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French Lyrics by Arthur Graves Canfield

Part 4 out of 8

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Ma chansonnette, prends ton vol!
Tu n'es qu'un faible hommage;
Mais qu'en avril le rossignol
Chante, et la dedommage;
Qu'effraye par ses chants d'amour,
L'oiseau du cimetiere
Longtemps, longtemps, se taise pour
La ferme et la fermiere!

ALFRED DE MUSSET

AU LECTEUR

Ce livre est toute ma jeunesse;
Je l'ai fait sans presque y songer.
Il y parait, je le confesse,
Et j'aurais pu le corriger.

Mais quand l'homme change sans cesse,
Au passe pourquoi rien changer?
Va-t'en, pauvre oiseau passager;
Que Dieu te mene a ton adresse!

Qui que tu sois, qui me liras,
Lis-en le plus que tu pourras,
Et ne me condamne qu'en somme.

Mes premiers vers sont d'un enfant,
Les seconds d'un adolescent,
Les derniers a peine d'un homme.

STANCES

Que j'aime a voir, dans la vallee
Desolee,
Se lever comme un mausolee
Les quatre ailes d'un noir moutier!
Que j'aime a voir, pres de l'austere
Monastere,
Au seuil du baron feudataire,
La croix blanche et le benitier!

Vous, des antiques Pyrenees
Les ainees,
Vieilles eglises decharnees,
Maigres et tristes monuments,
Vous que le temps n'a pu dissoudre,
Ni la foudre,
De quelques grands monts mis en poudre
N'etes-vous pas les ossements?

J'aime vos tours a tete grise,
Ou se brise
L'eclair qui passe avec la brise.
J'aime vos profonds escaliers
Qui, tournoyant dans les entrailles
Des murailles,
A l'hymne eclatant des ouailles
Font repondre tous les piliers!

Oh! lorsque l'ouragan qui gagne
La campagne,
Prend par les cheveux la montagne,
Que le temps d'automne jaunit,
Que j'aime, dans le bois qui crie
Et se plie,
Les vieux clochers de l'abbaye,
Comme deux arbres de granit!

Que j'aime a voir dans les vesprees
Empourprees,
Jaillir en veines diaprees
Les rosaces d'or des couvents!
Oh! que j'aime, aux voutes gothiques
Des portiques,
Les vieux saints de pierre athletiques
Priant tout bas pour les vivants!

LA NUIT DE MAI

LA MUSE.

Poete, prends ton luth et me donne un baiser;
La fleur de l'eglantier sent ses bourgeons eclore.
Le printemps nait ce soir; les vents vont s'embraser;
Et la bergeronnette, en attendant l'aurore,
Aux premiers buissons verts commence a se poser.
Poete, prends ton luth, et me donne un baiser.

LE POETE.

Comme il fait noir dans la vallee!
J'ai cru qu'une forme voilee
Flottait la-bas sur la foret.
Elle sortait de la prairie;
Son pied rasait l'herbe fleurie;
C'est une etrange reverie;
Elle s'efface et disparait.

LA MUSE.

Poete, prends ton luth; la nuit, sur la pelouse,
Balance le zephyr dans son voile odorant.
La rose, vierge encor, se referme jalouse
Sur le frelon nacre qu'elle enivre en mourant.
Ecoute! tout se tait; songe a ta bien-aimee.
Ce soir, sous les tilleuls, a la sombre ramee
Le rayon du couchant laisse un adieu plus doux.
Ce soir, tout va fleurir: l'immortelle nature
Se remplit de parfums, d'amour et de murmure
Comme le lit joyeux de deux jeunes epoux.

LE POETE.

Pourquoi mon coeur bat-il si vite?
Qu'ai-je donc en moi qui s'agite
Dont je me sens epouvante?
Ne frappe-t-on pas a ma porte?
Pourquoi ma lampe a demi morte
M'eblouit-elle de clarte?
Dieu puissant! tout mon corps frissonne.
Qui vient? qui m'appelle?--Personne.
Je suis seul; c'est l'heure qui sonne;
O solitude! o pauvrete!

LA MUSE.

Poete, prends ton luth; le vin de la jeunesse
Fermente cette nuit dans les veines de Dieu.
Mon sein est inquiet; la volupte l'oppresse,
Et les vents alteres m'ont mis la levre en feu.
O paresseux enfant! regarde, je suis belle.
Notre premier baiser, ne t'en souviens-tu pas,
Quand je te vis si pale au toucher de mon aile,
Et que, les yeux en pleurs, tu tombas dans mes bras?
Ah! je t'ai console d'une amere souffrance!
Helas! bien jeune encor, tu te mourais d'amour.
Console-moi ce soir, je me meurs d'esperance;
J'ai besoin de prier pour vivre jusqu'au jour.

LE POETE.

Est-ce toi dont la voix m'appelle,
O ma pauvre Muse! est-ce toi?
O ma fleur! o mon immortelle!
Seul etre pudique et fidele
Ou vive encor l'amour de moi!
Oui, te voila, c'est toi, ma blonde,
C'est toi, ma maitresse et ma soeur!
Et je sens, dans la nuit profonde,
De ta robe d'or qui m'inonde
Les rayons glisser dans mon coeur.

LA MUSE.

Poete, prends ton luth; c'est moi, ton immortelle,
Qui t'ai vu cette nuit triste et silencieux,
Et qui, comme un oiseau que sa couvee appelle,
Pour pleurer avec toi descends du haut des cieux.
Viens, tu souffres, ami. Quelque ennui solitaire
Te ronge, quelque chose a gemi dans ton coeur;
Quelque amour t'est venu, comme on en voit sur terre,
Une ombre de plaisir, un semblant de bonheur.
Viens, chantons devant Dieu; chantons dans tes pensees;
Dans tes plaisirs perdus, dans tes peines passees;
Partons, dans un baiser, pour un monde inconnu.
Eveillons au hasard les echos de ta vie,
Parlons-nous de bonheur, de gloire et de folie,

Et que ce soit un reve, et le premier venu.
Inventons quelque part des lieux ou l'on oublie;
Partons, nous sommes seuls, l'univers est a nous.
Voici la verte Ecosse et la brune Italie,
Et la Grece, ma mere, ou le miel est si doux,
Argos, et Pteleon, ville des hecatombes,
Et Messa, la divine, agreable aux colombes;
Et le front chevelu du Pelion changeant;
Et le bleu Titarese, et le golfe d'argent
Qui montre dans ses eaux, ou le cygne se mire,
La blanche Oloossone a la blanche Camyre.
Dis-moi, quel songe d'or nos chants vont-ils bercer?
D'ou vont venir les pleurs que nous allons verser?
Ce matin, quand le jour a frappe ta paupiere,
Quel seraphin pensif, courbe sur ton chevet,
Secouait des lilas dans sa robe legere,
Et te contait tout bas les amours qu'il revait?
Chanterons-nous l'espoir, la tristesse ou la joie?
Tremperons nous de sang les bataillons d'acier?
Suspendrons-nous l'amant sur l'echelle de soie?
Jetterons-nous au vent l'ecume du coursier?
Dirons-nous quelle main, dans les lampes sans nombre
De la maison celeste, allume nuit et jour
L'huile sainte de vie et d'eternel amour
Crierons-nous a Tarquin: "Il est temps, voici l'ombre!"
Descendrons-nous cueillir la perle au fond des mers?
Menerons-nous la chevre aux ebeniers amers?
Montrerons-nous le ciel a la Melancolie?
Suivrons-nous le chasseur sur les monts escarpes?
La biche le regarde; elle pleure et supplie;
Sa bruyere l'attend; ses faons sont nouveau-nes;
Il se baisse, il l'egorge, il jette a la curee
Sur les chiens en sueur son coeur encor vivant.
Peindrons-nous une vierge a la joue empourpree,
S'en allant a la messe, un page la suivant,
Et d'un regard distrait, a cote de sa mere,
Sur sa levre entr'ouverte oubliant sa priere?
Elle ecoute en tremblant, dans l'echo du pilier,
Resonner l'eperon d'un hardi cavalier.
Dirons-nous aux heros des vieux temps de la France
De monter tout armes aux creneaux de leurs tours,
Et de ressusciter la naive romance
Que leur gloire oubliee apprit aux troubadours?
Vetirons-nous de blanc une molle elegie?
L'homme de Waterloo nous dira-t-il sa vie,
Et ce qu'il a fauche du troupeau des humains
Avant que l'envoye de la nuit eternelle
Vint sur son tertre vert l'abattre d'un coup d'aile,
Et sur son coeur de fer lui croiser les deux mains?
Clouerons-nous au poteau d'une satire altiere
Le nom sept fois vendu d'un pale pamphletaire,
Qui, pousse par la faim, du fond de son oubli,
S'en vient, tout grelottant d'envie et d'impuissance,
Sur le front du genie insulter l'esperance,
Et mordre le laurier que son souffle a sali?
Prends ton luth! prends ton luth! je ne peux plus me taire;
Mon aile me souleve au souffle du printemps.
Le vent va m'emporter; je vais quitter la terre.
Une larme de toi! Dieu m'ecoute; il est temps.

