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La Chartreuse de Parme by Stendhal [1 of 170 pseudnyms used by Marie-Henri Beyle]

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La Chartreuse de Parme

by Stendhal [1 of 170 pseudnyms used by Marie-Henri Beyle]

LIVRE PREMIER

Gia mi fur dolci inviti a empir le carte
I luoghi ameni.

Ariost, sat. IV.

CHAPITRE PREMIER

Milan en 1796

Le 15 mai 1796, le g‚n‚ral Bonaparte fit son entr‚e dans Milan … la tˆte de cette jeune arm‚e qui venait de passer le pont de Lodi, et d'apprendre au monde qu'aprŠs tant de siŠcles C‚sar et Alexandre avaient un successeur. Les miracles de bravoure et de g‚nie dont l'Italie fut t‚moin en quelques mois r‚veillŠrent un peuple endormi; huit jours encore avant l'arriv‚e des Fran‡ais, les Milanais ne voyaient en eux qu'un ramassis de brigands, habitu‚s … fuir toujours devant les troupes de Sa Majest‚ Imp‚riale et Royale: c'‚tait du moins ce que leur r‚p‚tait trois fois la semaine un petit journal grand comme la main, imprim‚ sur du papier sale.

Au Moyen Age, les Lombards r‚publicains avaient fait preuve d'une bravoure ‚gale … celle des Fran‡ais, et ils m‚ritŠrent de voir leur ville entiŠrement ras‚e par les empereurs d'Allemagne. Depuis qu'ils ‚taient devenus de fidŠles sujets leur grande affaire ‚tait d'imprimer des sonnets sur de petits mouchoirs de taffetas rose quand arrivait le mariage d'une jeune fille appartenant … quelque famille noble ou riche. Deux ou trois ans aprŠs cette grande ‚poque de sa vie, cette jeune fille prenait un cavalier servant: quelquefois le nom du sigisb‚e choisi par la famille du mari occupait une place honorable dans le contrat de mariage. Il y avait loin de ces moeurs eff‚min‚es aux ‚motions profondes que donna l'arriv‚e impr‚vue de l'arm‚e fran‡aise. Bient“t surgirent des moeurs, nouvelles et passionn‚es. Un peuple tout entier s'aper‡ut, le 15 mai 1796, que tout ce qu'il avait respect‚ jusque-l… ‚tait souverainement ridicule et quelquefois odieux. Le d‚part du dernier r‚giment de l'Autriche marqua la chute des id‚es anciennes: exposer sa vie devint … la mode; on vit que pour ˆtre heureux aprŠs des siŠcles de sensations affadissantes, il fallait aimer la patrie d'un amour r‚el et chercher les actions h‚ro‹ques. On ‚tait plong‚ dans une nuit profonde par la continuation du despotisme jaloux de Charles-Quint et de Philippe II; on renversa leurs statues, et tout … coup l'on se trouva inond‚ de lumiŠre. Depuis une cinquantaine d'ann‚es, et … mesure que l'Encyclop‚die et Voltaire ‚clataient en France, les moines criaient au bon peuple de Milan, qu'apprendre … lire ou quelque chose au monde ‚tait une peine fort inutile, et qu'en payant bien exactement la dŒme … son cur‚ et lui racontant fidŠlement tous ses petits p‚ch‚s, on ‚tait … peu prŠs s–r d'avoir une belle place au paradis. Pour achever d'‚nerver ce peuple autrefois si terrible et si raisonneur, l'Autriche lui avait vendu … bon march‚ le privilŠge de ne point fournir de recrues a son arm‚e.

En 1796 l'arm‚e milanaise se composait de vingt-quatre faquins habill‚s de rouge, lesquels gardaient la ville de concert avec quatre magnifiques r‚giments de grenadiers hongrois. La libert‚ des moeurs ‚tait extrˆme, mais la passion fort rare; d'ailleurs, outre le d‚sagr‚ment de devoir tout raconter au cur‚, sous peine de ruine mˆme en ce monde, le bon peuple de Milan ‚tait encore soumis … certaines petites entraves monarchiques qui ne laissaient pas que d'ˆtre vexantes. Par exemple l'archiduc ', qui r‚sidait … Milan et gouvernait au nom de l'empereur, son cousin, avait eu l'id‚e lucrative de faire le commerce des bl‚s. En cons‚quence, d‚fense aux paysans de vendre leurs grains jusqu'… ce que Son Altesse e–t rempli ses magasins.

En mai 1796, trois jours aprŠs l'entr‚e des Fran‡ais, un jeune peintre en miniature, un peu fou, nomm‚ Gros, c‚lŠbre depuis, et qui ‚tait venu avec l'arm‚e entendant raconter au grand Caf‚ des Servi (… la mode alors) les exploits de l'archiduc, qui de plus ‚tait ‚norme, prit la liste des glaces imprim‚e en placard sur une feuille de vilain papier jaune. Sur le revers de la feuille il dessina le gros archiduc; un soldat fran‡ais lui donnait un coup de ba‹onnette dans le ventre, et, au lieu du sang, il en sortait une quantit‚ de bl‚ incroyable. La chose nomm‚e plaisanterie ou caricature n'‚tait pas connue en ce pays de despotisme cauteleux. Le dessin laiss‚ par Gros sur la table du Caf‚ des Selvi parut un miracle descendu du ciel; il fut grav‚ dans la nuit, et le lendemain on en vendit vingt mille exemplaires.

Le mˆme jour, on affichait l'avis d'une contribution de guerre de six millions, frapp‚e pour les besoins de l'arm‚e fran‡aise, laquelle, venant de gagner six batailles et de conqu‚rir vingt provinces, manquait seulement de souliers, de pantalons, d'habits et de chapeaux.

La masse de bonheur et de plaisir qui fit irruption en Lombardie avec ces Fran‡ais si pauvres fut telle que les prˆtres seuls et quelques nobles s'aper‡urent de la douleur de cette contribution de six millions, qui, bient“t, fut suivie de beaucoup d'autres. Ces soldats fran‡ais riaient et chantaient toute la journ‚e; ils avaient moins de vingt-cinq ans, et leur g‚n‚ral en chef, qui en avait vingt-sept', passait pour l'homme le plus ƒg‚ de son arm‚e. Cette gaiet‚, cette jeunesse, cette insouciance, r‚pondaient d'une fa‡on plaisante aux pr‚dications furibondes des moines qui, depuis six mois, annon‡aient du haut de la chaire sacr‚e que les Fran‡ais ‚taient des monstres, oblig‚s, sous peine de mort, … tout br–ler et … couper la tˆte … tout le monde. A cet effet, chaque r‚giment marchait avec la guillotine en tˆte.

Dans les campagnes l'on voyait sur la porte des chaumiŠres le soldat fran‡ais occup‚ … bercer le petit enfant de la maŒtresse du logis, et presque chaque soir quelque tambour, jouant du violon, improvisait un bal. Les contredanses se trouvant beaucoup trop savantes et compliqu‚es pour que les soldats, qui d'ailleurs ne les savaient guŠre, pussent les apprendre aux femmes du pays, c'‚taient celles-ci qui montraient aux jeunes Fran‡ais la Monf‚rine, la Sauteuse et autres danses italiennes.

Les officiers avaient ‚t‚ log‚s, autant que possible, chez les gens riches; ils avaient bon besoin de se refaire. Par exemple, un lieutenant, nomm‚ Robert, eut un billet de logement pour le palais de la marquise del Dongo. Cet officier, jeune r‚quisitionnaire assez leste, poss‚dait pour tout bien, en entrant dans ce palais, un ‚cu de six francs qu'il venait de recevoir … Plaisance. AprŠs le passage du pont de Lodi, il prit … un bel officier autrichien tu‚ par un boulet un magnifique pantalon de nankin tout neuf, et jamais vˆtement ne vint plus … propos. Ses ‚paulettes d'officier ‚taient en laine et le drap de son habit ‚tait cousu … la doublure des manches pour que les morceaux tinssent ensemble; mais il y avait une circonstance plus triste: les semelles de ses souliers ‚taient en morceaux de chapeau ‚galement pris sur le champ de bataille, au-del… du pont de Lodi. Ces semelles improvis‚es tenaient au-dessus des souliers par des ficelles fort visibles, de fa‡on que lorsque le majordome de la maison se pr‚senta dans la chambre du lieutenant Robert pour l'inviter … dŒner avec Mme la marquise, celui-ci fut plong‚ dans un mortel embarras. Son voltigeur et lui passŠrent les deux heures qui les s‚paraient de ce fatal dŒner … tƒcher de recoudre un peu l'habit et … teindre en noir avec de l'encre les malheureuses ficelles des souliers. Enfin le moment terrible arriva.

- De la vie je ne fus plus mal … mon aise, me disait le lieutenant Robert, ces dames pensaient que j'allais leur faire peur, et moi j'‚tais plus tremblant qu'elles. Je regardais mes souliers et ne savais comment marcher avec grƒce. La marquise del Dongo, ajoutait-il, ‚tait alors dans tout l'‚clat de sa beaut‚: vous l'avez connue avec ses yeux si beaux et d'une douceur ang‚lique, et ses jolis cheveux d'un blond fonc‚ qui dessinaient si bien l'ovale de cette figure charmante. J'avais dans ma chambre une H‚rodiade de L‚onard de Vinci, qui semblait son portrait. Dieu voulut que je fusse tellement saisi de cette beaut‚ surnaturelle que j'en oubliai mon costume. Depuis deux ans je ne voyais que des choses laides et mis‚rables dans les montagnes du pays de Gˆnes: j'osai lui adresser quelques mots sur mon ravissement.

"Mais j'avais trop de sens pour m'arrˆter longtemps dans le genre complimenteur. Tout en tournant mes phrases, je voyais, dans une salle … manger toute de marbre, douze laquais et des valets de chambre vˆtus avec ce qui me semblait alors le comble de la magnificence. Figurez-vous que ces coquins-l… avaient non seulement de bons souliers, mais encore des boucles d'argent. Je voyais du coin de l'oeil tous ces regards stupides fix‚s sur mon habit, et peut-ˆtre aussi sur mes souliers, ce qui me per‡ait le coeur. J'aurais pu d'un mot faire peur … tous ces gens, mais comment les mettre … leur place sans courir le risque d'effaroucher les dames? car la marquise pour se donner un peu de courage, comme elle me l'a dit cent fois depuis, avait envoy‚ prendre au couvent, o— elle ‚tait pensionnaire en ce temps-l…, Gina del Dongo, soeur de son mari, qui fut depuis cette charmante comtesse de Pietranera: personne dans la prosp‚rit‚ ne la surpassa par la gaiet‚ et l'esprit aimable, comme personne ne la surpassa par le courage et la s‚v‚rit‚ d'ƒme dans la fortune contraire.

"Gina, qui pouvait alors avoir treize ans, mais qui en paraissait dix-huit, vive et franche, comme vous savez avait tant de peur d'‚clater de rire en pr‚sence d‚ mon costume, qu'elle n'osait pas manger; la marquise, au contraire, m'accablait de politesses contraintes; elle voyait fort bien dans mes yeux des mouvements d'impatience. En un mot, je faisais une sotte figure, je mƒchais le m‚pris, chose qu'on dit impossible … un Fran‡ais. Enfin une id‚e descendue du ciel vint m'illuminer: je me mis … raconter … ces dames ma misŠre, et ce que nous avions souffert depuis deux ans dans les montagnes du pays de Gˆnes o— nous retenaient de vieux g‚n‚raux imb‚ciles. L…, disais-je, on nous donnait des assignats qui n'avaient pas cours dans le pays, et trois onces de pain par jour. Je n'avais pas parl‚ deux minutes, que la bonne marquise avait les larmes aux yeux, et la Gina ‚tait devenue s‚rieuse.

"- Quoi, monsieur le lieutenant, me disait celle-ci, trois onces de pain!

"- Oui, mademoiselle; mais en revanche la distribution manquait trois fois la semaine, et comme les paysans chez lesquels nous logions ‚taient encore plus mis‚rables que nous, nous leur donnions un peu de notre pain.

"En sortant de table, j'offris mon bras … la marquise jusqu'… la porte du salon, puis, revenant rapidement sur mes pas, je donnai au domestique qui m'avait servi … table cet unique ‚cu de six francs sur l'emploi duquel j'avais fait tant de chƒteaux en Espagne.

"Huit jours aprŠs, continuait Robert, quand il fut bien av‚r‚ que les Fran‡ais ne guillotinaient personne, le marquis del Dongo revint de son chƒteau de Grianta, sur le lac de C“me, o— bravement il s'‚tait r‚fugi‚ … l'approche de l'arm‚e, abandonnant aux hasards de la guerre sa jeune femme si belle et sa seur. La haine que ce marquis avait pour nous ‚tait ‚gale … sa peur, c'est-…-dire incommensurable: sa grosse figure pƒle et d‚vote ‚tait amusante … voir quand il me faisait des politesses. Le lendemain de son retour … Milan, je re‡us trois aunes de drap et deux cents francs sur la contribution des six millions: je me remplumai, et devins le chevalier de ces dames, car les bals commencŠrent."

L'histoire du lieutenant Robert fut … peu prŠs celle de tous les Fran‡ais; au lieu de se moquer de la misŠre de ces braves soldats, on en eut piti‚, et on les aima.

Cette ‚poque de bonheur impr‚vu et d'ivresse ne dura que deux petites ann‚es; la folie avait ‚t‚ si excessive et si g‚n‚rale, qu'il me serait impossible d'en donner une id‚e, si ce n'est par cette r‚flexion historique et profonde: ce peuple s'ennuyait depuis cent ans.

La volupt‚ naturelle aux pays m‚ridionaux avait r‚gn‚ jadis … la cour des Visconti et des Sforce, ces fameux ducs de Milan. Mais depuis l'an 1624, que les Espagnols s'‚taient empar‚s du Milanais, et empar‚s en maŒtres taciturnes, soup‡onneux, orgueilleux, et craignent toujours la r‚volte, la gaiet‚ s'‚tait enfuie. Les peuples, prenant, les moeurs de leurs maŒtres, songeaient plut“t … se venger de la moindre insulte par un coup de poignard qu'… jouir du moment pr‚sent.

La joie folle, la gaiet‚, la volupt‚, l'oubli de tous les sentiments tristes, ou seulement raisonnables, furent pouss‚s … un tel point, depuis le 15 mai 1796, que les Fran‡ais entrŠrent … Milan, jusqu'en avril 1799, qu'ils en furent chass‚s … la suite de la bataille de Cassano, que l'on a pu citer de vieux marchands millionnaires, de vieux usuriers, de vieux notaires qui, pendant cet intervalle, avaient oubli‚ d'ˆtre moroses et de gagner de l'argent.

Tout au plus e–t-il ‚t‚ possible de compter quelques familles appartenant … la haute noblesse, qui s'‚taient retir‚es dans leurs palais … la campagne, comme pour bouder contre l'all‚gresse g‚n‚rale et l'‚panouissement de tous les coeurs. Il est v‚ritable aussi que ces familles nobles et riches avaient ‚t‚ distingu‚es d'une maniŠre fƒcheuse dans la r‚partition des contributions de guerre demand‚es pour l'arm‚e fran‡aise.

Le marquis del Dongo, contrari‚ de voir tant de gaiet‚, avait ‚t‚ un des premiers … regagner son magnifique chƒteau de Grianta, au-del… de C“me, o— les dames menŠrent le lieutenant Robert. Ce chƒteau, situ‚ dans une position peut-ˆtre unique au monde, sur un plateau … cent cinquante pieds ' au-dessus de ce lac sublime dont il domine une grande partie, avait ‚t‚ une place forte. La famille del Dongo le fit construire au XVe siŠcle, comme le t‚moignaient de toutes parts les marbres charg‚s de ses armes; on y voyait encore des ponts-levis et des foss‚s profonds, … la v‚rit‚ priv‚s d'eau; mais avec ces murs de quatre-vingts pieds de haut et de six pieds d'‚paisseur, ce chƒteau ‚tait … l'abri d'un coup de main; et c'est pour cela qu'il ‚tait cher au soup‡onneux marquis. Entour‚ de vingt-cinq ou trente domestiques qu'il supposait d‚vou‚s, apparemment parce qu'il ne leur parlait jamais que l'injure … la bouche, il ‚tait moins tourment‚ par la peur qu'… Milan.

Cette peur n'‚tait pas tout … fait gratuite: il correspondait fort activement avec un espion plac‚ par l'Autriche sur la frontiŠre suisse … trois lieues de Grianta, pour faire ‚vader les prisonniers faits sur le champ de bataille, ce qui aurait pu ˆtre pris au s‚rieux par les g‚n‚raux fran‡ais.

Le marquis avait laiss‚ sa jeune femme … Milan: elle y dirigeait les affaires de la famille, elle ‚tait charg‚e de faire face aux contributions impos‚es … la casa del Dongo, comme on dit dans le pays; elle cherchait … les faire diminuer, ce qui l'obligeait … voir ceux des nobles qui avaient accept‚ des fonctions publiques, et mˆme quelques non-nobles fort influents. Il survint un grand ‚v‚nement dans cette famille. Le marquis avait arrang‚ le mariage de sa jeune soeur Gina avec un personnage fort riche et de la plus haute naissance; mais il portait de la poudre: … ce titre, Gina le recevait avec de grands ‚clats de rire, et bient“t elle fit la folie d'‚pouser le comte Pietranera. C'‚tait … la v‚rit‚ un fort bon gentilhomme, trŠs bien fait de sa personne, mais ruin‚ de pŠre en fils, et, pour comble de disgrƒce, partisan fougueux des id‚es nouvelles. Pietranera ‚tait sous-lieutenant dans la l‚gion italienne, surcroŒt de d‚sespoir pour le marquis.

AprŠs ces deux ann‚es de folie et de bonheur, le Directoire de Paris, se donnant des airs de souverain bien ‚tabli, montra une haine nouvelle pour tout ce qui n'‚tait pas m‚diocre. Les g‚n‚raux ineptes qu'il donna … l'arm‚e d'Italie perdirent une suite de batailles dans ces mˆmes plaines de V‚rone, t‚moins deux ans auparavant des prodiges d'Arcole et de Lonato. Les Autrichiens se rapprochŠrent de Milan; le lieutenant Robert, devenu chef de bataillon et bless‚ … la bataille de Cassano, vint loger pour la derniŠre fois chez son amie la marquise del Dongo '. Les adieux furent tristes; Robert partit avec le comte Pietranera qui suivait les Fran‡ais dans leur retraite sur Novi. La jeune comtesse, … laquelle son frŠre refusa de payer sa l‚gitime, suivit l'arm‚e mont‚e sur une charrette.

Alors commen‡a cette ‚poque de r‚action et de retour aux id‚es anciennes, que les Milanais appellent i tredici mesi (les treize mois), parce qu'en effet leur bonheur voulut que ce retour … la sottise ne durƒt que treize mois, jusqu'… Marengo. Tout ce qui ‚tait vieux, d‚vot, morose, reparut … la tˆte des affaires, et reprit la direction de la soci‚t‚: bient“t les gens rest‚s fidŠles aux bonnes doctrines publiŠrent dans les villages que Napol‚on avait ‚t‚ pendu par les Mameluks en Egypte, comme il le m‚ritait … tant de titres.

Parmi ces hommes qui ‚taient all‚s bouder dans leurs terres et qui revenaient alt‚r‚s de vengeance, le marquis del Dongo se distinguait par sa fureur; son exag‚ration le porta naturellement … la tˆte du parti. Ces messieurs, fort honnˆtes gens quand ils n'avaient pas peur, mais qui tremblaient toujours, parvinrent … circonvenir le g‚n‚ral autrichien: assez bon homme, il se laissa persuader que la s‚v‚rit‚ ‚tait de la haute politique, et fit arrˆter cent cinquante patriotes: c'‚tait bien alors ce qu'il y avait de mieux en Italie.

Bient“t on les d‚porta aux bouches de Cattaro, et, jet‚s dans des grottes souterraines, l'humidit‚ et surtout le manque de pain firent bonne et prompte justice de tous ces coquins.

Le marquis del Dongo eut une grande place, et, comme il joignait une avarice sordide … une foule d'autres belles qualit‚s, il se vanta publiquement de ne pas envoyer un ‚cu … sa soeur, la comtesse Pietranera: toujours folle d'amour, elle ne voulait pas quitter son mari, et mourait de faim en France avec lui. La bonne marquise ‚tait d‚sesp‚r‚e; enfin elle r‚ussit … d‚rober quelques petits diamants dans son ‚crin, que son mari lui reprenait tous les soirs pour l'enfermer sous son lit dans une caisse de fer: la marquise avait apport‚ huit cent mille francs de dot … son mari et recevait quatre-vingts francs par mois pour ses d‚penses personnelles. Pendant les treize mois que les Fran‡ais passŠrent hors de Milan, cette femme si timide trouva des pr‚textes et ne quitta pas le noir.

Nous avouerons que, suivant l'exemple de beaucoup de graves auteurs, nous avons commenc‚ l'histoire de notre h‚ros une ann‚e avant sa naissance. Ce personnage essentiel n'est autre, en effet, que Fabrice Valserra, marchesino del Dongo, comme on dit … Milan. Il venait justement de se donner la peine de naŒtre ' lorsque les Fran‡ais furent chass‚s et se trouvait, par le hasard de la naissance, le second fils de ce marquis del Dongo si grand seigneur, et dont vous connaissez d‚j… le gros visage blˆme, le sourire faux et la haine sans bornes pour les id‚es nouvelles. Toute la fortune de la maison ‚tait substitu‚e au fils aŒn‚ Ascanio del Dongo, le digne portrait de son pŠre. Il avait huit ans, et Fabrice deux, lorsque tout … coup ce g‚n‚ral Bonaparte, que tous les gens bien n‚s croyaient pendu depuis longtemps, descendit du mont Saint-Bernard. Il entra dans Milan 2 ce moment est encore unique dans l'histoire; figurez-vous tout un peuple amoureux fou. Peu de jours aprŠs, Napol‚on gagna la bataille de Marengo. Le reste est inutile … dire. L'ivresse des Milanais fut au comble; mais, cette fois, elle ‚tait m‚lang‚e d'id‚es de vengeance: on avait appris la haine … ce bon peuple. Bient“t l'on vit arriver ce qui restait des patriotes d‚port‚s aux bouches de Cattaro; leur retour fut c‚l‚br‚ par une fˆte nationale. Leurs figures pƒles, leurs grands yeux ‚tonnes, leurs membres amaigris, faisaient un ‚trange contraste avec la joie qui ‚clatait de toutes parts. Leur arriv‚e fut le signal du d‚part pour les familles les plus compromises. Le marquis del Dongo fut un des premiers … s'enfuir … son chƒteau de Grianta. Les chefs des grandes familles ‚taient remplis de haine et de peur; mais leurs femmes leurs filles, se rappelaient les joies du premier s‚jour des Fran‡ais, et regrettaient Milan et les bals si gais, qui aussit“t aprŠs Marengo s'organisŠrent … la Casa Tanzi;. Peu de jours aprŠs la victoire, le g‚n‚ral fran‡ais charg‚ de maintenir la tranquillit‚ dans la Lombardie s'aper‡ut que tous

les fermiers des nobles, que toutes les vieilles femmes de la campagne, bien loin de songer encore … cette ‚tonnante victoire de Marengo qui avait chang‚ les destin‚es de l'Italie, et reconquis treize places fortes en un jour, n'avaient l'ƒme occup‚e que d'une proph‚tie de saint Giovita, le premier patron de Brescia. Suivant cette parole sacr‚e, les prosp‚rit‚s des Fran‡ais et de Napol‚on devaient cesser treize semaines juste aprŠs Marengo. Ce qui excuse un peu le marquis del Dongo et tous les nobles boudeurs des campagnes, c'est que r‚ellement et sans com‚die ils croyaient … la proph‚tie. Tous ces gens-l… n'avaient pas lu quatre volumes en leur vie; ils faisaient ouvertement leurs pr‚paratifs pour rentrer … Milan au bout de treize semaines, mais le temps, en s'‚coulant, marquait de nouveaux succŠs pour la cause de la France. De retour … Paris, Napol‚on, par de sages d‚crets, sauvait la R‚volution … l'int‚rieur, comme il l'avait sauv‚e … Marengo contre les ‚trangers. Alors les nobles lombards, r‚fugi‚s dans leurs chƒteaux, d‚couvrirent que d'abord ils avaient mal compris la pr‚diction du saint patron de Brescia: il ne s'agissait pas de treize semaines, mais bien de treize mois. Les treize mois s'‚coulŠrent, et la prosp‚rit‚ de la France semblait s'augmenter tous les jours.

Nous glissons sur dix ann‚es de progrŠs et de bonheur, de 1800 … 1810; Fabrice passa les premiŠres au chƒteau de Grianta, donnant et recevant force coups de poing au milieu des petits paysans du village, et en n'apprenant rien, pas mˆme … lire. Plus tard, on l'envoya au collŠge des j‚suites … Milan. Le marquis son pŠre exigea qu'on lui montrƒt le latin, non point d'aprŠs ces vieux auteurs qui parlent toujours de r‚publiques, mais sur un magnifique volume orn‚ de plus de cent gravures, chef-d'oeuvre des artistes du XVIIe siŠcle; c'‚tait la g‚n‚alogie latine des Valserra, marquis del Dongo, publi‚e en 1650 par Fabrice del Dongo, archevˆque de Parme. La fortune des Valserra ‚tant surtout militaire, les gravures repr‚sentaient force batailles, et toujours on voyait quelque h‚ros de ce nom donnant de grands coups d'‚p‚e. Ce livre plaisait fort au jeune Fabrice. Sa mŠre, qui l'adorait, obtenait de temps en temps la permission de venir le voir … Milan, mais son mari ne lui offrant jamais d'argent pour ces voyages, c'‚tait sa belle-soeur, l'aimable comtesse Pietranera, qui lui en prˆtait. AprŠs le retour des Fran‡ais, la comtesse ‚tait devenue l'une des femmes les plus brillantes de la cour du prince EugŠne, vice-roi d'Italie.

Lorsque Fabrice eut fait sa premiŠre communion, elle obtint du marquis, toujours exil‚ volontaire, la permission de le faire sortir quelquefois de son collŠge. Elle le trouva singulier, spirituel, fort s‚rieux, mais joli gar‡on, et ne d‚parant point trop le salon d'une femme … la mode; du reste, ignorant … plaisir, et sachant … peine ‚crire. La comtesse, qui portait en toutes choses son caractŠre enthousiaste, promit sa protection au chef de l'‚tablissement, si son neveu Fabrice faisait des progrŠs ‚tonnants, et … la fin de l'ann‚e avait beaucoup de prix. Pour lui donner les moyens de les m‚riter, elle l'envoyait chercher tous les samedis soir, et souvent ne le rendait … ses maŒtres que le mercredi ou le jeudi. Les j‚suites, quoique tendrement ch‚ris par le prince vice-roi, ‚taient repouss‚s d'Italie par les lois du royaume, et le sup‚rieur du collŠge, homme habile, sentit tout le parti qu'il pourrait tirer de ses relations avec une femme toute-puissante … la cour. Il n'eut garde de se plaindre des absences de Fabrice, qui, plus ignorant que jamais, … la fin de l'ann‚e obtint cinq premiers prix. A cette condition, la brillante comtesse Pietranera, suivie de son mari, g‚n‚ral commandant une des divisions de la garde, et de cinq ou six des plus grands personnages de la cour du vice-roi, vint assister … la distribution des prix chez les j‚suites. Le sup‚rieur fut complimente par ses chefs.

La comtesse conduisait son neveu … toutes ces fˆtes brillantes qui marquŠrent le rŠgne trop court de l'aimable prince EugŠne. Elle l'avait cr‚‚ de son autorit‚ officier de hussards, et Fabrice, ƒg‚ de douze ans, portait cet uniforme. Un jour, la comtesse, enchant‚e de sa jolie tournure, demanda pour lui au prince une place de page, ce qui voulait dire que la famille del Dongo se ralliait. Le lendemain, elle eut besoin de tout son cr‚dit pour obtenir que le vice-roi voul–t bien ne pas se souvenir de cette demande, … laquelle rien ne manquait que le consentement du pŠre du futur page, et ce consentement e–t ‚t‚ refus‚ avec ‚clat. A la suite de cette folie, qui fit fr‚mir le marquis boudeur, il trouva un pr‚texte pour rappeler … Grianta le jeune Fabrice. La comtesse m‚prisait souverainement son frŠre; elle le regardait comme un sot triste, et qui serait m‚chant si jamais il en avait le pouvoir. Mais elle ‚tait folle de Fabrice, et, aprŠs dix ans de silence, elle ‚crivit au marquis pour r‚clamer son neveu: sa lettre fut laiss‚e sans r‚ponse.

A son retour dans ce palais formidable, bƒti par le plus belliqueux de ses ancˆtres, Fabrice ne savait rien au monde que faire l'exercice et monter … cheval. Souvent le comte Pietranera, aussi fou de cet enfant que sa femme, le faisait monter … cheval, et le menait avec lui … la parade.

En arrivant au chƒteau de Grianta, Fabrice, les yeux encore bien rouges de larmes r‚pandues en quittant les beaux salons de sa tante, ne trouva que les caresses passionn‚es de sa mŠre et de ses soeurs. Le marquis ‚tait enferm‚ dans son cabinet avec son fils aŒn‚, le marchesino Ascanio. Ils y fabriquaient des lettres chiffr‚es qui avaient l'honneur d'ˆtre envoy‚es … Vienne; le pŠre et le fils ne paraissaient qu'aux heures des repas. Le marquis r‚p‚tait avec affectation qu'il apprenait … son successeur naturel … tenir, en partie double, le compte des produits de chacune de ses terres. Dans le fait, le marquis ‚tait trop jaloux de son pouvoir pour parler de ces choses-l… … un fils, h‚ritier n‚cessaire de toutes ces terres substitu‚es. Il l'employait … chiffrer des d‚pˆches de quinze ou vingt pages que deux ou trois fois la semaine il faisait passer en Suisse, d'o— on les acheminait … Vienne. Le marquis pr‚tendait faire connaŒtre … ses souverains l‚gitimes l'‚tat int‚rieur du royaume d'Italie qu'il ne connaissait pas lui-mˆme, et toutefois ses lettres avaient beaucoup de succŠs; voici comment. Le marquis faisait compter sur la grande route, par quelque agent s–r, le nombre des soldats de tel r‚giment fran‡ais ou italien qui changeait de garnison, et, en rendant compte du fait … la cour de Vienne, il avait soin de diminuer d'un grand quart le nombre des soldats pr‚sents. Ces lettres, d'ailleurs ridicules, avaient le m‚rite d'en d‚mentir d'autres plus v‚ridiques, et elles plaisaient. Aussi, peu de temps avant l'arriv‚e de Fabrice au chƒteau, le marquis avait-il re‡u la plaque d'un ordre renomm‚: c'‚tait la cinquiŠme qui ornait son habit de chambellan. A la v‚rit‚, il avait le chagrin de ne pas oser arborer cet habit hors de son cabinet; mais il ne se permettait jamais de dicter une d‚pˆche sans avoir revˆtu le costume brod‚, garni de tous ses ordres. Il e–t cru manquer de respect d'en agir autrement.

La marquise fut ‚merveill‚e des grƒces de son fils. Mais elle avait conserv‚ l'habitude d'‚crire deux ou trois fois par an au g‚n‚ral comte d'A***; c'‚tait le nom actuel du lieutenant Robert. La marquise avait horreur de mentir aux gens qu'elle aimait; elle interrogea son fils et fut ‚pouvant‚e de son ignorance.

"S'il me semble peu instruit, se disait-elle, … moi qui ne sais rien, Robert, qui est si savant, trouverait son ‚ducation absolument manqu‚e; or, maintenant il faut du m‚rite."Une autre particularit‚ qui l'‚tonna presque autant, c'est que Fabrice avait pris au s‚rieux toutes les choses religieuses qu'on lui avait enseign‚es chez les j‚suites. Quoique fort pieuse elle-mˆme, le fanatisme de cet enfant la fit fr‚mir."Si le marquis a l'esprit de deviner ce moyen d'influence, il va m'enlever l'amour de mon fils."Elle pleura beaucoup, et sa passion pour Fabrice s'en augmenta.

La vie de ce chƒteau, peupl‚ de trente ou quarante domestiques, ‚tait fort triste; aussi Fabrice passait-il toutes ses journ‚es … la chasse ou … courir le lac sur une barque. Bient“t il fut ‚troitement li‚ avec les cochers et les hommes des ‚curies; tous ‚taient partisans fous des Fran‡ais et se moquaient ouvertement des valets de chambre d‚vots, attach‚s … la personne du marquis ou … celle de son fils aŒn‚. Le grand sujet de plaisanterie contre ces personnages graves, c'est qu'ils portaient de la poudre … l'instar de leurs maŒtres.

CHAPITRE II

... Alors que Vesper vient embrunir nos yeux
Tout ‚pris d'avenir, je contemple les cieux
En qui Dieu nous escrit, par notes non obscures,
Les sorts et les destins de toutes cr‚atures.
Car lui du fond cieux regardant un humain
Parfois m– de piti‚, lui montre le chemin;
Par les astrcs du ciel qui sont des caractŠres
Les choses nous pr‚dit et bonnes et contraires.
Mais les hommes charg‚s de terre et de tr‚pas
M‚prisent tel ‚crit, et ne le lisent pas.

Ronsard

Le marquis professait une haine vigoureuse pour les lumiŠres: a Ce sont les id‚es, disait-il, qui ont perdu l'Italie."Il ne savait trop comment concilier cette sainte horreur de l'instruction, avec le d‚sir de voir son fils Fabrice perfectionner l'‚ducation si brillamment commenc‚e chez les j‚suites. Pour courir le moins de risques possible, il chargea le bon abb‚ BlanŠs, cur‚ de Grianta, de faire continuer … Fabrice ses ‚tudes en latin. Il e–t fallu que le cur‚ lui-mˆme s–t cette langue; or, elle ‚tait l'objet de ses m‚pris; ses connaissances en ce genre se bornaient … r‚citer, par coeur, les priŠres de son missel, dont il pouvait rendre … peu prŠs le sens … ses ouailles. Mais ce cur‚ n'en ‚tait pas

moins fort respect‚ et mˆme redout‚ dans le canton; il avait toujours dit que ce n'‚tait point en treize semaines, ni mˆme en treize mois, que l'on verrait s'accomplir la c‚lŠbre proph‚tie de saint Giovita, le patron de Brescia. Il ajoutait, quand il parlait … des amis s–rs, que ce nombre treize devait ˆtre interpr‚t‚ d'une fa‡on qui ‚tonnerait bien du monde, s'il ‚tait permis de tout dire (1813).

Le fait est que l'abb‚ BlanŠs, personnage d'une honnˆtet‚ et d'une vertu primitives, et de plus homme d'esprit, passait toutes les nuits au haut de son clocher; il ‚tait fou d'astrologie. AprŠs avoir us‚ ses journ‚es … calculer des conjonctions et des positions d'‚toiles, il employait la meilleure part de ses nuits … les suivre dans le ciel. Par suite de sa pauvret‚, il n'avait d'autre instrument qu'une longue lunette … tuyau de carton. On peut juger du m‚pris qu'avait pour l'‚tude des langues un homme qui passait sa vie … d‚couvrir l'‚poque pr‚cise de la chute des empires et des r‚volutions qui changent la face du monde."Que sais-je de plus sur un cheval, disait-il … Fabrice, depuis qu'on m'a appris qu'en latin il s'appelle equus?"

Les paysans redoutaient l'abb‚ BlanŠs comme un grand magicien: pour lui, … l'aide de la peur qu'inspiraient ses stations dans le clocher, il les empˆchait de voler. Ses confrŠres les cur‚s des environs, fort jaloux de son influence, le d‚testaient; le marquis del Dongo le m‚prisait tout simplement parce qu'il raisonnait trop pour un homme de si bas ‚tage. Fabrice l'adorait: pour lui plaire, il passait quelquefois des soir‚es entiŠres … faire des additions ou des multiplications ‚normes. Puis il montait au clocher: c'‚tait une grande faveur et que l'abb‚ BlanŠs n'avait jamais accord‚e … personne; mais il aimait cet enfant pour sa na‹vet‚.

- Si tu ne deviens pas hypocrite, lui disait-il, peut-ˆtre tu seras un homme.

Deux ou trois fois par an, Fabrice, intr‚pide et passionn‚ dans ses plaisirs, ‚tait sur le point de se noyer dans le lac. Il ‚tait le chef de toutes les grandes exp‚ditions des petits paysans de Grianta et de la Cadenabia. Ces enfants s'‚taient procur‚ quelques petites clefs, et quand la nuit ‚tait bien noire, ils essayaient d'ouvrir les cadenas de ces chaŒnes qui attachent les bateaux … quelque grosse pierre ou … quelque arbre voisin du rivage. Il faut savoir que sur le lac de C“me l'industrie des pˆcheurs place des lignes dormantes … une grande distance des bords. L'extr‚mit‚ sup‚rieure de la corde est attach‚e … une planchette doubl‚e de liŠge, et une branche de coudrier trŠs flexible fich‚e sur cette planchette, soutient une petite sonnette qui tinte lorsque le poisson, pris … la ligne, donne des secousses … la corde.

Le grand objet de ces exp‚ditions nocturnes, que Fabrice commandait en chef, ‚tait d'aller visiter les lignes dormantes, avant que les pˆcheurs eussent entendu l'avertissement donn‚ par les petites clochettes. On choisissait les temps d'orage; et, pour ces parties hasardeuses, on s'embarquait le matin, une heure avant l'aube. En montant dans la barque, ces enfants croyaient se pr‚cipiter dans les plus grands dangers, c'‚tait l… le beau c“t‚ de leur action, et, suivant l'exemple de leurs pŠres, ils r‚citaient d‚votement un Ave Maria. Or, il arrivait souvent qu'au moment du d‚part, et … l'instant qui suivait l'Ave Maria, Fabrice ‚tait frapp‚ d'un pr‚sage. C'‚tait l… le fruit qu'il avait retir‚ des ‚tudes astrologiques de son ami l'abb‚ BlanŠs, aux pr‚dictions duquel il ne croyait point. Suivant sa jeune imagination, ce pr‚sage lui annon‡ait avec certitude le bon ou le mauvais succŠs; et comme il avait plus de r‚solution qu'aucun de ses camarades, peu … peu toute la troupe prit tellement l'habitude des pr‚sages, que si, au moment de s'embarquer, on apercevait sur la c“te un prˆtre, ou si l'on voyait un corbeau s'envoler … main gauche', on se hƒtait de remettre le cadenas … la chaŒne du bateau, et chacun allait se recoucher. Ainsi l'abb‚ BlanŠs n'avait pas communiqu‚ sa science assez difficile … Fabrice, mais … son insu il lui avait inocul‚ une confiance illimit‚e dans l‚s signes qui peuvent pr‚dire l'avenir.

Le marquis sentait qu'un accident arriv‚ … sa correspondance chiffr‚e pouvait le mettre … la merci de sa soeur; aussi tous les ans, … l'‚poque de la Sainte-Angela, fˆte de la comtesse Pietranera Fabrice obtenait la permission d'aller passer huit jours … Milan. Il vivait toute l'ann‚e dans l'esp‚rance ou le regret de ces huit jours. En cette grande occasion, pour accomplir ce voyage politique, le marquis remettait … son fils quatre ‚cus et, suivant l'usage, ne donnait rien … sa femme, qui le menait. Mais un des cuisiniers, six laquais et un cocher avec deux chevaux, partaient pour C“me, la veille du voyage, et chaque jour, … Milan, la marquise trouvait une voiture … ses ordres, et un dŒner de douze couverts.

Le genre de vie boudeur que menait le marquis del Dongo ‚tait assur‚ment fort peu divertissant; mais il avait cet avantage qu'il enrichissait … jamais les familles qui avaient la bont‚ de s'y livrer. Le marquis, qui avait plus de deux cent mille livres de rente, n'en d‚pensait pas le quart, il vivait d'esp‚rances. Pendant les treize ann‚es de 1800 … 1813, il crut constamment et fermement que Napol‚on serait renvers‚ avant six mois. Qu'on juge de son ravissement quand, au commencement de 1813, il apprit les d‚sastres de la B‚r‚sina! La prise de Paris et la chute de Napol‚on faillirent lui faire perdre la tˆte; il se permit alors les propos les plus outrageants envers sa femme et sa soeur. Enfin, aprŠs quatorze ann‚es d'attente, il eut cette joie inexprimable de voir les troupes autrichiennes rentrer dans Milan. D'aprŠs les ordres venus de Vienne, le g‚n‚ral autrichien re‡ut le marquis del Dongo avec une consid‚ration voisine du respect; on se hƒta de lui offrir une des premiŠres places dans le gouvernement, et il l'accepta comme le paiement d'une dette. Son fils aŒn‚ eut une lieutenance dans l'un des plus beaux r‚giments de la monarchie; mais le second ne voulut jamais accepter une place de cadet qui lui ‚tait offerte. Ce triomphe, dont le marquis jouissait avec une insolence rare, ne dura que quelques mois, et fut suivi d'un revers humiliant. Jamais il n'avait eu le talent des affaires, et quatorze ann‚es pass‚es … la campagne, entre ses valets, son notaire et son m‚decin, jointes … la mauvaise humeur de la vieillesse qui ‚tait survenue, en avaient fait un homme tout … fait incapable. Or, il n'est pas possible, en pays autrichien, de conserver une place importante sans avoir le genre de talent que r‚clame l'administration lente et compliqu‚e, mais fort raisonnable, de cette vieille monarchie. Les b‚vues du marquis del Dongo scandalisaient les employ‚s et mˆme arrˆtaient la marche des affaires. Ses propos ultra-monarchiques irritaient les populations qu'on voulait plonger dans le sommeil et l'incurie. Un beau jour, il apprit que Sa Majest‚ avait daign‚ accepter gracieusement la d‚mission qu'il donnait de son emploi dans l'administration, et en mˆme temps lui conf‚rait la place de second grand majordome major du royaume lombardo-v‚nitien. Le marquis fut indign‚ de l'injustice atroce dont il ‚tait victime; il fit imprimer une lettre … un ami, lui qui ex‚crait tellement la libert‚ de la presse. Enfin il ‚crivit … l'empereur que ses ministres le trahissaient, et n'‚taient que des jacobins. Ces choses faites, il revint tristement … son chƒteau de Grianta. Il eut une consolation. AprŠs la chute de Napol‚on, certains personnages puissants … Milan firent assommer dans les rues le comte Prina, ancien ministre du roi d'Italie, et homme du premier m‚rite'. Le comte Pietranera exposa sa vie pour sauver celle du ministre, qui fut tu‚ … coups de parapluie, et dont le supplice dura cinq heures. Un prˆtre, confesseur du marquis del Dongo, e–t pu sauver Prina en lui ouvrant la grille de l'‚glise de San Giovanni, devant laquelle on traŒnait le malheureux ministre, qui mˆme un instant fut abandonn‚ dans le ruisseau, au milieu de la rue, mais il refusa d'ouvrir sa grille avec d‚rision, et, six mois aprŠs, le marquis eut le bonheur de lui faire obtenir un bel avancement.

Il ex‚crait le comte Pietranera, son beau-frŠre, lequel, n'ayant pas cinquante louis de rente, osait ˆtre assez content, s'avisait de se montrer fidŠle … ce qu'il avait aim‚ toute sa vie, et avait l'insolence de pr“ner cet esprit de justice sans acceptation de personnes, que le marquis appelait un jacobinisme infƒme. Le comte avait refus‚ de prendre du service en Autriche; on fit valoir ce refus, et, quelques mois aprŠs la mort de Prina, les mˆmes personnages qui avaient pay‚ les assassins obtinrent que le g‚n‚ral Pietranera serait jet‚ en prison. Sur quoi la comtesse, sa femme, prit un passeport et demanda des chevaux de poste pour aller … Vienne dire la v‚rit‚ … l'empereur. Les assassins de Prina eurent peur, et l'un d'eux, cousin de Mme Pietranera, vint lui apporter … minuit, une heure avant son d‚part pour Vienne, l'ordre de mettre en libert‚ son mari. Le lendemain, le g‚n‚ral autrichien fit appeler le comte Pietranera, le re‡ut avec toute la distinction possible, et l'assura que sa pension de retraite ne tarderait pas … ˆtre liquid‚e sur le pied le plus avantageux. Le brave g‚n‚ral Bubna, homme d'esprit et de coeur, avait l'air tout honteux de l'assassinat de Prina et de la prison du comte.

AprŠs cette bourrasque, conjur‚e par le caractŠre ferme de la comtesse, les deux ‚poux v‚curent, tant bien que mal, avec la pension de retraite, qui, grƒce … la recommandation du g‚n‚ral Bubna, ne se fit pas attendre.

Par bonheur, il se trouva que, depuis cinq ou six ans, la comtesse avait beaucoup d'amiti‚ pour un jeune homme fort riche, lequel ‚tait aussi ami intime du comte, et ne manquait pas de mettre … leur disposition le plus bel attelage de chevaux anglais qui f–t alors … Milan, sa loge au th‚ƒtre de la Scala, et son chƒteau … la campagne. Mais le comte avait la conscience de sa bravoure, son ƒme ‚tait g‚n‚reuse, il s'emportait facilement, et alors se permettait d'‚tranges propos. Un jour qu'il ‚tait … la chasse avec des jeunes gens, l'un d'eux, qui avait servi sous d'autres drapeaux que lui, se mit … faire des plaisanteries sur la bravoure des soldats de la r‚publique cisalpine; le comte lui donna un soufflet, l'on se battit aussit“t, et le comte, qui ‚tait seul de son bord, au milieu de tous ces jeunes gens, fut tu‚. On parla beaucoup de cette espŠce de duel, et les personnes qui s'y ‚taient trouv‚es prirent le parti d'aller voyager en Suisse.

Ce courage ridicule qu'on appelle r‚signation, le courage d'un sot qui se laisse pendre sans mot dire, n'‚tait point … l'usage de la comtesse. Furieuse de la mort de son mari, elle aurait voulu que Limercati, ce jeune homme riche, son ami intime, prŒt aussi la fantaisie de voyager en Suisse, et de donner un coup de carabine ou un soufflet au meurtrier du comte Pietranera.

Limercati trouva ce projet d'un ridicule achev‚, et la comtesse s'aper‡ut que chez elle le m‚pris avait tu‚ l'amour. Elle redoubla d'attention pour Limercati; elle voulait r‚veiller son amour, et ensuite le planter l… et le mettre au d‚sespoir. Pour rendre ce plan de vengeance intelligible en France, je dirai qu'… Milan, pays fort ‚loign‚ du n“tre, on est encore au d‚sespoir par amour. La comtesse, qui, dans ses habits de deuil, ‚clipsait de bien loin toutes ses rivales, fit des coquetteries aux jeunes gens qui tenaient le haut du pav‚, et l'un d'eux, le comte N..., qui, de tout temps, avait dit qu'il trouvait le m‚rite de Limercati un peu lourd, un peu empes‚ pour une femme d'autant d'esprit, devint amoureux fou de la comtesse. Elle ‚crivit … Limercati :

Voulez-vous agir une fois en homme d'esprit? Figurez-vous que vous ne m'avez jamais connue.
Je suis, avec un peu de m‚pris peut-ˆtre, votre trŠs humble servante.
Gina Pietranera.

A la lecture de ce billet, Limercati partit pour un de ses chƒteaux; son amour s'exalta, il devint
fou, et parla de se br–ler la cervelle, chose inusit‚e dans les pays … enfer. DŠs le lendemain de son arriv‚e … la campagne, il avait ‚crit … la comtesse pour lui offrir sa main et ses deux cent mille livres de rente. Elle lui renvoya sa lettre non d‚cachet‚e par le groom du comte N... Sur quoi Limercati a pass‚ trois ans dans ses terres, revenant tous les deux mois … Milan, mais sans avoir jamais le courage d'y rester, et ennuyant tous ses amis de son amour passionn‚ pour la comtesse, et du r‚cit circonstanci‚ des bont‚s que jadis elle avait pour lui. Dans les commencements, il ajoutait qu'avec le comte N... elle se perdait, et qu'une telle liaison la d‚shonorait.

Le fait est que la comtesse n'avait aucune sorte d'amour pour le comte N..., et c'est ce qu'elle lui d‚clara quand elle fut tout … fait s–re du d‚sespoir de Limercati. Le comte, qui avait de l'usage, la pria de ne point divulguer la triste v‚rit‚ dont elle lui faisait confidence:

- Si vous avez l'extrˆme indulgence, ajouta-t-il, de continuer … me recevoir avec toutes les distinctions ext‚rieures accord‚es … l'amant r‚gnant, je trouverai peut-ˆtre une place convenable.

AprŠs cette d‚claration h‚ro‹que, la comtesse ne voulut plus des chevaux ni de la loge du comte N... Mais depuis quinze ans elle ‚tait accoutum‚e … la vie la plus ‚l‚gante: elle eut … r‚soudre ce problŠme difficile ou pour mieux dire impossible: vivre … Milan avec une pension de quinze cents francs. Elle quitta son palais, loua deux chambres … un cinquiŠme ‚tage, renvoya tous ses gens et jusqu'… sa femme de chambre remplac‚e par une pauvre vieille faisant des m‚nages. Ce sacrifice ‚tait dans le fait moins h‚ro‹que et moins p‚nible qu'il ne nous semble; … Milan la pauvret‚ n'est pas ridicule, et partant ne se montre pas aux ƒmes effray‚es comme le pire des maux. AprŠs quelques mois de cette pauvret‚ noble, assi‚g‚e par les lettres continuelles de Limercati, et mˆme du comte N... qui lui aussi voulait ‚pouser, il arriva que le marquis del Dongo, ordinairement d'une avarice ex‚crable, vint … penser que ses ennemis pourraient bien triompher de la misŠre de sa soeur. Quoi! une del Dongo ˆtre r‚duite … vivre avec la pension que la cour de Vienne, dont il avait tant … se plaindre, accorde aux veuves de ses g‚n‚raux!

Il lui ‚crivit qu'un appartement et un traitement dignes de sa soeur l'attendaient au chƒteau de Grianta. L'ƒme mobile de la comtesse embrassa avec enthousiasme l'id‚e de ce nouveau genre de vie; il y avait vingt ans qu'elle n'avait habit‚ ce chƒteau v‚n‚rable s'‚levant majestueusement au milieu des vieux chƒtaigniers plant‚s du temps des Sforce."L…, se disait-elle, je trouverai le repos, et, … mon ƒge, n'est-ce pas le bonheur? (Comme elle avait trente et un ans elle se croyait arriv‚e au moment de la retraite.) Sur ce lac sublime o— je suis n‚e, m'attend enfin une vie heureuse et paisible."

Je ne sais si elle se trompait, mais ce qu'il y a de s–r c'est que cette ƒme passionn‚e, qui venait de refuser si lestement l'offre de deux immenses fortunes, apporta le bonheur au chƒteau du Grianta. Ses deux niŠces ‚taient folles de joie.

- Tu m'as rendu les beaux jours de la jeunesse, lui disait la marquise en l'embrassant, la veille de ton arriv‚e, j'avais cent ans.

La comtesse se mit … revoir, avec Fabrice tous ces lieux enchanteurs voisins de Grianta, et si c‚l‚br‚s par les voyageurs: la villa Melzi de l'autre c“t‚ du lac, vis-…-vis le chƒteau, et qui lui sert de point de vue; au-dessus le bois sacr‚ des Sfondrata et le hardi promontoire qui s‚pare les deux branches du lac, celle de C“me, si voluptueuse, et celle qui court vers Lecco, pleine de s‚v‚rit‚: aspects sublimes et gracieux, que le site le plus renomm‚ du monde, la baie de Naples, ‚gale, mais ne surpasse point. C'‚tait avec ravissement que la comtesse retrouvait les souvenirs de sa premiŠre jeunesse et les comparait … ses sensations actuelles."Le lac de C“me, se disait-elle, n'est point environn‚, comme le lac de GenŠve, de grandes piŠces de terre bien closes et cultiv‚es selon les meilleures m‚thodes, choses qui rappellent l'argent et la sp‚culation. Ici de tous c“t‚s je vois des collines d'in‚gales hauteurs couvertes de bouquets d'arbres plant‚s par le hasard, et que la main de l'homme n'a point encore gƒt‚s et forc‚s … rendre du revenu. Au milieu de ces collines aux formes admirables et se pr‚cipitant vers le lac par des pentes si singuliŠres, je puis garder toutes les illusions des descriptions du Tasse et de l'Arioste. Tout est noble et tendre, tout parle d'amour, rien ne rappelle les laideurs de la civilisation. Les villages situ‚s … mi-c“te sont cach‚s par de grands arbres, et au-dessus des sommets des arbres s'‚lŠve l'architecture charmante de leurs jolis clochers. Si quelque petit champ de cinquante pas de large vient interrompre de temps … autre les bouquets de chƒtaigniers et de cerisiers sauvages, l'oeil satisfait y voit croŒtre des plantes plus vigoureuses et plus heureuses l… qu'ailleurs. Par-del… ces collines, dont le faŒte offre des ermitages qu'on voudrait tous habiter, l'oeil ‚tonn‚ aper‡oit les pics des Alpes, toujours couverts de neige, et leur aust‚rit‚ s‚vŠre lui rappelle des malheurs de la vie et ce qu'il en faut pour accroŒtre la volupt‚ pr‚sente. L'imagination est touch‚e par le son lointain de la cloche de quelque petit village cach‚ sous les arbres: ces sons port‚s sur les eaux qui les adoucissent prennent une teinte de douce m‚lancolie et de r‚signation, et semblent dire … l'homme: la vie s'enfuit, ne te montre donc point si difficile envers le bonheur qui se pr‚sente hƒte-toi de jouir."Le langage de ces lieux ravissants, et qui n'ont point de pareils au monde, rendit … la comtesse son coeur de seize ans. Elle ne concevait pas comment elle avait pu passer tant d'ann‚es sans revoir le lac."Est-ce donc au commencement de la vieillesse, se disait-elle, que le bonheur se serait r‚fugi‚?"Elle acheta une barque que Fabrice, la marquise et elle ornŠrent de leurs mains, car on manquait d'argent pour tout, au milieu de l'‚tat de maison le plus splendide depuis sa disgrƒce, le marquis del Dongo avait redoubl‚ de faste aristocratique. Par exemple, pour gagner dix pas de terrain sur le lac, prŠs de la fameuse all‚e de platanes, … c“t‚ de la Cadenabia, il faisait construire une digue dont le devis allait … quatre-vingt mille francs. A l'extr‚mit‚ de la digue on voyait s'‚lever, sur les dessins du fameux marquis Cagnola, une chapelle bƒtie tout entiŠre en blocs de granit ‚normes, et, dans la chapelle, Marchesi, le sculpteur … la mode de Milan, lui bƒtissait un tombeau sur lequel des bas-reliefs nombreux devaient repr‚senter les belles actions de ses ancˆtres.

Le frŠre aŒn‚ de Fabrice, le marchesine Ascagne, voulut se mettre des promenades de ces dames; mais sa tante jetait de l'eau sur ses cheveux poudr‚s, et avait tous les jours quelque nouvelle niche … lancer … sa gravit‚. Enfin il d‚livra de l'aspect de sa grosse figure blafarde la joyeuse troupe qui n'osait rire en sa pr‚sence. On pensait qu'il ‚tait l'espion du marquis son pŠre, et il fallait m‚nager ce despote s‚vŠre et toujours furieux depuis sa d‚mission forc‚e.

Ascagne jura de se venger de Fabrice.

Il y eut une tempˆte o— l'on courut des dangers; quoiqu'on e–t infiniment peu d'argent, on paya g‚n‚reusement les deux bateliers pour qu'ils ne dissent rien au marquis, qui d‚j… t‚moignait beaucoup d'humeur de ce qu'on emmenait ses deux filles. On rencontra une seconde tempˆte; elles sont terribles et impr‚vues sur ce beau lac: des rafales de vent sortent … l'improviste de deux gorges de montagnes plac‚es dans des directions oppos‚es et luttent sur les eaux. La comtesse voulut d‚barquer au milieu de l'ouragan et des coups de tonnerre; elle pr‚tendait que, plac‚e sur un rocher isol‚ au milieu du lac, et grand comme une petite chambre', elle aurait un spectacle singulier; elle se verrait assi‚g‚e de toutes parts par des vagues furieuses; mais, en sautant de la barque elle tomba dans l'eau. Fabrice se jeta aprŠs elle pour la sauver, et tous deux furent entraŒn‚s assez loin. Sans doute il n'est pas beau de se noyer, mais l'ennui, tout ‚tonn‚, ‚tait banni du chƒteau f‚odal. La comtesse s'‚tait passionn‚e pour le caractŠre primitif et pour l'astrologie de l'abb‚ BlanŠs. Le peu d'argent qui lui restait aprŠs l'acquisition de la barque avait ‚t‚ employ‚ … acheter un petit t‚lescope de rencontre, et presque tous les soirs, avec ses niŠces et Fabrice, elle allait s'‚tablir sur la plate-forme d'une des tours gothiques du chƒteau. Fabrice ‚tait le savant de la troupe, et l'on passait l… plusieurs heures fort gaiement, loin des espions.

Il faut avouer qu'il y avait des journ‚es o— la comtesse n'adressait la parole … personne; on la voyait se promener sous les hauts chƒtaigniers, plong‚e dans de sombres rˆveries; elle avait trop d'esprit pour ne pas sentir parfois l'ennui qu'il y a … ne pas ‚changer ses id‚es. Mais le lendemain elle riait comme la veille: c'‚taient les dol‚ances de la marquise, sa belle-soeur, qui produisaient ces impressions sombres sur cette ƒme naturellement si agissante.

- Passerons-nous donc ce qui nous reste de jeunesse dans ce triste chƒteau! s'‚criait la marquise.

Avant l'arriv‚e de la comtesse, elle n'avait pas mˆme le courage d'avoir de ces regrets.

L'on v‚cut ainsi pendant l'hiver de 1814 … 1815. Deux fois, malgr‚ sa pauvret‚, la comtesse vint passer quelques jours … Milan; il s'agissait de voir un ballet sublime de Vigano, donn‚ au th‚ƒtre de la Scala, et le marquis ne d‚fendait point … sa femme d'accompagner sa belle-soeur. On allait toucher les quartiers de la petite pension, et c'‚tait la pauvre veuve du g‚n‚ral cisalpin qui prˆtait quelques sequins … la richissime marquise del Dongo. Ces parties ‚taient charmantes; on invitait … dŒner de vieux amis, et l'on se consolait en riant de tout, comme de vrais enfants. Cette gaiet‚ italienne, pleine de brio et d'impr‚vu, faisait oublier la tristesse sombre que les regards du marquis et de son fils aŒn‚ r‚pandaient autour d'eux … Grianta. Fabrice, … peine ƒg‚ de seize ans, repr‚sentait fort bien le chef de la maison.

Le 7 mars 1815 les dames ‚taient de retour, depuis l'avant-veille, d'un charmant petit voyage de Milan; elles se promenaient dans la belle all‚e de platanes, r‚cemment prolong‚e sur l'extrˆme bord du lac. Une barque parut, venant du c“t‚ de C“me, et fit des signes singuliers. Un agent du marquis sauta sur la digue: Napol‚on venait de d‚barquer au golfe de Juan. L'Europe eut la bonhomie d'ˆtre surprise de cet ‚v‚nement, qui ne surprit pont le marquis del Dongo, il ‚crivit … son souverain une lettre pleine d'effusion de coeur; il lui offrait ses talents et plusieurs millions, et lui r‚p‚tait que ses ministres ‚taient des jacobins d'accord avec les meneurs de Paris.

Le 8 mars, … six heures du matin, le marquis, revˆtu de ses insignes, se faisait dicter, par son fils aŒn‚, le brouillon d'une troisiŠme d‚pˆche politique il s'occupait avec gravit‚ … la transcrire de sa belle ‚criture soign‚e, sur du papier portant en filigrane l'effigie du souverain. Au mˆme instant Fabrice se faisait annoncer chez la comtes se Pietranera.

- Je pars, lui dit-il, je vais rejoindre l'Empereur, qui est aussi roi d'Italie; il avait tant d'amiti‚ pour ton mari! Je passe par la Suisse. Cette nuit, … Menaggio, mon ami Vasi, le marchand de baromŠtres, m'a donn‚ son passeport; maintenant donne-moi quelques napol‚ons, car je n'en ai que deux … moi; mais s'il le faut, j'irai … pied.

La comtesse pleurait de joie et d'angoisse.

- Grand Dieu! pourquoi faut-il que cette id‚e te soit venue! s'‚criait-elle en saisissant les mains de Fabrice.

Elle se leva et alla prendre dans l'armoire au linge, o— elle ‚tait soigneusement cach‚e, une petite bourse orn‚e de perles; c'‚tait tout ce qu'elle poss‚dait au monde.

- Prends, dit-elle … Fabrice; mais au nom de Dieu! ne te fais pas tuer. Que restera-t-il … ta malheureuse mŠre et … moi. si tu nous manques? Quant au succŠs de Napol‚on, il est impossible, mon pauvre ami; nos messieurs sauront bien le faire p‚rir. N'as-tu pas entendu, il y a huit jours, … Milan, l'histoire des vingt-trois projets d'assassinat tous si bien combin‚s et auxquels il n'‚chappa que par miracle? et alors il ‚tait tout-puissant. Et tu as vu que ce n'est pas la volont‚ de le perdre qui manque … nos ennemis la France n'‚tait plus rien depuis son d‚part.

C'‚tait avec l'accent de l'‚motion la plus vive que la comtesse parlait … Fabrice des futures destin‚es de Napol‚on.

- En te permettant d'aller le rejoindre, je lui sacrifie ce que j'ai de plus cher au monde, disait-elle.

Les yeux de Fabrice se mouillŠrent, il r‚pandit des larmes en embrassant la comtesse, mais sa r‚solution de partir ne fut pas un instant ‚branl‚e. Il expliquait avec effusion … cette amie si chŠre toutes les raisons qui le d‚terminaient, et que nous prenons la libert‚ de trouver bien plaisantes.

- Hier soir, il ‚tait six heures moins sept minutes, nous nous promenions, comme tu sais sur le bord du lac dans l'all‚e de platanes, au-dessous de la Casa Sommariva, et nous marchions vers le sud. L…, pour la premiŠre fois, j'ai remarqu‚ au loin le bateau qui venait de C“me, porteur d'une si grande nouvelle. Comme je regardais ce bateau sans songer … l'Empereur, et seulement enviant le sort de ceux qui peuvent voyager, tout … coup j'ai ‚t‚ saisi d'une ‚motion profonde. Le bateau a pris terre, l'agent a parl‚ bas … mon pŠre, qui a chang‚ de couleur, et nous a pris … part pour nous annoncer la terrible nouvelle. Je me tournai vers le lac sans autre but que de cacher les larmes de joie dont mes yeux ‚taient inond‚s. Tout … coup, … une hauteur immense et … ma droite j'ai vu un aigle, l'oiseau de Napol‚on; il volait majestueusement, se dirigeant vers la Suisse, et par cons‚quent vers Paris. Et moi aussi, me suis-je dit … l'instant, je traverserai la Suisse avec la rapidit‚ de l'aigle, et j'irai offrir … ce grand homme bien peu de chose, mais enfin tout ce que je puis offrir, le secours de mon faible bras. Il voulut nous donner une patrie et il aima mon oncle. A l'instant, quand je voyais encore l'aigle, par un effet singulier mes larmes se sont taries; et la preuve que cette id‚e vient d'en haut, c'est qu'au mˆme moment, sans discuter, j'ai pris ma r‚solution et j'ai vu les moyens d'ex‚cuter ce voyage. En un clin d'oeil toutes les tristesses qui, comme tu sais, empoisonnent ma vie, surtout les dimanches, ont ‚t‚ comme enlev‚es par un souffle divin. J'ai vu cette grande image de l'Italie se relever de la fange o— les Allemands la retiennent plong‚e'; elle ‚tendait ses bras meurtris et encore … demi charg‚s de chaŒnes vers son roi et son lib‚rateur. Et moi, me suis-je dit, fils encore inconnu de cette mŠre malheureuse, je partirai, j'irai mourir ou vaincre avec cet homme marqu‚ par le destin, et qui voulut nous laver du m‚pris que nous jettent mˆme les plus esclaves et les plus vils parmi les habitants de l'Europe.

"Tu sais, ajouta-t-il … voix basse en se rapprochant de la comtesse, et fixant sur elle ses yeux d'o— jaillissaient des flammes, tu sais ce jeune marronnier que ma mŠre, l'hiver de ma naissance, planta elle-mˆme au bord de la grande fontaine dans notre forˆt, … deux lieues d'ici: avant de rien faire, j'ai voulu l'aller visiter. Le printemps n'est pas trop avanc‚, me disais-je: eh bien! si mon arbre a des feuilles, ce sera un signe pour moi. Moi aussi je dois sortir de l'‚tat de torpeur o— je languis dans ce triste et froid chƒteau. Ne trouves-tu pas que ces vieux murs noircis, symboles maintenant et autrefois moyens du despotisme, sont une v‚ritable image du triste hiver? ils sont pour moi ce que l'hiver est pour mon arbre.

"Le croirais-tu, Gina? hier soir … sept heures et demie j'arrivais … mon marronnier; il avait des feuilles, de jolies petites feuilles d‚j… assez grandes! Je les baisai sans leur faire de mal. J'ai bˆch‚ la terre avec respect … l'entour de l'arbre ch‚ri. Aussit“t, rempli d'un transport nouveau, j'ai travers‚ la montagne; je suis arriv‚ … Menagio: il me fallait un passeport pour entrer en Suisse. Le temps avait vol‚, il ‚tait d‚j… une heure du matin quand je me suis vu … la porte de Vasi. Je pensais devoir frapper longtemps pour le r‚veiller; mais il ‚tait debout avec trois de ses amis. A mon premier mot,"Tu vas rejoindre Napol‚on!"s'est-il ‚cri‚; et il m'a saut‚ au cou. Les autres aussi m'ont embrass‚ avec transport."Pourquoi suis-je mari‚!"disait l'un d'eux."

Mme Pietranera ‚tait devenue pensive, elle crut devoir pr‚senter quelques objections. Si Fabrice e–t eu la moindre exp‚rience, il e–t bien vu que la comtesse elle-mˆme ne croyait pas aux bonnes raisons qu'elle se hƒtait de lui donner. Mais, … d‚faut d'exp‚rience, il avait de la r‚solution; il ne daigna pas mˆme ‚couter ces raisons. La comtesse se r‚duisit bient“t … obtenir de lui que du moins il fŒt part de son projet … sa mŠre.

- Elle le dira … mes soeurs, et ces femmes me trahiront … leur insu! s'‚cria Fabrice avec une sorte de hauteur h‚ro‹que.

- Parlez donc avec plus de respect. dit la comtesse souriant au milieu de ses larmes, du sexe qui fera votre fortune; car vous d‚plairez toujours aux hommes, vous avez trop de feu pour les ƒmes prosa‹ques.

La marquise fondit en larmes en apprenant l'‚trange projet de son fils; elle n'en sentait pas l'h‚ro‹sme, et fit tout son possible pour le retenir. Quand elle fut convaincue que rien au monde, except‚ les murs d'une prison, ne pourrait l'empˆcher de partir, elle lui remit le peu d'argent qu'elle poss‚dait; puis elle se souvint qu'elle avait depuis la veille huit ou dix petits diamants valant peut-ˆtre dix mille francs, que le marquis lui avait confi‚s pour les faire monter … Milan. Les soeurs de Fabrice entrŠrent chez leur mŠre tandis que la comtesse cousait ces diamants dans l'habit de voyage de notre h‚ros; il rendait … ces pauvres femmes leurs ch‚tifs napol‚ons. Ses soeurs furent tellement enthousiasm‚es de son projet, elles l'embrassaient avec une joie si broyante qu'il prit … la main quelques diamants qui restaient encore … cacher, et voulut partir sur-le-champ.

- Vous me trahiriez … votre insu, dit-il … ses soeurs. Puisque j'ai tant d'argent, il est inutile d'emporter des hardes; on en trouve partout.

Il embrassa ces personnes qui lui ‚taient si chŠres, et partit … l'instant mˆme sans vouloir rentrer dans sa chambre. Il marcha si vite, craignant toujours d'ˆtre poursuivi par des gens … cheval, que le soir mˆme il entrait … Lugano. Grƒce … Dieu, il ‚tait dans une ville suisse, et ne craignait plus d'ˆtre violent‚ sur la route solitaire par des gendarmes pay‚s par son pŠre. De ce lieu, il lui ‚crivit une belle lettre, faiblesse d'enfant qui donna de la consistance … la colŠre du marquis. Fabrice prit la poste, passa le Saint-Gothard; son voyage fut rapide, et il entra en France par Pontarlier. L'Empereur ‚tait … Paris. L… commencŠrent les malheurs de Fabrice, il ‚tait parti dans la ferme intention de parler … l'Empereur: jamais il ne lui ‚tait venu … l'esprit que ce f–t chose difficile. A Milan, dix fois par jour il voyait le prince EugŠne et e–t pu lui adresser la parole. A Paris, tous les matins, il allait dans la cour du chƒteau des Tuileries assister aux revues pass‚es par Napol‚on; mais jamais il ne put approcher de l'Empereur. Notre h‚ros croyait tous les Fran‡ais profond‚ment ‚mus comme lui de l'extrˆme danger que courait la patrie. A la table de l'h“tel o— il ‚tait descendu, il ne fit point mystŠre de ses projets et de son d‚vouement; il trouva des jeunes gens d'une douceur aimable, encore plus enthousiastes que lui, et qui en peu de jours, ne manquŠrent pas de lui voler tout l'argent qu'il poss‚dait. Heureusement, par pure modestie, il n'avait pas parl‚ des diamants donn‚s par sa mŠre. Le matin o—, … la suite d'une orgie, il se trouva d‚cid‚ment vol‚, il acheta deux beaux chevaux, prit pour domestique un ancien soldat palefrenier du maquignon, et, dans son m‚pris pour les jeunes Parisiens beaux parleurs, partit pour l'arm‚e. Il ne savait rien, sinon qu'elle se rassemblait vers Maubeuge. A peine fut-il arriv‚ sur la frontiŠre, qu'il trouva ridicule de se tenir dans une maison, occup‚ … se chauffer devant une bonne chemin‚e, tandis que des soldats bivouaquaient. Quoi que p–t lui dire son domestique, qui ne manquait pas de bon sens, il courut se mˆler imprudemment aux bivouacs de l'extrˆ

frontiŠre, sur la route de Belgique. A peine fut-il arriv‚ au premier bataillon plac‚ … c“t‚ de la route, que les soldats se mirent … regarder ce jeune bourgeois, dont la mise n'avait rien qui rappelƒt l'uniforme. La nuit tombait, il faisait un vent froid. Fabrice s'approcha d'un feu, et demanda l'hospitalit‚ en payant. Les soldats se regardŠrent ‚tonn‚s surtout de l'id‚e de payer, et lui accordŠrent avec bont‚ une place au feu, son domestique lui fit un abri. Mais, une heure aprŠs, l'adjudant du r‚giment passant … port‚e du bivouac, les soldats allŠrent lui raconter l'arriv‚e de cet ‚tranger parlant mal fran‡ais. L'adjudant interrogea Fabrice, qui lui parla de son enthousiasme pour l'Empereur avec un accent fort suspect; sur quoi ce sous-officier le pria de le suivre jusque chez le colonel, ‚tabli dans une ferme voisine. Le domestique de Fabrice s'approcha avec les deux chevaux. Leur vue parut frapper si vivement l'adjudant sous-officier, qu'aussit“t il changea de pens‚e, et se mit … interroger aussi le domestique. Celui-ci, ancien soldat, devinant d'abord le plan de campagne de son interlocuteur parla des grandes protections qu'avait son maŒtre, ajoutant que, certes, on ne lui chiperait pas ses beaux chevaux. Aussit“t un soldat appel‚ par l'adjudant lui mit la main sur le collet; un autre soldat prit soin des chevaux, et, d'un air s‚vŠre, l'adjudant ordonna … Fabrice de le suivre sans r‚pliquer.

AprŠs lui avoir fait faire une bonne lieue, … pied, dans l'obscurit‚ rendue plus profonde en apparence par le feu des bivouacs qui de toutes parts ‚clairaient l'horizon, l'adjudant remit Fabrice … un officier de gendarmerie qui, d'un air grave, lui demanda ses papiers. Fabrice montra son passeport qui le qualifiait marchand de baromŠtres portant sa marchandise.

- Sont-ils bˆtes, s'‚cria l'officier, c'est aussi trop fort!

Il fit des questions … notre h‚ros qui parla de l'Empereur et de la libert‚ dans les termes du plus vif enthousiasme; sur quoi l'officier de gendarmerie fut saisi d'un rire fou.

- Parbleu! tu n'es pas trop adroit! s'‚cria-t-il. Il est un peu fort de caf‚ que l'on ose nous exp‚dier des blancs-becs de ton espŠce!

Et quoi que p–t dire Fabrice, qui se tuait … expliquer qu'en effet il n'‚tait pas marchand de baromŠtres, l'officier l'envoya … la prison de B..., petite ville du voisinage o— notre h‚ros arriva sur les trois heures du matin, outr‚ de fureur et mort de fatigue.

Fabrice, d'abord ‚tonn‚, puis furieux, ne comprenant absolument rien … ce qui lui arrivait, passa trente-trois longues journ‚es dans cette mis‚rable prison, il ‚crivait lettres sur lettres au commandant de la place, et c'‚tait la femme du ge“lier, belle Flamande de trente-six ans, qui se chargeait de les faire parvenir. Mais comme elle n'avait nulle envie de faire fusiller un aussi joli gar‡on, et que d'ailleurs il payait bien, elle ne manquait pas de jeter au feu toutes ces lettres. Le soir fort tard, elle daignait venir ‚couter les dol‚ances du prisonnier; elle avait dit … son mari que le blanc-bec avait de l'argent, sur quoi le prudent ge“lier lui avait donn‚ carte blanche. Elle usa de la permission et re‡ut quelques napol‚ons d'or, car l'adjudant n'avait enlev‚ que les chevaux, et l'officier de gendarmerie n'avait rien confisqu‚ du tout. Une aprŠs-midi du mois de juin, Fabrice entendit une forte canonnade assez ‚loign‚e. On se battait donc enfin! son coeur bondissait d'impatience. Il entendit aussi beaucoup de bruit dans la ville; en effet un grand mouvement s'op‚rait, trois divisions traversaient B... Quand, sur les onze heurcs du soir, la femme du ge“lier vint partager ses peines, Fabrice fut plus aimable encore que de coutume; puis, lui prenant les mains:

- Faites-moi sortir d'ici, je jurerai sur l'honneur de revenir dans la prison dŠs qu'on aura cess‚ de se battre.

- Balivernes que tout cela! As-tu du quibus?

Il parut inquiet, il ne comprenait pas le mot quibus. La ge“liŠre, voyant ce mouvement, jugea que les eaux ‚taient basses, et, au lieu de parler de napol‚ons d'or comme elle l'avait r‚solu, elle ne parla plus que de francs.

- Ecoute, lui dit-elle, si tu peux donner une centaine de francs, je mettrai un double napol‚on sur chacun des yeux du caporal qui va venir relever la garde pendant la nuit. Il ne pourra te voir partir de prison, et si son r‚giment doit filer dans la journ‚e, il acceptera.

Le march‚ fut bient“t conclu. La ge“liŠre consentit mˆme … cacher Fabrice dans sa chambre, d'o— il pourrait plus facilement s'‚vader le lendemain matin.

Le lendemain, avant l'aube, cette femme tout attendrie dit … Fabrice:

- Mon cher petit, tu es encore bien jeune pour faire ce vilain m‚tier: crois-moi, n'y reviens plus.

- Mais quoi! r‚p‚tait Fabrice, il est donc criminel de vouloir d‚fendre la patrie?

- Suffit. Rappelle-toi toujours que je t'ai sauv‚ la vie; ton cas ‚tait net, tu aurais ‚t‚ fusill‚; mais ne le dis … personne, car tu nous ferais perdre notre place … mon mari et … moi; surtout ne r‚pŠte jamais ton mauvais conte d'un gentilhomme de Milan d‚guis‚ en marchand de baromŠtres, c'est trop bˆte. Ecoute-moi bien, je vais te donner les habits d'un hussard mort avant-hier dans la prison: n'ouvre la bouche que le moins possible, mais enfin, si un mar‚chal des logis ou un officier t'interroge de fa‡on … te forcer de r‚pondre, dis que tu es rest‚ malade chez un paysan qui t'a recueilli par charit‚ comme tu tremblais la fiŠvre dans un foss‚ de la route. Si l'on n'est pas satisfait de cette r‚ponse, ajoute que tu vas rejoindre ton r‚giment. On t'arrˆtera peut-ˆtre … cause de ton accent: alors dis que tu es n‚ en Pi‚mont', que tu es un conscrit rest‚ en France l'ann‚e pass‚e, etc.

Pour la premiŠre fois, aprŠs trente-trois jours de fureur, Fabrice comprit le fin mot de tout ce qui lui arrivait. On le prenait pour un espion. Il raisonna avec la ge“liŠre, qui, ce matin-l…, ‚tait fort tendre, et enfin, tandis qu'arm‚e d'une aiguille elle r‚tr‚cissait les habits du hussard, il raconta son histoire bien clairement … cette femme ‚tonn‚e. Elle y crut un instant, il avait l'air si na‹f, et il ‚tait si joli habill‚ en hussard!

- Puisque tu as tant de bonne volont‚ pour te battre, lui dit-elle enfin … demi persuad‚e, il fallait donc en arrivant … Paris t'engager dans un r‚giment. En payant … boire … un mar‚chal des logis ton affaire ‚tait faite!

La ge“liŠre ajouta beaucoup de bons avis pour l'avenir, et enfin, … la petite pointe du jour mit Fabrice hors de chez elle, aprŠs lui avoir fait jurer cent et cent fois que jamais il ne prononcerait son nom, quoi qu'il p–t arriver. DŠs que Fabrice fut sorti de la petite ville, marchant gaillardement le sabre de hussard sous le bras, il lui vint un scrupule."Me voici, se dit-il, avec l'habit et la feuille de route d'un hussard mort en prison o— l'avait conduit, dit-on, le vol d'une vache et d‚ quelques couverts d'argent! j'ai pour ainsi dire succ‚d‚ … son ˆtre... et cela sans le vouloir ni le pr‚voir en aucune maniŠre! Gare la prison!... Le pr‚sage est clair, j'aurai beaucoup … souffrir de la prison!"

Il n'y avait pas une heure que Fabrice avait quitt‚ sa bienfaitrice, lorsque la pluie commen‡a … tomber avec une telle force qu'… peine le nouvel hussard pouvait-il marcher, embarrass‚ par des bottes grossiŠres qui n'‚taient pas faites pour lui. Il fit rencontre d'un paysan mont‚ sur un m‚chant cheval, il acheta le cheval en s'expliquant par signes; la ge“liŠre lui avait recommand‚ de parler le moins possible, … cause de son accent.

Ce jour-l… l'arm‚e, qui venait de gagner la bataille de Ligny, ‚tait en pleine marche sur Bruxelles, on ‚tait … la veille de la bataille de Waterloo. Sur le midi, la pluie … verse continuant toujours, Fabrice entendit le bruit du canon; ce bonheur lui fit oublier tout … fait les affreux moments de d‚sespoir que venait de lui donner cette prison si injuste. Il marcha jusqu'… la nuit trŠs avanc‚e, et comme il commen‡ait … avoir quelque bon sens, il alla prendre son logement dans une maison de paysan fort ‚loign‚e de la route. Ce paysan pleurait et pr‚tendait qu'on lui avait tout pris; Fabrice lui donna un ‚cu, et il trouva de l'avoine."Mon cheval n'est pas beau, se dit Fabrice, mais n'importe! il pourrait bien se trouver du go–t de quelque adjudant", et il alla coucher … l'‚curie … ses c“t‚s. Une heure avant le jour le lendemain, Fabrice ‚tait sur la route, et, … forc‚ de caresses, il ‚tait parvenu … faire prendre le trot … son cheval. Sur les cinq heures, il entendit la canonnade: c'‚taient les pr‚liminaires de Waterloo.

CHAPITRE III

Fabrice trouva bient“t des vivandiŠres, et l'extrˆme reconnaissance qu'il avait pour la ge“liŠre de B... le porta … leur adresser la parole; il demanda … l'une d'elles o— ‚tait le 4c r‚giment de hussards, auquel il appartenait.

- Tu ferais tout aussi bien de ne pas tant te presser, mon petit soldat, dit la cantiniŠre touch‚e par la pƒleur et les beaux yeux de Fabrice. Tu n'as pas encore la poigne assez ferme pour les coups de sabre qui vont se donner aujourd'hui. Encore si tu avais un fusil, je ne dis pas, tu pourrais lƒcher ta balle tout comme un autre.

Ce conseil d‚plut … Fabrice, mais il avait beau pousser son cheval, il ne pouvait aller plus vite que la charrette de la cantiniŠre. De temps … autre le bruit du canon semblait se rapprocher et les empˆchait de s'entendre, car Fabrice ‚tait tellement hors de lui d'enthousiasme et de bonheur, qu'il avait renou‚ la conversation. Chaque mot de la cantiniŠre redoublait son bonheur en le lui faisant comprendre. A l'exception de son vrai nom et de sa fuite de prison, il finit par tout dire … cette femme qui semblait si bonne. Elle ‚tait fort ‚tonn‚e et ne comprenait rien du tout … ce que lui racontait ce beau jeune soldat.

- Je vois le fin mot, s'‚cria-t-elle enfin d'un air de triomphe: vous ˆtes un jeune bourgeois amoureux de la femme de quelque capitaine du 4'` de hussards. Votre amoureuse vous aura fait cadeau de l'uniforme que vous portez et vous courez aprŠs elle. Vrai, comme Dieu est l…-haut, vous n'avez jamais ‚t‚ soldat; mais, comme un brave gar‡on que vous ˆtes, puisque votre r‚giment est au feu, vous voulez y paraŒtre, et ne pas passer pour un capon.

Fabrice convint de tout: c'‚tait le seul moyen qu'il e–t de recevoir de bons conseils."J'ignore toutes les fa‡ons d'agir de ces Fran‡ais, se disait-il, et, si je ne suis pas guid‚ par quelqu'un, je parviendrai encore … me faire jeter en prison, et l'on me volera mon cheval."

- D'abord, mon petit, lui dit la cantiniŠre, qui devenait de plus en plus son amie, conviens que tu n'as pas vingt et un ans: c'est tout le bout du monde si tu en as dix-sept.

C'‚tait la v‚rit‚, et Fabrice l'avoua de bonne grƒce.

- Ainsi, tu n'es pas mˆme conscrit, c'est uniquement … cause des beaux yeux de la madame que tu vas te faire casser les os. Peste! elle n'est pas d‚go–t‚e. Si tu as encore quelques-uns de ces jaunets qu'elle t'a remis, il faut primo que tu achŠtes un autre cheval; vois comme ta rosse dresse les oreilles quand le bruit du canon ronfle d'un peu prŠs; c'est l… un cheval de paysan qui te fera tuer dŠs que tu seras en ligne. Cette fum‚e blanche, que tu vois l…-bas par-dessus la haie, ce sont des feux de peloton, mon petit! Ainsi, pr‚pare-toi … avoir une fameuse venette, quand tu vas entendre siffler les balles. Tu ferais aussi bien de manger un morceau tandis que tu en as encore le temps.

Fabrice suivit ce conseil, et, pr‚sentant un napol‚on … la vivandiŠre, la pria de se payer.

- C'est piti‚ de le voir! s'‚cria cette femme; le pauvre petit ne sait pas seulement d‚penser son argent! Tu m‚riterais bien qu'aprŠs avoir empoign‚ ton napol‚on je fisse prendre son grand trot … Cocotte, du diable si ta rosse pourrait me suivre. Que ferais-tu, nigaud, en me voyant d‚taler? Apprends que, quand le brutal gronde, on ne montre jamais d'or. Tiens, lui dit-elle, voil… dix-huit francs cinquante centimes, et ton d‚jeuner te co–te trente sous. Maintenant, nous allons bient“t avoir des chevaux … revendre. Si la bˆte est petite, tu en donneras dix francs, et, dans tous les cas jamais plus de vingt francs, quand ce serait l‚ cheval des quatre fils Aymon.

Le d‚jeuner fini, la vivandiŠre, qui p‚rorait toujours, fut interrompue par une femme qui s'avan‡ait … travers champs, et qui passa sur la route.

- Hol…, h‚! lui cria cette femme; hol…! Margot! ton 6c l‚ger est sur la droite.

- Il faut que je te quitte, mon petit, dit la vivandiŠre … notre h‚ros, mais en v‚rit‚ tu me fais piti‚; j'ai de l'amiti‚ pour toi, sacr‚di‚! Tu ne sais rien de rien tu vas te faire moucher, comme Dieu est Dieu! Vi‚ns-t'en au 6c l‚ger avec moi.

- Je comprends bien que je ne sais rien, lui dit Fabrice, mais je veux me battre et suis r‚solu d'aller l…-bas vers cette fum‚e blanche.

- Regarde comme ton cheval remue les oreilles! DŠs qu'il sera l…-bas, quelque peu de vigueur qu'il ait, il te forcera la main il se mettra … galoper, et Dieu sait o— il te mŠnera. Veux-tu m'en croire? DŠs que tu seras avec les petits soldats ramasse un fusil et une giberne, mets-toi … c“t‚ des soldats et fais comme eux. exactement. Mais, mon Dieu, je parie que tu ne sais pas seulement d‚chirer une cartouche.

Fabrice, fort piqu‚, avoua cependant … sa nouvelle amie qu'elle avait devin‚ juste.

- Pauvre petit! il va ˆtre tu‚ tout de suite; vrai comme Dieu! ‡a ne sera pas long. Il faut absolument que tu viennes avec moi, reprit la cantiniŠre d'un air d'autorit‚.

- Mais je veux me battre.

- Tu te battras aussi; va, le 6‚ l‚ger est un fameux, et aujourd'hui il y en a pour tout le monde.

- Mais serons-nous bient“t … votre r‚giment?

- Dans un quart d'heure tout au plus.

"Recommand‚ par cette brave femme, se dit Fabrice, mon ignorance de toutes choses ne me fera pas prendre pour un espion, et je pourrai me battre."A ce moment, le bruit du canon redoubla, un coup n'attendait pas l'autre.

- C'est comme un chapelet, dit Fabrice.

- On commence … distinguer les feux de peloton, dit la vivandiŠre en donnant un coup de fouet … son petit cheval qui semblait tout anim‚ par le feu.

La cantiniŠre tourna … droite et prit un chemin de traverse au milieu des prairies; il y avait un pied de boue; la petite charrette fut sur le point d'y rester: Fabrice poussa … la roue. Son cheval tomba deux fois bient“t le chemin, moins rempli d'eau, ne fut plus qu'un sentier au milieu du gazon. Fabrice n'avait pas fait cinq cents pas que sa rosse s'arrˆta tout court: c'‚tait un cadavre, pos‚ en travers du sentier, qui faisait horreur au cheval et au cavalier.

La figure de Fabrice, trŠs pƒle naturellement, prit une teinte verte fort prononc‚e; la cantiniŠre aprŠs avoir regard‚ le mort, dit, comme en se parlant … elle-mˆme:

- €a n'est pas de notre division.

Puis, levant les yeux sur notre h‚ros, elle ‚clata de rire.

- Ah! Ah! mon petit! s'‚cria-t-elle, en voil… du nanan!

Fabrice restait glac‚. Ce qui le frappait surtout, c'‚tait la salet‚ des pieds de ce cadavre qui d‚j… ‚tait d‚pouill‚ de ses souliers, et auquel on n'avait laiss‚ qu'un mauvais pantalon tout souill‚ de sang.

- Approche, lui dit la cantiniŠre; descends de cheval; il faut que tu t'y accoutumes; tiens, s'‚cria-t-elle, il en a eu par la tˆte.

Une balle, entr‚e … c“t‚ du nez, ‚tait sortie par la tempe oppos‚e, et d‚figurait ce cadavre d'une fa‡on hideuse; il ‚tait rest‚ avec un oeil ouvert.

- Descends donc de cheval, petit, dit la cantiniŠre, et donne-lui une poign‚e de main pour voir s'il te la rendra.

Sans h‚siter, quoique prˆt … rendre l'ƒme de d‚go–t, Fabrice se jeta … bas de cheval et prit la main du cadavre qu'il secoua ferme; puis il resta comme an‚anti, il sentait qu'il n'avait pas la force de remonter … cheval. Ce qui lui faisait horreur surtout, c'‚tait cet oeil ouvert.

"La vivandiŠre va me croire un lƒche", se disait-il avec amertume, mais il sentait l'impossibilit‚ de faire un mouvement: il serait tomb‚. Ce moment fut affreux, Fabrice fut sur le point de se trouver mal tout … fait. La vivandiŠre s'en aper‡ut, sauta lestement … bas de sa petite voiture, et lui pr‚senta, sans mot dire, un verre d'eau-de-vie qu'il avala d'un trait; il put remonter sur sa rosse, et continua la route sans dire une parole. La vivandiŠre le regardait de temps … autre du coin de l'oeil.

- Tu te battras demain, mon petit, lui dit-elle enfin, aujourd'hui tu resteras avec moi. Tu vois bien qu'il faut que tu apprennes le m‚tier de soldat.

- Au contraire, je veux me battre tout de suite s'‚cria notre h‚ros d'un air sombre, qui sembla de bon augure … la vivandiŠre.

Le bruit du canon redoublait et semblait s'approcher. Les coups commen‡aient … former comme une basse continue; un coup n'‚tait s‚par‚ du coup voisin par aucun intervalle, et sur cette basse continue, qui rappelait le bruit d'un torrent lointain, on distinguait fort bien les feux de peloton.

Dans ce moment la route s'enfon‡ait au milieu d'un bouquet de bois: la vivandiŠre vit trois ou quatre soldats des n“tres qui venaient … elle courant … toutes jambes; elle sauta lestement … bas de sa voiture et courut se cacher … quinze ou vingt pas du chemin. Elle se blottit dans un trou qui ‚tait rest‚ au lieu o— l'on venait d'arracher un grand arbre."Donc, se dit Fabrice, je vais voir si je suis un lƒche!"Il s'arrˆta auprŠs de la petite voiture abandonn‚e par la cantiniŠre et tira son sabre. Les soldats ne firent pas attention … lui et passŠrent en courant le long du bois, … gauche de la route.

- Ce sont des n“tres, dit tranquillement la vivandiŠre en revenant tout essouffl‚e vers sa petite voiture... Si ton cheval ‚tait capable de galoper, je te dirais: pousse en avant jusqu'au bout du bois, vois s'il y a quelqu'un dans la plaine.

Fabrice ne se le fit pas dire deux fois, il arracha une branche … un peuplier, l'effeuilla et se mit … battre son cheval … tour de bras; la rosse prit le galop un instant puis revint … son petit trot accoutum‚. La vivandiŠre avait mis son cheval au galop:

- Arrˆte-toi donc, arrˆte! criait-elle … Fabrice.

Bient“t tous les deux furent hors du bois; en arrivant au bord de la plaine, ils entendirent un tapage effroyable, le canon et la mousqueterie tonnaient de tous les c“t‚s, … droite, … gauche, derriŠre. Et comme le bouquet de bois d'o— ils sortaient occupait un tertre ‚lev‚ de huit ou dix pieds au-dessus de la plaine, ils aper‡urent assez bien un coin de la bataille; mais enfin il n'y avait personne dans le pr‚ au-del… du bois. Ce pr‚ ‚tait bord‚, … mille pas de distance, par une longue rang‚‚ de saules, trŠs touffus; au-dessus des saules paraissait une fum‚e blanche qui quelquefois s'‚levait dans le ciel en tournoyant.

- Si je savais seulement o— est le r‚giment! disait la cantiniŠre embarrass‚e. Il ne faut pas traverser ce grand pr‚ tout droit. A propos, toi, dit-elle … Fabrice, si tu vois un soldat ennemi, pique-le avec la pointe de ton sabre, ne va pas t'amuser … le sabrer.

A ce moment, la cantiniŠre aper‡ut les quatre soldats dont nous venons de parler, ils d‚bouchaient du bois dans la plaine … gauche de la route. L'un d'eux ‚tait … cheval.

Voil… ton affaire, dit-elle … Fabrice. Hol…, ho! cria-t-elle … celui qui ‚tait … cheval, viens donc ici boire le verre d'eau-de-vie.

Les soldats s'approchŠrent.

- O— est le 6c l‚ger? cria-t-elle.

- L…-bas, … cinq minutes d'ici, en avant de ce canal qui est le long des saules; mˆme que le colonel Macon vient d'ˆtre tu‚.

- Veux-tu cinq francs de ton cheval, toi?

- Cinq francs! tu ne plaisantes pas mal, petite mŠre, un cheval d'officier que je vais vendre cinq napol‚ons avant un quart d'heure.

- Donne-m'en un de tes napol‚ons, dit la vivandiŠre … Fabrice.

Puis s'approchant du soldat … cheval:

- Descends vivement, lui dit-elle, voil… ton napol‚on.

Le soldat descendit, Fabrice sauta en selle gaiement, la vivandiŠre d‚tachait le petit portemanteau qui ‚tait sur la rosse.

- Aidez-moi donc, vous autres! dit-elle aux soldats, c'est comme ‡a que vous laissez travailler une dame!

Mais … peine le cheval de prise sentit le portemanteau, qu'il se mit … cabrer, et Fabrice, qui montait fort bien, eut besoin de toute sa force pour le contenir.

- Bon signe! dit la vivandiŠre, le monsieur n'est pas accoutum‚ au chatouillement du portemanteau.

- Un cheval de g‚n‚ral, s'‚criait le soldat qui l'avait vendu, un cheval qui vaut dix napol‚ons comme un liard!

- Voil… vingt francs, lui dit Fabrice, qui ne se sentait pas de joie de se trouver entre les jambes un cheval qui e–t du mouvement.

A ce moment, un boulet donna dans la ligne de saules, qu'il prit de biais, et Fabrice eut le curieux spectacle de toutes ces petites branches volant de c“t‚ et d'autre comme ras‚es par un coup de faux.

- Tiens, voil… le brutal qui s'avance, lui dit le soldat en prenant ses vingt francs.

Il pouvait ˆtre deux heures.

Fabrice ‚tait encore dans l'enchantement de ce spectacle curieux, lorsqu'une troupe de g‚n‚raux, suivis d'une vingtaine de hussards, traversŠrent au galop un des angles de la vaste prairie au bord de laquelle il ‚tait arrˆt‚: son cheval hennit, se cabra deux ou trois fois de suite, puis donna des coups de tˆte violents contre la bride qui le retenait."Eh bien, soit!"se dit Fabrice.

Le cheval laiss‚ … lui-mˆme partit ventre … terre et alla rejoindre l'escorte qui suivait les g‚n‚raux. Fabrice compta quatre chapeaux bord‚s. Un quart d'heure aprŠs, par quelques mots que dit un hussard son voisin, Fabrice comprit qu'un de ces g‚n‚raux ‚tait le c‚lŠbre mar‚chal Ney. Son bonheur fut au comble; toutefois il ne put deviner lequel des quatre g‚n‚raux ‚tait le mar‚chal Ney; il e–t donn‚ tout au monde pour le savoir, mais il se rappela qu'il ne fallait pas parler. L'escorte s'arrˆta pour passer un large foss‚ rempli d'eau par la pluie de la veille; il ‚tait bord‚ de grands arbres et terminait sur la gauche la prairie … l'entr‚e de laquelle Fabrice avait achet‚ le cheval. Presque tous les hussards avaient mis pied … terre; le bord du foss‚ ‚tait … pic et fort glissant, et l'eau se trouvait bien … trois ou quatre pieds en contrebas au-dessous de la prairie. Fabrice, distrait par sa joie, songeait plus au mar‚chal Ney et … la gloire qu'… son cheval, lequel, ‚tant fort anim‚, sauta dans le canal; ce qui fit rejaillir l'eau … une hauteur consid‚rable. Un des g‚n‚raux fut entiŠrement mouill‚ par la nappe d'eau, et s'‚cria en jurant:

- Au diable la f... bˆte!

Fabrice se sentit profond‚ment bless‚ de cette injure."Puis-je en demander raison?"se dit-il. En attendant, pour prouver qu'il n'‚tait pas si gauche, il entreprit de faire monter … son cheval la rive oppos‚e du foss‚; mais elle ‚tait … pic et haute de cinq … six pieds. Il fallut y renoncer alors il remonta le courant, son cheval ayant de ;'eau jusqu'… la tˆte, et enfin trouva une sorte d'abreuvoir; par cette pente douce il gagna facilement le champ de l'autre c“t‚ du canal. Il fut le premier homme de l'escorte qui y parut, il se mit … trotter fiŠrement le long du bord: au fond du canal, les hussards se d‚menaient, assez embarrass‚s de leur position; car en beaucoup d'endroits l'eau avait cinq pieds de profondeur. Deux ou trois chevaux prirent peur et voulurent nager, ce qui fit un barbotement ‚pouvantable. Un mar‚chal des logis s'aper‡ut de la manoeuvre que venait de faire ce blanc-bec, qui avait l'air si peu militaire.

- Remontez! il y a un abreuvoir … gauche! s'‚cria-t-il, et peu … peu tous passŠrent.

En arrivant sur l'autre rive, Fabrice y avait trouv‚ les g‚n‚raux tout seuls; le bruit du canon lui sembla redoubler; ce fut … peine s'il entendit le g‚n‚ral, par lui si bien mouill‚, qui criait … son oreille:

- O— as-tu pris ce cheval?

Fabrice ‚tait tellement troubl‚ qu'il r‚pondit en italien:

- L'ho comprato poco fa. (Je viens de l'acheter … l'instant.)

- Que dis-tu? lui cria le g‚n‚ral.

Mais le tapage devint tellement fort en ce moment, que Fabrice ne put lui r‚pondre. Nous avouerons que notre h‚ros ‚tait fort peu h‚ros en ce moment. Toutefois, la peur ne venait chez lui qu'en seconde ligne; il ‚tait surtout scandalis‚ de ce bruit qui lui faisait mal aux oreilles. L'escorte prit le galop; on traversait une grande piŠce de terre labour‚e, situ‚e au-del… du canal, et ce champ ‚tait jonch‚ de cadavres.

- Les habits rouges! les habits rouges! criaient avec joie les hussards de l'escorte.

Et d'abord Fabrice ne comprenait pas; enfin il remarqua qu'en effet presque tous les cadavres ‚taient vˆtus de rouge. Une circonstance lui donna un frisson d'horreur; il remarqua que beaucoup de ces malheureux habits rouges vivaient encore; ils criaient ‚videmment pour demander du secours, et personne ne s'arrˆtait pour leur en donner. Notre h‚ros, fort humain, se donnait toutes les peines du monde pour que son cheval ne mŒt les pieds sur aucun habit rouge. L'escorte s'arrˆta; Fabrice qui ne faisait pas assez d'attention … son devoir de soldat, galopait toujours en regardant un malheureux bless‚.

- Veux-tu bien t'arrˆter, blanc-bec! lui cria le mar‚chal des logis.

Fabrice s'aper‡ut qu'il ‚tait … vingt pas sur la droite en avant des g‚n‚raux, et pr‚cis‚ment du c“t‚ o— ils regardaient avec leurs lorgnettes. En revenant se ranger … la queue des autres hussards rest‚s … quelques pas en arriŠre, il vit le plus gros de ces g‚n‚raux qui parlait … son voisin, g‚n‚ral aussi; d'un air d'autorit‚ et presque de r‚primande, il jurait. Fabrice ne put retenir sa curiosit‚; et, malgr‚ le conseil de ne point parler, … lui donn‚ par son amie la ge“liŠre, il arrangea une petite phrase bien fran‡aise, bien correcte, et dit … son voisin:

- Quel est-il ce g‚n‚ral qui gourmande son voisin?

- Pardi, c'est le mar‚chal!

- Quel mar‚chal?

- Le mar‚chal Ney, bˆta! Ah ‡…! o— as-tu servi jusqu'ici?

Fabrice, quoique fort susceptible, ne songea point … se fƒcher de l'injure; il contemplait, perdu dans une admiration enfantine, ce fameux prince de la Moskova, le brave des braves.

Tout … coup on partit au grand galop. Quelques instants aprŠs, Fabrice vit, … vingt pas en avant, une terre labour‚e qui ‚tait remu‚e d'une fa‡on singuliŠre. Le fond des sillons ‚tait plein d'eau, et la terre fort humide qui formait la crˆte de ces sillons, volait en petits fragments noirs lanc‚s … trois ou quatre pieds de haut. Fabrice remarqua en passant cet effet singulier; puis sa pens‚e se remit … songer … la gloire du mar‚chal. Il entendit un cri sec auprŠs de lui: c'‚taient deux hussards qui tombaient atteints par des boulets; et, lorsqu'il les regarda, ils ‚taient d‚j… … vingt pas de l'escorte. Ce qui lui sembla horrible, ce fut un cheval tout sanglant qui se d‚battait sur la terre labour‚e, en engageant ses pieds dans ses propres entrailles il voulait suivre les autres: le sang coulait dans la boue.

"Ah! m'y voil… donc enfin au feu! se dit-il. J'ai vu le feu! se r‚p‚tait-il avec satisfaction. Me voici un vrai militaire." A ce moment, l'escorte allait ventre … terre, et notre h‚ros comprit que c'‚taient des boulets qui faisaient voler la terre de toutes parts. Il avait beau regarder du c“t‚ d'o— venaient les boulets, il voyait la fum‚e blanche de la batterie … une distance ‚norme, et, au milieu du ronflement ‚gal et continu produit par les coups de canon, il lui semblait entendre des d‚charges beaucoup plus voisines; il n'y comprenait rien du tout.

A ce moment, les g‚n‚raux et l'escorte descendirent dans un petit chemin plein d'eau, qui ‚tait … cinq pieds en contrebas.

Le mar‚chal s'arrˆta, et regarda de nouveau avec sa lorgnette. Fabrice, cette fois, put le voir tout … son aise; il le trouva trŠs blond, avec une grosse tˆte rouge."Nous n'avons point des figures comme celle-l… en Italie, se dit-il. Jamais, moi qui suis si pƒle et qui ai des cheveux chƒtains, je ne serai comme ‡a", ajoutait-il avec tristesse. Pour lui ces paroles voulaient dire: "Jamais je ne serai un h‚ros."Il regarda les hussards; … l'exception d'un seul tous avaient des moustaches jaunes. Si Fabrice regardait les hussards de l'escorte, tous le regardaient aussi. Ce regard le fit rougir, et, pour finir son embarras, il tourna la tˆte vers l'ennemi. C'‚taient des lignes fort ‚tendues d'hommes rouges; mais, ce qui l'‚tonna fort, ces hommes lui semblaient tout petits. Leurs longues files, qui ‚taient des r‚giments ou des divisions, ne lui paraissaient pas plus hautes que des haies. Une ligne de cavaliers rouges trottait pour se rapprocher du chemin en contrebas que le mar‚chal et l'escorte s'‚taient mis … suivre au petit pas, pataugeant dans la boue. La fum‚e empˆchait de rien distinguer du c“t‚ vers lequel on s'avan‡ait, l'on voyait quelquefois des hommes au galop se d‚tacher sur cette fum‚e blanche.

Tout … coup, du c“t‚ de l'ennemi, Fabrice vit quatre hommes qui arrivaient ventre … terre."Ah! nous sommes attaqu‚s", se dit-il; puis il vit deux de ces hommes parler au mar‚chal. Un des g‚n‚raux de la suite de ce dernier partit au galop du c“t‚ de l'ennemi, suivi de deux hussards de l'escorte et des quatre hommes qui venaient d'arriver. AprŠs un canal que tout le monde passa, Fabrice se trouva … c“t‚ d'un mar‚chal des logis qui avait l'air fort bon enfant."Il faut que je parle … celui-l…, se dit-il, peut-ˆtre ils cesseront de me regarder."Il m‚dita longtemps.

- Monsieur, c'est la premiŠre fois que j'assiste … la bataille, dit-il enfin au mar‚chal des logis; mais ceci est-il une v‚ritable bataille?

- Un peu. Mais vous, qui ˆtes-vous?

- Je suis frŠre de la femme d'un capitaine.

- Et comment l'appelez-vous, ce capitaine?

Notre h‚ros fut terriblement embarrass‚; il n'avait point pr‚vu cette question. Par bonheur, le mar‚chal et l'escorte repartaient au galop."Quel nom fran‡ais dirai-je?"pensait-il. Enfin il se rappela le nom du maŒtre de l'h“tel o— il avait log‚ … Paris, il rapprocha son cheval de celui du mar‚chal des logis, et lui cria de toutes ses forces:

- Le capitaine Meunier!

L'autre entendant mal … cause du roulement du canon, lui r‚pondit:

- Ah! le capitaine Teulier'? Eh bien! il a ‚t‚ tu‚.

"Bravo! se dit Fabrice. Le capitaine Teulier; il faut faire l'afflig‚."

- Ah! mon Dieu! cria-t-il, et il prit une mine piteuse.

On ‚tait sorti du chemin en contrebas, on traversait un petit pr‚, on allait ventre … terre, les boulets arrivaient de nouveau, le mar‚chal se porta vers une division de cavalerie. L'escorte se trouvait au milieu de cadavres et de bless‚s; mais ce spectacle ne faisait d‚j… plus autant d'impression sur notre h‚ros; il avait autre chose … penser.

Pendant que l'escorte ‚tait arrˆt‚e, il aper‡ut la petite voiture d'une cantiniŠre , et sa tendresse pour ce corps respectable l'emportant sur tout, il partit au galop pour la rejoindre.

- Restez donc, s...! lui cria le mar‚chal des logis.

"Que peut-il me faire ici?"pensa Fabrice, et il continua de galoper vers la cantiniŠre. En donnant de l'‚peron … son cheval, il avait eu quelque espoir que c'‚tait sa bonne cantiniŠre du matin; les chevaux et les petites charrettes se ressemblaient fort, mais la propri‚taire ‚tait tout autre, et notre h‚ros lui trouva l'air fort m‚chant. Comme il l'abordait, Fabrice l'entendit qui disait:

- Il ‚tait pourtant bien bel homme!

Un fort vilain spectacle attendait l… le nouveau soldat; on coupait la cuisse … un cuirassier, beau jeune homme de cinq pieds dix pouces. Fabrice ferma les yeux et but coup sur coup quatre verres d'eau-de-vie.

- Comme tu y vas, gringalet! s'‚cria la cantiniŠre.

L'eau-de-vie lui donna une id‚e: "Il faut que j'achŠte la bienveillance de mes camarades les hussards de l'escorte."

- Donnez-moi le reste de la bouteille, dit-il … la vivandiŠre.

- Mais, sais-tu, r‚pondit-elle, que ce reste-l… co–te dix francs, un jour comme aujourd'hui?

Comme il regagnait l'escorte au galop:

- Ah! tu nous rapportes la goutte! s'‚cria le mar‚chal des logis, c'est pour ‡a que tu d‚sertais? Donne.

La bouteille circula; le dernier qui la prit la jeta en l'air aprŠs avoir bu.

- Merci, camarade! cria-t-il … Fabrice.

Tous les yeux le regardŠrent avec bienveillance. Ces regards “tŠrent un poids de cent livres de dessus le coeur de Fabrice: c'‚tait un de ces coeurs de fabrique trop fine qui ont besoin de l'amiti‚ de ce qui les entoure'. Enfin il n'‚tait plus mal vu de ses compagnons, il y avait liaison entre eux! Fabrice respira profond‚ment, puis d'une voix libre, il dit au mar‚chal des logis:

- Et si le capitaine Teulier a ‚t‚ tu‚, o— pourrai-je rejoindre ma soeur?

Il se croyait un petit Machiavel, de dire si bien Teulier au lieu de Meunier.

- C'est ce que vous saurez ce soir, lui r‚pondit le mar‚chal des logis.

L'escorte repartit et se porta vers des divisions d'infanterie. Fabrice se sentait tout … fait enivr‚, il avait bu trop d'eau-de-vie, il roulait un peu sur sa selle: il se souvint fort … propos d'un mot que r‚p‚tait le cocher de sa mŠre: "Quand on a lev‚ le coude, il faut regarder entre les oreilles de son cheval, et faire comme fait le voisin."Le mar‚chal s'arrˆta longtemps auprŠs de plusieurs corps de cavalerie qu'il fit charger; mais pendant une heure ou deux notre h‚ros n'eut guŠre la conscience de ce qui se passait autour de lui. Il se sentait fort las, et quand son cheval galopait il retombait sur la selle comme un morceau de plomb.

Tout … coup le mar‚chal des logis cria … ses hommes:

- Vous ne voyez donc pas l'Empereur, s...!

Sur-le-champ l'escorte cria vive l'Empereur! … tue-tˆte. On peut penser si notre h‚ros regarda de tous ses yeux, mais il ne vit que des g‚n‚raux qui galopaient, suivis, eux aussi, d'une escorte. Les longues criniŠres pendantes que portaient … leurs casques les dragons de la suite l'empˆchŠrent de distinguer les figures."Ainsi, je n'ai pu voir l'Empereur sur un champ de bataille, … cause de ces maudits verres d'eau-de-vie!"Cette r‚flexion le r‚veilla tout … fait.

On redescendit dans un chemin rempli d'eau, les chevaux voulurent boire.

- C'est donc l'Empereur qui a pass‚ l…? dit-il … son voisin.

- Eh! certainement, celui qui n'avait pas d'habit brod‚. Comment ne l'avez-vous pas vu? lui r‚pondit le camarade avec bienveillance.

Fabrice eut grande envie de galoper aprŠs l'escorte de l'Empereur et de s'y incorporer. Quel bonheur de faire r‚ellement la guerre … la suite de ce h‚ros! C'‚tait pour cela qu'il ‚tait venu en France."J'en suis parfaitement le maŒtre, se dit-il, car enfin je n'ai d'autre raison pour faire le service que je fais, que la volont‚ de mon cheval qui s'est mis … galoper pour suivre ces g‚n‚raux."

Ce qui d‚termina Fabrice … rester, c'est que les hussards ses nouveaux camarades lui faisaient bonne mine; il commen‡ait … se croire l'ami intime de tous les soldats avec lesquels il galopait depuis quelques heures. Il voyait entre eux et lui cette noble amiti‚ des h‚ros du Tasse et de l'Arioste. S'il se joignait … l'escorte de l'Empereur, il y aurait une nouvelle connaissance … faire; peut-ˆtre mˆme on lui ferait la mine, car ces autres cavaliers ‚taient des dragons et lui portait l'uniforme de hussard ainsi que tout ce qui suivait le mar‚chal. La fa‡on dont on le regardait maintenant mit notre h‚ros au comble du bonheur; il e–t fait tout au monde pour ses camarades, son ƒme et son esprit ‚taient dans les nues. Tout lui semblait avoir chang‚ de face depuis qu'il ‚tait avec des amis, il mourait d'envie de faire des questions."Mais je suis encore un peu ivre, se dit-il, il faut que je me souvienne de la ge“liŠre."Il remarqua en sortant du chemin creux que l'escorte n'‚tait plus avec le mar‚chal Ney; le g‚n‚ral qu'ils suivaient ‚tait grand, mince, et avait la figure sŠche et l'oeil terrible.

Ce g‚n‚ral n'‚tait autre que le comte d'A..., le lieutenant Robert du 15 mai 1796. Quel bonheur il e–t trouv‚ … voir Fabrice del Dongo!

Il y avait d‚j… longtemps que Fabrice n'apercevait plus la terre volant en miettes noires sous l'action des boulets; on arriva derriŠre un r‚giment de cuirassiers, il entendit distinctement les bisca‹ens 2 frapper sur les cuirasses et il vit tomber plusieurs hommes.

Le soleil ‚tait d‚j… fort bas, et il allait se coucher lorsque l'escorte, sortant d'un chemin creux, monta une petite pente de trois ou quatre pieds pour entrer dans une terre labour‚e. Fabrice entendit un petit bruit singulier tout prŠs de lui: il tourna la tˆte, quatre hommes ‚taient tomb‚s avec leurs chevaux; le g‚n‚ral lui-mˆme avait ‚t‚ renvers‚, mais il se relevait tout couvert de sang. Fabrice regardait les hussards jet‚s par terre: trois faisaient encore quelques mouvements convulsifs, le quatriŠme criait:

- Tirez-moi de dessous.

Le mar‚chal des logis et deux ou trois hommes avaient mis pied … terre pour secourir le g‚n‚ral qui, s'appuyant sur son aide de camp, essayait de faire quelques pas; il cherchait … s'‚loigner de son cheval qui se d‚battait renvers‚ par terre et lan‡ait des coups de pied furibonds.

Le mar‚chal des logis s'approcha de Fabrice. A ce moment notre h‚ros entendit dire derriŠre lui et tout prŠs de son oreille:

- C'est le seul qui puisse encore galoper.

Il se sentit saisir les pieds; on les ‚levait en mˆme temps qu'on lui soutenait le corps par-dessous les bras, on le fit passer par-dessus la croupe de son cheval, puis on le laissa glisser jusqu'… terre, o— il tomba assis.

L'aide de camp prit le cheval de Fabrice par la bride, le g‚n‚ral, aid‚ par le mar‚chal des logis, monta et partit au galop; il fut suivi rapidement par les six hommes qui restaient. Fabrice se releva furieux, et se mit … courir aprŠs eux en criant:

- Ladri! ladri! (voleurs! voleurs!)

Il ‚tait plaisant de courir aprŠs des voleurs au milieu d'un champ de bataille.

L'escorte et le g‚n‚ral, comte d'A..., disparurent bient“t derriŠre une rang‚e de saules. Fabrice, ivre de colŠre, arriva aussi … cette ligne de saules; il se trouva tout contre un canal fort profond qu'il traversa. Puis, arriv‚ de l'autre c“t‚, il se remit … jurer en apercevant de nouveau, mais … une trŠs grande distance, le g‚n‚ral et l'escorte qui se perdaient dans les arbres.

- Voleurs! voleurs! criait-il maintenant en fran‡ais.

D‚sesp‚r‚, bien moins de la perte de son cheval que de la trahison, il se laissa tomber au bord du foss‚, fatigu‚ et mourant de faim. Si son beau cheval lui e–t ‚t‚ enlev‚ par l'ennemi, il n'y e–t pas song‚; mais se voir trahir et voler par ce mar‚chal des logis qu'il aimait tant et par ces hussards qu'il regardait comme des frŠres! c'est ce qui lui brisait le coeur. Il ne pouvait se consoler de tant d'infamie, et, le dos appuy‚ contre un saule, il se mit … pleurer … chaudes larmes. Il d‚faisait un … un tous ses beaux rˆves d'amiti‚ chevaleresque et sublime, comme celle des h‚ros de la J‚rusalem d‚livr‚e. Voir arriver la mort n'‚tait rien, entour‚ d'ƒmes h‚ro‹ques et tendres, de nobles amis qui vous serrent la main au moment du dernier soupir! mais garder son enthousiasme, entour‚ de vils fripons'!!! Fabrice exag‚rait comme tout homme indign‚. Au bout d'un quart d'heure d'attendrissement, il remarqua que les boulets commen‡aient … arriver jusqu'… la rang‚e d'arbres … l'ombre desquels il m‚ditait. Il se leva et chercha … s'orienter. Il regardait ces prairies bord‚es par un large canal et la rang‚e de saules touffus: il crut se reconnaŒtre. Il aper‡ut un corps d'infanterie qui passait le foss‚ et entrait dans les prairies, … un quart de lieue en avant de lui."J'allais m'endormir, se dit-il; il s'agit de n'ˆtre pas prisonnier"; et il se mit … marcher trŠs vite. En avan‡ant il fut rassur‚, il reconnut l'uniforme, les r‚giments par lesquels il craignait d'ˆtre coup‚ ‚taient fran‡ais. Il obliqua … droite pour les rejoindre.

AprŠs la douleur morale d'avoir ‚t‚ si indignement trahi et vol‚, il en ‚tait une autre qui, … chaque instant, se faisait sentir plus vivement: il mourait de faim. Ce fut donc avec une joie extrˆme qu'aprŠs avoir march‚, ou plut“t couru pendant dix minutes, il s'aper‡ut que le corps d'infanterie, qui allait trŠs vite aussi, s'arrˆtait comme pour prendre position. Quelques minutes plus tard, il se trouvait au milieu des premiers soldats.

- Camarades, pourriez-vous me vendre un morceau de pain?

- Tiens, cet autre qui nous prend pour des boulangers!

Ce mot dur et le ricanement g‚n‚ral qui le suivit accablŠrent Fabrice. La guerre n'‚tait donc plus ce noble et commun ‚lan d'ƒmes amantes de la gloire qu'il s'‚tait figur‚ d'aprŠs les proclamations de Napol‚on! Il s'assit, ou plut“t se laissa tomber sur le gazon; il devint trŠs pƒle. Le soldat qui lui avait parl‚, et qui s'‚tait arrˆt‚ … dix pas pour nettoyer la batterie de son fusil avec son mouchoir, s'approcha et lui jeta un morceau de pain; puis, voyant qu'il ne le ramassait pas, le soldat lui mit un morceau de ce pain dans la bouche. Fabrice ouvrit les yeux, et mangea ce pain sans avoir la force de parler. Quand enfin il chercha des yeux le soldat pour le payer, il se trouva seul, les soldats les plus voisins de lui ‚taient ‚loign‚s de cent pas et marchaient. Il se leva machinalement et les suivit. Il entra dans un bois; il allait tomber de fatigue, et cherchait d‚j… de l'oeil une place commode; mais quelle ne fut pas sa joie en reconnaissant d'abord le cheval, puis la voiture, et enfin la cantiniŠre du matin! Elle accourut … lui et fut effray‚e de sa mine.

- Marche encore, mon petit, lui dit-elle; tu es donc bless‚? et ton beau cheval?

En parlant ainsi elle le conduisait vers sa voiture, o— elle le fit monter, en le soutenant par-dessous les bras. A peine dans la voiture, notre h‚ros, exc‚d‚ de fatigue, s'endormit profond‚ment.

CHAPITRE IV

Rien ne put le r‚veiller, ni les coups de fusil tir‚s fort prŠs de la petite charrette, ni le trot du cheval que la cantiniŠre fouettait … tour de bras. Le r‚giment, attaqu‚ … l'improviste par des nu‚es de cavalerie prussienne, aprŠs avoir cru … la victoire toute la journ‚e, battait en retraite, ou plut“t s'enfuyait du c“t‚ de la France.

Le colonel, beau jeune homme, bien ficel‚, qui venait de succ‚der … Macon, fut sabr‚, le chef de bataillon qui le rempla‡a dans le commandement vieillard … cheveux blancs, fit faire halte au r‚giment.

- F...! dit-il aux soldats, du temps de la r‚publique on attendait pour filer d'y ˆtre forc‚ par l'ennemi... D‚fendez chaque pouce de terrain et faites-vous tuer, s'‚criait-il en jurant; c'est maintenant le sol de la patrie que ces Prussiens veulent envahir!

La petite charrette s'arrˆta, Fabrice se r‚veilla tout … coup. Le soleil ‚tait couch‚ depuis longtemps; il fut tout ‚tonn‚ de voir qu'il ‚tait presque nuit. Les soldats couraient de c“t‚ et d'autre dans une confusion qui surprit fort notre h‚ros; il trouva qu'ils avaient l'air penaud.

- Qu'est-ce donc? dit-il … la cantiniŠre.

- Rien du tout. C'est que nous sommes flamb‚s, mon petit; c'est la cavalerie des Prussiens qui nous sabre, rien que ‡a. Le bˆta de g‚n‚ral a d'abord cru que c'‚tait la n“tre. Allons, vivement, aide-moi … r‚parer le trait de Cocotte qui s'est cass‚.

Quelques coups de fusil partirent … dix pas de distance: notre h‚ros, frais et dispos, se dit: "Mais r‚ellement, pendant toute la journ‚e, je ne me suis pas battu, j'ai seulement escort‚ un g‚n‚ral."

- Il faut que je me batte, dit-il … la cantiniŠre.

- Sois tranquille, tu te battras, et plus que tu ne voudras! Nous sommes perdus.

"Aubry, mon gar‡on, cria-t-elle … un caporal qui passait, regarde toujours de temps en temps o— en est la petite voiture."

- Vous allez vous battre? dit Fabrice … Aubry.

- Non, je vais mettre mes escarpins pour aller … la danse!

- Je vous suis.

- Je te recommande le petit hussard, cria la cantiniŠre, le jeune bourgeois a du coeur.

Le caporal Aubry marchait sans dire mot. Huit ou dix soldats le rejoignirent en courant, il les conduisit derriŠre un gros chˆne entour‚ de ronces. Arriv‚ l…, il les pla‡a au bord du bois, toujours sans mot dire, sur une ligne fort ‚tendue; chacun ‚tait au moins … dix pas de son voisin.

- Ah ‡…! vous autres, dit le caporal, et c'‚tait la premiŠre fois qu'il parlait, n'allez pas faire feu avant l'ordre, songez que vous n'avez plus que trois cartouches.

"Mais que se passe-t-il donc?"se demandait Fabrice. Enfin, quand il se trouva seul avec le caporal, il lui dit:

- Je n'ai pas de fusil.

- Tais-toi d'abord! Avance-toi l…, … cinquante pas en avant du bois, tu trouveras quelqu'un des pauvres soldats du r‚giment qui viennent d'ˆtre sabr‚s; tu lui prendras sa giberne et son fusil. Ne va pas d‚pouiller un bless‚, au moins; prends le fusil et la giberne d'un qui soit bien mort, et d‚pˆche-toi, pour ne pas recevoir les coups de fusil de nos gens.

Fabrice partit en courant et revint bien vite avec un fusil et une giberne.

- Charge ton fusil et mets-toi l… derriŠre cet arbre, et surtout ne va pas tirer avant l'ordre que je t'en donnerai... Dieu de Dieu! dit le caporal en s'interrompant, il ne sait pas mˆme charger son arme!... (Il aida Fabrice en continuant son discours.) Si un cavalier ennemi galope sur toi pour te sabrer, tourne autour de ton arbre et ne lƒche ton coup qu'… bout portant, quand ton cavalier sera … trois pas de toi; il faut presque que ta ba‹onnette touche son uniforme.

"Jette donc ton grand sabre, s'‚cria le caporal, veux-tu qu'il te fasse tomber, nom de D...! Quels soldats on nous donne maintenant!"

En parlant ainsi, il prit lui-mˆme le sabre qu'il jeta au loin avec colŠre.

- Toi, essuie la pierre de ton fusil avec ton mouchoir. Mais as-tu jamais tir‚ un coup de fusil?

- Je suis chasseur.

- Dieu soit lou‚! reprit le caporal avec un gros soupir. Surtout ne tire pas avant l'ordre que je te donnerai.

Et il s'en alla.

Fabrice ‚tait tout joyeux."Enfin je vais me battre r‚ellement, se disait-il, tuer un ennemi! Ce matin ils nous envoyaient des boulets, et moi je ne faisais rien que m'exposer … ˆtre tu‚; m‚tier de dupe."Il regardait de tous c“t‚s avec une extrˆme curiosit‚. Au bout d'un moment, il entendit partir sept … huit coups de fusil tout prŠs de lui. Mais, ne recevant point l'ordre de tirer, il se tenait tranquille derriŠre son arbre. Il ‚tait presque nuit; il lui semblait ˆtre … l'espŠre, … la chasse … l'ours, dans la montagne de la Tramezzina, au-dessus de Grianta. Il lui vint une id‚e de chasseur; il prit une cartouche dans sa giberne et en d‚tacha la balle: a si je le vois, dit-il, il ne faut pas que je le manque >>, et il fit couler cette seconde balle dans le canon de son fusil. Il entendit tirer deux coups de feu tout … c“t‚ de son arbre; en mˆme temps il vit un cavalier vˆtu de bleu qui passait au galop devant lui, se dirigeant de sa droite … sa gauche."Il n'est pas … trois pas, se dit-il, mais … cette distance je suis s–r de mon coup", il suivit bien le cavalier du bout de son fusil et enfin pressa la d‚tente; le cavalier tomba avec son cheval."Notre h‚ros se croyait … la chasse: il courut tout joyeux sur la piŠce qu'il venait d'abattre. Il touchait d‚j… l'homme qui lui semblait mourant, lorsque, avec une rapidit‚ incroyable deux cavaliers prussiens arrivŠrent sur lui pour l‚ sabrer. Fabrice se sauva … toutes jambes vers le bois; pour mieux courir il jeta son fusil. Les cavaliers prussiens n'‚taient plus qu'… trois pas de lui lorsqu'il atteignit une nouvelle plantation de petits chˆnes gros comme le bras et bien droits qui bordaient le bois. Ces petits chˆnes arrˆtŠrent un instant les cavaliers, mais ils passŠrent et se remirent … poursuivre Fabrice dans une clairiŠre. De nouveau ils ‚taient prŠs de l'atteindre, lorsqu'il se glissa entre sept … huit gros arbres. A ce moment, il eut presque la figure br–l‚e par la flamme de cinq ou six coups de fusil qui partirent en avant de lui. Il baissa la tˆte; comme il la relevait, il se trouva vis-…-vis du caporal.

- Tu as tu‚ le tien? lui demanda le caporal Aubry.

- Oui, mais j'ai perdu mon fusil.

- Ce n'est pas les fusils qui nous manquent; tu es un bon b...; malgr‚ ton air cornichon, tu as bien gagn‚ ta journ‚e, et ces soldats-ci viennent de manquer ces deux qui te poursuivaient et venaient droit … eux; moi, je ne les voyais pas. Il s'agit maintenant de filer rondement; le r‚giment doit ˆtre … un demi-quart de lieue, et, de plus, il y a un petit bout de prairie o— nous pouvons ˆtre ramass‚s au demi-cercle.

Tout en parlant, le caporal marchait rapidement … la tˆte de ses dix hommes. A deux cents pas de l…, en entrant dans la petite prairie dont il avait parl‚, on rencontra un g‚n‚ral bless‚ qui ‚tait port‚ par son aide de camp et par un domestique.

- Vous allez me donner quatre hommes, dit-il au caporal d'une voix ‚teinte, il s'agit de me transporter … l'ambulance j'ai la jambe fracass‚e.

- Va te faire f..., r‚pondit le caporal toi et tous les g‚n‚raux. Vous avez tous trahi l'Empereur aujourd'hui.

- Comment, dit le g‚n‚ral en fureur, vous m‚connaissez mes ordres! Savez-vous que je suis le g‚n‚ral comte B***, commandant votre division, etc.

Il fit des phrases. L'aide de camp se jeta sur les soldats. Le caporal lui lan‡a un coup de ba‹onnette dans le bras, puis fila avec ses hommes en doublant le pas.

- Puissent-ils ˆtre tous comme toi, r‚p‚tait le caporal en jurant, les bras et les jambes fracass‚s! Tas de freluquets! Tous vendus aux Bourbons, et trahissant l'Empereur!

Fabrice ‚coutait avec saisissement cette affreuse accusation.

Vers les dix heures du soir, la petite troupe rejoignit le r‚giment … l'entr‚e d'un gros village qui formait plusieurs rues fort ‚troites', mais Fabrice remarqua que le caporal Aubry ‚vitait de parler … aucun des officiers.

- Impossible d'avancer! s'‚cria le caporal.

Toutes ces rues ‚taient encombr‚es d'infanterie, de cavaliers et surtout de caissons d'artillerie et de fourgons. Le caporal se pr‚senta … l'issue de trois de ces rues; aprŠs avoir fait vingt pas il fallait s'arrˆter: tout le monde jurait et se fƒchait.

- Encore quelque traŒtre qui commande! s'‚cria le caporal; si l'ennemi a l'esprit de tourner le village nous sommes tous prisonniers comme des chiens. Suivez-moi, vous autres.

Fabrice regarda; il n'y avait plus que six soldats avec le caporal. Par une grande porte ouverte ils entrŠrent dans une vaste basse-cour, de la basse-cour ils passŠrent dans une ‚curie, dont la petite porte leur donna entr‚e dans un jardin. Ils s'y perdirent un moment, errant de c“t‚ et d'autre. Mais enfin, en passant une haie, ils se trouvŠrent dans une vaste piŠce de bl‚ noir. En moins d'une demi-heure, guid‚s par les cris et le bruit confus, ils eurent regagn‚ la grande route au-del… du village. Les foss‚s de cette route ‚taient remplis de fusils abandonn‚s; Fabrice en choisit un, mais la route, quoique fort large, ‚tait tellement encombr‚e de fuyards et de charrettes, qu'en une demi-heure de temps, … peine si le caporal et Fabrice avaient avanc‚ de cinq cents pas; on disait que cette route conduisait … Charleroi. Comme onze heures sonnaient … l'horloge du village: _ Prenons de nouveau … travers champs, s'‚cria le caporal.

La petite troupe n'‚tait plus compos‚e que de trois soldats, le caporal et Fabrice. Quand on fut … un quart de lieue de la grande route:

- Je n'en puis plus, dit un des soldats.

- Et moi itou, dit un autre.

- Belle nouvelle! Nous en sommes tous log‚s l…, dit le caporal; mais ob‚issez-moi, et vous vous en trouverez bien.

Il vit cinq ou six arbres le long d'un petit foss‚ au milieu d'une immense piŠce de bl‚.

- Aux arbres! dit-il … ses hommes; couchez-vous l…, ajouta-t-il quand on y fut arriv‚, et surtout pas de bruit. Mais, avant de s'endormir, qui est-ce qui a du pain?

- Moi, dit un des soldats.

- Donne, dit le caporal, d'un air magistral.

Il divisa le pain en cinq morceaux et prit le plus petit.

- Un quart d'heure avant le point du jour, dit-il en mangeant, vous allez avoir sur le dos la cavalerie ennemie. Il s'agit de ne pas se laisser sabrer. Un seul est flamb‚ avec de la cavalerie sur le dos, dans ces grandes plaines, cinq au contraire peuvent se sauver: restez avec moi bien unis, ne tirez qu'… bout portant, et demain soir je me fais fort de vous rendre … Charleroi.

Le caporal les ‚veilla une heure avant le jour; il leur fit renouveler la charge de leurs armes, le tapage sur la grande route continuait, et avait dur‚ toute la nuit: c'‚tait comme le bruit d'un torrent entendu dans le lointain.

- Ce sont comme des moutons qui se sauvent, dit Fabrice au caporal, d'un air na‹f.

- Veux-tu bien te taire, blanc-bec! dit le caporal indign‚.

Et les trois soldats qui composaient toute son arm‚e avec Fabrice regardŠrent celui-ci d'un air de colŠre, comme s'il e–t blasph‚m‚. Il avait insult‚ la nation.

"Voil… qui est fort! pensa notre h‚ros; j'ai d‚j… remarqu‚ cela chez le vice-roi … Milan; ils ne fuient pas, non! Avec ces Fran‡ais il n'est pas permis de dire la v‚rit‚ quand elle choque leur vanit‚. Mais quant … leur air m‚chant je m'en moque, il faut que je le leur fasse comprendre."On marchait toujours … cinq cents pas de ce torrent de fuyards qui couvraient la grande route. A une lieue de l…, le caporal et sa troupe traversŠrent un chemin qui allait rejoindre la route et o— beaucoup de soldats ‚taient couch‚s. Fabrice acheta un cheval assez bon qui lui co–ta quarante francs, et parmi tous les sabres jet‚s de c“t‚ et d'autre, il choisit avec soin un grand sabre droit."Puisqu'on dit qu'il faut piquer, pensa-t-il, celui-ci est le meilleur."Ainsi ‚quip‚, il mit son cheval au galop et rejoignit bient“t le caporal qui avait pris les devants. Il s'affermit sur ses ‚triers, prit de la main gauche le fourreau de son sabre droit, et dit aux quatre Fran‡ais:

- Ces gens qui se sauvent sur la grande route ont l'air d'un troupeau de moutons... Ils marchent comme des moutons effray‚s...

Fabrice avait beau appuyer sur le mot mouton, ses camarades ne se souvenaient plus d'avoir ‚t‚ fƒch‚s par ce mot une heure auparavant. Ici se trahit un des contrastes des caractŠres italien et fran‡ais; le Fran‡ais est sans doute le plus heureux, il glisse sur les ‚v‚nements de la vie et ne garde pas rancune.

Nous ne cacherons point que Fabrice fut trŠs satisfait de sa personne aprŠs avoir parl‚ des moutons. On marchait en faisant la petite conversation. A deux lieues de l… le caporal, toujours fort ‚tonn‚ de ne point voir la cavalerie ennemie, dit … Fabrice:

- Vous ˆtes notre cavalerie, galopez vers cette ferme sur ce petit tertre, demandez au paysan s'il veut nous vendre … d‚jeuner dites bien que nous ne sommes que cinq. S'il h‚site donnez-lui cinq francs d'avance de votre argent mais soyez tranquille, nous reprendrons la piŠce blanche aprŠs le d‚jeuner.

Fabrice regarda le caporal, il vit en lui une gravit‚ imperturbable, et vraiment l'air de la sup‚riorit‚ morale; il ob‚it. Tout se passa comme l'avait pr‚vu le commandant en chef, seulement Fabrice insista pour qu'on ne reprŒt pas de vive force les cinq francs qu'il avait donn‚s au paysan.

- L'argent est … moi, dit-il … ses camarades, je ne paie pas pour vous, je paie pour l'avoine qu'il a donn‚e … mon cheval.

Fabrice pronon‡ait si mal le fran‡ais, que ses camarades crurent voir dans ses paroles un ton de sup‚riorit‚; ils furent vivement choqu‚s, et dŠs lors dans leur esprit, un duel se pr‚para pour la fin de la journ‚e. Ils le trouvaient fort diff‚rent d'eux-mˆmes, ce qui les choquait, Fabrice au contraire commen‡ait … se sentir beaucoup d'amiti‚ pour eux.

On marchait sans rien dire depuis deux heures lorsque le caporal, regardant la grande route s'‚cria avec un transport de joie:

- Voici le r‚giment!

On fut bient“t sur la route; mais, h‚las! autour de l'aigle il n'y avait pas deux cents hommes. L'oeil de Fabrice eut bient“t aper‡u la vivandiŠre: elle marchait … pied, avait les yeux rouges et pleurait de temps … autre. Ce fut en vain que Fabrice chercha la petite charrette et Cocotte.

- Pill‚s, perdus, vol‚s, s'‚cria la vivandiŠre r‚pondant aux regards de notre h‚ros.

Celui-ci, sans mot dire, descendit de son cheval, le prit par la bride, et dit … la vivandiŠre:

- Montez.

Elle ne se le fit pas dire deux fois.

- Raccourcis-moi les ‚triers, fit-elle.

Une fois bien ‚tablie … cheval, elle se mit … raconter … Fabrice tous les d‚sastres de la nuit. AprŠs un r‚cit d'une longueur infinie, mais avidement ‚cout‚ par notre h‚ros qui, … vrai dire, ne comprenait rien … rien, mais avait une tendre amiti‚ pour la vivandiŠre, celle-ci ajouta:

- Et dire que ce sont des Fran‡ais qui m'ont pill‚e, battue, abŒm‚e...

- Comment! ce ne sont pas les ennemis? dit Fabrice d'un air na‹f qui rendait charmante sa belle figure grave et pƒle.

- Que tu es bˆte, mon pauvre petit! dit la vivandiŠre, souriant au milieu de ses larmes; et quoique ‡a, tu es bien gentil.

- Et tel que vous le voyez, il a fort bien descendu son Prussien, dit le caporal Aubry qui, au milieu de la cohue g‚n‚rale, se trouvait par hasard de l'autre c“t‚ du cheval mont‚ par la cantiniŠre. Mais il est fier, continua le caporal...

Fabrice fit un mouvement.

- Et comment t'appelles-tu? continua le caporal, car enfin, s'il y a un rapport, je veux te nommer.

- Je m'appelle Vasi, r‚pondit Fabrice, faisant une mine singuliŠre, c'est-…-dire Boulot, ajouta-t-il se reprenant vivement.

Boulot avait ‚t‚ le nom du propri‚taire de la feuille de route que la ge“liŠre de B... lui avait remise; l'avant-veille il l'avait ‚tudi‚e avec soin, tout en marchant, car il commen‡ait … r‚fl‚chir quelque peu et n'‚tait plus si ‚tonn‚ des choses. Outre la feuille de route du hussard Boulot, il conservait pr‚cieusement le passeport italien d'aprŠs lequel il pouvait pr‚tendre au noble nom de Vasi, marchand de baromŠtres. Quand le caporal lui avait reproch‚ d'ˆtre fier, il avait ‚t‚ sur le point de r‚pondre: "Moi fier! moi Fabrice Valserra, marchesino del Dongo, qui consens … porter le nom d'un Vasi, marchand de baromŠtres!"

Pendant qu'il faisait des r‚flexions et qu'il se disait: "Il faut bien me rappeler que je m'appelle Boulot, ou gare la prison dont le sort me menace", le caporal et la cantiniŠre avaient ‚chang‚ plusieurs mots sur son compte.

- Ne m'accusez pas d'ˆtre une curieuse, lui dit la cantiniŠre en cessant de le tutoyer; c'est pour votre bien que je vous fais des questions. Qui ˆtes-vous, l…, r‚ellement?

Fabrice ne r‚pondit pas d'abord; il consid‚rait que jamais il ne pourrait trouver d'amis plus d‚vou‚s pour leur demander conseil, et il avait un pressant besoin de conseils."Nous allons entrer dans une place de guerre, le gouverneur voudra savoir qui je suis, et gare l'a prison si je fais voir par mes r‚ponses que je ne connais personne au 4e r‚giment de hussards dont je porte l'uniforme!"En sa qualit‚ de sujet de l'Autriche Fabrice savait toute l'importance qu'il faut attacher … un passeport. Les membres de sa famille quoique nobles et d‚vots, quoique appartenant au parti vainqueur, avaient ‚t‚ vex‚s plus de vingt fois … l'occasion de leurs passeports; il ne fut donc nullement choqu‚ de la question que lui adressait la cantiniŠre. Mais comme, avant que de r‚pondre, il cherchait les mots fran‡ais les plus clairs, la cantiniŠre, piqu‚e d'une vive curiosit‚, ajouta pour l'engager … parler:

- Le caporal Aubry et moi nous allons vous donner de bons avis pour vous conduire.

- Je n'en doute pas, r‚pondit Fabrice: je m'appelle Vasi et je suis de Gˆnes; ma soeur, c‚lŠbre par sa beaut‚, a ‚pous‚ un capitaine. Comme je n'ai que dix-sept ans, elle me faisait venir auprŠs d'elle pour me faire voir la France, et me former un peu; ne la trouvant pas … Paris et sachant qu'elle ‚tait … cette arm‚e, j'y suis venu, je l'ai cherch‚e de tous les c“t‚s sans pouvoir la trouver. Les soldats, ‚tonn‚s de mon accent, m'ont fait arrˆter. J'avais de l'argent alors, j'en ai donn‚ au gendarme, qui m'a remis une feuille de route, un uniforme et m'a dit: "File, et jure-moi de ne Jamais prononcer mon nom."

- Comment s'appelait-il? dit la cantiniŠre.

- J'ai donn‚ ma parole, dit Fabrice.

- Il a raison, reprit le caporal, le gendarme est un gredin, mais le camarade ne doit pas le nommer. Et comment s'appelle-t-il, ce capitaine, mari de votre soeur? Si nous savons son nom, nous pourrons le chercher.

- Teulier, capitaine au 4c de hussards, r‚pondit notre h‚ros.

- Ainsi, dit le caporal avec assez de finesse, … votre accent ‚tranger, les soldats vous prirent pour un espion?

- C'est l… le mot infƒme! s'‚cria Fabrice, les yeux brillants. Moi qui aime tant l'Empereur et les Fran‡ais! Et c'est par cette insulte que je suis le plus vex‚.

- Il n'y a pas d'insulte, voil… ce qui vous trompe; l'erreur des soldats ‚tait fort naturelle, reprit gravement le caporal Aubry.

Alors il lui expliqua avec beaucoup de p‚danterie qu'… l'arm‚e il faut appartenir … un corps et porter un uniforme, faute de quoi il est tout simple qu'on vous prenne pour un espion. L'ennemi nous en lƒche beaucoup: tout le monde trahit dans cette guerre. Les ‚cailles tombŠrent des yeux de Fabrice; il comprit pour la premiŠre fois qu'il avait tort dans tout ce qui lui arrivait depuis deux mois.

- Mais il faut que le petit nous raconte tout dit la cantiniŠre dont la curiosit‚ ‚tait de plus en plus excit‚e.

Fabrice ob‚it. Quand il eut fini:

- Au fait, dit la cantiniŠre parlant d'un air grave au caporal, cet enfant n'est point militaire; nous allons faire une vilaine guerre maintenant que nous sommes battus et trahis. Pourquoi se ferait-il casser les os gratis pro Deo?

- Et mˆme, dit le caporal, qu'il ne sait pas charger son fusil, ni en douze temps, ni … volont‚. C'est moi qui ai charg‚ le coup qui a descendu le Prussien.

- De plus, il montre son argent … tout le monde, ajouta la cantiniŠre; il sera vol‚ de tout dŠs qu'il ne sera plus avec nous.

- Le premier sous-officier de cavalerie qu'il rencontre, dit le caporal, le confisque … son profit pour se faire payer la goutte, et peut-ˆtre on le recrute pour l'ennemi, car tout le monde trahit. Le premier venu va lui ordonner de le suivre, et il le suivra; il ferait mieux d'entrer dans notre r‚giment.

- Non pas, s'il vous plaŒt, caporal! s'‚cria vivement Fabrice; il est plus commode d'aller … cheval, et d'ailleurs je ne sais pas charger un fusil, et vous avez vu que je manie un cheval.

Fabrice fut trŠs fier de ce petit discours. Nous ne rendrons pas compte de la longue discussion sur sa destin‚e future, qui eut lieu entre le caporal et la cantiniŠre. Fabrice remarqua qu'en discutant ces gens r‚p‚taient trois ou quatre fois toutes les circonstances de son histoire: les soup‡ons des soldats, le gendarme lui vendant une feuille de route et un uniforme, la fa‡on dont la veille il s'‚tait trouv‚ faire partie de l'escorte du mar‚chal, l'Empereur vu au galop, le cheval escofi‚, etc.

Avec une curiosit‚ de femme, la cantiniŠre revenait sans cesse sur la fa‡on dont on l'avait d‚poss‚d‚ du bon cheval qu'elle lui avait fait acheter.

- Tu t'es senti saisir par les pieds, on t'a fait passer doucement par-dessus la queue de ton cheval, et l'on t'a assis par terre!"Pourquoi r‚p‚ter si souvent, se disait Fabrice, ce que nous connaissons tous trois parfaitement bien?"Il ne savait pas encore que c'est ainsi qu'en France les gens du peuple vont … la recherche des id‚es.

- Combien as-tu d'argent? lui dit tout … coup la cantiniŠre.

Fabrice n'h‚sita pas … r‚pondre; il ‚tait s–r de la noblesse d'ƒme de cette femme: c'est l… le beau c“t‚ de la France.

- En tout, il peut me rester trente napol‚ons en or et huit ou dix ‚cus de cinq francs.

- En ce cas, tu as le champ libre! s'‚cria la cantiniŠre tire-toi du milieu de cette arm‚e en d‚route; jette-toi de c“t‚, prends la premiŠre route un peu fray‚e que tu trouveras l… sur ta droite; pousse ton cheval ferme, toujours t'‚loignant de l'arm‚e. A la premiŠre occasion achŠte des habits de p‚kin. Quand tu seras … huit ou dix lieues, et que tu ne verras plus de soldats, prends la poste, et va te reposer huit jours et manger des biftecks dans quelque bonne ville. Ne dis jamais … personne que tu as ‚t‚ … l'arm‚e, les gendarmes te ramasseraient comme d‚serteur; et quoique tu sois bien gentil, mon petit, tu n'es pas encore assez f–t‚ pour r‚pondre … des gendarmes. DŠs que tu auras sur le dos des habits de bourgeois, d‚chire ta feuille de route en mille morceaux et reprends ton nom v‚ritable; dis que tu es Vasi.

"Et d'o— devra-t-il dire qu'il vient? fit-elle au caporal.

- De Cambrai sur l'Escaut: c'est une bonne ville toute petite, entends-tu? et o— il y a une cath‚drale et F‚nelon.

- C'est ‡a, dit la cantiniŠre; ne dis jamais que tu as ‚t‚ … la bataille, ne souffle mot de B..., ni du gendarme qui t'a vendu la feuille de route. Quand tu voudras rentrer … Paris, rends-toi d'abord … Versailles, et passe la barriŠre de Paris de ce c“t‚-l… en flƒnant, en marchant … pied comme un promeneur. Couds tes napol‚ons dans ton pantalon; et surtout quand tu as … payer quelque chose, ne montre tout juste que l'argent qu'il faut pour payer. Ce qui me chagrine, c'est qu'on va t'empaumer, on va te chiper tout ce que tu as et que feras-tu une fois sans argent, toi qui ne sais pas te conduire? etc.

La bonne cantiniŠre parla longtemps encore; le caporal appuyait ses avis par des signes de tˆte, ne pouvant trouver jour … saisir la parole. Tout … coup cette foule qui couvrait la grande route, d'abord doubla le pas; puis, en un clin d'oeil, passa le petit foss‚ qui bordait la route … gauche, et se mit … fuir … toutes jambes.

- Les Cosaques! les Cosaques'! criait-on de tous les c“t‚s.

- Reprends ton cheval! s'‚cria la cantiniŠre.

- Dieu m'en garde! dit Fabrice. Galopez! fuyez! je vous le donne. Voulez-vous de quoi racheter une petite voiture? La moiti‚ de ce que j'ai est … vous.

- Reprends ton cheval, te dis-je! s'‚cria la cantiniŠre en colŠre.

Et elle se mettait en devoir de descendre.

Fabrice tira son sabre:

- Tenez-vous bien! lui cria-t-il, et il donna deux ou trois coups de plat de sabre au cheval, qui prit le galop et suivit les fuyards.

Notre h‚ros regarda la grande route; naguŠre trois ou quatre mille individus s'y pressaient, serr‚s comme des paysans … la suite d'une procession. AprŠs le mot Cosaques il n'y vit exactement plus personne; les fuyards avaient abandonn‚ des shakos, des fusils, des sabres, etc. Fabrice, ‚tonn‚, monta dans un champ … droite du chemin, et qui ‚tait ‚lev‚ de vingt ou trente pieds; il regarda la grande route des deux c“t‚s et la plaine, il ne vit pas trace de cosaques."Dr“les de gens, que ces Fran‡ais! se dit-il. Puisque je dois aller sur la droite, pensa-t-il, autant vaut marcher tout de suite; il est possible que ces gens aient pour courir une raison que je ne connais pas."Il ramassa un fusil, v‚rifia qu'il ‚tait charg‚, remua la poudre de l'amorce, nettoya la pierre, puis choisit une giberne bien garnie, et regarda encore de tous les c“t‚s; il ‚tait absolument seul au milieu de cette plaine naguŠre si couverte de monde. Dans l'extrˆme lointain, il voyait les fuyards qui commen‡aient … disparaŒtre derriŠre les arbres, et couraient toujours."Voil… qui est bien singulier!"se dit-il; et, se rappelant la manoeuvre employ‚e la veille par le caporal, il alla s'asseoir au milieu d'un champ de bl‚. Il ne s'‚loignait pas, parce qu'il d‚sirait revoir ses bons amis, la cantiniŠre et le caporal Aubry.

Dans ce bl‚, il v‚rifia qu'il n'avait plus que dix-huit napol‚ons, au lieu de trente comme il le pensait, mais il lui restait de petits diamants qu'il avait plac‚s dans la doublure des bottes du hussard, le matin, dans la chambre de la ge“liŠre, … B... Il cacha ses napol‚ons du mieux qu'il put, tout en r‚fl‚chissant profond‚ment … cette disparition si soudaine."Cela est-il d'un mauvais pr‚sage pour moi?"se disait-il. Son principal chagrin ‚tait de ne pas avoir adress‚ cette question au caporal Aubry:

"Ai-je r‚ellement assist‚ … une bataille?"Il lui semblait que oui, et il e–t ‚t‚ au comble du bonheur s'il en e–t ‚t‚ certain.

"Toutefois, se dit-il, j'y ai assist‚ portant le nom d'un prisonnier, j'avais la feuille de route d'un prisonnier dans ma poche, et, bien plus, son habit sur moi! Voil… qui est fatal pour l'avenir: qu'en e–t dit l'abb‚ BlanŠs? Et ce malheureux Boulot mort en prison! Tout cela est de sinistre augure; le destin me conduira en prison."Fabrice e–t donn‚ tout au monde pour savoir si le hussard Boulot ‚tait r‚ellement coupable; en rappelant ses souvenirs, il lui semblait que la ge“liŠre de B... lui avait dit que le hussard avait ‚t‚ ramass‚ non seulement pour des couverts d'argent, mais encore pour avoir vol‚ la vache d'un paysan, et battu le paysan … toute outrance: Fabrice ne doutait pas qu'il ne f–t mis un jour en prison pour une faute qui aurait quelque rapport avec celle du hussard Boulot. Il pensait … son ami le cur‚ BlanŠs; que n'e–t-il pas donn‚ pour pouvoir le consulter! Puis il se rappela qu'il n'avait pas ‚crit … sa tante depuis qu'il avait quitt‚ Paris."Pauvre Gina!"se dit-il, et il avait les larmes aux yeux, lorsque tout … coup il entendit un petit bruit tout prŠs de lui; c'‚tait un soldat qui faisait manger le bl‚ par trois chevaux auxquels il avait “t‚ la bride, et qui semblaient morts de faim; il les tenait par le bridon. Fabrice se leva comme un perdreau le soldat eut peur. Notre h‚ros le remarqua, et c‚da au plaisir de jouer un instant le r“le de hussard.

- Un de ces chevaux m'appartient, f...! s'‚cria-t-il, mais je veux bien te donner cinq francs pour la peine que tu as prise de me l'amener ici.

- Est-ce que tu te fiches de moi? dit le soldat.

Fabrice le mit en joue … six pas de distance.

- Lƒche le cheval ou je te br–le!

Le soldat avait son fusil en bandouliŠre, il donna un tour d'‚paule pour le reprendre.

- Si tu fais le plus petit mouvement tu es mort! s'‚cria Fabrice en lui courant dessus.

- Eh bien! donnez les cinq francs et prenez un des chevaux, dit le soldat confus, aprŠs avoir jet‚ un regard de regret sur la grande route o— il n'y avait absolument personne.

Fabrice, tenant son fusil haut de la main gauche, de la droite lui jeta trois piŠces de cinq francs.

- Descends, ou tu es mort... Bride le noir et va-t'en plus loin avec les deux autres... Je te br–le si tu remues.

Le soldat ob‚it en rechignant. Fabrice s'approcha du cheval et passa la bride dans son bras gauche, sans perdre de vue le soldat qui s'‚loignait lentement; quand Fabrice le vit … une cinquantaine de pas, il sauta lestement sur le cheval. Il y ‚tait … peine et cherchait l'‚trier de droite avec le pied, lorsqu'il entendit siffler une balle de fort prŠs: c'‚tait le soldat qui lui lƒchait son coup de fusil. Fabrice, transport‚ de colŠre, se mit … galoper sur le soldat qui s'enfuit … toutes jambes, et bient“t Fabrice le vit mont‚ sur un de ses deux chevaux et galopant."Bon, le voil… hors de port‚e", se dit-il. Le cheval qu'il venait d'acheter ‚tait magnifique, mais paraissait mourant de faim. Fabrice revint sur la grande route, o— il n'y avait toujours ƒme qui vive; il la traversa et mit son cheval au trot pour atteindre un petit repli de terrain sur la gauche o— il esp‚rait retrouver la cantiniŠre; mais quand il fut au sommet de la petite mont‚e il n'aper‡ut, … plus d'une lieue de distance, que quelques soldats isol‚s."Il est ‚crit que je ne la reverrai plus, se dit-il avec un soupir brave et bonne femme!"Il gagna une ferme qu'il apercevait dans le lointain et sur la droite de la route. Sans descendre de cheval, et aprŠs avoir pay‚ d'avance, il fit donner de l'avoine … son pauvre cheval, tellement affam‚ qu'il mordait la mangeoire. Une heure plus tard, Fabrice trottait sur la grande route toujours dans le vague espoir de retrouver la cantiniŠre, ou du moins le caporal Aubry. Allant toujours et regardant de tous les c“t‚s il arriva … une riviŠre mar‚cageuse travers‚e par un pont en bois assez ‚troit. Avant le pont, sur la droite de la route, ‚tait une maison isol‚e portant l'enseigne du Cheval-Blanc."L…, je vais dŒner", se dit Fabrice. Un officier de cavalerie avec le bras en ‚charpe se trouvait … l'entr‚e du pont; il ‚tait … cheval et avait l'air fort triste, … dix pas de lui, trois cavaliers … pied arrangeaient leurs pipes."Voil… des gens, se dit Fabrice, qui m'ont bien la mine de vouloir m'acheter mon cheval encore moins cher qu'il ne m'a co–t‚."L'officier bless‚ et les trois pi‚tons le regardaient venir et semblaient l'attendre."Je devrais bien ne pas passer sur ce pont, et suivre le bord de la riviŠre … droite, ce serait la route conseill‚e par la cantiniŠre pour sortir d'embarras... Oui, se dit notre h‚ros; mais si je prends la fuite, demain j'en serai tout honteux: d'ailleurs mon cheval a de bonnes jambes, celui de l'officier est probablement fatigu‚; s'il entreprend de me d‚monter je galoperai."En faisant ces raisonnements, Fabrice rassemblait son cheval et s'avan‡ait au plus petit pas possible.

- Avancez donc, hussard, lui cria l'officier d'un air d'autorit‚.

Fabrice avan‡a quelques pas et s'arrˆta.

- Voulez-vous me prendre mon cheval? cria-t-il.

- Pas le moins du monde; avancez.

Fabrice regarda l'officier: il avait des moustaches blanches, et l'air le plus honnˆte du monde; le mouchoir qui soutenait son bras gauche ‚tait plein de sang, et sa main droite aussi ‚tait envelopp‚e d'un linge sanglant."Ce sont les pi‚tons qui vont sauter … la bride de mon cheval", se dit Fabrice; mais, en y regardant de prŠs, il vit que les pi‚tons aussi ‚taient bless‚s.

- Au nom de l'honneur, lui dit l'officier qui portait les ‚paulettes de colonel, restez ici en vedette, et dites … tous les dragons, chasseurs et hussards que vous verrez, que le colonel Le Baron est dans l'auberge que voil…, et que je leur ordonne de venir me joindre.

Le vieux colonel avait l'air navr‚ de douleur; dŠs le premier mot il avait fait la conquˆte de notre h‚ros, qui lui r‚pondit avec bon sens:

- Je suis bien jeune, monsieur, pour que l'on veuille m'‚couter; il faudrait un ordre ‚crit de votre main.

- Il a raison dit le colonel en le regardant beaucoup; ‚cris l'ordre, La Rose, toi qui as une main droite.

Sans rien dire, La Rose tira de sa poche un petit livret de parchemin, ‚crivit quelques lignes, et, d‚chirant une feuille, la remit … Fabrice, le colonel r‚p‚ta l'ordre … celui-ci, ajoutant qu'aprŠs deux heures de faction il serait relev‚, comme de juste, par un des trois cavaliers bless‚s qui ‚taient avec lui. Cela dit, il entra dans l'auberge avec ses hommes. Fabrice les regardait marcher et restait immobile au bout de son pont de bois, tant il avait ‚t‚ frapp‚ par la douleur morne et silencieuse de ces trois personnages'."On dirait des g‚nies enchant‚s", se dit-il. Enfin il ouvrit le papier pli‚ et lut l'ordre ainsi con‡u:

Le colonel Le Baron, du 6e dragons, commandant la seconde brigade de la premiŠre division de cavalerie du 14e corps, ordonne … tous cavaliers, dragons, chasseurs et hussards de ne point passer le pont, et de le rejoindre … l'Auberge du Cheval-Blanc, prŠs le pont, o— est son quartier g‚n‚ral.

Au quartier g‚n‚ral, prŠs le pont de la Sainte, le 19 juin 1815.

Pour le colonel Le Baron, bless‚ au bras droit, et par son ordre, le mar‚chal des logis. La Rose.

Il y avait … peine une demi-heure que Fabrice ‚tait en sentinelle au pont, quand il vit arriver six chasseurs mont‚s et trois … pied; il leur communique l'ordre du colonel.

- Nous allons revenir, disent quatre des chasseurs mont‚s, et ils passent le pont au grand trot.

Fabrice parlait alors aux deux autres. Durant la discussion qui s'animait, les trois hommes … pied passent le pont. Un des deux chasseurs mont‚s qui restaient finit par demander … revoir l'ordre, et l'emporte en disant:

- Je vais le porter … mes camarades, qui ne manqueront pas de revenir, attends-les ferme.

Et il part au galop; son camarade le suit. Tout cela fut fait en un clin d'oeil.

Fabrice, furieux appela un des soldats bless‚s, qui parut … une d‚s fenˆtres du Cheval-Blanc. Ce soldat, auquel Fabrice vit des galons de mar‚chal des logis, descendit et lui cria en s'approchant.

- Sabre … la main donc! vous ˆtes en faction.

Fabrice ob‚it, puis lui dit:

- Ils ont emport‚ l'ordre.

- Ils ont de l'humeur de l'affaire d'hier, reprit l'autre d'un air morne. Je vais vous donner un de mes pistolets; si l'on force de nouveau la consigne, tirez-le en l'air, je viendrai, ou le colonel lui-mˆme paraŒtra.

Fabrice avait fort bien vu un geste de surprise chez le mar‚chal des logis, … l'annonce de l'ordre enlev‚; il comprit que c'‚tait une insulte personnelle qu'on lui avait faite, et se promit bien de ne plus se laisser jouer.

Arm‚ du pistolet d'ar‡on du mar‚chal des logis, Fabrice avait repris fiŠrement sa faction lorsqu'il vit arriver … lui sept hussards mont‚s: il s'‚tait plac‚ de fa‡on … barrer le pont, il leur communique l'ordre du colonel, ils en ont l'air fort contrari‚, le plus hardi cherche … passer. Fabrice suivant le sage pr‚cepte de son amie la vivandiŠre qui, la veille au matin, lui disait qu'il fallait piquer et non sabrer, abaisse la pointe de son grand sabre droit et fait mine d'en porter un coup … celui qui veut forcer la consigne.

- Ah! il veut nous tuer, le blanc-bec! s'‚crient les hussards, comme si nous n'avions pas ‚t‚ assez tu‚s hier!

Tous tirent leurs sabres … la fois et tombent sur Fabrice; il se crut mort; mais il songea … la surprise du mar‚chal des logis, et ne voulut pas ˆtre m‚pris‚ de nouveau. Tout en reculant sur son pont, il tƒchait de donner des coups de pointe. Il avait une si dr“le de mine en maniant ce grand sabre droit de grosse cavalerie, beaucoup trop lourd pour lui, que les hussards virent bient“t … qui ils avaient affaire; ils cherchŠrent alors, non pas … le blesser, mais … lui couper son habit sur le corps. Fabrice re‡ut ainsi trois ou quatre petits coups de sabre sur les bras. Pour lui, toujours fidŠle au pr‚cepte de la cantiniŠre, il lan‡ait de tout son coeur force coups de pointe. Par malheur un de ces coups de pointe blessa un hussard … la main: fort en colŠre d'ˆtre touch‚ par un tel soldat, il riposta par un coup de pointe … fond qui atteignit Fabrice au haut de la cuisse. Ce qui fit porter le coup, c'est que le cheval de notre h‚ros, loin de fuir la bagarre, semblait y prendre plaisir et se jeter sur les assaillants. Ceux-ci voyant couler le sang de Fabrice le long de son bras droit, craignirent d'avoir pouss‚ le jeu trop avant, et, le poussant vers le parapet gauche du pont, partirent au galop. DŠs que Fabrice eut un moment de loisir il tira en l'air son coup de pistolet pour avertir le colonel.

Quatre hussards mont‚s et deux … pied, du mˆme r‚giment que les autres, venaient vers le pont et en ‚taient encore … deux cents pas lorsque le coup de pistolet partit: ils regardaient fort attentivement ce qui se passait sur le pont, et s'imaginant que Fabrice avait tir‚ sur leurs camarades, les quatre … cheval fondirent sur lui au galop et le sabre haut, c'‚tait une v‚ritable charge. Le colonel Le Baron, averti par le coup de pistolet, ouvrit la porte de l'auberge et se pr‚cipita sur le pont au moment o— les hussards au galop y arrivaient, et il leur intima lui-mˆme l'ordre de s'arrˆter.

- Il n'y a plus de colonel ici, s'‚cria l'un d'eux, et il poussa son cheval.

Le colonel exasp‚r‚, interrompit la remontrance qu'il leur adressait, et, de sa main droite bless‚e, saisit la rˆne de ce cheval du c“t‚ hors du montoir.

- Arrˆte! mauvais soldat, dit-il au hussard; je te connais, tu es de la compagnie du capitaine Henriet.

- Eh bien! que le capitaine lui-mˆme me donne l'ordre! Le capitaine Henriet a ‚t‚ tu‚ hier, ajouta-t-il en ricanant et va te faire f...

En disant ces paroles, il veut forcer le passage et pousse le vieux colonel qui tombe assis sur le pav‚ du pont. Fabrice, qui ‚tait … deux pas plus loin sur le pont, mais faisant face du c“t‚ de l'auberge, pousse son cheval, et tandis que le poitrail du cheval de l'assaillant jette par terre le colonel qui ne lƒche point la rˆne hors du montoir, Fabrice, indign‚, porte au hussard un coup de pointe … fond. Par bonheur le cheval du hussard, se sentant tir‚ vers la terre par la bride que tenait le colonel, fit un mouvement de c“t‚, de fa‡on que la longue lame du sabre de grosse cavalerie de Fabrice glissa le long du gilet du hussard et passa tout entiŠre sous ses yeux. Furieux, le hussard se retourne et lance un coup de toutes ses forces, qui coupe la manche de Fabrice et entre profond‚ment dans son bras: notre h‚ros tombe.

Un des hussards d‚mont‚s voyant les deux d‚fenseurs du pont par terre, saisit l'…-propos, saute sur le cheval de Fabrice et veut s'en emparer en le lan‡ant au galop sur le pont.

Le mar‚chal des logis, en accourant de l'auberge, avait vu tomber son colonel, et le croyait gravement bless‚. Il court aprŠs le cheval de Fabrice et plonge la pointe de son sabre dans les reins du voleur, celui-ci tombe. Les hussards, ne voyant plus sur le pont que le mar‚chal des logis … pied, passent au galop et filent rapidement. Celui qui ‚tait … pied s'enfuit dans la campagne.

Le mar‚chal des logis s'approcha des bless‚s. Fabrice s'‚tait d‚j… relev‚, il souffrait peu, mais perdait beaucoup de sang. Le colonel se releva plus lentement; il ‚tait tout ‚tourdi de sa chute, mais n'avait re‡u aucune blessure.

- Je ne souffre, dit-il au mar‚chal des logis, que de mon ancienne blessure … la main.

Le hussard bless‚ par le mar‚chal des logis mourait.

- Le diable l'emporte! s'‚cria le colonel, mais, dit-il au mar‚chal des logis et aux deux autres cavaliers qui accouraient, songez … ce petit jeune homme que j'ai expos‚ mal … propos. Je vais rester au pont moi-mˆme pour tƒcher d'arrˆter ces enrag‚s. Conduisez le petit jeune homme … l'auberge et pansez son bras; prenez une de mes chemises.

CHAPITRE V

Toute cette aventure n'avait pas dur‚ une minute; les blessures de Fabrice n'‚taient rien; on lui serra le bras avec des bandes taill‚es dans la chemise du colonel. On voulait lui arranger un lit au premier ‚tage de l'auberge:

- Mais pendant que je serai ici bien choy‚ au premier ‚tage, dit Fabrice au mar‚chal des logis mon cheval, qui est … l'‚curie, s'ennuiera tout seul et s'en ira avec un autre maŒtre.

- Pas mal pour un conscrit! dit le mar‚chal des logis.

Et l'on ‚tablit Fabrice sur de la paille bien fraŒche, dans la mangeoire mˆme … laquelle son cheval ‚tait attach‚.

Puis, comme Fabrice se sentait trŠs faible, le mar‚chal des logis lui apporta une ‚cuelle de vin chaud et fit un peu la conversation avec lui. Quelques compliments inclus dans cette conversation mirent notre h‚ros au troisiŠme ciel.

Fabrice ne s'‚veilla que le lendemain au point du jour; les chevaux poussaient de longs hennissements et faisaient un tapage affreux; l'‚curie se remplissait de fum‚e. D'abord Fabrice ne comprenait rien … tout ce bruit, et ne savait mˆme o— il ‚tait; enfin … demi ‚touff‚ par la fum‚e, il eut l'id‚e que la maison br–lait; en un clin d'oeil il fut hors de l'‚curie et … cheval. Il leva la tˆte; la fum‚e sortait avec violence par les deux fenˆtres au-dessus de l'‚curie, et le toit ‚tait couvert d'une fum‚e noire qui tourbillonnait. Une centaine de fuyards ‚taient arriv‚s dans la nuit … l'Auberge du Cheval-Blanc; tous criaient et juraient. Les cinq ou six que Fabrice put voir de prŠs lui semblŠrent complŠtement ivres; l'un d'eux voulait l'arrˆter et lui criait:

- O— emmŠnes-tu mon cheval?

Quand Fabrice fut … un quart de lieue, il tourna la tˆte; personne ne le suivait, la maison ‚tait en flammes. Fabrice reconnut le pont, il pensa … sa blessure et sentit son bras serr‚ par des bandes et fort chaud. a Et le vieux colonel, que sera-t-il devenu? Il a donn‚ sa chemise pour panser mon bras."Notre h‚ros ‚tait ce matin-l… du plus beau sang-froid du monde; la quantit‚ de sang qu'il avait perdue l'avait d‚livr‚ de toute la partie romanesque de son caractŠre.

"A droite! se dit-il, et filons."Il se mit tranquillement … suivre le cours de la riviŠre qui, aprŠs avoir pass‚ sous le pont, coulait vers la droite de la route. Il se rappelait les conseils de la bonne cantiniŠre."Quelle amiti‚! se disait-il, quel caractŠre ouvert!"

AprŠs une heure de marche, il se trouva trŠs faible."Ah ‡…! vais-je m'‚vanouir? se dit-il: si je m'‚vanouis, on me vole mon cheval et peut-ˆtre mes habits, et avec les habits le tr‚sor."Il n'avait plus la force de conduire son cheval, et il cherchait … se tenir en ‚quilibre, lorsqu'un paysan, qui bˆchait dans un champ … c“t‚ de la grande route, vit sa pƒleur et vint lui offrir un verre de biŠre et du pain.

- A vous voir si pƒle, j'ai pens‚ que vous ‚tiez un des bless‚s de la grande bataille! lui dit le paysan.

Jamais secours ne vint plus … propos. Au moment o— Fabrice mƒchait le morceau de pain noir, les yeux commencŠrent … lui faire mal quand il regardait devant lui. Quand il fut un peu remis, il remercia.

- Et o— suis-je? demanda-t-il.

Le paysan lui apprit qu'… trois quarts de lieue plus loin se trouvait le bourg de Zonders, o— il serait trŠs bien soign‚. Fabrice arriva dans ce bourg, ne sachant pas trop ce qu'il faisait, et ne songeant … chaque pas qu'… ne pas tomber de cheval. Il vit une grande porte ouverte, il entra: c'‚tait l'Auberge de l'Etrille. Aussit“t accourut la bonne maŒtresse de la maison, femme ‚norme; elle appela du secours d'une voix alt‚r‚e par la piti‚. Deux jeunes filles aidŠrent Fabrice … mettre pied … terre, … peine descendu de cheval, il s'‚vanouit complŠtement. Un chirurgien fut appel‚, on le saigna. Ce jour-l… et ceux qui suivirent, Fabrice ne savait pas trop ce qu'on lui faisait, il dormait presque sans cesse.

Le coup de pointe … la cuisse mena‡ait d'un d‚p“t consid‚rable. Quand il avait sa tˆte … lui, il recommandait qu'on prŒt soin de son cheval, et r‚p‚tait souvent qu'il paierait bien, ce qui offensait la bonne maŒtresse de l'auberge et ses filles. Il y avait quinze jours qu'il ‚tait admirablement soign‚ et il commen‡ait … reprendre un peu ses id‚es, lorsqu'il s'aper‡ut un soir que ses h“tesses avaient l'air fort troubl‚. Bient“t un officier allemand entra dans sa chambre: on se servait pour lui r‚pondre d'une langue qu'il n'entendait pas mais il vit bien qu'on parlait de lui; il feignit d‚ dormir. Quelque temps aprŠs, quand il pensa que l'officier pouvait ˆtre sorti il appela ses h“tesses: _ Cet officier ne vient-il pas m'‚crire sur une liste, et me faire prisonnier?

L'h“tesse en convint les larmes aux yeux.

- Eh bien! il y a de l'argent dans mon dolman! s'‚cria-t-il en se relevant sur son lit; achetez-moi des habits bourgeois, et, cette nuit, je pars sur mon cheval. Vous m'avez sauv‚ la vie une fois en me recevant au moment o— j'allais tomber dans la rue, sauvez-la-moi encore en me donnant les moyens de rejoindre ma mŠre.

En ce moment, les filles de l'h“tesse se mirent … fondre en larmes; elles tremblaient pour Fabrice; et comme elles comprenaient … peine le fran‡ais, elles s'approchŠrent de son lit pour lui faire des questions. Elles discutŠrent en flamand avec leur mŠre; mais, … chaque instant, des yeux attendris se tournaient vers notre h‚ros; il crut comprendre qu'elles voulaient bien en courir la chance. Il les remercia avec effusion et en joignant les mains. Un juif du pays fournit un habillement complet; mais, quand il l'apporta vers les dix heures du soir, ces demoiselles reconnurent, en comparant l'habit avec le dolman de Fabrice, qu'il fallait le r‚tr‚cir infiniment. Aussit“t elles se mirent … l'ouvrage; il n'y avait pas de temps … perdre. Fabrice indiqua quelques napol‚ons cach‚s dans ses habits, et pria ses h“tesses de les coudre dans les vˆtements qu'on venait d'acheter. On avait apport‚ avec les habits une belle paire de bottes neuves. Fabrice n'h‚sita point … prier ces bonnes filles de couper les bottes … la hussarde … l'endroit qu'il leur indiqua, et l'on cacha ses petits diamants dans la doublure des nouvelles bottes.

Par un effet singulier de la perte de sang et de la faiblesse qui en ‚tait la suite, Fabrice avait presque tout … fait oubli‚ le fran‡ais; il s'adressait en italien … ses h“tesses qui parlaient un patois flamand, de fa‡on que ;'on s'entendait presque uniquement par signes. Quand les jeunes filles, d'ailleurs parfaitement d‚sint‚ress‚es, virent les diamants, leur enthousiasme pour lui n'eut plus de bornes; elles le crurent un prince d‚guis‚. Aniken, la cadette et la plus na‹ve, l'embrassa sans autre fa‡on. Fabrice, de son c“t‚, les trouvait charmantes; et vers minuit, lorsque le chirurgien lui eut permis un peu de vin, … cause de la route qu'il allait entreprendre, il avait presque envie de ne pas partir."O— pourrais-je ˆtre mieux qu'ici?"disait-il. Toutefois, sur les deux heures du matin, il s'habilla. Au moment de sortir de sa chambre, la bonne h“tesse lui apprit que son cheval avait ‚t‚ emmen‚ par l'officier qui, quelques heures auparavant, ‚tait venu faire la visite de la maison.

- Ah! canaille! s'‚criait Fabrice en jurant, … un bless‚!

Il n'‚tait pas assez philosophe, ce jeune Italien, pour se rappeler … quel prix lui-mˆme avait achet‚ ce cheval.

Aniken lui apprit en pleurant qu'on avait lou‚ un cheval pour lui; elle e–t voulu qu'il ne partŒt pas, les adieux furent tendres. Deux grands jeunes gens, parents de la bonne h“tesse, portŠrent Fabrice sur la selle, pendant la route, ils le soutenaient … cheval, tandis qu'un troisiŠme, qui pr‚c‚dait le petit convoi de quelques centaines de pas, examinait s'il n'y avait point de patrouille suspecte dans les chemins. AprŠs deux heures de marche, on s'arrˆta chez une cousine de l'h“tesse de l'Etrille. Quoi que Fabrice p–t leur dire, les jeunes gens qui l'accompagnaient ne voulurent jamais le quitter; ils pr‚tendaient qu'ils connaissaient mieux que personne les passages dans les bois. _ Mais demain matin, quand on saura ma fuite, et qu'on ne vous verra pas dans le pays, votre absence vous compromettra, disait Fabrice.

On se remit en marche. Par bonheur, quand le jour vint … paraŒtre, la plaine ‚tait couverte d'un brouillard ‚pais. Vers les huit heures du matin l'on arriva prŠs d'une petite ville. L'un des jeunes gens se d‚tacha pour voir si les chevaux de la poste avaient ‚t‚ vol‚s. Le maŒtre de poste avait eu le temps de les faire disparaŒtre, et de recruter des rosses infƒmes dont il avait garni ses ‚curies. On alla chercher deux chevaux dans les mar‚cages o— ils ‚taient cach‚s, et, trois heures aprŠs Fabrice monta dans un petit cabriolet tout d‚labr‚, mais attel‚ de deux bons chevaux de poste. Il avait repris des forces. Le moment de la s‚paration avec les jeunes gens, parents de l'h“tesse, fut du dernier path‚tique; jamais, quelque pr‚texte aimable que Fabrice p–t trouver, ils ne voulurent accepter d'argent.

- Dans votre ‚tat, monsieur, vous en avez plus besoin que nous, r‚pondaient toujours ces braves jeunes gens.

Enfin ils partirent avec des lettres o— Fabrice un peu fortifi‚ par l'agitation de la route, avait essay‚ de faire connaŒtre … ses h“tesses tout ce qu'il sentait pour elles. Fabrice ‚crivait les larmes aux yeux, et il y avait certainement de l'amour dans la lettre adress‚e … la petite Aniken.

Le reste du voyage n'eut rien que d'ordinaire. En arrivant … Amiens il souffrait beaucoup du coup de pointe qu'il avait re‡u … la cuisse; le chirurgien de campagne n'avait pas song‚ … d‚brider la plaie, et, malgr‚ les saign‚es, il s'y ‚tait form‚ un d‚p“t. Pendant les quinze jours que Fabrice passa dans l'auberge d'Amiens tenue par une famille complimenteuse et avide, les Alli‚s envahissaient la France, et Fabrice devint comme un autre homme, tant il fit des r‚flexions profondes sur les choses qui venaient de lui arriver. Il n'‚tait rest‚ enfant que sur ce point: ce qu'il avait vu, ‚tait-ce une bataille, et en second lieu, cette bataille ‚tait-elle Waterloo? Pour la premiŠre fois de sa vie il trouva du plaisir … lire; il esp‚rait toujours trouver dans les journaux, ou dans les r‚cits de la bataille, quelque description qui lui permettrait de reconnaŒtre les lieux qu'il avait parcourus … la suite du mar‚chal Ney, et plus tard avec l'autre g‚n‚ral. Pendant son s‚jour … Amiens il ‚crivit presque tous les jours … ses bonnes amies de l'Etrille. DŠs qu'il fut gu‚ri, il vint … Paris; il trouva … son ancien h“tel vingt lettres de sa mŠre et de sa tante qui le suppliaient de revenir au plus vite. Une derniŠre lettre de la comtesse de Pietranera avait un certain tour ‚nigmatique qui l'inqui‚ta fort, cette lettre lui enleva toutes ses rˆveries tendres. C'‚tait un caractŠre auquel il ne fallait qu'un mot pour pr‚voir facilement les plus grands malheurs; son imagination se chargeait ensuite de lui peindre ces malheurs avec les d‚tails les plus horribles.

"Garde-toi bien de signer les lettres que tu ‚cris pour donner de tes nouvelles, lui disait la comtesse. A ton retour tu ne dois point venir d'embl‚e sur le lac de C“me: arrˆte-toi … Lugano sur le territoire suisse."Il devait arriver dans cette petite ville sous le nom de Cavi; il trouverait … la principale auberge le valet de chambre de la comtesse, qui lui indiquerait ce qu'il fallait faire. Sa tante finissait par ces mots: "Cache par tous les moyens possibles la folie que tu as faite, et surtout ne conserve sur toi aucun papier imprim‚ ou ‚crit; en Suisse tu seras environn‚ des amis de Sainte-Marguerite. Si j'ai assez d'argent, lui disait la comtesse, j'enverrai quelqu'un … GenŠve, … l'h“tel des Balances, et tu auras des d‚tails que je ne puis ‚crire et qu'il faut pourtant que tu saches avant d'arriver. Mais, au nom de Dieu, pas un jour de plus … Paris; tu y serais reconnu par nos espions."L'imagination de Fabrice se mit … se figurer les choses les plus ‚tranges, et il fut incapable de tout autre plaisir que celui de chercher … deviner ce que sa tante pouvait avoir … lui apprendre de si ‚trange. Deux fois, en traversant la France, il fut arrˆt‚; mais il sut se d‚gager; il dot ces d‚sagr‚ments … son passeport italien et … cette ‚trange qualit‚ de marchand de baromŠtres, qui n'‚tait guŠre d'accord avec sa figure jeune et son bras en ‚charpe.

Enfin, dans GenŠve, il trouva un homme appartenant … la comtesse qui lui raconta de sa part, que lui, Fabrice, avait ‚t‚ d‚nonc‚ par la police de Milan comme ‚tant all‚ porter … Napol‚on des propositions arrˆt‚es par une vaste conspiration organis‚e dans le ci-devant royaume d'Italie. Si tel n'e–t pas ‚t‚ le but de son voyage, disait la d‚nonciation, a quoi bon prendre un nom suppose? Sa mŠre chercherait … prouver ce qui ‚tait vrai; c'est-…-dire:

1ø Qu'il n'‚tait jamais sorti de la Suisse;

2ø Qu'il avait quitt‚ le chƒteau … l'improviste … la suite d'une querelle avec son frŠre aŒn‚.

A ce r‚cit, Fabrice eut un sentiment d'orgueil."J'aurais ‚t‚ une sorte d'ambassadeur auprŠs de Napol‚on! se dit-il j'aurais eu l'honneur de parler … ce grand homme pl–t … Dieu!"Il se souvint que son septiŠme a‹eul, le petit-fils de celui qui arriva … Milan … la suite de Sforce, eut l'honneur d'avoir la tˆte tranch‚e par les ennemis du duc, qui le surprirent comme il allait en Suisse porter des propositions aux louables cantons et recruter des soldats. Il voyait des yeux de l'ƒme l'estampe relative … ce fait, plac‚e dans la g‚n‚alogie de la famille. Fabrice, en interrogeant ce valet de chambre, le trouva outr‚ d'un d‚tail qui enfin lui ‚chappa, malgr‚ l'ordre exprŠs de le lui taire, plusieurs fois r‚p‚t‚ par la comtesse. C'‚tait Ascagne, son frŠre aŒn‚, qui l'avait d‚nonc‚ … la police de Milan. Ce mot cruel donna comme un accŠs de folie … notre h‚ros. De GenŠve pour aller en Italie on passe par Lausanne; il voulut partir … pied et sur-le-champ, et faire ainsi dix ou douze lieues, quoique la diligence de GenŠve … Lausanne dot partir deux heures plus tard. Avant de sortir de GenŠve, il se prit de querelle dans un des tristes caf‚s du pays, avec un jeune homme qui le regardait, disait-il, d'une fa‡on singuliŠre. Rien de plus vrai, le jeune Genevois flegmatique, raisonnable et ne songeant qu'… l'argent, le croyait fou; Fabrice en entrant avait jet‚ des regards furibonds de tous les c“t‚s, puis renvers‚ sur son pantalon la tasse de caf‚ qu'on lui servait'. Dans cette querelle, le premier mouvement de Fabrice fut tout … fait du XVIe siŠcle: au lieu de parler de duel au jeune Genevois, il tira son poignard et se jeta sur lui pour l'en percer. En ce moment de passion, Fabrice oubliait tout ce qu'il avait appris sur les rŠgles de l'honneur, et revenait … l'instinct, ou, pour mieux dire, aux souvenirs de la premiŠre enfance.

L'homme de confiance intime qu'il trouva dans Lugano augmenta sa fureur en lui donnant de nouveaux d‚tails. Comme Fabrice ‚tait aim‚ … Grianta, personne n'e–t prononc‚ son nom, et sans l'aimable proc‚d‚ de son frŠre, tout le monde e–t feint de croire qu'il ‚tait … Milan, et jamais l'attention de la police de cette ville n'e–t ‚t‚ appel‚e sur son absence.

- Sans doute les douaniers ont votre signalement, lui dit l'envoy‚ de sa tante, et si nous suivons la grande route, … la frontiŠre du royaume lombardo-v‚nitien, vous serez arrˆt‚.

Fabrice et ses gens connaissaient les moindres sentiers de la montagne qui s‚pare Lugano du lac de C“me: ils se d‚guisŠrent en chasseurs, c'est-…-dire en contrebandiers, et comme ils ‚taient trois et porteurs de mines assez r‚solues, les douaniers qu'ils rencontrŠrent ne songŠrent qu'… les saluer. Fabrice s'arrangea de fa‡on … n'arriver au chƒteau que vers minuit; … cette heure, son pŠre et tous les valets de chambre portant de la poudre ‚taient couch‚s depuis longtemps. Il descendit sans peine dans le foss‚ profond et p‚n‚tra dans le chƒteau par la fenˆtre d'une cave: c'est l… qu'il ‚tait attendu par sa mŠre et sa tante; bient“t ses soeurs accoururent. Les transports de tendresse et les larmes se succ‚dŠrent pendant longtemps, et l'on commen‡ait … peine … parler raison lorsque les premiŠres lueurs de l'aube vinrent avertir ces ˆtres qui se croyaient malheureux, que le temps volait.

- J'espŠre que ton frŠre ne se sera pas dout‚ de ton arriv‚e, lui dit Mme Pietranera; je ne lui parlais guŠre depuis sa belle ‚quip‚e, ce dont son amour-propre me faisait l'honneur d'ˆtre fort piqu‚: ce soir … souper j'ai daign‚ lui adresser la parole, j'avais besoin de trouver un pr‚texte pour cacher la joie folle qui pouvait lui donner des soup‡ons. Puis, lorsque je me suis aper‡ue qu'il ‚tait tout fier de cette pr‚tendue r‚conciliation, j'ai profit‚ de sa joie pour le faire boire d'une fa‡on d‚sordonn‚e, et certainement il n'aura pas song‚ … se mettre en embuscade pour continuer son m‚tier d'espion.

- C'est dans ton appartement qu'il faut cacher notre hussard, dit la marquise, il ne peut partir tout de suite; dans ce premier moment, nous ne sommes pas assez maŒtresses de notre raison, et il s'agit de choisir la meilleure fa‡on de mettre en d‚faut cette terrible police de Milan.

On suivit cette id‚e; mais le marquis et son fils aŒn‚ remarquŠrent, le jour d'aprŠs, que la marquise ‚tait sans cesse dans la chambre de sa belle-soeur. Nous ne nous arrˆterons pas … peindre les transports de tendresse et de joie qui ce jour-l… encore agitŠrent ces ˆtres si heureux. Les coeurs italiens sont, beaucoup plus que les n“tres, tourment‚s par les soup‡ons et par les id‚es folles que leur pr‚sente une imagination br–lante, mais en revanche leurs joies sont bien plus intenses et durent plus longtemps. Ce jour-l… la comtesse et la marquise ‚taient absolument priv‚es de leur raison; Fabrice fut oblig‚ de recommencer tous ses r‚cits: enfin on r‚solut d'aller cacher la joie commune … Milan, tant il sembla difficile de se d‚rober plus longtemps … la police du marquis et de son fils Ascagne.

On prit la barque ordinaire de la maison pour aller … C“me; en agir autrement e–t ‚t‚ r‚veiller mille soup‡ons; mais en arrivant au port de C“me la marquise se souvint qu'elle avait oubli‚ … Grianta des papiers de la derniŠre importance: elle se hƒta d'y renvoyer les bateliers, et ces hommes ne purent faire aucune remarque sur la maniŠre dont ces deux dames employaient leur temps … C“me. A peine arriv‚es, elles louŠrent au hasard une de ces voitures qui attendent pratique prŠs de cette haute tour du Moyen Age qui s'‚lŠve au-dessus de la porte de Milan. On partit … l'instant mˆme sans que le cocher e–t le temps de parler … personne. A un quart de lieue de la ville, on trouva un jeune chasseur de la connaissance de ces dames, et qui par complaisance, comme elles n'avaient aucun homme avec elles, voulut bien leur servir de chevalier jusqu'aux portes de Milan, o— il se rendait en chassant. Tout allait bien, et ces dames faisaient la conversation la plus joyeuse avec le jeune voyageur, lorsqu'… un d‚tour que fait la route pour tourner la charmante colline et le bois de San Giovanni, trois gendarmes d‚guis‚s sautŠrent … la bride des chevaux.

- Ah! mon mari nous a trahis! s'‚cria la marquise, et elle s'‚vanouit.

Un mar‚chal des logis qui ‚tait rest‚ un peu en arriŠre s'approcha de la voiture en tr‚buchant, et dit d'une voix qui avait l'air de sortir du cabaret:

- Je suis fƒch‚ de la mission que j'ai … remplir mais je vous arrˆte, g‚n‚ral Fabio Conti.

Fabrice crut que le mar‚chal des logis lui faisait une mauvaise plaisanterie en l'appelant g‚n‚ral."Tu me le paieras", se dit-il il regardait les gendarmes d‚guis‚s, et guettait ;e moment favorable pour sauter … bas de la voiture et se sauver … travers champs.

La comtesse sourit … tout hasard, je crois, puis dit au mar‚chal des logis:

- Mais, mon cher mar‚chal, est-ce donc cet enfant de seize ans que vous prenez pour le mar‚chal Conti?

- N'ˆtes-vous pas la fille du g‚n‚ral? dit le mar‚chal des logis.

- Voyez mon pŠre, dit la comtesse en montrant Fabrice.

Les gendarmes furent saisis d'un rire fou.

- Montrez vos passeports sans raisonner, reprit le mar‚chal des logis piqu‚ de la gaiet‚ g‚n‚rale.

- Ces dames n'en prennent jamais pour aller … Milan, dit le cocher d'un air froid et philosophique elles viennent de leur chƒteau de Grianta. Celle-ci est Mme la comtesse Pietranera, celle-l…, Mme la marquise del Dongo.

Le mar‚chal des logis, tout d‚concert‚, passa … la tˆte des chevaux, et l… tint conseil avec ses hommes. La conf‚rence durait bien depuis cinq minutes, lorsque la comtesse Pietranera pria ces messieurs de permettre que la voiture f–t avanc‚e de quelques pas et plac‚e … l'ombre; la chaleur ‚tait accablante, quoiqu'il ne f–t que onze heures du matin. Fabrice, qui regardait fort attentivement de tous les c“t‚s cherchant le moyen de se sauver vit d‚boucher d'un petit sentier … travers champs et arriver sur la grande route, couverte de poussiŠre, une jeune fille de quatorze … quinze ans qui pleurait timidement sous son mouchoir. Elle s'avan‡ait … pied entre deux gendarmes en uniforme, et, … trois pas derriŠre elle, aussi entre deux gendarmes, marchait un grand homme sec qui affectait des airs de dignit‚ comme un pr‚fet suivant une procession.

- O— les avez-vous donc trouv‚s? dit le mar‚chal des logis tout … fait ivre en ce moment.

- Se sauvant … travers champs, et pas plus de passeports que sur la main.

Le mar‚chal des logis parut perdre tout … fait la tˆte, il avait devant lui cinq prisonniers au lieu de deux qu'il lui fallait. Il s'‚loigna de quelques pas, ne laissant qu'un homme pour garder le prisonnier qui faisait de la majest‚, et un autre pour empˆcher les chevaux d'avancer.

- Reste, dit la comtesse … Fabrice qui avait d‚j… saut‚ … terre, tout va s'arranger.

On entendit un gendarme s'‚crier:

- Qu'importe! s'ils n'ont pas de passeports, ils sont de bonne prise tout de mˆme.

Le mar‚chal des logis semblait n'ˆtre pas tout … fait aussi d‚cid‚, le nom de la comtesse Pietranera lui donnait de l'inqui‚tude, il avait connu le g‚n‚ral, dont il ne savait pas la mort."Le g‚n‚ral n'est pas homme … ne pas se venger si j'arrˆte sa femme mal … propos", se disait-il.

Pendant cette d‚lib‚ration qui fut longue, la comtesse avait li‚ conversation avec la jeune fille qui ‚tait … pied sur la route et dans la poussiŠre … c“t‚ de la calŠche; elle avait ‚t‚ frapp‚e de sa beaut‚.

- Le soleil va vous faire mal, mademoiselle; ce brave soldat, ajouta-t-elle en parlant au gendarme plac‚ … la tˆte des chevaux, vous permettra bien de monter en calŠche.

Fabrice, qui r“dait autour de la voiture, s'approcha pour aider la jeune fille … monter en calŠche. Celle-ci s'‚lan‡ait d‚j… sur le marchepied, le bras soutenu par Fabrice, lorsque l'homme imposant, qui ‚tait … six pas en arriŠre de la voiture, cria d'une voix grossie par la volont‚ d'ˆtre digne:

- Restez sur la route, ne montez pas dans une voiture qui ne vous appartient pas.

Fabrice n'avait pas entendu cet ordre; la jeune fille au lieu de monter dans la calŠche, voulut redescendre, et Fabrice continuant … la soutenir, elle tomba dans ses bras. Il sourit, elle rougit profond‚ment; ils restŠrent un instant … se regarder aprŠs que la jeune fille se fut d‚gag‚e de ses bras."Ce serait une charmante compagne de prison, se dit Fabrice: quelle pens‚e profonde sous ce front! elle saurait aimer."

Le mar‚chal des logis s'approcha d'un air d'autorit‚:

- Laquelle de ces dames se nomme Cl‚lia Conti?

- Moi, dit la jeune fille.

- Et moi, s'‚cria l'homme ƒg‚, je suis le g‚n‚ral Fabio Conti, chambellan de S.A. S. Mgr le prince de Parme; je trouve fort inconvenant qu'un homme de ma sorte soit traqu‚ comme un voleur.

- Avant-hier, en vous embarquant au port de C“me, n'avez-vous pas envoy‚ promener l'inspecteur de police qui vous demandait votre passeport? Eh bien! aujourd'hui il vous empˆche de vous promener.

- Je m'‚loignais d‚j… avec ma barque, j'‚tais press‚, le temps ‚tant … l'orage; un homme sans uniforme m'a cri‚ du quai de rentrer au port, je lui ai dit mon nom et j'ai continu‚ mon voyage.

- Et ce matin, vous vous ˆtes enfui de C“me?

- Un homme comme moi ne prend pas de passeport pour aller de Milan voir le lac. Ce matin, … C“me, on m'a dit que je serais arrˆt‚ … la porte, je suis sorti … pied avec ma fille; j'esp‚rais trouver sur la route quelque voiture qui me conduirait jusqu'… Milan, o— certes ma premiŠre visite sera pour porter mes plaintes au g‚n‚ral commandant la province.

Le mar‚chal des logis parut soulag‚ d'un grand poids.

- Eh bien! g‚n‚ral, vous ˆtes arrˆt‚, et je vais vous conduire … Milan. Et vous, qui ˆtes-vous? dit-il … Fabrice.

- Mon fils, reprit la comtesse: Ascagne, fils du g‚n‚ral de division Pietranera.

- Sans passeport, madame la comtesse? dit le mar‚chal des logis fort radouci.

- A son ƒge il n'en a jamais pris; il ne voyage jamais seul, il est toujours avec moi.

Pendant ce colloque, le g‚n‚ral Conti faisait de la dignit‚ de plus en plus offens‚e avec les gendarmes.

- Pas tant de paroles, lui dit l'un d'eux, vous ˆtes arrˆt‚, suffit!

- Vous serez trop heureux, dit le mar‚chal des logis, que nous consentions … ce que vous louiez un cheval de quelque paysan; autrement, malgr‚ la poussiŠre et la chaleur, et le grade de chambellan de Parme, vous marcherez fort bien … pied au milieu de nos chevaux.

Le g‚n‚ral se mit … jurer.

- Veux-tu bien te taire? reprit le gendarme. O— est ton uniforme de g‚n‚ral? Le premier venu ne peut-il pas dire qu'il est g‚n‚ral?

Le g‚n‚ral se fƒcha de plus belle. Pendant ce temps les affaires allaient beaucoup mieux dans la calŠche.

La comtesse faisait marcher les gendarmes comme s'ils eussent ‚t‚ ses gens. Elle venait de donner un ‚cu … l'un d'eux pour aller chercher du vin et surtout de l'eau fraŒche dans une cassine que l'on apercevait … deux cents pas. Elle avait trouv‚ le temps de calmer Fabrice, qui, … toute force, voulait se sauver dans le bois qui couvrait la colline."J'ai de bons pistolets", disait-il. Elle obtint du g‚n‚ral irrit‚ qu'il laisserait monter sa fille dans la voiture. A cette occasion le g‚n‚ral qui aimait … parler de lui et de sa famille, apprit … ces dames que sa fille n'avait que douze ans, ‚tant n‚e en 1803, le 27 octobre; mais tout le monde lui donnait quatorze ou quinze ans, tant elle avait de raison.

"Homme tout … fait commun", disaient les yeux de la comtesse … la marquise. Grƒce … la comtesse, tout s'arrangea aprŠs un colloque d'une heure. Un gendarme, qui se trouva avoir affaire dans le village voisin, loua son cheval au g‚n‚ral Conti, aprŠs que la comtesse lui eut dit:

- Vous aurez dix francs.

Le mar‚chal des logis partit seul avec le g‚n‚ral; les autres gendarmes restŠrent sous un arbre en compagnie avec quatre ‚normes bouteilles de vin, sorte de petites dames-jeannes, que le gendarme envoy‚ … la cassine avait rapport‚es, aid‚ par un paysan. Cl‚lia Conti fut autoris‚e par le digne chambellan … accepter, pour revenir … Milan, une place dans la voiture de ces dames, et personne ne songea … arrˆter le fils du brave g‚n‚ral comte Pietranera. AprŠs les premiers moments donn‚s … la politesse et aux commentaires sur le petit incident qui venait de se terminer, Cl‚lia Conti remarqua la nuance d'enthousiasme avec laquelle une aussi belle dame que la comtesse parlait … Fabrice; certainement elle n'‚tait pas sa mŠre. Son attention fut surtout excit‚e par des allusions r‚p‚t‚es … quelque chose d'h‚ro‹que, de hardi, de dangereux au suprˆme degr‚, qu'il avait fait depuis peu; mais, malgr‚ toute son intelligence, la jeune Cl‚lia ne put deviner de quoi il s'agissait.

Elle regardait avec ‚tonnement ce jeune h‚ros dont les yeux semblaient respirer encore tout le feu de l'action. Pour lui, il ‚tait un peu interdit de la beaut‚ si singuliŠre de cette jeune fille de douze ans. et ses regards la faisaient rougir.

Une lieue avant d'arriver … Milan, Fabrice dit qu'il allait voir son oncle et prit cong‚ des dames.

- Si jamais je me tir‚ d'affaire, dit-il … Cl‚lia, j'irai voir les beaux tableaux de Parme, et alors daignerez-vous vous rappeler ce nom: Fabrice del Dongo?

- Bon! dit la comtesse, voil… comme tu sais garder l'incognito! Mademoiselle, daignez vous rappeler que ce mauvais sujet est mon fils et s'appelle Pietranera et non del Dongo.

Le soir, fort tard, Fabrice rentra dans Milan par la porte Renza, qui conduit … une promenade … la mode. L'envoi des deux domestiques en Suisse avait ‚puis‚ les fort petites ‚conomies de la marquise et de sa soeur, par bonheur, Fabrice avait encore quelques napol‚ons, et l'un des diamants, qu'on r‚solut de vendre.

Ces dames ‚taient aim‚es et connaissaient toute la ville; les personnages les plus consid‚rables dans le parti autrichien et d‚vot allŠrent parler en faveur de Fabrice au baron Binder, chef de la police. Ces messieurs ne concevaient pas, disaient-ils, comment l'on pouvait prendre au s‚rieux l'incartade d'un enfant de seize ans qui se dispute avec un frŠre aŒn‚ et d‚serte la maison paternelle.

- Mon m‚tier est de tout prendre au s‚rieux, r‚pondait doucement le baron Binder, homme sage et triste.

Il ‚tablissait alors cette fameuse police de Milan, et s'‚tait engag‚ … pr‚venir une r‚volution comme celle de 1746, qui chassa les Autrichiens de Gˆnes. Cette police de Milan, devenue depuis si c‚lŠbre par les aventures de MM. Pellico et d'Andryane, ne fut pas pr‚cis‚ment cruelle, elle ex‚cutait raisonnablement et sans piti‚ des lois s‚vŠres. L'empereur Fran‡ois II voulait qu'on frappƒt de terreurs ces imaginations italiennes si hardies.

- Donnez-moi jour par jour, r‚p‚tait le baron Binder aux protecteurs de Fabrice, l'indication prouv‚e de ce qu'a fait le jeune marchesino del Dongo; prenons-le depuis le moment de son d‚part de Grianta, 8 mars, jusqu'… son arriv‚e, hier soir, dans cette ville, o— il s'est cach‚ dans une des chambres de l'appartement de sa mŠre, et je suis prˆt … le traiter comme le plus aimable et le plus espiŠgle des jeunes gens de la ville. Si vous ne pouvez pas me fournir l'itin‚raire du jeune homme pendant toutes les journ‚es qui ont suivi son d‚part de Grianta, quels que soient la grandeur de sa naissance et le respect que je porte aux amis de sa famille, mon devoir n'est-il pas de le faire arrˆter? Ne dois-je pas le retenir en prison jusqu'… ce qu'il m'ait donn‚ la preuve qu'il n'est pas all‚ porter des paroles … Napol‚on de la part de quelques m‚contents qui peuvent exister en Lombardie parmi les sujets de Sa Majest‚ Imp‚riale et Royale? Remarquez encore, messieurs, que si le jeune del Dongo parvient … se justifier sur ce point, il restera coupable d'avoir pass‚ … l'‚tranger sans passeport r‚guliŠrement d‚livr‚, et de plus en prenant un faux nom et faisant usage sciemment d'un passeport d‚livr‚ … un simple ouvrier, c'est-…-dire … un individu d'une classe tellement au-dessous de celle … laquelle il appartient.

Cette d‚claration, cruellement raisonnable, ‚tait accompagn‚e de toutes les marques de d‚f‚rence et de respect que le chef de la police devait … la haute position de la marquise del Dongo et … celle des personnages importants qui venaient s'entremettre pour elle.

La marquise fut au d‚sespoir quand elle apprit la r‚ponse du baron Binder.

- Fabrice va ˆtre arrˆt‚, s'‚cria-t-elle en pleurant, et une fois en prison, Dieu sait quand il en sortira! Son pŠre le reniera!

Mme Pietranera et sa belle-soeur tinrent conseil avec deux ou trois amis intimes et, quoi qu'ils pussent dire la marquise voulut absolument faire partir son fils dŠs la nuit suivante.

- Mais tu vois bien, lui disait la comtesse, que le baron Binder sait que ton fils est ici, cet homme n'est point m‚chant.

- Non, mais il veut plaire … l'empereur Fran‡ois.

- Mais s'il croyait utile … son avancement de jeter Fabrice en prison, il y serait d‚j…; et c'est lui marquer une m‚fiance injurieuse que de le faire sauver.

- Mais nous avouer qu'il sait o— est Fabrice c'est nous dire faites-le partir! Non, je ne vivrai pas tant que je pourrai me r‚p‚ter: Dans un quart d'heure mon fils peut ˆtre entre quatre murailles! Quelle que soit l'ambition du baron Binder ajoutait la marquise, il croit utile … sa position personnelle en ce pays d'afficher des m‚nagements pour un homme du rang de mon mari, et j'en vois une preuve dans cette ouverture de cour singuliŠre avec laquelle il avoue qu'il sait o— prendre mon fils. Bien plus, le baron d‚taille complaisamment les deux contraventions dont Fabrice est accus‚ d'aprŠs la d‚nonciation de son indigne frŠre; il explique que ces deux contraventions emportent la prison; n'est-ce pas nous dire que si nous aimons mieux l'exil c'est … nous de choisir?

- Si tu choisis l'exil, r‚p‚tait toujours la comtesse, de la vie nous ne le reverrons.

Fabrice, pr‚sent … tout l'entretien, avec un des anciens amis de la marquise, maintenant conseiller au tribunal form‚ par l'Autriche, ‚tait grandement d'avis de prendre la clef des champs. Et, en effet, le soir mˆme il sortit du palais, cach‚ dans la voiture qui conduisait au th‚ƒtre de la Scala sa mŠre et sa tante. Le cocher, dont on se d‚fiait, alla faire comme d'habitude une station au cabaret, et pendant que le laquais, homme s–r, gardait les chevaux, Fabrice, d‚guise en paysan, se glissa hors de la voiture et sortit de la ville. Le lendemain matin il passa la frontiŠre avec le mˆme bonheur, et quelques heures plus tard il ‚tait install‚ dans une terre que sa mŠre avait en Pi‚mont, prŠs de Novare, pr‚cis‚ment … Romagnano, o— Bayard fut tu‚.

On peut penser avec quelle attention ces dames arriv‚es dans leur loge, … la Scala, ‚coutaient le spectacle. Elles n'y ‚taient all‚es que pour pouvoir consulter plusieurs de leurs amis appartenant au parti lib‚ral, et dont l'apparition au palais del Dongo e–t pu ˆtre mal interpr‚t‚e par la police. Dans la loge, il fut r‚solu de faire une nouvelle d‚marche auprŠs du baron Binder. Il ne pouvait pas ˆtre question d'offrir une somme d'argent … ce magistrat parfaitement honnˆte homme et d'ailleurs ces dames ‚taient fort pauvres, elles avaient forc‚ Fabrice … emporter tout ce qui restait sur le produit du diamant.

Il ‚tait fort important toutefois d'avoir le dernier mot du baron. Les amis de la comtesse lui rappelŠrent un certain chanoine Borda, jeune homme fort aimable, qui jadis avait voulu lui faire la cour, et avec d'assez vilaines fa‡ons; ne pouvant r‚ussir, il avait d‚nonc‚ son amiti‚ pour Limercati au g‚n‚ral Pietranera, sur quoi il avait ‚t‚ chass‚ comme un vilain. Or, maintenant ce chanoine faisait tous les soirs la partie de tarots de la baronne Binder, et naturellement ‚tait l'ami intime du mari. La comtesse se d‚cida … la d‚marche horriblement p‚nible d'aller voir ce chanoine et le lendemain matin de bonne heure, avant qu'il sortŒt de chez lui, elle se fit annoncer.

Lorsque le domestique unique du chanoine pronon‡a le nom de la comtesse Pietranera , cet homme fut ‚mu au point d'en perdre la voix, il ne chercha point … ‚carter le d‚sordre d'un n‚glig‚ fort simple.

- Faites entrer et allez-vous-en, dit-il d'une voix ‚teinte.

La comtesse entra; Borda se jeta … genoux.

- C'est dans cette position qu'un malheureux fou doit recevoir vos ordres, dit-il … la comtesse qui ce matin-l…, dans son n‚glig‚ … demi-d‚guisement, ‚tait d'un piquant irr‚sistible.

Le profond chagrin de l'exil de Fabrice, la violence qu'elle se faisait pour paraŒtre chez un homme qui en avait agi traŒtreusement avec elle, tout se r‚unissait pour donner … son regard un ‚clat incroyable.

- C'est dans cette position que je veux recevoir vos ordres, s'‚cria le chanoine, car il est ‚vident que vous avez quelque service … me demander, autrement vous n'auriez pas honor‚ de votre pr‚sence la pauvre maison d'un malheureux fou: jadis transport‚ d'amour et de jalousie, il se conduisit avec vous comme un lƒche, une fois qu'il vit qu'il ne pouvait vous plaire.

Ces paroles ‚taient sincŠres et d autant plus belles que le chanoine jouissait maintenant d'un grand pouvoir: la comtesse en fut touch‚e jusqu'aux larmes; l'humiliation, la crainte gla‡aient son ƒme, en un instant l'attendrissement et un peu d'espoir leur succ‚daient. D'un ‚tat fort malheureux elle passait en un clin d'oeil presque au bonheur.

- Baise ma main, dit-elle au chanoine en la lui pr‚sentant, et lŠve-toi. (Il faut savoir qu'en Italie le tutoiement indique la bonne et franche amiti‚ tout aussi bien qu'un sentiment plus tendre.) Je viens te demander grƒce pour mon neveu Fabrice. Voici la v‚rit‚ complŠte et sans le moindre d‚guisement comme on la dit … un vieil ami. A seize ans et demi il vient de faire une insigne folie; nous ‚tions au chƒteau de Grianta, sur le lac de C“me. Un soir, … sept heures, nous avons appris, par un bateau de C“me, le d‚barquement de l'Empereur au golfe de Juan. Le lendemain matin Fabrice est parti pour la France, aprŠs s'ˆtre fait donner le passeport d'un de ses amis du peuple, un marchand de baromŠtres nomm‚ Vasi. Comme il n'a pas l'air pr‚cis‚ment d'un marchand de baromŠtres, … peine avait-il fait dix lieues en France, que sur sa bonne mine on l'a arrˆt‚, ses ‚lans d'enthousiasme en mauvais fran‡ais semblaient suspects. Au bout de quelque temps il s'est sauv‚ et a pu gagner GenŠve; nous avons envoy‚ … sa rencontre … Lugano...

- C'est-…-dire … GenŠve, dit le chanoine en souriant.

La comtesse acheva l'histoire .

- Je ferai pour vous tout ce qui est humainement possible, reprit le chanoine avec effusion; je me mets entiŠrement … vos ordres. Je ferai mˆme des imprudences, ajouta-t-il. Dites, que dois-je faire au moment o— ce pauvre salon sera priv‚ de cette apparition c‚leste, et qui fait ‚poque dans l'histoire de ma vie?

- Il faut aller chez le baron Binder lui dire que vous aimez Fabrice depuis sa naissance, que vous avez vu naŒtre cet enfant quand vous veniez chez nous, et qu'enfin, au nom de l'amiti‚ qu'il vous accorde, vous le suppliez d'employer tous ces espions … v‚rifier si, avant son d‚part pour la Suisse, Fabrice a eu la moindre entrevue avec aucun de ces lib‚raux qu'il surveille. Pour peu que le baron soit bien servi, il verra qu'il s'agit ici uniquement d'une v‚ritable ‚tourderie de jeunesse. Vous savez que j'avais, dans mon bel appartement du palais Dugnani, les estampes des batailles gagn‚es par Napol‚on: c'est en lisant les l‚gendes de ces gravures que mon neveu apprit … lire. DŠs l'ƒge de cinq ans, mon pauvre mari lui expliquait ces batailles; nous lui mettions sur la tˆte le casque de mon mari, l'enfant traŒnait son grand sabre. Eh bien! un beau jour il apprend que le dieu de mon mari, que l'Empereur est de retour en France; il part pour le rejoindre, comme un ‚tourdi, mais il n'y r‚ussit pas. Demandez … votre baron de quelle peine il veut punir ce moment de folie.

- J'oubliais une chose, s'‚cria le chanoine vous allez voir que je ne suis pas tout … fait indigne du pardon que vous m'accordez. Voici, dit-il en cherchant sur la table parmi ses papiers, voici la d‚nonciation de cet infƒme coltorto (hypocrite), voyez, sign‚e Ascanio Valserra del Dongo, qui a commenc‚ toute cette affaire, je l'ai prise hier soir dans les bureaux de la police, et suis all‚ … la Scala, dans l'espoir de trouver quelqu'un allant d'habitude dans votre loge, par lequel je pourrais vous la faire communiquer. Copie de cette piŠce est … Vienne depuis longtemps. Voil… l'ennemi que nous devons combattre.

Le chanoine lut la d‚nonciation avec la comtesse, et il fut convenu que, dans la journ‚e, il lui en ferait tenir une copie par une personne s–re. Ce fut la joie dans le coeur que la comtesse rentra au palais del Dongo.

- Il est impossible d'ˆtre plus galant homme que cet ancien coquin, dit-elle … la marquise; ce soir … la Scala, … dix heures trois quarts … l'horloge du th‚ƒtre, nous renverrons tout le monde de notre loge, nous ‚teindrons les bougies, nous fermerons notre porte, et, … onze heures, le chanoine lui-mˆme viendra nous dire ce qu'il a pu faire. C'est ce que nous avons trouv‚ de moins compromettant pour lui.

Ce chanoine avait beaucoup d'esprit; il n'eut garde de manquer au rendez-vous; il y montra une bont‚ complŠte et une ouverture de coeur sans r‚serve que l'on ne trouve guŠre que dans les pays o— la vanit‚ ne domine pas tous les sentiments. Sa d‚nonciation de la comtesse au g‚n‚ral Pietranera, son mari, ‚tait un des grands remords de sa vie, et il trouvait un moyen d'abolir ce remords.

Le matin, quand la comtesse ‚tait sortie de chez lui: "La voil… qui fait l'amour avec son neveu, s'‚tait-il dit avec amertume, car il n'‚tait point gu‚ri. AltiŠre comme elle l'est, ˆtre venue chez moi!... A la mort de ce pauvre Pietranera, elle repoussa avec horreur mes offres de service, quoique fort polies et trŠs bien pr‚sent‚es par le colonel Scotti, son ancien amant. La belle Pietranera vivre avec 1500 francs! ajoutait le chanoine en se promenant avec action dans sa chambre! Puis aller habiter le chƒteau de Grianta avec un abominable secatore, ce marquis del Dongo!... Tout s'explique maintenant! Au fait, ce jeune Fabrice est plein de grƒces, grand, bien fait, une figure toujours riante... et, mˆme que cela, un certain regard charg‚ de douce volupt‚... une physionomie … la CorrŠge, ajoutait le chanoine avec amertume.

"La diff‚rence d'ƒge... point trop grande... Fabrice n‚ aprŠs l'entr‚e des Fran‡ais, vers 98, ce me semble, la comtesse peut avoir vingt-sept ou vingt-huit ans, impossible d'ˆtre plus jolie, plus adorable; dans ce pays fertile en beaut‚s, elle les bat toutes; la Marini, la Gherardi, la Ruga, l'Aresi, la Pietragrua, elle l'emporte sur toutes ces femmes... Ils vivaient heureux cach‚s sur ce beau lac de C“me quand le jeune homme a voulu rejoindre Napol‚on... Il y a encore des ƒmes en Italie! et, quoi qu'on fasse! ChŠre patrie!... Non, continuait ce coeur enflamm‚ par la jalousie, impossible d'expliquer autrement cette r‚signation … v‚g‚ter … la campagne, avec le d‚go–t de voir tous les jours, … tous les repas, cette horrible figure du marquis del Dongo, plus cette infƒme physionomie blafarde du marchesino Ascanio, qui sera pis que son pŠre!... Eh bien! je la servirai franchement. Au moins j'aurais le plaisir de la voir autrement qu'au bout de ma lorgnette."

Le chanoine Borda expliqua fort clairement l'affaire … ces dames. Au fond, Binder ‚tait on ne peut pas mieux dispos‚; il ‚tait charm‚ que Fabrice e–t pris la clef des champs avant les ordres qui pouvaient arriver de Vienne; car le Binder n'avait le pouvoir de d‚cider de rien, il attendait des ordres pour cette affaire comme pour toutes les autres; il envoyait … Vienne chaque jour la copie exacte de toutes les informations: puis il attendait.

Il fallait que dans son exil … Romagnano Fabrice:

1ø Ne manquƒt pas d'aller … la messe tous les jours, prŒt pour confesseur un homme d'esprit, d‚vou‚ … la cause de la monarchie, et ne lui avouƒt, au tribunal de la p‚nitence, que des sentiments fort irr‚prochables.

2ø Il ne devait fr‚quenter aucun homme passant pour avoir de l'esprit, et, dans l'occasion, il fallait parler de la r‚volte avec horreur, et comme n'‚tant jamais permise.

3ø Il ne devait point se faire voir au caf‚, il ne fallait jamais lire d'autres journaux que les gazettes officielles de Turin et de Milan; en g‚n‚ral, montrer du d‚go–t pour la lecture, ne jamais lire, surtout aucun ouvrage imprim‚ aprŠs 1720, exception tout au plus pour les romans de Walter Scott;

4ø Enfin, ajouta le chanoine avec un peu de malice, il faut surtout qu'il fasse ouvertement la cour … quelqu'une des jolies femmes du pays, de la classe noble, bien entendu; cela montrera qu'il n'a pas le g‚nie sombre et m‚content d'un conspirateur en herbe.

Avant de se coucher, la comtesse et la marquise ‚crivirent … Fabrice deux lettres infinies dans lesquelles on lui expliquait avec une anxi‚t‚ charmante tous les conseils donn‚s par Borda.

Fabrice n'avait nulle envie de conspirer: il aimait Napol‚on, et, en sa qualit‚ de noble, se croyait fait pour ˆtre plus heureux qu'un autre et trouvait les bourgeois ridicules. Jamais il n'avait ouvert un livre depuis le collŠge, o— il n'avait lu que des livres arrang‚s par les j‚suites. Il s'‚tablit … quelque distance de Romagnano, dans un palais magnifique; l'un des chefs-d'oeuvre du fameux architecte San Micheli mais depuis trente ans on ne l'avait pas habit‚, d‚ sorte qu'il pleuvait dans toutes les piŠces et pas une fenˆtre ne fermait. Il s'empara des chevaux de l'homme d'affaires, qu'il montait sans fa‡on toute la journ‚e; il ne parlait point, et r‚fl‚chissait. Le conseil de prendre une maŒtresse dans une famille ultra lui parut plaisant et il le suivit … la lettre. Il choisit pour confesseur un jeune prˆtre intrigant qui voulait devenir ‚vˆque (comme le confesseur du Spielberg); mais il faisait trois lieues … pied et s'enveloppait d'un mystŠre qu'il croyait imp‚n‚trable, pour lire Le Constitutionnel', qu'il trouvait sublime."Cela est aussi beau qu'Alfieri et le Dante!"s'‚criait-il souvent. Fabrice avait cette ressemblance avec la jeunesse fran‡aise qu'il s'occupait beaucoup plus s‚rieusement de son cheval et de son journal que de sa maŒtresse bien pensante. Mais il n'y avait pas encore de place pour l'imitation des autres dans cette ƒme na‹ve et ferme, et il ne fit pas d'amis dans la soci‚t‚ du gros bourg de Romagnano; sa simplicit‚ passait pour de la hauteur; on ne savait que dire de ce caractŠre.

- C'est un cadet m‚content de n'ˆtre pas aŒn‚ dit le cur‚.

CHAPITRE VI

Nous avouerons avec sinc‚rit‚ que la jalousie du chanoine Borda n'avait pas absolument tort, … son retour de France, Fabrice parut aux yeux de la comtesse Pietranera comme un bel ‚tranger qu'elle e–t beaucoup connu jadis. S'il e–t parl‚ d'amour, elle l'e–t aim‚; n'avait-elle pas d‚j… pour sa conduite et sa personne une admiration passionn‚e et pour ainsi dire sans bornes? Mais Fabrice l'embrassait avec une telle effusion d'innocente reconnaissance et de bonne amiti‚ qu'elle se f–t fait horreur … elle-mˆme si elle e–t cherch‚ un autre sentiment dans cette amiti‚ presque filiale."Au fond, se disait la comtesse, quelques amis qui m'ont connue, il y a six ans, … la cour du prince EugŠne, peuvent encore me trouver jolie et mˆme jeune, mais pour lui je suis une femme respectable... et, s'il faut tout dire sans nul m‚nagement pour mon amour-propre, une femme ƒg‚e."La comtesse se faisait illusion sur l'‚poque de la vie o— elle ‚tait arriv‚e, mais ce n'est pas … la fa‡on des femmes vulgaires."A son ƒge, d'ailleurs, ajoutait-elle, on s'exagŠre un peu les ravages du temps; un homme plus avanc‚ dans la vie..."

La comtesse, qui se promenait dans son salon, s'arrˆta devant une glace, puis sourit. Il faut savoir que depuis quelques mois le coeur de Mme Pietranera ‚tait attaqu‚ d'une fa‡on s‚rieuse et par un singulier personnage. Peu aprŠs le d‚part de Fabrice pour la France, la comtesse qui, sans qu'elle se l'avouƒt tout … fait, commen‡ait d‚j… … s'occuper beaucoup de lui, ‚tait tomb‚e dans une profonde m‚lancolie. Toutes ses occupations lui semblaient sans plaisir, et, si l'on ose ainsi parler, sans saveur, elle se disait que Napol‚on, voulant s'attacher ses peuples d'Italie, prendrait Fabrice pour aide de camp.

- Il est perdu pour moi! s'‚criait-elle en pleurant, je ne le reverrai plus; il m'‚crira, mais que serai-je pour lui dans dix ans?

Ce fut dans ces dispositions qu'elle fit un voyage … Milan; elle esp‚rait y trouver des nouvelles plus directes de Napol‚on, et, qui sait, peut-ˆtre par contrecoup des nouvelles de Fabrice. Sans se l'avouer, cette ƒme active commen‡ait … ˆtre bien lasse de la vie monotone qu'elle menait … la campagne."C'est s'empˆcher de mourir, disait-elle, ce n'est pas vivre. Tous les jours voir ces figures poudr‚es, le frŠre, le neveu Ascagne, leurs valets de chambre! Que seraient les promenades sur le lac sans Fabrice?"Son unique consolation ‚tait puis‚e dans l'amiti‚ qui l'unissait … la marquise. Mais depuis quelque temps, cette intimit‚ avec la mŠre de Fabrice, plus ƒg‚e qu'elle, et d‚sesp‚rant de la vie, commen‡ait … lui ˆtre moins agr‚able.

Telle ‚tait la position singuliŠre de Mme Pietranera: Fabrice parti, elle esp‚rait peu de l'avenir; son coeur avait besoin de consolation et de nouveaut‚. Arriv‚e … Milan, elle se prit de passion pour l'op‚ra … la mode; elle allait s'enfermer toute seule, durant de longues heures, … la Scala, dans la loge du g‚n‚ral Scotti, son ancien ami. Les hommes qu'elle cherchait … rencontrer pour avoir des nouvelles de Napol‚on et de son arm‚e lui semblaient vulgaires et grossiers. Rentr‚e chez elle, elle improvisait sur son piano jusqu'… trois heures du matin. Un soir, … la Scala, dans la loge d'une de ses amies, o— elle allait chercher des nouvelles de France, on lui pr‚senta le comte Mosca, ministre de Parme : c'‚tait un homme aimable et qui parla de la France et de Napol‚on de fa‡on … donner … son coeur de nouvelles raisons pour esp‚rer ou pour craindre. Elle retourna dans cette loge le lendemain: cet homme d'esprit revint, et, tout le temps du spectacle, elle lui parla avec plaisir. Depuis le d‚part de Fabrice, elle n'avait pas trouv‚ une soir‚e vivante comme celle-l…. Cet homme qui l'amusait, le comte Mosca della Rovere Sorezana, ‚tait alors ministre de la guerre, de la police et des finances de ce fameux prince de Parme, Ernest IV, si c‚lŠbre par ses s‚v‚rit‚s que les lib‚raux de Milan appelaient des cruaut‚s. Mosca pouvait avoir quarante ou quarante-cinq ans; il avait de grands traits, aucun vestige d'importance, et un air simple et gai qui pr‚venait en sa faveur; il e–t ‚t‚ fort bien encore, si une bizarrerie de son prince ne l'e–t oblig‚ … porter de la poudre dans les cheveux comme gages de bons sentiments politiques. Comme on craint peu de choquer la vanit‚, on arrive fort vite en Italie au ton de l'intimit‚, et … dire des choses personnelles. Le correctif de cet usage est de ne pas se revoir si l'on est bless‚.

- Pourquoi donc, comte, portez-vous de la poudre? lui dit Mme Pietranera la troisiŠme fois qu'elle le voyait. De la poudre! un homme comme vous, aimable, encore jeune et qui a fait la guerre en Espagne avec nous!

- C'est que je n'ai rien vol‚ dans cette Espagne, et qu'il faut vivre. J'‚tais fou de la gloire; une parole flatteuse du g‚n‚ral fran‡ais, Gouvion-Saint-Cyr, qui nous commandait, ‚tait alors tout pour moi. A la chute de Napol‚on, il s'est trouv‚ que, tandis que je mangeais mon bien … son service, mon pŠre, homme d'imagination et qui me voyait d‚j… g‚n‚ral, me bƒtissait un palais dans Parme. En 1813, je me suis trouv‚ pour tout bien un grand palais … finir et une pension.

- Une pension : 3500 francs, comme mon mari?

- Le comte Pietranera ‚tait g‚n‚ral de division. Ma pension … moi, pauvre chef d'escadron, n'a jamais ‚t‚ que de 800 francs, et encore je n'en ai ‚t‚ pay‚ que depuis que je suis ministre des finances.

Comme il n'y avait dans la loge que la dame d'opinions fort lib‚rales … laquelle elle appartenait, l'entretien continua avec la mˆme franchise. Le comte Mosca, interrog‚, parla de sa vie … Parme.

- En Espagne, sous le g‚n‚ral Saint-Cyr, j'affrontais des coups de fusil pour arriver … la croix et ensuite … un peu de gloire, maintenant je m'habille comme un personnage de com‚die pour gagner un grand ‚tat de maison et quelques milliers de francs. Une fois entr‚ dans cette sorte de jeu d'‚checs, choqu‚ des insolences de mes sup‚rieurs, j'ai voulu occuper une des premiŠres places; j'y suis arriv‚: mais mes jours les plus heureux sont toujours ceux que de temps … autre je puis venir passer … Milan; l… vit encore, ce me semble, le coeur de votre arm‚e d'Italie.

La franchise, la disenvoltura avec laquelle parlait ce ministre d'un prince si redout‚ piqua la curiosit‚ de la comtesse; sur son titre elle avait cru trouver un p‚dant plein d'importance, elle voyait un homme qui avait honte de la gravit‚ de sa place. Mosca lui avait promis de lui faire parvenir toutes les nouvelles de France qu'il pourrait recueillir: c'‚tait une grande indiscr‚tion … Milan, dans le mois qui pr‚c‚da Waterloo; il s'agissait alors pour l'Italie d'ˆtre ou de n'ˆtre pas; tout le monde avait la fiŠvre, … Milan, d'esp‚rance ou de crainte. Au milieu de ce trouble universel, la comtesse fit des questions sur le compte d'un homme qui parlait si lestement d'une place si envi‚e et qui ‚tait sa seule ressource.

Des choses curieuses et d'une bizarrerie int‚ressante furent rapport‚es … Mme Pietranera:

- Le comte Mosca della Rovere Sorezana lui dit-on, est sur le point de devenir premier ministre et favori d‚clar‚ de Ranuce Ernest IV, souverain absolu de Parme, et, de plus, l'un des princes les plus riches de l'Europe. Le comte serait d‚j… arriv‚ … ce poste suprˆme s'il e–t voulu prendre une mine plus grave; on dit que le prince lui fait souvent la le‡on … cet ‚gard.

- Qu'importent mes fa‡ons … Votre Altesse, r‚pond-il librement, si je fais bien ses affaires?

- Le bonheur de ce favori, ajoutait-on, n'est pas sans ‚pines. Il faut plaire … un souverain, homme de sens et d'esprit sans doute, mais qui, depuis qu'il est mont‚ sur un tr“ne absolu, semble avoir perdu la tˆte et montre, par exemple, des soup‡ons dignes d'une femmelette.

"Ernest IV n'est brave qu'… la guerre. Sur les champs de bataille, on l'a vu vingt fois guider une colonne … l'attaque en brave g‚n‚ral; mais aprŠs la mort de son pŠre Ernest III, de retour dans ses Etats, o—, pour son malheur, il possŠde un pouvoir sans limites, il s'est mis … d‚clamer follement contre les lib‚raux et la libert‚. Bient“t il s'est figur‚ qu'on le ha‹ssait; enfin, dans un moment de mauvaise humeur, il a fait pendre deux lib‚raux, peut-ˆtre peu coupables, conseill‚ … cela par un mis‚rable nomm‚ Rassi, sorte de ministre de la justice.

"Depuis ce moment fatal, la vie du prince a ‚t‚ chang‚e; on le voit tourment‚ par les soup‡ons les plus bizarres. Il n'a pas cinquante ans, et la peur l'a tellement amoindri, si l'on peut parler ainsi, que, dŠs qu'il parle des jacobins et des projets du Comit‚ directeur de Paris, on lui trouve la physionomie d'un vieillard de quatre-vingts ans, il retombe dans les peurs chim‚riques de la premiŠre enfance. Son favori Rassi, fiscal g‚n‚ral (ou grand juge), n'a d'influence que par la peur de son maŒtre; et dŠs qu'il craint pour son cr‚dit, il se hƒte de d‚couvrir quelque nouvelle conspiration des plus noires et des plus chim‚riques. Trente imprudents se r‚unissent-ils pour lire un num‚ro du Constitutionnel, Rassi les d‚clare conspirateurs et les envoie prisonniers dans cette fameuse citadelle de Parme, terreur de toute la Lombardie. Comme elle est fort ‚lev‚e, cent quatre-vingts pieds, dit-on, on l'aper‡oit de fort loin au milieu de cette plaine immense; et la forme physique de cette prison, de laquelle on raconte des choses horribles, la fait reine, de par la peur, de toute cette plaine, qui s'‚tend de Milan … Bologne."

- Le croiriez-vous? disait … la comtesse un autre voyageur, la nuit, au troisiŠme ‚tage de son palais, gard‚ par quatre-vingts sentinelles qui, tous les quarts d'heure, hurlent une phrase entiŠre, Ernest IV tremble dans sa chambre. Toutes les portes ferm‚es … dix verrous, et les piŠces voisines, au-dessus comme au-dessous, remplies de soldats, il a peur des jacobins. Si une feuille du parquet vient … crier, il saute sur ses pistolets et croit … un lib‚ral cach‚ sous son lit. Aussit“t toutes les sonnettes du chƒteau sont en mouvement, et un aide de camp va r‚veiller le comte Mosca. Arriv‚ au chƒteau, ce ministre de la police se garde bien de nier la conspiration, au contraire; seul avec le prince, et arm‚ jusqu'aux dents, il visite tous les coins des appartements, regarde sous les lits, et, en un mot, se livre … une foule d'action ridicules dignes d'une vieille femme. Toutes ces pr‚cautions eussent sembl‚ bien avilissantes au prince lui-mˆme dans les temps heureux o— il faisait la guerre et n'avait tu‚ personne qu'… coups de fusil. Comme c'est un homme d'infiniment d'esprit, il a honte de ces pr‚cautions, elles lui semblent ridicules, mˆme au moment o— il s'y livre, et la source de l'immense cr‚dit du comte Mosca, c'est qu'il emploie toute son adresse … faire que le prince n'ait jamais … rougir en sa pr‚sence. C'est lui, Mosca, qui, en sa qualit‚ de ministre de la police, insiste pour regarder sous les meubles, et, dit-on … Parme, jusque dans les ‚tuis de contrebasses'. C est le prince qui s'y oppose, et plaisante son ministre sur sa ponctualit‚ excessive."Ceci est un parti, lui r‚pond le comte Mosca: songez aux sonnets satiriques dont les jacobins nous accableraient si nous vous laissions tuer. Ce n'est pas seulement votre vie que nous d‚fendons; c'est notre honneur."Mais il paraŒt que le prince n'est dupe qu'… demi, car si quelqu'un dans la ville s'avise de dire que la veille on a pass‚ une nuit blanche au chƒteau, le grand fiscal Rassi envoie le mauvais plaisant … la citadelle, et une fois dans cette demeure ‚lev‚e et en bon air, comme on dit … Parme, il faut un miracle pour que l'on se souvienne du prisonnier. C'est parce qu'il est militaire, et qu'en Espagne, il s'est sauv‚ vingt fois le pistolet … la main, au milieu des surprises, que le prince pr‚fŠre le comte Mosca … Rassi, qui est bien plus flexible et plus bas. Ces malheureux prisonniers de la citadelle sont au secret le plus rigoureux et l'on fait des histoires sur leur compte. Les lib‚raux pr‚tendent que, par une invention de Rassi, les ge“liers et confesseurs ont ordre de leur persuader que, tous les mois … peu prŠs, l'un d'eux est conduit … la mort. Ce jour-l… les prisonniers ont la permission de monter sur l'esplanade de l'immense tour, … cent quatre-vingts pieds d'‚l‚vation, et de l… ils voient d‚filer un cortŠge avec un espion qui joue le r“le d'un pauvre diable qui marche … la mort.

Ces contes, et vingt autres du mˆme genre et d'une non moindre authenticit‚, int‚ressaient vivement Mme Pietranera, le lendemain elle demandait des d‚tails au comte Mosca, qu'elle plaisantait vivement. Elle le trouvait amusant et lui soutenait qu'au fond il ‚tait un monstre sans s'en douter. Un jour, en rentrant … son auberge, le comte se dit: "Non seulement cette comtesse Pietranera est une femme charmante; mais quand je passe la soir‚e dans sa loge, je parviens … oublier certaines choses de Parme dont le souvenir me perce le coeur."

"Ce ministre, malgr‚ son air l‚ger et ses fa‡ons brillantes, n'avait pas une ƒme … la fran‡aise; il ne savait pas oublier les chagrins. Quand son chevet avait une ‚pine, il ‚tait oblig‚ de la briser et de l'user … force d'y piquer ses membres palpitants."Je demande pardon pour cette phrase, traduite de l'italien.

Le lendemain de cette d‚couverte, le comte trouva que, malgr‚ les affaires qui l'appelaient … Milan, la journ‚e ‚tait d'une longueur ‚norme; il ne pouvait tenir en place; il fatigua les chevaux de sa voiture. Vers les six heures, il monta … cheval pour aller au Corso; il avait quelque espoir d'y rencontrer Mme Pietranera; ne l'y ayant pas vue, il se rappela qu'… huit heures le th‚ƒtre de la Scala ouvrait; il y entra et ne vit que dix personnes dans cette salle immense. Il eut quelque pudeur de se trouver l…."Est-il possible, dit-il, qu'… quarante-cinq ans sonn‚s je fasse des folies dont rougirait un sous-lieutenant! Par bonheur personne ne les soup‡onne."Il s'enfuit et essaya d'user le temps en se promenant dans ces rues si jolies qui entourent le th‚ƒtre de la Scala. Elles sont occup‚es par des caf‚s qui, … cette heure, regorgent de monde; devant chacun de ces caf‚s, des foules de curieux ‚tablis sur des chaises, au milieu de la rue, prennent des glaces et critiquent les passants. Le comte ‚tait un passant remarquable; aussi eut-il le plaisir d'ˆtre reconnu et accost‚. Trois ou quatre importuns, de ceux qu'on ne peut brusquer, saisirent cette occasion d'avoir audience d'un ministre si puissant. Deux d'entre eux lui remirent des p‚titions; le troisiŠme se contenta de lui adresser des conseils fort longs sur sa conduite politique.

"On ne dort point, dit-il, quand on a tant d'esprit; on ne se promŠne point quand on est aussi puissant."Il rentra au th‚ƒtre et eut l'id‚e de louer une loge au troisiŠme rang; de l… son regard pourrait plonger, sans ˆtre remarqu‚ de personne, sur la loge des secondes o— il esp‚rait voir arriver la comtesse. Deux grandes heures d'attente ne parurent point trop longues … cet amoureux; sur de n'ˆtre point vu, il se livrait avec bonheur … toute sa folie."La vieillesse, se disait-il, n'est-ce pas, avant tout, n'ˆtre plus capable de ces enfantillages d‚licieux?"

Enfin la comtesse parut. Arm‚ de sa lorgnette, il l'examinait avec transport."Jeune, brillante, l‚gŠre comme un oiseau, se disait-il, elle n'a pas vingt-cinq ans. Sa beaut‚ est son moindre charme: o— trouver ailleurs cette ƒme toujours sincŠre, qui jamais n'agit avec prudence, qui se livre tout entiŠre … l'impression du moment, qui ne demande qu'… ˆtre entraŒn‚e par quelque objet nouveau? Je con‡ois les folies du comte Nani."

Le comte se donnait d'excellentes raisons pour ˆtre fou, tant qu'il ne songeait qu'… conqu‚rir le bonheur qu'il voyait sous ses yeux. Il n'en trouvait plus d'aussi bonnes quand il venait … consid‚rer son ƒge et les soucis quelquefois fort tristes qui remplissaient sa vie."Un homme habile … qui la peur “te l'esprit me donne une grande existence et beaucoup d'argent pour ˆtre son ministre; c'est-…-dire tout ce qu'il y a au monde de plus m‚pris‚ voil… un aimable personnage … offrir … l… comtesse!"Ces pens‚es ‚taient trop noires, il revint … Mme Pietranera; il ne pouvait se lasser de la regarder, et pour mieux penser … elle il ne descendait pas dans sa loge."Elle n'avait pris Nani, vient-on de me dire, que pour faire piŠce … cet imb‚cile de Limercati qui ne voulut pas entendre … donner un coup d'‚p‚e ou … faire donner un coup de poignard … l'assassin du mari. Je me battrais vingt fois pour elle", s'‚cria le comte avec transport. A chaque instant il consultait l'horloge du th‚ƒtre qui par des chiffres ‚clatants de lumiŠre et se d‚tachant sur un fond noir avertit les spectateurs, toutes les cinq minutes, de l'heure o— il leur est permis d'arriver dans une loge amie. Le comte se disait: "Je ne saurais passer qu'une demi-heure tout au plus dans sa loge, moi, connaissance de si fraŒche date; si j'y reste davantage, je m'affiche, et grƒce … mon ƒge et plus encore … ces maudits cheveux poudr‚s, j'aurai l'air attrayant d'un Cassandre."Mais une r‚flexion le d‚cida tout … coup: "Si elle allait quitter cette loge pour faire une visite, je serais bien r‚compens‚ de l'avarice avec laquelle je m'‚conomise ce plaisir."Il se levait pour descendre dans la loge o— il voyait la comtesse; tout … coup, il ne se sentit presque plus d'envie de s'y pr‚senter."Ah! voici qui est charmant, s'‚cria-t-il en riant de soi-mˆme et s'arrˆtant sur l'escalier; c'est un mouvement d‚ timidit‚ v‚ritable! voil… bien vingt-cinq ans que pareille aventure ne m'est arriv‚e."

Il entra dans la loge en faisant presque effort sur lui-mˆme; et, profitant en homme d'esprit de l'accident qui lui arrivait, il ne chercha point du tout … montrer de l'aisance ou … faire de l'esprit en se jetant dans quelque r‚cit plaisant, il eut le courage d'ˆtre timide, il employa son esprit … laisser entrevoir son trouble sans ˆtre ridicule."Si elle prend la chose de travers, se disait-il, je me perds … jamais. Quoi! timide avec des cheveux couverts de poudre, et qui sans le secours de la poudre paraŒtraient gris! Mais enfin la chose est vraie, donc elle ne peut ˆtre ridicule que si je l'exagŠre ou si j'en fais troph‚e."La comtesse s'‚tait si souvent ennuy‚e au chƒteau de Grianta vis-…-vis des figures poudr‚es de son frŠre, de son neveu et de quelques ennuyeux bien pensants du voisinage qu'elle ne songea pas … s'occuper de la coiffure d‚ son nouvel adorateur.

L'esprit de la comtesse ayant un bouclier contre l'‚clat de rire de l'entr‚e, elle ne fut attentive qu'aux nouvelles de France que Mosca avait toujours … lui donner en particulier, en arrivant dans la loge sans doute il inventait. En les discutant avec lui, elle remarqua ce soir-l… son regard, qui ‚tait beau et bienveillant.

- Je m'imagine, lui dit-elle, qu'… Parme, au milieu de vos esclaves, vous n'allez pas avoir ce regard aimable, cela gƒterait tout et leur donnerait quelque espoir de n'ˆtre pas pendus.

L'absence totale d'importance chez un homme qui passait pour le premier diplomate de l'Italie parut singuliŠre … la comtesse, elle trouva mˆme qu'il avait de la grƒce. Enfin, comme il parlait bien et avec feu, elle ne fut point choqu‚e qu'il e–t Juge a propos de prendre pour une soir‚e, et sans cons‚quence, le r“le d'attentif.

Ce fut un grand pas de fait, et bien dangereux par bonheur pour le ministre, qui, … Parme, ne trouvait pas de cruelles, c'‚tait seulement depuis peu de jours que la comtesse arrivait de Grianta; son esprit ‚tait encore tout raidi par l'ennui de la vie champˆtre. Elle avait comme oubli‚ la plaisanterie; et toutes ces choses qui appartiennent … une fa‡on de vivre ‚l‚gante et l‚gŠre avaient pris … ses yeux comme une teinte de nouveaut‚ qui les rendait sacr‚es; elle n'‚tait dispos‚e … se moquer de rien, pas mˆme d'un amoureux de quarante-cinq ans et timide. Huit jours plus tard, la t‚m‚rit‚ du comte e–t pu recevoir un tout autre accueil.

A la Scala, il est d'usage de ne faire durer qu'une vingtaine de minutes ces petites visites que l'on fait dans les loges; le comte passa toute la soir‚e dans celle o— il avait le bonheur de rencontrer Mme Pietranera."C'est une femme, se disait-il, qui me rend toutes les folies de la jeunesse!"Mais il sentait bien le danger."Ma qualit‚ de pacha tout-puissant … quarante lieues d'ici me fera-t-elle pardonner cette sottise? je m'ennuie tant … Parme!"Toutefois, de quart d'heure en quart d'heure il se promettait de partir.

- Il faut avouer, madame, dit-il en riant … la comtesse qu'… Parme je meurs d'ennui, et il doit m'ˆtre permis de m'enivrer de plaisir quand j'en trouve sur ma route. Ainsi, sans cons‚quence et pour une soir‚e, permettez-moi de jouer auprŠs de vous le r“le d'amoureux. H‚las! dans peu de jours je serai bien loin de cette loge qui me fait oublier tous les chagrins et mˆme, direz-vous, toutes les convenances.

Huit jours aprŠs cette visite monstre dans la loge … la Scala et … la suite de plusieurs petits incidents dont l‚ r‚cit semblerait long peut-ˆtre, le comte Mosca ‚tait absolument fou d'amour, et la comtesse pensait d‚j… que l'ƒge ne devait pas faire objection, si d'ailleurs on le trouvait aimable. On en ‚tait … ces pens‚es quand Mosca fut rappel‚ par un courrier de Parme. On e–t dit que son prince avait peur tout seul. La comtesse retourna … Grianta; son imagination ne parant plus ce beau lieu, il lui parut d‚sert."Est-ce que je me serais attach‚e … cet homme?"se dit-elle. Mosca ‚crivit et n'eut rien … jouer, l'absence lui avait enlev‚ la source de toutes ses pens‚es; ses lettres ‚taient amusantes, et, par une petite singularit‚ qui ne fut pas mal prise, pour ‚viter les commentaires du marquis del Dongo qui n'aimait pas … payer des ports de lettres, il envoyait des courriers qui jetaient les siennes … la poste … C“me, … Lecco, … VarŠse ou dans quelque autre de ces petites villes charmantes des environs du lac. Ceci tendait … obtenir que le courrier lui rapportƒt les r‚ponses; il y parvint.

Bient“t les jours de courrier firent ‚v‚nement pour la comtesse; ces courriers apportaient des fleurs, des fruits, de petits cadeaux sans valeur mais qui l'amusaient, ainsi que sa belle-soeur. Le souvenir du comte se mˆlait … l'id‚e de son grand pouvoir, la comtesse ‚tait devenue curieuse de tout ce qu'on disait de lui, les lib‚raux eux-mˆmes rendaient hommage … ses talents.

La principale source de mauvaise r‚putation pour le comte, c'est qu'il passait pour le chef du parti ultra … la cour de Parme, et que le parti lib‚ral avait … sa tˆte une intrigante capable de tout, et mˆme de r‚ussir, la marquise Raversi, immens‚ment riche. Le prince ‚tait fort attentif … ne pas d‚courager celui des deux partis qui n'‚tait pas au pouvoir; il savait bien qu'il serait toujours le maŒtre, mˆme avec un ministŠre pris dans le salon de Mme Raversi. On donnait … Grianta mille d‚tails sur ces intrigues; l'absence de Mosca, que tout le monde peignait comme un ministre du premier talent et un homme d'action, permettait de ne plus songer aux cheveux poudr‚s, symbole de tout ce qui est lent et triste; c'‚tait un d‚tail sans cons‚quence, une des obligations de la cour, o— il jouait d'ailleurs un si beau r“le.

- Une cour, c'est ridicule, disait la comtesse … la marquise, mais c'est amusant; c'est un jeu qui m'int‚resse, mais dont il faut accepter les rŠgles. Qui s'est jamais avis‚ de se r‚crier contre le ridicule des rŠgles du whist? Et pourtant une fois qu'on s'est accoutum‚ aux rŠgles, il est agr‚able de faire l'adversaire repic et capot.

La comtesse pensait souvent … l'auteur de tant de lettres aimables; le jour o— elle les recevait ‚tait agr‚able pour elle; elle prenait sa barque et allait les lire dans les beaux sites du lac, … la Pliniana, … B‚lan, au bois des Sfondrata. Ces lettres semblaient la consoler un peu de l'absence de Fabrice. Elle ne pouvait du moins refuser au comte d'ˆtre fort amoureux; un mois ne s'‚tait pas ‚coul‚ qu'elle songeait … lui avec une amiti‚ tendre. De son c“t‚, le comte Mosca ‚tait presque de bonne foi quand il lui offrait de donner sa d‚mission, de quitter le ministŠre, et de venir passer sa vie avec elle … Milan ou ailleurs.

- J'ai 400000 francs, ajoutait-il, ce qui nous fera toujours 15000 livres de rente.

"De nouveau une loge, des chevaux! etc."se disait la comtesse; c'‚taient des rˆves aimables. Les sublimes beaut‚s des aspects du lac de C“me recommen‡aient … la charmer. Elle allait rˆver sur ses bords … ce retour de vie brillante et singuliŠre qui, contre toute apparence, redevenait possible pour elle. Elle se voyait sur le Corso, … Milan, heureuse et gaie, comme au temps du vice-roi.

"La jeunesse, ou du moins la vie active recommencerait pour moi!"

Quelquefois son imagination ardente lui cachait les choses, mais jamais avec elle il n'y avait de ces illusions volontaires que donne la lƒchet‚. C'‚tait surtout une femme de bonne foi avec elle-mˆme."Si je suis un peu trop ƒg‚e pour faire des folies, se disait-elle, l'envie, qui se fait des illusions comme l'amour, peut empoisonner pour moi le s‚jour de Milan. AprŠs la mort de mon mari, ma pauvret‚ noble eut du succŠs, ainsi que le refus de deux grandes fortunes. Mon pauvre petit comte Mosca n'a pas la vingtiŠme partie de l'opulence que mettaient … mes pieds ces deux nigauds Limercati et Nani. La ch‚tive pension de veuve p‚niblement obtenue, les gens cong‚di‚s, ce qui eut de l'‚clat, la petite chambre au cinquiŠme qui amenait vingt carrosses … la porte, tout cela forma jadis un spectacle singulier. Mais j'aurai des moments d‚sagr‚ables, quelque adresse que j'y mette, si, ne poss‚dant toujours pour fortune que la pension de veuve, je reviens vivre … Milan avec la bonne petite aisance bourgeoise que peuvent nous donner les 15000 livres qui resteront … Mosca aprŠs sa d‚mission. Une puissante objection, dont l'envie se fera une arme terrible, c'est que le comte, quoique s‚par‚ de sa femme depuis longtemps, est mari‚. Cette s‚paration se sait … Parme, mais … Milan elle sera nouvelle, et on me l'attribuera. Ainsi, mon beau th‚ƒtre de la Scala, mon divin lac de C“me... adieu! adieu!"

Malgr‚ toutes ces pr‚visions, si la comtesse avait eu la moindre fortune, elle e–t accept‚ l'offre de la d‚mission de Mosca. Elle se croyait une femme ƒg‚e, et la cour lui faisait peur, mais ce qui paraŒtra de la derniŠre invraisemblance d‚ ce c“t‚-ci des Alpes, c'est que le comte e–t donn‚ cette d‚mission avec bonheur. C'est du moins ce qu'il parvint … persuader … son amie. Dans toutes ses lettres il sollicitait avec une folie toujours croissante une seconde entrevue … Milan, on la lui accorda.

- Vous jurer que j'ai pour vous une passion folle, lui disait la comtesse, un jour … Milan, ce serait mentir; je serais trop heureuse d'aimer aujourd'hui, … trente ans pass‚s, comme jadis j'aimais … vingt-deux! Mais j'ai vu tomber tant de choses que j'avais crues ‚ternelles! J'ai pour vous la plus tendre amiti‚, je vous accorde une confiance sans bornes, et de tous les hommes, vous ˆtes celui que je pr‚fŠre.

La comtesse se croyait parfaitement sincŠre; pourtant vers la fin, cette d‚claration contenait un petit mensonge. Peut-ˆtre, si Fabrice l'e–t voulu, il e–t emport‚ sur tout dans son coeur. Mais Fabrice n'‚tait qu'un enfant aux yeux du comte Mosca; celui-ci arriva … Milan trois jours aprŠs le d‚part du jeune ‚tourdi pour Novare, et il se hƒta d'aller parler en sa faveur au baron Binder. Le comte pensa que l'exil ‚tait une affaire sans remŠde.

Il n'‚tait point arriv‚ seul … Milan, il avait dans sa voiture le duc Sanseverina-Taxis, joli petit vieillard de soixante-huit ans, gris pommel‚, bien poli, bien propre immens‚ment riche mais pas assez noble. C'‚tait son grand-pŠre seulement qui avait amass‚ des millions par le m‚tier de fermier g‚n‚ral des revenus de l'Etat de Parme. Son pŠre s'‚tait fait nommer ambassadeur du prince de Parme … la cour de ***, … la suite du raisonnement que voici:

- Votre Altesse accorde 30000 francs … son envoy‚ … la cour de ***, lequel y fait une figure fort m‚diocre. Si elle daigne me donner cette place, j'accepterai 6000 francs d'appointements. Ma d‚pense … la cour de *** ne sera jamais au-dessous de 100000 francs par an et mon intendant remettra chaque ann‚e 20000 francs … la caisse des affaires ‚trangŠres … Parme. Avec cette somme, l'on pourra placer auprŠs de moi tel secr‚taire d'ambassade que l'on voudra et je ne me montrerai nullement jaloux des secrets diplomatiques, s'il y en a. Mon but est de donner de l'‚clat … ma maison nouvelle encore, et de l'illustrer par une des grandes charges du pays.

Le duc actuel, fils de cet ambassadeur, avait eu la gaucherie de se montrer … demi lib‚ral, et, depuis deux ans, il ‚tait au d‚sespoir. Du temps de Napol‚on, il avait perdu deux ou trois millions par son obstination … rester … l'‚tranger, et toutefois, depuis le r‚tablissement de l'ordre en Europe, il n'avait pu obtenir un certain grand cordon qui ornait le portrait de son pŠre; l'absence de ce cordon le faisait d‚p‚rir.

Au point d'intimit‚ qui suit l'amour en Italie, il n'y avait plus d'objection de vanit‚ entre les deux amants. Ce fut donc avec la plus parfaite simplicit‚ que Mosca dit … la femme qu'il adorait:

- J'ai deux ou trois plans de conduite … vous offrir, tous assez bien combin‚s; je ne rˆve qu'… cela depuis trois mois.

"1ø Je donne ma d‚mission, et nous vivons en bons bourgeois … Milan, … Florence, … Naples, o— vous voudrez. Nous avons quinze mille livres de rente, ind‚pendamment des bienfaits du prince qui dureront plus ou moins.

"2ø Vous daignez venir dans le pays o— je puis quelque chose, vous achetez une terre, Sacca, par exemple, maison charmante, au milieu d'une forˆt, dominant le cours du P“, vous pouvez avoir le contrat de vente sign‚ d'ici … huit jours. Le prince vous attache … sa cour. Mais ici se pr‚sente une immense objection. On vous recevra bien … cette cour; personne ne s'aviserait de broncher devant moi; d'ailleurs la princesse se croit malheureuse, et je viens de lui rendre des services … votre intention. Mais je vous rappellerai une objection capitale: le prince est parfaitement d‚vot, et, comme vous le savez encore, la fatalit‚ veut que je sois mari‚. De l… un million de d‚sagr‚ments de d‚tail. Vous ˆtes veuve, c'est un beau titre qu'il faudrait ‚changer contre un autre, et ceci fait l'objet de ma troisiŠme proposition.

"On pourrait trouver un nouveau mari point gˆnant. Mais d'abord il le faudrait fort avanc‚ en ƒge, car pourquoi me refuseriez-vous l'espoir de le remplacer un jour? Eh bien! j'ai conclu cette affaire singuliŠre avec le duc Sanseverina-Taxis qui, bien entendu, ne sait pas le nom de la future duchesse. Il sait seulement qu'elle le fera ambassadeur et lui donnera un grand cordon qu'avait son pŠre, et dont l'absence le rend le plus infortun‚ des mortels. A cela prŠs, ce duc n'est point trop imb‚cile; il fait venir de Paris ses habits et ses perruques. Ce n'est nullement un homme … m‚chancet‚s pourpens‚es d'avance, il croit s‚rieusement que l'honneur consiste … avoir un cordon et il a honte de son bien. Il vint il y a un an me proposer de fonder un h“pital pour gagner ce cordon; je me moquai de lui, mais il ne s'est point roqu‚ de moi quand je lui ai propos‚ un mariage; ma premiŠre condition a ‚t‚, bien entendu, que jamais il ne remettrait le pied dans Parme.

- Mais savez-vous que ce que vous me proposez l… est fort immoral? dit la comtesse.

- Pas plus immoral que tout ce qu'on fait … notre cour et dans vingt autres. Le pouvoir absolu a cela de commode qu'il sanctifie tout aux yeux des peuples; or, qu'est-ce qu'un ridicule que personne n'aper‡oit? Notre politique, pendant vingt ans, va consister … avoir peur des jacobins, et quelle peur! Chaque ann‚e nous nous croirons … la veille de 93. Vous entendrez, j'espŠre, les phrases que je fais l…-dessus … mes r‚ceptions! C'est beau! Tout ce qui pourra diminuer un peu cette peur sera souverainement moral aux yeux des nobles et des d‚vots. Or, … Parme, tout ce qui n'est pas noble ou d‚vot est en prison, ou fait ses paquets pour y entrer; soyez bien convaincue que ce mariage ne semblera singulier chez nous que du jour o— je serai disgraci‚. Cet arrangement n'est une friponnerie envers personne, voil… l'essentiel, ce me semble. Le prince, de la faveur duquel nous faisons m‚tier et marchandise, n'a mis qu'une condition … son consentement, c'est que la future duchesse f–t n‚e noble. L'an pass‚, ma place, tout calcul‚, m'a valu cent sept mille francs, mon revenu a d– ˆtre au total de cent vingt-deux mille; j'en ai plac‚ vingt mille … Lyon. Eh bien! choisissez: 1ø une grande existence bas‚e sur cent vingt-deux mille francs … d‚penser, qui, … Parme, font au moins comme quatre cent mille … Milan; mais avec ce mariage qui vous donne le nom d'un homme passable et que vous ne verrez jamais qu'… l'autel, 2' ou bien la petite vie bourgeoise avec quinze mille francs … Florence ou … Naples, car je suis de votre avis, on vous a trop admir‚e … Milan; l'envie vous y pers‚cuterait, et peut-ˆtre parviendrait-elle … nous donner de l'humeur. La grande existence … Parme aura, je l'espŠre, quelques nuances de nouveaut‚, mˆme … vos yeux qui ont vu la cour du prince EugŠne; il serait sage de la connaŒtre avant de s'en fermer la porte. Ne croyez pas que je cherche … influencer votre opinion. Quant … moi, mon choix est bien arrˆt‚: j'aime mieux vivre dans un quatriŠme ‚tage avec vous que de continuer seul cette grande existence.

La possibilit‚ de cet ‚trange mariage fut d‚battue chaque jour entre les deux amants. La comtesse vit au bal de la Scala le duc Sanseverina-Taxis qui lui sembla fort pr‚sentable. Dans une de leurs derniŠres conversations, Mosca r‚sumait ainsi sa proposition:

- Il faut prendre un parti d‚cisif, si nous voulons passer le reste de notre vie d'une fa‡on allŠgre et n'ˆtre pas vieux avant le temps. Le prince a donn‚ son approbation; Sanseverina est un personnage plut“t bien que mal; il possŠde le plus beau palais de Parme et une fortune sans bornes il a soixante-huit ans et une passion folle pour l‚ grand cordon; mais une tache gƒte sa vie, il acheta jadis dix mille francs un buste de Napol‚on par Canova. Son second p‚ch‚ qui le fera mourir, si vous ne venez … son secours, c'est d'avoir prˆt‚ vingt-cinq napol‚ons … Ferrante Palla, un fou de notre pays, mais quelque peu homme de g‚nie, que depuis nous avons condamn‚ … mort, heureusement par contumace. Ce Ferrante a fait deux cents vers en sa vie, dont rien n'approche; je vous les r‚citerai c'est aussi beau que le Dante. Le prince envoie Sanseverina … la cour de *** il vous ‚pouse le jour de son d‚part, et la second‚ ann‚e de son voyage, qu'il appellera une ambassade, il re‡oit ce cordon de *** sans lequel il ne peut vivre. Vous aurez en lui un frŠre qui ne sera nullement d‚sagr‚able, il signe d'avance tous les papiers que je veux, et d'ailleurs vous le verrez peu ou jamais, comme il vous conviendra. Il ne demande pas mieux que de ne point se montrer … Parme o— son grand-pŠre fermier et son pr‚tendu lib‚ralisme le gˆnent. Rassi, notre bourreau, pr‚tend que le duc a ‚t‚ abonn‚ en secret au Constitutionnel par l'interm‚diaire de Ferrante Palla le poŠte, et cette calomnie a fait longtemps obstacle s‚rieux au consentement du prince.

Pourquoi l'historien qui suit fidŠlement les moindres d‚tails du r‚cit qu'on lui a fait serait-il coupable? Est-ce sa faute si les personnages, s‚duits par des passions qu'il ne partage point, malheureusement pour lui, tombent dans des actions profond‚ment immorales? Il est vrai que des choses de cette sorte ne se font plus dans un pays o— l'unique passion survivante … toutes les autres est l'argent, moyen de vanit‚.

Trois mois aprŠs les ‚v‚nements racont‚s jusqu'ici, la duchesse Sanseverina-Taxis ‚tonnait la cour de Parme par son amabilit‚ facile et par la noble s‚r‚nit‚ de son esprit; sa maison fut sans comparaison la plus agr‚able de la ville. C'est ce que le comte Mosca avait promis … son maŒtre. Ranuce-Ernest IV le prince r‚gnant, et la princesse sa femme auxquels elle fut pr‚sent‚e par deux des plus grandes dames du pays, lui firent un accueil fort distingu‚. La duchesse ‚tait curieuse de voir ce prince maŒtre du sort de l'homme qu'elle aimait, elle voulut lui plaire et y r‚ussit trop. Elle trouva un homme d'une taille ‚lev‚e, mais un peu ‚paisse; ses cheveux, ses moustaches, ses ‚normes favoris ‚taient d'un beau blond selon ses courtisans; ailleurs ils eussent provoqu‚, par leur couleur effac‚e, le mot ignoble de filasse. Au milieu d'un gros visage s'‚levait fort peu un tout petit nez presque f‚minin. Mais la duchesse remarqua que pour apercevoir tous ces motifs de laideur, il fallait chercher … d‚tailler les traits du prince. Au total, il avait l'air d'un homme d'esprit et d'un caractŠre ferme. Le port du prince, sa maniŠre de se tenir n'‚taient point sans majest‚, mais souvent il voulait imposer … son interlocuteur; alors il s'embarrassait lui-mˆme et tombait dans un balancement d'une jambe … l'autre presque continuel. Du reste, Ernest IV avait un regard p‚n‚trant et dominateur les gestes de ses bras avaient de la noblesse et ses paroles ‚taient … la fois mesur‚es et concises.

Mosca avait pr‚venu la comtesse que le prince avait, dans le grand cabinet o— il recevait en audience, un portrait en pied de Louis XIV, et une table fort belle de scagliola de Florence. Elle trouva que l'imitation ‚tait frappante; ‚videmment il cherchait le regard et la parole noble de Louis XIV, et il s'appuyait sur la table de scagliola, de fa‡on … se donner la tournure de Joseph II. Il s'assit aussit“t aprŠs les premiŠres paroles adress‚es par lui … la duchesse, afin de lui donner l'occasion de faire usage du tabouret qui appartenait … son rang. A cette cour, les duchesses, les princesses et les femmes des grands d'Espagne s'assoient seules, les autres femmes attendent que le prince ou la princesse les y engagent; et, pour marquer la diff‚rence des rangs, ces personnages augustes ont toujours soin de laisser passer un petit intervalle avant de convier les dames non duchesses … s'asseoir. La duchesse trouva qu'en de certains moments l'imitation de Louis XIV ‚tait un peu trop marqu‚e chez le prince; par exemple, dans sa fa‡on de sourire avec bont‚ tout en renversant la tˆte.

Ernest IV portait un frac … la mode arrivant de Paris; on lui envoyait tous les mois de cette ville qu'il abhorrait, un frac, une redingote et un chapeau. Mais, par un bizarre m‚lange de costumes, le jour o— la duchesse fut re‡ue il avait pris une culotte rouge, des bas de soie et des souliers fort couverts, dont on peut trouver les modŠles dans les portraits de Joseph II.

Il re‡ut Mme Sanseverina avec grƒce; il lui dit des choses spirituelles et fines; mais elle remarqua fort bien qu'il n'y avait pas excŠs dans la bonne r‚ception.

- Savez-vous pourquoi? lui dit le comte Mosca au retour de l'audience, c'est que Milan est une ville plus grande et plus belle que Parme. Il e–t craint, en vous faisant l'accueil auquel je m'attendais et qu'il m'avait fait esp‚rer, d'avoir l'air d'un provincial en extase devant les grƒces d'une belle dame arrivant de la capitale. Sans doute aussi il est encore contrari‚ d'une particularit‚ que je n'ose vous dire: le prince ne voit … sa cour aucune femme qui puisse vous le disputer en beaut‚. Tel a ‚t‚ hier soir, … son petit coucher, l'unique sujet de son entretien avec Pernice, son premier valet de chambre, qui a des bont‚s pour moi. Je pr‚vois une petite r‚volution dans l'‚tiquette; mon plus grand ennemi … cette cour est un sot qu'on appelle le g‚n‚ral Fabio Conti. Figurez-vous un original qui a ‚t‚ … la guerre un jour peut-ˆtre en sa vie, et qui part de l… pour imiter la tenue de Fr‚d‚ric le Grand. De plus, il tient aussi … reproduire l'affabilit‚ noble du g‚n‚ral Lafayette, et cela parce qu'il est ici le chef du parti lib‚ral. (Dieu sait quels lib‚raux!)

- Je connais le Fabio Conti, dit la duchesse; j'en ai eu la vision prŠs de C“me; il se disputait avec la gendarmerie.

Elle raconta la petite aventure dont le lecteur se souvient peut-ˆtre.

- Vous saurez un jour, madame, si votre esprit parvient jamais … se p‚n‚trer des profondeurs de notre ‚tiquette, que les demoiselles ne paraissent … la cour qu'aprŠs leur mariage. Eh bien! le prince a pour la sup‚riorit‚ de sa ville de Parme sur toutes les autres un patriotisme tellement br–lant, que je parierais qu'il va trouver un moyen de se faire pr‚senter la petite Cl‚lia Conti, fille de notre Lafayette. Elle est ma foi charmante, et passait encore, il y a huit jours, pour la plus belle personne des Etats du prince.

"Je ne sais, continua le comte, si les horreurs que les ennemis du souverain ont publi‚es sur son compte sont arriv‚es jusqu'au chƒteau de Grianta; on en a fait un monstre un ogre. Le fait est qu'Ernest IV avait tout plein de bonnes petites vertus, et l'on peut ajouter que, s'il e–t ‚t‚ invuln‚rable comme Achille, il e–t continu‚ … ˆtre le modŠle des potentats. Mais dans un moment d'ennui et de colŠre, et aussi un peu pour imiter Louis XIV faisant couper la tˆte … je ne sais quel h‚ros de la Fronde que l'on d‚couvrit vivant tranquillement et insolemment dans une terre … c“t‚ de Versailles, cinquante ans aprŠs la Fronde, Ernest IV a fait pendre un jour deux lib‚raux. Il paraŒt que ces imprudents se r‚unissaient … jour fixe pour dire du mal du prince et adresser au ciel des voeux ardents, afin que la peste p–t venir … Parme, et les d‚livrer du tyran. Le mot tyran a ‚t‚ prouv‚. Rassi appela cela conspirer; il les fit condamner … mort, et l'ex‚cution de l'un d'eux, le comte L..., fut atroce. Ceci se passait avant moi. Depuis ce moment fatal, ajouta le comte en baissant la voix, le prince est sujet … des accŠs de peur indignes d'un homme, mais qui sont la source unique de la faveur dont je jouis. Sans la peur souveraine, j'aurais un genre de m‚rite trop brusque, trop ƒpre pour cette cour, o— l'imb‚cile foisonne. Croiriez-vous que le prince regarde sous les lits de son appartement avant de se coucher, et d‚pense un million, ce qui … Parme est comme quatre millions … Milan, pour avoir une bonne police, et vous voyez devant vous, madame la duchesse, le chef de cette police terrible. Par la police, c'est-…-dire par la peur, je suis devenu ministre de la guerre et des finances; et comme le ministre de l'int‚rieur est mon chef nominal, en tant qu'il a la police dans ses attributions, j'ai fait donner ce portefeuille au comte Zurla-Contarini, un imb‚cile bourreau de travail, qui se donne le plaisir d'‚crire quatre-vingts lettres chaque jour. Je viens d'en recevoir une ce matin sur laquelle le comte Zurla-Contarini a eu la satisfaction d'‚crire de sa propre main le num‚ro 20715.

La duchesse Sanseverina fut pr‚sent‚e … la triste princesse de Parme Clara-Paolina, qui, parce que son mari avait une maŒtresse (une assez jolie femme, la marquise Balbi), se croyait la plus malheureuse personne de l'univers ce qui l'en avait rendue peut-ˆtre la plus ennuyeuse. La duchesse trouva une femme fort grande et fort maigre, qui n'avait pas trente-six ans et en paraissait cinquante. Une figure r‚guliŠre et noble e–t pu passer pour belle, quoique un peu d‚par‚e par de gros yeux ronds qui n'y voyaient guŠre, si la princesse ne se f–t pas abandonn‚e elle-mˆme. Elle re‡ut la duchesse avec une timidit‚ si marqu‚e, que quelques courtisans ennemis du comte Mosca, osŠrent dire que la princesse avait l'air de la femme qu'on pr‚sente, et la duchesse de la souveraine. La duchesse, surprise et presque d‚concert‚e, ne savait o— trouver des termes pour se mettre … une place inf‚rieure … celle que la princesse se donnait … elle-mˆme. Pour rendre quelque sang-froid … cette pauvre princesse, qui au fond ne manquait point d'esprit, la duchesse ne trouva rien de mieux que d'entamer et de faire durer une longue dissertation sur la botanique. La princesse ‚tait r‚ellement savante en ce genre; elle avait de fort belles serres avec force plantes des tropiques. La duchesse, en cherchant tout simplement … se tirer d'embarras, fit … jamais la conquˆte de la princesse Clara-Paolina, qui, de timide et d'interdite qu'elle avait ‚t‚ au commencement de l'audience, se trouva vers la fin tellement … son aise, que, contre toutes les rŠgles de l'‚tiquette, cette premiŠre audience ne dura pas moins de cinq quarts d'heure. Le lendemain, la duchesse fit acheter des plantes exotiques, et se porta pour grand amateur de botanique.

La princesse passait sa vie avec le v‚n‚rable pŠre Landriani, archevˆque de Parme, homme de science, homme d'esprit mˆme, et parfaitement honnˆte homme, mais qui offrait un singulier spectacle quand il ‚tait assis dans sa chaise de velours cramoisi (c'‚tait le droit de sa place), vis-…-vis le fauteuil de la princesse, entour‚e de ses dames d'honneur et de ses deux dames pour accompagner. Le vieux pr‚lat en longs cheveux blancs ‚tait encore plus timide, s'il se peut, que la princesse; ils se voyaient tous les jours, et toutes les audiences commen‡aient par un silence d'un gros quart d'heure. C'est au point que la comtesse Alvizi, une des dames pour accompagner, ‚tait devenue une sorte de favorite, parce qu'elle avait l'art de les encourager … se parler et de les faire rompre le silence.

Pour terminer le cours de ses pr‚sentations la duchesse fut admise chez S. A. S. le prince h‚r‚ditaire, personnage d'une plus haute taille que son pŠre, et plus timide que sa mŠre. Il ‚tait fort en min‚ralogie, et avait seize ans. Il rougit excessivement en voyant entrer la duchesse, et fut tellement d‚sorient‚, que jamais il ne put inventer un mot … dire … cette belle dame. Il ‚tait fort bel homme, et passait sa vie dans les bois un marteau … la main. Au moment o— la duchesse se levait pour mettre fin … cette audience silencieuse:

- Mon Dieu! madame, que vous ˆtes jolie! s'‚cria le prince h‚r‚ditaire, ce qui ne fut pas trouv‚ de trop mauvais go–t par la dame pr‚sent‚e.

La marquise Balbi', jeune femme de vingt-cinq ans, pouvait encore passer pour le plus parfait modŠle du joli italien, deux ou trois ans avant l'arriv‚e de la duchesse Sanseverina … Parme. Maintenant c'‚taient toujours les plus beaux yeux du monde et les petites mines les plus gracieuses; mais, vue de prŠs, sa peau ‚tait parsem‚e d'un nombre infini de petites rides fines, qui faisaient de la marquise comme une jeune vieille. Aper‡ue … une certaine distance, par exemple au th‚ƒtre, dans sa loge, c'‚tait encore une beaut‚; et les gens du parterre trouvaient le prince de fort bon go–t. Il passait toutes les soir‚es chez la marquise Balbi, mais souvent sans ouvrir la bouche, et l'ennui o— elle voyait le prince avait fait tomber cette pauvre femme dans une maigreur extraordinaire. Elle pr‚tendait … une finesse sans bornes, et toujours souriait avec malice; elle avait les plus belles dents du monde, et … tout hasard, n'ayant guŠre de sens, elle voulait, par un sourire malin, faire entendre autre chose que ce que disaient ses paroles. Le comte Mosca disait que c'‚taient ces sourires continuels, tandis qu'elle bƒillait int‚rieurement qui lui donnaient tant de rides. La Balbi entrait dans toutes les affaires, et l'Etat ne faisait pas un march‚ de mille francs, sans qu'il y e–t un souvenir pour la marquise (c'‚tait le mot honnˆte … Parme). Le bruit public voulait qu'elle e–t plac‚ six millions de francs en Angleterre, mais sa fortune, … la v‚rit‚ de fraŒche date, ne s'‚levait pas en r‚alit‚ … quinze cent mille francs. C'‚tait pour ˆtre … l'abri de ses finesses, et pour l'avoir dans sa d‚pendance, que le comte Mosca s'‚tait fait ministre des finances. La seule passion de la marquise ‚tait la peur d‚guis‚e en avarice sordide: Je mourrai sur la paille, disait-elle quelquefois au prince que ce propos outrait. La duchesse remarqua que l'antichambre, resplendissante de dorures, du palais de la Balbi, ‚tait ‚clair‚e par une seule chandelle coulant sur une table de marbre pr‚cieux, et les portes de son salon ‚taient noircis par les doigts des laquais.

- Elle m'a re‡ue, dit la duchesse … son ami, comme si elle e–t attendu de moi une gratification de cinquante francs.

Le cours des succŠs de la duchesse fut un peu interrompu par la r‚ception que lui fit la femme la plus adroite de la cour, la c‚lŠbre marquise Raversi, intrigante consomm‚e qui se trouvait … la tˆte du parti oppos‚ … celui du comte Mosca. Elle voulait le renverser et d'autant plus depuis quelques mois, qu'elle ‚tait niŠce du comte Sanseverina, et craignait de voir attaquer l'h‚ritage par les grƒces de la nouvelle duchesse.

- La Raversi n'est point une femme … m‚priser, disait le comte … son amie, je la tiens pour tellement capable de tout que je me suis s‚par‚ de ma femme uniquement parce qu'elle s'obstinait … prendre pour amant le chevalier Bentivoglio, l'un des amis de la Raversi.

Cette dame, grande virago aux cheveux fort noirs, remarquable par les diamants qu'elle portait dŠs le matin, et par le rouge dont elle couvrait ses joues, s'‚tait d‚clar‚e d'avance l'ennemie de la duchesse, et en la recevant chez elle prit … tƒche de commencer la guerre. Le duc Sanseverina, dans les lettres qu'il ‚crivait de ***, paraissait tellement enchant‚ de son ambassade, et surtout de l'espoir du grand cordon, que sa famille craignait qu'il ne laissƒt une partie de sa fortune … sa femme qu'il accablait de petits cadeaux. La Raversi, quoique r‚guliŠrement laide, avait pour amant le comte Balbi, le plus joli homme de la cour: en g‚n‚ral elle r‚ussissait … tout ce qu'elle entreprenait.

La duchesse tenait le plus grand ‚tat de maison. Le palais Sanseverina avait toujours ‚t‚ un des plus magnifiques de la ville de Parme, et le duc, … l'occasion de son ambassade et de son futur grand cordon, d‚pensait de fort grosses sommes pour l'embellir: la duchesse dirigeait les r‚parations.

Le comte avait devin‚ juste: peu de jours aprŠs la pr‚sentation de la duchesse, la jeune Cl‚lia Conti vint … la cour, on l'avait faite chanoinesse. Afin de parer le coup que cette faveur pouvait avoir l'air de porter au cr‚dit du comte, la duchesse donna une fˆte sous pr‚texte d'inaugurer le jardin de son palais, et, par ses fa‡ons pleines de grƒces, elle fit de Cl‚lia, qu'elle appelait sa jeune amie du lac de C“me, la reine de la soir‚e. Son chiffre se trouva comme par hasard sur les principaux transparents'. La jeune Cl‚lia, quoique un peu pensive, fut aimable dans ses fa‡ons de parler de la petite aventure prŠs du lac, et de sa vive reconnaissance. On la disait fort d‚vote et fort amie de la solitude.

- Je parierais, disait le comte, qu'elle a assez d'esprit pour avoir honte de son pŠre.

La duchesse fit son amie de cette jeune fille, elle se sentait de l'inclination pour elle; elle ne voulait pas paraŒtre jalouse. et la mettait … toutes ses parties de plaisir; enfin son systŠme ‚tait de chercher … diminuer toutes les haines dont le comte ‚tait l'objet.

Tout souriait … la duchesse, elle s'amusait de cette existence de cour o— la tempˆte est toujours … craindre; il lui semblait recommencer la vie. Elle ‚tait tendrement attach‚e au comte, qui litt‚ralement ‚tait fou de bonheur. Cette aimable situation lui avait procur‚ un sang-froid parfait pour tout ce qui ne regardait que ses int‚rˆts d'ambition. Aussi deux mois … peine aprŠs l'arriv‚e de la duchesse, il obtint la patente et les honneurs de premier ministre, lesquels approchent fort de ceux que l'on rend au souverain lui-mˆme. Le comte pouvait tout sur l'esprit de son maŒtre, on en eut … Parme une preuve qui frappa tous les esprits.

Au sud-est et … dix minutes de la ville, s'‚lŠve cette fameuse citadelle si renomm‚e en Italie, et dont la grosse tour a cent quatre-vingts pieds de haut et s'aper‡oit de si loin. Cette tour, bƒtie sur le modŠle du mausol‚e d'Adrien, … Rome, par les FarnŠse, petits-fils de Paul III, vers le commencement du XVIe siŠcle, est tellement ‚paisse, que sur l'esplanade qui la termine on a pu bƒtir un palais pour le gouverneur de la citadelle et une nouvelle prison appel‚e la tour FarnŠse. Cette prison, construite en l'honneur du fils aŒn‚ de Ranuce-Ernest II, lequel ‚tait devenu l'amant aim‚ de sa belle-mŠre, passe pour belle et singuliŠre dans le pays. La duchesse eut la curiosit‚ de la voir; le jour de sa visite, la chaleur ‚tait accablante … Parme, et l…-haut, dans cette position ‚lev‚e elle trouva de l'air, ce dont elle fut tellement ravie, qu'elle y passa plusieurs heures. On s'empressa de lui ouvrir les salles de la tour FarnŠse.

La duchesse rencontra sur l'esplanade de la grosse tour un pauvre lib‚ral prisonnier, qui ‚tait venu jouir de la demi-heure de promenade qu'on lui accordait tous les trois jours. Redescendue … Parme, et n'ayant pas encore la discr‚tion n‚cessaire dans une cour absolue, elle parla de cet homme qui lui avait racont‚ toute son histoire. Le parti de la marquise Raversi s'empara de ces propos de la duchesse et les r‚p‚ta beaucoup, esp‚rant fort qu'ils choqueraient le prince. En effet, Ernest IV r‚p‚tait souvent que l'essentiel ‚tait surtout de frapper les imaginations.

- Toujours est un grand mot, disait-il, et plus terrible en Italie qu'ailleurs.

En cons‚quence, de sa vie il n'avait accord‚ de grƒce. Huit jours aprŠs sa visite … la forteresse, la duchesse re‡ut une lettre de commutation de peine, sign‚e du prince et du ministre, avec le nom en blanc. Le prisonnier dont elle ‚crirait le nom devait obtenir la restitution de ses biens, et la permission d'aller passer en Am‚rique le reste de ses jours. La duchesse ‚crivit le nom de l'homme qui lui avait parl‚. Par malheur cet homme se trouva un demi-coquin, une ƒme faible; c'‚tait sur ses aveux que le fameux Ferrante Palla avait ‚t‚ condamn‚ … mort.

La singularit‚ de cet te grƒce mit le comble … l'agr‚ment de la position de Mme Sanseverina. Le comte Mosca ‚tait fou de bonheur, ce fut une belle ‚poque de sa vie, et elle eut une influence d‚cisive sur les destin‚es de Fabrice. Celui-ci ‚tait toujours … Romagnano, prŠs de Novare, se confessant, chassant, ne lisant point et faisant la cour … une femme noble comme le portaient ses instructions. La duchesse ‚tait toujours un peu choqu‚e par cette derniŠre n‚cessit‚. Un autre signe qui ne valait rien pour le comte, c'est qu'‚tant avec lui de la derniŠre franchise sur tout au monde, et pensant tout haut en sa pr‚sence, elle ne lui parlait jamais de Fabrice qu'aprŠs avoir song‚ … la tournure de sa phrase.

- Si vous voulez, lui disait un jour le comte, j'‚crirai … cet aimable frŠre que vous avez sur le lac de C“me, et je forcerai bien ce marquis del Dongo, avec un peu de peine pour moi et mes amis de ***, … demander la grƒce de votre aimable Fabrice. S'il est vrai, comme je me garderais bien d'en douter, que Fabrice soit un peu au-dessus des jeunes gens qui promŠnent leurs chevaux anglais dans les rues de Milan, quelle vie que celle qui … dix-huit ans ne fait rien et a la perspective de ne jamais rien faire! Si le ciel lui avait accord‚ une vraie passion pour quoi que ce soit, f–t-ce pour la pˆche … la ligne, je la respecterais; mais que ferat-il … Milan mˆme aprŠs sa grƒce obtenue? Il montera un cheval qu'il aura fait venir d'Angleterre … une certaine heure, … une autre le d‚soeuvrement le conduira chez sa maŒtresse qu'il aimera moins que son cheval... Mais si vous m'en donnez l'ordre, je tƒcherai de procurer ce genre de vie … votre neveu.

- Je le voudrais officier, dit la duchesse.

- Conseilleriez-vous … un souverain de confier un poste qui, dans un jour donn‚, peut ˆtre de quelque importance … un jeune homme 1ø susceptible d'enthousiasme; 2ø qui a montr‚ de l'enthousiasme pour Napol‚on, au point d'aller le rejoindre … Waterloo? Songez … ce que nous serions tous si Napol‚on e–t vaincu … Waterloo! Nous n'aurions point de lib‚raux … craindre, il est vrai, mais les souverains des anciennes familles ne pourraient r‚gner qu'en ‚pousant les filles de ses mar‚chaux. Ainsi la carriŠre militaire pour Fabrice, c'est la vie de l'‚cureuil dans la cage qui tourne: beaucoup de mouvement pour n'avancer en rien. Il aura le chagrin de se voir primer par tous les d‚vouements pl‚b‚iens. La premiŠre qualit‚ chez un jeune homme aujourd'hui, c'est-…-dire pendant cinquante ans peut-ˆtre, tant que nous aurons peur et que la religion ne sera point r‚tablie, c'est de n'ˆtre pas susceptible d'enthousiasme et de n'avoir pas d'esprit.

"J'ai pens‚ … une chose, mais qui va vous faire jeter les hauts cris d'abord, et qui me donnera … moi des peines infinies et pendant plus d'un jour, c'est une folie que je veux faire pour vous. Mais dites-moi, si vous le savez, quelle folie je ne ferais pas pour obtenir un sourire.

- Eh bien? dit la duchesse.

- Eh bien! nous avons eu pour archevˆque … Parme trois membres de votre famille: Ascagne del Dongo qui a ‚crit, en 16..., Fabrice en 1699, et un second Ascagne en 1740. Si Fabrice veut entrer dans la pr‚lature et marquer par des vertus du premier ordre, je le fais ‚vˆque quelque part, puis archevˆque ici, si toutefois mon influence dure. L'objection r‚elle est celle-ci: resterai-je ministre assez longtemps pour r‚aliser ce beau plan qui exige plusieurs ann‚es? Le prince peut mourir, il peut avoir le mauvais go–t de me renvoyer. Mais enfin c'est le seul moyen que j'aie de faire pour Fabrice quelque chose qui soit digne de vous.

On discuta longtemps: cette id‚e r‚pugnait fort … la duchesse.

- R‚prouvez-moi, dit-elle au comte, que toute autre carriŠre est impossible pour Fabrice.

Le comte prouva.

- Vous regretterez, ajouta-t-il, le brillant uniforme; mais … cela je ne sais que faire.

AprŠs un mois que la duchesse avait demand‚ pour r‚fl‚chir, elle se rendit en soupirant aux vues sages du ministre.

- Monter d'un air empes‚ un cheval anglais dans quelque grande ville, r‚p‚tait le comte, ou prendre un ‚tat qui ne jure pas avec sa naissance je ne vois pas de milieu. Par malheur un gentilhomme ne peut se faire ni m‚decin, ni avocat, et le siŠcle est aux avocats.

"Rappelez-vous toujours, madame, r‚p‚tait le comte, que vous faites … votre neveu, sur le pav‚ de Milan, le sort dont jouissent les jeunes gens de son ƒge qui passent pour les plus fortun‚s. Sa grƒce obtenue, vous lui donnez quinze, vingt, trente mille francs; peu vous importe, ni vous ni moi ne pr‚tendons faire des ‚conomies.

La duchesse ‚tait sensible … la gloire, elle ne voulait pas que Fabrice f–t un simple mangeur d'argent; elle revint au plan de son amant.

- Remarquez, lui disait le comte, que je ne pr‚tends pas faire de Fabrice un prˆtre exemplaire comme vous en voyez tant. Non, c'est un grand seigneur avant tout; il pourra rester parfaitement ignorant si bon lui semble, et n'en deviendra pas moins ‚vˆque et archevˆque, si le prince commence … me regarder comme un homme utile.

"Si vos ordres daignent changer ma proposition en d‚cret immuable, ajouta le comte, il ne faut point que Parme voie notre prot‚g‚ dans une petite fortune. La sienne choquera, si on l'a vu ici simple prˆtre; il ne doit paraŒtre … Parme qu'avec les bas violets' et dans un ‚quipage convenable. Tout le monde alors devinera que votre neveu doit ˆtre ‚vˆque, et personne ne sera choqu‚.

"Si vous m'en croyez, vous enverrez Fabrice faire sa th‚ologie, et passer trois ann‚es … Naples. Pendant les vacances de l'Acad‚mie eccl‚siastique, il ira, s'il veut, voir Paris et Londres; mais il ne se montrera jamais … Parme.

Ce mot donna comme un frisson … la duchesse.

Elle envoya un courrier … son neveu, et lui donna rendez-vous … Plaisance. Faut-il dire que ce courrier ‚tait porteur de tous les moyens d'argent et de tous les passeports n‚cessaires?

Arriv‚ le premier … Plaisance, Fabrice courut au-devant de la duchesse, et l'embrassa avec des transports qui la firent fondre en larmes. Elle fut heureuse que le comte ne f–t pas pr‚sent; depuis leurs amours, c'‚tait la premiŠre fois qu'elle ‚prouvait cette sensation.

Fabrice fut profond‚ment touch‚ et ensuite afflig‚ des plans que la duchesse avait faits pour lui; son espoir avait toujours ‚t‚ que, son affaire de Waterloo arrang‚e, il finirait par ˆtre militaire. Une chose frappa la duchesse et augmenta encore l'opinion romanesque qu'elle s'‚tait form‚e de son neveu; il refusa absolument de mener la vie de caf‚ dans une des grandes villes d'Italie.

- Te vois-tu au corso de Florence ou de Naples, disait la duchesse, avec des chevaux anglais de pur sang! Pour le soir, une voiture, un joli appartement, etc.

Elle insistait avec d‚lices sur la description de ce bonheur vulgaire qu'elle voyait Fabrice repousser avec d‚dain."C'est un h‚ros", pensait-elle.

- Et aprŠs dix ans de cette vie agr‚able, qu'aurais-je fait? disait Fabrice; que serais-je? Un jeune homme m–r qui doit c‚der le haut du pav‚ au premier bel adolescent qui d‚bute dans le monde, lui aussi sur un cheval anglais.

Fabrice rejeta d'abord bien loin le parti de l'Eglise; il parlait d'aller … New York, de se faire citoyen et soldat r‚publicain en Am‚rique.

- Quelle erreur est la tienne! Tu n'auras pas la guerre, et tu retombes dans la vie de caf‚, seulement sans ‚l‚gance, sans musique, sans amours r‚pliqua la duchesse. Crois-moi, pour toi comme pour moi, ce serait une triste vie que celle d'Am‚rique.

Elle lui expliqua le culte du dieu dollar, et ce respect qu'il faut avoir pour les artisans de la rue, qui par leurs votes d‚cident de tout. On revint au parti de l'Eglise.

- Avant de te gendarmer, lui dit la duchesse comprends donc ce que le comte te demande: ii ne s'agit pas du tout d'ˆtre un pauvre prˆtre plus ou moins exemplaire et vertueux, comme l'abb‚ BlanŠs. Rappelle-toi ce que furent tes oncles les archevˆques de Parme relis les notices sur leurs vies, dans le suppl‚ment … la g‚n‚alogie. Avant tout il convient … un homme de ton nom d'ˆtre un grand seigneur, noble, g‚n‚reux, protecteur de la justice, destin‚ d'avance … se trouver … la tˆte de son ordre... et dans toute sa vie ne faisant qu'une coquinerie, mais celle-l… fort utile.

- Ainsi voil… toutes mes illusions … vau-l'eau disait Fabrice en soupirant profond‚ment l‚ sacrifice est cruel! je l'avoue, je n'avais pas r‚fl‚chi … cette horreur pour l'enthousiasme et l'esprit, mˆme exerc‚s … leur profit, qui d‚sormais va r‚gner parmi les souverains absolus.

- Songe qu'une proclamation, qu'un caprice du coeur pr‚cipite l'homme enthousiaste dans le parti contraire … celui qu'il a servi toute la vie!

- Moi enthousiaste! r‚p‚ta Fabrice; ‚trange accusation! je ne puis pas mˆme ˆtre amoureux!

- Comment? s'‚cria la duchesse.

- Quand j'ai l'honneur de faire la cour … une beaut‚, mˆme de bonne naissance, et d‚vote, je ne puis penser … elle que quand je la vois.

Cet aveu fit une ‚trange impression sur la duchesse.

- Je te demande un mois, reprit Fabrice, pour prendre cong‚ de Mme C. de Novare et, ce qui est encore plus difficile, des chƒteaux en Espagne de toute ma vie. J'‚crirai … ma mŠre, qui sera assez bonne pour venir me voir … Belgirate, sur la rive pi‚montaise du lac Majeur, et le trente et uniŠme jour aprŠs celui-ci, je serai incognito dans Parme.

- Garde-t'en bien! s'‚cria la duchesse.

Elle ne voulait pas que le comte Mosca la vŒt parler … Fabrice.

Les mˆmes personnages se revirent … Plaisance; la duchesse cette fois ‚tait fort agit‚e; un orage s'‚tait ‚lev‚ … la cour; le parti de la marquise Raversi touchait au triomphe, il ‚tait possible que le comte Mosca f–t remplac‚ par le g‚n‚ral Fabio Conti, chef de ce qu'on appelait … Parme le parti lib‚ral. Except‚ le nom du rival qui croissait dans la faveur du prince, la duchesse dit tout … Fabrice. Elle discuta de nouveau les chances de son avenir, mˆme avec la perspective de manquer de la toute-puissante protection du comte.

- Je vais passer trois ans … l'Acad‚mie eccl‚siastique de Naples, s'‚cria Fabrice; mais puisque je dois ˆtre avant tout un jeune gentilhomme, et que tu ne m'astreins pas … mener la vie s‚vŠre d'un s‚minariste vertueux, ce s‚jour … Naples ne m'effraie nullement, cette vie-l… vaudra bien celle de Romagnano; la bonne compagnie de l'endroit commen‡ait … me trouver jacobin. Dans mon exil j'ai d‚couvert que je ne sais rien, pas mˆme le latin, pas mˆme l'orthographe. J'avais le projet de refaire mon ‚ducation … Novare, j'‚tudierai volontiers la th‚ologie … Naples; c'est une science compliqu‚e.

La duchesse fut ravie.

- Si nous sommes chass‚s, lui dit-elle, nous irons te voir … Naples. Mais puisque tu acceptes jusqu'… nouvel ordre le parti des bas violets, le comte, qui connaŒt bien l'Italie actuelle, m'a charg‚e d'une id‚e pour toi. Crois ou ne crois pas … ce qu'on t'enseignera, mais ne fais jamais aucune objection. Figure-toi qu'on t'enseigne les rŠgles du jeu de whist; est-ce que tu ferais des objections aux rŠgles du whist? J'ai dit au comte que tu croyais, et il s'en est f‚licit‚; cela est utile dans ce monde et dans l'autre. Mais si tu crois, ne tombe point dans la vulgarit‚ de parler avec horreur de Voltaire, Diderot, Raynal, et de tous ces ‚cervel‚s de Fran‡ais pr‚curseurs des deux Chambres. Que ces noms-l… se trouvent rarement dans ta bouche mais enfin quand il le faut, parle de ces messieurs avec une ironie calme; ce sont gens depuis longtemps r‚fut‚s, et dont les attaques ne sont plus d'aucune cons‚quence. Crois aveugl‚ment tout ce que l'on te dira … l'Acad‚mie. Songe qu'il y a des gens qui tiendront note fidŠle de tes moindres objections; on te pardonnera une petite intrigue galante si elle est bien men‚e, et non pas un doute; l'ƒge supprime l'intrigue et augmente le doute. Agis sur ce principe au tribunal de la p‚nitence. Tu auras une lettre de recommandation pour un ‚vˆque factotum du cardinal archevˆque de Naples; … lui seul tu dois avouer ton escapade en France, et ta pr‚sence, le 18 juin, dans les environs de Waterloo. Du reste abrŠge beaucoup diminue cette aventure, avoue-le seulement pour qu'on ne puisse pas te reprocher de l'avoir cach‚e; tu ‚tais si jeune alors!

" La seconde id‚e que le comte t'envoie est celle-ci: S'il te vient une raison brillante, une r‚plique victorieuse qui change le cours de la conversation, ne cŠde point … la tentation de briller, garde le silence; les gens fins verront ton esprit dans tes yeux. Il sera temps d'avoir de l'esprit quand tu seras ‚vˆque.

Fabrice d‚buta … Naples avec une voiture modeste, et quatre domestiques, bons Milanais, que sa tante lui avait envoy‚s. AprŠs une ann‚e d'‚tude personne ne disait que c'‚tait un homme d'esprit, on le regardait comme un grand seigneur appliqu‚, fort g‚n‚reux, mais un peu libertin.

Cette ann‚e assez amusante pour Fabrice, fut terrible pour la duchesse. Le comte fut trois ou quatre fois … deux doigts de sa perte; le prince, plus peureux que jamais parce qu'il ‚tait malade cette ann‚e-l…, croyait, en le renvoyant, se d‚barrasser de l'odieux des ex‚cutions faites avant l'entr‚e du comte au ministŠre. Le Rassi ‚tait le favori du coeur qu'on voulait garder avant tout. Les p‚rils du comte lui attachŠrent passionn‚ment la duchesse, elle ne songeait plus … Fabrice. Pour donner une couleur … leur retraite possible, il se trouva que l'air de Parme, un peu humide en effet, comme celui de toute la Lombardie, ne convenait nullement … sa sant‚. Enfin aprŠs des intervalles de disgrƒce, qui allŠrent pour le comte, premier ministre, jusqu'… passer quelquefois vingt jours entiers sans voir son maŒtre en particulier, Mosca l'emporta; il fit nommer le g‚n‚ral Fabio Conti, le pr‚tendu lib‚ral, gouverneur de la citadelle o— l'on enfermait les lib‚raux jug‚s par Rassi."Si Conti use d'indulgence envers ses prisonniers, disait Mosca … son amie, on le disgracie comme un jacobin auquel ses id‚es politiques font oublier ses devoirs de g‚n‚ral, s'il se montre s‚vŠre et impitoyable, et c'est ce me semble de ce c“t‚-l… qu'il inclinera, il cesse d'ˆtre le chef de son propre parti, et s'aliŠne toutes les familles qui ont un des leurs … la citadelle. Ce pauvre homme sait prendre un air tout confit de respect … l'approche du prince; au besoin il change de costume quatre fois en un jour; il peut discuter une question d'‚tiquette, mais ce n'est point une tˆte capable de suivre le chemin difficile par lequel seulement il peut se sauver; et dans tous les cas je suis l…."

Le lendemain de la nomination du g‚n‚ral Fabio Conti, qui terminait la crise minist‚rielle on apprit que Parme aurait un journal ultra-monarchique'.

- Que de querelles ce journal va faire naŒtre! disait la duchesse.

- Ce journal, dont l'id‚e est peut-ˆtre mon chef-d'oeuvre, r‚pondait le comte en riant, peu … peu je m'en laisserai bien malgr‚ moi “ter la direction par les ultra-furibonds. J'ai fait attacher de beaux appointements aux places de r‚dacteur. De tous c“t‚s on va solliciter ces places: cette affaire va nous faire passer un mois ou deux, et l'on oubliera les p‚rils que je viens de courir. Les graves personnages P. et D. sont d‚j… sur les rangs.

- Mais ce journal sera d'une absurdit‚ r‚voltante.

- J'y compte bien, r‚pliquait le comte. Le prince le lira tous les matins et admirera ma doctrine … moi qui l'ai fond‚. Pour les d‚tails, il approuvera ou sera choqu‚; des heures qu'il consacre au travail, en voil… deux de prises. Le journal se fera des affaires, mais … l'‚poque o— arriveront les plaintes s‚rieuses, dans huit ou dix mois, il sera entiŠrement dans les mains des ultra-furibonds. Ce sera ce parti qui me gˆne qui devra r‚pondre, moi j'‚lŠverai des objections contre le journal; au fond, j'aime mieux cent absurdit‚s atroces qu'un seul pendu. Qui se souvient d'une absurdit‚ deux ans aprŠs le num‚ro du journal officiel? Au lieu que les fils et la famille du pendu me vouent une haine qui durera autant que moi et qui peut-ˆtre abr‚gera ma vie.

La duchesse, toujours passionn‚e pour quelque chose, toujours agissante, jamais oisive, avait plus d'esprit que toute la cour de Parme, mais elle manquait de patience et d'impassibilit‚ pour r‚ussir dans les intrigues. Toutefois, elle ‚tait parvenue … suivre avec passion les int‚rˆts des diverses coteries, elle commen‡ait mˆme … avoir un cr‚dit personnel auprŠs du prince. Clara-Paolina, la princesse r‚gnante, environn‚e d'honneurs, mais emprisonn‚e dans l'‚tiquette la plus surann‚e, se regardait comme la plus malheureuse des femmes. La duchesse Sanseverina lui fit la cour, et entreprit de lui prouver qu'elle n'‚tait point si malheureuse. Il faut savoir que le prince ne voyait sa femme qu'… dŒner; ce repas durait trente minutes et le prince passait des semaines entiŠres sans adresser la parole … Clara-Paolina. Mme Sanseverina essaya de changer tout cela; elle amusait le prince, et d'autant plus qu'elle avait su conserver toute son ind‚pendance. Quand elle l'e–t voulu, elle n'e–t pas pu ne jamais blesser aucun des sots qui pullulaient … cette cour. C'‚tait cette parfaite inhabilet‚ de sa part qui la faisait ex‚crer du vulgaire des courtisans, tous comtes ou marquis, jouissant en g‚n‚ral de cinq mille livres de rentes. Elle comprit ce malheur dŠs les premiers jours, et s'attacha exclusivement … plaire au souverain et … sa femme, laquelle dominait absolument le prince h‚r‚ditaire. La duchesse savait amuser le souverain et profitait de l'extrˆme attention qu'il accordait … ses moindres paroles pour donner de bons ridicules aux courtisans qui la ha‹ssaient. Depuis les sottises que Rassi lui avait fait faire, et les sottises de sang ne se r‚parent pas, le prince avait peur quelquefois, et s'ennuyait souvent, ce qui l'avait conduit … la triste envie; il sentait qu'il ne s'amusait guŠre, et devenait sombre quand il croyait voir que d'autres s'amusaient; l'aspect du bonheur le rendait furieux."Il faut cacher nos amours", dit la duchesse … son ami; et elle laissa deviner au prince qu'elle n'‚tait plus que fort m‚diocrement ‚prise du comte, homme d'ailleurs si estimable.

Cette d‚couverte avait donn‚ un jour heureux … Son Altesse. De temps … autre, la duchesse laissait tomber quelques mots du projet qu'elle aurait de se donner chaque ann‚e un cong‚ de quelques mois qu'elle emploierait … voir l'Italie qu'elle ne connaissait point: elle irait visiter Naples, Florence, Rome. Or, rien au monde ne pouvait faire plus de peine au prince qu'une telle apparence de d‚sertion: c'‚tait l… une de ses faiblesses les plus marqu‚es, les d‚marches qui pouvaient ˆtre imput‚es … m‚pris pour sa ville capitale lui per‡aient le coeur. Il sentait qu'il n'avait aucun moyen de retenir Mme Sanseverina, et Mme Sanseverina ‚tait de bien loin la femme la plus brillante de Parme. Chose unique avec la paresse italienne, on revenait des campagnes environnantes pour assister … ses jeudis; c'‚taient de v‚ritables fˆtes; presque toujours la duchesse y avait quelque chose de neuf et de piquant. Le prince mourait d'envie de voir un de ces jeudis; mais comment s'y prendre? Aller chez un simple particulier! c'‚tait une chose que ni son pŠre ni lui n'avaient jamais faite!

Un certain jeudi, il pleuvait, il faisait froid; … chaque instant de la soir‚e le duc entendait des voitures qui ‚branlaient le pav‚ de la place du palais, en allant chez Mme Sanseverina. Il eut un mouvement d'impatience: d'autres s'amusaient, et lui, prince souverain, maŒtre absolu, qui devait s'amuser plus que personne au monde, il connaissait l'ennui! Il sonna son aide de camp, il fallut le temps de placer une douzaine de gens affid‚s dans la rue qui conduisait du palais de Son Altesse au palais Sanseverina. Enfin, aprŠs une heure qui parut un siŠcle au prince, et pendant laquelle il fut vingt fois tent‚ de braver les poignards et de sortir … l'‚tourdie et sans nulle pr‚caution, il parut dans le premier salon de Mme Sanseverina. La foudre serait tomb‚e dans ce salon qu'elle n'e–t pas produit une pareille surprise. En un clin d'oeil et … mesure que le prince s'avan‡ait, s'‚tablissait dans ces salons si bruyants et si gais un silence de stupeur; tous les yeux, fix‚s sur le prince, s'ouvraient outre mesure. Les courtisans paraissaient d‚concert‚s, la duchesse elle seule n'eut point l'air ‚tonn‚. Quand enfin l'on eut retrouv‚ la force de parler, la grande pr‚occupation de toutes les personnes pr‚sentes fut de d‚cider cette importante question: la duchesse avait-elle ‚t‚ avertie de cette visite, ou bien a-t-elle ‚t‚ surprise comme tout le monde?

Le prince s'amusa, et l'on va juger du caractŠre tout de premier mouvement de la duchesse, et du pouvoir infini que les id‚es vagues de d‚part adroitement jet‚es lui avaient laiss‚ prendre.

En reconduisant le prince qui lui adressait des mots fort aimables, il lui vint une id‚e singuliŠre et qu'elle osa bien lui dire tout simplement, et comme une chose des plus ordinaires.

- Si Votre Altesse S‚r‚nissime voulait adresser … la princesse trois ou quatre de ces phrases charmantes qu'elle me prodigue, elle ferait mon bonheur bien plus s–rement qu'en me disant ici que je suis jolie. C'est que je ne voudrais pas pour tout au monde que la princesse p–t voir de mauvais oeil l'insigne marque de faveur dont Votre Altesse vient de m'honorer.

Le prince la regarda fixement et r‚pliqua d'un air sec:

- Apparemment que je suis le maŒtre d'aller o— il me plaŒt.

La duchesse rougit.

- Je voulais seulement, reprit-elle … l'instant, ne pas exposer Son Altesse … faire une course inutile, car ce jeudi sera le dernier; je vais aller passer quelques jours … Bologne ou … Florence.

Comme elle rentrait dans ses salons, tout le monde la croyait au comble de la faveur, et elle venait de hasarder ce que de m‚moire d'homme personne n'avait os‚ … Parme. Elle fit un signe au comte qui quitta sa table de whist et la suivit dans un petit salon ‚clair‚, mais solitaire.

- Ce que vous avez fait est bien hardi, lui dit-il je ne vous l'aurais pas conseill‚; mais dans les cours bien ‚pris, ajouta-t-il en riant, le bonheur augmente l'amour, et si vous partez demain matin, je vous suis demain soir. Je ne serai retard‚ que par cette corv‚e du ministŠre des finances dont j'ai eu la sottise de me charger, mais en quatre heures de temps bien employ‚es on peut faire la remise de bien des caisses. Rentrons, chŠre amie, et faisons de la fatuit‚ minist‚rielle en toute libert‚, et sans nulle retenue, c'est peut-ˆtre la derniŠre repr‚sentation que nous donnons en cette ville. S'il se croit brav‚, l'homme est capable de tout; il appellera cela faire un exemple. Quand ce monde sera parti, nous aviserons aux moyens de vous barricader pour cette nuit; le mieux serait peut-ˆtre de partir sans d‚lai pour votre maison de Sacca, prŠs du P“, qui a l'avantage de n'ˆtre qu'… une demi-heure de distance des Etats autrichiens.

L'amour et l'amour-propre de la duchesse eurent un moment d‚licieux; elle regarda le comte, et ses yeux se mouillŠrent de larmes. Un ministre si puissant, environn‚ de cette foule de courtisans qui l'accablaient d'hommages ‚gaux … ceux qu'ils adressaient au prince lui-mˆme, tout quitter pour elle et avec cette aisance!

En rentrant dans les salons, elle ‚tait folle de joie. Tout le monde se prosternait devant elle.

"Comme le bonheur change la duchesse, disaient de toutes parts les courtisans, c'est … ne pas la reconnaŒtre. Enfin cette ƒme romaine et au-dessus de tout daigne pourtant appr‚cier la faveur exorbitante dont elle vient d'ˆtre l'objet de la part du souverain!"

Vers la fin de la soir‚e, le comte vint … elle:

- Il faut que je vous dise des nouvelles.

Aussit“t les personnes qui se trouvaient auprŠs de la duchesse s'‚loignŠrent.

- Le prince en rentrant au palais, continua le comte, s'est fait annoncer chez sa femme. Jugez de la surprise! Je viens vous rendre compte, lui a-t-il dit, d'une soir‚e fort aimable, en v‚rit‚, que j'ai pass‚e chez la Sanseverina. C'est elle qui m'a pri‚ de vous faire le d‚tail de la fa‡on dont elle a arrang‚ ce vieux palais enfum‚. Alors le prince, aprŠs s'ˆtre assis, s'est mis … faire la description de chacun de vos salons.

"Il a pass‚ plus de vingt minutes chez sa femme qui pleurait de joie; malgr‚ son esprit, elle n'a pas pu trouver un mot pour soutenir la conversation sur le ton l‚ger que Son Altesse voulait bien lui donner."

Ce prince n'‚tait point un m‚chant homme, quoi qu'en pussent dire les lib‚raux d'Italie. A la v‚rit‚, il avait fait jeter dans les prisons un assez bon nombre d'entre eux, mais c'‚tait par peur, et il r‚p‚tait quelquefois comme pour se consoler de certains souvenirs: Il vaut mieux tuer le diable que si le diable nous tue. Le lendemain de la soir‚e dont nous venons de parler, il ‚tait tout joyeux, il avait fait deux belles actions: aller au jeudi et parler … sa femme. A dŒner, il lui adressa la parole, en un mot, ce jeudi de Mme Sanseverina amena une r‚volution d'int‚rieur dont tout Parme retentit; la Raversi fut constern‚e, et la duchesse eut une double joie: elle avait pu ˆtre utile … son amant et l'avait trouv‚ plus ‚pris que Jamais.

- Tout cela … cause d'une id‚e bien imprudente qui m'est venue! disait-elle au comte. Je serais plus libre sans doute … Rome ou … Naples, mais y trouverais-je un jeu aussi attachant? Non, en v‚rit‚, mon cher comte, et vous faites mon bonheur.

CHAPITRE VII

C'est de petits d‚tails de cour aussi insignifiants que celui que nous venons de raconter qu'il faudrait remplir l'histoire des quatre ann‚es qui suivirent. Chaque printemps, la marquise venait avec ses filles passer deux mois au palais Sanseverina ou … la terre de Sacca, aux bords du P“, il y avait des moments bien doux, et l'on parlait de Fabrice; mais le comte ne voulut jamais lui permettre une seule visite … Parme. La duchesse et le ministre eurent bien … r‚parer quelques ‚tourderies, mais en g‚n‚ral Fabrice suivait assez sagement la ligne de conduite qu'on lui avait indiqu‚e: un grand seigneur qui ‚tudie la th‚ologie et qui ne compte point absolument sur sa vertu pour faire son avancement. A Naples, il s'‚tait pris d'un go–t trŠs vif pour l'‚tude de l'antiquit‚, il faisait des fouilles '; cette passion avait presque remplac‚ celle des chevaux. Il avait vendu ses chevaux anglais pour continuer des fouilles … MisŠne, o— il avait trouv‚ un buste de TibŠre, jeune encore, qui avait pris rang parmi les plus beaux restes de l'antiquit‚. La d‚couverte de ce buste fut presque le plaisir le plus vif qu'il e–t rencontr‚ … Naples. Il avait l'ƒme trop haute pour chercher … imiter les autres jeunes gens, et, par exemple, pour vouloir jouer avec un certain s‚rieux le r“le d'amoureux. Sans doute il ne manquait point de maŒtresses, mais elles n'‚taient pour lui d'aucune cons‚quence, et, malgr‚ son ƒge, on pouvait dire de lui qu'il ne connaissait point l'amour; il n'en ‚tait que plus aim‚. Rien ne l'empˆchait d'agir avec le plus beau sang-froid, car pour lui une femme jeune et jolie ‚tait toujours l'‚gale d'une autre femme jeune et jolie; seulement la derniŠre connue lui semblait la plus piquante. Une des dames les plus admir‚es … Naples avait fait des folies en son honneur pendant la derniŠre ann‚e de son s‚jour, ce qui d'abord l'avait amus‚, et avait fini par l'exc‚der d'ennui, tellement qu'un des bonheurs de son d‚part fut d'ˆtre d‚livr‚ des attentions de la charmante duchesse d'A... Ce fut en 1821, qu'ayant subi passablement tous ses examens, son directeur d'‚tudes ou gouverneur eut une croix et un cadeau, et lui partit pour voir enfin cette ville de Parme … laquelle il songeait souvent. Il ‚tait Monsignore, et il avait quatre chevaux … sa voiture; … la poste avant Parme, il n'en prit que deux, et dans la ville fit arrˆter devant l'‚glise de Saint-Jean. L… se trouvait le riche tombeau de l'archevˆque Ascagne del Dongo, son arriŠre-grand-oncle, l'auteur de la G‚n‚alogie latine. Il pria auprŠs du tombeau, puis arriva … pied au palais de la duchesse qui ne l'attendait que quelques jours plus tard. Elle avait grand monde dans son salon, bient“t on la laissa seule.

- Eh bien! es-tu contente de moi? lui dit-il en se jetant dans ses bras: grƒce … toi, j'ai pass‚ quatre ann‚es assez heureuses … Naples, au lieu de m'ennuyer … Novare avec ma maŒtresse autoris‚e par la police.

La duchesse ne revenait pas de son ‚tonnement elle ne l'e–t pas reconnu … le voir passer dans l… rue; elle le trouvait ce qu'il ‚tait en effet, l'un des plus jolis hommes de l'Italie; il avait surtout une physionomie charmante. Elle l'avait envoy‚ … Naples avec la tournure d'un hardi casse-cou; la cravache qu'il portait toujours alors semblait faire partie inh‚rente de son ˆtre: maintenant il avait l'air le plus noble et le plus mesur‚ devant les ‚trangers, et dans le particulier, elle lui trouvait tout le feu de sa premiŠre jeunesse. C'‚tait un diamant qui n'avait rien perdu … ˆtre poli. Il n'y avait pas une heure que Fabrice ‚tait arriv‚, lorsque le comte Mosca survint; il arriva un peu trop t“t. Le jeune homme lui parla en si bons termes de la croix de Parme accord‚e … son gouverneur, et il exprima sa vive reconnaissance pour d'autres bienfaits dont il n'osait parler d'une fa‡on aussi claire, avec une mesure si parfaite, que du premier coup d'oeil le ministre le jugea favorablement.

- Ce neveu, dit-il tout bas … la duchesse, est fait pour orner toutes les dignit‚s auxquelles vous voudrez l'‚lever par la suite.

Tout allait … merveille jusque-l…, mais quand le ministre, fort content de Fabrice, et jusque-l… attentif uniquement … ses faits et gestes, regarda la duchesse, il lui trouva des yeux singuliers."Ce jeune homme fait ici une ‚trange impression", se dit-il. Cette r‚flexion fut amŠre; le comte avait atteint la cinquantaine, c'est un mot bien cruel et dont peut-ˆtre un homme ‚perdument amoureux peut seul sentir tout le retentissement. Il ‚tait fort bon, fort digne d'ˆtre aim‚, … ses s‚v‚rit‚s prŠs comme ministre. Mais, … ses yeux, ce mot cruel la cinquantaine jetait du noir sur toute sa vie et e–t ‚t‚ capable de le faire cruel pour son propre compte. Depuis cinq ann‚es qu'il avait d‚cid‚ la duchesse … venir … Parme, elle avait souvent excit‚ sa jalousie, surtout dans les premiers temps, mais jamais elle ne lui avait donn‚ de sujet de plainte r‚el. Il croyait mˆme, et il avait raison, que c'‚tait dans le dessein de mieux s'assurer de son coeur que la duchesse avait eu recours … ces apparences de distinction en faveur de quelques jeunes beaux de la cour. Il ‚tait s–r, par exemple, qu'elle avait refus‚ les hommages du prince, qui mˆme, … cette occasion avait dit un mot instructif.

- Mais si j'acceptais les hommages de Votre Altesse, lui disait la duchesse en riant, de quel front oser reparaŒtre devant le comte?

- Je serais presque aussi d‚contenanc‚ que vous. Le cher comte! mon ami! Mais c'est un embarras bien facile … tourner et auquel j'ai song‚: le comte serait mis … la citadelle pour le reste de ses jours.

Au moment de l'arriv‚e de Fabrice, la duchesse fut tellement transport‚e de bonheur, qu'elle ne songea pas du tout aux id‚es que ses yeux pourraient donner au comte. L'effet fut profond et les soup‡ons sans remŠde.

Fabrice fut re‡u par le prince deux heures aprŠs son arriv‚e, la duchesse, pr‚voyant le bon effet que cette audience impromptu devait produire dans le public, la sollicitait depuis deux mois: cette faveur mettait Fabrice hors de pair dŠs le premier instant; le pr‚texte avait ‚t‚ qu'il ne faisait que passer … Parme pour aller voir sa mŠre en Pi‚mont. Au moment o— un petit billet charmant de la duchesse vint dire au prince que Fabrice attendait ses ordres, Son Altesse s'ennuyait."Je vais voir, se dit-elle, un petit saint bien niais, une mine plate ou sournoise."Le commandant de la place avait d‚j… rendu compte de la premiŠre visite au tombeau de l'oncle archevˆque. Le prince vit entrer un grand jeune homme, que, sans ses bas violets, il e–t pris pour quelque jeune officier.

Cette petite surprise chassa l'ennui: "Voil… un gaillard, se dit-il, pour lequel on va me demander Dieu sait quelles faveurs, toutes celles dont je puis disposer. Il arrive, il doit ˆtre ‚mu: je m'en vais faire de la politique jacobine; nous verrons un peu comment il r‚pondra."

AprŠs les premiers mots gracieux de la part du prince:

- Eh bien! Monsignore, dit-il … Fabrice, les peuples de Naples sont-ils heureux? Le roi est-il aim‚?

- Altesse S‚r‚nissime, r‚pondit Fabrice sans h‚siter un instant, j'admirais, en passant dans la rue, l'excellente tenue des soldats des divers r‚giments de S. M. le Roi; la bonne compagnie est respectueuse envers ses maŒtres comme elle doit l'ˆtre mais j'avouerai que de la vie je n'ai souffert que l‚s gens des basses classes me parlassent d'autre chose que du travail pour lequel je les paie.

- Peste! dit le prince quel sacre'! voici un oiseau bien styl‚, c'est l'esprit de la Sanseverina.

Piqu‚ au jeu, le prince employa beaucoup d'adresse … faire parler Fabrice sur ce sujet si scabreux. Le jeune homme, anim‚ par le danger, eut le bonheur de trouver des r‚ponses admirables:

- C'est presque de l'insolence que d'afficher de l'amour pour son roi, disait-il, c'est de l'ob‚issance aveugle qu'on lui doit.

A la vue de tant de prudence, le prince eut presque de l'humeur."Il paraŒt que voici un homme d'esprit qui nous arrive de Naples, et je n'aime pas cette engeance; un homme d'esprit a beau marcher dans les meilleurs principes et mˆme de bonne foi, toujours par quelque c“t‚ il est cousin germain de Voltaire et de Rousseau."

Le prince se trouvait comme brav‚ par les maniŠres si convenables et les r‚ponses tellement inattaquables du jeune ‚chapp‚ de collŠge; ce qu'il avait pr‚vu n'arrivait point: en un clin d'oeil il prit le ton de la bonhomie, et, remontant, en quelques mots, jusqu'aux grands principes des soci‚t‚s et du gouvernement, il d‚bita, en les adaptant … la circonstance, quelques phrases de F‚nelon qu'on lui avait fait apprendre par coeur dŠs l'enfance pour les audiences publiques.

- Ces principes vous ‚tonnent, jeune homme dit-il … Fabrice (il l'avait appel‚ monsignore au commencement de l'audience, et il comptait lui donner du monsignore en le cong‚diant, mais dans le courant de la conversation il trouvait plus adroit, plus favorable aux tournures path‚tiques, de l'interpeller par un petit nom d'amiti‚); ces principes vous ‚tonnent, jeune homme, j'avoue qu'ils ne ressemblent guŠre aux tartines d'absolutisme (ce fut le mot) que l'on peut lire tous les jours dans mon journal officiel... Mais, grand Dieu! qu'est-ce que je vais vous citer l…? ces ‚crivains du journal sont pour vous bien inconnus.

- Je demande pardon … Votre Altesse S‚r‚nissime; non seulement je lis le journal de Parme, qui me semble assez bien ‚crit, mais encore je tiens, avec lui, que tout ce qui a ‚t‚ fait depuis la mort de Louis XIV, en 1715, est … la fois un crime et une sottise. Le plus grand int‚rˆt de l'homme c'est son salut, il ne peut pas y avoir deux fa‡ons de voir … ce sujet, et ce bonheur-l… doit durer une ‚ternit‚. Les mots libert‚, justice, bonheur du plus grand nombre sont infƒmes et criminels: ils donnent aux esprits l'habitude de la discussion et de la m‚fiance. Une Chambre des d‚put‚s se d‚fie de ce que ces gens-l… appellent le ministŠre. Cette fatale habitude de la m‚fiance une fois contract‚e, la faiblesse humaine l'applique … tout l'homme arrive … se m‚fier de la Bible, des ordres de l'Eglise, de la tradition, etc.; dŠs lors il est perdu. Quand bien mˆme, ce qui est horriblement faux et criminel … dire, cette m‚fiance envers l'autorit‚ des princes ‚tablis de Dieu donnerait le bonheur pendant les vingt ou trente ann‚es de vie que chacun de nous peut pr‚tendre, qu'est-ce qu'un demi-siŠcle ou un siŠcle tout entier, compar‚ … une ‚ternit‚ de supplices? etc.

On voyait, … l'air dont Fabrice parlait, qu'il cherchait … arranger ses id‚es de fa‡on … les faire saisir le plus facilement possible par son auditeur, il ‚tait clair qu'il ne r‚citait pas une le‡on.

Bient“t le prince ne se soucia plus de lutter avec ce jeune homme dont les maniŠres simples et graves le gˆnaient.

- Adieu, monsignore, lui dit-il brusquement je vois qu'on donne une excellente ‚ducation dans l'Acad‚mie eccl‚siastique de Naples, et il est tout simple que quand ces bons pr‚ceptes tombent sur un esprit aussi distingu‚, on obtienne des r‚sultats brillants. Adieu.

Et il lui tourna le dos.

"Je n'ai point plu … cet animal", se dit Fabrice.

"Maintenant il nous reste … voir, dit le prince dŠs qu'il fut seul, si ce beau jeune homme est susceptible de passion pour quelque chose; en ce cas il serait complet... Peut-on r‚p‚ter avec plus d'esprit les le‡ons de la tante? Il me semblait l'entendre parler; s'il y avait une r‚volution chez moi ce serait elle qui r‚digerait Le Moniteur, comme jadis la San Felice … Naples! Mais la San Felice, malgr‚ ses vingt-cinq ans et sa beaut‚, fut un peu perdue! Avis aux femmes de trop d'esprit."En croyant Fabrice l'‚lŠve de sa tante, le prince se trompait: les gens d'esprit qui naissent sur le tr“ne ou … c“t‚ perdent bient“t toute finesse de tact; ils proscrivent, autour d'eux, la libert‚ de conversation qui leur paraŒt grossiŠret‚; ils ne veulent voir que des masques et pr‚tendent juger de la beaut‚ du teint; le plaisant c'est qu'ils se croient beaucoup de tact. Dans ce cas-ci, par exemple, Fabrice croyait … peu prŠs tout ce que nous lui avons entendu dire; il est vrai qu'il ne songeait pas deux fois par mois … tous ces grands principes. Il avait des go–ts vifs, il avait de l'esprit, mais il avait la foi.

Le go–t de la libert‚, la mode et le culte du bonheur du plus grand nombre, dont le XIXe siŠcle s'est entich‚, n'‚taient … ses yeux qu'une h‚r‚sie qui passera comme les autres, mais aprŠs avoir tu‚ beaucoup d'ƒmes, comme la peste tandis qu'elle rŠgne dans une contr‚e tue beaucoup de corps. Et malgr‚ tout cela Fabrice lisait avec d‚lices les journaux fran‡ais, et faisait mˆme des imprudences pour s'en procurer.

Comme Fabrice revenait tout ‚bouriff‚ de son audience au palais, et racontait … sa tante les diverses attaques du prince:

- Il faut, lui dit-elle, que tu ailles tout pr‚sentement chez le pŠre Landriani, notre excellent archevˆque; vas-y … pied, monte doucement l'escalier, fais peu de bruit dans les antichambres; si l'on te fait attendre, tant mieux, mille fois tant mieux! en un mot, sois apostolique!

- J'entends, dit Fabrice, notre homme est un Tartufe.

- Pas le moins du monde, c'est la vertu mˆme.

- Mˆme aprŠs ce qu'il a fait, reprit Fabrice ‚tonn‚, lors du supplice du comte Palanza?

- Oui, mon ami, aprŠs ce qu'il a fait: le pŠre de notre archevˆque ‚tait un commis au ministŠre des finances, un petit bourgeois, voil… qui explique tout. Mgr Landriani est un homme d'un esprit vif, ‚tendu, profond; il est sincŠre, il aime la vertu: je suis convaincue que si un empereur D‚cius revenait au monde, il subirait le martyre comme le Polyeucte de l'Op‚ra, qu'on nous donnait la semaine pass‚e. Voil… le beau c“t‚ de la m‚daille, voici le revers: dŠs qu'il est en pr‚sence du souverain, ou seulement du premier ministre, il est ‚bloui de tant de grandeur, il se trouble, il rougit; il lui est mat‚riellement impossible de dire non. De l… les choses qu'il a faites, et qui lui ont valu cette cruelle r‚putation dans toute l'Italie; mais ce qu'on ne sait pas, c'est que, lorsque l'opinion publique vint l'‚clairer sur le procŠs du comte Palanza, il s'imposa pour p‚nitence de vivre au pain et … l'eau pendant treize semaines, autant de semaines qu'il y a de lettres dans les noms Davide Palanza. Nous avons … cette cour un coquin d'infiniment d'esprit, nomm‚ Rassi, grand juge ou fiscal g‚n‚ral, qui, lors de la mort du comte Palanza, ensorcela le pŠre Landriani. A l'‚poque de la p‚nitence des treize semaines, le comte Mosca, par piti‚ et un peu par malice, l'invitait … dŒner une et mˆme deux fois par semaine; le bon archevˆque, pour faire sa cour, dŒnait comme tout le monde. Il e–t cru qu'il y avait r‚bellion et jacobinisme … afficher une p‚nitence pour une action approuv‚e du souverain. Mais l'on savait que, pour chaque dŒner, o— son devoir de fidŠle sujet l'avait oblig‚ … manger comme tout le monde, il s'imposait une p‚nitence de deux journ‚es de nourriture au pain et … l'eau.

"Mgr Landriani, esprit sup‚rieur, savant du premier ordre, n'a qu'un faible, il veut ˆtre aim‚: ainsi, attendris-toi en le regardant, et, … la troisiŠme visite, aime-le tout … fait. Cela, joint … ta naissance, te fera adorer tout de suite. Ne marque pas de surprise s'il te reconduit jusque sur l'escalier, aie l'air d'ˆtre accoutum‚ … ces fa‡ons; c'est un homme n‚ … genoux devant la noblesse. Du reste, sois simple, apostolique, pas d'esprit, pas de brillant, pas de repartie prompte; si tu ne l'effarouches point, il se plaira avec toi, songe qu'il faut que de son propre mouvement il te fasse son grand vicaire. Le comte et moi nous serons surpris et mˆme fƒch‚s de ce trop rapide avancement, cela est essentiel vis-…-vis du souverain.

Fabrice courut … l'archevˆch‚: par un bonheur singulier, le valet de chambre du bon pr‚lat, un peu sourd, n'entendit pas le nom del Dongo; il annon‡a un jeune prˆtre, nomm‚ Fabrice; l'archevˆque se trouvait avec un cur‚ de moeurs peu exemplaires, et qu'il avait fait venir pour le gronder. Il ‚tait en train de faire une r‚primande, chose trŠs p‚nible pour lui, et ne voulait pas avoir ce chagrin sur le coeur plus longtemps; il fit donc attendre trois quarts d'heure le petit neveu du grand archevˆque Ascanio del Dongo.

Comment peindre ses excuses et son d‚sespoir quand, aprŠs avoir reconduit le cur‚ jusqu'… la seconde antichambre, et lorsqu'il demandait en repassant, … cet homme qui attendait, en quoi il pouvait le servir, il aper‡ut les bas violets et entendit le nom Fabrice del Dongo? La chose parut si plaisante … notre h‚ros, que, dŠs cette premiŠre visite, il se hasarda … baiser la main du saint pr‚lat, dans un transport de tendresse. Il fallait entendre l'archevˆque r‚p‚ter avec d‚sespoir:

- Un del Dongo attendre dans mon antichambre!

Il se crut oblig‚, en forme d'excuse, de lui raconter toute l'anecdote du cur‚, ses torts, ses r‚ponses, etc.

"Est-il bien possible, se disait Fabrice en revenant au palais Sanseverina, que ce soit l… l'homme qui a fait hƒter le supplice de ce pauvre comte Palanza!"

- Que pense Votre Excellence, lui dit en riant le comte Mosca, en le voyant rentrer chez la duchesse (le comte ne voulait pas que Fabrice l'appelƒt Excellence).

- Je tombe des nues; je ne connais rien au caractŠre des hommes: j'aurais pari‚, si je n'avais pas su son nom, que celui-ci ne peut voir saigner un poulet.

- Et vous auriez gagn‚, reprit le comte; mais quand il est devant le prince, ou seulement devant moi, il ne peut dire non. A la v‚rit‚, pour que je produise tout mon effet, il faut que j'aie le grand cordon jaune pass‚ par-dessus l'habit, en frac il me contredirait, aussi je prends toujours un uniforme pour le recevoir. Ce n'est pas … nous … d‚truire le prestige du pouvoir, les journaux fran‡ais le d‚molissent bien assez vite; … peine si la manie respectante vivra autant que nous, et vous, mon neveu, vous survivrez au respect. Vous, vous serez bon homme!

Fabrice se plaisait fort dans la soci‚t‚ du comte: c'‚tait le premier homme sup‚rieur qui e–t daign‚ lui parler sans com‚die; d'ailleurs ils avaient un go–t commun, celui des antiquit‚s et des fouilles. Le comte de son c“t‚, ‚tait flatt‚ de l'extrˆme attention avec laquelle le jeune homme l'‚coutait; mais il y avait une objection capitale: Fabrice occupait un appartement dans le palais Sanseverina, passait sa vie avec la duchesse, laissait voir en toute innocence que cette intimit‚ faisait son bonheur, et Fabrice avait des yeux, un teint d'une fraŒcheur d‚sesp‚rante.

De longue main, Ranuce-Ernest IV, qui trouvait rarement de cruelles ‚tait piqu‚ de ce que la vertu de la duchesse, bien connue … la cour, n'avait pas fait une exception en sa faveur. Nous l'avons vu, l'esprit et la pr‚sence d'esprit de Fabrice l'avaient choqu‚ dŠs le premier jour. Il prit mal l'extrˆme amiti‚ que sa tante et lui se montraient … l'‚tourdie; il prˆta l'oreille avec une extrˆme attention aux propos de ses courtisans qui furent infinis. L'arriv‚e de ce jeune homme et l'audience si extraordinaire qu'il avait obtenue firent pendant un mois … la cour la nouvelle et l'‚tonnement; sur quoi le prince eut une id‚e.

Il avait dans sa garde un simple soldat qui supportait le vin d'une admirable fa‡on; cet homme passait sa vie au cabaret, et rendait compte de l'esprit du militaire directement au souverain. Carlone ne savait pas ‚crire sans quoi depuis longtemps il e–t obtenu de l'avancement. Or, sa consigne ‚tait de se trouver devant le palais, tous les jours quand midi sonnait … la grande horloge. Le prince alla lui-mˆme un peu avant midi disposer d'une certaine fa‡on la persienne d'un entresol tenant … la piŠce o— Son Altesse s'habillait. Il retourna dans cet entresol un peu aprŠs que midi eut sonn‚, il y trouva le soldat; le prince avait dans sa poche une feuille de papier et une ‚critoire. il dicta au soldat' le billet que voici:

Votre Excellence a beaucoup d'esprit, sans doute, et c'est grƒce … sa profonde sagacit‚ que nous voyons cet Etat si bien gouvern‚. Mais, mon cher comte, de si grands succŠs ne marchent point sans un peu d'envie, et je crains fort qu'on ne rie un peu … vos d‚pens, si votre sagacit‚ ne devine pas qu'un certain beau jeune homme a eu le bonheur d'inspirer, malgr‚ lui peut-ˆtre, un amour des plus singuliers. Cet heureux mortel n'a, dit-on, que vingt-trois ans, et, cher comte, ce qui complique la question, c'est que vous et moi nous en avons beaucoup plus que le double de cet ƒge. Le soir, … une certaine distance, le comte est charmant, s‚millant, homme d'esprit, aimable au possible; mais le matin, dans l'intimit‚, … bien prendre les choses, le nouveau venu a peut-ˆtre plus d'agr‚ments. Or, nous autres femmes, nous faisons grand cas de cette fraŒcheur de la jeunesse, surtout quand nous avons pass‚ la trentaine. Ne parle-t-on pas d‚j… de fixer cet aimable adolescent … notre cour, par quelque belle place? Et quelle est donc la personne qui en parle le plus souvent … Votre Excellence?

Le prince prit la lettre et donna deux ‚cus au soldat.

- Ceci outre vos appointements, lui dit-il d'un air morne; le silence absolu envers tout le monde ou bien la plus humide des basses fosses … la citadelle.

Le prince avait dans son bureau une collection d'enveloppes avec les adresses de la plupart des gens de sa cour, de la main de ce mˆme soldat qui passait pour ne pas savoir ‚crire, et n'‚crivait jamais mˆme ses rapports de police: le prince choisit celle qu'il fallait.

Quelques heures plus tard, le comte Mosca re‡ut une lettre par la poste; on avait calcul‚ l'heure o— elle pourrait arriver, et au moment o— le facteur, qu'on avait vu entrer tenant une petite lettre … la main, sortit du palais du ministŠre, Mosca fut appel‚ chez Son Altesse. Jamais le favori n'avait paru domin‚ par une plus noire tristesse: pour en jouir plus … l'aise, le prince lui cria en le voyant.

- J'ai besoin de me d‚lasser en jasant au hasard avec l'ami, et non pas de travailler avec le ministre. Je jouis ce soir d'un mal … la tˆte fou, et de plus il me vient des id‚es noires.

Faut-il parler de l'humeur abominable qui agitait le premier ministre, comte Mosca de la RovŠre, … l'instant o— il lui fut permis de quitter son auguste maŒtre? Ranuce-Ernest IV ‚tait parfaitement habile dans l'art de torturer un coeur, et je pourrais faire ici sans trop d'injustice la comparaison du tigre qui aime … jouer avec sa proie.

Le comte se fit reconduire chez lui au galop; il cria en passant qu'on ne laissƒt monter ƒme qui vive, fit dire … l'auditeur de service qu'il lui rendait la libert‚ (savoir un ˆtre humain … port‚e de sa voix lui ‚tait odieux), et courut s'enfermer dans la grande galerie de tableaux. L… enfin, il put se livrer … toute sa fureur; l… il passa la soir‚e sans lumiŠres … se promener au hasard, comme un homme hors de lui. Il cherchait … imposer silence … son coeur, pour concentrer toute la force de son attention dans la discussion du parti … prendre. Plong‚ dans des angoisses qui eussent fait piti‚ … son plus cruel ennemi, il se disait: "L'homme que j'abhorre loge chez la duchesse, passe tous ses moments avec elle. Dois-je tenter de faire parler une de ses femmes? Rien de plus dangereux; elle est si bonne; elle les paie bien! elle est ador‚e! (Et de qui, grand Dieu, n'est-elle pas ador‚e!) Voici la question, reprenait-il avec rage: Faut-il laisser deviner la Jalousie qui me d‚vore, ou ne pas en parler? Si je me tais, on ne se cachera point de moi. Je connais Gina, c'est une femme toute de premier mouvement; sa conduite est impr‚vue mˆme pour elle, si elle veut se tracer un r“le d'avance, elle s'embrouille; toujours, au moment de l'action, il lui vient une nouvelle id‚e qu'elle suit avec transport comme ‚tant ce qu'il y a de mieux au monde, et qui gƒte tout.

"Ne disant mot de mon martyre, on ne se cache point de moi et je vois tout ce qui peut se passer...

"Oui, mais en parlant, je fais naŒtre d'autres circonstances; je fais naŒtre des r‚flexions; je pr‚viens beaucoup de ces choses horribles qui peuvent arriver... Peut-ˆtre on l'‚loigne (le comte respira), alors j'ai presque partie gagn‚e; quand mˆme on aurait un peu d'humeur dans le moment, je la calmerai... et cette humeur quoi de plus naturel?... elle l'aime comme un fils depuis quinze ans. L… gŒt tout mon espoir: comme un fils... mais elle a cess‚ de le voir depuis sa fuite pour Waterloo; mais en revenant de Naples, surtout pour elle, c'est un autre homme. Un autre homme, r‚p‚ta-t-il avec rage, et cet homme est charmant; il a surtout cet air na‹f et tendre et cet oeil souriant qui promettent tant de bonheur! et ces yeux-l… la duchesse ne doit pas ˆtre accoutum‚e … les trouver … notre cour!... Ils y sont remplac‚s par le regard morne ou sardonique. Moi-mˆme, poursuivi par les affaires, ne r‚gnant que par mon influence sur un homme qui voudrait me tourner en ridicule, quels regards dois-je avoir souvent? Ah! quelques soins que je prenne, c'est surtout mon regard qui doit ˆtre vieux en moi! Ma gaiet‚ n'est-elle pas toujours voisine de l'ironie?... Je dirai plus ici il faut ˆtre sincŠre, ma gaiet‚ ne laisse-t-elle pas entrevoir, comme chose toute proche, le pouvoir absolu... et la m‚chancet‚? Est-ce que quelquefois je ne me dis pas … moi-mˆme, surtout quand on m'irrite: Je puis ce que je veux? et mˆme j'ajoute une sottise: je dois ˆtre plus heureux qu'un autre, puisque je possŠde ce que les autres n'ont pas: le pouvoir souverain dans les trois quarts des choses. Eh bien! soyons juste, l'habitude de cette pens‚e doit gƒter mon sourire... doit me donner un air d'‚go‹sme... content... Et, comme son sourire … lui est charmant! il respire le bonheur facile de la premiŠre jeunesse, et il le fait naŒtre."

Par malheur pour le comte, ce soir-l… le temps ‚tait chaud, ‚touff‚, annon‡ant la tempˆte; de ces temps, en un mot, qui, dans ces pays-l…, portent aux r‚solutions extrˆmes. Comment rapporter tous les raisonnements, toutes les fa‡ons de voir ce qui lui arrivait, qui, durant trois mortelles heures, mirent … la torture cet homme passionn‚? Enfin le parti de la prudence l'emporta, uniquement par suite de cette r‚flexion: "Je suis fou, probablement; en croyant raisonner, je ne raisonne pas, je me retourne seulement pour chercher une position moins cruelle, je passe sans la voir … c“t‚ de quelque raison d‚cisive. Puisque je suis aveugl‚ par l'excessive douleur, suivons cette rŠgle, approuv‚e de tous les gens sages, qu'on appelle prudence.

"D'ailleurs, une fois que j'ai prononc‚ le mot fatal jalousie, mon r“le est trac‚ … tout jamais. Au contraire, ne disant rien aujourd'hui, je puis parler demain, je reste maŒtre de tout."

La crise ‚tait trop forte, le comte serait devenu fou, si elle e–t dur‚. Il fut soulag‚ pour quelques instants, son attention vint … s'arrˆter sur la lettre anonyme. De quelle part pouvait-elle venir? Il y eut l… une recherche de noms et un jugement … propos de chacun d'eux, qui fit diversion. A la fin, le comte se rappela un ‚clair de malice qui avait jailli de l'oeil du souverain, quand il en ‚tait venu … dire, vers la fin de l'audience:

- Oui, cher ami, convenons-en, les plaisirs et les soins de l'ambition la plus heureuse, mˆme du pouvoir sans bornes, ne sont rien auprŠs du bonheur intime que donnent les relations de tendresse et d'amour. Je suis homme avant d'ˆtre prince, et, quand j'ai le bonheur d'aimer, ma maŒtresse s'adresse … l'homme et non au prince.

Le comte rapprocha ce moment de bonheur malin de cette phrase de la lettre: C'est grƒce … votre profonde sagacit‚ que nous voyons cet Etat Si bien gouverne.

"Cette phrase est du prince, s'‚cria-t-il, chez un courtisan elle serait d'une imprudence gratuite; la lettre vient de son Altesse."

Ce problŠme r‚solu, la petite joie caus‚e par le plaisir de deviner fut bient“t effac‚e par la cruelle apparition des grƒces charmantes de Fabrice, qui revint de nouveau. Ce fut comme un poids ‚norme qui retomba sur le coeur du malheureux.

- Qu'importe de qui soit la lettre anonyme! s'‚cria-t-il avec fureur, le fait qu'elle me d‚nonce en existe-t-il moins? Ce caprice peut changer ma vie, dit-il, comme pour s'excuser d'ˆtre tellement fou. Au premier moment, si elle l'aime d'une certaine fa‡on, elle part avec lui pour Belgirate, pour la Suisse, pour quelque coin du monde. Elle est riche, et d'ailleurs, d–t-elle vivre avec quelques louis chaque ann‚e, que lui importe? Ne m'avouait-elle pas, il n'y a pas huit jours, que son palais, si bien arrang‚, si magnifique, l'ennuie? Il faut du nouveau … cette ƒme si jeune! Et avec quelle simplicit‚ se pr‚sente cette f‚licit‚ nouvelle! elle sera entraŒn‚e avant d'avoir song‚ au danger, avant d'avoir song‚ … me plaindre! Et je suis pourtant si malheureux! s'‚cria le comte fondant en larmes.

Il s'‚tait jur‚ de ne pas aller chez la duchesse ce soir-l…, mais il n'y put tenir; jamais ses yeux n'avaient eu une telle soif de la regarder. Sur le minuit il se pr‚senta chez elle; il la trouva seule avec son neveu; … dix heures elle avait renvoy‚ tout le monde et fait fermer sa porte.

A l'aspect de l'intimit‚ tendre qui r‚gnait entre ces deux ˆtres, et de la joie na‹ve de la duchesse une affreuse difficult‚ s'‚leva devant les yeux du comte, et … l'improviste! il n'y avait pas song‚ durant la longue d‚lib‚ration dans la galerie de tableaux: comment cacher sa jalousie?

Ne sachant … quel pr‚texte avoir recours, il pr‚tendit que ce soir-l…, il avait trouv‚ le prince excessivement pr‚venu contre lui, contredisant toutes ses assertions, etc. Il eut la douleur de voir la duchesse l'‚couter … peine, et ne faire aucune attention … ces circonstances qui, l'avant-veille encore, l'auraient jet‚e dans des raisonnements infinis. Le comte regarda Fabrice: jamais cette belle figure lombarde ne lui avait paru si simple et si noble! Fabrice faisait plus d'attention que la duchesse aux embarras qu'il racontait.

"R‚ellement, se dit-il, cette tˆte joint l'extrˆme bont‚ … l'expression d'une certaine joie na‹ve et tendre qui est irr‚sistible. Elle semble dire: Il n'y a que l'amour et le bonheur qu'il donne qui soient choses s‚rieuses en ce monde. Et pourtant arrive-t-on … quelque d‚tail o— l'esprit soit n‚cessaire son regard se r‚veille et vous ‚tonne, et l'on rest‚ confondu.

"Tout est simple … ses yeux parce que tout est vu de haut. Grand Dieu! comment combattre un tel ennemi? Et aprŠs tout, qu'est-ce que la vie sans l'amour de Gina? Avec quel ravissement elle semble ‚couter les charmantes saillies de cet esprit si jeune, et qui, pour une femme, doit sembler unique au monde!"

Une id‚e atroce saisit le comte comme une crampe: "Le poignarder l… devant elle, et me tuer aprŠs?"

Il fit un tour dans la chambre, se soutenant … peine sur ses jambes, mais la main serr‚e convulsivement autour du manche de son poignard. Aucun des deux ne faisait attention … ce qu'il pouvait faire. Il dit qu'il allait donner un ordre au laquais, on ne l'entendit mˆme pas; la duchesse riait tendrement d'un mot que Fabrice venait de lui adresser. Le comte s'approcha d'une lampe dans le premier salon, et regarda si la pointe de son poignard ‚tait bien affil‚e."Il faut ˆtre gracieux et de maniŠres parfaites envers ce jeune homme", se disait-il en revenant et se rapprochant d'eux.

Il devenait fou; il lui sembla qu'en se penchant ils se donnaient des baisers, l…, sous ses yeux."Cela est impossible en ma pr‚sence, se dit-il; ma raison s'‚gare. Il faut se calmer; si j'ai des maniŠres rudes, la duchesse est capable, par simple pique de vanit‚, de le suivre … Belgirate; et l…, ou pendant le voyage, le hasard peut amener un mot qui donnera un nom … ce qu'ils sentent l'un pour l'autre; et aprŠs, en un instant, toutes les cons‚quences.

"La solitude rendra ce mot d‚cisif, et d'ailleurs une fois la duchesse loin de moi, que devenir? et si, aprŠs beaucoup de difficult‚s surmont‚es du c“t‚ du prince, je vais montrer ma figure vieille et soucieuse … Belgirate, quel r“le jouerai-je au milieu de ces gens fous de bonheur?

"Ici mˆme que suis-je autre chose que le terzo incomodo?"(Cette belle langue italienne est toute faite pour l'amour!) Terzo incomodo (un tiers pr‚sent qui incommode)! Quelle douleur pour un homme d'esprit de sentir qu'on joue ce r“le ex‚crable, et de ne pouvoir prendre sur soi de se lever et de s'en aller!"

Le comte allait ‚clater ou du moins trahir sa douleur par la d‚composition de ses traits. Comme en faisant des tours dans le salon, il se trouvait prŠs de la porte, il prit la fuite en criant d'un air bon et intime:

- Adieu, vous autres!

"Il faut ‚viter le sang", se dit-il.

Le lendemain de cette horrible soir‚e, aprŠs une nuit pass‚e tant“t … se d‚tailler les avantages de Fabrice, tant“t dans les affreux transports de la plus cruelle jalousie, le comte eut l'id‚e de faire appeler un jeune valet de chambre … lui, cet homme faisait la cour … une jeune fille nomm‚e Ch‚kina, l'une des femmes de chambre de la duchesse et sa favorite. Par bonheur ce jeune domestique ‚tait fort rang‚ dans sa conduite, avare mˆme, et il d‚sirait une place de concierge dans l'un des ‚tablissements publics de Parme. Le comte ordonna … cet homme de faire venir … l'instant Ch‚kina, sa maŒtresse. L'homme ob‚it, et une heure plus tard le comte parut … l'improviste dans la chambre o— cette fille se trouvait avec son pr‚tendu. Le comte les effraya tous deux par la quantit‚ d'or qu'il leur donna, puis il adressa ce peu de mots … la tremblante Ch‚kina', en la regardant entre les deux yeux.

- La duchesse fait-elle l'amour avec Monsignore?

- Non, dit cette fille prenant sa r‚solution aprŠs un moment de silence... non, pas encore, mais il baise souvent les mains de Madame, en riant, il est vrai, mais avec transport.

Ce t‚moignage fut compl‚t‚ par cent r‚ponses … autant de questions furibondes du comte; sa passion inquiŠte fit bien gagner … ces pauvres gens l'argent qu'il leur avait jet‚: il finit par croire … ce qu'on lui disait, et fut moins malheureux.

- Si jamais la duchesse se doute de cet entretien, dit-il … Ch‚kina, j'enverrai votre pr‚tendu passer vingt ans … la forteresse, et vous ne le reverrez qu'en cheveux blancs.

Quelques jours se passŠrent pendant lesquels Fabrice … son tour perdit toute sa gaiet‚.

- Je t'assure, disait-il … la duchesse, que le comte Mosca a de l'antipathie pour moi.

- Tant pis pour Son Excellence, r‚pondait-elle avec une sorte d'humeur.

Ce n'‚tait point l… le v‚ritable sujet d'inqui‚tude qui avait fait disparaŒtre la gaiet‚ de Fabrice."La position o— le hasard me place n'est pas tenable, se disait-il. Je suis bien s–r qu'elle ne parlera jamais, elle aurait horreur d'un mot trop significatif comme d'un inceste. Mais si un soir, aprŠs une journ‚e imprudente et folle, elle vient … faire l'examen de sa conscience, si elle croit que j'ai pu deviner le go–t qu'elle semble prendre pour moi, quel r“le jouerai-je a ses yeux? exactement le casto Giuseppe (proverbe italien, allusion au r“le ridicule de Joseph avec la femme de l'eunuque Putiphar).

"Faire entendre par une belle confidence que je ne suis pas susceptible d'amour s‚rieux? je n'ai pas assez de tenue dans l'esprit pour ‚noncer ce fait de fa‡on … ce qu'il ne ressemble pas comme deux gouttes d'eau … une impertinence. Il ne me reste que la ressource d'une grande passion laiss‚e … Naples, en ce cas, y retourner pour vingt-quatre heures: ce parti est sage, mais c'est bien de la peine! Resterait un petit amour de bas ‚tage … Parme, ce qui peut d‚plaire; mais tout est pr‚f‚rable au r“le affreux de l'homme qui ne veut pas deviner. Ce dernier parti pourrait, il est vrai, compromettre mon avenir; il faudrait, … force de prudence et en achetant la discr‚tion, diminuer le danger."

Ce qu'il y avait de cruel au milieu de toutes ces pens‚es, c'est que r‚ellement Fabrice aimait la duchesse de bien loin plus qu'aucun ˆtre au monde."Il faut ˆtre bien maladroit, se disait-il avec colŠre, pour tant redouter de ne pouvoir persuader ce qui est si vrai!"Manquant d'habilet‚ pour se tirer de cette position, il devint sombre et chagrin."Que serait-il de moi, grand Dieu! si je me brouillais avec le seul ˆtre au monde pour qui j'aie un attachement passionn‚?"D'un autre c“t‚, Fabrice ne pouvait se r‚soudre … gƒter un bonheur si d‚licieux par un mot indiscret. Sa position ‚tait si remplie de charmes! L'amiti‚ intime d'une femme si aimable et si jolie ‚tait si douce! Sous les rapports plus vulgaires de la vie, la protection lui faisait une position si agr‚able … cette cour, dont les grandes intrigues, grƒce … elle qui les lui expliquait, l'amusaient comme une com‚die!"Mais au premier moment je puis ˆtre r‚veill‚ par un coup de foudre! se disait-il. Ces soir‚es si gaies, si tendres, pass‚es presque en tˆte … tˆte avec une femme si piquante, si elles conduisent … quelque chose de mieux, elle croira trouver en moi un amant; elle me demandera des transports de la folie, et je n'aurai toujours … lui offrir que l'amiti‚ la plus vive, mais sans amour; la nature m'a priv‚ de cette sorte de folie sublime. Que de reproches n'ai-je pas eu … essayer … cet ‚gard! Je crois encore entendre la duchesse d'A ***, et je me moquais de la duchesse! Elle croira que je manque d'amour pour elle, tandis que c'est l'amour qui manque en moi; Jamais elle ne voudra me comprendre. Souvent … la suite d'une anecdote sur la cour cont‚e par elle avec cette grƒce cette folie qu'elle seule au monde possŠde, et d'ailleurs n‚cessaire … mon instruction, je lui baise les mains et quelquefois la joue. Que devenir si cette main presse la mienne d'une certaine fa‡on?"

Fabrice paraissait chaque jour dans les maisons les plus consid‚r‚es et les moins gaies de Parme. Dirig‚ par les conseils habiles de la duchesse, il faisait une cour savante aux deux princes pŠre et fils, … la princesse Clara-Paolina et … Mgr l'archevˆque. Il avait des succŠs, mais qui ne le consolaient point de la peur mortelle de se brouiller avec la duchesse.

CHAPITRE VIII

Ainsi moins d'un mois seulement aprŠs son arriv‚e … la cour, Fabrice avait tous les chagrins d'un courtisan, et l'amiti‚ intime qui faisait le bonheur de sa vie ‚tait empoisonn‚e. Un soir, tourment‚ par ces id‚es, il sortit de ce salon de la duchesse o— il avait trop l'air d'un amant r‚gnant; errant au hasard dans la ville, il passa devant le th‚ƒtre qu'il vit ‚clair‚; il entra. C'‚tait une imprudence gratuite chez un homme de sa robe et qu'il s'‚tait bien promis d'‚viter … Parme, qui aprŠs tout n'est qu'une petite ville de quarante mille habitants. Il est vrai que dŠs les premiers jours il s'‚tait affranchi de son costume officiel, le soir, quand il n'allait pas dans le trŠs grand monde, il ‚tait simplement vˆtu de noir comme un homme en deuil.

Au th‚ƒtre il prit une loge du troisiŠme rang pour n'ˆtre pas vu; l'on donnait La Jeune H“tesse, de Goldoni. Il regardait l'architecture de la salle: … peine tournait-il les yeux vers la scŠne. Mais le public nombreux ‚clatait de rire … chaque instant; Fabrice jeta les yeux sur la jeune actrice qui faisait le r“le de l'h“tesse, il la trouva dr“le. Il regarda avec plus d'attention, elle lui sembla tout … fait gentille et surtout remplie de naturel: c'‚tait une jeune fille na‹ve qui riait la premiŠre des jolies choses que Goldoni mettait dans sa bouche, et qu'elle avait l'air tout ‚tonn‚e de prononcer. Il demanda comment elle s'appelait, on lui dit:

- Marietta, Valserra.

"Ah! pensa-t-il, elle a pris mon nom, c'est singulier."Malgr‚ ses projets il ne quitta le th‚ƒtre qu'… la fin de la piŠce. Le lendemain il revint; trois jours aprŠs il savait l'adresse de la Marietta Valserra.

Le soir mˆme du jour o— il s'‚tait procur‚ cette adresse avec assez de peine, il remarqua que le comte lui faisait une mine charmante. Le pauvre amant jaloux, qui avait toutes les peines du monde … se tenir dans les bornes de la prudence, avait mis des espions … la suite du jeune homme, et son ‚quip‚e du th‚ƒtre lui plaisait. Comment peindre la joie du comte lorsque le lendemain du jour o— il avait pu prendre sur lui d'ˆtre aimable avec Fabrice, il apprit que celui-ci, … la v‚rit‚ … demi d‚guis‚ par une longue redingote bleue, avait mont‚ jusqu'au mis‚rable appartement que la Marietta Valserra occupait au quatriŠme ‚tage d'une vieille maison derriŠre le th‚ƒtre? Sa joie redoubla lorsqu'il sut que Fabrice s'‚tait pr‚sent‚ sous un faux nom, et avait eu l'honneur d'exciter la jalousie d'un mauvais garnement nomm‚ Giletti, lequel … la ville jouait les troisiŠmes r“les de valet, et dans les villages dansait sur la corde. Ce noble amant de la Marietta se r‚pandait en injures contre Fabrice et disait qu'il voulait le tuer.

Les troupes d'op‚ra sont form‚es par un impresario qui engage de c“t‚ et d'autre les sujets qu'il peut payer ou qu'il trouve libres, et la troupe amass‚e au hasard reste ensemble une saison ou deux tout au plus. Il n'en est pas de mˆme des compagnies comiques, tout en courant de ville en ville et changeant de r‚sidence tous les deux ou trois mois, elle n'en forme pas moins comme une famille dont tous les membres s'aiment ou se ha‹ssent. Il y a dans ces compagnies des m‚nages ‚tablis que les beaux des villes o— la troupe va jouer trouvent quelquefois beaucoup de difficult‚s … d‚sunir. C'est pr‚cis‚ment ce qui arrivait … notre h‚ros: la petite Marietta l'aimait assez, mais elle avait une peur horrible du Giletti qui pr‚tendait ˆtre son maŒtre unique et la surveillait de prŠs. Il protestait partout qu'il tuerait le monsignore, car il avait suivi Fabrice et ‚tait parvenu … d‚couvrir son nom. Ce Giletti ‚tait bien l'ˆtre le plus laid et le moins fait pour l'amour: d‚mesur‚ment grand, il ‚tait horriblement maigre, fort marqu‚ de la petite v‚role et un peu louche. Du reste, plein des grƒces de son m‚tier, il entrait ordinairement dans les coulisses o— ses camarades ‚taient r‚unis, en faisant la roue sur les pieds et sur les mains ou quelque autre tour gentil. Il triomphait dans ;es r“les o— l'acteur doit paraŒtre la figure blanchie avec de la farine et recevoir ou donner un nombre infini de coups de bƒton. Ce digne rival de Fabrice avait trente-deux francs d'appointements par mois et se trouvait fort riche.

Il sembla au comte Mosca revenir des portes du tombeau, quand ses observateurs lui donnŠrent la certitude de tous ces d‚tails. L'esprit aimable reparut; il sembla plus gai et de meilleure compagnie que jamais dans le salon de la duchesse, et se garda bien de rien lui dire de la petite aventure qui le rendait … la vie. Il prit mˆme des pr‚cautions pour qu'elle f–t inform‚e de tout ce qui se passait le plus tard possible. Enfin il eut le courage d'‚couter la raison qui lui criait en vain depuis un mois que toutes les fois que le m‚rite d'un amant pƒlit, cet amant doit voyager.

Une affaire importante l'appela … Bologne, et deux fois par jour des courriers du cabinet lui apportaient bien moins les papiers officiels de ses bureaux que des nouvelles des amours de la petite Marietta, de la colŠre du terrible Giletti et des entreprises de Fabrice.

Un des agents du comte demanda plusieurs fois Arlequin squelette et pƒt‚, l'un des triomphes de Giletti (il sort du pƒt‚ au moment o— son rival Brighella l'entame et le bƒtonne); ce fut un pr‚texte pour lui faire passer cent francs. Giletti, cribl‚ de dettes, se garda bien de parler de cette bonne aubaine, mais devint d'une fiert‚ ‚tonnante.

La fantaisie de Fabrice se changea en pique d'amour-propre (… son ƒge, les soucis l'avaient d‚j… r‚duit … avoir des fantaisies)! La vanit‚ le conduisait au spectacle; la petite fille jouait fort gaiement et l'amusait; au sortir du th‚ƒtre il ‚tait amoureux pour une heure. Le comte revint … Parme sur la nouvelle que Fabrice courait des dangers r‚els; le Giletti, qui avait ‚t‚ dragon dans le beau r‚giment des dragons Napol‚on, parlait s‚rieusement de tuer Fabrice, et prenait des mesures pour s'enfuir ensuite en Romagne. Si le lecteur est trŠs jeune, il se scandalisera de notre admiration pour ce beau trait de vertu. Ce ne fut pas cependant un petit effort d'h‚ro‹sme de la part du comte que celui de revenir de Bologne car enfin, souvent, le matin, il avait le teint fatigu‚, et Fabrice avait tant de fraŒcheur, tant de s‚r‚nit‚! Qui e–t song‚ … lui faire un sujet de reproche de la mort de Fabrice, arriv‚e en son absence, et pour une si sotte cause? Mais il avait une de ces ƒmes rares qui se font un remords ‚ternel d'une action g‚n‚reuse qu'elles pouvaient faire et qu'elles n'ont pas faite; d'ailleurs, il ne put supporter l'id‚e de voir la duchesse triste, et par sa faute.

Il la trouva, … son arriv‚e, silencieuse et morne; voici ce qui s'‚tait pass‚: la petite femme de chambre, Ch‚kina, tourment‚e par les remords, et jugeant de l'importance de sa faute par l'‚normit‚ de la somme qu'elle avait re‡ue pour la commettre, ‚tait tomb‚e malade. Un soir, la duchesse qui l'aimait, monta jusqu'… sa chambre. La petite fille ne put r‚sister … cette marque de bont‚; elle fondit en larmes, voulut remettre … sa maŒtresse ce qu'elle poss‚dait encore sur l'argent qu'elle avait re‡u, et enfin eut le courage de lui avouer les questions faites par le comte et ses r‚ponses. La duchesse courut vers la lampe qu'elle ‚teignit, puis dit … la petite Ch‚kina qu'elle lui pardonnait, mais … condition qu'elle ne dirait jamais un mot de cette ‚trange scŠne … qui que ce f–t:

- Le pauvre comte, ajouta-t-elle d'un air l‚ger, craint le ridicule; tous les hommes sont ainsi.

La duchesse se hƒta de descendre chez elle. A peine enferm‚e dans sa chambre, elle fondit en larmes; elle trouvait quelque chose d'horrible dans l'id‚e de faire l'amour avec ce Fabrice qu'elle avait vu naŒtre; et pourtant que voulait dire sa conduite?

Telle avait ‚t‚ la premiŠre cause de la noire m‚lancolie dans laquelle le comte la trouva plong‚e; lui arriv‚, elle eut des accŠs d'impatience contre lui, et presque contre Fabrice; elle e–t voulu ne plus les revoir ni l'un ni l'autre; elle ‚tait d‚pit‚e du r“le ridicule … ses yeux que Fabrice jouait auprŠs de la petite Marietta; car le comte lui avait tout dit en v‚ritable amoureux incapable de garder un secret. Elle ne pouvait s'accoutumer … ce malheur: son idole avait un d‚faut; enfin dans un moment de bonne amiti‚ elle demanda conseil au comte, ce fut pour celui-ci un instant d‚licieux et une belle r‚compense du mouvement honnˆte qui l'avait fait revenir … Parme.

- Quoi de plus simple! dit le comte en riant; les jeunes gens veulent avoir toutes les femmes, puis le lendemain, ils n'y pensent plus. Ne doit-il pas aller … Belgirate, voir la marquise del Dongo? Eh bien! qu'il parte. Pendant son absence je prierai la troupe comique de porter ailleurs ses talents, je paierai les frais de route; mais bient“t nous le verrons amoureux de la premiŠre jolie femme que le hasard conduira sur ses pas; c'est dans l'ordre, et je ne voudrais pas le voir autrement... S'il est n‚cessaire, faites ‚crire par la marquise.

Cette id‚e, donn‚e avec l'air d'une complŠte indiff‚rence fut un trait de lumiŠre pour la duchesse, elle avait peur de Giletti. Le soir le comte annon‡a, comme par hasard, qu'il y avait un courrier qui, allant … Vienne, passait par Milan, trois jours aprŠs Fabrice recevait une lettre de sa mŠre. Il partit fort piqu‚ de n'avoir pu encore, grƒce … la jalousie de Giletti, profiter des excellentes intentions dont la petite Marietta lui faisait porter l'assurance par une mammacia, vieille femme qui lui servait de mŠre.

Fabrice trouva sa mŠre et une de ses soeurs … Belgirate, gros village pi‚montais, sur la rive droite du lac Majeur; la rive gauche appartient au Milanais, et par cons‚quent … l'Autriche. Ce lac, parallŠle au lac de C“me, et qui court aussi du nord au midi, est situ‚ … une vingtaine de lieues plus au couchant. L'air des montagnes, l'aspect majestueux et tranquille de ce lac superbe, qui lui rappelait celui prŠs duquel il avait pass‚ son enfance, tout contribua … changer en douce m‚lancolie le chagrin de Fabrice, voisin de la colŠre. C'‚tait avec une tendresse infinie que le souvenir de la duchesse se pr‚sentait maintenant … lui; il lui semblait que de loin il prenait pour elle cet amour qu'il n'avait jamais ‚prouv‚ pour aucune femme; rien ne lui e–t ‚t‚ plus p‚nible que d'en ˆtre … jamais s‚par‚, et dans ces dispositions, si la duchesse e–t daign‚ avoir recours … la moindre coquetterie, elle e–t conquis ce coeur, par exemple, en lui opposant un rival. Mais bien loin de prendre un parti aussi d‚cisif, ce n'‚tait pas sans se faire de vifs reproches qu'elle trouvait sa pens‚e toujours attach‚e aux pas du jeune voyageur. Elle se reprochait ce qu'elle appelait encore une fantaisie, comme si c'e–t ‚t‚ une horreur, elle redoubla d'attentions et de pr‚venances pour le comte qui, s‚duit par tant de grƒces, n'‚coutait pas la saine raison qui prescrivait un second voyage … Bologne.

La marquise del Dongo, press‚e par les noces de sa fille aŒn‚e qu'elle mariait … un duc milanais, ne put donner que trois jours … son fils bien-aim‚; jamais elle n'avait trouv‚ en lui une si tendre amiti‚. Au milieu de la m‚lancolie qui s'emparait de plus en plus de l'ƒme de Fabrice, une id‚e bizarre et mˆme ridicule s'‚tait pr‚sent‚e et tout … coup s'‚tait fait suivre. Oserons-nous dire qu'il voulait consulter l'abb‚ BlanŠs? Cet excellent vieillard ‚tait parfaitement incapable de comprendre les chagrins d'un coeur tiraill‚ par des passions pu‚riles et presque ‚gales en force; d'ailleurs il e–t fallu huit jours pour lui faire entrevoir seulement tous les int‚rˆts que Fabrice devait m‚nager … Parme; mais en songeant … le consulter Fabrice retrouvait la fraŒcheur de ses sensations de seize ans. Le croira-t-on? ce n'‚tait pas simplement comme homme sage, comme ami parfaitement d‚vou‚ que Fabrice voulait lui parler; l'objet de cette course et les sentiments qui agitŠrent notre h‚ros pendant les cinquante heures qu'elle dura, sont tellement absurdes que sans doute, dans l'int‚rˆt du r‚cit, il e–t mieux valu les supprimer. Je crains que la cr‚dulit‚ de Fabrice ne le prive de la sympathie du lecteur; mais enfin, il ‚tait ainsi, pourquoi le flatter lui plut“t qu'un autre? Je n'ai point flatt‚ le comte Mosca ni le prince.

Fabrice donc, puisqu'il faut tout dire, Fabrice reconduisit sa mŠre jusqu'au port de Laveno, rive gauche du lac Majeur, rive autrichienne, o— elle descendit vers les huit heures du soir. (Le lac est consid‚r‚ comme un pays neutre et l'on ne demande point de passeport … qui ne descend point … terre.) Mais … peine la nuit fut-elle venue qu'il se fit d‚barquer sur cette mˆme rive autrichienne, au milieu d'un petit bois qui avance dans les flots. Il avait lou‚ une sediola, sorte de tilbury champˆtre et rapide, … l'aide duquel il put suivre … cinq cents pas de distance, la voiture de sa mŠre, il ‚tait d‚guis‚ en domestique de la casa del Dongo, et aucun des nombreux employ‚s de la police ou de la douane n'eut l'id‚e de lui demander son passeport. A un quart de lieue de C“me, o— la marquise et sa fille devaient s'arrˆter pour passer la nuit, il prit un sentier … gauche, qui, contournant le bourg de Vico, se r‚unit en suite … un petit chemin r‚cemment ‚tabli sur l'extrˆme bord du lac. Il ‚tait minuit, et Fabrice pouvait esp‚rer de ne rencontrer aucun gendarme. Les arbres des bouquets de bois que le petit chemin traversait … chaque instant dessinaient le noir contour de leur feuillage sur un ciel ‚toil‚, mais voil‚ par une brume l‚gŠre. Les eaux et le ciel ‚taient d'une tranquillit‚ profonde; l'ƒme de Fabrice ne put r‚sister … cette beaut‚ sublime; il s'arrˆta puis s'assit sur un rocher qui s'avan‡ait dans le lac, formant comme un petit promontoire. Le silence universel n'‚tait troubl‚, … intervalles ‚gaux, que par la petite lame du lac qui venait expirer sur la grŠve. Fabrice avait un coeur italien; j'en demande pardon pour lui: ce d‚faut, qui le rendra moins aimable, consistait surtout en ceci: il n'avait de vanit‚ que par accŠs, et l'aspect seul de la beaut‚ sublime le portait … l'attendrissement, et “tait … ses chagrins leur pointe ƒpre et dure. Assis sur son rocher isol‚, n'ayant plus … se tenir en garde contre les agents de la police, prot‚g‚ par la nuit profonde et le vaste silence, de douces larmes mouillŠrent ses yeux, et il trouva l…, … peu de frais, les moments les plus heureux qu'il e–t go–t‚s depuis longtemps.

Il r‚solut de ne jamais dire de mensonges … la duchesse, et c'est parce qu'il l'aimait … l'adoration en ce moment, qu'il se jura de ne jamais lui dire qu'il l'aimait; jamais il ne prononcerait auprŠs d'elle le mot d'amour, puisque la passion que l'on appelle ainsi ‚tait ‚trangŠre … son coeur. Dans l'enthousiasme de g‚n‚rosit‚ et de vertu qui faisait sa f‚licit‚ en ce moment, il prit la r‚solution de lui tout dire … la premiŠre occasion: son coeur n'avait jamais connu l'amour. Une fois ce parti courageux bien adopt‚, il se sentit comme d‚livr‚ d'un poids ‚norme."Elle me dira peut-ˆtre quelques mots sur Marietta: eh bien! je ne reverrai jamais la petite Marietta", se r‚pondit-il … lui-mˆme avec gaiet‚.

La chaleur accablante qui avait r‚gn‚ pendant la journ‚e commen‡ait … ˆtre temp‚r‚e par la brise du matin. D‚j… l'aube dessinait par une faible lueur blanche les pics des Alpes qui s'‚lŠvent au nord et … l'orient du lac de C“me. Leurs masses, blanchies par les neiges, mˆme au mois de juin, se dessinent sur l'azur clair d'un ciel toujours pur … ces hauteurs immenses. Une branche des Alpes s'avan‡ant au midi vers l'heureuse Italie s‚pare les versants du lac de C“me de ceux du lac de Garde. Fabrice suivait de l'oeil toutes les branches de ces montagnes sublimes, l'aube en s'‚claircissant venait marquer les vall‚es qui les s‚parent en ‚clairant la brume l‚gŠre qui s'‚levait du fond des gorges.

Depuis quelques instants Fabrice s'‚tait remis en marche; il passa la colline qui forme la presqu'Œle de Durini, et enfin parut … ses yeux ce clocher du village de Grianta, o— si souvent il avait fait des observations d'‚toiles avec l'abb‚ BlanŠs."Quelle n'‚tait pas mon ignorance en ce temps-l…! Je ne pouvais comprendre, se disait-il, mˆme le latin ridicule de ces trait‚s d'astrologie que feuilletait mon maŒtre, et je crois que je les respectais surtout parce que, n'y entendant que quelques mots par-ci par-l…, mon imagination se chargeait de leur prˆter un sens, et le plus romanesque possible."

Peu … peu sa rˆverie prit un autre cours."Y aurait-il quelque chose de r‚el dans cette science? Pourquoi serait-elle diff‚rente des autres? Un certain nombre d'imb‚ciles et de gens adroits conviennent entre eux qu'ils savent le mexicain, par exemple; ils s'imposent en cette qualit‚ … la soci‚t‚ qui les respecte et aux gouvernements qui les paient. On les accable de faveurs pr‚cis‚ment parce qu'ils n'ont point d'esprit, et que le pouvoir n'a pas … craindre qu'ils soulŠvent les peuples et fassent du pathos … l'aide des sentiments g‚n‚reux! Par exemple le pŠre Bari, auquel Ernest IV vient d'accorder quatre mille francs de pension et la croix de son ordre pour avoir restitu‚ dix-neuf vers d'un dithyrambe grec!

"Mais, grand Dieu! ai-je bien le droit de trouver ces choses-l… ridicules? Est-ce bien … moi de me plaindre? se dit-il tout … coup en s'arrˆtant, est-ce que cette mˆme croix ne vient pas d'ˆtre donn‚e … mon gouverneur de Naples?"Fabrice ‚prouva un sentiment de malaise profond; le bel enthousiasme de vertu qui naguŠre venait de faire battre son coeur se changeait dans le vil plaisir d'avoir une bonne part dans un vol."Eh bien! se dit-il enfin avec les yeux ‚teints d'un homme m‚content de soi, puisque ma naissance me donne le droit de profiter de ces abus, il serait d'une insigne duperie … moi de n'en pas prendre ma part; mais il ne faut point m'aviser de les maudire en public."Ces raisonnements ne manquaient pas de justesse; mais Fabrice ‚tait bien tomb‚ de cette ‚l‚vation de bonheur sublime o— il s'‚tait trouv‚ transport‚ une heure auparavant. La pens‚e du privilŠge avait dess‚ch‚ cette plante toujours si d‚licate qu'on nomme le bonheur.

"S'il ne faut pas croire … l'astrologie, reprit-il en cherchant … s'‚tourdir, si cette science est, comme les trois quarts des sciences non math‚matiques, une r‚union de nigauds enthousiastes et d 'hypocrites adroits et pay‚s par qui ils servent, d'o— vient que je pense si souvent et avec ‚motion … cette circonstance fatale? Jadis je suis sorti de la prison de B..., mais avec l'habit et la feuille de route d'un soldat jet‚ en prison pour de justes causes."

Le raisonnement de Fabrice ne put jamais p‚n‚trer plus loin; il tournait de cent fa‡ons autour de la difficult‚ sans parvenir … la surmonter. Il ‚tait trop jeune encore; dans ses moments de loisir, son ƒme s'occupait avec ravissement … go–ter les sensations produites par des circonstances romanesques que son imagination ‚tait toujours prˆte … lui fournir. Il ‚tait bien loin d'employer son temps … regarder avec patience les particularit‚s r‚elles des choses pour ensuite deviner leurs causes. Le r‚el lui semblait encore plat et fangeux; je con‡ois qu'on n'aime pas … le regarder, mais alors il ne faut pas en raisonner. Il ne faut pas surtout faire des objections avec les diverses piŠces de son ignorance.

C'est ainsi que, sans manquer d'esprit, Fabrice ne put parvenir … voir que sa demi-croyance dans les pr‚sages ‚tait pour lui une religion, une impression profonde re‡ue … son entr‚e dans la vie. Penser … cette croyance c'‚tait sentir, c'‚tait un bonheur. Et il s'obstinait … chercher comment ce pouvait ˆtre une science prouv‚e, r‚elle, dans le genre de la g‚om‚trie par exemple. Il recherchait avec ardeur, dans sa m‚moire, toutes les circonstances o— des pr‚sages observ‚s par lui n'avaient pas ‚t‚ suivis de l'‚v‚nement heureux ou malheureux qu'ils semblaient annoncer. Mais tout en croyant suivre un raisonnement et marcher … la v‚rit‚, son attention s'arrˆtait avec bonheur sur le souvenir des cas o— le pr‚sage avait ‚t‚ largement suivi par l'accident heureux ou malheureux qu'il lui semblait pr‚dire, et son ƒme ‚tait frapp‚e de respect et attendrie; et il e–t ‚prouv‚ une r‚pugnance invincible pour l'ˆtre qui e–t ni‚ les pr‚sages, et surtout s'il e–t employ‚ l'ironie.

Fabrice marchait sans s'apercevoir des distances, et il en ‚tait l… de ces raisonnements impuissants, lorsqu'en levant la tˆte il vit le mur du jardin de son pŠre. Ce mur, qui soutenait une belle terrasse, s'‚levait … plus de quarante pieds au-dessus du chemin, … droite. Un cordon de pierres de taille tout en haut, prŠs de la balustrade, lui donnait un air monumental."Il n'est pas mal, se dit froidement Fabrice, cela est d'une bonne architecture, presque dans le go–t romain. >> Il appliquait ses nouvelles connaissances en antiquit‚s. Puis il d‚tourna la tˆte avec d‚go–t, les s‚v‚rit‚s de son pŠre, et surtout la d‚nonciation de son frŠre Ascagne au retour de son voyage en France, lui revinrent … l'esprit.

"Cette d‚nonciation d‚natur‚e a ‚t‚ l'origine de ma vie actuelle; je puis la ha‹r, je puis la m‚priser, mais enfin elle a chang‚ ma destin‚e. Que devenais-je une fois rel‚gu‚ … Novare et n'‚tant presque que souffert chez l'homme-d'affaires de mon pŠre, si ma tante n'avait fait l'amour avec un ministre puissant? si cette tante se f–t trouv‚e n'avoir qu'une ƒme sŠche et commune au lieu de cette ƒme tendre et passionn‚e et qui m'aime avec une sorte d'enthousiasme qui m'‚tonne? o— en serais-je maintenant si la duchesse avait eu l'ƒme de son frŠre le marquis del Dongo?"

Accabl‚ par ces souvenirs cruels, Fabrice ne marchait plus que d'un pas incertain; il parvint au bord du foss‚ pr‚cis‚ment vis-…-vis la magnifique fa‡ade du chƒteau. Ce fut … peine s'il jeta un regard sur ce grand ‚difice noirci par le temps. Le noble langage de l'architecture le trouva insensible, le souvenir de son frŠre et de son pŠre fermait son ƒme … toute sensation de beaut‚, il n'‚tait attentif qu'… se tenir sur ses gardes en pr‚sence d'ennemis hypocrites et dangereux. Il regarda un instant, mais avec un d‚go–t marqu‚, la petite fenˆtre de la chambre qu'il occupait avant 1815 au troisiŠme ‚tage. Le caractŠre de son pŠre avait d‚pouill‚ de tout charme les souvenirs de la premiŠre enfance'."Je n'y suis pas rentr‚, pensa-t-il, depuis le 7 mars … 8 heures du soir. J'en sortis pour aller prendre le passeport de Vasi, et le lendemain, la crainte des espions me fit pr‚cipiter mon d‚part. Quand je repassai aprŠs le voyage en France, je n'eus pas le temps d'y monter, mˆme pour revoir mes gravures, et cela grƒce … la d‚nonciation de mon frŠre."

Fabrice d‚tourna la tˆte avec horreur."L'abb‚ BlanŠs a plus de quatre-vingt-trois ans, se dit-il tristement, il ne vient presque plus au chƒteau, … ce que m'a racont‚ ma soeur les infirmit‚s de la vieillesse ont produit leur effet. Ce coeur si ferme et si noble est glac‚ par l'ƒge. Dieu sait depuis combien de temps il ne va plus … son clocher! je me cacherai dans le cellier, sous les cuves ou sous le pressoir jusqu'au moment de son r‚veil, je n'irai pas troubler le sommeil du bon vieillard; probablement il aura oubli‚ jusqu'… mes traits, six ans font beaucoup … cet ƒge! je ne trouverai plus que le tombeau d'un ami! Et c'est un v‚ritable enfantillage, ajouta-t-il, d'ˆtre venu ici affronter le d‚go–t que me cause le chƒteau de mon pŠre."

Fabrice entrait alors sur la petite place de l'‚glise; ce fut avec un ‚tonnement allant jusqu'au d‚lire qu'il vit, au second ‚tage de l'antique clocher, la fenˆtre ‚troite et longue ‚clair‚e par la petite lanterne de l'abb‚ BlanŠs. L'abb‚ avait coutume de l'y d‚poser, en montant … la cage de planches qui formait son observatoire, afin que la clart‚ ne l'empˆchƒt pas de lire sur son planisphŠre. Cette carte du ciel ‚tait tendue sur un grand vase de terre cuite qui avait appartenu jadis … un oranger du chƒteau. Dans l'ouverture, au fond du vase, br–lait la plus exigu‰ des lampes, dont un petit tuyau de fer-blanc conduisait la fum‚e hors du vase, et l'ombre du tuyau marquait le nord sur la carte. Tous ces souvenirs de choses si simples inondŠrent d'‚motions l'ƒme de Fabrice et la remplirent de bonheur.

Presque sans y songer, il fit avec l'aide de ses deux mains le petit sifflement bas et bref qui, autrefois ‚tait le signal de son admission. Aussit“t il entendit tirer … plusieurs reprises la corde qui, du haut de l'observatoire, ouvrait le loquet de la porte du clocher. Il se pr‚cipita dans l'escalier, ‚mu jusqu'au transport; il trouva l'abb‚ sur son fauteuil de bois … sa place accoutum‚e; son oeil ‚tait fix‚ sur la petite lunette d'un quart de cercle mural. De la main gauche, l'abb‚ lui fit signe de ne pas l'interrompre dans son observation, un instant aprŠs il ‚crivit un chiffre sur une carte … jouer, puis, se retournant sur son fauteuil, il ouvrit les bras … notre h‚ros qui s'y pr‚cipita en fondant en larmes. L'abb‚ BlanŠs ‚tait son v‚ritable pŠre.

- Je t'attendais, dit BlanŠs, aprŠs les premiers mots d'‚panchement et de tendresse.

L'abb‚ faisait-il son m‚tier de savant; ou bien, comme il pensait souvent … Fabrice, quelque signe astrologique lui avait-il par un pur hasard annonc‚ son retour?

- Voici ma mort qui arrive, dit l'abb‚ BlanŠs.

- Comment! s'‚cria Fabrice tout ‚mu.

- Oui, reprit l'abb‚ d'un ton s‚rieux, mais point triste: cinq mois et demi ou six mois et demi aprŠs que je t'aurai revu, ma vie, ayant trouv‚ son compl‚ment de bonheur, s'‚teindra.

Come face al mancar dell' alimento

(comme la petite lampe quand l'huile vient … manquer.) Avant le moment suprˆme, je passerai probablement un ou deux mois sans parler, aprŠs quoi je serai re‡u dans le sein de notre PŠre; si toutefois il trouve que j'ai rempli mon devoir dans le poste o— il m'avait plac‚ en sentinelle.

"Toi, tu es exc‚d‚ de fatigue, ton ‚motion te dispose au sommeil. Depuis que je t'attends, j'ai cach‚ un pain et une bouteille d'eau-de-vie dans la grande caisse de mes instruments. Donne ces soutiens … ta vie et tƒche de prendre assez de forces pour m'‚couter encore quelques instants. Il est en mon pouvoir de te dire plusieurs choses avant que la nuit soit tout … fait remplac‚e par le jour; maintenant je les vois beaucoup plus distinctement que peut-ˆtre je ne les verrai demain. Car, mon enfant, nous sommes toujours faibles, et il faut toujours faire entrer cette faiblesse en ligne de compte. Demain peut-ˆtre le vieil homme, l'homme terrestre sera occup‚ en moi des pr‚paratifs de ma mort, et demain soir … neuf heures, il faut que tu me quittes.

Fabrice lui ayant ob‚i en silence comme c'‚tait sa coutume:

- Donc, il est vrai, reprit le vieillard, que lorsque tu as essay‚ de voir Waterloo, tu n'as trouv‚ d'abord qu'une prison?

- Oui, mon pŠre, r‚pliqua Fabrice ‚tonn‚.

- Eh bien! ce fut un rare bonheur. car. averti par ma voix, ton ƒme peut se pr‚parer … une autre prison bien autrement dure, bien plus terrible! Probablement tu n'en sortiras que par un crime, mais, grƒce au ciel, ce crime ne sera pas commis par toi. Ne tombe jamais dans le crime avec quelque violence que tu sois tent‚; je crois voir qu'il sera question de tuer un innocent, qui; sans le savoir, usurpe tes droits; si tu r‚sistes … la violente tentation qui semblera justifi‚e par les lois de l'honneur, ta vie sera trŠs heureuse aux yeux des hommes... et raisonnablement heureuse aux yeux du sage, ajouta-t-il, aprŠs un instant de r‚flexion; tu mourras comme moi, mon fils, assis sur un siŠge de bois, loin de tout luxe, et d‚tromp‚ du luxe, et comme moi n'ayant … te faire aucun reproche grave.

"Maintenant, les choses de l'‚tat futur sont termin‚es entre nous, je ne pourrais ajouter rien de bien important. C'est en vain que j'ai cherch‚ … voir de quelle dur‚e sera cette prison; s'agit-il de six mois, d'un an, de dix ans? Je n'ai rien pu d‚couvrir; apparemment j'ai commis quelque faute, et le ciel a voulu me punir par le chagrin de cette incertitude. J'ai vu seulement qu'aprŠs la prison, mais je ne sais si c'est au moment mˆme de la sortie, il y aura ce que j'appelle un crime, mais par bonheur je crois ˆtre s–r qu'il ne sera pas commis par toi. Si tu as la faiblesse de tremper dans ce crime, tout le reste de mes calculs n'est qu'une longue erreur. Alors tu ne mourras point avec la paix de l'ƒme, sur un siŠge de bois et vˆtu de blanc.

En disant ces mots, l'abb‚ BlanŠs voulut se lever; ce fut alors que Fabrice s'aper‡ut des ravages du temps; il mit prŠs d'une minute … se lever et … se retourner vers Fabrice. Celui-ci le laissait faire, immobile et silencieux. L'abb‚ se jeta dans ses bras … diverses reprises; il le serra avec une extrˆme tendresse. AprŠs quoi il reprit avec toute sa gaiet‚ d'autrefois:

- Tƒche de t'arranger au milieu de mes instruments pour dormir un peu commod‚ment prends mes pelisses; tu en trouveras plusieurs d‚ grand prix que la duchesse Sanseverina me fit parvenir il y a quatre ans. Elle me demanda une pr‚diction sur ton compte, que je me gardai bien de lui envoyer, tout en gardant ses pelisses et son beau quart de cercle. Toute annonce de l'avenir est une infraction … la rŠgle, et … ce danger qu'elle peut changer l'‚v‚nement, auquel cas toute la science tombe par terre comme un v‚ritable jeu d'enfant et d'ailleurs il y avait des choses dures … dire … cette duchesse toujours si jolie. A propos, ne sois point effray‚ dans ton sommeil par les cloches qui vont faire un tapage effroyable … c“t‚ de ton oreille, lorsque l'on va sonner la messe de sept heures; plus tard, … l'‚tage inf‚rieur, ils vont mettre en branle le gros bourdon qui secoue tous mes instruments. C'est aujourd'hui la saint Giovita martyr et soldat'. Tu sais le petit village de Grianta a le mˆme patron que la grande ville de Brescia, ce qui, par parenthŠse, trompa d'une fa‡on bien plaisante mon illustre maŒtre Jacques Marini de Ravenne. Plusieurs fois il m'annon‡a que je ferais une assez belle fortune eccl‚siastique, il croyait que je serais cur‚ de la magnifique ‚glise de Saint-Giovita, … Brescia, j'ai ‚t‚ cur‚ d'un petit village de sept cent cinquante feux! Mais tout a ‚t‚ pour le mieux. J'ai vu, il n'y a pas dix ans de cela, que si j'eusse ‚t‚ cur‚ … Brescia, ma destin‚e ‚tait d'ˆtre mis en prison sur une colline de la Moravie. au Spielberg. Demain je t'apporterai toutes sortes de mets d‚licats vol‚s au grand dŒner que je donne … tous les cur‚s des environs qui viennent chanter … ma grand-messe. Je les apporterai en bas, mais ne cherche point … me voir, ne descends pour te mettre en possession de ces bonnes choses que lorsque tu m'auras entendu ressortir. Il ne faut pas que tu me revoies de jour, et le soleil se couchant demain … sept heures et vingt-sept minutes, je ne viendrai t'embrasser que vers les huit heures, et il faut que tu partes pendant que les heures se comptent encore par neuf, c'est-…-dire avant que l'horloge ait sonn‚ dix heures. Prends garde que l'on ne te voie aux fenˆtres du clocher: les gendarmes ont ton signalement et ils sont en quelque sorte sous les ordres de ton frŠre qui est un fameux tyran. Le marquis del Dongo s'affaiblit, ajouta BlanŠs d'un air triste, et s'il te revoyait peut-ˆtre te donnerait-il quelque chose de la main … la main. Mais de tels avantages entach‚s de fraude ne conviennent point … un homme tel que toi, dont la force sera un jour dans sa conscience. Le marquis abhorre son fils Ascagne, et c'est … ce fils qu'‚choieront les cinq ou six millions qu'il possŠde. C'est justice. Toi, … sa mort, tu auras une pension de quatre mille francs, et cinquante aunes de drap noir pour le deuil de tes gens.

CHAPITRE IX

L'ƒme de Fabrice ‚tait exalt‚e par les discours du vieillard, par la profonde attention et par l'extrˆme fatigue. Il eut grand-peine … s'endormir, et son sommeil fut agit‚ de songes, peut-ˆtre pr‚sages de l'avenir; le matin, … dix heures, il fut r‚veill‚ par le tremblement g‚n‚ral du clocher, un bruit effroyable semblait venir du dehors. Il se leva ‚perdu, et se crut … la fin du monde, puis il pensa qu'il ‚tait en prison; il lui fallut du temps pour reconnaŒtre le son de la grosse cloche que quarante paysans mettaient en mouvement en l'honneur du grand saint Giovita, dix auraient suffi.

Fabrice chercha un endroit convenable pour voir sans ˆtre vu; il s'aper‡ut que de cette grande hauteur, son regard plongeait sur les jardins, et mˆme sur la cour int‚rieure du chƒteau de son pŠre. Il l'avait oubli‚. L'id‚e de ce pŠre arrivant aux bornes de la vie changeait tous ses sentiments. Il distinguait jusqu'aux moineaux qui cherchaient quelques miettes de pain sur le grand balcon de la salle … manger."Ce sont les descendants de ceux qu'autrefois j'avais apprivois‚s", se dit-il. Ce balcon, comme tous les autres balcons du palais, ‚tait charg‚ d'un grand nombre d'orangers dans des vases de terre plus ou moins grands: cette vue l'attendrit; l'aspect de cette cour int‚rieure, ainsi orn‚e avec ses ombres bien tranch‚es et marqu‚es par un soleil ‚clatant, ‚tait vraiment grandiose.

L'affaiblissement de son pŠre lui revenait … l'esprit."Mais c'est vraiment singulier, se disait-il, mon pŠre n'a que trente-cinq ans de plus que moi; trente-cinq et vingt-trois ne font que cinquante-huit!"Ses yeux, fix‚s sur les fenˆtres de la chambre de cet homme s‚vŠre et qui ne l'avait jamais aim‚, se remplirent de larmes. Il fr‚mit, et un froid soudain courut dans ses veines lorsqu'il crut reconnaŒtre son pŠre traversant une terrasse garnie d'orangers, qui se trouvait de plain-pied avec sa chambre, mais ce n'‚tait qu'un valet de chambre. Tout … fait sous le clocher, une quantit‚ de jeunes filles vˆtues de blanc et divis‚es en diff‚rentes troupes ‚taient occup‚es … tracer des dessins avec des fleurs rouges, bleues et jaunes sur le sol des rues o— devait passer la procession. Mais il y avait un spectacle qui parlait plus vivement … l'ƒme de Fabrice: du clocher, ses regards plongeaient sur les deux branches du lac … une distance de plusieurs lieues, et cette vue sublime lui fit bient“t oublier tous les autres; elle r‚veillait chez lui les sentiments les plus ‚lev‚s. Tous les souvenirs de son enfance vinrent en foule assi‚ger sa pens‚e; et cette journ‚e pass‚e en prison dans un clocher fut peut-ˆtre l'une des plus heureuses de sa vie.

Le bonheur le porta … une hauteur de pens‚es assez ‚trangŠre … son caractŠre; il consid‚rait les ‚v‚nements de la vie lui, si jeune, comme si d‚j… il f–t arriv‚ … sa derniŠre limite."Il faut en convenir, depuis mon arriv‚e … Parme, se dit-il enfin aprŠs plusieurs heures de rˆveries d‚licieuses, je n'ai point eu de joie tranquille et parfaite, comme celle que je trouvais … Naples en galopant dans les chemins de Vomero ou en courant les rives de MisŠne. Tous les int‚rˆts si compliqu‚s de cette petite cour m‚chante m'ont rendu m‚chant... Je n'ai point du tout de plaisir … ha‹r, je crois mˆme que ce serait un triste bonheur pour moi que celui d'humilier mes ennemis si j'en avais, mais je n'ai point d'ennemi... Halte-l…! se dit-il tout … coup, j'ai pour ennemi Giletti... Voil… qui est singulier, se dit-il, le plaisir que j'‚prouverais … voir cet homme si laid aller … tous les diables, survit au go–t fort l‚ger que j'avais pour la petite Marietta... Elle ne vaut pas, … beaucoup prŠs, le duchesse d'A*** que j'‚tais oblig‚ d'aimer … Naples puisque je lui avais dit que j'‚tais amoureux d'elle. Grand Dieu! que de fois je me suis ennuy‚ durant les longs rendez-vous que m'accordait cette belle duchesse, jamais rien de pareil dans la petite chambre d‚labr‚e et servant de cuisine o— la petite Marietta m'a re‡u deux fois, et pendant deux minutes chaque fois.

"Eh! grand Dieu! qu'est-ce que ces gens-l… mangent? C'est … faire piti‚! J'aurais d– faire … elle et … la mammacia une pension de trois beefsteacks payables tous les jours... La petite Marietta, ajouta-t-il, me distrayait des pens‚es m‚chantes que me donnait le voisinage de cette cour.

"J'aurais peut-ˆtre bien fait de prendre la vie de caf‚, comme dit la duchesse; elle semblait pencher de ce c“t‚-l…, et elle a bien plus de g‚nie que moi. Grƒce … ses bienfaits, ou bien seulement avec cette pension de quatre mille francs et ce fonds de quarante mille plac‚s … Lyon et que ma mŠre me destine, j'aurais toujours un cheval et quelques ‚cus pour faire des fouilles et former un cabinet. Puisqu'il semble que je ne dois pas connaŒtre l'amour, ce seront toujours l… pour moi les grandes sources de f‚licit‚; je voudrais, avant de mourir, aller revoir le champ de bataille de Waterloo, et tƒcher de reconnaŒtre la prairie o— je fus si gaiement enlev‚ de mon cheval et assis par terre. Ce pŠlerinage accompli, je reviendrais souvent sur ce lac sublime; rien d'aussi beau ne peut se voir au monde, du moins pour mon coeur. A quoi bon aller si loin chercher le bonheur, il est l… sous mes veux!

"Ah! se dit Fabrice, comme objection, la police me chasse du lac de C“me, mais je suis plus jeune que les gens qui dirigent les coups de cette police. Ici, ajouta-t-il en riant, je ne trouverais point de duchesse d'A***, mais je trouverais une de ces petites filles l…-bas qui arrangent des fleurs sur le pav‚ et, en v‚rit‚, je l'aimerais tout autant: l'hypocrisie me glace mˆme en amour, et nos grandes dames visent … des effets trop sublimes. Napol‚on leur a donn‚ des id‚es de moeurs et de constance.

"Diable!"se dit-il tout … coup, en retirant la tˆte de la fenˆtre, comme s'il e–t craint d'ˆtre reconnu malgr‚ l'ombre de l'‚norme jalousie de bois qui garantissait les cloches de la pluie, voici une entr‚e de gendarmes en grande tenue."En effet, dix gendarmes, dont quatre sous-officiers, paraissaient dans le haut de la grande rue du village. Le mar‚chal des logis les distribuait de cent pas en cent pas, le long du trajet que devait parcourir la procession."Tout le monde me connaŒt ici; si l'on me voit, je ne fais qu'un saut des bords du lac de C“me au Spielberg, o— l'on m'attachera … chaque jambe une chaŒne pesant cent dix livres: et quelle douleur pour la duchesse!"

Fabrice eut besoin de deux ou trois minutes pour se rappeler que d'abord il ‚tait plac‚ … plus de quatre-vingts pieds d'‚l‚vation, que le lieu o— il se trouvait ‚tait comparativement obscur, que les yeux des gens qui pourraient le regarder ‚taient frapp‚s par un soleil ‚clatant, et qu'enfin ils se promenaient les yeux grands ouverts dans les rues dont toutes les maisons venaient d'ˆtre blanchies au lait de` chaux, en l'honneur de la fˆte de saint Giovita. Malgr‚ des raisonnements si clairs, l'ƒme italienne de Fabrice e–t ‚t‚ d‚sormais hors d'‚tat de go–ter aucun plaisir, s'il n'e–t interpos‚ entre lui et les gendarmes un lambeau de vieille toile qu'il cloua contre la fenˆtre et auquel il fit deux trous pour les yeux.

Les cloches ‚branlaient l'air depuis dix minutes, la procession sortait de l'‚glise, les mortaretti se firent entendre. Fabrice tourna la tˆte et reconnut cette petite esplanade garnie d'un parapet et dominant le lac, o— si souvent, dans sa jeunesse, il s'‚tait expos‚ … voir les mortaretti lui partir entre les jambes, ce qui faisait que le matin des jours de fˆte sa mŠre voulait le voir auprŠs d'elle.

Il faut savoir que les mortaretti (ou petits mortiers) ne sont autre chose que des canons de fusil que l'on scie de fa‡on … ne leur laisser que quatre pouces de longueur; c'est pour cela que les paysans recueillent avidement les canons de fusil que, depuis 1796, la politique de l'Europe a sem‚s … foison dans les plaines de la Lombardie. Une fois r‚duits … quatre pouces de longueur, on charge ces petits canons jusqu'… la gueule, on les place … terre dans une position verticale, et une traŒn‚e de poudre va de l'un … l'autre; ils sont rang‚s sur trois lignes comme un bataillon, et au nombre de deux ou trois cents, dans quelque emplacement voisin du lieu que doit parcourir la procession. Lorsque le Saint-Sacrement approche, on met le feu … la traŒn‚e de poudre, et alors commence un feu de file de coups secs, le plus in‚gal du monde et le plus ridicule; les femmes sont ivres de joie. Rien n'est gai comme le bruit de ces mortaretti entendu de loin sur le lac, et adouci par le balancement des eaux; ce bruit singulier et qui avait fait si souvent la joie de son enfance chassa les id‚es un peu trop s‚rieuses dont notre h‚ros ‚tait assi‚g‚, il alla chercher la grande lunette astronomique de l'abb‚, et reconnut la plupart des hommes et des femmes qui suivaient la procession. Beaucoup de charmantes petites filles que Fabrice avait laiss‚es … l'ƒge de onze ou douze ans ‚taient maintenant des femmes superbes, dans toute la fleur de la plus vigoureuse jeunesse; elles firent renaŒtre le courage de notre h‚ros, et pour leur parler il e–t fort bien brav‚ les gendarmes.

La procession pass‚e et rentr‚e dans l'‚glise par une porte lat‚rale que Fabrice ne pouvait apercevoir, la chaleur devint bient“t extrˆme mˆme au haut du clocher; les habitants rentrŠrent chez eux et il se fit un grand silence dans le village. Plusieurs barques se chargŠrent de paysans retournant … Bellagio, … Menaggio et autres villages situ‚s sur le lac; Fabrice distinguait le bruit de chaque coup de rame: ce d‚tail si simple le ravissait en extase; sa joie actuelle se composait de tout le malheur, de toute la gˆne qu'il trouvait dans la vie compliqu‚e des cours. Qu'il e–t ‚t‚ heureux en ce moment de faire une lieue sur ce beau lac si tranquille et qui r‚fl‚chissait si bien la profondeur des cieux! Il entendit ouvrir la porte d'en bas du clocher: c'‚tait la vieille servante de l'abb‚ BlanŠs, qui apportait un grand panier; il eut toutes les peines du monde … s'empˆcher de lui parler. a Elle a pour moi presque autant d'amiti‚ que son maŒtre, se disait-il, et d ailleurs je pars ce soir … neuf heures; est-ce qu'elle ne garderait pas le secret qu'elle m'aurait jur‚, seulement pendant quelques heures? Mais, se dit Fabrice, je d‚plairais … mon ami! je pourrais le compromettre avec les gendarmes!"Et il laissa partir la Ghita sans lui parler. Il fit un excellent dŒner, puis s'arrangea pour dormir quelques minutes: il ne se r‚veilla qu'… huit heures et demie du soir, l'abb‚ BlanŠs lui secouait le bras, et il ‚tait nuit.

BlanŠs ‚tait extrˆmement fatigu‚, il avait cinquante ans de plus que la veille. Il ne parla plus de choses s‚rieuses; assis sur son fauteuil de bois:

- Embrasse-moi, dit-il … Fabrice.

Il le reprit plusieurs fois dans ses bras.

- La mort, dit-il enfin, qui va terminer cette vie si longue, n'aura rien d'aussi p‚nible que cette s‚paration. J'ai une bourse que je laisserai en d‚p“t … la Ghita, avec ordre d'y puiser pour ses besoins, mais de te remettre ce qui restera si jamais tu viens le demander. Je la connais; aprŠs cette recommandation, elle est capable, par ‚conomie pour toi, de ne pas acheter de la viande quatre fois par an, si tu ne lui donnes des ordres bien pr‚cis. Tu peux toi-mˆme ˆtre r‚duit … la misŠre, et l'obole du vieil ami te servira. N'attends rien de ton frŠre que des proc‚d‚s atroces, et tƒche de gagner de l'argent par un travail qui te rende utile … la soci‚t‚. Je pr‚vois des orages ‚tranges; peut-ˆtre dans cinquante ans ne voudra-t-on plus d'oisifs. Ta mŠre et ta tante peuvent te manquer, tes soeurs devront ob‚ir … leurs maris... Va-t'en, va-t'en! fois! s'‚cria BlanŠs avec empressement.

Il venait d'entendre un petit bruit dans l'horloge qui annon‡ait que dix heures allaient sonner, il ne voulut pas mˆme permettre … Fabrice de l'embrasser une derniŠre fois.

- D‚pˆche! d‚pˆche! lui cria-t-il; tu mettras au moins une minute … descendre l'escalier; prends garde de tomber, ce serait d'un affreux pr‚sage.

Fabrice se pr‚cipita dans l'escalier, et, arriv‚ sur la place, se mit … courir. Il ‚tait … peine arriv‚ devant le chƒteau de son pŠre, que la cloche sonna dix heures, chaque coup retentissait dans sa poitrine et y portait un trouble singulier. Il s'arrˆta pour r‚fl‚chir, ou plut“t pour se livrer aux sentiments passionn‚s que lui inspirait la contemplation de cet ‚difice majestueux qu'il jugeait si froidement la veille. Au milieu de sa rˆverie, des pas d'homme vinrent le r‚veiller; il regarda et se vit au milieu de quatre gendarmes. Il avait deux excellents pistolets dont il venait de renouveler les amorces en dŒnant, le petit bruit qu'il fit en les armant attira l'attention d'un des gendarmes, et fut sur le point de le faire arrˆter. Il s'aper‡ut du danger qu'il courait et pensa … faire feu le premier; c'‚tait son droit, car c'‚tait la seule maniŠre qu'il e–t de r‚sister … quatre hommes bien arm‚s. Par bonheur les gendarmes, qui circulaient pour faire ‚vacuer les cabarets, ne s'‚taient point montr‚s tout … fait insensibles aux politesses qu'ils avaient re‡ues dans plusieurs de ces lieux aimables; ils ne se d‚cidŠrent pas assez rapidement … faire leur devoir. Fabrice prit la faite en courant … toutes jambes. Les gendarmes firent quelques pas en courant aussi et criant:

- Arrˆte! arrˆte!

Puis tout rentra dans le silence. A trois cents pas de l…, Fabrice s'arrˆta pour reprendre haleine."Le bruit de mes pistolets a failli me faire prendre; c'est bien pour le coup que la duchesse m'e–t dit, si jamais il m'e–t ‚t‚ donn‚ de revoir ses beaux yeux, que mon ƒme trouve du plaisir … contempler ce qui arrivera dans dix ans, et oublie de regarder ce qui se passe actuellement … mes c“t‚s."

Fabrice fr‚mit en pensant au danger qu'il venait d'‚viter; il doubla le pas, mais bient“t il ne put s'empˆcher de courir, ce qui n'‚tait pas trop prudent, car il se fit remarquer de plusieurs paysans qui regagnaient leur logis. Il ne put prendre sur lui de s'arrˆter que dans la montagne, … plus d'une lieue de Grianta, et, mˆme arrˆt‚, il eut une sueur froide en pensant au Spielberg.

"Voil… une belle peur! se dit-il. (En entendant le son de ce mot, il fut presque tent‚ d'avoir honte.) Mais ma tante ne me dit-elle pas que la chose dont j'ai le plus besoin c'est d'apprendre … me pardonner? Je me compare toujours … un modŠle parfait, et qui ne peut exister. Eh bien! je me pardonne ma peur, car, d'un autre c“t‚, j'‚tais bien dispos‚ … d‚fendre ma libert‚, et certainement tous les quatre ne seraient pas rest‚s debout pour me conduire en prison. Ce que je fais en ce moment, ajouta-t-il, n'est pas militaire; au lieu de me retirer rapidement, aprŠs avoir rempli mon objet, et peut-ˆtre donn‚ l'‚veil … mes ennemis, je m'amuse … une fantaisie plus ridicule peut-ˆtre que toutes les pr‚dictions du bon abb‚."

En effet, au lieu de se retirer par la ligne la plus courte, et de gagner les bords du lac Majeur, o— sa barque l'attendait, il faisait un ‚norme d‚tour pour aller voir son arbre. Le lecteur se souvient peut-ˆtre de l'amour que Fabrice portait … un marronnier plante par sa mŠre vingt-trois ans auparavant."Il serait digne de mon frŠre, se dit-il, d'avoir fait couper cet arbre, mais ces ˆtres-l… ne sentent pas les choses d‚licates; il n'y aura pas song‚. Et d'ailleurs, ce ne serait pas d'un mauvais augure", ajouta-t-il avec fermet‚. Deux heures plus tard son regard fut constern‚; des m‚chants ou un orage avaient rompu l'une des principales branches du jeune arbre, qui pendait dess‚ch‚e; Fabrice la coupa avec respect, … l'aide de son poignard, et tailla bien net la coupure, afin que l'eau ne p–t pas s'introduire dans le tronc. Ensuite quoique le temps f–t bien pr‚cieux pour lui, car l‚ jour allait paraŒtre, il passa une bonne heure … bˆcher la terre autour de l'arbre ch‚ri. Toutes ces folies accomplies, il reprit rapidement la route du lac Majeur. Au total, il n'‚tait point triste, l'arbre ‚tait d'une belle venue, plus vigoureux que jamais, et, en cinq ans, il avait presque doubl‚. La branche n'‚tait qu'un accident sans cons‚quence; une fois coup‚e, elle ne nuisait plus … l'arbre, et mˆme il serait plus ‚lanc‚, sa membrure commen‡ant plus haut.

Fabrice n'avait pas fait une lieue, qu'une bande ‚clatante de blancheur dessinait … l'orient les pics du Resegon di Lek, montagne c‚lŠbre dans le pays. La route qu'il suivait se couvrait de paysans; mais, au lieu d'avoir des id‚es militaires, Fabrice se laissait attendrir par les aspects sublimes ou touchants de ces forˆts des environs du lac de C“me. Ce sont peut-ˆtre les plus belles du monde; je ne veux pas dire celles qui rendent le plus d'‚cus neufs, comme on dirait en Suisse, mais celles qui parlent le plus … l'ƒme. Ecouter ce langage dans la position o— se trouvait Fabrice, en butte aux attentions de MM. les gendarmes lombardo-v‚nitiens, c'‚tait un v‚ritable enfantillage."Je suis … une demi-lieue de la frontiŠre, se dit-il enfin, je vais rencontrer des douaniers et des gendarmes faisant leur ronde au matin: cet habit de drap fin va leur ˆtre suspect, ils vont me demander mon passeport; or, ce passeport porte en toutes lettres un nom promis … la prison; me voici dans l'agr‚able n‚cessit‚ de commettre un meurtre. Si, comme de coutume, les gendarmes marchent deux ensemble, je ne puis pas attendre bonnement pour faire feu que l'un des deux cherche … me prendre au collet; pour peu qu'en tombant il me retienne un instant, me voil… au Spielberg."Fabrice, saisi d'horreur surtout de cette n‚cessit‚ de faire feu le premier, peut-ˆtre sur un ancien soldat de son oncle, le comte Pietranera, courut se cacher dans le tronc creux d'un ‚norme chƒtaignier; il renouvelait l'amorce de ses pistolets, lorsqu'il entendit un homme qui s'avan‡ait dans le bois en chantant trŠs bien un air d‚licieux de Mercadante, alors … la mode en Lombardie.

"Voil… qui est d'un bon augure!"se dit Fabrice. Cet air qu'il ‚coutait religieusement lui “ta la petite pointe de colŠre qui commen‡ait … se mˆler … ses raisonnements. Il regarda attentivement la grande route des deux c“t‚s, il n'y vit personne.

"Le chanteur arrivera par quelque chemin de traverse", se dit-il. Presque au mˆme instant, il vit un valet de chambre trŠs proprement vˆtu … l'anglaise, et mont‚ sur un cheval de suite, qui s'avan‡ait au petit pas en tenant en main un beau cheval de race, peut-ˆtre un peu trop maigre.

"Ah! si je raisonnais comme Mosca, se dit Fabrice, lorsqu'il me r‚pŠte que les dangers que court un homme sont toujours la mesure de ses droits sur le voisin, je casserais la tˆte d'un coup de pistolet … ce valet de chambre, et, une fois mont‚ sur le cheval maigre, je me moquerais fort de tous les gendarmes du monde. A peine de retour … Parme, j'enverrais de l'argent … cet homme ou … sa veuve... mais ce serait une horreur!"

CHAPITRE X

Tout en se faisant la morale, Fabrice sautait sur la grande route qui de Lombardie va en Suisse: en ce lieu, elle est bien … quatre ou cinq pieds en contrebas de la forˆt. << Si mon homme prend peur, se dit Fabrice, il part d'un temps de galop, et je reste plant‚ l… faisant la vraie figure d'un nigaud."En ce moment, il se trouvait … dix pas du valet de chambre qui ne chantait plus: il vit dans ses yeux qu'il avait peur; il allait peut-ˆtre retourner ses chevaux. Sans ˆtre encore d‚cid‚ … rien, Fabrice fit un saut et saisit la bride du cheval maigre.

- Mon ami, dit-il au valet de chambre, je ne suis pas un voleur ordinaire, car je vais commencer par vous donner vingt francs, mais je suis oblig‚ de vous emprunter votre cheval; je vais ˆtre tu‚ si je ne f... pas le camp rapidement. J'ai sur les talons les quatre frŠres Riva, ces grands chasseurs que vous connaissez sans doute, ils viennent de me surprendre dans la chambre de leur soeur, j'ai saut‚ par la fenˆtre et me voici. Ils sont sortis dans la forˆt avec leurs chiens et leurs fusils. Je m'‚tais cach‚ dans ce gros chƒtaignier creux, parce que j'ai vu l'un d'eux traverser la route, leurs chiens vont me d‚pister! Je vais monter sur votre cheval et galoper jusqu'… une lieue au-del… de C“me; je vais … Milan me jeter aux genoux du vice-roi. Je laisserai votre cheval … la poste avec deux napol‚ons pour vous, si vous consentez de bonne grƒce. Si vous faites la moindre r‚sistance, je vous tue avec les pistolets que voici. Si, une fois parti, vous mettez les gendarmes … mes trousses, mon cousin, le brave comte Alari, ‚cuyer de l'empereur, aura soin de vous faire casser les os.

Fabrice inventait ce discours … mesure qu'il le pronon‡ait d'un air tout pacifique.

- Au reste, dit-il, en riant, mon nom n'est point un secret; je suis le Marchesino Ascanio del Dongo, mon chƒteau est tout prŠs d'ici, … Grianta. F..., dit-il, en ‚levant la voix, lƒchez donc le cheval!

Le valet de chambre, stup‚fait, ne soufflait mot. Fabrice passa son pistolet dans la main gauche, saisit la bride que l'autre lƒcha, sauta … cheval et partit au petit galop. Quand il fut … trois cents pas, il s'aper‡ut qu'il avait oubli‚ de donner les vingt francs promis; il s'arrˆta: il n'y avait toujours personne sur la route que le valet de chambre qui le suivait au galop; il lui fit signe avec son mouchoir d'avancer, et quand il le vit … cinquante pas, il jeta sur la route une poign‚e de monnaie, et repartit. Il vit de loin le valet de chambre ramasser les piŠces d'argent."Voil… un homme vraiment raisonnable, se dit Fabrice en riant, pas un mot inutile."Il fila rapidement, vers le midi, s'arrˆta dans une maison ‚cart‚e, et se remit en route quelques heures plus tard. A deux heures du matin il ‚tait sur le bord du lac Majeur; bient“t il aper‡ut sa barque qui battait l'eau, elle vint au signal convenu. Il ne vit point de paysan … qui remettre le cheval; il rendit la libert‚ au noble animal, trois heures aprŠs il ‚tait … Belgirate. L…, se trouvant en pays ami, il prit quelque repos; il ‚tait fort joyeux, il avait r‚ussi parfaitement bien. Oserons-nous indiquer les v‚ritables causes de sa joie? Son arbre ‚tait d'une venue superbe, et son ƒme avait ‚t‚ rafraŒchie par l'attendrissement profond qu'il avait trouv‚ dans les bras de l'abb‚ BlanŠs."Croit-il r‚ellement, se disait-il, … toutes les pr‚dictions qu'il m'a faites, ou bien comme mon frŠre m'a fait la r‚putation d'un jacobin, d'un homme sans foi ni loi, capable de tout, a-t-il voulu seulement m'engager … ne pas c‚der … la tentation de casser la tˆte … quelque animal qui m'aura jou‚ un mauvais tour?"Le surlendemain Fabrice ‚tait … Parme, o— il amusa fort la duchesse et le comte, en leur narrant avec la derniŠre exactitude, comme il faisait toujours, toute l'histoire de son voyage.

A son arriv‚e, Fabrice trouva le portier et tous les domestiques du palais Sanseverina charg‚s des insignes du plus grand deuil.

- Quelle perte avons-nous faite? demanda-t-il … la duchesse.

- Cet excellent homme qu'on appelait mon mari vient de mourir … Baden. Il me laisse ce palais, c'‚tait une chose convenue, mais en signe de bonne amiti‚, il y ajoute un legs de trois cent mille francs qui m'embarrasse fort; je ne veux pas y renoncer en faveur de sa niŠce, la marquise Raversi, qui me joue tous les jours des tours pendables. Toi qui es amateur, il faudra que tu me trouves quelque bon sculpteur; j'‚lŠverai au duc un tombeau de trois cent mille francs.

Le comte se mit … rire des anecdotes sur la Raversi.

- C'est en vain que j'ai cherch‚ … l'amadouer par des bienfaits, dit la duchesse. Quant aux neveux du duc, je les ai tous faits colonels ou g‚n‚raux. En revanche, il ne se passe pas de mois qu'ils ne m'adressent quelque lettre anonyme abominable, j'ai ‚t‚ oblig‚e de prendre un secr‚taire pour lire les lettres de ce genre.

- Et ces lettres anonymes sont leurs moindres p‚ch‚s, reprit le comte Mosca; ils tiennent manufacture de d‚nonciations infƒmes. Vingt fois j'aurais pu faire traduire toute cette clique devant les tribunaux, et Votre Excellence peut penser, ajouta-t-il en s'adressant … Fabrice, si mes bons juges les eussent condamn‚s.

- Eh bien! voil… qui me gƒte tout le reste r‚pliqua Fabrice avec une na‹vet‚ bien plaisante … la cour, j'aurais mieux aim‚ les voir condamn‚s par des magistrats jugeant en conscience.

- Vous me ferez plaisir, vous qui voyagez pour vous instruire, de me donner l'adresse de tels rnagistrats, je leur ‚crirai avant de me mettre au lit.

- Si j'‚tais ministre, cette absence de juges honnˆtes gens blesserait mon amour-propre.

- Mais il me semble, r‚pliqua le comte, que Votre Excellence qui aime tant les Fran‡ais, et qui mˆme jadis leur prˆta le secours de son bras invincible, oublie en ce moment une de leurs grandes maximes: Il vaut mieux tuer le diable que si le diable vous tue. Je voudrais voir comment vous gouverneriez ces ƒmes ardentes, et qui lisent toute la journ‚e l'histoire de la R‚volution de France avec des juges qui renverraient acquitt‚s les gens que j'accuse. Ils arriveraient … ne pas condamner les coquins le plus ‚videmment coupables et se croiraient des Brutus. Mais je veux vous faire une querelle; votre ƒme si d‚licate n'a-t-elle pas quelque remords au sujet de ce beau cheval un peu maigre que vous venez d'abandonner sur les rives du lac Majeur?

- Je compte bien, dit Fabrice d'un grand s‚rieux, faire remettre ce qu'il faudra au maŒtre du cheval pour le rembourser des frais d'affiches et autres, … la suite desquels il se le sera fait rendre par les paysans qui l'auront trouv‚; je vais lire assid–ment le journal de Milan, afin d'y chercher l'annonce d'un cheval perdu; je connais fort bien le signalement de celui-ci.

- Il est vraiment primitif, dit le comte … la duchesse. Et que serait devenue Votre Excellence, poursuivit-il en riant, si lorsqu'elle galopait ventre … terre sur ce cheval emprunt‚, il se f–t avis‚ de faire un faux pas? Vous ‚tiez au Spielberg, mon cher petit neveu, et tout mon cr‚dit e–t … peine pu parvenir … faire diminuer d'une trentaine de livres le poids de la chaŒne attach‚e … chacune de vos jambes. Vous auriez pass‚ en ce lieu de plaisance une dizaine d'ann‚es, peut-ˆtre vos jambes se fussent-elles enfl‚es et gangren‚es, alors on les e–t fait couper proprement ...

- Ah! de grƒce, ne poussez pas plus loin un si triste roman, s'‚cria la duchesse les larmes aux yeux. Le voici de retour...

- Et j'en ai plus de joie que vous, vous pouvez le croire, r‚pliqua le ministre, d'un grand s‚rieux; mais enfin pourquoi ce cruel enfant ne m'a-t-il pas demand‚ un passeport sous un nom convenable puisqu'il voulait p‚n‚trer en Lombardie? A la premiŠre nouvelle de son arrestation je serais parti pour Milan, et les amis que j'ai dans ce pays-l… auraient bien voulu fermer les yeux et supposer que leur gendarmerie avait arrˆt‚ un sujet du prince de Parme. Le r‚cit de votre course est gracieux, amusant, j'en conviens volontiers, r‚pliqua le comte en reprenant un ton moins sinistre, votre sortie du bois sur la grande route me plaŒt assez; mais entre nous, puisque ce valet de chambre tenait votre vie entre ses mains, vous aviez le droit de prendre la sienne. Nous allons faire … Votre Excellence une fortune brillante, du moins voici Madame qui me l'ordonne, et je ne crois pas que mes plus grands ennemis puissent m'accuser d'avoir jamais d‚sob‚i … ses commandements. Quel chagrin mortel pour elle et pour moi si dans cette espŠce de course au clocher que vous venez de faire avec ce cheval maigre, il e–t fait un faux pas. Il e–t presque mieux valu, ajouta le comte, que ce cheval vous cassƒt le cou.

- Vous ˆtes bien tragique ce soir, mon ami, dit la duchesse tout ‚mue.

- C'est que nous sommes environn‚s d'‚v‚nements tragiques, r‚pliqua le comte aussi avec ‚motion; nous ne sommes pas ici en France, o— tout finit par des chansons ou par un emprisonnement d'un an ou deux; et j'ai r‚ellement tort de vous parler de toutes ces choses en riant. Ah ‡…! mon petit neveu, je suppose que je trouve jour … vous faire ‚vˆque, car bonnement je ne puis pas commencer par l'archevˆch‚ de Parme, ainsi que le veut, trŠs raisonnablement, Mme la duchesse ici pr‚sente; dans cet ‚vˆch‚ o— vous serez loin de nos sages conseils, dites-nous un peu quelle sera votre politique?

- Tuer le diable plut“t qu'il ne me tue, comme disent fort bien mes amis les Fran‡ais, r‚pliqua Fabrice avec des yeux ardents; conserver par tous les moyens possibles, y compris le coup de pistolet, la position que vous m'aurez faite. J'ai lu dans la g‚n‚alogie des del Dongo l'histoire de celui de nos ancˆtres qui bƒtit le chƒteau de Grianta. Sur la fin de sa vie, son bon ami Gal‚as, duc de Milan l'envoie visiter un chƒteau fort sur notre lac; on craignait une nouvelle invasion de la part des Suisses."Il faut pourtant que j'‚crive un mot de politesse au commandant", lui dit le duc de Milan en le cong‚diant. Il ‚crit et lui remet une lettre de deux lignes; puis il la lui redemande pour la cacheter."Ce sera plus poli", dit le prince. Vespasien del Dongo part, mais en naviguant sur le lac, il se souvient d'un vieux conte grec, car il ‚tait savant; il ouvre la lettre de son bon maŒtre et y trouve l'ordre adress‚ au commandant du chƒteau, de le mettre … mort aussit“t son arriv‚e. Le Sforce trop attentif … la com‚die qu'il jouait avec notre a‹eul, avait laiss‚ un intervalle entre la derniŠre ligne du billet et sa signature; Vespasien del Dongo y ‚crit l'ordre de le reconnaŒtre pour gouverneur g‚n‚ral de tous les chƒteaux sur le lac, et supprime la tˆte de la lettre. Arriv‚ et reconnu dans le fort, il jette le commandant dans un puits, d‚clare la guerre au Sforce, et au bout de quelques ann‚es il ‚change sa forteresse contre ces terres immenses qui ont fait la fortune de toutes les branches de notre famille, et qui un jour me vaudront … moi quatre mille livres de rente.

- Vous parlez comme un acad‚micien, s'‚cria le comte en riant; c'est un beau coup de tˆte que vous nous racontez l…, mais ce n'est que tous les dix ans que l'on a l'occasion amusante de faire de ces choses piquantes. Un ˆtre … demi stupide, mais attentif, mais prudent tous les jours, go–te trŠs souvent le plaisir de triompher des hommes … imagination. C'est par une folie d'imagination que Napol‚on s'est rendu au prudent John Bull, au lieu de chercher … gagner l'Am‚rique. John Bull, dans son comptoir, a bien ri de sa lettre o— il cite Th‚mistocle. De tous temps les vils Sancho Pan‡a l'emporteront … la longue sur les sublimes don Quichotte. Si vous voulez consentir … ne rien faire d'extraordinaire, je ne doute pas que vous ne soyez un ‚vˆque trŠs respect‚, si ce n'est trŠs respectable. Toutefois, ma remarque subsiste; Votre Excellence s'est conduite avec l‚gŠret‚ dans l'affaire du cheval, elle a ‚t‚ … deux doigts d'une prison ‚ternelle.

Ce mot fit tressaillir Fabrice, il resta plong‚ dans un profond ‚tonnement. a Etait-ce l…, se disait-il, cette prison dont je suis menac‚? Est-ce le crime que je ne devais pas commettre?"Les pr‚dictions de BlanŠs, dont il se moquait fort en tant que proph‚ties, prenaient … ses yeux toute l'importance de pr‚sages v‚ritables.

- Eh bien! qu'as-tu donc? lui dit la duchesse ‚tonn‚e; le comte t'a plong‚ dans les noires images.

- Je suis illumin‚ par une v‚rit‚ nouvelle, et, au lieu de me r‚volter contre elle, mon esprit l'adopte. Il est vrai, j'ai pass‚ bien prŠs d'une prison sans fin! Mais ce valet de chambre ‚tait si joli dans son habit … l'anglaise! quel dommage de le tuer!

- Le ministre fut enchant‚ de son petit air sage.

- Il est fort bien de toutes fa‡ons, dit-il en regardant la duchesse. Je vous dirai, mon ami, que vous avez fait une conquˆte, et la plus d‚sirable de toutes, peut-ˆtre.

"Ah! pensa Fabrice, voici une plaisanterie sur la petite Marietta."Il se trompait; le comte ajouta:

- Votre simplicit‚ ‚vang‚lique a gagn‚ le coeur de notre v‚n‚rable archevˆque, le pŠre Landriani. Un de ces jours nous allons faire de vous un grand-vicaire, et, ce qui fait le charme de cette plaisanterie, c'est que les trois grands-vicaires actuels, gens de m‚rite, travailleurs, et dont deux, je pense, ‚taient grands-vicaires avant votre naissance, demanderont, par une belle lettre adress‚e … leur archevˆque, que vous soyez le premier en rang parmi eux. Ces messieurs se fondent sur vos vertus d'abord, et ensuite sur ce que vous ˆtes petit-neveu du c‚lŠbre archevˆque Ascagne del Dongo. Quand j'ai appris le respect qu'on avait pour vos vertus, j'ai sur-le-champ nomm‚ capitaine le neveu du plus ancien des vicaires g‚n‚raux; il ‚tait lieutenant depuis le siŠge de Tarragone par le mar‚chal Suchet.

- Va-t'en tout de suite en n‚glig‚, comme tu es, faire une visite de tendresse … ton archevˆque s'‚cria la duchesse. Raconte-lui le mariage de ta soeur; quand il saura qu'elle va ˆtre duchesse, il te trouvera bien plus apostolique. Du reste, tu ignores tout ce que le comte vient de te confier sur ta future nomination.

Fabrice courut au palais archi‚piscopal; il y fut simple et modeste, c'‚tait un ton qu'il prenait avec trop de facilit‚; au contraire, il avait besoin d'efforts pour jouer le grand seigneur. Tout en ‚coutant les r‚cits un peu longs de Mgr Landriani, il se disait: "Aurais-je d– tirer un coup de pistolet au valet de chambre qui tenait par la bride le cheval maigre?"Sa raison lui disait oui, mais son coeur ne pouvait s'accoutumer … l'image sanglante du beau jeune homme tombant de cheval d‚figur‚.

"Cette prison o— j'allais m'engloutir, si le cheval e–t bronch‚, ‚tait-elle la prison dont je suis menac‚ par tant de pr‚sages?"

Cette question ‚tait de la derniŠre importance pour lui, et l'archevˆque fut content de son air de profonde attention.

CHAPITRE XI

Au sortir de l'archevˆch‚, Fabrice courut chez la petite Marietta; il entendit de loin la grosse voix de Giletti qui avait fait venir du vin et se r‚galait avec le souffleur et les moucheurs de chandelle, ses amis. La mammacia, qui faisait fonctions de mŠre, r‚pondit seule … son signal.

- Il y a du nouveau depuis toi, s'‚cria-t-elle; deux ou trois de nos acteurs sont accus‚s d'avoir c‚l‚br‚ par une orgie la fˆte du grand Napol‚on, et notre pauvre troupe, qu'on appelle Jacobine, a re‡u l'ordre de vider les Etats de Parme, et vive Napol‚on! Mais le ministre a, dit-on, crach‚ au bassinet. Ce qu'il y a de s–r, c'est que Giletti a de l'argent, je ne sais pas combien, mais je lui ai vu une poign‚e d'‚cus. Marietta a re‡u cinq ‚cus de notre directeur pour frais de voyage jusqu'… Mantoue et Venise, et moi un. Elle est toujours bien amoureuse de toi, mais Giletti lui fait peur; il y a trois jours, … la derniŠre repr‚sentation que nous avons donn‚e, il voulait absolument la tuer, il lui a lanc‚ deux fameux soufflets, et, ce qui est abominable, il lui a d‚chir‚ son chƒle bleu. Si tu voulais lui donner un chƒle bleu, tu serais bien bon enfant, et nous dirions que nous l'avons gagn‚ … une loterie. Le tambour-maŒtre des carabiniers donne un assaut demain, tu en trouveras l'heure affich‚e … tous les coins de rues. Viens nous voir; s'il est parti pour l'assaut, de fa‡on … nous faire esp‚rer qu'il restera dehors un peu longtemps, je serai … la fenˆtre et je te ferai signe de monter. Tƒche de nous apporter quelque chose de bien joli, et la Marietta t'aime … la passion.

En descendant l'escalier tournant de ce taudis infƒme, Fabrice ‚tait plein de componction: "Je ne suis point chang‚, se disait-il; toutes mes belles r‚solutions prises au bord de notre lac quand je voyais la vie d'un oeil si philosophique se sont envol‚es. Mon ƒme ‚tait hors de son assiette ordinaire, tout cela ‚tait un rˆve et disparaŒt devant l'austŠre r‚alit‚. Ce serait le moment d'agir", se dit Fabrice en rentrant au palais Sanseverina sur les onze heures du soir. Mais ce fut en vain qu'il chercha dans son coeur le courage de parler avec cette sinc‚rit‚ sublime qui lui semblait si facile la nuit qu'il passa aux rives du lac de C“me."Je vais fƒcher la personne que j'aime le mieux au monde si je parle, j'aurai l'air d'un mauvais com‚dien; je ne vaux r‚ellement quelque chose que dans de certains moments d'exaltation."

- Le comte est admirable pour moi, dit-il … la duchesse aprŠs lui avoir rendu compte de la visite … l'archevˆch‚; j'appr‚cie d'autant plus sa conduite que je crois m'apercevoir que je ne lui plais que fort m‚diocrement; ma fa‡on d'agir doit donc ˆtre correcte … son ‚gard. Il a ses fouilles de Sanguigna dont il est toujours fou, … en juger du moins par son voyage d'avant-hier; il a fait douze lieues au galop pour passer deux heures avec ses ouvriers. Si l'on trouve des fragments de statues dans le temple antique dont il vient de d‚couvrir les fondations, il craint qu'on ne les lui vole; j'ai envie de lui proposer d'aller passer trente-six heures … Sanguigna. Demain vers les cinq heures, je dois revoir l'archevˆque, je pourrai partir dans la soir‚e et profiter de la fraŒcheur de la nuit pour faire la route.

La duchesse ne r‚pondit pas d'abord.

- On dirait que tu cherches des pr‚textes pour t'‚loigner de moi, lui dit-elle ensuite avec une extrˆme tendresse; … peine de retour de Belgirate, tu trouves une raison pour partir.

"Voici une belle occasion de parler, se dit Fabrice. Mais sur le lac j'‚tais un peu fou, je ne me suis pas aper‡u dans mon enthousiasme de sinc‚rit‚ que mon compliment finit par une impertinence; il s'agirait de dire: Je t'aime de l'amiti‚ la plus d‚vou‚e, etc., mais mon ƒme n'est pas susceptible d'amour. N'est-ce pas dire: Je vois que vous avez de l'amour pour moi, mais prenez garde, je ne puis vous payer en mˆme monnaie? Si elle a de l'amour la duchesse peut se fƒcher d'ˆtre devin‚e et elle sera r‚volt‚e de mon impudence si elle n'a pour moi qu'une amiti‚ toute simple... et ce sont de ces offenses qu'on ne pardonne point."

Pendant qu'il pesait ces id‚es importantes, Fabrice, sans s'en apercevoir, se promenait dans le salon, d'un air grave et plein de hauteur, en homme qui voit le malheur … dix pas de lui.

La duchesse le regardait avec admiration; ce n'‚tait plus l'enfant qu'elle avait vu naŒtre, ce n'‚tait plus le neveu toujours prˆt … lui ob‚ir; c'‚tait un homme grave et duquel il serait d‚licieux de se faire aimer. Elle se leva de l'ottomane o— elle ‚tait assise, et, se jetant dans ses bras avec transport:

- Tu veux donc me fuir? lui dit-elle.

- Non, r‚pondit-il de l'air d'un empereur romain, mais je voudrais ˆtre sage.

Ce mot ‚tait susceptible de diverses interpr‚tations Fabrice ne se sentit pas le courage d'aller plus loin et de courir le hasard de blesser cette femme adorable. Il ‚tait trop jeune, trop susceptible de prendre de l'‚motion; son esprit ne lui fournissait aucune tournure aimable pour faire entendre ce qu'il voulait dire. Par un transport naturel et malgr‚ tout raisonnement, il prit dans ses bras cette femme charmante et la couvrit de baisers. Au mˆme instant, on entendit le bruit de la voiture du comte qui entrait dans la cour, et presque en mˆme temps lui-mˆme parut dans le salon; il avait l'air tout ‚mu.

- Vous inspirez des passions bien singuliŠres, dit-il … Fabrice, qui resta presque confondu du mot.

"L'archevˆque avait ce soir l'audience que Son Altesse S‚r‚nissime lui accorde tous les jeudis; le prince vient de me raconter que l'archevˆque, d'un air tout troubl‚, a d‚but‚ par un discours appris par coeur et fort savant, auquel d'abord le prince ne comprenait rien. Landriani a fini par d‚clarer qu'il ‚tait important pour l'‚glise de Parme que Monsignore Fabrice del Dongo f–t nomm‚ son premier vicaire g‚n‚ral, et, par la suite, dŠs qu'il aurait vingt-quatre ans accomplis, son coadjuteur avec future succession.

"Ce mot m'a effray‚, je l'avoue, dit le comte; c'est aller un peu bien vite, et je craignais une boutade d'humeur chez le prince. Mais il m'a regard‚ en riant et m'a dit en fran‡ais: "Ce sont l… de vos coups, monsieur!"-"Je puis faire serment devant Dieu et devant Votre Altesse, me suis-je ‚cri‚ avec toute l'onction possible, que j'ignorais parfaitement le mot de future succession."Alors j'ai dit la v‚rit‚, ce que nous r‚p‚tions ici mˆme il y a quelques heures; j'ai ajout‚, avec entraŒnement, que, par la suite, je me serais regard‚ comme combl‚ des faveurs de Son Altesse, si elle daignait m'accorder un petit ‚vˆch‚ pour commencer. Il faut que le prince m'ait cru, car il a jug‚ … propos de faire le gracieux; il m'a dit, avec toute la simplicit‚ possible: "Ceci est une affaire officielle entre l'archevˆque et moi, vous n'y entrez pour rien"; le bonhomme m'adresse une sorte de rapport fort long et passablement ennuyeux, … la suite duquel il arrive … une proposition officielle; je lui ai r‚pondu trŠs froidement que le sujet ‚tait bien jeune, et surtout bien nouveau dans ma cour; que j'aurais presque l'air de payer une lettre de change tir‚e sur moi par l'empereur, en donnant la perspective d'une si haute dignit‚ au fils d'un des grands officiers de son royaume lombardo-v‚nitien. L'archevˆque a protest‚ qu'aucune recommandation de ce genre n'avait eu lieu. C'‚tait une bonne sottise … me dire … moi; j'en ai ‚t‚ surpris de la part d'un homme aussi entendu, mais il est toujours d‚sorient‚ quand il m'adresse la parole, et ce soir il ‚tait plus troubl‚ que jamais, ce qui m'a donn‚ l'id‚e qu'il d‚sirait la chose avec passion. Je lui ai dit que je savais mieux que lui qu'il n'y avait point eu de haute recommandation en faveur de del Dongo, que personne … ma cour ne lui refusait de la capacit‚, qu'on ne parlait point trop mal de ses moeurs, mais que je craignais qu'il ne f–t susceptible d'enthousiasme, et que je m'‚tais promis de ne jamais ‚lever aux places consid‚rables les fous de cette espŠce avec lesquels un prince n'est s–r de rien. Alors, a continu‚ Son Altesse, j'ai d– subir un pathos presque aussi long que le premier: l'archevˆque me faisait l'‚loge de l'enthousiasme de la maison de Dieu."Maladroit, me disais-je, tu t'‚gares, tu compromets la nomination qui ‚tait presque accord‚e; il fallait couper court et me remercier avec effusion."Point: il continuait son hom‚lie avec une intr‚pidit‚ ridicule, je cherchais une r‚ponse qui ne f–t point trop d‚favorable au petit del Dongo; je l'ai trouv‚e, et assez heureuse, comme vous allez en juger: "Monseigneur, lui ai-je dit, Pie VII fut un grand pape et un grand saint; parmi tous les souverains, lui seul osa dire non au tyran qui voyait l'Europe … ses pieds! eh bien! il ‚tait susceptible d'enthousiasme, ce qui l'a port‚, lorsqu'il ‚tait ‚vˆque d'Imola, … ‚crire sa fameuse pastorale du citoyen cardinal Chiaramonti en faveur de la r‚publique cisalpine."

"Mon pauvre archevˆque est rest‚ stup‚fait, et, pour achever de le stup‚fier, je lui ai dit d'un air fort s‚rieux: "Adieu, monseigneur, je prendrai vingt-quatre heures pour r‚fl‚chir … votre proposition."Le pauvre homme a ajout‚ quelques supplications assez mal tourn‚es et assez inopportunes aprŠs le mot adieu prononc‚ par moi. Maintenant comte Mosca della RovŠre, je vous charge de dire … la duchesse que je ne veux pas retarder de vingt-quatre heures une chose qui peut lui ˆtre agr‚able; asseyez-vous l… et ‚crivez … l'archevˆque le billet d'approbation qui termine toute cette affaire. J'ai ‚crit le billet, il l'a sign‚, il m'a dit: "Portez-le … l'instant mˆme … la duchesse."Voici le billet, madame, et c'est ce qui m'a donn‚ un pr‚texte pour avoir le bonheur de vous revoir ce soir."

La duchesse lut le billet avec ravissement. Pendant le long r‚cit du comte, Fabrice avait eu le temps de se remettre: il n'eut point l'air ‚tonne de cet incident, il prit la chose en v‚ritable grand seigneur qui naturellement a toujours cru qu'il avait droit … ces avancements extraordinaires, … ces coups de fortune qui mettraient un bourgeois hors des gonds; il parla de sa reconnaissance, mais en bons termes, et finit par dire au comte:

- Un bon courtisan doit flatter la passion dominante; hier vous t‚moigniez la crainte que vos ouvriers de Sanguigna ne volent les fragments de statues antiques qu'ils pourraient d‚couvrir; j'aime beaucoup les fouilles, moi; si vous voulez bien le permettre, j'irai voir les ouvriers. Demain soir, aprŠs les remerciements convenables au palais et chez l'archevˆque, je partirai pour Sanguigna.

- Mais devinez-vous, dit la duchesse au comte, d'o— vient cette passion subite du bon archevˆque pour Fabrice?

- Je n'ai pas besoin de deviner; le grand-vicaire dont le frŠre est capitaine me disait hier: "Le pŠre Landriani part de ce principe certain, que le titulaire est sup‚rieur au coadjuteur", et il ne se sent pas de joie d'avoir sous ses ordres un del Dongo et de l'avoir oblig‚. Tout ce qui met en lumiŠre la haute naissance de Fabrice ajoute … son bonheur intime: il a un tel homme pour aide de camp! En second lieu Mgr Fabrice lui a plu, il ne se sent point timide devant lui; enfin il nourrit depuis dix ans une haine bien conditionn‚e pour l'‚vˆque de Plaisance, qui affiche hautement la pr‚tention de lui succ‚der sur le siŠge de Parme, et qui de plus est fils d'un meunier. C'est dans ce but de succession future que l'‚vˆque de Plaisance a pris des relations fort ‚troites avec la marquise Raversi, et maintenant ces liaisons font trembler l'archevˆque pour le succŠs de son dessein favori avoir un del Dongo … son ‚tat-major, et lui donner des ordres.

Le surlendemain, de bonne heure, Fabrice dirigeait les travaux de la fouille de Sanguigna, vis-…-vis Colorno (c'est le Versailles des princes de Parme)'; ces fouilles s'‚tendaient dans la plaine tout prŠs de la grande route qui conduit de Parme au pont de Casal Maggiore, premiŠre ville de l'Autriche. Les ouvriers coupaient la plaine par une longue tranch‚e profonde de huit pieds et aussi ‚troite que possible, on ‚tait occup‚ … rechercher le long de l'ancienne voie romaine, les ruines d'un second temple qui, disait-on dans le pays, existait encore au moyen ƒge. Malgr‚ les ordres du prince, plusieurs paysans ne voyaient pas sans jalousie ces longs foss‚s traversant leurs propri‚t‚s. Quoi qu'on p–t leur dire, ils s'imaginaient qu'on ‚tait … la recherche d'un tr‚sor, et la pr‚sence de Fabrice ‚tait surtout convenable pour empˆcher quelque petite ‚meute. Il ne s'ennuyait point, il suivait ces travaux avec passion; de temps … autre on trouvait quelque m‚daille, et il ne voulait pas laisser le temps aux ouvriers de s'accorder entre eux pour l'escamoter.

La journ‚e ‚tait belle, il pouvait ˆtre six heures du matin: il avait emprunt‚ un vieux fusil … un coup, il tira quelques alouettes, l'une d'elles, bless‚e, alla tomber sur la grande route; Fabrice, en la poursuivant, aper‡ut de loin une voiture qui venait de Parme et se dirigeait vers la frontiŠre de Casal Maggiore. Il venait de recharger son fusil lorsque, la voiture fort d‚labr‚e s'approchant au tout petit pas, il reconnut la petite Marietta, elle avait … ses c“t‚s le grand escogriffe Giletti, et cette femme ƒg‚e qu'elle faisait Passer pour sa mŠre.

Giletti s'imagina que Fabrice s'‚tait plac‚ ainsi au milieu de la route, et un fusil … la main, pour l'insulter et peut-ˆtre mˆme pour lui enlever la petite Marietta. En homme de coeur il sauta … bas de la voiture, il avait dans la main gauche un grand pistolet fort rouill‚, et tenait de la droite une ‚p‚e encore dans son fourreau, dont il se servait lorsque les besoins de la troupe for‡aient de lui confier quelque r“le de marquis.

- Ah! brigand! s'‚cria-t-il, je suis bien aise de te trouver ici … une lieue de la frontiŠre; je vais te faire ton affaire; tu n'es plus prot‚g‚ ici par tes bas violets.

Fabrice faisait des mines … la petite Marietta et ne s'occupait guŠre des cris jaloux du Giletti, lorsque tout … coup il vit … trois pieds de sa poitrine le bout du pistolet rouill‚; il n'eut que le temps de donner un coup sur ce pistolet, en se servant de son fusil comme d'un bƒton: le pistolet partit, mais ne blessa personne.

- Arrˆtez donc, f..., cria Giletti au veturino.

En mˆme temps il eut l'adresse de sauter sur le bout du fusil de son adversaire et de le tenir ‚loign‚ de la direction de son corps; Fabrice et lui tiraient le fusil chacun de toutes ses forces. Giletti, beaucoup plus vigoureux, pla‡ant une main devant l'autre, avan‡ait toujours vers la batterie, et ‚tait sur le point de s'emparer du fusil, lorsque Fabrice, pour l'empˆcher d'en faire usage, fit partir le coup. Il avait bien observ‚ auparavant que l'extr‚mit‚ du fusil ‚tait … plus de trois pouces au-dessus de l'‚paule de Giletti: la d‚tonation eut lieu tout prŠs de l'oreille de ce dernier. Il resta un peu ‚tonn‚, mais se remit en un clin d'oeil.

- Ah! tu veux me faire sauter le crƒne, canaille! je vais te faire ton compte.

Giletti jeta le fourreau de son ‚p‚e de marquis, et fondit sur Fabrice avec une rapidit‚ admirable. Celui-ci n'avait point d'arme et se vit perdu.

Il se sauva vers la voiture, qui ‚tait arrˆt‚e … une dizaine de pas derriŠre Giletti; il passa … gauche, et saisissant de la main le ressort de la voiture, il tourna rapidement tout autour et repassa tout prŠs de la portiŠre droite qui ‚tait ouverte. Giletti, lanc‚ avec ses grandes jambes et qui n'avait pas eu l'id‚e de se retenir au ressort de la voiture, fit plusieurs pas dans sa premiŠre direction avant de pouvoir s'arrˆter. Au moment o— Fabrice passait auprŠs de la portiŠre ouverte, il entendit Marietta qui lui disait … demi-voix:

- Prends garde … toi; il te tuera. Tiens!

Au mˆme instant, Fabrice vit tomber de la portiŠre une sorte de grand couteau de chasse; il se baissa pour le ramasser, mais, au mˆme instant il fut touch‚ … l'‚paule par un coup d'‚p‚e que lui lan‡ait Giletti. Fabrice, en se relevant, se trouva … six pouces de Giletti qui lui donna dans la figure un coup furieux avec le pommeau de son ‚p‚e; ce coup ‚tait lanc‚ avec une telle force qu'il ‚branla tout … fait la raison de Fabrice; en ce moment il fut sur le point d'ˆtre tu‚. Heureusement pour lui Giletti ‚tait encore trop prŠs pour pouvoir lui donner un coup de pointe. Fabrice, quand il revint … soi, prit la fuite en courant de toutes ses forces; en courant, il jeta le fourreau du couteau de chasse et ensuite, se retournant vivement, il se trouva … trois pas de Giletti qui le poursuivait. Giletti ‚tait lanc‚, Fabrice lui porta un coup de pointe, Giletti avec son ‚p‚e eut le temps de relever un peu le couteau de chasse, mais il re‡ut le coup de pointe en plein dans la joue gauche. Il passa tout prŠs de Fabrice qui se sentit percer la cuisse, c'‚tait le couteau de Giletti que celui-ci avait eu le temps d'ouvrir. Fabrice fit un saut … droite; il se retourna, et enfin les deux adversaires se trouvŠrent … une juste distance de combat.

Giletti jurait comme un damn‚.

- Ah! je vais te couper la gorge, gredin de prˆtre, r‚p‚tait-il … chaque instant.

Fabrice ‚tait tout essouffl‚ et ne pouvait parler; le coup de pommeau d'‚p‚e dans la figure le faisait beaucoup souffrir, et son nez saignait abondamment, il para plusieurs coups avec son couteau de chasse et porta plusieurs bottes sans trop savoir ce qu'il faisait; il lui semblait vaguement ˆtre … un assaut public. Cette id‚e lui avait ‚t‚ sugg‚r‚e par la pr‚sence de ses ouvriers qui, au nombre de vingt-cinq ou trente, formaient cercle autour des combattants, mais … distance fort respectueuse; car on voyait ceux-ci courir … tout moment et s'‚lancer l'un sur l'autre.

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