancellerie de justice? La veille du jour o— le g‚n‚ral Fabio Conti re‡ut le pli officiel du fiscal Rassi, il apprit que le commis Barbone avait ‚t‚ rou‚ de coups en rentrant un peu tard … la citadelle; il en conclut qu'il n'‚tait plus question en certain lieu de se d‚faire de Fabrice; et, par un trait de prudence qui sauva Rassi des suites imm‚diates de sa folie, il ne parla point au prince, … la premiŠre audience qu'il en obtint, de la copie officielle de la sentence du prisonnier … lui transmise. Le comte avait d‚couvert, heureusement pour la tranquillit‚ de la pauvre duchesse, que la tentative gauche de Barbone n'avait ‚t‚ qu'une vell‚it‚ de vengeance particuliŠre, et il avait fait donner … ce commis l'avis dont on a parl‚.

Fabrice fut bien agr‚ablement surpris quand, aprŠs cent trente-cinq jours de prison dans une cage assez ‚troite, le bon aum“nier don Cesare vint le chercher un jeudi pour le faire promener sur le donjon de la tour FarnŠse: Fabrice n'y eut pas ‚t‚ dix minutes que, surpris par le grand air, il se trouva mal.

Don Cesare prit pr‚texte de cet accident pour lui accorder une promenade d'une demi-heure tous les jours. Ce fut une sottise, ces promenades fr‚quentes eurent bient“t rendu … notre h‚ros des forces dont il abusa.

Il y eut plusieurs s‚r‚nades; le ponctuel gouverneur ne les souffrait que parce qu'elles engageaient avec le marquis Crescenzi sa fille Cl‚lia, dont le caractŠre lui faisait peur: il sentait vaguement qu'il n'y avait nul point de contact entre elle et lui, et craignait toujours de sa part quelque coup de tˆte. Elle pouvait s'enfuir au couvent, et il restait d‚sarm‚. Du reste, le g‚n‚ral craignait que toute cette musique dont les sons pouvaient p‚n‚trer jusque dans l‚s cachots les plus profonds, r‚serv‚s aux plus noirs lib‚raux, ne contŒnt des signaux. Les musiciens aussi lui donnaient de la jalousie par eux-mˆmes; aussi, … peine la s‚r‚nade termin‚e, on les enfermait … clef dans les grandes salles basses du palais du gouverneur, qui de jour servaient de bureaux pour l'‚tat-major, et on ne leur ouvrait la porte que le lendemain matin au grand jour. C'‚tait le gouverneur lui-mˆme qui, plac‚ sur le pont de l'esclave, les faisait fouiller en sa pr‚sence et leur rendait la libert‚, non sans leur r‚p‚ter plusieurs fois qu'il ferait pendre … l'instant celui d'entre eux qui aurait l'audace de se charger de la moindre commission pour quelque prisonnier. Et l'on savait que dans sa peur de d‚plaire il ‚tait homme … tenir parole, de fa‡on que le marquis Crescenzi ‚tait oblig‚ de payer triple ses musiciens fort choqu‚s de cette nuit … passer en prison.

Tout ce que la duchesse put obtenir et … grand-peine de la pusillanimit‚ de l'un de ces hommes ce fut qu'il se chargerait d'une lettre pour l… remettre au gouverneur. La lettre ‚tait adress‚e … Fabrice; on y d‚plorait la fatalit‚ qui faisait que depuis plus de cinq mois qu'il ‚tait en prison, ses amis du dehors n'avaient pu ‚tablir avec lui la moindre correspondance.

En entrant … la citadelle, le musicien gagn‚ se jeta aux genoux du g‚n‚ral Fabio Conti, et lui avoua qu'un prˆtre, … lui inconnu, avait tellement insist‚ pour le charger d'une lettre adress‚e au sieur del Dongo, qu'il n'avait os‚ refuser; mais, fidŠle … son devoir, il se hƒtait de la remettre entre les mains de Son Excellence.

L'Excellence fut trŠs flatt‚e: elle connaissait les ressources dont la duchesse disposait, et avait grand-peur d'ˆtre mystifi‚e. Dans sa joie, le g‚n‚ral alla pr‚senter cette lettre au prince, qui fut ravi.

- Ainsi, la fermet‚ de mon administration est parvenue … me venger! Cette femme hautaine souffre depuis cinq mois! Mais l'un de ces jours nous allons faire pr‚parer un ‚chafaud, et sa folle imagination ne manquera pas de croire qu'il est destin‚ au petit del Dongo.

CHAPITRE XX

Une nuit, vers une heure du matin, Fabrice, couch‚ sur sa fenˆtre, avait pass‚ la tˆte par le guichet pratiqu‚ dans l'abat-jour, et contemplait les ‚toiles et l'immense horizon dont on jouit du haut de la tour FarnŠse. Ses yeux, errant dans la campagne du c“t‚ du bas P“ et de Ferrare, remarquŠrent par hasard une lumiŠre excessivement petite mais assez vive, qui semblait partir du haut d'une tour."Cette lumiŠre ne doit pas ˆtre aper‡ue de la plaine, se dit Fabrice, l'‚paisseur de la tour l'empˆche d'ˆtre vue d'en bas, ce sera quelque signal pour un point ‚loign‚."Tout … coup il remarqua que cette lueur paraissait et disparaissait … des intervalles fort rapproch‚s."C'est quelque jeune fille qui parle … son amant du village voisin."Il compta neuf apparitions successives: "Ceci est un I", dit-il. En effet, l'I est la neuviŠme lettre de l'alphabet. Il y eut ensuite, aprŠs un repos, quatorze apparitions: "Ceci est un N"; puis, encore aprŠs un repos, une seule apparition: "C'est un A; le mot est Ina."

Quelle ne fut pas sa joie et son ‚tonnement quand les apparitions successives, toujours s‚par‚es par de petits repos, vinrent compl‚ter les mots suivants:

Ina pensa a te.

Evidemment: Gina pense … toi!

Il r‚pondit … l'instant par des apparitions successives de sa lampe au vasistas par lui pratiqu‚:

Fabrice t'aime!

La correspondance continua jusqu'au jour. Cette nuit ‚tait la cent soixante-treiziŠme de sa captivit‚, et on lui apprit que depuis quatre mois on faisait ces signaux toutes les nuits. Mais tout le monde pouvait les voir et les comprendre; on commen‡a dŠs cette premiŠre nuit … ‚tablir des abr‚viations: trois apparitions se suivant trŠs rapidement indiquaient la duchesse; quatre, le prince; deux, le comte Mosca; deux apparitions rapides suivies de deux lentes voulaient dire ‚vasion. On convint de suivre … l'avenir l'ancien alphabet alla monaca, qui, afin de n'ˆtre pas devin‚ par des indiscrets, change le num‚ro ordinaire des lettres, et leur en donne d'arbitraires; A, par exemple, porte le num‚ro 10; le B, le num‚ro 3; c'est-…-dire que trois ‚clipses successives de la lampe veulent dire B, dix ‚clipses successives, l'A, etc.; un moment d'obscurit‚ fait la s‚paration des mots. On prit rendez-vous pour le lendemain … une heure aprŠs minuit, et le lendemain la duchesse vint … cette tour qui ‚tait … un quart de lieue de la ville. Ses yeux se remplirent de larmes en voyant les signaux faits par ce Fabrice qu'elle avait cru mort si souvent. Elle lui dit elle-mˆme par des apparitions de lampe: Je t'aime, bon courage, sant‚, bon espoir! Exerce tes forces dans ta chambre. tu auras besoin de la force de tes bras."Je ne l'ai pas vu, se disait la duchesse, depuis le concert de la Fausta, lorsqu'il parut … la porte de mon salon habill‚ en chasseur. Qui m'e–t dit alors le sort qui nous attendait!"

La duchesse fit faire des signaux qui annon‡aient … Fabrice que bient“t il serait d‚livr‚, grƒce … la bon t‚ du prince (ces signaux pouvaient ˆtre compris); puis elle revint … lui dire des tendresses; elle ne pouvait s'arracher d'auprŠs de lui! Les seules repr‚sentations de Ludovic, qui, parce qu'il avait ‚t‚ utile … Fabrice, ‚tait devenu son factotum, purent l'engager, lorsque le jour allait d‚j… paraŒtre, … discontinuer des signaux qui pouvaient attirer les regards de quelque m‚chant. Cette annonce plusieurs fois r‚p‚t‚e d'une d‚livrance prochaine jeta Fabrice dans une profonde tristesse: Cl‚lia, la remarquant le lendemain, commit l'imprudence de lui en demander la cause.

- Je me vois sur le point de donner un grave sujet de m‚contentement … la duchesse.

- Et que peut-elle exiger de vous que vous lui refusiez? s'‚cria Cl‚lia transport‚e de la curiosit‚ la plus vive.

- Elle veut que je sorte d'ici, lui r‚pondit-il, et c'est … quoi je ne consentirai jamais.

Cl‚lia ne put r‚pondre, elle le regarda et fondit en larmes. S'il e–t pu lui adresser la parole de prŠs, peut-ˆtre alors e–t-il obtenu l'aveu de sentiments dont l'incertitude le plongeait souvent dans un profond d‚couragement; il sentait vivement que la vie, sans l'amour de Cl‚lia, ne pouvait ˆtre pour lui qu'une suite de chagrins amers ou d'ennuis insupportables. Il lui semblait que ce n'‚tait plus la peine de vivre pour retrouver ces mˆmes bonheurs qui lui semblaient int‚ressants avant d'avoir connu l'amour, et quoique le suicide ne soit pas encore … la mode en Italie, il y avait song‚ comme … une ressource, si le destin le s‚parait de Cl‚lia.