LE POETE.

S'il ne te faut, ma soeur cherie,
Qu'un baiser d'une levre amie
Et qu'une larme de mes yeux,
Je te les donnerai sans peine;
De nos amours qu'il te souvienne,
Si tu remontes dans les cieux.
Je ne chante ni l'esperance,
Ni la gloire, ni le bonheur,
Helas! pas meme la souffrance.
La bouche garde le silence
Pour ecouter parler le coeur.

LA MUSE.

Crois-tu donc que je sois comme le vent d'automne,
Qui se nourrit de pleurs jusque sur un tombeau,
Et pour qui la douleur n'est qu'une goutte d'eau?
O poete! un baiser, c'est moi qui te le donne.
L'herbe que je voulais arracher de ce lieu.
C'est ton oisivete; ta douleur est a Dieu.
Quel que soit le souci que ta jeunesse endure,
Laisse-la s'elargir, cette sainte blessure
Que les noirs seraphins t'ont faite au fond du coeur;
Rien ne nous rend si grands qu'une grande douleur.
Mais, pour en etre atteint, ne crois pas, o poete,
Que ta voix ici-bas doive rester muette.
Les plus desesperes sont les chants les plus beaux,
Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots.
Lorsque le pelican, lasse d'un long voyage,
Dans les brouillards du soir retourne a ses roseaux,
Ses petits affames courent sur le rivage
En le voyant au loin s'abattre sur les eaux.
Deja, croyant saisir et partager leur proie,
Ils courent a leur pere avec des cris de joie
En secouant leurs becs sur leurs goitres hideux.
Lui, gagnant a pas lents une roche elevee,
De son aile pendante abritant sa couvee,
Pecheur melancolique, il regarde les cieux.
Le sang coule a longs flots de sa poitrine ouverte;
En vain il a des mers fouille la profondeur:
L'Ocean etait vide et la plage deserte;
Pour toute nourriture il apporte son coeur.
Sombre et silencieux, etendu sur la pierre,
Partageant a ses fils ses entrailles de pere,
Dans son amour sublime il berce sa douleur,
Et, regardant couler sa sanglante mamelle,
Sur son festin de mort il s'affaisse et chancelle,
Ivre de volupte, de tendresse et d'horreur.
Mais parfois, au milieu du divin sacrifice,
Fatigue de mourir dans un trop long supplice,
Il craint que ses enfants ne le laissent vivant;

Alors il se souleve, ouvre son aile au vent,
Et se frappant le coeur avec un cri sauvage,
Il pousse dans la nuit un si funebre adieu,
Que les oiseaux de mer desertent le rivage,
Et que le voyageur attarde sur la plage,
Sentant passer la mort, se recommande a Dieu.
Poete, c'est ainsi que font les grands poetes.
Ils laissent s'egayer ceux qui vivent un temps;
Mais les festins humains qu'ils servent a leurs fetes
Ressemblent la plupart a ceux des pelicans.
Quand ils parlent ainsi d'esperances trompees,
De tristesse et d'oubli, d'amour et de malheur,
Ce n'est pas un concert a dilater le coeur.
Leurs declamations sont comme des epees:
Elles tracent dans l'air un cercle eblouissant,
Mais il y pend toujours quelque goutte de sang.

LE POETE.

O Muse! spectre insatiable,
Ne m'en demande pas si long.
L'homme n'ecrit rien sur le sable
A l'heure ou passe l'aquilon.
J'ai vu le temps ou ma jeunesse
Sur mes levres etait sans cesse
Prete a chanter comme un oiseau;
Mais j'ai souffert un dur martyre,
Et le moins que j'en pourrais dire,
Si je l'essayais sur ma lyre,
La briserait comme un roseau.

LA NUIT DE DECEMBRE

Du temps que j'etais ecolier,
Je restais un soir a veiller

Dans notre salle solitaire.
Devant ma table vint s'asseoir
Un pauvre enfant vetu de noir,
Qui me ressemblait comme un frere.

Son visage etait triste et beau:
A la lueur de mon flambeau,
Dans mon livre ouvert il vint lire.
Il pencha son front sur ma main,
Et resta jusqu'au lendemain,
Pensif, avec un doux sourire.

Comme j'allais avoir quinze ans,
Je marchais un jour, a pas lents,
Dans un bois, sur une bruyere.
Au pied d'un arbre vint s'asseoir
Un jeune homme vetu de noir,
Qui me ressemblait comme un frere.

Je lui demandai mon chemin;
Il tenait un luth d'une main,
De l'autre un bouquet d'eglantine.
Il me fit un salut d'ami,
Et, se detournant a demi,
Me montra du doigt la colline.

A l'age ou l'on croit a l'amour,
J'etais seul dans ma chambre un jour,
Pleurant ma premiere misere.
Au coin de mon feu vint s'asseoir
Un etranger vetu de noir,
Qui me ressemblait comme un frere.

Il etait morne et soucieux;
D'une main il montrait les cieux,
Et de l'autre il tenait un glaive.
De ma peine il semblait souffrir,
Mais il ne poussa qu'un soupir,
Et s'evanouit comme un reve.

A l'age ou l'on est libertin,
Pour boire un toast en un festin,
Un jour je soulevai mon verre.
En face de moi vint s'asseoir
Un convive vetu de noir,
Qui me ressemblait comme un frere.

Il secouait sous son manteau
Un haillon de pourpre en lambeau,
Sur sa tete un myrte sterile.
Son bras maigre cherchait le mien,
Et mon verre, en touchant le sien,
Se brisa dans ma main debile.

Un an apres, il etait nuit,
J'etais a genoux pres du lit
Ou venait de mourir mon pere.
Au chevet du lit vint s'asseoir
Un orphelin vetu de noir,
Qui me ressemblait comme un frere.

Ses yeux etaient noyes de pleurs;
Comme les anges de douleurs,
Il etait couronne d'epine;
Son luth a terre etait gisant,
Sa pourpre de couleur de sang,
Et son glaive dans sa poitrine.

Je m'en suis si bien souvenu,
Que je l'ai toujours reconnu
A tous les instants de ma vie.
C'est une etrange vision,
Et cependant, ange ou demon,
J'ai vu partout cette ombre amie.

Lorsque plus tard, las de souffrir,
Pour renaitre ou pour en finir,
J'ai voulu m'exiler de France;
Lorsqu' impatient de marcher,
J'ai voulu partir, et chercher
Les vestiges d'une esperance;

A Pise, au pied de l'Apennin;
A Cologne, en face du Rhin ;
A Nice, au penchant des vallees;
A Florence, au fond des palais;
A Brigues, dans les vieux chalets;
Au sein des Alpes desolees;

A Genes sous les citronniers;
A Vevay, sous les verts pommiers;
Au Havre, devant l'Atlantique;
A Venise, a l'affreux Lido,
Ou vient sur l'herbe d'un tombeau
Mourir la pale Adriatique;

Partout ou, sous ces vastes cieux,
J'ai lasse mon coeur et mes yeux,
Saignant d'une eternelle plaie;
Partout ou le boiteux Ennui,
Trainant ma fatigue apres lui,
M'a promene sur une claie;

Partout ou, sans cesse altere
De la soif d'un monde ignore,
J'ai suivi l'ombre de mes songes;
Partout ou, sans avoir vecu,
J'ai revu ce que j'avais vu,
La face humaine et ses mensonges;

Partout ou, le long des chemins,
J'ai pose mon front dans mes mains.
Et sanglote comme une femme;
Partout ou j'ai, comme un mouton.
Qui laisse sa laine au buisson,
Senti se denuer mon ame;

Partout ou j'ai voulu dormir,
Partout ou j'ai voulu mourir,
Partout ou j'ai touche la terre,
Sur ma route est venu s'asseoir
Un malheureux vetu de noir,
Qui me ressemblait comme un frere.

Qui donc es-tu, toi que dans cette vie
Je vois toujours sur mon chemin?
Je ne puis croire, a ta melancolie,
Que tu sois mon mauvais Destin.
Ton doux sourire a trop de patience,
Tes larmes ont trop de pitie.
En te voyant, j'aime la Providence.
Ta douleur meme est soeur de ma souffrance;
Elle ressemble a l'Amitie.

