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French Lyrics by Arthur Graves Canfield

Part 6 out of 8

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Bleus ou noirs, tous aimes, tous beaux,
Ouverts a quelque immense aurore,
De l'autre cote des tombeaux
Les yeux qu'on ferme voient encore.

L'IDEAL

La lune est grande, le ciel clair
Et plein d'astres, la terre est bleme,
Et l'ame du monde est dans l'air.
Je reve a l'etoile supreme,

A celle qu'on n'apercoit pas,
Mais dont la lumiere voyage
Et doit venir jusqu'ici-bas
Enchanter les yeux d'un autre age.

Quand luira cette etoile, un jour,
La plus belle et la plus lointaine,
Dites-lui qu'elle eut mon amour,
O derniers de la race humaine!

SEPARATION

Je ne devais pas vous le dire;
Mes pleurs, plus forts que la vertu,
Mouillant mon douloureux sourire,
Sont alles sur vos mains ecrire
L'aveu brulant que j'avais tu.

Danser, babiller, rire ensemble,
Ces jeux ne nous sont plus permis:
Vous rougissez, et moi je tremble,
Je ne sais ce qui nous rassemble,
Mais nous ne sommes plus amis.

Disposez de nous, voici l'heure
Ou je ne puis vous parler bas
Sans que l'amitie change ou meure:
Oh! dites-moi qu'elle demeure,
Je sens qu'elle ne suffit pas.

Si le langage involontaire
De mes larmes vous a deplu,
Eh bien, suivons chacun sur terre
Notre sentier; moi, solitaire,
Vous, heureuse, au bras de l'elu.

Je voyais nos deux coeurs eclore
Comme un couple d'oiseaux chantants;
Eveilles par la meme aurore,
Ils n'ont pas pris leur vol encore,
Separons-les, il en est temps;

Separons-les a leur naissance,
De crainte qu'un jour a venir,
Malheureux d'une longue absence,
Ils n'aillent dans le vide immense
Se chercher sans pouvoir s'unir.

QUI PEUT DIRE

Qui peut dire: mes yeux ont oublie l'aurore?
Qui peut dire: c'est fait de mon premier amour?
Quel vieillard le dira si son coeur bat encore,
S'il entend, s'il respire et voit encor le jour?

Est-ce qu'au fond des yeux ne reste pas l'empreinte
Des premiers traits cheris qui les ont fait pleurer?
Est ce qu'au fond du coeur n'ont pas du demeurer
La marque et la chaleur de la premiere etreinte?

Quand aux feux du soleil a succede la nuit,
Toujours au meme endroit du vaste et sombre voile
Une invisible main fixe la meme etoile
Qui se leve sur nous silencieuse et luit....

Telles, je sens au coeur, quand tous les bruits du monde
Me laissent triste et seul apres m'avoir lasse,
La presence eternelle et la douceur profonde
De mon premier amour que j'avais cru passe.

LE LEVER DU SOLEIL

Le grand soleil, plonge dans un royal ennui,
Brule au desert des cieux. Sous les traits qu'en silence
Il disperse et rappelle incessamment a lui,
Le choeur grave et lointain des spheres se balance.

Suspendu dans l'abime il n'est ni haut ni bas;
Il ne prend d'aucun feu le feu qu'il communique;
Son regard ne s'eleve et ne s'abaisse pas;
Mais l'univers se dore a sa jeunesse antique.

Flamboyant, invisible a force de splendeur,
Il est pere des bles, qui sont peres des races,
Mais il ne peuple pas son immense rondeur
D'un troupeau de mortels turbulents et voraces.

Parmi les globes noirs qu'il empourpre et conduit
Aux blemes profondeurs que l'air leger fait bleues,
La terre lui soumet la courbe qu'elle suit,
Et cherche sa caresse a d'innombrables lieues.

Sur son axe qui vibre et tourne, elle offre au jour
Son epaisseur enorme et sa face vivante,
Et les champs et les mers y viennent tour a tour
Se teindre d'une aurore eternelle et mouvante.

Mais les hommes epars n'ont que des pas bornes,
Avec le sol natal ils emergent ou plongent:
Quand les uns du sommeil sortent illumines,
Les autres dans la nuit s'enfoncent et s'allongent.

Ah! les fils de l'Hellade, avec des yeux nouveaux
Admirant cette gloire a l'Orient eclose,
Criaient: Salut au dieu dont les quatre chevaux
Frappent d'un pied d'argent le ciel solide et rose!

Nous autres nous crions: Salut a l'Infini!
Au grand Tout, a la fois idole, temple et pretre,
Qui tient fatalement l'homme a la terre uni,
Et la terre au soleil, et chaque etre a chaque etre;

Il est tombe pour nous le rideau merveilleux
Ou du vrai monde erraient les fausses apparences,
La science a vaincu l'imposture des yeux,
L'homme a repudie les vaines esperances;

Le ciel a fait l'aveu de son mensonge ancien,
Et depuis qu'on a mis ses piliers a l'epreuve,
Il apparait plus stable affranchi de soutien,
Et l'univers entier vet une beaute neuve.

A UN DESESPERE

Tu veux toi-meme ouvrir ta tombe:
Tu dis que sous ta lourde croix
Ton energie enfin succombe;
Tu souffres beaucoup, je te crois.

Le souci des choses divines
Que jamais tes yeux ne verront,
Tresse d'invisibles epines
Et les enfonce dans ton front.

Tu repands ton enthousiasme
Et tu partages ton manteau,
A ta vaillance le sarcasme
Attache un risible ecriteau.

Tu demandes a l'apre etude
Le secret du bonheur humain,
Et les clous de l'ingratitude
Te sont plantes dans chaque main.

Tu veux voler ou vont tes reves,
Et forcer l'infini jaloux,
Et tu te sens, quand tu t'enleves,
Aux deux pieds d'invisibles clous.

Ta bouche abhorre le mensonge,
La poesie y fait son miel,
Tu sens d'une invisible eponge
Monter le vinaigre et le fiel.

Ton coeur timide aime en silence,
Il cherche un coeur sous la beaute,
Tu sens d'une invisible lance
Le fer froid percer ton cote.

Tu souffres d'un mal qui t'honore,
Mais vois tes mains, tes pieds, ton flanc:
Tu n'es pas un vrai Christ encore,
On n'a pas fait couler ton sang;

Tu n'as pas arrose la terre
De la plus chaude des sueurs,
Tu n'es pas martyr volontaire,
Et c'est pour toi seul que tu meurs.

LES DANAIDES

Toutes, portant l'amphore, une main sur la hanche,
Theano, Callidie, Amymone, Agave,
Esclaves d'un labeur sans cesse inacheve,
Courent du puits a l'urne ou l'eau vaine s'epanche.

Helas! le gres rugueux meurtrit l'epaule blanche,
Et le bras faible est las du fardeau souleve:
"Monstre, que nous avons nuit et jour abreuve,
O gouffre, que nous veut ta soif que rien n'etanche?"

Elles tombent, le vide epouvante leurs coeurs;
Mais la plus jeune alors, moins triste que ses soeurs,
Chante, et leur rend la force et la perseverance.

Tels sont l'oeuvre et le sort de nos illusions:
Elles tombent toujours, et la jeune Esperance
Leur dit toujours: "Mes soeurs, si nous recommencions!"

UN SONGE

Le laboureur m'a dit en songe: "Fais ton pain,
Je ne te nourris plus, gratte la terre et seme."
Le tisserand m'a dit: "Fais tes habits toi-meme."
Et le macon m'a dit: "Prends ta truelle en main."

Et seul, abandonne de tout le genre humain
Dont je trainais partout l'implacable anatheme,
Quand j'implorais du ciel une pitie supreme,
Je trouvais des lions debout dans mon chemin.

J'ouvris les yeux, doutant si l'aube etait reelle:
De hardis compagnons sifflaient sur leur echelle,
Les metiers bourdonnaient, les champs etaient semes.

Je connus mon bonheur et qu'au monde ou nous sommes
Nul ne peut se vanter de se passer des hommes;
Et depuis ce jour-la je les ai tous aimes.