Le lendemain il re‡ut d'elle une fort longue lettre.

Il faut, mon ami, que vous sachiez la v‚rit‚: bien souvent, depuis que vous ˆtes ici, l'on a cru … Parme que votre dernier jour ‚tait arriv‚. Il est vrai que vous n'ˆtes condamn‚ qu'… douze ann‚es de forteresse; mais il est, par malheur, impossible de douter qu'une haine toute-puissante ne s'attache … vous poursuivre, et vingt fois j'ai trembl‚ que le poison ne vŒnt mettre fin … vos jours: saisissez donc tous les moyens possibles de sortir d'ici. Vous voyez que pour vous je manque aux devoirs les plus saints; jugez de l'imminence du danger par les choses que je me hasarde … vous dire et qui sont si d‚plac‚es dans ma bouche. S'il le faut absolument, s'il n'est aucun autre moyen de salut, fuyez. Chaque instant que vous passez dans cette forteresse peut mettre votre vie dans le plus grand p‚ril; songez qu'il est un parti … la cour que la perspective du crime n'arrˆtera jamais dans ses desseins. Et ne voyez-vous pas tous les projets de ce parti sans cesse d‚jou‚s par l'habilet‚ sup‚rieure du comte Mosca? Or, on a trouv‚ un moyen certain de l'exiler de Parme, c'est le d‚sespoir de la duchesse; et n'est-on pas trop certain d'amener ce d‚sespoir par la mort d'un jeune prisonnier? Ce mot seul, qui est sans r‚ponse, doit vous faire juger de votre situation. Vous dites que vous avez de l'amiti‚ pour moi: songez d'abord que des obstacles insurmontables s'opposent … ce que ce sentiment prenne jamais une certaine fixit‚ entre nous. Nous nous serons rencontr‚s dans notre jeunesse, nous nous serons tendu une main secourable dans une p‚riode malheureuse; le destin m'aura plac‚e en ce lieu de s‚v‚rit‚ pour adoucir vos peines, mais je me ferais des reproches ‚ternels si des illusions, que rien n'autorise et n'autorisera jamais, vous portaient … ne pas saisir toutes les occasions possibles de soustraire votre vie … un si affreux p‚ril. J'ai perdu la paix de l'ƒme par la cruelle imprudence que j'ai commise en ‚changeant avec vous quelques signes de bonne amiti‚: Si nos jeux d'enfant, avec des alphabets vous conduisent … des illusions si peu fond‚es et qui peuvent vous ˆtre si fatales, ce serait en vain que pour me justifier je me rappellerais la tentative de Barbone. Je vous aurais jet‚ moi-mˆme dans un p‚ril bien plus affreux, bien plus certain, en croyant vous soustraire … un danger du moment; et mes imprudences sont … jamais impardonnables si elles ont fait naŒtre des sentiments qui puissent vous porter … r‚sister aux conseils de la duchesse. Voyez ce que vous m'obligez … vous r‚p‚ter; sauvez-vous, je vous l'ordonne...

Cette lettre ‚tait fort longue; certains passages, tels que le je vous l'ordonne, que nous venons de transcrire, donnŠrent des moments d'espoir d‚licieux … l'amour de Fabrice. Il lui semblait que le fond des sentiments ‚tait assez tendre, si les expressions ‚taient remarquablement prudentes. Dans d'autres instants, il payait la peine de sa complŠte ignorance en ce genre de guerre; il ne voyait que de la simple amiti‚, ou mˆme de l'humanit‚ fort ordinaire, dans cette lettre de Cl‚lia.

Au reste, tout ce qu'elle lui apprenait ne lui fit pas changer un instant de dessein: en supposant que les p‚rils qu'elle lui peignait fussent bien r‚els, ‚tait-ce trop que d'acheter, par quelques dangers du moment, le bonheur de la voir tous les jours? Quelle vie mŠnerait-il quand il serait de nouveau r‚fugi‚ … Bologne ou … Florence? car en se sauvant de la citadelle, il ne pouvait pas mˆme esp‚rer la permission de vivre … Parme. Et mˆme, quand le prince changerait au point de le mettre en libert‚ (ce qui ‚tait si peu probable, puisque lui, Fabrice, ‚tait devenu, pour une faction puissante, un moyen de renverser le comte Mosca), quelle vie mŠnerait-il … Parme, s‚par‚ de Cl‚lia par toute la haine qui divisait les deux partis? Une ou deux fois par mois, peut-ˆtre, le hasard les placerait dans les mˆmes salons; mais, mˆme alors quelle sorte de conversation pourrait-il avoir avec elle? Comment retrouver cette intimit‚ parfaite dont chaque jour maintenant il jouissait pendant plusieurs heures? que serait la conversation de salon, compar‚e … celle qu'ils faisaient avec des alphabets?"Et, quand je devrais acheter cette vie de d‚lices et cette chance unique de bonheur par quelques petits dangers, o— serait le mal? Et ne serait-ce pas encore un bonheur que de trouver ainsi une faible occasion de lui donner une preuve de mon amour?"

Fabrice ne vit dans la lettre de Cl‚lia que l'occasion de lui demander une entrevue: c'‚tait l'unique et constant objet de tous ses d‚sirs; il ne lui avait parl‚ qu'une fois, et encore un instant, au moment de son entr‚e en prison, et il y avait de cela plus de deux cents jours.

Il se pr‚sentait un moyen facile de rencontrer Cl‚lia: l'excellent abb‚ don Cesare accordait … Fabrice une demi-heure de promenade sur la terrasse de la tour FarnŠse tous les jeudis, pendant le jour, mais les autres jours de la semaine, cette promenade, qui pouvait ˆtre remarqu‚e par tous les habitants de Parme et des environs et compromettre gravement le gouverneur, n'avait lieu qu'… la tomb‚e de la nuit. Pour monter sur la terrasse de la tour FarnŠse il n'y avait d'autre escalier que celui du petit clocher d‚pendant de la chapelle si lugubrement d‚cor‚e en marbre noir et blanc, et dont le lecteur se souvient peut-ˆtre. Grillo conduisait Fabrice … cette chapelle, il lui ouvrait le petit escalier du clocher: son devoir e–t ‚t‚ de l'y suivre, mais, comme les soir‚es commen‡aient … ˆtre fraŒches, le ge“lier le laissait monter seul, l'enfermait … clef dans ce clocher qui communiquait … la terrasse, et retournait se chauffer dans sa chambre. Eh bien! un soir, Cl‚lia ne pourrait-elle pas se trouver, escort‚e par sa femme de chambre, dans la chapelle de marbre noir?

Toute la longue lettre par laquelle Fabrice r‚pondait … celle de Cl‚lia ‚tait calcul‚e pour obtenir cette entrevue. Du reste, il lui faisait confidence avec une sinc‚rit‚ parfaite, et comme s'il se f–t agi d'une autre personne, de toutes les raisons qui le d‚cidaient … ne pas quitter la citadelle.

"Je m'exposerais chaque jour … la perspective de mille morts pour avoir le bonheur de vous parler … l'aide de nos alphabets, qui maintenant ne nous arrˆtent pas un instant, et vous voulez que je fasse la duperie de m'exiler … Parme, ou peut-ˆtre … Bologne, ou mˆme … Florence! Vous voulez que je marche pour m'‚loigner de vous! Sachez qu'un tel effort m'est impossible; c'est en vain que je vous donnerais ma parole, je ne pourrais la tenir."

Le r‚sultat de cette demande de rendez-vous fut une absence de Cl‚lia, qui ne dura pas moins de cinq jours; pendant cinq jours elle ne vint … la voliŠre que dans les instants o— elle savait que Fabrice ne pouvait pas faire usage de la petite ouverture pratiqu‚e … l'abat-jour. Fabrice fut au d‚sespoir; il conclut de cette absence que, malgr‚ certains regards qui lui avaient fait concevoir de folles esp‚rances, jamais il n'avait inspir‚ … Cl‚lia d'autres sentiments que ceux d'une simple amiti‚."En ce cas, se disait-il, que m'importe la vie? que le prince me la fasse perdre, il sera le bienvenu; raison de plus pour ne pas quitter la forteresse."Et c'‚tait avec un profond sentiment de d‚go–t que, toutes les nuits, il r‚pondait aux signaux de la petite lampe. La duchesse le crut tout … fait fou quand elle lut, sur le bulletin des signaux que Ludovic lui apportait tous les matins, ces mots ‚tranges: je ne veux pas me sauver; je veux mourir ici!

Pendant ces cinq journ‚es, si cruelles pour Fabrice, Cl‚lia ‚tait plus malheureuse que lui; elle avait eu cette id‚e, si poignante pour une ƒme g‚n‚reuse: "Mon devoir est de m'enfuir dans un couvent, loin de la citadelle; quand Fabrice saura que je ne suis plus ici, et je le lui ferai dire par Grillo et par tous les ge“liers, alors il se d‚terminera … une tentative d'‚vasion."Mais aller au couvent, c'‚tait renoncer … jamais … revoir Fabrice; et renoncer … le voir quand il donnait une preuve si ‚vidente que les sentiments qui avaient pu autrefois le lier … la duchesse n'existaient plus maintenant! Quelle preuve d'amour plus touchante un jeune homme pouvait-il donner? AprŠs sept longs mois de prison, qui avaient gravement alt‚r‚ sa sant‚, il refusait de reprendre sa libert‚. Un ˆtre l‚ger, tel que les discours des courtisans avaient d‚peint Fabrice aux yeux de Cl‚lia, e–t sacrifi‚ vingt maŒtresses pour sortir un jour plus t“t de la citadelle; et que n'e–t-il pas fait pour sortir d une prison o— chaque jour le poison pouvait mettre fin … sa vie!