Qui donc es-tu?--Tu n'es pas mon bon ange;
Jamais tu ne viens m'avertir.
Tu vois mes maux (c'est une chose etrange!),
Et tu me regardes souffrir.
Depuis vingt ans tu marches dans ma voie,
Et je ne saurais t'appeler.
Qui donc es-tu, si c'est Dieu qui t'envoie?
Tu me souris sans partager ma joie,
Tu me plains sans me consoler!

Ce soir encor je t'ai vu m'apparaitre.
C'etait par une triste nuit.
L'aile des vents battait a ma fenetre;
J'etais seul, courbe sur mon lit.
J'y regardais une place cherie,
Tiede encor d'un baiser brulant;
Et je songeais comme la femme oublie,
Et je sentais un lambeau de ma vie,
Qui se dechirait lentement.

Je rassemblais des lettres de la veille,

Des cheveux, des debris d'amour.
Tout ce passe me criait a l'oreille
Ses eternels serments d'un jour.
Je contemplais ces reliques sacrees,
Qui me faisaient trembler la main ;
Larmes du coeur par le coeur devorees,
Et que les yeux qui les avaient pleurees
Ne reconnaitront plus demain!

J'enveloppais dans un morceau de bure
Ces ruines des jours heureux.
Je me disais qu'ici-bas ce qui dure,
C'est une meche de cheveux.
Comme un plongeur dans une mer profonde,
Je me perdais dans tant d'oubli.
De tous cotes j'y retournais la sonde,
Et je pleurais seul, loin des yeux du monde,
Mon pauvre amour enseveli.

J'allais poser le sceau de cire noire
Sur ce fragile et cher tresor.
J'allais le rendre, et n'y pouvant pas croire,
En pleurant j'en doutais encor.
Ah! faible femme, orgueilleuse insensee,
Malgre toi, tu t'en souviendras!
Pourquoi, grand Dieu! mentir a sa pensee?
Pourquoi ces pleurs, cette gorge oppressee,
Ces sanglots, si tu n'aimais pas?

Oui, tu languis, tu souffres, et tu pleures;
Mais ta chimere est entre nous.
Eh bien, adieu! Vous compterez les heures
Qui me separeront de vous.
Partez, partez, et dans ce coeur de glace
Emportez l'orgueil satisfait.
Je sens encor le mien jeune et vivace,
Et bien des maux pourront y trouver place
Sur le mal que vous m'avez fait.

Partez, partez! la Nature immortelle
N'a pas tout voulu nous donner.
Ah! pauvre enfant, qui voulez etre belle,
Et ne savez pas pardonner!
Allez, allez, suivez la destinee;
Qui vous perd n'a pas tout perdu.
Jetez au vent notre amour consumee;--
Eternel Dieu! toi que j'ai tant aimee,
Si tu pars, pourquoi m'aimes-tu?

Mais tout a coup j'ai vu dans la nuit sombre
Une forme glisser sans bruit.
Sur mon rideau j'ai vu passer une ombre;
Elle vient s'asseoir sur mon lit.
Qui donc es-tu, morne et pale visage,
Sombre portrait vetu de noir?
Que me veux-tu, triste oiseau de passage?
Est-ce un vain reve? est-ce ma propre image
Que j'apercois dans ce miroir?

Qui donc es-tu, spectre de ma jeunesse,
Pelerin que rien n'a lasse?
Dis-moi pourquoi je te trouve sans cesse
Assis dans l'ombre ou j'ai passe.
Qui donc es-tu, visiteur solitaire,
Hote assidu de mes douleurs?
Qu'as-tu donc fait pour me suivre sur terre?
Qui donc es-tu, qui donc es-tu, mon frere,
Qui n'apparais qu'au jour des pleurs?

LA VISION.

Ami, notre pere est le tien.
Je ne suis ni l'ange gardien,
Ni le mauvais destin des hommes.
Ceux que j'aime, je ne sais pas
De quel cote s'en vont leurs pas
Sur ce peu de fange ou nous sommes.

Je ne suis ni dieu ni demon,
Et tu m'as nomme par mon nom
Quand tu m'as appele ton frere;
Ou tu vas, j'y serai toujours,
Jusques au dernier de tes jours,
Ou j'irai m'asseoir sur ta pierre.
Le ciel m'a confie ton coeur.
Quand tu seras dans la douleur,

Viens a moi sans inquietude,
Je te suivrai sur le chemin;
Mais je ne puis toucher ta main;
Ami, je suis la Solitude.

STANCES A LA MALIBRAN

Sans doute il est trop tard pour parier encor d'elle;
Depuis qu'elle n'est plus quinze jours sont passes,
Et dans ce pays-ci quinze jours, je le sais,
Font d'une mort recente une vieille nouvelle.
De quelque nom d'ailleurs que le regret s'appelle,
L'homme, par tout pays, en a bien vite assez.

O Maria-Felicia! le peintre et le poete
Laissent, en expirant, d'immortels heritiers;
Jamais l'affreuse nuit ne les prend tout entiers.
A defaut d'action, leur grande ame inquiete
De la mort et du temps entreprend la conquete,
Et, frappes dans la lutte, ils tombent en guerriers.

Celui-la sur l'airain a grave sa pensee;
Dans un rhythme dore l'autre l'a cadencee;
Du moment qu'on l'ecoute, on lui devient ami.
Sur sa toile, en mourant, Raphael l'a laissee;
Et, pour que le neant ne touche point a lui,
C'est assez d'un enfant sur sa mere endormi.

Comme dans une lampe une flamme fidele,
Au fond du Parthenon le marbre inhabite
Garde de Phidias la memoire eternelle,
Et la jeune Venus, fille de Praxitele,
Sourit encor, debout dans sa divinite,
Aux siecles impuissants qu'a vaincus sa beaute.

Recevant d'age en age une nouvelle vie,
Ainsi s'en vont a Dieu les gloires d'autrefois;
Ainsi le vaste echo de la voix du genie
Devient du genre humain l'universelle voix....
Et de toi, morte hier, de toi, pauvre Marie,
Au fond d'une chapelle il nous reste une croix!

Une croix! et l'oubli, la nuit et le silence!
Ecoutez! c'est le vent, c'est l'Ocean immense;
C'est un pecheur qui chante au bord du grand chemin.
Et de tant de beaute, de gloire et d'esperance,
De tant d'accords si doux d'un instrument divin,
Pas un faible soupir, pas un echo lointain!

Une croix, et ton nom ecrit sur une pierre,

Non pas meme le tien, mais celui d'un epoux,
Voila ce qu'apres toi tu laisses sur la terre;
Et ceux qui t'iront voir a ta maison derniere,
N'y trouvant pas ce nom qui fut aime de nous,
Ne sauront pour prier ou poser les genoux.

O Ninette! ou sont-ils, belle muse adoree,
Ces accents pleins d'amour, de charme et de terreur,
Qui voltigeaient le soir sur ta levre inspiree,
Comme un parfum leger sur l'aubepine en fleur?
Ou vibre maintenant cette voix eploree,
Cette harpe vivante attachee a ton coeur?

N'etait-ce pas hier, fille joyeuse et folle,
Que ta verve railleuse animait Corilla,
Et que tu nous lancais avec la Rosina
La roulade amoureuse et l'oeillade espagnole ?
Ces pleurs sur tes bras nus, quand tu chantais _le Saule_,
N'etait-ce pas hier, pale Desdemona?

N'etait-ce pas hier qu'a la fleur de ton age
Tu traversais l'Europe, une lyre a la main;
Dans la mer, en riant, te jetant a la nage,
Chantant la tarentelle au ciel napolitain,
Coeur d'ange et de lion, libre oiseau de passage,
Espiegle enfant ce soir, sainte artiste demain?

N'etait-ce pas hier qu'enivree et benie
Tu trainais a ton char un peuple transporte,
Et que Londre et Madrid, la France et l'Italie
Apportaient a tes pieds cet or tant convoite,
Cet or deux fois sacre qui payait ton genie,
Et qu'a tes pieds souvent laissa ta charite?

Qu'as-tu fait pour mourir, o noble creature,
Belle image de Dieu, qui donnais en chemin
Au riche un peu de joie, au malheureux du pain?
Ah! qui donc frappe ainsi dans la mere nature,
Et quel faucheur aveugle, affame de pature,
Sur les meilleurs de nous ose porter la main?

Ne suffit-il donc pas a l'ange des tenebres
Qu'a peine de ce temps il nous reste un grand nom?
Que Gericault, Cuvier, Schiller, Goethe et Byron
Soient endormis d'hier sous les dalles funebres,
Et que nous ayons vu tant d'autres morts celebres
Dans l'abime entr'ouvert suivre Napoleon?

Nous faut-il perdre encor nos tetes les plus cheres,
Et venir en pleurant leur fermer les paupieres,
Des qu'un rayon d'espoir a brille dans leurs yeux?
Le ciel de ses elus devient-il envieux?
Ou faut-il croire, helas! ce que disaient nos peres,
Que lorsqu'on meurt si jeune on est aime des dieux?

Ah! combien, depuis peu, sont partis pleins de vie!
Sous les cypres anciens que de saules nouveaux!
La cendre de Robert a peine refroidie,
Bellini tombe et meurt!--Une lente agonie
Traine Carrel sanglant a l'eternel repos.
Le seuil de notre siecle est pave de tombeaux.

Que nous restera-t-il si l'ombre insatiable,
Des que nous batissons, vient tout ensevelir?
Nous qui sentons deja le sol si variable,
Et, sur tant de debris, marchons vers l'avenir,
Si le vent, sous nos pas, balaye ainsi le sable,
De quel deuil le Seigneur veut-il donc nous vetir?

Helas! Marietta, tu nous restais encore.
Lorsque, sur le sillon, l'oiseau chante a l'aurore,
Le laboureur s'arrete, et, le front en sueur,
Aspire dans l'air pur un souffle de bonheur.
Ainsi nous consolait ta voix fraiche et sonore,
Et tes chants dans les cieux emportaient la douleur.

Ce qu'il nous faut pleurer sur ta tombe hative,
Ce n'est pas l'art divin, ni ses savants secrets:
Quelque autre etudiera cet art que tu creais;
C'est ton ame, Ninette, et ta grandeur naive,
C'est cette voix du coeur qui seule au coeur arrive,
Que nul autre, apres toi, ne nous rendra jamais.

Ah! tu vivrais encor sans cette ame indomptable.
Ce fut la ton seul mal, et le secret fardeau
Sous lequel ton beau corps plia comme un roseau.
Il en soutint longtemps la lutte inexorable.
C'est le Dieu tout-puissant, c'est la Muse implacable
Qui dans ses bras en feu t'a portee au tombeau.

Que ne l'etouffais-tu, cette flamme brulante
Que ton sein palpitant ne pouvait contenir!
Tu vivrais, tu verrais te suivre et t'applaudir
De ce public blase la foule indifferente,
Qui prodigue aujourd'hui sa faveur inconstante
A des gens dont pas un, certes, n'en doit mourir.

Connaissais-tu si peu l'ingratitude humaine?
Quel reve as-tu donc fait de te tuer pour eux!
Quelques bouquets de fleurs te rendaient-ils si vaine,
Pour venir nous verser de vrais pleurs sur la scene,
Lorsque tant d'histrions et d'artistes fameux,
Couronnes mille fois, n'en ont pas dans les yeux?

Que ne detournais-tu la tete pour sourire,
Comme on en use ici quand on feint d'etre emu?
Helas! on t'aimait tant, qu'on n'en aurait rien vu.
Quand tu chantais _le Saule_, au lieu de ce delire,
Que ne t'occupais-tu de bien porter ta lyre?
La Pasta fait ainsi: que ne l'imitais-tu?

Ne savais-tu donc pas, comedienne imprudente,
Que ces cris insenses qui te sortaient du coeur
De ta joue amaigrie augmentaient la paleur?
Ne savais-tu donc pas que, sur ta tempe ardente,
Ta main de jour en jour se posait plus tremblante,
Et que c'est tenter Dieu que d'aimer la douleur?

Ne sentais-tu donc pas que ta belle jeunesse
De tes yeux fatigues s'ecoulait en ruisseaux,
Et de ton noble coeur s'exhalait en sanglots?
Quand de ceux qui t'aimaient tu voyais la tristesse,
Ne sentais-tu donc pas qu'une fatale ivresse
Bercait ta vie errante a ses derniers rameaux?

Oui, oui, tu le savais, qu'au sortir du theatre,
Un soir dans ton linceul il faudrait te coucher.
Lorsqu'on te rapportait plus froide que l'albatre,
Lorsque le medecin, de ta veine bleuatre,
Regardait goutte a goutte un sang noir s'epancher,
Tu savais quelle main venait de te toucher.

Oui, oui, tu le savais, et que, dans cette vie,
Rien n'est bon que d'aimer, n'est vrai que de souffrir.
Chaque soir dans tes chants tu te sentais palir.
Tu connaissais le monde, et la foule et l'envie,
Et, dans ce corps brise concentrant ton genie,
Tu regardais aussi la Malibran mourir.

Meurs donc! ta mort est douce et ta tache est remplie
Ce que l'homme ici-bas appelle le genie,
C'est le besoin d'aimer; hors de la tout est vain.
Et, puisque tot ou tard l'amour humain s'oublie,
Il est d'une grande ame et d'un heureux destin
D'expirer comme toi pour un amour divin!

CHANSON DE BARBERINE

Beau chevalier qui partez pour la guerre,
Qu'allez-vous faire
Si loin d'ici?
Voyez-vous pas que la nuit est profonde.
Et que le monde
N'est que souci?

Vous qui croyez qu'une amour delaissee
De la pensee
S'enfuit ainsi,
Helas! helas! chercheurs de renommee,
Votre fumee
S'envole aussi.

Beau chevalier qui partez pour la guerre,
Qu'allez-vous faire
Si loin de nous?
J'en vais pleurer, moi qui me laissais dire
Que mon sourire
Etait si doux.

CHANSON DE FORTUNIO

Si vous croyez que je vais dire
Qui j'ose aimer,
Je ne saurais, pour un empire,
Vous la nommer.

Nous allons chanter a la ronde,
Si vous voulez,
Que je l'adore et qu'elle est blonde
Comme les bles.

Je fais ce que sa fantaisie
Veut m'ordonner,
Et je puis, s'il lui faut ma vie,
La lui donner.

Du mal qu'une amour ignoree
Nous fait souffrir,
J'en porte l'ame dechiree
Jusqu'a mourir.

Mais j'aime trop pour que je die
Qui j'ose aimer,
Et je veux mourir pour ma mie
Sans la nommer.

TRISTESSE

J'ai perdu ma force et ma vie,
Et mes amis et ma gaite;
J'ai perdu jusqu' a la fierte
Qui faisait croire a mon genie.

Quand j'ai connu la Verite,
J'ai cru que c'etait une amie;
Quand je l'ai comprise et sentie,
J'en etais deja degoute.

Et pourtant elle est eternelle,
Et ceux qui se sont passes d'elle
Ici-bas ont tout ignore.

Dieu parle, il faut qu'on lui reponde;
Le seul bien qui me reste au monde
Est d'avoir quelquefois pleure.

RAPPELLE-TOI

(Vergiss mein nicht.)

PAROLES FAITES SUR LA MUSIQUE DE MOZART.

Rapelle-toi, quand l'Aurore craintive
Ouvre au Soleil son palais enchante;
Rappelle-toi, lorsque la nuit pensive
Passe en revant sous son voile argente;
A l'appel du plaisir lorsque ton sein palpite,
Aux doux songes du soir lorsque l'ombre t'invite.
Ecoute au fond des bois
Murmurer une voix:
Rappelle-toi.

Rappelle-toi, lorsque les destinees
M'auront de toi pour jamais separe,
Quand le chagrin, l'exil et les annees
Auront fletri ce coeur desespere;
Songe a mon triste amour, songe a l'adieu supreme!
L'absence ni le temps ne sont rien quand on aime.
Tant que mon coeur battra,
Toujours il te dira:
Rappelle-toi.

Rappelle-toi, quand sous la froide terre
Mon coeur brise pour toujours dormira;
Rappelle-toi, quand la fleur solitaire
Sur mon tombeau doucement s'ouvrira.
Je ne te verrai plus; mais mon ame immortelle
Reviendra pres de toi comme une soeur fidele.
Ecoute, dans la nuit,
Une voix qui gemit:
Rappelle-toi.

SOUVENIR

J'esperais bien pleurer, mais je croyais souffrir
En osant te revoir, place a jamais sacree,
O la plus chere tombe et la plus ignoree
Ou dorme un souvenir!

Que redoutiez-vous donc de cette solitude,
Et pourquoi, mes amis, me preniez-vous la main?
Alors qu'une si douce et si vieille habitude
Me montrait ce chemin?

Les voila, ces coteaux, ces bruyeres fleuries,
Et ces pas argentins sur le sable muet,
Ces sentiers amoureux, remplis de causeries,
Ou son bras m'enlacait.

Les voila, ces sapins a la sombre verdure,
Cette gorge profonde aux nonchalants detours,
Ces sauvages amis, dont l'antique murmure
A berce mes beaux jours.

Les voila, ces buissons ou toute ma jeunesse,
Comme un essaim d'oiseaux, chante au bruit de mes pas.
Lieux charmants, beau desert ou passa ma maitresse,
Ne m'attendiez-vous pas?

Ah! laissez-les couler, elles me sont bien cheres,
Ces larmes que souleve un coeur encor blesse!
Ne les essuyez pas, laissez sur mes paupieres
Ce voile du passe!

Je ne viens point jeter un regret inutile
Dans l'echo de ces bois temoins de mon bonheur.
Fiere est cette foret dans sa beaute tranquille,
Et fier aussi mon coeur.

Que celui-la se livre a des plaintes ameres,
Qui s'agenouille et prie au tombeau d'un ami.
Tout respire en ces lieux; les fleurs des cimetieres
Ne poussent point ici.

Voyez! la lune monte a travers ces ombrages.
Ton regard tremble encor, belle reine des nuits;
Mais du sombre horizon deja tu te degages,
Et tu t'epanouis.

Ainsi de cette terre, humide encor de pluie,
Sortent, sous tes rayons, tous les parfums du jour;
Aussi calme, aussi pur, de mon ame attendrie
Sort mon ancien amour.

Que sont-ils devenus, les chagrins de ma vie?
Tout ce qui m'a fait vieux est bien loin maintenant;
Et rien qu'en regardant cette vallee amie,
Je redeviens enfant.

O puissance du temps! o legeres annees!
Vous emportez nos pleurs, nos cris et nos regrets;
Mais la pitie vous prend, et sur nos fleurs fanees
Vous ne marchez jamais.

Tout mon coeur te benit, bonte consolatrice!
Je n'aurais jamais cru que l'on put tant souffrir
D'une telle blessure, et que sa cicatrice
Fut si douce a sentir.

Loin de moi les vains mots, les frivoles pensees,
Des vulgaires douleurs linceul accoutume,
Que viennent etaler sur leurs amours passees
Ceux qui n'ont point aime!

Dante, pourquoi dis-tu qu'il n'est pire misere
Qu'un souvenir heureux dans les jours de douleur?
Quel chagrin t'a dicte cette parole amere,
Cette offense au malheur?

En est-il donc moins vrai que la lumiere existe,
Et faut-il l'oublier du moment qu'il fait nuit?
Est-ce bien toi, grande ame immortellement triste,
Est-ce toi qui l'as dit?

Non, par ce pur flambeau dont la splendeur m'eclaire,
Ce blaspheme vante ne vient pas de ton coeur.
Un souvenir heureux est peut-etre sur terre
Plus vrai que le bonheur.

Eh quoi! l'infortune qui trouve une etincelle
Dans la cendre brulante ou dorment ses ennuis,
Qui saisit cette flamme et qui fixe sur elle
Ses regards eblouis;

Dans ce passe perdu quand son ame se noie,
Sur ce miroir brise lorsqu'il reve en pleurant,
Tu lui dis qu'il se trompe, et que sa faible joie
N'est qu'un affreux tourment!

Et c'est a ta Francoise, a ton ange de gloire,
Que tu pouvais donner ces mots a prononcer,
Elle qui s'interrompt, pour conter son histoire,
D'un eternel baiser!

Qu'est-ce donc, juste Dieu, que la pensee humaine,
Et qui pourra jamais aimer la verite,
S'il n'est joie ou douleur si juste et si certaine
Dont quelqu'un n'ait doute?

Comment vivez-vous donc, etranges creatures?
Vous riez, vous chantez, vous marchez a grands pas;
Le ciel et sa beaute, le monde et ses souillures
Ne vous derangent pas;

Mais, lorsque par hasard le destin vous ramene

Vers quelque monument d'un amour oublie,
Ce caillou vous arrete, et cela vous fait peine
Qu'il vous heurte le pie.

Et vous criez alors que la vie est un songe;
Vous vous tordez les bras comme en vous reveillant,
Et vous trouvez facheux qu'un si joyeux mensonge
Ne dure qu'un instant.

Malheureux! cet instant ou votre ame engourdie
A secoue les fers qu'elle traine ici-bas,
Ce fugitif instant fut toute votre vie;
Ne le regrettez pas!

Regrettez la torpeur qui vous cloue a la terre,
Vos agitations dans la fange et le sang,
Vos nuits sans esperance et vos jours sans lumiere:
C'est la qu'est le neant!

Mais que vous revient-il de vos froides doctrines?
Que demandent au ciel ces regrets inconstants
Que vous allez semant sur vos propres ruines,
A chaque pas du Temps?

Oui, sans doute, tout meurt; ce monde est un grand reve,
Et le peu de bonheur qui nous vient en chemin,
Nous n'avons pas plus tot ce roseau dans la main,
Que le vent nous l'enleve.

Oui, les premiers baisers, oui,les premiers serments
Que deux etres mortels echangerent sur terre,
Ce fut au pied d'un arbre effeuille par les vents,
Sur un roc en poussiere.

Ils prirent a temoin de leur joie ephemere
Un ciel toujours voile qui change a tout moment,
Et des astres sans nom que leur propre lumiere
Devore incessamment.

Tout mourait autour d'eux, l'oiseau dans le feuillage,
La fleur entre leurs mains, l'insecte sous leurs pies,
La source dessechee ou vacillait l'image
De leurs traits oublies;

Et sut tous ces debris joignant leurs mains d'argile.
Etourdis des eclairs d'un instant de plaisir,
Ils croyaient echapper a cet Etre immobile
Qui regarde mourir!

--Insenses! dit le sage.--Heureux! dit le poete.
Et quels tristes amours as-tu donc dans le coeur,
Si le bruit du torrent te trouble et t'inquiete,
Si le vent te fait peur?

J'ai vu sous le soleil tomber bien d'autres choses
Que les feuilles des bois et l'ecume des eaux,
Bien d'autres s'en aller que le parfum des roses
Et le chant des oiseaux.

Mes yeux ont contemple des objets plus funebres
Que Juliette morte au fond de son tombeau,
Plus affreux que le toast a l'ange des tenebres
Porte par Romeo.

J'ai vu ma seule amie, a jamais la plus chere,
Devenue elle-meme un sepulcre blanchi,
Une tombe vivante ou flottait la poussiere
De notre mort cheri,

De notre pauvre amour, que, dans la nuit profonde,
Nous avions sur nos coeurs si doucement berce!
C'etait plus qu'une vie, helas! c'etait un monde
Qui s'etait efface!

Oui, jeune et belle encor, plus belle, osait-on dire,
Je l'ai vue, et ses yeux brillaient comme autrefois.
Ses levres s'entr'ouvraient, et c'etait un sourire,
Et c'etait une voix;

Mais non plus cette voix, non plus ce doux langage,
Ces regards adores dans les miens confondus;
Mon coeur, encor plein d'elle, errait sur son visage,
Et ne la trouvait plus.

Et pourtant j'aurais pu marcher alors vers elle;
Entourer de mes bras ce sein vide et glace,
Et j'aurais pu crier: "Qu'as-tu fait, infidele,
Qu'as-tu fait du passe?"

Mais non : il me semblait qu'une femme inconnue
Avait pris par hasard cette voix et ces yeux;
Et je laissai passer cette froide statue
En regardant les cieux.

Eh bien! ce fut sans doute une horrible misere
Que ce riant adieu d'un etre inanime.
Eh bien! qu'importe encore? O nature! o ma mere!
En ai-je moins aime?

La foudre maintenant peut tomber sur ma tete;
Jamais ce souvenir ne peut m'etre arrache!
Comme le matelot brise par la tempete,
Je m'y tiens attache.

Je ne veux rien savoir, ni si les champs fleurissent,
Ni ce qu'il adviendra du simulacre humain,
Ni si ces vastes cieux eclaireront demain
Ce qu'ils ensevelissent.

Je me dis seulement: "A cette heure, en ce lieu,
Un jour, je fus aime, j'aimais, elle etait belle.
J'enfouis ce tresor dans mon ame immortelle,
Et je l'emporte a Dieu!"

SUR UNE MORTE

Elle etait belle si la Nuit
Qui dort dans la sombre chapelle
Ou Michel-Ange a fait son lit,
Immobile peut etre belle.

Elle etait bonne, s'il suffit
Qu'en passant la main s'ouvre et donne,
Sans que Dieu n'ait rien vu, rien dit:
Si l'or sans pitie fait l'aumone.

Elle pensait, si le vain bruit
D'une voix douce et cadencee,
Comme le ruisseau qui gemit,
Peut faire croire a la pensee.

Elle priait, si deux beaux yeux,
Tantot s'attachant a la terre,
Tantot se levant vers les cieux,
Peuvent s'appeler la priere.

Elle aurait souri, si la fleur
Qui ne s'est point epanouie,
Pouvait s'ouvrir a la fraicheur
Du vent qui passe et qui l'oublie.

Elle aurait pleure, si sa main,
Sur son coeur froidement posee,
Eut jamais dans l'argile humain
Senti la celeste rosee.

Elle aurait aime, si l'orgueil,
Pareil a la lampe inutile
Qu'on allume pres d'un cercueil,
N'eut veille sur son coeur sterile.

Elle est morte et n'a point vecu.
Elle faisait semblant de vivre.
De ses mains est tombe le livre
Dans lequel elle n'a rien lu.

A M. VICTOR HUGO

Il faut, dans ce bas monde, aimer beaucoup de choses,
Pour savoir, apres tout, ce qu'on aime le mieux:
Les bonbons, l'Ocean, le jeu, l'azur des cieux,
Les femmes, les chevaux, les lauriers et les roses.

Il faut fouler aux pieds des fleurs a peine ecloses;
Il faut beaucoup pleurer, dire beaucoup d'adieux.
Puis le coeur s'apercoit qu'il est devenu vieux,
Et l'effet qui s'en va nous decouvre les causes.

De ces biens passagers que l'on goute a demi,
Le meilleur qui nous reste est un ancien ami.
On se brouille, on se fuit.--Qu'un hasard nous rassemble,

On s'approche, on sourit, la main touche la main,
Et nous nous souvenons que nous marchions ensemble,
Que l'ame est immortelle, et qu'hier c'est demain.

ADIEU, SUZON

CHANSON.

Adieu, Suzon, ma rose blonde,
Qui m'as aime pendant huit jours:
Les plus courts plaisirs de ce monde
Souvent font les meilleurs amours.
Sais-je, au moment ou je te quitte,
Ou m'entraine mon astre errant?
Je m'en vais pourtant, ma petite,
Bien loin, bien vite,
Toujours courant.

Paf ! C'est mon cheval qu'on apprete.
Enfant, que ne puis-je en chemin
Emporter ta mauvaise tete,
Qui m'a tout embaume la main!
Tu souris, petite hypocrite,
Comme la nymphe, en t'en fuyant.
Je m'en vais pourtant, ma petite,
Bien loin, bien vite,
Tout en riant.

Que de tristesse et que de charmes,
Tendre enfant, dans tes doux adieux!
Tout m'enivre, jusqu'a tes larmes,
Lorsque ton coeur est dans tes yeux.
A vivre ton regard m'invite;
Il me consolerait mourant.
Je m'en vais pourtant, ma petite,
Bien loin, bien vite,
Tout en pleurant.

Que notre amour, si tu m'oublies,
Suzon, dure encore un moment;
Comme un bouquet de fleurs palies,
Cache-le dans ton sein charmant!
Adieu! le bonheur reste au gite;
Le souvenir part avec moi :
Je l'emporterai, ma petite,
Bien loin, bien vite,
Toujours a toi.

THEOPHILE GAUTIER

VOYAGE

Il me faut du nouveau n'en fut-il
plus au monde.
JEAN DE LA FONTAINE.

Jam mens praetrepidans avet vagari,
Jam laeti studio pedes vigescunt.
CATULLE.

Au travers de la vitre blanche
Le soleil rit, et sur les murs
Tracant de grands angles, epanche
Ses rayons splendides et purs:
Par un si beau temps, a la ville
Rester parmi la foule vile!
Je veux voir des sites nouveaux:
Postillons, sellez vos chevaux.

Au sein d'un nuage de poudre,
Par un galop precipite,
Aussi promptement que la foudre
Comme il est doux d'etre emporte!
Le sable bruit sous la roue,
Le vent autour de vous se joue;
Je veux voir des sites nouveaux:
Postillons, pressez vos chevaux.

Les arbres qui bordent la route
Paraissent fuir rapidement,
Leur forme obscure dont l'oeil doute
Ne se dessine qu'un moment;
Le ciel, tel qu'une banderole,
Par-dessus les bois roule et vole;
Je veux voir des sites nouveaux:
Postillons, pressez vos chevaux.

Chaumieres, fermes isolees,
Vieux chateaux que flanque une tour,
Monts arides, fraiches vallees,
Forets se suivent tour a tour;
Parfois au milieu d'une brume,
Un ruisseau dont la chute ecume;
Je veux voir des sites nouveaux:
Postillons, pressez vos chevaux.

Puis, une hirondelle qui passe,
Rasant la greve au sable d'or,
Puis, semes dans un large espace,
Les moutons d'un berger qui dort;
De grandes perspectives bleues,
Larges et longues de vingt lieues;
Je veux voir des sites nouveaux:
Postillons, pressez vos chevaux.

Une montagne: l'on enraye,
Au bord du rapide penchant
D'un mont dont la hauteur effraye:
Les chevaux glissent en marchant,
L'essieu grince, le pave fume,
Et la roue un instant s'allume;
Je veux voir des sites nouveaux:
Postillons, pressez vos chevaux.

La cote raide est descendue.
Recouverte de sable fin,
La route, a chaque instant perdue,
S'etend comme un ruban sans fin.
Que cette plaine est monotone!
On dirait un matin d'automne;
Je veux voir des sites nouveaux:
Postillons, pressez vos chevaux.

Une ville d'un aspect sombre,
Avec ses tours et ses clochers
Qui montent dans les airs, sans nombre,
Comme des mats ou des rochers,
Ou mille lumieres flamboient
Au sein des ombres qui la noient;
Je veux voir des sites nouveaux:
Postillons, pressez vos chevaux.

Mais ils sont las, et leurs narines,
Rouges de sang, soufflent du feu;
L'ecume inonde leurs poitrines,
Il faut nous arreter un peu.
Halte! demain, plus vite encore,
Aussitot que poindra l'aurore,
Postillons, pressez vos chevaux,
Je veux voir des sites nouveaux.

TOMBEE DU JOUR

Le jour tombait, une pale nuee
Du haut du ciel laissait nonchalamment,
Dans l'eau du fleuve a peine remuee,
Tremper les plis de son blanc vetement.

La nuit parut, la nuit morne et sereine,
Portant le deuil de son frere le jour,
Et chaque etoile a son trone de reine,
En habits d'or s'en vint faire sa cour.

On entendait pleurer les tourterelles,
Et les enfants rever dans leurs berceaux;
C'etait dans l'air comme un frolement d'ailes,
Comme le bruit d'invisibles oiseaux.

Le ciel parlait a voix basse a la terre;
Comme au vieux temps ils parlaient en hebreu,
Et repetaient un acte de mystere;
Je n'y compris qu'un seul mot: c'etait Dieu.

NOEL

Le ciel est noir, la terre est blanche;
--Cloches, carillonnez gaiment!--
Jesus est ne;--la Vierge penche
Sur lui son visage charmant.

Pas de courtines festonnees
Pour preserver l'enfant du froid;
Rien que les toiles d'araignees
Qui pendent des poutres du toit.

Il tremble sur la paille fraiche,
Ce cher petit enfant Jesus,
Et pour rechauffer dans sa creche
L'ane et le boeuf soufflent dessus.

La neige au chaume coud ses franges,
Mais sur le toit s'ouvre le ciel
Et, tout en blanc, le choeur des anges
Chante aux bergers: "_Noel! Noel!_"

FUMEE

La-bas, sous les arbres s'abrite
Une chaumiere au dos bossu;
Le toit penche, le mur s'effrite,
Le seuil de la porte est moussu.

La fenetre, un volet la bouche;
Mais du taudis, comme au temps froid
La tiede baleine d'une bouche,
La respiration se voit.

Un tire-bouchon de fumee,
Tournant son mince filet bleu,
De l'ame en ce bouge enfermee
Porte des nouvelles a Dieu.

CHOC DE CAVALIERS

Hier il m'a semble (sans doute j'etais ivre)
Voir sur l'arche d'un pont un choc de cavaliers
Tout cuirasses de fer, tout imbriques de cuivre,
Et caparaconnes de harnois singuliers.

Des dragons accroupis grommelaient sur leurs casques,
Des Meduses d'airain ouvraient leurs yeux hagards
Dans leurs grands boucliers aux ornements fantasques,
Et des noeuds de serpents ecaillaient leurs brassards.

Par moment, du rebord de l'arcade geante,
Un cavalier blesse perdant son point d'appui,
Un cheval effare tombait dans l'eau beante,
Gueule de crocodile entr'ouverte sous lui.

C'etait vous, mes desirs, c'etait vous, mes pensees,
Qui cherchiez a forcer le passage du pont,
Et vos corps tout meurtris sous leurs armes faussees,
Dorment ensevelis dans le gouffre profond.

LES COLOMBES

Sur le coteau, la-bas ou sont les tombes,
Un beau palmier, comme un panache vert,
Dresse sa tete, ou le soir les colombes
Viennent nicher et se mettre a couvert.

Mais le matin elles quittent les branches:
Comme un collier qui s'egrene, on les voit
S'eparpiller dans l'air bleu, toutes blanches,
Et se poser plus loin sur quelque toit.

Mon ame est l'arbre ou tous les soirs, comme elles,
De blancs essaims de folles visions
Tombent des cieux, en palpitant des ailes,
Pour s'envoler des les premiers rayons.

LAMENTO

Ma belle amie est morte,
Je pleurerai toujours;
Sous la tombe elle emporte
Mon ame et mes amours.
Dans le ciel, sans m'attendre,
Elle s'en retourna;
L'ange qui l'emmena
Ne voulut pas me prendre.
Que mon sort est amer!
Ah! sans amour, s'en aller sur la mer!

La blanche creature
Est couchee au cercueil.
Comme dans la nature
Tout me parait en deuil!
La colombe oubliee
Pleure et songe a l'absent;
Mon ame pleure et sent
Qu'elle est depareillee.
Que mon sort est amer!
Ah! sans amour, s'en aller sur la mer!

Sur moi la nuit immense
S'etend comme un linceul;
Je chante ma romance
Que le ciel entend seul.
Ah! comme elle etait belle
Et comme je l'aimais!
Je n'aimerai jamais
Une femme autant qu'elle;
Que mon sort est amer!
Ah! sans amour, s'en aller sur la mer!

TRISTESSE

Avril est de retour.
La premiere des roses,
De ses levres mi-closes,
Rit au premier beau jour;
La terre bienheureuse
S'ouvre et s'epanouit;
Tout aime, tout jouit.
Helas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse.

Les buveurs en gaite,
Dans leurs chansons vermeilles,
Celebrent sous les treilles
Le vin et la beaute;
La musique joyeuse,
Avec leur rire clair,
S'eparpille dans l'air.
Helas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse.

En deshabilles blancs,
Les jeunes demoiselles
S'en vont sous les tonnelles
Au bras de leurs galants;
La lune langoureuse
Argente leurs baisers
Longuement appuyes.
Helas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse.

Moi, je n'aime plus rien,
Ni l'homme ni la femme,
Ni mon corps, ni mon ame,
Pas meme mon vieux chien.
Allez dire qu'on creuse,
Sous le pale gazon,
Une fosse sans nom.
Helas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse.

LA CARAVANE

La caravane humaine au Sahara du monde,
Par ce chemin des ans qui n'a pas de retour,
S'en va trainant le pied, brulee aux feux du jour,
Et buvant sur ses bras la sueur qui l'inonde.

Le grand lion rugit et la tempete gronde;
A l'horizon fuyard, ni minaret, ni tour;
La seule ombre qu'on ait, c'est l'ombre du vautour,
Qui traverse le ciel cherchant sa proie immonde.

L'on avance toujours, et voici que l'on voit
Quelque chose de vert que l'on se montre au doigt:
C'est un bois de cypres, seme de blanches pierres.

Dieu, pour vous reposer, dans le desert du temps,
Comme des oasis, a mis les cimetieres:
Couchez-vous et dormez, voyageurs haletants.

PLAINTIVE TOURTERELLE

Plaintive tourterelle,
Qui roucoules toujours,
Veux-tu preter ton aile
Pour servir mes amours?

Comme toi, pauvre amante,
Bien loin de mon ramier,
Je pleure et me lamente
Sans pouvoir l'oublier.

Vole et que ton pied rose
Sur l'arbre ou sur la tour
Jamais ne se repose,
Car je languis d'amour.

Evite, o ma colombe,
La halte des palmiers
Et tous les toits ou tombe
La neige des ramiers.

Va droit sur sa fenetre,
Pres du palais du roi,
Donne-lui cette lettre
Et deux baisers pour moi.

Puis sur mon sein en flamme,
Qui ne peut s'apaiser,
Reviens, avec son ame,
Reviens te reposer,

PREMIER SOURIRE DU PRINTEMPS

Tandis qu'a leurs oeuvres perverses
Les hommes courent haletants,
Mars qui rit, malgre les averses,
Prepare en secret le printemps.

Pour les petites paquerettes,
Sournoisement lorsque tout dort,
Il repasse des collerettes
Et cisele des boutons d'or.

Dans le verger et dans la vigne,
Il s'en va, furtif perruquier,
Avec une houppe de cygne,
Poudrer a frimas l'amandier.

La nature au lit se repose;
Lui, descend au jardin desert
Et lace les boutons de rose
Dans leur corset de velours vert.

Tout en composant des solfeges,
Qu'aux merles il siffle a mi-voix,
Il seme aux pres les perce-neiges
Et les violettes aux bois.

Sur le cresson de la fontaine
Ou le cerf boit, l'oreille au guet,
De sa main cachee il egrene
Les grelots d'argent du muguet.

Sous l'herbe, pour que tu la cueilles,
Il met la fraise au teint vermeil,
Et te tresse un chapeau de feuilles
Pour te garantir du soleil.

Puis, lorsque sa besogne est faite,
Et que son regne va finir,
Au seuil d'avril tournant la tete,
Il dit: "Printemps, tu peux venir!"

L'AVEUGLE

Un aveugle au coin d'une borne,
Hagard comme au jour un hibou,
Sur son flageolet, d'un air morne,
Tatonne en se trompant de trou,

Et joue un ancien vaudeville
Qu'il fausse imperturbablement;
Son chien le conduit par la ville,
Spectre diurne a l'oeil dormant.

Les jours sur lui passent sans luire;
Sombre, il entend le monde obscur
Et la vie invisible bruire
Comme un torrent derriere un mur!

Dieu sait quelles chimeres noires
Hantent cet opaque cerveau!
Et quels illisibles grimoires
L'idee ecrit en ce caveau!

Ainsi dans les puits de Venise,
Un prisonnier a demi fou,
Pendant sa nuit qui s'eternise,
Grave des mots avec un clou.

Mais peut-etre aux heures funebres,
Quand la mort souffle le flambeau,
L'ame habituee aux tenebres
Y verra clair dans le tombeau!

LA SOURCE

Tout pres du lac filtre une source,
Entre deux pierres, dans un coin;
Allegrement l'eau prend sa course
Comme pour s'en aller bien loin.

Elle murmure: Oh! quelle joie!
Sous la terre il faisait si noir!
Maintenant ma rive verdoie,
Le ciel se mire a mon miroir.

Les myosotis aux fleurs bleues
Me disent : Ne m'oubliez pas!
Les libellules de leurs queues
M'egratignent dans leurs ebats:

A ma coupe l'oiseau s'abreuve;
Qui sait?--Apres quelques detours
Peut-etre deviendrai-je un fleuve
Baignant vallons, rochers et tours.

Je broderai de mon ecume
Ponts de pierre, quais de granit,
Emportant le steamer qui fume
A l'Ocean ou tout finit.

Ainsi la jeune source jase,
Formant cent projets d'avenir;
Comme l'eau qui bout dans un vase,
Son flot ne peut se contenir;

Mais le berceau touche a la tombe;
Le geant futur meurt petit;
Nee a peine, la source tombe
Dans le grand lac qui l'engloutit

LE MERLE

Un oiseau siffle dans les branches
Et sautille gai, plein d'espoir,
Sur les herbes, de givre blanches,
En bottes jaunes, en frac noir.

C'est un merle, chanteur credule,
Ignorant du calendrier,
Qui reve soleil, et module
L'hymne d'avril en fevrier.

Pourtant il vente, il pleut a verse;
L'Arve jaunit le Rhone bleu,
Et le salon, tendu de perse,
Tient tous ses hotes pres du feu.

Les monts sur l'epaule ont l'hermine,
Comme des magistrats siegeant;
Leur blanc tribunal examine
Un cas d'hiver se prolongeant.

Lustrant son aile qu'il essuie,
L'oiseau persiste en sa chanson,
Malgre neige, brouillard et pluie,
Il croit a la jeune saison.

Il gronde l'aube paresseuse
De rester au lit si longtemps
Et, gourmandant la fleur frileuse,
Met en demeure le printemps.

Il voit le jour derriere l'ombre;
Tel un croyant, dans le saint lieu,
L'autel desert, sous la nef sombre,
Avec sa foi voit toujours Dieu.

A la nature il se confie,
Car son instinct pressent la loi.
Qui rit de ta philosophie,
Beau merle, est moins sage que toi!

L'ART

Oui, l'oeuvre sort plus belle
D'une forme au travail
Rebelle,
Vers, marbre, onyx, email.

Point de contraintes fausses!
Mais que, pour marcher droit,
Tu chausses,
Muse, un cothurne etroit.

Fi du rhythme commode,
Comme un soulier trop grand,
Du mode
Que tout pied quitte et prend!

Statuaire, repousse
L'argile que petrit
Le pouce
Quand flotte ailleurs l'esprit.

Lutte avec le carrare,
Avec le paros dur
Et rare,
Gardiens du contour pur;

Emprunte a Syracuse
Son bronze ou fermement
S'accuse
Le trait fier et charmant;

D'une main delicate
Poursuis dans un filon
D'agate
Le profil d'Apollon.

Peintre, fuis l'aquarelle,
Et fixe la couleur
Trop frele
Au four de l'emailleur.

Fais les sirenes bleues,
Tordant de cent facons
Leurs queues,
Les monstres des blasons;

Dans son nimbe trilobe
La Vierge et son Jesus,
Le globe
Avec la croix dessus.

Tout passe.--L'art robuste
Seul a l'eternite.
Le buste
Survit a la cite.

Et la medaille austere
Que trouve un laboureur
Sous terre
Revele un empereur.

Les dieux eux-memes meurent.
Mais les vers souverains
Demeurent
Plus forts que les airains.

Sculpte, lime, cisele;
Que ton reve flottant
Se scelle
Dans le bloc resistant!

VICTOR DE LAPRADE

A UN GRAND ARBRE

L'esprit calme des dieux habite dans les plantes.
Heureux est le grand arbre aux feuillages epais;
Dans son corps large et sain la seve coule en paix,
Mais le sang se consume en nos veines brulantes.

A la croupe du mont tu sieges comme un roi;
Sur ce trone abrite, je t'aime et je t'envie;
Je voudrais echanger ton etre avec ma vie,
Et me dresser tranquille et sage comme toi.

Le vent n'effleure pas le sol ou tu m'accueilles;
L'orage y descendrait sans pouvoir t'ebranler;
Sur tes plus hauts rameaux, que seuls on voit trembler,
Comme une eau lente, a peine il fait gemir tes feuilles.

L'aube, un instant, les touche avec son doigt vermeil;
Sur tes obscurs reseaux semant sa lueur blanche,
La lune aux pieds d'argent descend de branche en branche,
Et midi baigne en plein ton front dans le soleil.

L'eternelle Cybele embrasse tes pieds fermes;
Les secrets de son sein, tu les sens, tu les vois;
Au commun reservoir en silence tu bois,
Enlace dans ces flancs ou dorment tous les germes.

Salut, toi qu'en naissant l'homme aurait adore!
Notre age, qui se rue aux luttes convulsives,
Te voyant immobile, a doute que tu vives,
Et ne reconnait plus en toi d'hote sacre,

Ah! moi je sens qu'une ame est la sous ton ecorce:
Tu n'as pas nos transports et nos desirs de feu,
Mais tu reves, profond et serein comme un dieu;
Ton immobilite repose sur ta force.

Salut! Un charme agit et s'echange entre nous.
Arbre, je suis peu fier de l'humaine nature;
Un esprit revetu d'ecorce et de verdure
Me semble aussi puissant que le notre, et plus doux.

Verse a flots sur mon front ton ombre qui m'apaise;
Puisse mon sang dormir et mon corps s'affaisser;
Que j'existe un moment sans vouloir ni penser:
La volonte me trouble, et la raison me pese.

Je souffre du desir, orage interieur;
Mais tu ne connais, toi, ni l'espoir, ni le doute,
Et tu n'as su jamais ce que le plaisir coute;
Tu ne l'achetes pas au prix de la douleur.

Quand un beau jour commence et quand le mal fait treve,
Les promesses du ciel ne valent pas l'oubli;
Dieu meme ne peut rien sur le temps accompli;
Nul songe n'est si doux qu'un long sommeil sans reve.

Le chene a le repos, l'homme a la liberte....
Que ne puis-je en ce lieu prendre avec toi racines!
Obeir, sans penser, a des forces divines,
C'est etre dieu soi-meme, et c'est ta volupte.

Verse, ah! verse dans moi tes fraicheurs printanieres,
Les bruits melodieux des essaims et des nids,
Et le frissonnement des songes infinis;
Pour ta serenite je t'aime entre nos freres.

Si j'avais, comme toi, tout un mont pour soutien,
Si mes deux pieds trempaient dans la source des choses,
Si l'Aurore humectait mes cheveux de ses roses,
Si mon coeur recelait toute la paix du tien;

Si j'etais un grand chene avec ta seve pure,
Pour tous, ainsi que toi, bon, riche, hospitalier,
J'abriterais l'abeille et l'oiseau familier
Qui sur ton front touffu repandent le murmure;

Mes feuilles verseraient l'oubli sacre du mal,
Le sommeil, a mes pieds, monterait de la mousse
Et la viendraient tous ceux que la cite repousse
Ecouter ce silence ou parle l'ideal.

Nourri par la nature, au destin resignee,
Des esprits qu'elle aspire et qui la font rever,
Sans trembler devant lui, comme sans le braver,
Du bucheron divin j'attendrais la cognee.

BEATRIX

Gloire au coeur temeraire epris de l'impossible,
Qui marche, dans l'amour, au sentier des douleurs,
Et fuit tout vain plaisir au vulgaire accessible.

Heureux qui sur sa route, invite par les fleurs,
Passe et n'ecarte point leur feuillage ou leurs voiles,
Et, vers l'azur lointain tournant ses yeux en pleurs,

Tend ses bras insenses pour cueillir les etoiles.
Une beaute, cachee aux desirs trop humains,
Sourit a ses regards, sur d'invisibles toiles;

Vers ses ambitions lui frayant des chemins,
Un ange le soutient sur des brises propices;
Les astres bien aimes s'approchent de ses mains;

Les lis du paradis lui pretent leurs calices.
Beatrix ouvre un monde a qui la prend pour soeur,
A qui lutte et se dompte et souffre avec delices,

Et goute a s'immoler sa plus chere douceur;
Et, joyeux, s'elancant au dela du visible,
De la porte du ciel s'approche en ravisseur.
Gloire au coeur temeraire epris de l'impossible!

LE DROIT D'AINESSE

Te voila fort et grand garcon,
Tu vas entrer dans la jeunesse;
Recois ma derniere lecon:
Apprends quel est ton droit d'ainesse.

Pour le connaitre en sa rigueur
Tu n'as pas besoin d'un gros livre;
Ce droit est ecrit dans ton coeur....
Ton coeur! c'est la loi qu'il faut suivre,

Afin de le comprendre mieux,
Tu vas y lire avec ton pere,
Devant ces portraits des aieux
Qui nous aideront, je l'espere.

Ainsi que mon pere l'a fait,
Un brave aine de notre race
Se montre fier et satisfait
En prenant la plus dure place.

A lui le travail, le danger,
La lutte avec le sort contraire;
A lui l'orgueil de proteger
La grande soeur, le petit frere.

Son epargne est le fonds commun
Ou puiseront tous ceux qu'il aime;
Il accroit la part de chacun
De tout ce qu'il s'ote a lui-meme.

Il voit, au prix de ses efforts,
Suivant les traces paternelles,
Tous les freres savants et forts,
Toutes les soeurs sages et belles.

C'est lui qui, dans chaque saison,
Pourvoyeur de toutes les fetes,
Fait abonder dans la maison
Les fleurs, les livres des poetes.

Il travaille, enfin, nuit et jour:
Qu'importe! les autres jouissent.
N'est-il pas le pere a son tour?
S'il vieillit, les enfants grandissent!

Du poste ou le bon Dieu l'a mis
Il ne s'ecarte pas une heure;
Il y fait tete aux ennemis,
Il y mourra, s'il faut qu'il meure!

Quand le berger manque au troupeau,
Absent, helas! ou mort peut-etre,
Tel, pour la brebis et l'agneau,
Le bon chien meurt apres son maitre.

Ainsi, quand Dieu me reprendra,
Tu sais, dans notre humble heritage,
Tu sais le lot qui t'echerra
Et qui te revient sans partage.

Nos chers petits seront heureux,
Mais il faut qu'en toi je renaisse.
Veiller, lutter, souffrir pour eux....
Voila, mon fils, ton droit d'ainesse!

MME. L. ACKERMANN

L'HOMME

Jete par le hasard sur un vieux globe infime,
A l'abandon, perdu comme en un ocean,
Je surnage un moment et flotte a fleur d'abime,
Epave du neant.

Et pourtant, c'est a moi, quand sur des mers sans rives
Un naufrage eternel semblait me menacer,
Qu'une voix a crie du fond de l'Etre: "Arrive!
Je t'attends pour penser."

L'Inconscience encor sur la nature entiere
Etendait tristement son voile epais et lourd.
J'apparus; aussitot a travers la matiere
L'Esprit se faisait jour.

Secouant ma torpeur et tout etonne d'etre,
J'ai surmonte mon trouble et mon premier emoi,
Plonge dans le grand Tout, j'ai su m'y reconnaitre;
Je m'affirme et dis: "Moi!"

Bien que la chair impure encor m'assujettisse,
Des aveugles instincts j'ai rompu le reseau;

Book of the day: