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Du cÙtÈ de chez Swann (A la recherche du temps perdu, Tome I.) by Marcel Proust

Part 9 out of 9

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souriant, comme une Èpine rose de líhiver, depuis le matin mÍme
Ètaient tout en fleur. Et le Bois avait líaspect provisoire et factice
díune pÈpiniËre ou díun parc, o˘ soit dans un intÈrÍt botanique, soit
pour la prÈparation díune fÍte, on vient díinstaller, au milieu des
arbres de sorte commune qui níont pas encore ÈtÈ dÈplantÈs, deux ou
trois espËces prÈcieuses aux feuillages fantastiques et qui semblent
autour díeux rÈserver du vide, donner de líair, faire de la clartÈ.
Ainsi cíÈtait la saison o˘ le Bois de Boulogne trahit le plus
díessences diverses et juxtapose le plus de parties distinctes en un
assemblage composite. Et cíÈtait aussi líheure. Dans les endroits o˘
les arbres gardaient encore leurs feuilles, ils semblaient subir une
altÈration de leur matiËre ‡ partir du point o˘ ils Ètaient touchÈs
par la lumiËre du soleil, presque horizontale le matin comme elle le
redeviendrait quelques heures plus tard au moment o˘ dans le
crÈpuscule commenÁant, elle síallume comme une lampe, projette ‡
distance sur le feuillage un reflet artificiel et chaud, et fait
flamber les suprÍmes feuilles díun arbre qui reste le candÈlabre
incombustible et terne de son faÓte incendiÈ. Ici, elle Èpaississait
comme des briques, et, comme une jaune maÁonnerie persane ‡ dessins
bleus, cimentait grossiËrement contre le ciel les feuilles des
marronniers, l‡ au contraire les dÈtachait de lui, vers qui elles
crispaient leurs doigts díor. A mi-hauteur díun arbre habillÈ de vigne
vierge, elle greffait et faisait Èpanouir, impossible ‡ discerner
nettement dans líÈblouissement, un immense bouquet comme de fleurs
rouges, peut-Ítre une variÈtÈ díúillet. Les diffÈrentes parties du
Bois, mieux confondues líÈtÈ dans líÈpaisseur et la monotonie des
verdures se trouvaient dÈgagÈes. Des espaces plus Èclaircis laissaient
voir líentrÈe de presque toutes, ou bien un feuillage somptueux la
dÈsignait comme une oriflamme. On distinguait, comme sur une carte en
couleur, Armenonville, le PrÈ Catelan, Madrid, le Champ de courses,
les bords du Lac. Par moments apparaissait quelque construction
inutile, une fausse grotte, un moulin ‡ qui les arbres en síÈcartant
faisaient place ou quíune pelouse portait en avant sur sa moelleuse
plateforme. On sentait que le Bois níÈtait pas quíun bois, quíil
rÈpondait ‡ une destination ÈtrangËre ‡ la vie de ses arbres,
líexaltation que jíÈprouvais níÈtait pas causÈe que par líadmiration
de líautomne, mais par un dÈsir. Grande source díune joie que lí‚me
ressent díabord sans en reconnaÓtre la cause, sans comprendre que rien
au dehors ne la motive. Ainsi regardais-je les arbres avec une
tendresse insatisfaite qui les dÈpassait et se portait ‡ mon insu vers
ce chef-díúuvre des belles promeneuses quíils enferment chaque jour
pendant quelques heures. Jíallais vers líallÈe des Acacias. Je
traversais des futaies o˘ la lumiËre du matin qui leur imposait des
divisions nouvelles, Èmondait les arbres, mariait ensemble les tiges
diverses et composait des bouquets. Elle attirait adroitement ‡ elle
deux arbres; síaidant du ciseau puissant du rayon et de líombre, elle
retranchait ‡ chacun une moitiÈ de son tronc et de ses branches, et,
tressant ensemble les deux moitiÈs qui restaient, en faisait soit un
seul pilier díombre, que dÈlimitait líensoleillement díalentour, soit
un seul fantÙme de clartÈ dont un rÈseau díombre noire cernait le
factice et tremblant contour. Quand un rayon de soleil dorait les plus
hautes branches, elles semblaient, trempÈes díune humiditÈ
Ètincelante, Èmerger seules de líatmosphËre liquide et couleur
díÈmeraude o˘ la futaie tout entiËre Ètait plongÈe comme sous la mer.
Car les arbres continuaient ‡ vivre de leur vie propre et quand ils
níavaient plus de feuilles, elle brillait mieux sur le fourreau de
velours vert qui enveloppait leurs troncs ou dans líÈmail blanc des
sphËres de gui qui Ètaient semÈes au faÓte des peupliers, rondes comme
le soleil et la lune dans la CrÈation de Michel-Ange. Mais forcÈs
depuis tant díannÈes par une sorte de greffe ‡ vivre en commun avec la
femme, ils míÈvoquaient la dryade, la belle mondaine rapide et colorÈe
quíau passage ils couvrent de leurs branches et obligent ‡ ressentir
comme eux la puissance de la saison; ils me rappelaient le temps
heureux de ma croyante jeunesse, quand je venais avidement aux lieux
o˘ des chefs-díúuvre díÈlÈgance fÈminine se rÈaliseraient pour
quelques instants entre les feuillages inconscients et complices. Mais
la beautÈ que faisaient dÈsirer les sapins et les acacias du bois de
Boulogne, plus troublants en cela que les marronniers et les lilas de
Trianon que jíallais voir, níÈtait pas fixÈe en dehors de moi dans les
souvenirs díune Èpoque historique, dans des úuvres díart, dans un
petit temple ‡ líamour au pied duquel síamoncellent les feuilles
palmÈes díor. Je rejoignis les bords du Lac, jíallai jusquíau Tir aux
pigeons. LíidÈe de perfection que je portais en moi, je líavais prÍtÈe
alors ‡ la hauteur díune victoria, ‡ la maigreur de ces chevaux
furieux et lÈgers comme des guÍpes, les yeux injectÈs de sang comme
les cruels chevaux de DiomËde, et que maintenant, pris díun dÈsir de
revoir ce que jíavais aimÈ, aussi ardent que celui qui me poussait
bien des annÈes auparavant dans ces mÍmes chemins, je voulais avoir de
nouveau sous les yeux au moment o˘ líÈnorme cocher de Mme Swann,
surveillÈ par un petit groom gros comme le poing et aussi enfantin que
saint Georges, essayait de maÓtriser leurs ailes díacier qui se
dÈbattaient effarouchÈes et palpitantes. HÈlas! il níy avait plus que
des automobiles conduites par des mÈcaniciens moustachus
quíaccompagnaient de grands valets de pied. Je voulais tenir sous les
yeux de mon corps pour savoir síils Ètaient aussi charmants que les
voyaient les yeux de ma mÈmoire, de petits chapeaux de femmes si bas
quíils semblaient une simple couronne. Tous maintenant Ètaient
immenses, couverts de fruits et de fleurs et díoiseaux variÈs. Au lieu
des belles robes dans lesquelles Mme Swann avait líair díune reine,
des tuniques grÈco-saxonnes relevaient avec les plis des Tanagra, et
quelquefois dans le style du Directoire, des chiffrons liberty semÈs
de fleurs comme un papier peint. Sur la tÍte des messieurs qui
auraient pu se promener avec Mme Swann dans líallÈe de la
Reine-Marguerite, je ne trouvais pas le chapeau gris díautrefois, ni
mÍme un autre. Ils sortaient nu-tÍte. Et toutes ces parties nouvelles
du spectacle, je níavais plus de croyance ‡ y introduire pour leur
donner la consistance, líunitÈ, líexistence; elles passaient Èparses
devant moi, au hasard, sans vÈritÈ, ne contenant en elles aucune
beautÈ que mes yeux eussent pu essayer comme autrefois de composer.
CíÈtaient des femmes quelconques, en líÈlÈgance desquelles je níavais
aucune foi et dont les toilettes me semblaient sans importance. Mais
quand disparaÓt une croyance, il lui survitóet de plus en plus vivace
pour masquer le manque de la puissance que nous avons perdue de donner
de la rÈalitÈ ‡ des choses nouvellesóun attachement fÈtichiste aux
anciennes quíelle avait animÈes, comme si cíÈtait en elles et non en
nous que le divin rÈsidait et si notre incrÈdulitÈ actuelle avait une
cause contingente, la mort des Dieux.

Quelle horreur! me disais-je: peut-on trouver ces automobiles
ÈlÈgantes comme Ètaient les anciens attelages? je suis sans doute dÈj‡
trop vieuxómais je ne suis pas fait pour un monde o˘ les femmes
síentravent dans des robes qui ne sont pas mÍme en Ètoffe. A quoi bon
venir sous ces arbres, si rien níest plus de ce qui síassemblait sous
ces dÈlicats feuillages rougissants, si la vulgaritÈ et la folie ont
remplacÈ ce quíils encadraient díexquis. Quelle horreur! Ma
consolation cíest de penser aux femmes que jíai connues, aujourdíhui
quíil níy a plus díÈlÈgance. Mais comment des gens qui contemplent ces
horribles crÈatures sous leurs chapeaux couverts díune voliËre ou díun
potager, pourraient-ils mÍme sentir ce quíil y avait de charmant ‡
voir Mme Swann coiffÈe díune simple capote mauve ou díun petit chapeau
que dÈpassait une seule fleur díiris toute droite. Aurais-je mÍme pu
leur faire comprendre líÈmotion que jíÈprouvais par les matins díhiver
‡ rencontrer Mme Swann ‡ pied, en paletot de loutre, coiffÈe díun
simple bÈret que dÈpassaient deux couteaux de plumes de perdrix, mais
autour de laquelle la tiÈdeur factice de son appartement Ètait
ÈvoquÈe, rien que par le bouquet de violettes qui síÈcrasait ‡ son
corsage et dont le fleurissement vivant et bleu en face du ciel gris,
de líair glacÈ, des arbres aux branches nues, avait le mÍme charme de
ne prendre la saison et le temps que comme un cadre, et de vivre dans
une atmosphËre humaine, dans líatmosphËre de cette femme, quíavaient
dans les vases et les jardiniËres de son salon, prËs du feu allumÈ,
devant le canapÈ de soie, les fleurs qui regardaient par la fenÍtre
close la neige tomber? Díailleurs il ne míe˚t pas suffi que les
toilettes fussent les mÍmes quíen ces annÈes-l‡. A cause de la
solidaritÈ quíont entre elles les diffÈrentes parties díun souvenir et
que notre mÈmoire maintient ÈquilibrÈes dans un assemblage o˘ il ne
nous est pas permis de rien distraire, ni refuser, jíaurais voulu
pouvoir aller finir la journÈe chez une de ces femmes, devant une
tasse de thÈ, dans un appartement aux murs peints de couleurs sombres,
comme Ètait encore celui de Mme Swann (líannÈe díaprËs celle o˘ se
termine la premiËre partie de ce rÈcit) et o˘ luiraient les feux
orangÈs, la rouge combustion, la flamme rose et blanche des
chrysanthËmes dans le crÈpuscule de novembre pendant des instants
pareils ‡ ceux o˘ (comme on le verra plus tard) je níavais pas su
dÈcouvrir les plaisirs que je dÈsirais. Mais maintenant, mÍme ne me
conduisant ‡ rien, ces instants me semblaient avoir eu eux-mÍmes assez
de charme. Je voudrais les retrouver tels que je me les rappelais.
HÈlas! il níy avait plus que des appartements Louis XVI tout blancs,
ÈmaillÈs díhortensias bleus. Díailleurs, on ne revenait plus ‡ Paris
que trËs tard. Mme Swann míe˚t rÈpondu díun ch‚teau quíelle ne
rentrerait quíen fÈvrier, bien aprËs le temps des chrysanthËmes, si je
lui avais demandÈ de reconstituer pour moi les ÈlÈments de ce souvenir
que je sentais attachÈ ‡ une annÈe lointaine, ‡ un millÈsime vers
lequel il ne míÈtait pas permis de remonter, les ÈlÈments de ce dÈsir
devenu lui-mÍme inaccessible comme le plaisir quíil avait jadis
vainement poursuivi. Et il míe˚t fallu aussi que ce fussent les mÍmes
femmes, celles dont la toilette míintÈressait parce que, au temps o˘
je croyais encore, mon imagination les avait individualisÈes et les
avait pourvues díune lÈgende. HÈlas! dans líavenue des AcaciasólíallÈe
de Myrtesójíen revis quelques-unes, vieilles, et qui níÈtaient plus
que les ombres terribles de ce quíelles avaient ÈtÈ, errant, cherchant
dÈsespÈrÈment on ne sait quoi dans les bosquets virgiliens. Elles
avaient fui depuis longtemps que jíÈtais encore ‡ interroger vainement
les chemins dÈsertÈs. Le soleil síÈtait cachÈ. La nature recommenÁait
‡ rÈgner sur le Bois dío˘ síÈtait envolÈe líidÈe quíil Ètait le Jardin
ÈlysÈen de la Femme; au-dessus du moulin factice le vrai ciel Ètait
gris; le vent ridait le Grand Lac de petites vaguelettes, comme un
lac; de gros oiseaux parcouraient rapidement le Bois, comme un bois,
et poussant des cris aigus se posaient líun aprËs líautre sur les
grands chÍnes qui sous leur couronne druidique et avec une majestÈ
dodonÈenne semblaient proclamer le vide inhumain de la forÍt
dÈsaffectÈe, et míaidaient ‡ mieux comprendre la contradiction que
cíest de chercher dans la rÈalitÈ les tableaux de la mÈmoire, auxquels
manquerait toujours le charme qui leur vient de la mÈmoire mÍme et de
níÍtre pas perÁus par les sens. La rÈalitÈ que jíavais connue
níexistait plus. Il suffisait que Mme Swann níarriv‚t pas toute
pareille au mÍme moment, pour que líAvenue f˚t autre. Les lieux que
nous avons connus níappartiennent pas quíau monde de líespace o˘ nous
les situons pour plus de facilitÈ. Ils níÈtaient quíune mince tranche
au milieu díimpressions contiguÎs qui formaient notre vie díalors; le
souvenir díune certaine image níest que le regret díun certain
instant; et les maisons, les routes, les avenues, sont fugitives,
hÈlas, comme les annÈes.

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