Cl‚lia manqua de courage, elle commit la faute insigne de ne pas chercher un refuge dans un couvent, ce qui en mˆme temps lui e–t donn‚ un moyen tout naturel de rompre avec le marquis Crescenzi. Une fois cette faute commise, comment r‚sister … ce jeune homme si aimable si naturel, si tendre, qui exposait sa vie … des p‚rils affreux pour obtenir le simple bonheur de l'apercevoir d'une fenˆtre … l'autre? AprŠs cinq jours de combats affreux, entremˆl‚s de moments de m‚pris pour elle-mˆme, Cl‚lia se d‚termina … r‚pondre … la lettre par laquelle Fabrice sollicitait le bonheur de lui parler dans la chapelle de marbre noir. A la v‚rit‚ elle refusait, et en termes assez durs; mais de ce moment toute tranquillit‚ fut perdue pour elle, … chaque instant son imagination lui peignait Fabrice succombant aux atteintes du poison, elle venait six ou huit fois par jour … la voliŠre, elle ‚prouvait le besoin passionn‚ de s'assurer par ses yeux que Fabrice vivait.

"S'il est encore … la forteresse, se disait-elle, s'il est expos‚ … toutes les horreurs que la faction Raversi trame peut-ˆtre contre lui dans le but de chasser le comte Mosca, c est uniquement parce que j'ai eu la lƒchet‚ de ne pas m'enfuir au couvent! Quel pr‚texte pour rester ici une fois qu'il e–t ‚t‚ certain que je m'en ‚tais ‚loign‚e … jamais?"

Cette fille si timide … la fois et si hautaine en vint … courir la chance d'un refus de la part du ge“lier Grillo; bien plus, elle s'exposa … tous les commentaires que cet homme pourrait se permettre sur la singularit‚ de sa conduite. Elle descendit … ce degr‚ d'humiliation de le faire appeler, et de lui dire d'une voix tremblante et qui trahissait tout son secret, que sous peu de jours Fabrice allait obtenir sa libert‚, que la duchesse Sanseverina se livrait dans cet espoir aux d‚marches les plus actives, que souvent il ‚tait n‚cessaire d'avoir … l'instant mˆme la r‚ponse du prisonnier … de certaines propositions qui ‚taient faites, et qu'elle l'engageait, lui Grillo, … permettre … Fabrice de pratiquer une ouverture dans l'abat-jour qui masquait sa fenˆtre, afin qu'elle p–t lui communiquer par signes les avis qu'elle recevait plusieurs fois la journ‚e de Mme Sanseverina.

Grillo sourit et lui donna l'assurance de son respect et de son ob‚issance. Cl‚lia lui sut un gr‚ infini de ce qu'il n'ajoutait aucune parole; il ‚tait ‚vident qu'il savait fort bien tout ce qui se passait depuis plusieurs mois.

A peine ce ge“lier fut-il hors de chez elle que Cl‚lia fit le signal dont elle ‚tait convenue pour appeler Fabrice dans les grandes occasions; elle lui avoua tout ce qu'elle venait de faire.

- Vous voulez mourir par le poison, ajouta-t-elle: j'espŠre avoir le courage un de ces jours de quitter mon pŠre, et de m'enfuir dans quelque couvent lointain; voil… l'obligation que je vous aurai; alors J'espŠre que vous ne r‚sisterez plus aux plans qui peuvent vous ˆtre propos‚s pour vous tirer d'ici; tant que vous y ˆtes, j'ai des moments affreux et d‚raisonnables; de la vie je n'ai contribu‚ au malheur de personne, et il me semble que je suis cause que vous mourrez. Une pareille id‚e que j'aurais au sujet d'un parfait inconnu me mettrait au d‚sespoir, jugez de ce que j'‚prouve quand je viens … me figurer qu'un ami, dont la d‚raison me donne de graves sujets de plaintes, mais qu'enfin je vois tous les jours depuis si longtemps, est en proie dans ce moment mˆme aux douleurs de la mort. Quelquefois je sens le besoin de savoir de vous-mˆme que vous vivez.

"C'est pour me soustraire … cette affreuse douleur que je viens de m'abaisser jusqu'… demander une grƒce … un subalterne qui pouvait me la refuser, et qui peut encore me trahir. Au reste, je serais peut-ˆtre heureuse qu'il vŒnt me d‚noncer … mon pŠre, … l'instant je partirais pour le couvent, je ne serais plus la complice bien involontaire de vos cruelles folies. Mais, croyez-moi, ceci ne peut durer longtemps, vous ob‚irez aux ordres de la duchesse. Etes-vous satisfait, ami cruel? c'est moi qui vous sollicite de trahir mon pŠre! Appelez Grillo, et faites-lui un cadeau."

Fabrice ‚tait tellement amoureux, la plus simple expression de la volont‚ de Cl‚lia le plongeait dans une telle crainte, que mˆme cette ‚trange communication ne fut point pour lui la certitude d'ˆtre aim‚. Il appela Grillo auquel il paya g‚n‚reusement les complaisances` pass‚es, et quant … l'avenir, il lui dit que pour chaque jour qu'il lui permettrait de faire usage de l'ouverture pratiqu‚e dans l'abat-jour, il recevrait un sequin. Grillo fut enchant‚ de ces conditions.

- Je vais vous parler le coeur sur la main monseigneur: voulez-vous vous soumettre … manger votre dŒner froid tous les jours? il est un moyen bien simple d'‚viter le poison. Mais je vous demande la plus profonde discr‚tion, un ge“lier doit tout voir et ne rien deviner, etc. Au lieu d'un chien j'en aurai plusieurs, et vous-mˆme vous leur ferez go–ter de tous les plats dont vous aurez le projet de manger; quant au vin, je vous donnerai du mien, et vous ne toucherez qu'aux bouteilles dont j'aurai bu. Mais si Votre Excellence veut me perdre … jamais, il suffit qu'elle fasse confidence de ces d‚tails mˆmes … Mlle Cl‚lia, les femmes sont toujours femmes; si demain elle se brouille avec vous, aprŠs-demain, pour se venger, elle raconte toute cette invention … son pŠre, dont la plus douce joie serait d'avoir de quoi faire pendre un ge“lier. AprŠs Barbone, c'est peut-ˆtre l'ˆtre le plus m‚chant de la forteresse, et c'est l… ce qui fait le vrai danger de votre position, il sait manier le poison, soyez-en s–r, et il ne me pardonnerait pas cette id‚e d'avoir trois ou quatre petits chiens.

Il y eut une nouvelle s‚r‚nade. Maintenant Grillo r‚pondait … toutes les questions de Fabrice; il s'‚tait bien promis toutefois d'ˆtre prudent, et de ne point trahir Mlle Cl‚lia, qui selon lui, tout en ‚tant sur le point d'‚pouser l‚ marquis Crescenzi, l'homme le plus riche des Etats de Parme n'en faisait pas moins l'amour, autant que les murs de la prison le permettaient avec l'aimable monsignore del Dongo. Il r‚pondait aux derniŠres questions de celui-ci sur la s‚r‚nade, lorsqu'il eut l'‚tourderie d'ajouter

- On pense qu'il l'‚pousera bient“t.

On peut juger de l'effet de ce simple mot sur Fabrice. La nuit il ne r‚pondit aux signaux de la lampe que pour annoncer qu'il ‚tait malade. Le lendemain matin, dŠs les dix heures, Cl‚lia ayant paru … la voliŠre, il lui demanda, avec un ton de politesse c‚r‚monieuse bien nouveau entre eux, pourquoi elle ne lui avait pas dit tout simplement qu'elle aimait le marquis Crescenzi, et qu'elle ‚tait sur le point de l'‚pouser.

- C'est que rien de tout cela n'est vrai, r‚pondit Cl‚lia avec impatience.

Il est v‚ritable aussi que le reste de sa r‚ponse fut moins net: Fabrice le lui fit remarquer et profita de l'occasion pour renouveler la demande d'une entrevue. Cl‚lia, qui voyait sa bonne foi mise en doute, l'accorda presque aussit“t, tout en lui faisant observer qu'elle se d‚shonorerait … jamais aux yeux de Grillo. Le soir, quand la nuit fut faite, elle parut, accompagn‚e de sa femme de chambre, dans la chapelle de marbre noir; elle s'arrˆta au milieu, … c“t‚ de la lampe de veille; la femme de chambre et Grillo retournŠrent … trente pas auprŠs de la porte. Cl‚lia, toute tremblante, avait pr‚par‚ un beau discours, son but ‚tait de ne point faire d'aveu compromettant, mais la logique de la passion est pressante; le profond int‚rˆt qu'elle met … savoir la v‚rit‚ ne lui permet point de garder de vains m‚nagements, en mˆme temps que l'extrˆme d‚vouement qu'elle sent pour ce qu'elle aime lui “te la crainte d'offenser. Fabrice fut d'abord ‚bloui de la beaut‚ de Cl‚lia, depuis prŠs de huit mois il n'avait vu d'aussi prŠs que des ge“liers. Mais le nom du marquis Crescenzi lui rendit toute sa fureur, elle augmenta quand il vit clairement que Cl‚lia ne r‚pondait qu'avec des m‚nagements prudents; Cl‚lia elle-mˆme comprit qu'elle augmentait les soup‡ons au lieu de les dissiper. Cette sensation fut trop cruelle pour elle.

- Serez-vous bien heureux, lui dit-elle avec une sorte de colŠre et les larmes aux yeux, de m'avoir fait passer par-dessus tout ce que je me dois … moi-mˆme? Jusqu'au 3 ao–t de l'ann‚e pass‚e, je n'avais ‚prouv‚ que de l'‚loignement pour les hommes qui avaient cherch‚ … me plaire. J'avais un m‚pris sans borne et probablement exag‚r‚ pour le caractŠre des courtisans, tout ce qui ‚tait heureux … cette cour me d‚plaisait. Je trouvai au contraire des qualit‚s singuliŠres … un prisonnier qui le 3 ao–t fut amen‚ dans cette citadelle. J'‚prouvai, d'abord sans m'en rendre compte, tous les tourments de la jalousie. Les grƒces d'une femme charmante, et de moi bien connue, ‚taient des coups de poignard pour mon coeur, parce que je croyais, et je crois encore un peu`, que ce prisonnier lui ‚tait attach‚. Bient“t les pers‚cutions du marquis Crescenzi, qui avait demand‚ ma main, redoublŠrent; il est fort riche et nous n'avons aucune fortune; je les repoussais avec une grande libert‚ d'esprit, lorsque mon pŠre pronon‡a le mot fatal de couvent; je compris que si je quittais la citadelle je ne pourrais plus veiller sur la vie du prisonnier dont le sort m'int‚ressait. Le chef-d'oeuvre de mes pr‚cautions avait ‚t‚ que jusqu'… ce moment il ne se doutƒt en aucune fa‡on des affreux dangers qui mena‡aient sa vie. Je m'‚tais bien promis de ne jamais trahir ni mon pŠre ni mon secret, mais cette femme d'une activit‚ admirable, d'un esprit sup‚rieur, d'une volont‚ terrible, qui protŠge ce prisonnier, lui offrit, … ce que je suppose, des moyens d'‚vasion, il les repoussa et voulut me persuader qu'il se refusait … quitter la citadelle pour ne pas s'‚loigner de moi. Alors je fis une grande faute, je combattis pendant cinq jours, j'aurais d– … l'instant me r‚fugier au couvent et quitter la forteresse: cette d‚marche m'offrait un moyen bien simple de rompre avec le marquis Crescenzi. Je n'eus point le courage de quitter la forteresse et je suis une fille perdue; je me suis attach‚e … un homme l‚ger: je sais quelle a ‚t‚ sa conduite … Naples; et quelle raison aurais-je de croire qu'il aura chang‚ de caractŠre? Enferm‚ dans une prison s‚vŠre, il a fait la cour … la seule femme qu'il p–t voir, elle a ‚t‚ une distraction pour son ennui. Comme il ne pouvait lui parler qu'avec certaines difficult‚s, cet amusement a pris la fausse apparence d'une passion. Ce prisonnier s'‚tant fait un nom dans le monde par son courage, il s'imagine prouver que son amour est mieux qu'un simple go–t passager, en s'exposant … d'assez grands p‚rils pour continuer … voir la personne qu'il croit aimer. Mais dŠs qu'il sera dans une grande ville, entour‚ de nouveau des s‚ductions de la soci‚t‚, il sera de nouveau ce qu'il a toujours ‚t‚, un homme du monde adonn‚ aux dissipations, … la galanterie, et sa pauvre compagne de prison finira ses jours dans un couvent, oubli‚e de cet ˆtre l‚ger, et avec le mortel regret de lui avoir fait un aveu.

Ce discours historique, dont nous ne donnons que les principaux traits, fut, comme on le pense bien, vingt fois interrompu par Fabrice. Il ‚tait ‚perdument amoureux, aussi il ‚tait parfaitement convaincu qu'il n'avait jamais aim‚ avant d'avoir vu Cl‚lia, et que la destin‚e de sa vie ‚tait de ne vivre que pour elle.

Le lecteur se figure sans doute les belles choses qu'il disait, lorsque la femme de chambre avertit sa maŒtresse que onze heures et demie venaient de sonner, et que le g‚n‚ral pouvait rentrer … tout moment; la s‚paration fut cruelle.

- Je vous vois peut-ˆtre pour la derniŠre fois, dit Cl‚lia au prisonnier: une mesure qui est dans l'int‚rˆt de la cabale Raversi peut vous fournir une cruelle fa‡on de prouver que vous n'ˆtes pas inconstant.

Cl‚lia quitta Fabrice ‚touff‚e par ses sanglots, et mourant de honte de ne pouvoir les d‚rober entiŠrement … sa femme de chambre ni surtout au ge“lier Grillo. Une seconde conversation n'‚tait possible que lorsque le g‚n‚ral annoncerait devoir passer la soir‚e dans le monde, et comme depuis la prison de Fabrice, et l'int‚rˆt qu'elle inspirait … la curiosit‚ du courtisan, il avait trouv‚ prudent de se donner un accŠs de goutte presque continuel, ses courses … la ville, soumises aux exigences d'une politique savante, ne se d‚cidaient souvent qu'au moment de monter en voiture.

Depuis cette soir‚e dans la chapelle de marbre, la vie de Fabrice fut une suite de transports de joie. De grands obstacles, il est vrai, semblaient encore s'opposer … son bonheur mais enfin il avait cette joie suprˆme et peu esp‚r‚e d'ˆtre aim‚ par l'ˆtre divin qui occupait toutes ses pens‚es.

La troisiŠme journ‚e aprŠs cette entrevue, les signaux de la lampe finirent de fort bonne heure, … peu prŠs sur le minuit; … l'instant o— ils se terminaient, Fabrice eut presque la tˆte cass‚e par une grosse balle de plomb qui, lanc‚e dans la partie sup‚rieure de l'abat-jour de sa fenˆtre, vint briser ses vitres de papier et tomba dans sa chambre.

Cette fort grosse balle n'‚tait point aussi pesante … beaucoup prŠs que l'annon‡ait son volume; Fabrice r‚ussit facilement … l'ouvrir et trouva une lettre de la duchesse. Par l'entremise de l'archevˆque qu'elle flattait avec soin, elle avait gagn‚ un soldat de la garnison de la citadelle. Cet homme, frondeur adroit, trompait les soldats plac‚s en sentinelle aux angles et … la porte du palais du gouverneur ou s'arrangeait avec eux.

Il faut te sauver avec des cordes: je fr‚mis en te donnant cet avis ‚trange, j'h‚site depuis plus de deux mois entiers … te dire cette parole; mais l'avenir officiel se rembrunit chaque jour, et l'on peut s'attendre … ce qu'il v a de pis. A propos, recommence … l'instant les signaux avec ta lampe, pour nous prouver que tu as re‡u cette lettre dangereuse; marque P, B et G … la monaca, c'est-…-dire, quatre, douze et deux; je ne respirerai pas jusqu'… ce que j'aie vu ce signal; je suis … la tour, on r‚pondra par N et O, sept et cinq. La r‚ponse re‡ue, ne fais plus aucun signal, et occupe-toi uniquement … comprendre ma lettre.

Fabrice se hƒta d'ob‚ir, et fit les signaux convenus qui furent suivis des r‚ponses annonc‚es, puis il continua la lecture de la lettre.

On peut s'attendre … ce qu'il y a de pis; c'est ce que m'ont d‚clar‚ les trois hommes dans lesquels j'ai le plus de confiance, aprŠs que je leur ai lait jurer sur l'Evangile de me dire la v‚rit‚, quelque cruelle qu'elle p–t ˆtre pour moi. Le premier de ces hommes mena‡a le chirurgien d‚nonciateur … Ferrare de tomber sur lui avec un couteau ouvert … la main; le second te dit … ton retour de Belgirate, qu'il aurait ‚t‚ plus strictement prudent de donner un coup de pistolet au valet de chambre qui arrivait en chantant dans le bois et conduisant en laisse un beau cheval un peu maigre; tu ne connais pas le troisiŠme, c'est un voleur de grand chemin de mes amis, homme d'ex‚cution s'il en fut, et qui a autant de courage que toi; c'est pourquoi surtout je lui ai demand‚ de me d‚clarer ce que tu devais faire. Tous les trois m'ont dit, sans savoir chacun que j'eusse consult‚ les deux autres, qu'il vaut mieux s'exposer … se casser le cou que de passer encore onze ann‚es et quatre mois dans la crainte continuelle d'un poison fort probable.

Il faut pendant un mois t'exercer dans ta chambre … monter et descendre au moyen d'une corde nou‚e. Ensuite, un jour de fˆte o— la garnison de la citadelle aura re‡u une gratification de vin, tu tenteras la grande entreprise. Tu auras trois cordes en soie et en chanvre, de la grosseur d'une plume de cygne, la premiŠre de quatre-vingts pieds pour descendre les trente-cinq pieds qu'il y a de ta fenˆtre au bois d'orangers, la seconde de trois cents pieds, et c'est l… la difficult‚ … cause du poids, pour descendre les cent quatre-vingts pieds qu'a de hauteur le mur de la grosse tour; une troisiŠme de trente pieds te servira … descendre le rempart. Je passe ma vie … ‚tudier le grand mur … l'orient, c'est-…-dire du c“t‚ de Ferrare: une fente caus‚e par un tremblement de terre a ‚t‚ remplie au moyen d'un contrefort qui forme plan inclin‚. Mon voleur de grand chemin m'assure qu'il se ferait fort de descendre de ce c“t‚-l… sans trop de difficult‚ et sous peine seulement de quelques ‚corchures, en se laissant glisser sur le plan inclin‚ form‚ par ce contrefort. L'espace vertical n'est que de vingt-huit pieds tout … fait au bas; ce c“t‚ est le moins bien gard‚.

Cependant, … tout prendre, mon voleur, qui trois fois s'est sauv‚ de prison, et que tu aimerais si tu le connaissais, quoiqu'il exŠcre les gens de ta caste, mon voleur de grand chemin, dis-je, agile et leste comme toi, pense qu'il aimerait mieux descendre par le c“t‚ du couchant, exactement vis-…-vis le petit palais occup‚ jadis par la Fausta, de vous bien connu. Ce qui le d‚ciderait pour ce c“t‚ c'est que la muraille, quoique trŠs peu inclin‚e, est presque constamment garnie de broussailles; il y a des brins de bois, gros comme le petit doigt, qui peuvent fort bien ‚corcher si l'on n'y prend garde, mais qui, aussi, sont excellents pour se retenir. Encore ce matin, je regardais ce c“t‚ du couchant avec une excellente lunette, la place … choisir c'est pr‚cis‚ment au-dessous d'une pierre neuve que l'on a plac‚e … la balustrade d 'en haut, il y a deux ou trois ans. Verticalement au-dessous de cette pierre, tu trouveras d'abord un espace nu d'une vingtaine de pieds; il faut aller l… trŠs lentement (tu sens si mon coeur fr‚mit en te donnant ces instructions terribles, mais le courage consiste … savoir choisir le moindre mal, si affreux qu'il soit encore); aprŠs l'espace nu, tu trouveras quatre-vingts ou quatre-vingt-dix pieds de broussailles fort grandes, o— l'on voit voler des oiseaux, puis un espace de trente pieds qui n'a que des herbes, des violiers et des pari‚taires. Ensuite, en approchant de terre, vingt pieds de broussailles, et enfin vingt-cinq ou trente pieds r‚cemment ‚parv‚r‚s.

Ce qui me d‚ciderait pour ce c“t‚, c'est que l… se trouve verticalement, au-dessous de la pierre neuve de la balustrade d'en haut, une cabane en bois bƒtie par un soldat dans son Jardin, et que le capitaine du g‚nie employ‚ … la forteresse veut le forcer … d‚molir; elle a dix-sept pieds de haut, elle est couverte en chaume, et le toit touche au grand mur de la citadelle. C'est ce toit qui me tente; dans le cas affreux d'un accident, il amortirait la chute. Une fois arriv‚ l…, tu es dans l'enceinte des remparts assez n‚gligemment gard‚s; si l'on t'arrˆtait l…, rire des coups de pistolet et d‚fends-toi quelques minutes. Ton ami de Ferrare et un autre homme de coeur, celui que j'appelle le voleur de grand chemin, auront des ‚chelles, et n'h‚siteront pas … escalader ce rempart assez bas, et … voler … ton secours.

Le rempart n'a que vingt-trois pieds de haut, et un fort grand talus. Je serai au pied de ce dernier mur avec bon nombre de gens arm‚s.

J'ai l'espoir de te faire parvenir cinq ou six lettres par la mˆme voie que celle-ci. Je r‚p‚terai sans cesse les mˆmes choses en d'autres termes, afin que nous soyons bien d'accord. Tu devines de quel coeur je te dis que l'homme du coup de pistolet au valet de chambre, qui, aprŠs tout, est le meilleur des ˆtres et se meurt de repentir, pense que tu en seras quitte pour un bras cass‚. Le voleur de grand chemin, qui a plus d'exp‚rience de ces sortes d'exp‚ditions, pense que, si tu veux descendre fort lentement, et surtout sans te presser, ta libert‚ ne te co–tera que des ‚corchures. La grande difficult‚, c'est d'avoir des cordes; c'est … quoi aussi je pense uniquement depuis quinze jours que cette grande id‚e occupe tous mes instants.

Je ne r‚ponds pas … cette folie, la seule chose sans esprit que tu aies dite de ta vie: "Je ne veux pas me sauver!"L'homme du coup de pistolet au valet de chambre s'‚cria que l'ennui t'avait rendu fou. Je ne te cacherai point que nous redoutons un fort imminent danger qui peut-ˆtre fera hƒter le jour de ta faite. Pour t'annoncer ce danger, la lampe te dira plusieurs fois de suite: Le feu a pris au chƒteau! Tu r‚pondras : Mes livres sont-ils br–l‚s?

Cette lettre contenait encore cinq ou six pages de d‚tails, elle ‚tait ‚crite en caractŠres microscopiques sur du papier trŠs fin.

"Tout cela est fort beau et fort bien invent‚, se dit Fabrice; je dois une reconnaissance ‚ternelle au comte et … la duchesse; ils croiront peut-ˆtre que j'ai eu peur, mais je ne me sauverai point. Est-ce que jamais l'on se sauva d'un lieu o— l'on est au comble du bonheur, pour aller se jeter dans un exil affreux o— tout manquera, jusqu'… l'air pour respirer? Que ferais-je au bout d'un mois que je serais … Florence? je prendrais un d‚guisement pour venir r“der auprŠs de la porte de cette forteresse, et tƒcher d'‚pier un regard!"

Le lendemain, Fabrice eut peur; il ‚tait … sa fenˆtre, vers les onze heures, regardant le magnifique paysage et attendant l'instant heureux o— il pourrait voir Cl‚lia, lorsque Grillo entra hors d'haleine dans sa chambre:

- Et vite! vite! monseigneur, jetez-vous sur votre lit, faites semblant d'ˆtre malade; voici trois juges qui montent! Ils vont vous interroger: r‚fl‚chissez bien avant de parler; ils viennent pour vous entortiller.

En disant ces paroles Grillo se hƒtait de fermer la petite trappe de l'abat-jour, poussait Fabrice sur son lit, et jetait sur lui deux ou trois manteaux.

- Dites que vous souffrez beaucoup et parlez peu, surtout faites r‚p‚ter les questions pour r‚fl‚chir.

Les trois juges entrŠrent."Trois ‚chapp‚s des galŠres, se dit Fabrice en voyant ces physionomies basses, et non pas trois juges"; ils avaient de longues robes noires. Ils saluŠrent gravement, et occupŠrent, sans mot dire, les trois chaises qui ‚taient dans la chambre.

- Monsieur Fabrice del Dongo, dit le plus ƒg‚, nous sommes pein‚s de la triste mission que nous venons remplir auprŠs de vous. Nous sommes ici pour vous annoncer le d‚cŠs de Son Excellence M. le marquis del Dongo, votre pŠre, second grand majordome major du royaume lombardo-v‚nitien, chevalier grand-croix des ordres de, etc., etc., etc.

Fabrice fondit en larmes; le juge continua.

- Mme la marquise del Dongo, votre mŠre, vous fait part de cette nouvelle par une lettre missive; mais comme elle a joint au fait des r‚flexions inconvenantes, par un arrˆt d'hier, la cour de justice a d‚cid‚ que sa lettre vous serait communiqu‚e seulement par extrait, et c'est cet extrait que M. le greffier Bona va vous lire.

Cette lecture termin‚e, le juge s'approcha de Fabrice toujours couch‚, et lui fit suivre sur la lettre de sa mŠre les passages dont on venait de lire les copies. Fabrice vit dans la lettre les mots emprisonnement injuste, punition cruelle pour un crime qui n'en est pas un, et comprit ce qui avait motiv‚ la visite des juges. Du reste dans son m‚pris pour des magistrats sans probit‚, il ne leur dit exactement que ces paroles:

- Je suis malade, messieurs, je me meurs de langueur, et vous m'excuserez si je ne puis me lever.

Les juges sortis, Fabrice pleura encore beaucoup, puis il se dit: "Suis-je hypocrite? il me semblait que je ne l'aimais point."

Ce jour-l… et les suivants, Cl‚lia fut fort triste; elle l'appela plusieurs fois, mais eut … peine le courage de lui dire quelques paroles. Le matin du cinquiŠme jour qui suivit la premiŠre entrevue, elle lui dit que dans la soir‚e elle viendrait … la chapelle de marbre.

- Je ne puis vous adresser que peu de mots, lui dit-elle en entrant.

Elle ‚tait tellement tremblante qu'elle avait besoin de s'appuyer sur sa femme de chambre. AprŠs l'avoir renvoy‚e … l'entr‚e de la chapelle:

- Vous allez me donner votre parole d'honneur, ajouta-t-elle d'une voix … peine intelligible, vous allez me donner votre parole d'honneur d'ob‚ir … la duchesse, et de tenter de fuir le jour qu'elle vous l'ordonnera de la fa‡on qu'elle vous l'indiquera, ou demain matin je me r‚fugie dans un couvent, et je vous jure ici que de la vie je ne vous adresserai la parole.

Fabrice resta muet.

- Promettez, dit Cl‚lia les larmes aux yeux et comme hors d'elle-mˆme, ou bien nous nous parlons ici pour la derniŠre fois. La vie que vous m'avez faite est affreuse: vous ˆtes ici … cause de moi et chaque jour peut ˆtre le dernier de votre existence.

En ce moment, Cl‚lia ‚tait si faible qu'elle fut oblig‚e de chercher un appui sur un ‚norme fauteuil plac‚ jadis au milieu de la chapelle, pour l'usage du prince prisonnier; elle ‚tait sur le point de se trouver mal.

- Que faut-il promettre? dit Fabrice d'un air accabl‚.

- Vous le savez.

- Je jure donc de me pr‚cipiter sciemment dans un malheur affreux, et de me condamner … vivre loin de tout ce que j'aime au monde.

- Promettez des choses pr‚cises.

- Je jure d'ob‚ir … la duchesse, et de prendre la fuite le jour qu'elle le voudra et comme elle le voudra. Et que deviendrai-je une fois loin de vous?

- Jurez de vous sauver, quoi qu'il puisse arriver.

- Comment! ˆtes-vous d‚cid‚e … ‚pouser le marquis Crescenzi dŠs que je n'y serai plus?

- O Dieu! quelle ƒme me croyez-vous?... Mais jurez, ou je n'aurai plus un seul instant la paix de l'ƒme.

- Eh bien! je jure de me sauver d'ici le jour que Mme Sanseverina l'ordonnera, et quoi qu'il puisse arriver d'ici l….

Ce serment obtenu, Cl‚lia ‚tait si faible qu'elle fut oblig‚e de se retirer aprŠs avoir remerci‚ Fabrice.

- Tout ‚tait prˆt pour ma faite demain matin, lui dit-elle, si vous vous ‚tiez obstine … rester. Je vous aurais vu en cet instant pour la premiŠre fois de ma vie, j'en avais fait le voeu … la Madone. Maintenant, dŠs que je pourrai sortir de ma chambre, j'irai examiner le mur terrible au-dessous de la pierre neuve de la balustrade.

Le lendemain, il la trouva pƒle au point de lui faire une vive peine. Elle lui dit de la fenˆtre de la voliŠre:

- Ne nous faisons point illusion, cher ami; comme il y a du p‚ch‚ dans notre amiti‚, je ne doute pas qu'il ne nous arrive malheur. Vous serez d‚couvert en cherchant … prendre la faite, et perdu … jamais, si ce n'est pis; toutefois il faut satisfaire … la prudence humaine, elle nous ordonne de tout tenter. Il vous faut pour descendre en dehors de la grosse tour une corde solide de plus de deux cents pieds de longueur. Quelques soins que je me donne depuis que je sais le projet de la duchesse, je n'ai pu me procurer que des cordes formant … peine ensemble une cinquantaine de pieds. Par un ordre du jour du gouverneur, toutes les cordes que l'on voit dans la forteresse sont br–l‚es, et tous les soirs on enlŠve les cordes des puits, si faibles d'ailleurs que souvent elles cassent en remontant leur l‚ger fardeau. Mais priez Dieu qu'il me pardonne, je trahis mon pŠre et je travaille, fille d‚natur‚e, … lui donner un chagrin mortel. Priez Dieu pour moi, et si votre vie est sauv‚e, faites le voeu d'en consacrer tous les instants … sa gloire.

"Voici une id‚e qui m'est venue: dans huit jours je sortirai de la citadelle pour assister aux noces d'une des soeurs du marquis Crescenzi. Je rentrerai le soir comme il est convenable, mais je ferai tout au monde pour ne rentrer que fort tard et peut-ˆtre Barbone n'osera-t-il pas m'examiner de trop prŠs. A cette noce de la soeur du marquis se trouveront les plus grandes dames de la cour, et sans doute Mme Sanseverina. Au nom de Dieu! faites qu'une de ces dames me remette un paquet de cordes bien serr‚es, pas trop grosses, et r‚duites au plus petit volume. Duss‚-je m'exposer … mille morts, j'emploierai les moyens mˆme les plus dangereux pour introduire ce paquet de cordes dans la citadelle, au m‚pris, h‚las! de tous mes devoirs. Si mon pŠre en a connaissance je ne vous reverrai jamais; mais quelle que soit la destin‚e qui m'attend, je serai heureuse dans les bornes d'une amiti‚ de soeur si je puis contribuer … vous sauver."

Le soir mˆme, par la correspondance de nuit au moyen de la lampe, Fabrice donna avis … la duchesse de l'occasion unique qu'il y aurait de faire entrer dans la citadelle une quantit‚ de cordes suffisante. Mais il la suppliait de garder le secret mˆme envers le comte, ce qui parut bizarre."Il est fou, pensa la duchesse, la prison l'a chang‚, il prend les choses au tragique."Le lendemain, une balle de plomb, lanc‚e par le frondeur, apporta au prisonnier l'annonce du plus grand p‚ril possible; la personne qui se chargerait de faire entrer les cordes, lui disait-on, lui sauvait positivement et exactement la vie. Fabrice se hƒta de donner cette nouvelle … Cl‚lia. Celle balle de plomb apportait aussi … Fabrice une vue fort exacte du mur du couchant par lequel il devait descendre du haut de la grosse tour dans l'espace compris entre les bastions; de ce lieu, il ‚tait assez facile ensuite de se sauver, les remparts n'ayant que vingt-trois pieds de haut et ‚tant assez n‚gligemment gard‚s. Sur le revers du plan ‚tait ‚crit d'une petite ‚criture fine un sonnet magnifique; une ƒme g‚n‚reuse exhortait Fabrice … prendre la fuite, et … ne pas laisser avilir son ƒme et d‚p‚rir son corps par les onze ann‚es de captivit‚ qu'il avait encore … subir.

Ici un d‚tail n‚cessaire et qui explique en partie le courage qu'eut la duchesse de conseiller … Fabrice une fuite si dangereuse, nous oblige d'interrompre pour un instant l'histoire de cette entreprise hardie.

Comme tous les partis qui ne sont point au pouvoir, le parti Raversi n'‚tait pas fort uni. Le chevalier Riscara d‚testait le fiscal Rassi qu'il accusait de lui avoir fait perdre un procŠs important dans lequel, … la v‚rit‚, lui Riscara avait tort. Par Riscara, le prince re‡ut un avis anonyme qui l'avertissait qu'une exp‚dition de la sentence de Fabrice avait ‚t‚ adress‚e officiellement au gouverneur de la citadelle. La marquise Raversi, cet habile chef de parti fut excessivement contrari‚e de cette fausse d‚marche, et en fit aussit“t donner avis … son ami, le fiscal g‚n‚ral; elle trouvait fort simple qu'il voul–t tirer quelque chose du ministre Mosca, tant que Mosca ‚tait au pouvoir. Rassi se pr‚senta intr‚pidement au palais, pensant bien qu'il en serait quitte pour quelques coups de pied; le prince ne pouvait se passer d'un jurisconsulte habile, et Rassi avait fait exiler comme lib‚raux un juge et un avocat, les seuls hommes du pays qui eussent pu prendre sa place.

Le prince hors de lui le chargea d'injures et avan‡ait sur lui pour le battre.

- Eh bien! c'est une distraction de commis r‚pondit Rassi du plus grand sang-froid; la chose est prescrite par la loi, elle aurait d– ˆtre faite le lendemain de l'‚crou du sieur del Dongo … la citadelle. Le commis plein de zŠle a cru avoir fait un oubli, et m'aura fait signer la lettre d'envoi comme une chose de forme.

- Et tu pr‚tends me faire croire des mensonges aussi mal bƒtis? s'‚cria le prince furieux; dis plut“t que tu t'es vendu … ce fripon de Mosca, et c'est pour cela qu'il t'a donn‚ la croix. Mais parbleu, tu n'en seras pas quitte pour des coups: je te ferai mettre en jugement, je te r‚voquerai honteusement.

- Je vous d‚fie de me faire mettre en jugement! r‚pondit Rassi avec assurance (il savait que c'‚tait un s–r moyen de calmer le prince); la loi est pour moi, et vous n'avez pas un second Rassi pour savoir l'‚luder. Vous ne me r‚voquerez pas, parce qu'il est des moments o— votre caractŠre est s‚vŠre; vous avez soif de sang alors, mais en mˆme temps vous tenez … conserver l'estime des Italiens raisonnables; cette estime est un sine qua non pour votre ambition. Enfin, vous me rappellerez au premier acte de s‚v‚rit‚ dont votre caractŠre vous fera un besoin, et, comme … l'ordinaire, je vous procurerai une sentence bien r‚guliŠre rendue par des juges timides et assez honnˆtes gens, et qui satisfera vos passions. Trouvez un autre homme dans vos Etats aussi utile que moi!

Cela dit, Rassi s'enfuit; il en avait ‚t‚ quitte pour un coup de rŠgle bien appliqu‚ et cinq ou six coups de pied. En sortant du palais, il partit pour sa terre de Riva; il avait quelque crainte d'un coup de poignard dans le premier mouvement de colŠre, mais il ne doutait pas non plus qu'avant quinze jours un courrier ne le rappelƒt dans la capitale. Il employa le temps qu'il passa … la campagne a organiser un moyen de correspondance s–r avec le comte Mosca, il ‚tait amoureux fou du titre de baron, et pensait que le prince faisait trop de cas de cette chose jadis sublime, la noblesse pour la lui conf‚rer jamais; tandis que le comte, trŠs fier de sa naissance, n'estimait que la noblesse prouv‚e par des titres avant l'an 1400.

Le fiscal g‚n‚ral ne s'‚tait point tromp‚ dans ses pr‚visions; il y avait … peine huit jours qu'il ‚tait … sa terre, lorsqu'un ami du prince, qui y vint par hasard lui conseilla de retourner … Parme sans d‚lai; le prince le re‡ut en riant, prit ensuite un air fort s‚rieux, et lui fit jurer sur l'Evangile qu'il garderait le secret sur ce qu'il allait lui confier; Rassi jura d'un grand s‚rieux, et le prince, l'oeil enflamm‚ de haine, s'‚cria qu'il ne serait pas le maŒtre chez lui tant que Fabrice del Dongo serait en vie.

- Je ne puis, ajouta-t-il, ni chasser la duchesse ni souffrir sa pr‚sence; ses regards me bravent et m'empˆchent de vivre.

AprŠs avoir laiss‚ le prince s'expliquer bien au long, lui, Rassi, jouant l'extrˆme embarras, s'‚cria enfin:

- Votre Altesse sera ob‚ie, sans doute, mais la chose est d'une horrible difficult‚: il n'y a pas d'apparence de condamner un del Dongo … mort pour le meurtre d'un Giletti; c'est d‚j… un tour de force ‚tonnant que d'avoir tir‚ de cela douze ann‚es de citadelle. De plus, je soup‡onne la duchesse d'avoir d‚couvert trois des paysans qui travaillaient … la fouille de Sanguigna, et qui se trouvaient hors du foss‚ au moment o— ce brigand de Giletti attaqua del Dongo.

- Et o— sont ces t‚moins? dit le prince irrit‚.

- Cach‚s en Pi‚mont, je suppose. Il faudrait une conspiration contre la vie de Votre Altesse...

- Ce moyen a ses dangers, dit le prince, cela fait songer … la chose.

- Mais pourtant, dit Rassi avec une feinte innocence, voil… tout mon arsenal officiel.

- Reste le poison...

- Mais qui le donnera? Sera-ce cet imb‚cile de Conti?

- Mais, … ce qu'on dit, ce ne serait pas son coup d'essai...

- Il faudrait le mettre en colŠre, reprit Rassi; et d'ailleurs, lorsqu'il exp‚dia le capitaine, il n'avait pas trente ans, et il ‚tait amoureux et infiniment moins pusillanime que de nos jours. Sans doute, tout doit c‚der … la raison d'Etat; mais, ainsi pris au d‚pourvu et … la premiŠre vue, je ne vois, pour ex‚cuter les ordres du souverain qu'un nomm‚ Barbone, commis greffier de la prison, et que le sieur del Dongo renversa d'un soufflet le jour qu'il y entra.

Une fois le prince mis … son aise, la conversation fut infinie, il la termina en accordant … son fiscal g‚n‚ral un d‚lai d'un mois; le Rassi en voulait deux. Le lendemain, il re‡ut une gratification secrŠte de mille sequins. Pendant trois jours il r‚fl‚chit, le quatriŠme il revint … son raisonnement qui lui semblait ‚vident: "Le seul comte Mosca aura le coeur de me tenir parole, parce que, en me faisant baron, il ne me donne pas ce qu'il estime; secundo, en l'avertissant, Je me sauve probablement d'un crime pour lequel je suis … peu prŠs pay‚ d'avance; tercio, je venge les premiers coups humiliants qu'ait re‡us le chevalier Rassi."La nuit suivante, il communiqua au comte toute sa conversation avec le prince.

Le comte faisait en secret la cour … la duchesse; il est bien vrai qu'il ne la voyait toujours chez elle qu'une ou deux fois par mois, mais presque toutes les semaines, et quand il savait faire naŒtre les occasions de parler de Fabrice, la duchesse, accompagn‚e de Ch‚kina, venait, dans la soir‚e avanc‚e, passer quelques instants dans le jardin du comte. Elle savait tromper mˆme son cocher, qui lui ‚tait d‚vou‚ et qui la croyait en visite dans une maison voisine.

On peut penser si le comte, ayant re‡u la terrible confidence du fiscal, fit aussit“t … la duchesse le signal convenu. Quoique l'on f–t au milieu de la nuit, elle le fit prier par la Ch‚kina de passer … l'instant chez elle. Le comte, ravi comme un amoureux de cette apparence d'intimit‚, h‚sitait cependant … tout dire … la duchesse, il craignait de la voir devenir folle de douleur.

AprŠs avoir cherch‚ des demi-mots pour mitiger l'annonce fatale, il finit cependant par lui tout dire; il n'‚tait pas en son pouvoir de garder un secret qu'elle lui demandait. Depuis neuf mois le malheur extrˆme avait eu une grande influence sur cette ƒme ardente, il l'avait fortifi‚e, et la duchesse ne s'emporta point en sanglots ou en plaintes.

Le lendemain soir elle fit faire … Fabrice le signal du grand p‚ril.

- Le feu a pris au chƒteau.

Il r‚pondit fort bien:

- Mes livres sont-ils br–l‚s?

La mˆme nuit elle eut le bonheur de lui faire parvenir une lettre dans une balle de plomb. Ce fut huit jours aprŠs qu'eut lieu le mariage de la soeur du marquis Crescenzi, o— la duchesse commit une ‚norme imprudence dont nous rendrons compte en son lieu.

CHAPITRE XXI

A l'‚poque de ses malheurs il y avait d‚j… prŠs d'une ann‚e que la duchesse avait fait une rencontre singuliŠre: un jour qu'elle avait la luna comme on dit dans le pays, elle ‚tait all‚e … l'improviste, sur le soir, … son chƒteau de Sacca, situ‚ au-del… de Colorno, sur la colline qui domine le P“. Elle se plaisait … embellir cette terre; elle aimait la vaste forˆt qui couronne la colline et touche au chƒteau, elle s'occupait … y faire tracer des sentiers dans des directions pittoresques.

- Vous vous ferez enlever par les brigands, belle duchesse, lui disait un jour le prince; il est impossible qu'une forˆt o— l'on sait que vous vous promenez, reste d‚serte.

Le prince jetait un regard sur le comte dont il pr‚tendait ‚moustiller la jalousie.

- Je n'ai pas de craintes, Altesse S‚r‚nissime r‚pondit la duchesse d'un air ing‚nu, quand je me promŠne dans mes bois; je me rassure par cette pens‚e; je n'ai fait de mal … personne, qui pourrait me ha‹r?

Ce propos fut trouv‚ hardi, il rappelait les injures prof‚r‚es par les lib‚raux du pays, gens fort insolents.

Le jour de la promenade dont nous parlons, le propos du prince revint … l'esprit de la duchesse, en remarquant un homme fort mal vˆtu qui la suivait de loin … travers le bois. A un d‚tour impr‚vu que fit la duchesse en continuant sa promenade, cet inconnu se trouva tellement prŠs d'elle qu'elle eut peur. Dans le premier mouvement elle appela son garde-chasse qu'elle avait laiss‚ … mille pas de l…, dans le parterre de fleurs tout prŠs du chƒteau. L'inconnu eut le temps de s'approcher d'elle et se jeta … ses pieds. Il ‚tait jeune, fort bel homme, mais horriblement mal mis; ses habits avaient des d‚chirures d'un pied de long, mais ses yeux respiraient le feu d'une ƒme ardente.

- Je suis condamn‚ … mort, je suis le m‚decin Ferrante Palla, je meurs de faim ainsi que mes cinq enfants.

La duchesse avait remarqu‚ qu'il ‚tait horriblement maigre; mais ses yeux ‚taient tellement beaux et remplis d'une exaltation si tendre, qu'ils lui “tŠrent l'id‚e du crime."Pallagi, pensa-t-elle, aurait bien d– donner de tels yeux au Saint Jean dans le D‚sert qu'il vient de placer … la cath‚drale."L'id‚e de saint Jean lui ‚tait sugg‚r‚e par l'incroyable maigreur de Ferrante. La duchesse lui donna trois sequins qu'elle avait dans sa bourse, s'excusant de lui offrir si peu sur ce qu'elle venait de payer un compte … son jardinier. Ferrante la remercia avec effusion.

- H‚las, lui dit-il, autrefois j'habitais les villes, je voyais des femmes ‚l‚gantes; depuis qu'en remplissant mes devoirs de citoyen je me suis fait condamner … mort, je vis dans les bois, et je vous suivais, non pour vous demander l'aum“ne ou vous voler, mais comme un sauvage fascin‚ par une ang‚lique beaut‚. Il y a si longtemps que je n'ai vu deux belles mains blanches!

- Levez-vous donc, lui dit la duchesse, car il ‚tait rest‚ … genoux.

- Permettez que je reste ainsi, lui dit Ferrante; cette position me prouve que je ne suis pas occup‚ actuellement … voler, et elle me tranquillise; car vous saurez que je vole pour vivre depuis que l'on m'empˆche d'exercer ma profession. Mais dans ce moment-ci je ne suis qu'un simple mortel qui adore la sublime beaut‚.

La duchesse comprit qu'il ‚tait un peu fou, mais elle n'eut point peur; elle voyait dans les veux de cet homme qu'il avait une ƒme ardente et bonne, et d'ailleurs elle ne ha‹ssait pas les physionomies extraordinaires.

- Je suis donc m‚decin, et je faisais la cour … la femme de l'apothicaire Sarasine de Parme; il nous a surpris et l'a chass‚e, ainsi que trois enfants qu'il soup‡onnait avec raison ˆtre de moi et non de lui. J'en ai eu deux depuis. La mŠre et les cinq enfants vivent dans la derniŠre misŠre, au fond d'une sorte de cabane construite de mes mains … une lieue d'ici, dans le bois. Car je dois me pr‚server des gendarmes, et la pauvre femme ne veut pas se s‚parer de moi. Je fus condamn‚ … mort; et fort justement: je conspirais. J'exŠcre le prince, qui est un tyran. Je ne pris pas la fuite faute d'argent. Mes malheurs sont bien plus grands, et j'aurais d– mille fois me tuer; je n'aime plus la malheureuse femme qui m'a donn‚ ces cinq enfants et s'est perdue pour moi: j'en aime une autre. Mais si je me tue, les cinq enfants et la mŠre mourront litt‚ralement de faim.

Cet homme avait l'accent de la sinc‚rit‚.

- Mais comment vivez-vous? lui dit la duchesse attendrie.

- La mŠre des enfants file: la fille aŒn‚e est nourrie dans une ferme de lib‚raux, o— elle garde les moutons; moi, je vole sur la route de Plaisance … Gˆnes.`

- Comment accordez-vous le vol avec vos principes lib‚raux?

- Je tiens note des gens que je vole, et si jamais j'ai quelque chose, je leur rendrai les sommes vol‚es. J'estime qu'un tribun du peuple tel que moi ex‚cute un travail qui, … raison de son danger, vaut bien cent francs par mois; ainsi je me garde bien de prendre plus de douze cents francs par an.

"Je me trompe, je vole quelque petite somme au-del…, car Je fais face par ce moyen aux frais d'impression de mes ouvrages.

- Quels ouvrages?

- La... aura-t-elle jamais une chambre et un budget?

- Quoi! dit la duchesse ‚tonn‚e, c'est vous, monsieur, qui ˆtes l'un des plus grands poŠtes du siŠcle, le fameux Ferrante Palla!

- Fameux peut-ˆtre, mais fort malheureux, c'est s–r.

- Et un homme de votre talent, monsieur, est oblig‚ de voler pour vivre!

- C'est peut-ˆtre pour cela que j'ai quelque talent. Jusqu'ici tous nos auteurs qui se sont fait connaŒtre ‚taient des gens pay‚s par le gouvernement ou par le culte qu'ils voulaient saper. Moi, primo, j'expose ma vie; secundo, songez, madame, aux r‚flexions qui m'agitent lorsque je vais voler! Suis-je dans le vrai me dis-je? La place de tribun rend-elle des services valant, r‚ellement cent francs par mois? J'ai deux chemises, l'habit que vous voyez, quelques mauvaises armes, et je suis s–r de finir par la corde: j'ose croire que je suis d‚sint‚ress‚. Je serais heureux sans ce fatal amour qui ne me laisse plus trouver que malheur auprŠs de la mŠre de mes enfants. La pauvret‚ me pŠse comme laide: j'aime les beaux habits, les mains blanches...

Il regardait celles de la duchesse de telle sorte que la peur la saisit.

- Adieu, monsieur, lui dit-elle, puis-je vous ˆtre bonne … quelque chose … Parme?

- Pensez quelquefois … cette question: son emploi est de r‚veiller les cours et de les empˆcher de s'endormir dans ce faux bonheur tout mat‚riel que donnent les monarchies. Le service qu'il rend … ses concitoyens vaut-il cent francs par mois?... Mon malheur est d'aimer, dit-il d'un air fort doux, et depuis prŠs de deux ans mon ƒme n'est occup‚e que de vous, mais jusqu'ici je vous avais vue sans vous faire peur.

Et il prit la faite avec une rapidit‚ prodigieuse qui ‚tonna la duchesse et la rassura."Les gendarmes auraient de la peine … l'atteindre, pensa-t-elle en effet il est fou."

- Il est fou, lui dirent ses gens, nous savons tous depuis longtemps que le pauvre homme est amoureux de Madame, quand Madame est ici nous le voyons errer dans les parties les plus ‚lev‚es du bois, et dŠs que Madame est partie, il ne manque pas de venir s'asseoir aux mˆmes endroits o— elle s'est arrˆt‚e, il ramasse curieusement les fleurs qui ont pu tomber de son bouquet et les conserve longtemps attach‚es … son mauvais chapeau.

- Et vous ne m'avez jamais parl‚ de ces folies, dit la duchesse presque du ton du reproche.

- Nous craignions que Madame ne le dŒt au ministre Mosca. Le pauvre Ferrante est si bon enfant! ‡a n'a jamais fait de mal … personne, et parce qu'il aime notre Napol‚on, on l'a condamn‚ a mort.

Elle ne dit mot au ministre de cette rencontre, et comme depuis quatre ans c'‚tait le premier secret qu'elle lui faisait, dix fois elle fut oblig‚e de s'arrˆter court au milieu d'une phrase. Elle revint … Sacca avec de l'or, Ferrante ne se montra point. Elle revint quinze jours plus tard: Ferrante, aprŠs l'avoir suivie quelque temps en gambadant dans le bois … cent pas de distance, fondit sur elle avec la rapidit‚ de l'‚pervier, et se pr‚cipita … ses genoux comme la premiŠre fois.

- O— ‚tiez-vous il y a quinze jours?

- Dans la montagne au-del… de Novi, pour voler des muletiers qui revenaient de Milan o— ils avaient vendu de l'huile.

- Acceptez cette bourse.

Ferrante ouvrit la bourse, y prit un sequin qu'il baisa et qu'il mit dans son sein, puis la rendit.

- Vous me rendez cette bourse et vous volez! _ Sans doute; mon institution est telle, jamais je ne dois avoir plus de cent francs; or maintenant, la mŠre de mes enfants a quatre-vingts francs et moi j 'en ai vingt-cinq, je suis en faute de cinq francs, et si l'on me pendait en ce moment j'aurais des remords. J'ai pris ce sequin parce qu'il vient de vous et que je vous aime.

L'intonation de ce mot fort simple fut parfaite."Il aime r‚ellement", se dit la duchesse.

Ce jour-l… il avait l'air tout … fait ‚gar‚. Il dit qu'il y avait … Parme des gens qui lui devaient six cents francs, et qu'avec cette somme il r‚parerait sa cabane o— maintenant ses pauvres petits enfants s'enrhumaient.

- Mais je vous ferai l'avance de ces six cents francs, dit la duchesse tout ‚mue.

- Mais alors, moi, homme public, le parti contraire ne pourra-t-il pas me calomnier, et dire que je me vends?

La duchesse attendrie lui offrit une cachette … Parme s'il voulait lui jurer que pour le moment il n'exercerait point sa magistrature dans cette ville, que surtout il n'ex‚cuterait aucun des arrˆts de mort que, disait-il, il avait in petto.

- Et si l'on me pend par suite de mon imprudence, dit gravement Ferrante, tous ces coquins, si nuisibles au peuple, vivront de longues ann‚es, et … qui la faute? Que me dira mon pŠre en me recevant l…-haut?

La duchesse lui parla beaucoup de ses petits enfants … qui l'humidit‚ pouvait causer des maladies mortelles; il finit par accepter l'offre de la cachette … Parme.

Le duc Sanseverina, dans la seule demi-journ‚e qu'il e–t pass‚e … Parme depuis son mariage, avait montr‚ … la duchesse une cachette fort singuliŠre qui existe … l'angle m‚ridional du palais de ce nom. Le mur de fa‡ade, qui date du Moyen Age, a huit pieds d'‚paisseur on l'a creus‚ en dedans, et l… se trouve une cachette de vingt pieds de haut, mais de deux seulement de largeur. C'est tout … c“t‚ que l'on admire ce r‚servoir d'eau cit‚ dans tous les voyages, fameux ouvrage du XIIe siŠcle, pratiqu‚ lors du siŠge de Parme par l'empereur Sigismond, et qui plus tard fut compris dans l'enceinte du palais Sanseverina.

On entre dans la cachette en faisant mouvoir une ‚norme pierre sur un axe de fer plac‚ vers le centre du bloc. La duchesse ‚tait si profond‚ment touch‚ de la folie de Ferrante et du sort de ses enfants, pour lesquels il refusait obstin‚ment tout cadeau ayant une valeur, qu'elle lui permit de faire usage de cette cachette pendant assez longtemps. Elle le revit un mois aprŠs, toujours dans les bois de Sacca, et comme ce jour-l…, il ‚tait un peu plus calme, il lui r‚cita un de ses sonnets qui lui sembla ‚gal ou sup‚rieur … tout ce qu'on a fait de plus beau en Italie depuis deux siŠcles. Ferrante obtint plusieurs entrevues; mais son amour s'exalta, devint importun, et la duchesse s'aper‡ut que cette passion suivait les lois de tous les amours que l'on met dans la possibilit‚ de concevoir une lueur d'esp‚rance. Elle le renvoya dans ses bois, lui d‚fendit de lui adresser la parole: il ob‚it … l'instant et avec une douceur parfaite. Trois jours aprŠs, … la tomb‚e de la nuit, un capucin se pr‚senta … la porte du palais Sanseverina; il avait, disait-il, un secret important … communiquer … la maŒtresse du logis. Elle ‚tait si malheureuse qu'elle fit entrer: c'‚tait Ferrante.

- Il se passe ici une nouvelle iniquit‚ dont le tribun du peuple doit prendre connaissance, lui dit cet homme fou d'amour. D'autre part, agissant comme simple particulier, ajouta-t-il, je ne puis donner … Mme la duchesse Sanseverina que ma vie, et je la lui apporte.

Ce d‚vouement si sincŠre de la part d'un voleur et d'un fou toucha vivement la duchesse. Elle parla longtemps … cet homme qui passait pour le plus grand poŠte du nord de l'Italie, et pleura beaucoup."Voil… un homme qui comprend mon coeur", se disait-elle. Le lendemain il reparut toujours … l'Ave Maria, d‚guis‚ en domestique et portant livr‚e.

- Je n'ai point quitt‚ Parme, j'ai entendu dire une horreur que ma bouche ne r‚p‚tera point; mais me voici. Songez, madame, … ce que vous refusez! L'ˆtre que vous voyez n'est pas une poup‚e de cour, c'est un homme!

Book of the day: