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French Lyrics by Arthur Graves Canfield

Part 3 out of 8

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LA BOUTEILLE A LA MER

Courage, o faible enfant de qui ma solitude
Recoit ces chants plaintifs, sans nom, que vous jetez
Sous mes yeux ombrages du camail de l'etude.
Oubliez les enfants par la mort arretes;
Oubliez Chatterton, Gilbert et Malfilatre;
De l'oeuvre d'avenir saintement idolatre,
Enfin, oubliez l'homme en vous-meme.--Ecoutez:

Quand un grave marin voit que le vent l'emporte
Et que les mats brises pendent tous sur le pont,
Que dans son grand duel la mer est la plus forte

Et que par des calculs l'esprit en vain repond;
Que le courant l'ecrase et le roule en sa course,
Qu'il est sans gouvernail et, partant, sans ressource,
Il se croise les bras dans un calme profond.

Il voit les masses d'eau, les toise et les mesure,
Les meprise en sachant qu'il en est ecrase,
Soumet son ame au poids de la matiere impure
Et se sent mort ainsi que son vaisseau rase.
--A de certains moments, l'ame est sans resistance;
Mais le penseur s'isole et n'attend d'assistance
Que de la forte foi dont il est embrase.

Dans les heures du soir, le jeune Capitaine
A fait ce qu'il a pu pour le salut des siens.
Nul vaisseau n'apparait sur la vague lointaine,
La nuit tombe, et le brick court aux rocs indiens.
--Il se resigne, il prie; il se recueille, il pense
A celui qui soutient les poles et balance
L'equateur herisse des longs meridiens.

Son sacrifice est fait; mais il faut que la terre
Recueille du travail le pieux monument.
C'est le journal savant, le calcul solitaire,
Plus rare que la perle et que le diamant;
C'est la carte des flots faite dans la tempete,
La carte de recueil qui va briser sa tete:
Aux voyageurs futurs sublime testament.

Il ecrit: "Aujourd'hui, le courant nous entraine,
Desempares, perdus, sur la Terre-de-Feu.
Le courant porte a l'est. Notre mort est certaine:
Il faut cingler au nord pour bien passer ce lieu.
--Ci-joint est mon journal, portant quelques etudes
Des constellations des hautes latitudes.
Qu'il aborde, si c'est la volonte de Dieu!"

Puis, immobile et froid, comme le cap des brumes
Qui sert de sentinelle au detroit Magellan,
Sombre comme ces rocs au front charge d'ecumes,
Ces pics noirs dont chacun porte un deuil castillan,
Il ouvre une Bouteille et la choisit tres forte,
Tandis que son vaisseau que le courant emporte
Tourne en un cercle etroit comme un vol de milan.

Il tient dans une main cette vieille compagne,
Ferme, de l'autre main, son flanc noir et terni.
Le cachet porte encor le blason de Champagne,
De la mousse de Reims son col vert est jauni.
D'un regard, le marin en soi-meme rappelle
Quel jour il assembla l'equipage autour d'elle,
Pour porter un grand toste au pavillon beni.

On avait mis en panne, et c'etait grande fete;
Chaque homme sur son mat tenait le verre en main;
Chacun a son signal se decouvrit la tete,
Et repondit d'en haut par un hourra soudain.
Le soleil souriant dorait les voiles blanches;
L'air emu repetait ces voix males et franches,
Ce noble appel de l'homme a son pays lointain.

Apres le cri de tous, chacun reve en silence.
Dans la mousse d'Ai luit l'eclair d'un bonheur;
Tout au fond de son verre il apercoit la France.
La France est pour chacun ce qu'y laissa son coeur:
L'un y voit son vieux pere assis au coin de l'atre,
Comptant ses jours d'absence; a la table du patre,
Il voit sa chaise vide a cote de sa soeur.

Un autre y voit Paris, ou sa fille penchee
Marque avec les compas tous les souffles de l'air,
Ternit de pleurs la glace ou l'aiguille est cachee,
Et cherche a ramener l'aimant avec le fer.
Un autre y voit Marseille. Une femme se leve,
Court au port et lui tend un mouchoir de la greve,
Et ne sent pas ses pieds enfonces dans la mer.

O superstition des amours ineffables,
Murmures de nos coeurs qui nous semblez des voix,
Calculs de la science, o decevantes fables!
Pourquoi nous apparaitre en un jour tant de fois?
Pourquoi vers l'horizon nous tendre ainsi des pieges?
Esperances roulant comme roulent les neiges;
Globes toujours petris et fondus sous nos doigts!

Ou sont-ils a present? ou sont ces trois cents braves?
Renverses par le vent dans les courants maudits,
Aux harpons indiens ils portent pour epaves
Leurs habits dechires sur leurs corps refroidis.
Les savants officiers, la hache a la ceinture,
Ont peri les premiers en coupant la mature:
Ainsi, de ces trois cents, il n'en reste que dix!

Le capitaine encor jette un regard au pole
Dont il vient d'explorer les detroits inconnus.
L'eau monte a ses genoux et frappe son epaule;
Il peut lever au ciel l'un de ses deux bras nus.
Son navire est coule, sa vie est revolue:
Il lance la Bouteille a la mer, et salue
Les jours de l'avenir qui pour lui sont venus.

Il sourit en songeant que ce fragile verre
Portera sa pensee et son nom jusqu'au port;
Que d'une ile inconnue il agrandit la terre;
Qu'il marque un nouvel astre et le confie au sort;
Que Dieu peut bien permettre a des eaux insensees
De perdre des vaisseaux, mais non pas des pensees;
Et qu'avec un flacon il a vaincu la mort.

Tout est dit! A present, que Dieu lui soit en aide!
Sur le brick englouti l'onde a pris son niveau.
Au large flot de l'est le flot de l'ouest succede,
Et la Bouteille y roule en son vaste berceau.
Seule dans l'Ocean la frele passagere
N'a pas pour se guider une brise legere;
Mais elle vient de l'arche et porte le rameau.

Les courants l'emportaient, les glacons la retiennent
Et la couvrent des plis d'un epais manteau blanc.
Les noirs chevaux de mer la heurtent, puis reviennent
La flairer avec crainte, et passent en soufflant.
Elle attend que l'ete, changeant ses destinees,
Vienne ouvrir le rempart des glaces obstinees,
Et vers la ligne ardente elle monte en roulant.

Un jour tout etait calme et la mer Pacifique,
Par ses vagues d'azur, d'or et de diamant,
Renvoyait ses splendeurs au soleil du tropique.
Un navire y passait majestueusement;
Il a vu la Bouteille aux gens de mer sacree:
Il couvre de signaux sa flamme diapree,
Lance un canot en mer et s'arrete un moment.

Mais on entend au loin le canon des Corsaires;
Le Negrier va fuir s'il peut prendre le vent.
Alerte! et coulez bas ces sombres adversaires!
Noyez or et bourreaux du couchant au levant!
La Fregate reprend ses canots et les jette
En son sein, comme fait la sarigue inquiete,
Et par voile et vapeur vole et roule en avant.

Seule dans l'Ocean, seule toujours!--Perdue
Comme un point invisible en un mouvant desert,
L'aventuriere passe errant dans l'etendue,
Et voit tel cap secret qui n'est pas decouvert.
Tremblante voyageuse a flotter condamnee,
Elle sent sur son col que depuis une annee
L'algue et les goemons lui font un manteau vert.

Un soir enfin, les vents qui soufflent des Florides
L'entrainent vers la France et ses bords pluvieux.
Un pecheur accroupi sous des rochers arides
Tire dans ses filets le flacon precieux.
Il court, cherche un savant et lui montre sa prise,
Et, sans l'oser ouvrir, demande qu'on lui dise
Quel est cet elixir noir et mysterieux.

Quel est cet elixir? Pecheur, c'est la science,
C'est l'elixir divin que boivent les esprits,
Tresor de la pensee et de l'experience;
Et, si tes lourds filets, o pecheur, avaient pris
L'or qui toujours serpente aux veines du Mexique,
Les diamants de l'Inde et les perles d'Afrique,
Ton labeur de ce jour aurait eu moins de prix.

Regarde.--Quelle joie ardente et serieuse!
Une gloire de plus luit dans la nation.
Le canon tout-puissant et la cloche pieuse
Font sur les toits tremblants bondir l'emotion.
Aux heros du savoir plus qu'a ceux des batailles
On va faire aujourd'hui de grandes funerailles.
Lis ce mot sur les murs: "Commemoration!"

Souvenir eternel! gloire a la decouverte
Dans l'homme ou la nature egaux en profondeur,
Dans le Juste et le Bien, source a peine entr'ouverte,
Dans l'Art inepuisable, abime de splendeur!

Qu'importe oubli, morsure, injustice insensee,
Glaces et tourbillons de notre traversee?
Sur la pierre des morts croit l'arbre de grandeur.

Cet arbre est le plus beau de la terre promise,
C'est votre phare a tous, Penseurs laborieux!
Voguez sans jamais craindre ou les flots ou la brise
Pour tout tresor scelle du cachet precieux.
L'or pur doit surnager, et sa gloire est certaine;
Dites en souriant comme ce capitaine:
"Qu'il aborde, si c'est la volonte des dieux!"

Le vrai Dieu, le Dieu fort est le Dieu des idees.
Sur nos fronts ou le germe est jete par le sort,
Repandons le Savoir en fecondes ondees;
Puis, recueillant le fruit tel que de l'ame il sort,
Tout empreint des parfums des saintes solitudes,
Jetons l'oeuvre a la mer, la mer des multitudes:
--Dieu la prendra du doigt pour la conduire au port.

VICTOR HUGO

LES DJINNS

Et come i gru van cantando lor lai
Facendo in aer di se lunga riga,
Cosi vid' io venir, traendo guai,
Ombre portate dalla detta briga,--DANTE.

Et comme les grues qui font dans l'air de longues files vont chantant
leur plainte, ainsi je vis venir trainant des gemissements des ombres
emportees par cette tempete.

Murs, ville,
Et port,
Asile
De mort,
Mer grise
Ou brise
La brise,
Tout dort.

Dans la plaine
Nait un bruit.
C'est l'haleine
De la nuit.
Elle brame
Comme une ame
Qu'une flamme
Toujours suit.

La voix plus haute
Semble un grelot.
D'un nain qui saute
C'est le galop.
Il fuit, s'elance,
Puis en cadence
Sur un pied danse
Au bout d'un flot.

La rumeur approche,
L'echo la redit.
C'est comme la cloche
D'un couvent maudit,
Comme un bruit de foule
Qui tonne et qui roule,
Et tantot s'ecroule,
Et tantot grandit.

Dieu! la voix sepulcrale
Des Djinns! Quel bruit ils font!
Fuyons sous la spirale
De l'escalier profond!
Deja s'eteint ma lampe,
Et l'ombre de la rampe,
Qui le long du mur rampe,
Monte jusqu'au plafond.

C'est l'essaim des Djinns qui passe
Et tourbillonne en sifflant.
Les ifs, que leur vol fracasse,
Craquent comme un pin brulant.
Leur troupeau lourd et rapide,
Volant dans l'espace vide,
Semble un nuage livide
Qui porte un eclair au flanc.

Ils sont tout pres!--Tenons fermee
Cette salle ou nous les narguons.

Quel bruit dehors! Hideuse armee
De vampires et de dragons!
La poutre du toit descellee
Ploie ainsi qu'une herbe mouillee,
Et la vieille porte rouillee
Tremble a deraciner ses gonds.

Cris de l'enfer! voix qui hurle et qui pleure!
L'horrible essaim, pousse par l'aquilon,
Sans doute, o ciel! s'abat sur ma demeure.
Le mur flechit sous le noir bataillon.
La maison crie et chancelle penchee,
Et l'on dirait que, du sol arrachee,
Ainsi qu'il chasse une feuille sechee,
Le vent la roule avec leur tourbillon!

Prophete! si ta main me sauve
De ces impurs demons des soirs,
J'irai prosterner mon front chauve
Devant tes sacres encensoirs!
Fais que sur ces portes fideles
Meure leur souffle d'etincelles,
Et qu'en vain l'ongle de leurs ailes
Grince et crie a ces vitraux noirs!

Ils sont passes!--Leur cohorte
S'envole et fuit, et leurs pieds
Cessent de battre ma porte
De leurs coups multiplies.
L'air est plein d'un bruit de chaines,
Et dans les forets prochaines
Frissonnent tous les grands chenes,
Sous leur vol de feu plies!

De leurs ailes lointaines
Le battement decroit,
Si confus dans les plaines,
Si faible, que l'on croit
Ouir la sauterelle
Crier d'une voix grele
Ou petiller la grele
Sur le plomb d'un vieux toit.

D'etranges syllabes
Nous viennent encor:
Ainsi, des arabes
Quand sonne le cor,
Un chant sur la greve
Par instants s'eleve,
Et l'enfant qui reve
Fait des reves d'or.

Les Djinns funebres,
Fils du trepas,
Dans les tenebres
Pressent leurs pas;
Leur essaim gronde:
Ainsi, profonde,
Murmure une onde
Qu'on ne voit pas.

Ce bruit vague
Qui s'endort,
C'est la vague

Sur le bord;
C'est la plainte
Presque eteinte
D'une sainte
Pour un mort.

On doute
La nuit...
J'ecoute:--
Tout fuit.
Tout passe;
L'espace
Efface
Le bruit.

ATTENTE

Esperaba, desperada.

Monte, ecureuil, monte au grand chene,
Sur la branche des cieux prochaine,
Qui plie et tremble comme un jonc.
Cigogne, aux vieilles tours fidele,
Oh! vole et monte a tire-d'aile
De l'eglise a la citadelle,
Du haut clocher au grand donjon.

Vieux aigle, monte de ton aire
A la montagne centenaire

Que blanchit l'hiver eternel.
Et toi qu'en ta couche inquiete
Jamais l'aube ne vit muette,
Monte, monte, vive alouette,
Vive alouette, monte au ciel.

Et maintenant, du haut de l'arbre,

Des fleches de la tour de marbre,
Du grand mont, du ciel enflamme,
A l'horizon, parmi la brume,
Voyez-vous flotter une plume,
Et courir un cheval qui fume,
Et revenir mon bien-aime?

EXTASE

Et j'entendis une grande voix. _Apocalypse._

J'etais seul pres des flots, par une nuit d'etoiles.
Pas un nuage aux cieux, sur les mers pas de voiles.
Mes yeux plongeaient plus loin que le monde reel.
Et les bois, et les monts, et toute la nature,
Semblaient interroger dans un confus murmure
Les flots des mers, les feux du ciel.

Et les etoiles d'or, legions infinies,
A voix haute, a voix basse, avec mille harmonies,
Disaient, en inclinant leurs couronnes de feu;
Et les flots bleus, que rien ne gouverne et n'arrete,
Disaient, en recourbant l'ecume de leur crete:
--C'est le Seigneur, le Seigneur Dieu!

LORSQUE L'ENFANT PARAIT

Lorsque l'enfant parait, le cercle de famille
Applaudit a grands cris. Son doux regard qui brille
Fait briller tous les yeux,
Et les plus tristes fronts, les plus souilles peut-etre,
Se derident soudain a voir l'enfant paraitre,
Innocent et joyeux.

Soit que juin ait verdi mon seuil, ou que novembre
Fasse autour d'un grand feu vacillant dans la chambre
Les chaises se toucher,
Quand l'enfant vient, la joie arrive et nous eclaire.
On rit, on se recrie, on l'appelle, et sa mere
Tremble a le voir marcher.

Quelquefois nous parlons, en remuant la flamme,
De patrie et de Dieu, des poetes, de l'ame
Qui s'eleve en priant;
L'enfant parait, adieu le ciel et la patrie
Et les poetes saints! la grave causerie
S'arrete en souriant.

La nuit, quand l'homme dort, quand l'esprit reve, a l'heure
Ou l'on entend gemir, comme une voix qui pleure,
L'onde entre les roseaux,
Si l'aube tout a coup la-bas luit comme un phare,
Sa clarte dans les champs eveille une fanfare
De cloches et d'oiseaux.

Enfant, vous etes l'aube et mon ame est la plaine
Qui des plus douces fleurs embaume son haleine
Quand vous la respirez;
Mon ame est la foret dont les sombres ramures
S'emplissent pour vous seul de suaves murmures
Et de rayons dores.

Car vos beaux yeux sont pleins de douceurs infinies,
Car vos petites mains, joyeuses et benies,
N'ont point mal fait encor;
Jamais vos jeunes pas n'ont touche notre fange,
Tete sacree! enfant aux cheveux blonds! bel ange
A l'aureole d'or!

Vous etes parmi nous la colombe de l'arche.
Vos pieds tendres et purs n'ont point l'age ou l'on marche
Vos ailes sont d'azur.
Sans le comprendre encor vous regardez le monde.
Double virginite! corps ou rien n'est immonde,
Ame ou rien n'est impur!

Il est si beau, l'enfant, avec son doux sourire,
Sa douce bonne foi, sa voix qui veut tout dire,
Ses pleurs vite apaises,
Laissant errer sa vue etonnee et ravie,
Offrant de toutes parts sa jeune ame a la vie
Et sa bouche aux baisers.

Seigneur! preservez-moi, preservez ceux que j'aime,
Freres, parents, amis, et mes ennemis meme
Dans le mal triomphants,
De jamais voir, Seigneur, l'ete sans fleurs vermeilles,
La cage sans oiseaux, la ruche sans abeilles,
La maison sans enfants.

DANS L'ALCOVE SOMBRE

Beau, frais, souriant d'aise a cette vie amere.--SAINTE-BEUVE.

Dans l'alcove sombre,
Pres d'un humble autel,
L'enfant dort a l'ombre
Du lit maternel.
Tandis qu'il repose,
Sa paupiere rose,
Pour la terre close,
S'ouvre pour le ciel.

Il fait bien des reves.
Il voit par moments
Le sable des greves
Plein de diamants,
Des soleils de flammes,
Et de belles dames
Qui portent des ames
Dans leurs bras charmants.

Songe qui l'enchante!
Il voit des ruisseaux;
Une voix qui chante
Sort du fond des eaux.
Ses soeurs sont plus belles;
Son pere est pres d'elles;
Sa mere a des ailes
Comme les oiseaux.

Il voit mille choses
Plus belles encor;
Des lys et des roses
Plein le corridor;
Des lacs de delice
Ou le poisson glisse,
Ou l'onde se plisse
A des roseaux d'or!

Enfant, reve encore!
Dors, o mes amours!
Ta jeune ame ignore
Ou s'en vont tes jours.
Comme une algue morte
Tu vas, que t'importe?
Le courant t'emporte,
Mais tu dors toujours!

Sans soin, sans etude,
Tu dors en chemin,
Et l'inquietude
A la froide main,
De son ongle aride,
Sur ton front candide,
Qui n'a point de ride,
N'ecrit pas: "Demain!"

Il dort, innocence!
Les anges sereins
Qui savent d'avance
Le sort des humains,
Le voyant sans armes,
Sans peur, sans alarmes,
Baisent avec larmes
Ses petites mains.

Leurs levres effleurent
Ses levres de miel.
L'enfant voit qu'ils pleurent
Et dit: "Gabriel!"
Mais l'ange le touche,
Et, bercant sa couche,
Un doigt sur sa bouche,
Leve l'autre au ciel!

Cependant sa mere,
Prompte a le bercer,
Croit qu'une chimere
Le vient oppresser!
Fiere, elle l'admire,
L'entend qui soupire,
Et le fait sourire
Avec un baiser.

NOUVELLE CHANSON SUR UN VIEIL AIR

S'il est un charmant gazon
Que le ciel arrose,
Ou brille en toute saison
Quelque fleur eclose,
Ou l'on cueille a pleine main
Lys, chevrefeuille et jasmin,
J'en veux faire le chemin
Ou ton pied se pose.

S'il est un sein bien aimant
Dont l'honneur dispose,
Dont le ferme devouement
N'ait rien de morose,
Si toujours ce noble sein
Bat pour un digne dessein,
J'en veux faire le coussin
Ou ton front se pose!

S'il est un reve d'amour
Parfume de rose
Ou l'on trouve chaque jour
Quelque douce chose,
Un reve que Dieu benit,
Ou l'ame a l'ame s'unit,
Oh! j'en veux faire le nid
Ou ton coeur se pose!

AUTRE CHANSON

L'aube et ta porte est close;
Ma belle, pourquoi sommeiller?
A l'heure ou s'eveille la rose
Ne vas-tu pas te reveiller?

O ma charmante,
Ecoute ici
L'amant qui chante
Et pleure aussi!

Tout frappe a ta porte benie.
L'aurore dit: Je suis le jour!
L'oiseau dit: Je suis l'harmonie!
Et mon coeur dit: Je suis l'amour!

O ma charmante,
Ecoute ici
L'amant qui chante
Et pleure aussi!

Je t'adore ange et t'aime femme.
Dieu qui par toi m'a complete
A fait mon amour pour ton ame
Et mon regard pour ta beaute.

O ma charmante,
Ecoute ici
L'amant qui chante
Et pleure aussi!

PUISQU'ICI-BAS TOUTE AME

Puisqu'ici-bas toute ame
Donne a quelqu'un
Sa musique, sa flamme,
Ou son parfum;

Puisqu'ici toute chose
Donne toujours
Son epine ou sa rose
A ses amours;

Puisqu'avril donne aux chenes
Un bruit charmant;
Que la nuit donne aux peines
L'oubli dormant;

Puisque l'air a la branche
Donne l'oiseau;
Que l'aube a la pervenche
Donne un peu d'eau;

Puisque, lorsqu'elle arrive
S'y reposer,
L'onde amere a la rive
Donne un baiser;

Je te donne a cette heure,
Penche sur toi,
La chose la meilleure
Que j'aie en moi!

Recois donc ma pensee,
Triste d'ailleurs,
Qui, comme une rosee,
T'arrive en pleurs!

Recois mes voeux sans nombre,
O mes amours!
Recois la flamme ou l'ombre
De tous mes jours!

Mes transports pleins d'ivresses,
Purs de soupcons,
Et toutes les caresses
De mes chansons!

Mon esprit qui sans voile
Vogue au hasard,
Et qui n'a pour etoile
Que ton regard!

Ma muse que les heures
Bercent revant,
Qui, pleurant quand tu pleures,
Pleure souvent!

Recois, mon bien celeste,
O ma beaute,
Mon coeur, dont rien ne reste,
L'amour ote.

OCEANO NOX

Oh! combien de marins, combien de capitaines
Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines,
Dans ce morne horizon se sont evanouis!
Combien ont disparu, dure et triste fortune!
Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune,
Sous l'aveugle ocean a jamais enfouis!
Combien de patrons morts avec leurs equipages!
L'ouragan de leur vie a pris toutes les pages,
Et d'un souffle il a tout disperse sur les flots!
Nul ne saura leur fin dans l'abime plongee.
Chaque vague en passant d'un butin s'est chargee;
L'une a saisi l'esquif, l'autre les matelots!
Nul ne sait votre sort, pauvres tetes perdues!
Vous roulez a travers les sombres etendues,
Heurtant de vos fronts morts des ecueils inconnus.
Oh! que de vieux parents, qui n'avaient plus qu'un reve,
Sont morts en attendant tous les jours sur la greve
Ceux qui ne sont pas revenus!

On s'entretient de vous parfois dans les veillees.
Maint joyeux cercle, assis sur des ancres rouillees,
Mele encor quelque temps vos noms d'ombre couverts
Aux rires, aux refrains, aux recits d'aventures,
Aux baisers qu'on derobe a vos belles futures,
Tandis que vous dormez dans les goemons verts!

On demande:--Ou sont-ils? sont-ils rois dans quelque ile?
Nous ont-ils delaisses pour un bord plus fertile?
--Puis votre souvenir meme est enseveli.
Le corps se perd dans l'eau, le nom dans la memoire.
Le temps, qui sur toute ombre en verse une plus noire,
Sur le sombre ocean jette le sombre oubli.

Bientot des yeux de tous votre ombre est disparue.
L'un n'a-t-il pas sa barque et l'autre sa charrue?
Seules, durant ces nuits ou l'orage est vainqueur,
Vos veuves aux fronts blancs, lasses de vous attendre,
Parlent encor de vous en remuant la cendre
De leur foyer et de leur coeur!

Et quand la tombe enfin a ferme leur paupiere,
Rien ne sait plus vos noms, pas meme une humble pierre
Dans l'etroit cimetiere ou l'echo nous repond,
Pas meme un saule vert qui s'effeuille a l'automne,
Pas meme la chanson naive et monotone
Que chante un mendiant a l'angle d'un vieux pont!

Ou sont-ils,les marins sombres dans les nuits noires?
O flots, que vous savez de lugubres histoires!
Flots profonds redoutes des meres a genoux!
Vous vous les racontez en montant les marees,
Et c'est ce qui vous fait ces voix desesperees
Que vous avez le soir quand vous venez vers nous!

NUITS DE JUIN

L'ete, lorsque le jour a fui, de fleurs couverte
La plaine verse au loin un parfum enivrant;
Les yeux fermes, l'oreille aux rumeurs entr'ouverte,
On ne dort qu'a demi d'un sommeil transparent.

Les astres sont plus purs, l'ombre parait meilleure;
Un vague demi-jour teint le dome eternel;
Et l'aube douce et pale, en attendant son heure,
Semble toute la nuit errer au bas du ciel.

LA TOMBE DIT A LA ROSE

La tombe dit a la rose:
--Des pleurs dont l'aube t'arrose
Que fais-tu, fleur des amours?
La rose dit a la tombe:
-- Que fais-tu de ce qui tombe
Dans ton gouffre ouvert toujours?

La rose dit:--Tombeau sombre,
De ces pleurs je fais dans l'ombre
Un parfum d'ambre et de miel.
La tombe dit:--Fleur plaintive,
De chaque ame qui m'arrive
Je fais un ange du ciel.

TRISTESSE D'OLYMPIO

Les champs n'etaient point noirs, les cieux n'etaient pas mornes;
Non, le jour rayonnait dans un azur sans bornes
Sur la terre etendu,
L'air etait plein d'encens et les pres de verdures,
Quand il revit ces lieux ou par tant de blessures
Son coeur s'est repandu.

L'automne souriait; les coteaux vers la plaine
Penchaient leurs bois charmants qui jaunissaient a peine,
Le ciel etait dore;
Et les oiseaux, tournes vers celui que tout nomme,
Disant peut-etre a Dieu quelque chose de l'homme,
Chantaient leur chant sacre.

Il voulut tout revoir, l'etang pres de la source,
La masure ou l'aumone avait vide leur bourse,
Le vieux frene plie,
Les retraites d'amour au fond des bois perdues,
L'arbre ou dans les baisers leurs ames confondues
Avaient tout oublie.

Il chercha le jardin, la maison isolee,
La grille d'ou l'oeil plonge en une oblique allee,
Les vergers en talus.
Pale, il marchait.--Au bruit de son pas grave et sombre
Il voyait a chaque arbre, helas! se dresser l'ombre
Des jours qui ne sont plus.

Il entendait fremir dans la foret qu'il aime
Ce doux vent qui, faisant tout vibrer en nous-meme,
Y reveille l'amour,
Et, remuant le chene ou balancant la rose,
Semble l'ame de tout qui va sur chaque chose
Se poser tour a tour.

Les feuilles qui gisaient dans le bois solitaire,
S'efforcant sous ses pas de s'elever de terre,
Couraient dans le jardin;
Ainsi, parfois, quand l'ame est triste, nos pensees
S'envolent un moment sur leurs ailes blessees,
Puis retombent soudain.

Il contempla longtemps les formes magnifiques
Que la nature prend dans les champs pacifiques;
Il reva jusqu'au soir;
Tout le jour il erra le long de la ravine,
Admirant tour a tour le ciel, face divine,
Le lac, divin miroir.

Helas! se rappelant ses douces aventures,
Regardant, sans entrer, par-dessus les clotures,
Ainsi qu'un paria,
Il erra tout le jour. Vers l'heure ou la nuit tombe,
Il se sentit le coeur triste comme une tombe,
Alors il s'ecria :

--"O douleur! j'ai voulu, moi dont l'ame est troublee,
Savoir si l'urne encor conservait la liqueur,
Et voir ce qu'avait fait cette heureuse vallee
De tout ce que j'avais laisse la de mon coeur!

"Que peu de temps suffit pour changer toutes choses!
Nature au front serein, comme vous oubliez!
Et comme vous brisez dans vos metamorphoses
Les fils mysterieux ou nos coeurs sont lies!

"Nos chambres de feuillage en halliers sont changees;
L'arbre ou fut notre chiffre est mort ou renverse;
Nos roses dans l'enclos ont ete ravagees
Par les petits enfants qui sautent le fosse.

"Un mur clot la fontaine ou, par l'heure echauffee,
Folatre, elle buvait en descendant des bois;
Elle prenait de l'eau dans sa main, douce fee,
Et laissait retomber des perles de ses doigts!

"On a pave la route apre et mal aplanie,
Ou, dans le sable pur se dessinant si bien,
Et de sa petitesse etalant l'ironie,
Son pied charmant semblait rire a cote du mien.

"La borne du chemin, qui vit des jours sans nombre,
Ou jadis pour m'attendre elle aimait a s'asseoir,
S'est usee en heurtant, lorsque la route est sombre,
Les grands chars gemissants qui reviennent le soir.

"La foret ici manque et la s'est agrandie....
De tout ce qui fut nous presque rien n'est vivant:
Et, comme un tas de cendre eteinte et refroidie,
L'amas des souvenirs se disperse a tout vent!

"N'existons-nous donc plus? Avons-nous eu notre heure?
Rien ne la rendra-t-il a nos cris superflus?
L'air joue avec la branche au moment ou je pleure;
Ma maison me regarde et ne me connait plus.

"D'autres vont maintenant passer ou nous passames.
Nous y sommes venus, d'autres vont y venir:
Et le songe qu'avaient ebauche nos deux ames,
Ils le continueront sans pouvoir le finir!

"Car personne ici-bas ne termine et n'acheve;
Les pires des humains sont comme les meilleurs!
Nous nous reveillons tous au meme endroit du reve.
Tout commence en ce monde et tout finit ailleurs.

"Oui, d'autres a leur tour viendront, couples sans tache,
Puiser dans cet asile heureux, calme, enchante,
Tout ce que la nature a l'amour qui se cache
Mele de reverie et de solennite!

"D'autres auront nos champs, nos sentiers, nos retraites.
Ton bois, ma bien-aimee, est a des inconnus.
D'autres femmes viendront, baigneuses indiscretes,
Troubler le flot sacre qu'ont touche tes pieds nus.

"Quoi donc! c'est vainement qu'ici nous nous aimames!
Rien ne nous restera de ces coteaux fleuris
Ou nous fondions notre etre en y melant nos flammes!
L'impassible nature a deja tout repris.

"Oh! dites-moi, ravins, frais ruisseaux, treilles mures,
Rameaux charges de nids, grottes, forets, buissons,
Est-ce que vous ferez pour d'autres vos murmures?
Est-ce que vous direz a d'autres vos chansons?

"Nous vous comprenions tant! doux, attentifs, austeres,
Tous nos echos s'ouvraient si bien a votre voix!
Et nous pretions si bien, sans troubler vos mysteres,
L'oreille aux mots profonds que vous dites parfois!

"Repondez, vallon pur, repondez, solitude,
O nature abritee en ce desert si beau,
Lorsque nous dormirons tous deux dans l'attitude
Que donne aux morts pensifs la forme du tombeau;

"Est-ce que vous serez a ce point insensible
De nous savoir couches, morts avec nos amours,
Et de continuer votre fete paisible,
Et de toujours sourire et de chanter toujours?

"Est-ce que, nous sentant errer dans vos retraites,
Fantomes reconnus par vos monts et vos bois,
Vous ne nous direz pas de ces choses secretes
Qu'on dit en revoyant des amis d'autrefois?

"Est-ce que vous pourrez, sans tristesse et sans plainte,
Voir nos ombres flotter ou marcherent nos pas,
Et la voir m'entrainer, dans une morne etreinte,
Vers quelque source en pleurs qui sanglote tout bas?

"Et s'il est quelque part, dans l'ombre ou rien ne veille,
Deux amants sous vos fleurs abritant leurs transports,
Ne leur irez-vous pas murmurer a l'oreille :
--Vous qui vivez, donnez une pensee aux morts?

"Dieu nous prete un moment les pres et les fontaines,
Les grands bois frissonnants, les rocs profonds et sourds,
Et les cieux azures et les lacs et les plaines,
Pour y mettre nos coeurs, nos reves, nos amours;

"Puis il nous les retire. Il souffle notre flamme.
Il plonge dans la nuit l'antre ou nous rayonnons,
Et dit a la vallee, ou s'imprima notre ame,
D'effacer notre trace et d'oublier nos noms.

"Eh bien! oubliez-nous, maison, jardin, ombrages;
Herbe, use notre seuil! ronce, cache nos pas!
Chantez, oiseaux! ruisseaux, coulez! croissez, feuillages!
Ceux que vous oubliez ne vous oublieront pas.

"Car vous etes pour nous l'ombre de l'amour meme,
Vous etes l'oasis qu'on rencontre en chemin!
Vous etes, o vallon, la retraite supreme
Ou nous avons pleure nous tenant par la main!

"Toutes les passions s'eloignent avec l'age,
L'une emportant son masque et l'autre son couteau,
Comme un essaim chantant d'histrions en voyage
Dont le groupe decroit derriere le coteau.

"Mais toi, rien ne t'efface, Amour! toi qui nous charmes!
Toi qui, torche ou flambeau, luis dans notre brouillard!
Tu nous tiens par la joie, et surtout par les larmes;
Jeune homme on te maudit, on t'adore vieillard.

"Dans ces jours ou la tete au poids des ans s'incline,
Ou l'homme, sans projets, sans but, sans visions,
Sent qu'il n'est deja plus qu'une tombe en ruine
Ou gisent ses vertus et ses illusions;

"Quand notre ame en revant descend dans nos entrailles,
Comptant dans notre coeur, qu'enfin la glace atteint,
Comme on compte les morts sur un champ de batailles,
Chaque douleur tombee et chaque songe eteint,

"Comme quelqu'un qui cherche en tenant une lampe,
Loin des objets reels, loin du monde rieur,
Elle arrive a pas lents par une obscure rampe
Jusqu'au fond desole du gouffre interieur;

"Et la, dans cette nuit qu'aucun rayon n'etoile,
L'ame, en un repli sombre ou tout semble finir,
Sent quelque chose encor palpiter sous un voile ...--
C'est toi qui dors dans l'ombre, o sacre souvenir!"

A QUOI BON ENTENDRE

A quoi bon entendre
Les oiseaux des bois?
L'oiseau le plus tendre
Chante dans ta voix.

Que Dieu montre ou voile
Les astres des cieux!
La plus pure etoile
Brille dans tes yeux.

Qu'avril renouvelle
Le jardin en fleur!
La fleur la plus belle
Fleurit dans ton coeur.

Cet oiseau de flamme,
Cet astre du jour,
Cette fleur de l'ame,
S'appelle l'amour.

CHANSON

Si vous n'avez rien a me dire,
Pourquoi venir aupres de moi?
Pourquoi me faire ce sourire
Qui tournerait la tete au roi?
Si vous n'avez rien a me dire,
Pourquoi venir aupres de moi?

Si vous n'avez rien a m'apprendre,
Pourquoi me pressez-vous la main?
Sur le reve angelique et tendre,
Auquel vous songez en chemin,
Si vous n'avez rien a m'apprendre,
Pourquoi me pressez-vous la main?

Si vous voulez que je m'en aille,
Pourquoi passez-vous par ici?
Lorsque je vous vois, je tressaille,
C'est ma joie et c'est mon souci.
Si vous voulez que je m'en aille,
Pourquoi passez-vous par ici?

QUAND NOUS HABITIONS TOUS ENSEMBLE

Quand nous habitions tous ensemble
Sur nos collines d'autrefois,
Ou l'eau court, ou le buisson tremble,
Dans la maison qui touche aux bois,

Elle avait dix ans, et moi trente;
J'etais pour elle l'univers.
Oh! comme l'herbe est odorante
Sous les arbres profonds et verts!

Elle faisait mon sort prospere,
Mon travail leger, mon ciel bleu.
Lorsqu'elle me disait: Mon pere,
Tout mon coeur s'ecriait: Mon Dieu!

A travers mes songes sans nombre,
J'ecoutais son parler joyeux,
Et mon front s'eclairait dans l'ombre
A la lumiere de ses yeux.

Elle avait l'air d'une princesse
Quand je la tenais par la main.
Elle cherchait des fleurs sans cesse
Et des pauvres dans le chemin.

Elle donnait comme on derobe,
En se cachant aux yeux de tous.
Oh! la belle petite robe
Qu'elle avait, vous rappelez-vous?

Le soir, aupres de ma bougie,
Elle jasait a petit bruit,
Tandis qu'a la vitre rougie
Heurtaient les papillons de nuit.

Les anges se miraient en elle.
Que son bonjour etait charmant!
Le ciel mettait dans sa prunelle
Ce regard qui jamais ne ment.

Oh! je l'avais, si jeune encore,
Vue apparaitre en mon destin!
C'etait l'enfant de mon aurore,
Et mon etoile du matin!

Quand la lune claire et sereine
Brillait aux cieux, dans ces beaux mois,
Comme nous allions dans la plaine!
Comme nous courions dans les bois!

Puis, vers la lumiere isolee
Etoilant le logis obscur,
Nous revenions par la vallee
En tournant le coin du vieux mur;

Nous revenions, coeurs pleins de flamme,
En parlant des splendeurs du ciel.
Je composais cette jeune ame
Comme l'abeille fait son miel.

Doux ange aux candides pensees,
Elle etait gaie en arrivant ...--
Toutes ces choses sont passees
Comme l'ombre et comme le vent!

O SOUVENIRS! PRINTEMPS! AURORE!

O Souvenir! printemps! aurore!
Doux rayon triste et rechauffant!
--Lorsqu'elle etait petite encore,
Que sa soeur etait tout enfant ...--

Connaissez-vous sur la colline
Qui joint Montlignon a Saint-Leu,
Une terrasse qui s'incline
Entre un bois sombre et le ciel bleu?

C'est la que nous vivions.--Penetre,
Mon coeur, dans ce passe charmant!--
Je l'entendais sous ma fenetre
Jouer le matin doucement.

Elle courait dans la rosee,
Sans bruit, de peur de m'eveiller;
Moi, je n'ouvrais pas ma croisee,
De peur de la faire envoler.

Ses freres riaient ...--Aube pure!
Tout chantait sous ces frais berceaux,
Ma famille avec la nature.
Mes enfants avec les oiseaux?

Je toussais, on devenait brave.
Elle montait a petits pas,
Et me disait d'un air tres grave:
J'ai laisse les enfants en bas.

Qu'elle fut bien ou mal coiffee,
Que mon coeur fut triste ou joyeux
Je l'admirais. C'etait ma fee,
Et le doux astre de mes yeux!

Nous jouions toute la journee.
O jeux charmants! chers entretiens!
Le soir, comme elle etait l'ainee,
Elle me disait:--Pere, viens!

Nous allons t'apporter ta chaise,
Conte-nous une histoire, dis!--
Et je voyais rayonner d'aise
Tous ces regards du paradis.

Alors, prodiguant les carnages,
J'inventais un conte profond
Dont je trouvais les personnages
Parmi les ombres du plafond.

Toujours, ces quatre douces tetes
Riaient, comme a cet age on rit,
De voir d'affreux geants tres betes
Vaincus par des nains pleins d'esprit.

J'etais l'Arioste et l'Homere
D'un poeme eclos d'un seul jet:
Pendant que je parlais, leur mere
Les regardait rire, et songeait.

Leur aieul, qui lisait dans l'ombre,
Sur eux parfois levait les yeux,
Et moi, par la fenetre sombre,
J'entrevoyais un coin des cieux!

DEMAIN, DES L'AUBE

Demain, des l'aube, a l'heure ou blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends.
J'irai par la foret, j'irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

Je marcherai les yeux fixes sur mes pensees,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbe, les mains croisees,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et quand j'arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyere en fleur.

VENI, VIDI, VIXI

J'ai bien assez vecu, puisque dans mes douleurs
Je marche sans trouver de bras qui me secourent,
Puisque je ris a peine aux enfants qui m'entourent,
Puisque je ne suis plus rejoui par les fleurs;

Puisqu'au printemps, quand Dieu met la nature en fete,
J'assiste, esprit sans joie, a ce splendide amour;
Puisque je suis a l'heure ou l'homme fuit le jour,
Helas! et sent de tout la tristesse secrete;

Puisque l'espoir serein dans mon ame est vaincu;
Puisqu'en cette saison des parfums et des roses,
O ma fille! j'aspire a l'ombre ou tu reposes,
Puisque mon coeur est mort, j'ai bien assez vecu.

Je n'ai pas refuse ma tache sur la terre.
Mon sillon? Le voila. Ma gerbe? La voici.
J'ai vecu souriant, toujours plus adouci,
Debout, mais incline du cote du mystere.

J'ai fait ce que j'ai pu: j'ai servi, j'ai veille,
Et j'ai vu bien souvent qu'on riait de ma peine.
Je me suis etonne d'etre un objet de haine,
Ayant beaucoup souffert et beaucoup travaille.

Dans ce bagne terrestre ou ne s'ouvre aucune aile,
Sans me plaindre, saignant, et tombant sur les mains,
Morne, epuise, raille par les forcats humains,
J'ai porte mon chainon de la chaine eternelle.

Maintenant mon regard ne s'ouvre qu'a demi:
Je ne me tourne plus meme quand on me nomme;
Je suis plein de stupeur et d'ennui, comme un homme
Qui se leve avant l'aube et qui n'a pas dormi.

Je ne daigne plus meme, en ma sombre paresse,
Repondre a l'envieux dont la bouche me nuit.
O Seigneur! ouvrez-moi les portes de la nuit,
Afin que je m'en aille et que je disparaisse!

LE CHANT DE CEUX QUI S'EN VONT SUR MER

(Air breton.)

Adieu, patrie!
L'onde est en furie.
Adieu, patrie,
Azur!

Adieu, maison, treille au fruit mur,
Adieu, les fleurs d'or du vieux mur!

Adieu, patrie!
Ciel, foret, prairie,
Adieu, patrie,
Azur!

Adieu, patrie!
L'onde est en furie.
Adieu, patrie,
Azur!

Adieu, fiancee au front pur,
Le ciel est noir, le vent est dur.

Adieu, patrie!
Lise, Anna, Marie!
Adieu, patrie,
Azur!

Adieu, patrie.
L'onde est en furie.
Adieu, patrie,
Azur!

Notre oeil que voile un deuil futur
Va du flot sombre au sort obscur.

Adieu, patrie!
Pour toi mon coeur prie.
Adieu, patrie,
Azur!

LUNA

O France, quoique tu sommeilles,
Nous t'appelons, nous, les proscrits!
Les tenebres ont des oreilles,
Et les profondeurs ont des cris.

Le despotisme apre et sans gloire
Sur les peuples decourages
Ferme la grille epaisse et noire
Des erreurs et des prejuges;

Il tient sous clef l'essaim fidele
Des fermes penseurs, des heros,
Mais l'Idee avec un coup d'aile
Ecartera les durs barreaux,

Et, comme en l'an quatre-vingt-onze,
Reprendra son vol souverain;
Car briser la cage de bronze,
C'est facile a l'oiseau d'airain.

L'obscurite couvre le monde,
Mais l'Idee illumine et luit;
De sa clarte blanche elle inonde
Les sombres azurs de la nuit.

Elle est le fanal solitaire,
Le rayon providentiel.
Elle est la lampe de la terre
Qui ne peut s'allumer qu'au ciel.

Elle apaise l'ame qui souffre,
Guide la vie, endort la mort;
Elle montre aux mechants le gouffre,
Elle montre aux justes le port.

En voyant dans la brume obscure
L'Idee, amour des tristes yeux,
Monter calme, sereine et pure,
Sur l'horizon mysterieux,

Les fanatismes et les haines
Rugissent devant chaque seuil
Comme hurlent les chiens obscenes
Quand apparait la lune en deuil.

Oh! contemplez l'Idee altiere,
Nations! son front surhumain
A, des a present, la lumiere
Qui vous eclairera demain!

LE CHASSEUR NOIR

Qu'es-tu, passant? Le bois est sombre,
Les corbeaux volent en grand nombre,
Il va pleuvoir.
Je suis celui qui va dans l'ombre,
Le chasseur noir!

Les feuilles des bois, du vent remuees,
Sifflent ... on dirait
Qu'un sabbat nocturne emplit de huees
Toute la foret;
Dans une clairiere, au sein des nuees,
La lune apparait.

Chasse le daim, chasse la biche,
Cours dans les bois, cours dans la friche,
Voici le soir.
Chasse le czar, chasse l'Autriche,
O chasseur noir!

Les feuilles des bois, etc.

Souffle en ton cor, boucle ta guetre,
Chasse les cerfs qui viennent paitre
Pres du manoir.
Chasse le roi, chasse le pretre,
O chasseur noir.

Les feuilles des bois, etc.

Il tonne, il pleut, c'est le deluge.
Le renard fuit, pas de refuge
Et pas d'espoir!
Chasse l'espion, chasse le juge,
O chasseur noir.

Les feuilles des bois, etc.

Tous les demons de saint Antoine
Bondissent dans la folle avoine
Sans t'emouvoir;
Chasse l'abbe, chasse le moine,
O chasseur noir!

Les feuilles des bois, etc.

Chasse les ours! Ta meute jappe.
Que pas un sanglier n'echappe!
Fais ton devoir!
Chasse Cesar, chasse le pape,
O chasseur noir!

Les feuilles des bois, etc.

Le loup de ton sentier s'ecarte.
Que ta meute a sa suite parte!
Cours! Fais-le choir!
Chasse le brigand Bonaparte,
O chasseur noir!

Les feuilles des bois, du vent remuees,
Tombent ... on dirait
Que le sabbat sombre aux rauques huees
A fui la foret;
Le clair chant du coq perce les nuees;
Ciel! L'aube apparait!

Tout reprend sa force premiere.
Tu redeviens la France altiere
Si belle a voir,
L'ange blanc vetu de lumiere,
O chasseur noir!

Les feuilles des bois, du vent remuees,
Tombent ... on dirait
Que le sabbat sombre aux rauques huees
A fui la foret!
Le clair chant du coq perce les nuees;
Ciel! L'aube apparait!

LUX

Temps futurs! vision sublime!
Les peuples sont hors de l'abime.
Le desert morne est traverse.
Apres les sables, la pelouse;
Et la terre est comme une epouse,
Et l'homme est comme un fiance!

Oh! voyez! la nuit se dissipe.
Sur le monde qui s'emancipe,
Oubliant Cesars et Capets,
Et sur les nations nubiles,
S'ouvrent dans l'azur, immobiles,
Les vastes ailes de la paix!

O libre France enfin surgie
O robe blanche apres l'orgie!
O triomphe apres les douleurs!
Le travail bruit dans les forges,
Le ciel rit, et les rouges-gorges
Chantent dans l'aubepine en fleurs!

Les rancunes sont effacees;
Tous les coeurs, toutes les pensees,
Qu'anime le meme dessin
Ne font plus qu'un faisceau superbe
Dieu prend pour lier cette gerbe
La vieille corde du tocsin.

Au fond des cieux un point scintille.
Regardez, il grandit, il brille,
Il approche, enorme et vermeil.
O Republique universelle,
Tu n'es encor que l'etincelle,
Demain tu seras le soleil.

ULTIMA VERBA

Oh! tant qu'on le verra troner, ce gueux, ce prince,
Par le pape beni, monarque malandrin,
Dans une main le sceptre et dans l'autre la pince,
Charlemagne taille par Satan dans Mandrin;

Tant qu'il se vautrera, broyant dans ses machoires
Le serment, la vertu, l'honneur religieux,
Ivre, affreux, vomissant sa honte sur nos gloires;
Tant qu'on verra cela sous le soleil des cieux;

Quand meme grandirait l'abjection publique
A ce point d'adorer l'execrable trompeur;
Quand meme l'Angleterre et meme l'Amerique
Diraient a l'exile:--Va-t'en! nous avons peur!

Quand meme nous serions comme la feuille morte;
Quand, pour plaire a Cesar, on nous rentrait tous;
Quand le proscrit devrait s'enfuir de porte en porte,
Aux hommes dechire comme un haillon aux clous;

Quand le desert, ou Dieu contre l'homme proteste,
Bannirait les bannis, chasserait les chasses;
Quand meme, infame aussi, lache comme le reste,
Le tombeau jetterait dehors les trepasses;

Je ne flechirai pas! Sans plainte dans la bouche,
Calme, le deuil au coeur, dedaignant le troupeau,
Je vous embrasserai dans mon exil farouche,
Patrie, o mon autel! liberte, mon drapeau!

Mes nobles compagnons, je garde votre culte;
Bannis, la republique est la qui nous unit.
J'attacherai la gloire a tout ce qu'on insulte;
Je jetterai l'opprobre a tout ce qu'on benit!

Je serai, sous le sac de cendre qui me couvre,
La voix qui dit: malheur! la bouche qui dit: non!
Tandis que tes valets te montreront ton Louvre,
Moi, je te montrerai, Cesar, ton cabanon.

Devant les trahisons et les tetes courbees,
Je croiserai les bras, indigne, mais serein.
Sombre fidelite pour les choses tombees,
Sois ma force et ma joie et mon pilier d'airain!

Oui, tant qu'il sera la, qu'on cede ou qu'on persiste,
O France! France aimee et qu'on pleure toujours,
Je ne reverrai pas ta terre douce et triste,
Tombeau de mes aieux et nid de mes amours!

Je ne reverrai pas ta rive qui nous tente,
France! hors le devoir, helas! j'oublirai tout.
Parmi les eprouves je planterai ma tente.
Je resterai proscrit, voulant rester debout.

J'accepte l'apre exil, n'eut-il ni fin ni terme,
Sans chercher a savoir et sans considerer
Si quelqu'un a plie qu'on aurait cru plus ferme,
Et si plusieurs s'en vont qui devraient demeurer.

Si l'on n'est plus que mille, eh bien, j'en suis! Si meme
Ils ne sont plus que cent, je brave encor Sylla;
S'il en demeure dix, je serai le dixieme;
Et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-la!

CHANSON

Proscrit, regarde les roses;
Mai joyeux, de l'aube en pleurs
Les recoit toutes ecloses;
Proscrit, regarde les fleurs.

--Je pense
Aux roses que je semai.
Le mois de mai sans la France,
Ce n'est pas le mois de mai.

Proscrit, regarde les tombes;
Mai, qui rit aux cieux si beaux,
Sous les baisers des colombes
Fait palpiter les tombeaux.

--Je pense
Aux yeux chers que je fermai.
Le mois de mai sans la France
Ce n'est pas le mois de mai.

Proscrit, regarde les branches,
Les branches ou sont les nids;
Mai les remplit d'ailes blanches
Et de soupirs infinis.

--Je pense
Aux nids charmants ou j'aimai.
Le mois de mai sans la France,
Ce n'est pas le mois de mai.

EXIL

Si je pouvais voir, o patrie,
Tes amandiers et tes lilas,
Et fouler ton herbe fleurie,
Helas!

Si je pouvais,--mais o mon pere,
O ma mere, je ne peux pas,--
Prendre pour chevet votre pierre,
Helas!

Dans le froid cercueil qui vous gene,
Si je pouvais vous parler bas,
Mon frere Abel, mon frere Eugene,
Helas!

Si je pouvais, o ma colombe,
Et toi, mere, qui t'envolas,
M'agenouiller sur votre tombe,
Helas!

Oh! vers l'etoile solitaire,
Comme je leverais les bras!
Comme je baiserais la terre,
Helas!

Loin de vous, o morts que je pleure,
Des flots noirs j'ecoute le glas;
Je voudrais fuir, mais je demeure,
Helas!

Pourtant le sort, cache dans l'ombre,
Se trompe si, comptant mes pas,
Il croit que le vieux marcheur sombre
Est las.

SAISON DES SEMAILLES

LE SOIR

C'est le moment crepusculaire.
J'admire, assis sous un portail,
Ce reste de jour dont s'eclaire
La derniere heure du travail.

Dans les terres, de nuit baignees,
Je contemple, emu, les haillons
D'un vieillard qui jette a poignees
La moisson future aux sillons.

Sa haute silhouette noire
Domine les profonds labours.
On sent a quel point il doit croire
A la fuite utile des jours.

Il marche dans la plaine immense,
Va, vient, lance la graine au loin,
Rouvre sa main et recommence,
Et je medite, obscur temoin,

Pendant que, deployant ses voiles,
L'ombre, ou se mele une rumeur,
Semble elargir jusqu'aux etoiles
Le geste auguste du semeur.

UN HYMNE HARMONIEUX

Un hymne harmonieux sort des feuilles du tremble;
Les voyageurs craintifs, qui vont la nuit ensemble,
Haussent la voix dans l'ombre ou l'on doit se hater.
Laissez tout ce qui tremble
Chanter!

Les marins fatigues sommeillent sur le gouffre.
La mer bleue ou Vesuve epand ses flots de soufre
Se tait des qu'il s'eteint, et cesse de gemir.
Laissez tout ce qui souffre
Dormir!

Quand la vie est mauvaise on la reve meilleure.
Les yeux en pleurs au ciel se levent a toute heure;
L'espoir vers Dieu se tourne et Dieu l'entend crier.
Laissez tout ce qui pleure
Prier!

C'est pour renaitre ailleurs qu'ici-bas on succombe.
Tout ce qui tourbillonne appartient a la tombe.
Il faut dans le grand tout tot ou tard s'absorber.
Laissez tout ce qui tombe
Tomber!

PROMENADES DANS LES ROCHERS

i.

Un tourbillon d'ecume, au centre de la baie
Forme par de secrets et profonds entonnoirs,
Se berce mollement sur l'onde qu'il egaie,
Vasque immense d'albatre au milieu des flots noirs.

Seigneur, que faites-vous de cette urne de neige?
Qu'y versez-vous des l'aube et qu'en sort-il la nuit?
La mer lui jette en vain sa vague qui l'assiege,
Le nuage sa brume et l'ouragan son bruit.

L'orage avec son bruit, le flot avec sa fange,
Passent; le tourbillon, venere du pecheur,
Reparait, conservant, dans l'abime ou tout change,
Toujours la meme place et la meme blancheur.

Le pecheur dit: "C'est la qu'en une onde benie,
Les petits enfants morts, chaque nuit de Noel,
Viennent blanchir leur aile au souffle humain ternie.
Avant de s'envoler pour etre anges au ciel."

Moi, je dis: "Dieu mit la cette coupe si pure,
Blanche en depit des flots et des rochers penchants,
Pour etre dans le sein de la grande nature,
La figure du juste au milieu des mechants."

ii.

La mer donne l'ecume et la terre le sable.
L'or se mele a l'argent dans les plis du flot vert.
J'entends le bruit que fait l'ether infranchissable,
Bruit immense et lointain, de silence couvert.

Un enfant chante aupres de la mer qui murmure.
Rien n'est grand, ni petit. Vous avez mis, mon Dieu,
Sur la creation et sur la creature
Les memes astres d'or et le meme ciel bleu.

Notre sort est chetif; nos visions sont belles.
L'esprit saisit le corps et l'enleve au grand jour.
L'homme est un point qui vole avec deux grandes ailes,
Dont l'une est la pensee et dont l'autre est l'amour.

Serenite de tout! majeste! force et grace!
La voile rentre au port et les oiseaux aux nids.
Tout va se reposer, et j'entends dans l'espace
Palpiter vaguement des baisers infinis.

Le vent courbe les joncs sur le rocher superbe,
Et de l'enfant qui chante il emporte la voix.
O vent! que vous courbez a la fois de brins d'herbe
Et que vous emportez de chansons a la fois!

Qu'importe! Ici tout berce, et rassure, et caresse.
Plus d'ombre dans le coeur! plus de soucis amers!
Une ineffable paix monte et descend sans cesse
Du bleu profond de l'ame au bleu profond des mers.

iii.

Le soleil declinait; le soir prompt a le suivre
Brunissait l'horizon; sur la pierre d'un champ,
Un vieillard, qui n'a plus que peu de temps a vivre,
S'etait assis pensif, tourne vers le couchant.

C'etait un vieux pasteur, berger dans la montagne,
Qui jadis, jeune et pauvre, heureux, libre et sans lois,
A l'heure ou le mont fuit sous l'ombre qui le gagne,
Faisait gaiment chanter sa flute dans les bois.

Maintenant riche et vieux, l'ame du passe pleine,
D'une grande famille aieul laborieux,
Tandis que ses troupeaux revenaient dans la plaine,
Detache de la terre, il contemplait les cieux.

Le jour qui va finir vaut le jour qui commence.
Le vieux penseur revait sous cet azur si beau.
L'Ocean devant lui se prolongeait, immense,
Comme l'espoir du juste aux portes du tombeau.

O moment solennel! les monts, la mer farouche,
Les vents faisaient silence et cessaient leur clameur.
Le vieillard regardait le soleil qui se couche;
Le soleil regardait le vieillard qui se meurt.

iv.

Dieu! que les monts sont beaux avec ces taches d'ombre!
Que la mer a de grace et le ciel de clarte!
De mes jours passagers que m'importe le nombre!
Je touche l'infini, je vois l'eternite.

Orages! passions! taisez-vous dans mon ame!
Jamais si pres de Dieu mon coeur n'a penetre.
Le couchant me regarde avec ses yeux de flamme,
La vaste mer me parle, et je me sens sacre.

Beni soit qui me hait et beni soit qui m'aime!
A l'amour, a l'esprit donnons tous nos instants.
Fou qui poursuit la gloire ou qui creuse un probleme!
Moi, je ne veux qu'aimer, car j'ai si peu de temps!

L'etoile sort des flots ou le soleil se noie;
Le nid chante; la vague a mes pieds retentit;
Dans toute sa splendeur le soleil se deploie.
Mon Dieu, que l'ame est grande et que l'homme est petit!

Tous les objets crees, feu qui luit, mer qui tremble,
Ne savent qu'a demi le grand nom du Tres-Haut.
Ils jettent vaguement des sons que seul j'assemble;
Chacun dit sa syllabe, et moi je dis le mot.

Ma voix s'eleve aux cieux, comme la tienne, abime!
Mer, je reve avec toi! Monts, je prie avec vous!
La nature est l'encens, pur, eternel, sublime;
Moi je suis l'encensoir intelligent et doux.

BRIZEUX

LE LIVRE BLANC

J'entrais dans mes seize ans, leger de corps et d'ame,
Mes cheveux entouraient mon front d'un filet d'or,
Tout mon etre etait vierge et pourtant plein de flamme,
Et vers mille bonheurs je tentais mon essor.

Lors m'apparut mon ange, aimante creature;
Un beau livre brillait sur sa robe de lin,
Livre blanc; chaque feuille etait unie et pure:
"C'est a toi, me dit-il, d'en remplir le velin.

"Tache de n'y laisser aucune page vide,
Que l'an, le mois, le jour, attestent ton labeur.
Point de ligne surtout et tremblante et livide
Que l'oeil fuit, que la main ne tourne qu'avec peur.

"Fais une histoire calme et doucement suivie;
Pense, chaque matin, a la page du soir:
Vieillard, tu souriras au livre de ta vie,
Et Dieu te sourira lui-meme en ton miroir."

AUGUSTE BARBIER

L'IDOLE

O Corse a cheveux plats! que ta France etait belle
Au grand soleil de messidor!
C'etait une cavale indomptable et rebelle,
Sans freins d'acier ni renes d'or;
Une jument sauvage a la croupe rustique,
Fumante encor du sang des rois,
Mais fiere, et d'un pied fort heurtant le sol antique,
Libre pour la premiere fois.
Jamais aucune main n'avait passe sur elle
Pour la fletrir et l'outrager;
Jamais ses larges flancs n'avaient porte la selle
Et le harnais de l'etranger;
Tout son poil etait vierge, et, belle vagabonde,
L'oeil haut, la croupe en mouvement,
Sur ses jarrets dressee, elle effrayait le monde
Du bruit de son hennissement.
Tu parus, et sitot que tu vis son allure,
Ses reins si souples et dispos,
Centaure impetueux, tu pris sa chevelure,
Tu montas botte sur son dos.
Alors, comme elle aimait les rumeurs de la guerre,
La poudre, les tambours battants,
Pour champ de course, alors, tu lui donnas la terre
Et des combats pour passe-temps:
Alors, plus de repos, plus de nuits, plus de sommes;
Toujours l'air, toujours le travail,
Toujours comme du sable ecraser des corps d'hommes,
Toujours du sang jusqu'au poitrail;
Quinze ans son dur sabot, dans sa course rapide,
Broya les generations;
Quinze ans elle passa, fumante, a toute bride,
Sur le ventre des nations;
Enfin, lasse d'aller sans finir sa carriere,
D'aller sans user son chemin,
De petrir l'univers, et comme une poussiere
De soulever le genre humain;
Les jarrets epuises, haletante et sans force,
Pres de flechir a chaque pas,
Elle demanda grace a son cavalier corse;
Mais, bourreau, tu n'ecoutas pas!
Tu la pressas plus fort de ta cuisse nerveuse;
Pour etouffer ses cris ardents,
Tu retournas le mors dans sa bouche baveuse,
De fureur tu brisas ses dents;
Elle se releva: mais un jour de bataille,
Ne pouvant plus mordre ses freins,
Mourante, elle tomba sur un lit de mitraille
Et du coup te cassa les reins.

MME. D'AGOULT

L'ADIEU

Non, tu n'entendras pas, de ta levre trop fiere,
Dans l'adieu dechirant un reproche, un regret,
Nul trouble, nul remords pour ton ame legere
En cet adieu muet.

Tu croiras qu'elle aussi, d'un vain bruit enivree,
Et des larmes d'hier oublieuse demain,
Elle a d'un ris moqueur rompu la foi juree
Et passe son chemin;

Et tu ne sauras pas qu'implacable et fidele,
Pour un sombre voyage elle part sans retour,
Et qu'en fuyant l'amant, dans la nuit eternelle
Elle emporte l'amour.

ARVERS

UN SECRET

Mon ame a son secret, ma vie a son mystere:
Un amour eternel en un moment concu.
Le mal est sans espoir, aussi j'ai du le taire,
Et celle qui l'a fait n'en a jamais rien su.

Helas! j'aurai passe pres d'elle inapercu,
Toujours a ses cotes et toujours solitaire;
Et j'aurai jusqu'au bout fait mon temps sur la terre,
N'osant rien demander et n'ayant rien recu.

Pour elle, quoique Dieu l'ait faite douce et tendre,
Elle suit son chemin, distraite et sans entendre
Ce murmure d'amour eleve sur ses pas.

A l'austere devoir pieusement fidele,
Elle dira, lisant ces vers tout remplis d'elle:
"Quelle est donc cette femme?" et ne comprendra pas.

GERARD DE NERVAL

FANTASIE

Il est un air pour qui je donnerais
Tout Rossini, tout Mozart, tout Weber,
Un air tres vieux, languissant et funebre,
Qui pour moi seul a des charmes secrets.
Or, chaque fois que je viens a l'entendre,
De deux cents ans mon ame rajeunit;
C'est sous Louis treize ... et je crois voir s'etendre
Un coteau vert que le couchant jaunit.

Puis un chateau de brique a coins de pierres,
Aux vitraux teints de rougeatres couleurs,
Ceint de grands parcs, avec une riviere
Baignant ses pieds, qui coule entre les fleurs.
Puis une dame a sa haute fenetre,
Blonde, aux yeux noirs, en ses habits anciens....
Que dans une autre existence, peut-etre,
J'ai deja vue!... et dont je me souviens.

VERS DORES

Homme, libre penseur! te crois-tu seul pensant
Dans ce monde ou la vie eclate en toute chose?
Des forces que tu tiens ta liberte dispose,
Mais de tous tes conseils l'univers est absent.

Respecte dans la bete un esprit agissant.
Chaque fleur est une ame a la nature eclose;
Un mystere d'amour dans le metal repose.
"Tout est sensible!" et tout sur ton etre est puissant.

Crains, dans le mur aveugle, un regard qui t'epie;
A la matiere meme un verbe est attache....
Ne le fais pas servir a quelque usage impie!

Souvent, dans l'etre obscur habite un Dieu cache;
Et comme un oeil naissant couvert par ses paupieres,
Un pur esprit s'accroit sous l'ecorce des pierres.

HEGESIPPE MOREAU

LA FERMIERE

Amour a la fermiere! elle est
Si gentille et si douce!
C'est l'oiseau des bois qui se plait
Loin du bruit dans la mousse.
Vieux vagabond qui tends la main,
Enfant pauvre et sans mere,
Puissiez-vous trouver en chemin
La ferme et la fermiere!

De l'escabeau vide au foyer,
La, le pauvre s'empare,
Et le grand bahut de noyer
Pour lui n'est point avare;
C'est la qu'un jour je vins m'asseoir,
Les pieds blancs de poussiere;
Un jour ... puis en marche! et bonsoir,
La ferme et la fermiere!

Mon seul beau jour a du finir,
Finir des son aurore;
Mais pour moi ce doux souvenir
Est du bonheur encore:
En fermant les yeux, je revois
L'enclos plein de lumiere,
La haie en fleur, le petit bois,
La ferme et la fermiere!

Si Dieu, comme notre cure
Au prone le repete,
Paie un bienfait (meme egare),
Ah! qu'il songe a ma dette!
Qu'il prodigue au vallon les fleurs,
La joie a la chaumiere,
Et garde des vents et des pleurs
La ferme et la fermiere!

Chaque hiver, qu'un groupe d'enfants
A son fuseau sourie,
Comme les anges aux fils blancs
De la Vierge Marie;
Que tous, par la main, pas a pas,
Guidant un petit frere,
Rejouissent de leurs ebats
La ferme et la fermiere!

ENVOI.

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