LE RENDEZ-VOUS

Il est tard; l'astronome aux veilles obstinees,
Sur sa tour, dans le ciel ou meurt le dernier bruit,
Cherche des iles d'or, et, le front dans la nuit,
Regarde a l'infini blanchir des matinees;

Les mondes fuient pareils a des graines vannees;
L'epais fourmillement des nebuleuses luit;
Mais, attentif a l'astre echevele qu'il suit,
Il le somme, et lui dit: "Reviens dans mille annees."

Et l'astre reviendra. D'un pas ni d'un instant
Il ne saurait frauder la science eternelle;
Des hommes passeront, l'humanite l'attend;

D'un oeil changeant, mais sur, elle fait sentinelle;
Et, fut-elle abolie au temps de son retour,
Seule, la Verite veillerait sur la tour.

LA VOIE LACTEE

Aux etoiles j'ai dit un soir:
"Vous ne paraissez pas heureuses;
Vos lueurs, dans l'infini noir,
Ont des tendresses douloureuses;

"Et je crois voir au firmament
Un deuil blanc mene par des vierges
Qui portent d'innombrables cierges
Et se suivent languissamment.

"Etes-vous toujours en priere?
Etes-vous des astres blesses?
Car ce sont des pleurs de lumiere,
Non des rayons, que vous versez.

"Vous, les etoiles, les aieules
Des creatures et des dieux,
Vous avez des pleurs dans les yeux...."
Elles m'ont dit: "Nous sommes seules....

"Chacune de nous est tres loin
Des soeurs dont tu la crois voisine;
Sa clarte caressante et fine
Dans sa patrie est sans temoin;

"Et l'intime ardeur de ses flammes
Expire aux cieux indifferents."
Je leur ai dit: "Je vous comprends!
Car vous ressemblez a des ames:

"Ainsi que vous, chacune luit
Loin des soeurs qui semblent pres d'elle,
Et la solitaire immortelle
Brule en silence dans la nuit."

REPENTIR

J'aimais froidement ma patrie,
Au temps de la securite;
De son grand renom merite
J'etais fier sans idolatrie.

Je m'ecriais avec Schiller:
"Je suis un citoyen du monde;
En tous lieux ou la vie abonde,
Le sol m'est doux et l'homme cher!

"Des plages ou le jour se leve
Aux pays du soleil couchant,
Mon ennemi, c'est le mechant,
Mon drapeau, l'azur de mon reve!

"Ou regne en paix le droit vainqueur,
Ou l'art me sourit et m'appelle,
Ou la race est polie et belle,
Je naturalise mon coeur;

"Mon compatriote, c'est l'homme!"
Naguere ainsi je dispersais
Sur l'univers ce coeur francais:
J'en suis maintenant econome.

J'oubliais que j'ai tout recu,
Mon foyer et tout ce qui m'aime,
Mon pain, et mon ideal meme,
Du peuple dont je suis issu,

Et que j'ai goute des l'enfance,
Dans les yeux qui m'ont caresse,
Dans ceux memes qui m'ont blesse,
L'enchantement du ciel de France!

Je ne l'avais pas bien senti;
Mais depuis nos sombres journees,
De mes tendresses detournees
Je me suis enfin repenti;

Ces tendresses, je les ramene
Etroitement sur mon pays,
Sur les hommes que j'ai trahis
Par amour de l'espece humaine,

Sur tous ceux dont le sang coula
Pour mes droits et pour mes chimeres:
Si tous les hommes sont mes freres,
Que me sont desormais ceux-la?

Sur le pave des grandes routes,
Dans les ravins, sur les talus,
De ce sang, qu'on ne lavait plus,
Je baiserai les moindres gouttes;

Je ramasserai dans les tours
Et les fosses des citadelles
Les miettes noires, mais fideles,
Du pain sans ble des derniers jours;

Dans nos champs defonces encore,
Pelerin, je recueillerai,
Ainsi qu'un monument sacre,
Le moindre lambeau tricolore;

Car je t'aime dans tes malheurs,
O France, depuis cette guerre,
En enfant, comme le vulgaire
Qui sait mourir pour tes couleurs!

J'aime avec lui tes vieilles vignes,
Ton soleil, ton sol admire
D'ou nos ancetres ont tire
Leur force et leur genie insignes.

Quand j'ai de tes clochers tremblants
Vu les aigles noires voisines,
J'ai senti fremir les racines
De ma vie entiere en tes flancs,

Pris d'une pitie jalouse
Et navre d'un tardif remords,
J'assume ma part de tes torts;
Et ta misere, je l'epouse.

CE QUI DURE

Le present se fait vide et triste,
O mon amie, autour de nous;
Combien peu du passe subsiste!
Et ceux qui restent changent tous.

Nous ne voyons plus sans envie
Les yeux de vingt ans resplendir,
Et combien sont deja sans vie
Des yeux qui nous ont vu grandir!

Que de jeunesse emporte l'heure,
Qui n'en rapporte jamais rien!
Pourtant quelque chose demeure:
Je t'aime avec mon coeur ancien,

Mon vrai coeur, celui qui s'attache
Et souffre depuis qu'il est ne,
Mon coeur d'enfant, le coeur sans tache
Que ma mere m'avait donne;

Ce coeur ou plus rien ne penetre,
D'ou plus rien desormais ne sort;
Je t'aime avec ce que mon etre
A de plus fort contre la mort;

Et, s'il peut braver la mort meme,
Si le meilleur de l'homme est tel
Que rien n'en perisse, je t'aime
Avec ce que j'ai d'immortel.

LES INFIDELES

Je t'aime, en attendant mon eternelle epouse,
Celle qui doit venir a ma rencontre un jour,
Dans l'immuable Eden, loin de l'ingrat sejour
Ou les pres n'ont de fleurs qu'a peine un mois sur douze.

Je verrai devant moi, sur l'immense pelouse
Ou se cherchent les morts pour l'hymen sans retour,
Tes soeurs de tous les temps defiler tour a tour,
Et je te trahirai sans te rendre jalouse;

Car toi-meme, elisant ton epoux eternel,
Tu m'abandonneras des son premier appel,
Quand passera son ombre avec la foule humaine;

Et nous nous oublirons, comme les passagers
Que le meme navire a leurs foyers ramene,
Ne s'y souviennent plus de leurs liens legers.

LES AMOURS TERRESTRES

Nos yeux se sont croises et nous nous sommes plu.
Nee au siecle ou je vis et passant ou je passe,
Dans le double infini du temps et de l'espace
Tu ne me cherchais point, tu ne m'as point elu;

Moi, pour te joindre ici le jour qu'il a fallu,
Dans le monde eternel je n'avais point ta trace,
J'ignorais ta naissance et le lieu de ta race:
Le sort a donc tout fait, nous n'avons rien voulu.

Les terrestres amours ne sont qu'une aventure:
Ton epoux a venir et ma femme future
Soupirent vainement, et nous pleurons loin d'eux;

C'est lui que tu pressens en moi, qui lui ressemble,
Ce qui m'attire en toi, c'est elle, et tous les deux
Nous croyons nous aimer en les cherchant ensemble.

L'ALPHABET

Il git au fond de quelque armoire
Ce vieil alphabet tout jauni,
Ma premiere lecon d'histoire,
Mon premier pas vers l'infini.

Toute la Genese y figure;
Le lion, l'ours et l'elephant;
Du monde la grandeur obscure
Y troublait mon ame d'enfant.

Sur chaque bete un mot enorme
Et d'un sens toujours inconnu,
Posait l'enigme de sa forme
A mon desespoir ingenu.

Ah! dans ce lent apprentissage
La cause de mes pleurs, c'etait
La lettre noire, et non l'image
Ou la Nature me tentait.

Maintenant j'ai vu la Nature
Et ses splendeurs, j'en ai regret:
Je ressens toujours la torture
De la merveille et du secret,

Car il est un mot que j'ignore
Au beau front de ce sphinx ecrit,
J'en epelle la lettre encore
Et n'en saurai jamais l'esprit.

NOUS PROSPERONS

Nous prosperons! Qu'importe aux anciens malheureux,
Aux hommes nes trop tot, a qui le sort fut traitre,
Qui n'ont fait qu'aspirer, souffrir et disparaitre,
Dont meme les tombeaux aujourd'hui sonnent creux!

Helas! leurs descendants ne peuvent rien pour eux,
Car nous n'inventons rien qui les fasse renaitre.
Quand je songe a ces morts, le moderne bien-etre
Par leur injuste exil m'est rendu douloureux.

La tache humaine est longue et sa fin decevante:
Des generations la derniere vivante
Seule aura sans tourment tous ses greniers combles,

Et les premiers auteurs de la glebe feconde
N'auront pas vu courir sur la face du monde
Le sourire paisible et rassurant des bles.

LE COMPLICE

J'ai bon coeur, je ne veux a nul etre aucun mal,
Mais je retiens ma part des boeufs qu'un autre assomme
Et, malgre ma douceur, je suis bien aise en somme
Que le fouet d'un cocher hate un peu mon cheval.

Je suis juste, et je sens qu'un pauvre est mon egal,
Mais, pendant que je jette une obole a cet homme,
Je m'installe au banquet dont un pere econome
S'est donne les longs soins pour mon futur regal.

Je suis probe, mon bien ne doit rien a personne,
Mais j'usurpe le pain qui dans mes bles frissonne,
Heritier, sans labour, des champs fumes de morts.

Ainsi dans le massacre incessant qui m'engraisse,
Par la Nature elu, je fleuris et m'endors,
Comme l'enfant candide et sanglant d'une ogresse.

ALPHONSE DAUDET

AUX PETITS ENFANTS

Enfants d'un jour, o nouveau-nes,
Petites bouches, petits nez,
Petites levres demi-closes,
Membres tremblants,
Si frais, si blancs,
Si roses;

Enfants d'un jour, o nouveau-nes,
Pour le bonheur que vous donnez
A vous voir dormir dans vos langes,
Espoir des nids,
Soyez benis,
Chers anges!

Pour vos grands yeux effarouches
Que sous vos draps blancs vous cachez,
Pour vos sourires, vos pleurs meme,
Tout ce qu'en vous,
Etres si doux,
On aime;

Pour tout ce que vous gazouillez,
Soyez benis, baises, choyes,
Gais rossignols, blanches fauvettes!
Que d'amoureux
Et que d'heureux
Vous faites!

Lorsque sur vos chauds oreillers,
En souriant vous sommeillez,
Pres de vous, tout bas, o merveille!
Une voix dit:
"Dors, beau petit;
Je veille."

C'est la voix de l'ange gardien;
Dormez, dormez, ne craignez rien;
Revez, sous ses ailes de neige:
Le beau jaloux
Vous berce et vous
Protege.

Enfants d'un jour, o nouveau-nes,
Au paradis, d'ou vous venez,
Un leger fil d'or vous rattache.
A ce fil d'or
Tient l'ame encor
Sans tache.

Vous etes a toute maison
Ce que la fleur est au gazon,
Ce qu'au ciel est l'etoile blanche,
Ce qu'un peu d'eau

Est au roseau
Qui penche.

Mais vous avez de plus encor
Ce que n'a pas l'etoile d'or
Ce qui manque aux fleurs les plus belles.
Malheur a nous!
Vous avez tous
Des ailes.

L'OISEAU BLEU

J'ai dans mon coeur un oiseau bleu,
Une charmante creature,
Si mignonne que sa ceinture
N'a pas l'epaisseur d'un cheveu.

Il lui faut du sang pour pature.
Bien longtemps, je me fis un jeu
De lui donner sa nourriture:
Les petits oiseaux mangent peu.

Mais, sans en rien laisser paraitre,
Dans mon coeur il a fait, le traitre,
Un trou large comme la main.

Et son bec fin comme une lame,
En continuant son chemin,
M'est entre jusqu'au fond de l'ame!....

HENRI CAZALIS

LA BETE

Qui donc t'a pu creer, Sphinx etrange, o Nature!
Et d'ou t'ont pu venir tes sanglants appetits?
C'est pour les devorer que tu fais tes petits,
Et c'est nous, tes enfants, qui sommes ta pature:
Que t'importent nos cris, nos larmes et nos fievres?
Impassible, tranquille, et ton beau front bruni
Par l'age, tu t'etends a travers l'infini,
Toujours du sang aux pieds et le sourire aux levres!

REMINISCENCES A DARWIN.

Je sens un monde en moi de confuses pensees,
Je sens obscurement que j'ai vecu toujours,
Que j'ai longtemps erre dans les forets passees,
Et que la bete encor garde en moi ses amours.

Je sens confusement, l'hiver, quand le soir tombe,
Que jadis, animal ou plante, j'ai souffert,
Lorsque Adonis saignant dormait pale en sa tombe;
Et mon coeur reverdit, quand tout redevient vert.

Certains jours, en errant dans les forets natales,
Je ressens dans ma chair les frissons d'autrefois,
Quand, la nuit grandissant les formes vegetales,
Sauvage, hallucine, je rampais sous les bois.

Dans le sol primitif nos racines sont prises;
Notre ame, comme un arbre, a grandi lentement;
Ma pensee est un temple aux antiques assises,
Ou l'ombre des Dieux morts vient errer par moment.

Quand mon esprit aspire a la pleine lumiere,
Je sens tout un passe qui me tient enchaine;
Je sens rouler en moi l'obscurite premiere:
La terre etait si sombre aux temps ou je suis ne!

Mon ame a trop dormi dans la nuit maternelle:
Pour monter vers le jour, qu'il m'a fallu d'efforts!
Je voudrais etre pur; la honte originelle,
Le vieux sang de la bete est reste dans mon corps.

Et je voudrais pourtant t'affranchir, o mon ame,
Des liens d'un passe qui ne veut pas mourir;
Je voudrais oublier mon origine infame,
Et les siecles sans fin que j'ai mis a grandir.

Mais c'est en vain: toujours en moi vivra ce monde
De reves, de pensers, de souvenirs confus,
Me rappelant ainsi ma naissance profonde,
Et l'ombre d'ou je sors, et le peu que je fus;

Et que j'ai transmigre dans des formes sans nombre,
Et que mon ame etait, sous tous ces corps divers,
La conscience, et l'ame aussi, splendide ou sombre,
Qui reve et se tourmente au fond de l'univers!

CHARLES FREMINE

RETOUR

Je viens de faire un grand voyage
Qui sur l'atlas n'est point trace:
Pays perdu! dont le mirage
Derriere moi s'est efface.

Le cap noir de la quarantaine
Met son ombre sur mon bateau
Couvert d'ecume et qui fait eau,
Mais dont je suis le capitaine.

Ai-je bien ou mal gouverne?
Encor n'ai-je point fait naufrage:
Sur maint bas-fond si j'ai donne,
J'ai vu de haut gronder l'orage.

Enfin, me voila de retour
Du beau pays de l'Esperance,
Si vaste, au moins en apparence,
Et dont si vite on fait le tour.

C'est fini ! Ma riche banniere
Et ma voilure sont a bas!
Plus de fleurs a ma boutonniere,
Et plus de femmes a mon bras;

Vieillir! C'est la grande defaite,
C'est la laideur et c'est l'affront,
C'est plus de rides a mon front
Et moins de cheveux a ma tete.

Oui, c'est la chose, et c'est mon tour.
O temps ou bouillonnaient les seves,
Ou mes seuls dieux, l'Art et l'Amour,
Traversaient l'orgueil de mes reves!

D'avoir suivi leur vol vainqueur,
Je n'ai rapporte, pour ma peine,
Qu'un tout petit brin de verveine
Avec un grand trou noir au coeur;

Et seul, au coin de la fenetre
Ou j'accoude mes longs ennuis,
Sachant ce que je pourrais etre,
Je pleure sur ce que je suis.

FRANCOIS COPPEE

JUIN

Dans cette vie ou nous ne sommes
Que pour un temps sitot fini,
L'instinct des oiseaux et des hommes
Sera toujours de faire un nid;

Et d'un peu de paille et d'argile
Tous veulent se construire, un jour,
Un humble toit, chaud et fragile,
Pour la famille et pour l'amour.

Par les yeux d'une fille d'Eve
Mon coeur profondement touche
Avait fait aussi ce doux reve
D'un bonheur etroit et cache.

Rempli de joie et de courage,
A fonder mon nid je songeais;
Mais un furieux vent d'orage
Vient d'emporter tous mes projets;

Et sur mon chemin solitaire
Je vois, triste et le front courbe,
Tous mes espoirs brises a terre
Comme les oeufs d'un nid tombe.

L'HOROSCOPE

Les deux soeurs etaient la, les bras entrelaces,
Debout devant la vieille aux regards fatidiques,
Qui tournait lentement de ses vieux doigts lasses
Sur un coin de haillon les cartes prophetiques.

Brune et blonde, et de plus fraiches comme un matin,
L'une sombre pavot, l'autre blanche anemone,
Celle-ci fleur de mai, celle-la fleur d'automne,
Ensemble elles voulaient connaitre le destin.

"La vie, helas! sera pour toi bien douloureuse,"
Dit la vieille a la brune au sombre et fier profil.
Celle-ci demanda: "Du moins m'aimera-t-il?
--Oui.--Vous me trompiez donc. Je serai trop heureuse."

"Tu n'auras meme pas l'amour d'un autre coeur,"
Dit la vieille a l'enfant blanche comme la neige.
Celle-ci demanda: "Moi, du moins, l'aimerai-je?
--Oui.--Que me disiez-vous? J'aurai trop de bonheur."

L'ATTENTE

Au bout du vieux canal plein de mats, juste en face
De l'Ocean et dans la derniere maison,
Assise a sa fenetre, et quelque temps qu'il fasse,
Elle se tient, les yeux fixes sur l'horizon.

Bien qu'elle ait la paleur des eternels veuvages,
Sa robe est claire; et, bien que les soucis pesants
Aient sur ses traits fletris exerce leurs ravages,
Ses vetements sont ceux des filles de seize ans.

Car depuis bien des jours, patiente vigie,
Des l'instant ou la mer bleuit dans le matin
Jusqu'a ce qu'elle soit par le couchant rougie,
Elle est assise la, regardant au lointain.

Chaque aurore elle voit une tardive etoile
S'eteindre, et chaque soir le soleil s'enfoncer
A cette place ou doit reparaitre la voile
Qu'elle vit la, jadis, palir et s'effacer.

Son coeur de fiancee, immuable et fidele,
Attend toujours, certain de l'espoir partage,
Loyal; et rien en elle, aussi bien qu'autour d'elle,
Depuis dix ans qu'il est parti, rien n'a change.

Les quelques doux vieillards qui lui rendent visite,
En la voyant avec ses bandeaux reguliers,
Son ruban mince ou pend sa medaille benite,
Son corsage a la vierge et ses petits souliers,

La croiraient une enfant ingenue et qui boude,
Si parfois ses doigts purs, ivoirins et tremblante,
Alors que sur sa main fievreuse elle s'accoude
Ne livraient le secret des premiers cheveux blancs.

Partout le souvenir de l'absent se rencontre
En mille objets fanes et deja presque anciens:
Cette lunette en cuivre est a lui, cette montre
Est la sienne, et ces vieux instruments sont les siens.

Il a laisse, de peur d'encombrer sa cabine,
Ces gros livres poudreux dans leur oubli profond,
Et c'est lui qui tua d'un coup de carabine
Le monstrueux lezard qui s'etale au plafond.

Ces mille riens, decor naif de la muraille,
Naguere il les a tous apportes de tres loin.
Seule, comme un temoin inclement et qui raille,
Une carte navale est pendue en un coin;

Sur le tableau jaunatre, entre ses noires tringles,
Les vents et les courants se croisent a l'envi;
Et la succession des petites epingles
N'a pas marque longtemps le voyage suivi.

Elle conduit jusqu'a la ligne tropicale
Le navire vainqueur du flux et du reflux,
Puis cesse brusquement a la derniere escale,
Celle d'ou le marin, helas! n'ecrivit plus.

Et ce point justement ou sa trace s'arrete
Est celui qu'un burin savant fit le plus noir:
C'est l'obscur rendez-vous des flots, ou la tempete
Creuse un inexorable et profond entonnoir.

Mais elle ne voit pas le tableau redoutable
Et feuillette, l'esprit ailleurs, du bout des doigts,
Les planches d'un herbier eparses sur la table,
Fleurs pales qu'il cueillit aux Indes autrefois.

Jusqu'au soir sa pensee extatique et sereine
Songe au chemin qu'il fait en mer pour revenir,
Ou parfois, evoquant des jours meilleurs, egrene
Le chapelet mystique et doux du souvenir;

Et, quand sur l'Ocean la nuit met son mystere,
Calme et fermant les yeux, elle reve du chant
Des matelots joyeux d'apercevoir la terre,
Et d'un navire d'or dans le soleil couchant.

CHANSON D'EXIL

Triste exile, qu'il te souvienne
Combien l'avenir etait beau,
Quand sa main tremblait dans la tienne
Comme un oiseau,

Et combien ton ame etait pleine
D'une bonne et douce chaleur,
Quand tu respirais son haleine
Comme une fleur!

Mais elle est loin, la chere idole,
Et tout s'assombrit de nouveau;
Tu sais qu'un souvenir s'envole
Comme un oiseau;

Deja l'aile du doute plane
Sur ton ame ou nait la douleur;
Et tu sais qu'un amour se fane
Comme une fleur.

ROMANCE

Quand vous me montrez une rose
Qui s'epanouit sous l'azur,
Pourquoi suis-je alors plus morose?
Quand vous me montrez une rose,
C'est que je pense a son front pur.

Quand vous me montrez une etoile,
Pourquoi les pleurs, comme un brouillard,
Sur mes yeux jettent-ils leur voile?
Quand vous me montrez une etoile,
C'est que je pense a son regard.

Quand vous me montrez l'hirondelle
Qui part jusqu'au prochain avril,
Pourquoi mon ame se meurt-elle?
Quand vous me montrez l'hirondelle,
C'est que je pense a mon exil.

LIED

Rougissante et tete baissee,
Je la vois me sourire encor.
--Pour le doigt de ma fiancee
Qu'on me fasse un bel anneau d'or!

Elle part, mais bonne et fidele;
Je vais l'attendre en m'affligeant.
--Pour garder ce qui me vient d'elle,
Qu'on me fasse un coffret d'argent!

J'ai sur le coeur un poids enorme;
L'exil est trop dur et trop long.
--Pour que je me repose et dorme,
Qu'on me fasse un cercueil de plomb!

ETOILES FILANTES

Dans les nuits d'automne, errant par la ville,
Je regarde au ciel avec mon desir,
Car si, dans le temps qu'une etoile file,
On forme un souhait, il doit s'accomplir.

Enfant, mes souhaits sont toujours les memes:
Quand un astre tombe, alors, plein d'emoi,
Je fais de grands voeux afin que tu m'aimes
Et qu'en ton exil tu penses a moi.

A cette chimere, helas! je veux croire,
N'ayant que cela pour me consoler.
Mais voici l'hiver, la nuit devient noire,
Et je ne vois plus d'etoiles filer.

A UN ELEGIAQUE

Jeune homme, qui me viens lire tes plaintes vaines,
Garde-toi bien d'un mal dont je me suis gueri.
Jadis j'ai, comme toi, du plus pur de mes veines
Tire des pleurs de sang, et le monde en a ri.

Du courage! La plainte est ridicule et lache.
Comme l'enfant de Sparte ayant sous ses habits
Un renard furieux qui le mord sans relache,
Ne laisse plus rien voir de tes tourments subis.

On fut cruel pour toi. Sois indulgent et juste.
Rends le bien pour le mal, c'est le vrai talion,
Mais, t'etant bien barde le coeur d'orgueil robuste,
Va! calme comme un sage et seul comme un lion.

Quand meme, dans ton sein, les chagrins, noirs reptiles,
Se tordraient, cache bien au public desoeuvre
Que tu gardes en toi des tresors inutiles
Comme des lingots d'or sur un vaisseau sombre.

Sois impassible ainsi qu'un soldat sous les armes;
Et lorsque la douleur dressera tes cheveux
Et qu'aux yeux, malgre toi, te monteront des larmes,
N'en conviens pas, enfant, et dis que c'est nerveux!

JOSE-MARIA DE HEREDIA

ANTOINE ET CLEOPATRE

I.--LE CYDNUS.

Sous l'azur triomphal, au soleil qui flamboie,
La trireme d'argent blanchit le fleuve noir,
Et son sillage y laisse un parfum d'encensoir
Avec des chants de flute et des frissons de soie.

A la proue eclatante ou l'epervier s'eploie,
Hors de son dais royal se penchant pour mieux voir,
Cleopatre, debout dans la splendeur du soir,
Semble un grand oiseau d'or qui guette au loin sa proie.

Voici Tarse ou l'attend le guerrier desarme;
Et la brune Lagide ouvre dans l'air charme
Ses bras d'ambre ou la pourpre a mis des reflets roses;

Et ses yeux n'ont pas vu, presages de son sort,
Aupres d'elle, effeuillant sur l'eau sombre des roses,
Les deux Enfants divins, le Desir et la Mort.

II--SOIR DE BATAILLE.

Le choc avait ete tres rude. Les tribuns
Et les centurions, ralliant les cohortes,
Humaient encor, dans l'air ou vibraient leurs voix fortes,
La chaleur du carnage et ses acres parfums.

D'un oeil morne, comptant leurs compagnons defunts,
Les soldats regardaient, comme des feuilles mortes,
Tourbillonner au loin les archers de Phraortes;
Et la sueur coulait de leurs visages bruns.

C'est alors qu'apparut, tout herisse de fleches,
Rouge du flux vermeil de ses blessures fraiches,
Sous la pourpre flottante et l'airain rutilant,

Au fracas des buccins qui sonnaient leur fanfare,
Superbe, maitrisant son cheval qui s'effare,
Sur le ciel enflamme, l'Imperator sanglant!

III.--ANTOINE ET CLEOPATRE.

Tous deux, ils regardaient, de la haute terrasse,
L'Egypte s'endormir sous un ciel etouffant
Et le Fleuve, a travers le Delta noir qu'il fend,
Vers Bubaste ou Sais rouler son onde grasse.

Et le Romain sentait sous la lourde cuirasse,
Soldat captif bercant le sommeil d'un enfant,
Ployer et defaillir sur son coeur triomphant
Le corps voluptueux que son etreinte embrasse.

Tournant sa tete pale entre ses cheveux bruns,
Vers celui qu'enivraient d'invincibles parfums,
Elle tendit sa bouche et ses prunelles claires.

Et, sur elle courbe, l'ardent Imperator
Vit dans ses larges yeux etoiles de points d'or
Toute une mer immense ou fuyaient des galeres.

LES CONQUERANTS
Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal,
Fatigues de porter leurs miseres hautaines,
De Palos de Moguer, routiers et capitaines
Partaient, ivres d'un reve heroique et brutal.

Ils allaient conquerir le fabuleux metal
Que Cipango murit dans ses mines lointaines,
Et les vents alizes inclinaient leurs antennes
Aux bords mysterieux du monde occidental.

Chaque soir, esperant des lendemains epiques,
L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques
Enchantait leur sommeil d'un mirage dore;

Ou, penches a l'avant des blanches caravelles,
Ils regardaient monter en un ciel ignore
Du fond de l'Ocean des etoiles nouvelles.

PAUL VERLAINE

COLLOQUE SENTIMENTAL

Dans le vieux parc solitaire et glace,
Deux formes ont tout a l'heure passe.

Leurs yeux sont morts et leurs levres sont molles,
Et l'on entend a peine leurs paroles.

Dans le vieux parc solitaire et glace,
Deux spectres ont evoque le passe.

--Te souvient-il de notre extase ancienne?
--Pourquoi voulez-vous donc qu'il m'en souvienne?

--Ton coeur bat-il toujours a mon seul nom?
Toujours vois-tu mon ame en reve?--Non.

--Ah! les beaux jours de bonheur indicible
Ou nous joignions nos bouches!--C'est possible.

--Qu'il etait bleu, le ciel, et grand l'espoir!
--L'espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.

Tels ils marchaient dans les avoines folles,
Et la nuit seule entendit leurs paroles.

LA BONNE CHANSON

Puisque l'aube grandit, puisque voici l'aurore,
Puisque, apres m'avoir fui longtemps, l'espoir veut bien
Revoler devers moi qui l'appelle et l'implore,
Puisque tout ce bonheur veut bien etre le mien,

C'en est fait a present des funestes pensees,
C'en est fait des mauvais reves, ah! c'en est fait
Surtout de l'ironie et des levres pincees
Et des mots ou l'esprit sans l'ame triomphait.

Arriere aussi les poings crispes et la colere
A propos des mechants et des sots rencontres;
Arriere la rancune abominable! arriere
L'oubli qu'on cherche en des breuvages execres!

Car je veux, maintenant qu'un Etre de lumiere
A dans ma nuit profonde emis cette clarte
D'une amour a la fois immortelle et premiere,
De par la grace, le sourire et la bonte,

Je veux, guide par vous, beaux yeux aux flammes douces,
Par toi conduit, o main ou tremblera ma main,
Marcher droit, que ce soit par des sentiers de mousses
Ou que rocs et cailloux encombrent le chemin;

Oui, je veux marcher droit et calme dans la Vie,
Vers le but ou le sort dirigera mes pas,
Sans violence, sans remords et sans envie:
Ce sera le devoir heureux aux gais combats.

Et comme, pour bercer les lenteurs de la route,
Je chanterai des airs ingenus, je me dis
Qu'elle m'ecoutera sans deplaisir sans doute;
Et vraiment je ne veux pas d'autre Paradis.

La lune blanche
Luit dans les bois;
De chaque branche
Part une voix
Sous la ramee....
O bien-aimee.

L'etang reflete,
Profond miroir,
La silhouette
Du saule noir
Ou le vent pleure....
Revons, c'est l'heure.

Un vaste et tendre
Apaisement
Semble descendre
Du firmament
Que l'astre irise....
C'est l'heure exquise.

ROMANCES SANS PAROLES

Il pleure dans mon coeur
Comme il pleut sur la ville,
Quelle est cette langueur
Qui penetre mon coeur?

O bruit doux de la pluie
Par terre et sur les toits!
Pour un coeur qui s'ennuie
O le chant de la pluie!

Il pleure sans raison
Dans ce coeur qui s'ecoeure.
Quoi! nulle trahison?
Ce deuil est sans raison.

C'est bien la pire peine
De ne savoir pourquoi,
Sans amour et sans haine,
Mon coeur a tant de peine.

Il faut, voyez-vous, nous pardonner les choses.
De cette facon nous serons bien heureuses,
Et si notre vie a des instants moroses,
Du moins nous serons, n'est-ce pas? deux pleureuses.

O que nous melions, ames soeurs que nous sommes,
A nos voeux confus la douceur puerile
De cheminer loin des femmes et des hommes,
Dans le frais oubli de ce qui nous exile.

Soyons deux enfants, soyons deux jeunes filles
Eprises de rien et de tout etonnees,
Qui s'en vont palir sous les chastes charmilles
Sans meme savoir qu'elles sont pardonnees.

Dans l'interminable
Ennui de la plaine,
La neige incertaine
Luit comme du sable.

Le ciel est de cuivre,
Sans lueur aucune.
On croirait voir vivre
Et mourir la lune.

Comme des nuees
Flottent gris les chenes
Des forets prochaines
Parmi les buees.

Le ciel est de cuivre,
Sans lueur aucune.
On croirait voir vivre
Et mourir la lune.

Corneille poussive
Et vous, les loups maigres,
Par ces bises aigres
Quoi donc vous arrive?

Dans l'interminable
Ennui de la plaine,

La neige incertaine
Luit comme du sable.

SAGESSE

Ecoutez la chanson bien douce
Qui ne pleure que pour vous plaire.
Elle est discrete, elle est legere:
Un frisson d'eau sur de la mousse!

La voix vous fut connue (et chere?)
Mais a present elle est voilee
Comme une veuve desolee,
Pourtant comme elle encore fiere,

Et dans les longs plis de son voile
Qui palpite aux brises d'automne
Cache et montre au coeur qui s'etonne
La verite comme une etoile.

Elle dit, la voix reconnue,
Que la bonte c'est notre vie,
Que de la haine et de l'envie
Rien ne reste, la mort venue.

Elle parle aussi de la gloire
D'etre simple sans plus attendre,
Et de noces d'or et du tendre
Bonheur d'une paix sans victoire.

Accueillez la voix qui persiste
Dans son naif epithalame.
Allez, rien n'est meilleur a l'ame
Que de faire une ame moins triste!

Elle est "en peine" et "de passage,"
L'ame qui souffre sans colere,
Et comme sa morale est claire!
Ecoutez la chanson bien sage.

Un grand sommeil noir
Tombe sur ma vie:
Dormez, tout espoir,
Dormez, toute envie!

Je ne vois plus rien,
Je perds la memoire
Du mal et du bien....
O la triste histoire!

Je suis un berceau
Qu'une main balance
Au creux d'un caveau:
Silence, silence!

Le ciel est, par-dessus le toit,
Si bleu, si calme!
Un arbre, par-dessus le toit,
Berce sa palme.

La cloche, dans le ciel qu'on voit,
Doucement tinte.
Un oiseau sur l'arbre qu'on voit
Chante sa plainte.

Mon Dieu, mon Dieu, la vie est la,
Simple et tranquille.
Cette paisible rumeur-la
Vient de la ville.

--Qu'as-tu fait, o toi que voila
Pleurant sans cesse,
Dis, qu'as-tu fait, toi que voila,
De ta jeunesse?

Je ne sais pourquoi
Mon esprit amer
D'une aile inquiete et folle vole sur la mer.
Tout ce qui m'est cher,
D'une aile d'effroi
Mon amour le couve au ras des flots. Pourquoi, pourquoi?

Mouette a l'essor melancolique,
Elle suit la vague, ma pensee,
A tous les vents du ciel balancee
Et biaisant quand la maree oblique,
Mouette a l'essor melancolique,

Ivre de soleil
Et de liberte,
Un instinct la guide a travers cette immensite.
La brise d'ete
Sur le flot vermeil
Doucement la porte en un tiede demi-sommeil.

Parfois si tristement elle crie
Qu'elle alarme au lointain le pilote,
Puis au gre du vent se livre et flotte
Et plonge, et l'aile toute meurtrie
Revole, et puis si tristement crie!

Je ne sais pourquoi
Mon esprit amer
D'une aile inquiete et folle vole sur la mer.
Tout ce qui m'est cher,
D'une aile d'effroi,
Mon amour le couve au ras des flots. Pourquoi, pourquoi?

Vous voila, vous voila, pauvres bonnes pensees!
L'espoir qu'il faut, regret des graces depensees,
Douceur de coeur avec severite d'esprit,
Et cette vigilance, et le calme prescrit,
Et toutes!--Mais encor lentes, bien eveillees,
Bien d'aplomb, mais encor timides, debrouillees
A peine du lourd reve et de la tiede nuit.
C'est a qui de vous va plus gauche, l'une suit
L'autre, et toutes ont peur du vaste clair de lune.

"Telles, quand des brebis sortent d'un clos. C'est une,
Puis deux, puis trois. Le reste est la, les yeux baisses,
La tete a terre, et l'air des plus embarrasses,
Faisant ce que fait leur chef de file: il s'arrete,
Elles s'arretent tour a tour, posant leur tete
Sur son dos simplement et sans savoir pourquoi."
Votre pasteur, o mes brebis, ce n'est pas moi,
C'est un meilleur, un bien meilleur, qui sait les causes,
Lui qui vous tint longtemps et si longtemps la closes
Mais qui vous delivra de sa main au temps vrai.
Suivez-le. Sa houlette est bonne.
Et je serai,
Sous sa voix toujours douce a votre ennui qui bele,
Je serai, moi, par vos chemins, son chien fidele.

ART POETIQUE

De la musique avant toute chose,
Et pour cela prefere l'Impair
Plus vague et plus soluble dans l'air,
Sans rien en lui qui pese ou qui pose.

Il faut aussi que tu n'ailles point
Choisir tes mots sans quelque meprise:
Rien de plus cher que la chanson grise
Ou l'Indecis au Precis se joint.

C'est des beaux yeux derriere des voiles,
C'est le grand jour tremblant de midi,
C'est par un ciel d'automne attiedi,
Le bleu fouillis des claires etoiles!

Car nous voulons la Nuance encor,
Pas la Couleur, rien que la nuance!
Oh! la nuance seule fiance
Le reve au reve et la flute au cor!

Fuis du plus loin la Pointe assassine,
L'Esprit cruel et le Rire impur,
Qui font pleurer les yeux de l'Azur,
Et tout cet ail de basse cuisine!

Prends l'eloquence et tords-lui son cou!
Tu feras bien, en train d'energie,
De rendre un peu la Rime assagie,
Si l'on n'y veille, elle ira jusqu'ou?

Oh! qui dira les torts de la Rime?
Quel enfant sourd ou quel negre fou
Nous a forge ce bijou d'un sou
Qui sonne creux et faux sous la lime?

De la musique encore et toujours!
Que ton vers soit la chose envolee
Qu'on sent qui fuit d'une ame en allee
Vers d'autres cieux a d'autres amours.

Que ton vers soit la bonne aventure
Eparse au vent crispe du matin
Qui va fleurant la menthe et le thym....
Et tout le reste est litterature.

UN VEUF PARLE

Je vois un groupe sur la mer.
Quelle mer? Celle de mes larmes.
Mes yeux mouilles du vent amer
Dans cette nuit d'ombre et d'alarmes
Sont deux etoiles sur la mer.

C'est une toute jeune femme
Et son enfant deja tout grand
Dans une barque ou nul ne rame,
Sans mat ni voile, en plein courant,
Un jeune garcon, une femme!

En plein courant dans l'ouragan!
L'enfant se cramponne a sa mere
Qui ne sait plus ou, non plus qu'en....
Ni plus rien, et qui, folle, espere
En le courant, en l'ouragan.

Esperez en Dieu, pauvre folle,
Crois en notre Pere, petit.
La tempete qui vous desole,
Mon coeur de la-haut vous predit
Qu'elle va cesser, petit, folle!

Et paix au groupe sur la mer,
Sur cette mer de bonnes larmes!
Mes yeux joyeux dans le ciel clair,
Par cette nuit sans plus d'alarmes,
Sont deux bons anges sur la mer.

PARABOLES

Soyez beni, Seigneur, qui m'avez fait chretien
Dans ces temps de feroce ignorance et de haine;
Mais donnez-moi la force et l'audace sereine
De vous etre a toujours fidele comme un chien.

De vous etre l'agneau destine qui suit bien
Sa mere et ne sait faire au patre aucune peine,
Sentant qu'il doit sa vie encore, apres sa laine,
Au maitre, quand il veut utiliser ce bien,

Le poisson, pour servir au Fils de monogramme,
L'anon obscur qu'un jour en triomphe il monta,
Et, dans ma chair, les porcs qu'a l'abime il jeta.

Car l'animal, meilleur que l'homme et que la femme,
En ces temps de revolte et de duplicite,
Fait son humble devoir avec simplicite.

EMILE BERGERAT

PAROLES DOREES

J'ai repose mon coeur avec tranquillite
Dans l'asile tres sur d'un amour tres honnete.
La lutte que je livre au sort est simple et nette,
Et tout peut m'y trahir, non la virilite.

Je ne crois pas a ceux qui pleurent, l'ame eprise
De la sonorite de leurs propres sanglots;
Leur ideal est ne de l'ecume des mots,
Et comme je les tiens pour nuls, je les meprise.

Cerveaux que la fumee enivre et qu'elle enduit,
Ils auraient invente la douleur pour se plaindre;
Leur sterile genie est pareil au cylindre
Qui tourne a vide, grince et s'use dans la nuit.

Ils souffrent? Croient-ils donc porter dans leur besace
Le deluge final de tous les maux predits?
Sous notre ciel charge d'orages, je le dis,
Il n'est plus de douleur que la douleur d'Alsace.

J'aime les forts, les sains et les gais. Je pretends
Que la vie est docile et souffre qu'on la mene:
J'observe dans la mort un calme phenomene
Accessible a mes sens libres et consentants,

Et qui ne trouble pas ma paix interieure.
Car la forme renait plus jeune du tombeau,
Et l'ombre passagere ou s'engloutit le Beau
Couve une eternite dans l'eclipse d'une heure.

Car la couleur charmante et mere des parfums
Rayonne inextinguible au fond des nuits funebres,
Et sa splendeur de feu qu'exaltent les tenebres
Emparadise encor les univers defunts.

Femme, recorde-moi ceci. Ma force vierge
Est eclose aux ardeurs brunes de tes beaux yeux:
Quand mon coeur sera mur pour le sol des aieux,
Notre amour sera clos. N'allume pas de cierge.

Le ciel restera sourd comme il reste beant.
O femme, ecoute-moi, pas de terreur vulgaire!
Si l'ame est immortelle, il ne m'importe guere,
Et je ne me vends pas aux chances du neant.

Aucun joug n'a ploye ma nuque inasservie,
Et dans la liberte que lui fait sa vertu,
Voici l'homme qui s'est lui-meme revetu
Du pouvoir de juger et d'attester sa vie.

Hors de moi, je ne prends ni reve ni conseil;
N'arrachant du labeur que l'oeuvre et non la tache,
Je ne me promets point de recompense lache
Pour le plaisir que j'ai de combattre au soleil.

Le limon, que son oeuvre auguste divinise
Par son epouvantable enfantement, repond
Aux desirs surhumains de mon etre fecond,
Et ma chair douloureuse avec lui fraternise.

Telle est ma loi. Sans peur et sans espoir, je vais,
Apres m'etre creuse ma route comme Alcide.
Que la combinaison de mon astre decide
Si je suis l'homme bon ou bien l'homme mauvais.

Mais, quel que soit le mot qu'ajoute ma planete
Aux constellations de la fatalite,
J'ai repose mon coeur avec tranquillite
Dans l'asile tres sur d'un amour tres honnete.

FRANCOIS FABIE.

LES GENETS

Les genets, doucement balances par la brise,
Sur les vastes plateaux font une houle d'or;
Et, tandis que le patre a leur ombre s'endort,
Son troupeau va broutant cette fleur qui le grise;

Cette fleur qui le fait beler d'amour, le soir,
Quand il roule des hauts des monts vers les etables,
Et qu'il croise en chemin les grands boeufs venerables
Dont les doux beuglements appellent l'abreuvoir;

Cette fleur toute d'or, de lumiere et de soie,
En papillons posee au bout des brins menus,
Et dont les lourds parfums semblent etre venus
De la plage lointaine ou le soleil se noie....

Certes, j'aime les pres ou chantent les grillons,
Et la vigne pendue aux flancs de la colline,
Et les champs de bleuets sur qui le ble s'incline,
Comme sur des yeux bleus tombent des cheveux blonds.

Mais je prefere aux pres fleuris, aux grasses plaines,
Aux coteaux ou la vigne etend ses pampres verts,
Les sauvages sommets, de genets recouverts,
Qui font au vent d'ete de si fauves haleines.

Vous en souvenez-vous, genets de mon pays,
Des petits ecoliers aux cheveux en broussailles
Qui s'enfoncaient sous vos rameaux comme des cailles,
Troublant dans leur sommeil les lapins ebahis?

Comme l'herbe etait fraiche a l'abri de vos tiges!
Comme on s'y trouvait bien, sur le dos allonge,
Dans le thym qui faisait, aux sauges melange,
Un parfum enivrant a donner des vertiges!

Et quelle emotion lorsqu'un leger frou-frou
Annoncait la fauvette apportant la pature,
Et qu'en bien l'epiant on trouvait d'aventure
Son nid plein d'oiseaux nus et qui tendaient le cou!

Quel bonheur, quand le givre avait garni de perles
Vos fins rameaux emus qui sifflaient dans le vent,
--Precoces braconniers,--de revenir souvent,
Tendre en vos corridors des lacets pour les merles!

Mais il fallait quitter les genets et les monts,
S'en aller au college etudier des livres,
Et sentir, loin de l'air natal qui vous rend ivres,
S'engourdir ses jarrets et siffler ses poumons;

Passer de longs hivers, dans des salles bien closes,
A regarder la neige a travers les carreaux,
Eternuant dans des auteurs petits et gros,
Et soupirant apres les oiseaux et les roses;

Et, l'ete, se haussant sur son banc d'ecolier,
Comme un forcat qui, tout en ramant, tend sa chaine,
Pour sentir si le vent de la lande prochaine
Ne vous apporte pas le parfum familier....

Enfin, la grille s'ouvre! On retourne au village;
Ainsi que les genets, notre ame est tout en fleurs,
Et dans les houx remplis de vieux merles siffleurs
On sent un air plus pur qui vous souffle au visage.

On retrouve l'enfant blonde avec qui cent fois
On a jadis couru la foret et la lande;
Elle n'a point change,--sinon, qu'elle est plus grande,
Que ses yeux sont plus doux et plus douce sa voix.

--"Revenons aux genets!--Je le veux bien!" dit-elle.
Et l'on va, cote a cote, en causant, tout troubles
Par le souffle inconnu qui passe sur les bles,
Par le chant d'une source, ou par le bruit d'une aile.

Les genets ont grandi, mais pourtant moins que nous:
Il faut nous bien baisser pour passer sous leurs branches,
Encore accroche-t-elle un peu ses coiffes blanches;
Quant a moi, je me mets simplement a genoux.

Et nous parlons des temps lointains, des courses folles,
Des nids ravis ensemble, et de ces riens charmants
Qui paraissent toujours sublimes aux amants,
Parce que leurs regards soulignent leurs paroles.

Puis, le silence; puis, la rougeur des aveux,
Et le sein qui palpite, et la main qui tressaille,
Et le bras amoureux qui fait ployer la taille...
Comme le serpolet sent bon dans les cheveux!

Et les fleurs des genets nous font un diademe;
Et, par l'ecartement des branches,--haut dans l'air,--
Parait comme un point noir l'alouette au chant clair
Qui, de l'azur, benit le coin d'ombre ou l'on aime!

Ah! de ces jours lointains,--si lointains et si doux!--
De ces jours dont un seul vaut une vie entiere,
--Et de la blonde enfant qui dort au cimetiere,
Genets de mon pays, vous en souvenez-vous?

PAUL DEROULEDE

LE BON GITE

Bonne vieille, que fais-tu la?
Il fait assez chaud sans cela;
Tu peux laisser tomber la flamme.
Menage ton bois, pauvre femme,
Je suis seche, je n'ai plus froid.

Mais elle, qui ne veut m'entendre,
Jette un fagot, range la cendre:

"Chauffe-toi, soldat, chauffe-toi!"

Bonne vieille, je n'ai pas faim.
Garde ton jambon et ton vin;
J'ai mange la soupe a l'etape.
Veux-tu bien m'oter cette nappe!
C'est trop bon et trop beau pour moi.

Mais elle, qui n'en veut rien faire,
Taille mon pain, remplit mon verre:

"Refais-toi, soldat, refais-toi!"

Bonne vieille, pour qui ces draps?
Par ma foi, tu n'y penses pas!
Et ton etable? Et cette paille
Ou l'on fait son lit a sa taille?
Je dormirai la comme un roi.

Mais elle qui n'en veut demordre,
Place les draps, met tout en ordre:

"Couche-toi, soldat, couche-toi!"

--Le jour vient, le depart aussi.--
Allons! adieu... Mais qu'est ceci?
Mon sac est plus lourd que la veille....
Ah! bonne hotesse, ah! chere vieille,
Pourquoi tant me gater, pourquoi?

Et la bonne vieille de dire,
Moitie larme, moitie sourire:

"J'ai mon gars soldat comme toi!"

GEORGES BOUTELLEAU

LE COLIBRI

J'ai vu passer aux pays froids
L'oiseau des iles merveilleuses,
Il allait frolant les yeuses
Et les sapins mornes des bois.

Je lui dis: "Tes plages sont belles,
Ne pleures-tu pas leur soleil?"
Il repondit: "Tout m'est vermeil:
Je porte mon ciel sur mes ailes!"

LES DEUX OMBRES

Deux ombres cheminaient dans une etroite allee,
Sous le pale couchant d'un jour mourant d'ete:
L'une avait sur la levre un sourire enchante;
L'autre etait languissante et de crepes voilee.

Elles allaient sans but, distraites du chemin,
Cherchant la solitude et son divin mystere;
Fiances eternels aussi vieux que la terre:
La Douleur et l'Amour qui se donnaient la main.

LOUIS TIERCELIN

LE PETIT ENFANT

Il jouait, le petit enfant
Aux blanches mains, aux levres roses;
Ignorant nos soucis moroses,
Il jouait, le petit enfant.
Joyeux, candide et triomphant,
Sur le tapis couvert de roses,
Il jouait, le petit enfant
Aux blanches mains, aux levres roses.

Il dormait, le petit enfant,
Dans son berceau de mousseline.
Fleur fatiguee et qui s'incline,
Il dormait, le petit enfant.
Et la mere, en le rechauffant,
Le bercait d'une voix caline,
Il dormait, le petit enfant,
Dans son berceau de mousseline.

Il vivait, le petit enfant,
Heureux et rose a faire envie,
Front radieux, ame ravie,
Il vivait, le petit enfant.
Le pere faisait pour sa vie
De beaux reves que Dieu defend.
Il vivait, le petit enfant,
Heureux et rose a faire envie.

Il est mort, le petit enfant;
Il s'est envole vers les Anges.
Avec des sourires etranges,
Il est mort, le petit enfant.
Il est mort, et le coeur se fend
Devant ce linceul fait de langes.
Il est mort, le petit enfant;
Il s'est envole vers les Anges.

GUY DE MAUPASSANT

DECOUVERTE

J'etais enfant. J'aimais les grands combats,
Les chevaliers et leur pesante armure,
Et tous les preux qui tomberent la-bas
Pour racheter la Sainte Sepulture.

L'Anglais Richard faisait battre mon coeur;
Et je l'aimais, quand apres ses conquetes
Il revenait, et que son bras vainqueur
Avait coupe tout un collier de tetes.

D'une Beaute je prenais les couleurs.
Une baguette etait mon cimeterre;
Puis je partais a la guerre des fleurs
Et des bourgeons dont je jonchais la terre.

Je possedais au vent libre des cieux
Un banc de mousse ou s'elevait mon trone.
Je meprisais les rois ambitieux,
De rameaux verts j'avais fait ma couronne.

J'etais heureux et ravi. Mais un jour
Je vis venir une jeune compagne.
J'offris mon coeur, mon royaume et ma cour,
Et les chateaux que j'avais en Espagne.

Elle s'assit sous les marronniers verts;
Or, je crus voir, tant je la trouvais belle,
Dans ses yeux bleus comme un autre univers,
Et je restai tout songeur aupres d'elle.

Pourquoi laisser mon reve et ma gaite
En regardant cette fillette blonde?
Pourquoi Colomb fut-il si tourmente
Quand, dans la brume, il entrevit un monde?

L'OISELEUR

L'Oiseleur Amour se promene
Lorsque les coteaux sont fleuris,
Fouillant les buissons et la plaine,
Et, chaque soir, sa cage est pleine
Des petits oiseaux qu'il a pris.

Aussitot que la nuit s'efface
Il vient, tend avec soin son fil,
Jette la glu de place en place,
Puis seme, pour cacher la trace,
Quelques grains d'avoine ou de mil.

Il s'embusque au coin d'une haie,
Se couche aux berges des ruisseaux,
Glisse en rampant sous la futaie,
De crainte que son pied n'effraie
Les rapides petits oiseaux.

Sous le muguet et la pervenche
L'enfant ruse cache ses rets,
Ou bien sous l'aubepine blanche
Ou tombent, comme une avalanche,
Linots, pinsons, chardonnerets.

Parfois d'une souple baguette
D'osier vert ou de romarin
Il fait un piege, et puis il guette
Les petits oiseaux en goguette
Qui viennent becqueter son grain.

Etourdi, joyeux et rapide,
Bientot approche un oiselet:
Il regarde d'un air candide,
S'enhardit, goute au grain perfide,
Et se prend la patte au filet.

Et l'oiseleur Amour l'emmene
Loin des coteaux frais et fleuris,
Loin des buissons et de la plaine,
Et, chaque soir, sa cage est pleine
Des petits oiseaux qu'il a pris.

PAUL BOURGET

PRAETERITA

Novembre approche,--et c'est le mois charmant
Ou, devinant ton ame a ton sourire,
Je me suis pris a t'aimer vaguement,
Sans rien dire.

Novembre approche,--ah! nous etions enfants,
Mais notre amour fut beau comme un poeme.
--Comme l'on fait des reves triomphants
Lorsqu'on aime!--

Novembre approche,--assis au coin du feu,
Malade et seul, j'ai songe tout a l'heure
A cet hiver ou je croyais en Dieu,
Et je pleure.

Novembre approche,--et c'est le mois beni
Ou tous les morts ont des fleurs sur leur pierre,
Et moi je porte a mon reve fini
Sa priere.

ROMANCE

Pourquoi cet amour insense
N'est-il pas mort avec les plantes
Qui l'enivraient, l'ete passe,
D'odeurs puissantes et troublantes?

Pourquoi la bise, en emportant
La feuille jaunie et fanee,
N'en a-t-elle pas fait autant
De mon amour de l'autre annee?

Les roses des rosiers en fleur,
L'hiver les cueille et les desseche;
Mais la blanche rose du coeur,
Toujours froissee, est toujours fraiche.

Il n'en finit pas de courir,
Le ruisseau de pleurs qui l'arrose,
Et la melancolique rose
N'en finit pas de refleurir.

DEPART

Accoude sur le bastingage
Et regardant la grande mer,
Je respire ce que degage
De liberte ce gouffre amer.

Le large pli des houles bleues,
Que les vents poussent au hasard
D'au dela d'un millier de lieues,
Souleve le bateau qui part.

Sensation farouche et gaie,
Je vais donc vivre sans lien!
Ah! que mon ame est fatiguee
D'avoir tant travaille pour rien!

Vains devoirs d'un monde frivole,
Plaisirs factices de deux jours,
Coupable abus de la parole,
Efforts mesquins, tristes amours,

Tout de ce qui fut moi s'efface
A l'horizon mysterieux,
Et le libre, l'immense espace,
S'ouvre a mon coeur comme a mes yeux.

NUIT D'ETE

O nuit, o douce nuit d'ete, qui viens a nous
Parmi les foins coupes et sous la lune rose,
Tu dis aux amoureux de se mettre a genoux,
Et sur leur front brulant un souffle frais se pose!

O nuit, o douce nuit d'ete, qui fais fleurir
Les fleurs dans les gazons et les fleurs sur les branches,
Tu dis aux tendres coeurs des femmes de s'ouvrir,
Et sous les blonds tilleuls errent des formes blanches!

O nuit, o douce nuit d'ete, qui sur les mers
Alanguis le sanglot des houles convulsees,
Tu dis aux isoles de n'etre pas amers,
Et la paix de ton ciel descend dans leurs pensees.

O nuit, o douce nuit d'ete, qui parles bas,
Tes pieds se font legers et ta voix endormante,
Pour que les pauvres morts ne se reveillent pas,
Eux qui ne peuvent plus aimer, o nuit aimante!

EPILOGUE

Le Fantome est venu de la trentieme annee.
Ses doigts vont s'entr'ouvrir pour me prendre la main,
La fleur de ma jeunesse est a demi fanee,
Et l'ombre du tombeau grandit sur mon chemin.

Le Fantome me dit avec ses levres blanches:
"Qu'as-tu fait de tes jours passes, homme mortel?
Ils ne reviendront plus t'offrir leurs vertes branches.
Qu'as-tu cueilli sur eux dans la fraicheur du ciel?"

--"Fantome, j'ai vecu comme vivent les hommes:
J'ai fait un peu de bien, j'ai fait beaucoup de mal.
Il est dur aux songeurs, le siecle dont nous sommes,
Pourtant j'ai preserve mon intime Ideal!...."

Le Fantome me dit: "Ou donc est ton ouvrage?"
Et je lui montre alors mon reve interieur,
Tresor que j'ai sauve de plus d'un noir naufrage,
--Et ces vers de jeune homme ou j'ai mis tout mon coeur.

Oui! tout entier: espoirs heureux, legers caprices,
Coupables passions, spleenetique rancoeur,
J'ai tout dit a ces vers, tendres et surs complices.
Qu'ils temoignent pour moi, Fantome, et pour ce coeur!

Que leur sincerite, Juge d'en haut, te touche,
Et, comme aux temps lointains des reves nimbes d'or,
Pardonne, en ecoutant s'echapper de leur bouche,
Ce cri d'un coeur reste chretien: _Confiteor!_

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