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De la Terre ‡ la Lune by Jules Verne

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Mais la dÈpÍche Ètait connue, car les appareils de transmission sont
peu discrets de leur nature, et la proposition de Michel Ardan courait
dÈj‡ les divers …tats de l'Union. Ainsi Barbicane n'avait plus aucune
raison de se taire. Il rÈunit donc ses collËgues prÈsents
Tampa-Town, et sans laisser voir sa pensÈe, sans discuter le plus ou
moins de crÈance que mÈritait le tÈlÈgramme, il en lut froidement le
texte laconique.

´Pas possible! -- C'est invraisemblable! -- Pure plaisanterie! --
On s'est moquÈ de nous! -- Ridicule! -- Absurde!ª Toute la sÈrie des
expressions qui servent ‡ exprimer le doute, l'incrÈdulitÈ, la
sottise, la folie, se dÈroula pendant quelques minutes, avec
accompagnement des gestes usitÈs en pareille circonstance. Chacun
souriait, riait, haussait les Èpaules ou Èclatait de rire, suivant sa
disposition d'humeur. Seul, J.-T. Maston eut un mot superbe.

´C'est une idÈe, cela! s'Ècria-t-il.

--Oui, lui rÈpondit le major, mais s'il est quelquefois permis d'avoir
des idÈes comme celle-l‡, c'est ‡ la condition de ne pas mÍme songer
les mettre ‡ exÈcution.

--Et pourquoi pas?ª rÈpliqua vivement le secrÈtaire du Gun-Club, prÍt
‡ discuter. Mais on ne voulut pas le pousser davantage.

Cependant le nom de Michel Ardan circulait dÈj‡ dans la ville de
Tampa. Les Ètrangers et les indigËnes se regardaient,
s'interrogeaient et plaisantaient, non pas cet EuropÈen, -- un mythe,
un individu chimÈrique, -- mais J.-T. Maston, qui avait pu croire
l'existence de ce personnage lÈgendaire. Quand Barbicane proposa
d'envoyer un projectile ‡ la Lune, chacun trouva l'entreprise
naturelle, praticable, une pure affaire de balistique! Mais qu'un
Ítre raisonnable offrÓt de prendre passage dans le projectile, de
tenter ce voyage invraisemblable, c'Ètait une proposition fantaisiste,
une plaisanterie, une farce, et, pour employer un mot dont les
FranÁais ont prÈcisÈment la traduction exacte dans leur langage
familier, un ´humbug [Mystification.]ª!

Les moqueries durËrent jusqu'au soir sans discontinuer, et l'on peut
affirmer que toute l'Union fut prise d'un fou rire, ce qui n'est guËre
habituel ‡ un pays o˘ les entreprises impossibles trouvent volontiers
des prÙneurs, des adeptes, des partisans.

Cependant la proposition de Michel Ardan, comme toutes les idÈes
nouvelles, ne laissait pas de tracasser certains esprits. Cela
dÈrangeait le cours des Èmotions accoutumÈes. ´On n'avait pas song
cela!ª Cet incident devint bientÙt une obsession par son Ètranget
mÍme. On y pensait. Que de choses niÈes la veille dont le lendemain
a fait des rÈalitÈs! Pourquoi ce voyage ne s'accomplirait-il pas un
jour ou l'autre? Mais, en tout cas, l'homme qui voulait se risquer
ainsi devait Ítre fou, et dÈcidÈment, puisque son projet ne pouvait
Ítre pris au sÈrieux, il e˚t mieux fait de se taire, au lieu de
troubler toute une population par ses billevesÈes ridicules.

Mais, d'abord, ce personnage existait-il rÈellement? Grande question!
Ce nom, ´Michel Ardanª, n'Ètait pas inconnu ‡ l'AmÈrique! Il
appartenait ‡ un EuropÈen fort citÈ pour ses entreprises audacieuses.
Puis, ce tÈlÈgramme lancÈ ‡ travers les profondeurs de l'Atlantique,
cette dÈsignation du navire sur lequel le FranÁais disait avoir pris
passage, la date assignÈe ‡ sa prochaine arrivÈe, toutes ces
circonstances donnaient ‡ la proposition un certain caractËre de
vraisemblance. Il fallait en avoir le coeur net. BientÙt les
individus isolÈs se formËrent en groupes, les groupes se condensËrent
sous l'action de la curiositÈ comme des atomes en vertu de
l'attraction molÈculaire, et, finalement, il en rÈsulta une foule
compacte, qui se dirigea vers la demeure du prÈsident Barbicane.

Celui-ci, depuis l'arrivÈe de la dÈpÍche, ne s'Ètait pas prononcÈ; il
avait laissÈ l'opinion de J.-T. Maston se produire, sans manifester
ni approbation ni bl‚me; il se tenait coi, et se proposait d'attendre
les ÈvÈnements; mais il comptait sans l'impatience publique, et vit
d'un oeil peu satisfait la population de Tampa s'amasser sous ses
fenÍtres. BientÙt des murmures, des vocifÈrations, l'obligËrent
paraÓtre. On voit qu'il avait tous les devoirs et, par consÈquent,
tous les ennuis de la cÈlÈbritÈ.

Il parut donc; le silence se fit, et un citoyen, prenant la parole,
lui posa carrÈment la question suivante: ´Le personnage dÈsignÈ dans
la dÈpÍche sous le nom de Michel Ardan est-il en route pour
l'AmÈrique, oui ou non?

--Messieurs, rÈpondit Barbicane, je ne le sais pas plus que vous.

--Il faut le savoir, s'ÈcriËrent des voix impatientes.

--Le temps nous l'apprendra, rÈpondit froidement le prÈsident.

--Le temps n'a pas le droit de tenir en suspens un pays tout entier,
reprit l'orateur. Avez-vous modifiÈ les plans du projectile, ainsi
que le demande le tÈlÈgramme?

--Pas encore, messieurs; mais, vous avez raison, il faut savoir ‡ quoi
s'en tenir; le tÈlÈgraphe, qui a causÈ toute cette Èmotion, voudra
bien complÈter ses renseignements.

--Au tÈlÈgraphe! au tÈlÈgraphe!ª s'Ècria la foule.

Barbicane descendit, et, prÈcÈdant l'immense rassemblement, il se
dirigea vers les bureaux de l'administration.

Quelques minutes plus tard, une dÈpÍche Ètait lancÈe au syndic des
courtiers de navires ‡ Liverpool. On demandait une rÈponse aux
questions suivantes:

´Qu'est-ce que le navire l'_Atlanta_? -- Quand a-t-il quitt
l'Europe? -- Avait-il ‡ son bord un FranÁais nommÈ Michel Ardan?

Deux heures aprËs, Barbicane recevait des renseignements d'une
prÈcision qui ne laissait plus place au moindre doute.

´Le steamer l'_Atlanta_, de Liverpool, a pris la mer le 2 octobre, --
faisant voile pour Tampa-Town, -- ayant ‡ son bord un FranÁais, port
au livre des passagers sous le nom de Michel Ardan.

A cette confirmation de la premiËre dÈpÍche, les yeux du prÈsident
brillËrent d'une flamme subite, ses poings se fermËrent violemment, et
on l'entendit murmurer:

´C'est donc vrai! c'est donc possible! ce FranÁais existe! et dans
quinze jours il sera ici! Mais c'est un fou! un cerveau br˚lÈ!...
Jamais je ne consentirai...

Et cependant, le soir mÍme, il Ècrivit ‡ la maison Breadwill and Co.,
en la priant de suspendre jusqu'‡ nouvel ordre la fonte du projectile.

Maintenant, raconter l'Èmotion dont fut prise l'AmÈrique tout entiËre;
comment l'effet de la communication Barbicane fut dix fois dÈpassÈ; ce
que dirent les journaux de l'Union, la faÁon dont ils acceptËrent la
nouvelle et sur quel mode ils chantËrent l'arrivÈe de ce hÈros du
vieux continent; peindre l'agitation fÈbrile dans laquelle chacun
vÈcut, comptant les heures, comptant les minutes, comptant les
secondes; donner une idÈe, mÍme affaiblie, de cette obsession
fatigante de tous les cerveaux maÓtrisÈs par une pensÈe unique;
montrer les occupations cÈdant ‡ une seule prÈoccupation, les travaux
arrÍtÈs, le commerce suspendu, les navires prÍts ‡ partir restant
affourchÈs dans le port pour ne pas manquer l'arrivÈe de l'_Atlanta_,
les convois arrivant pleins et retournant vides, la baie
d'Espiritu-Santo incessamment sillonnÈe par les steamers, les
packets-boats, les yachts de plaisance, les fly-boats de toutes
dimensions; dÈnombrer ces milliers de curieux qui quadruplËrent en
quinze jours la population de Tampa-Town et durent camper sous des
tentes comme une armÈe en campagne, c'est une t‚che au-dessus des
forces humaines et qu'on ne saurait entreprendre sans tÈmÈritÈ.

Le 20 octobre, ‡ neuf heures du matin, les sÈmaphores du canal de
Bahama signalËrent une Èpaisse fumÈe ‡ l'horizon. Deux heures plus
tard, un grand steamer Èchangeait avec eux des signaux de
reconnaissance. AussitÙt le nom de l'_Atlanta_ fut expÈdi
Tampa-Town. A quatre heures, le navire anglais donnait dans la rade
d'Espiritu-Santo. A cinq, il franchissait les passes de la rade
Hillisboro ‡ toute vapeur. A six, il mouillait dans le port de Tampa.

L'ancre n'avait pas encore mordu le fond de sable, que cinq cents
embarcations entouraient l'_Atlanta_, et le steamer Ètait pris
d'assaut. Barbicane, le premier, franchit les bastingages, et d'une
voix dont il voulait en vain contenir l'Èmotion:

´Michel Ardan! s'Ècria-t-il.

--PrÈsent!ª rÈpondit un individu montÈ sur la dunette.

Barbicane, les bras croisÈs, l'oeil interrogateur, la bouche muette,
regarda fixement le passager de l'_Atlanta_.

C'Ètait un homme de quarante-deux ans, grand, mais un peu vo˚tÈ dÈj‡,
comme ces cariatides qui portent des balcons sur leurs Èpaules. Sa
tÍte forte, vÈritable hure de lion, secouait par instants une
chevelure ardente qui lui faisait une vÈritable criniËre. Une face
courte, large aux tempes, agrÈmentÈe d'une moustache hÈrissÈe comme
les barbes d'un chat et de petits bouquets de poils jaun‚tres poussÈs
en pleines joues, des yeux ronds un peu ÈgarÈs, un regard de myope,
complÈtaient cette physionomie Èminemment fÈline. Mais le nez Ètait
d'un dessin hardi, la bouche particuliËrement humaine, le front haut,
intelligent et sillonnÈ comme un champ qui ne reste jamais en friche.
Enfin un torse fortement dÈveloppÈ et posÈ d'aplomb sur de longues
jambes, des bras musculeux, leviers puissants et bien attachÈs, une
allure dÈcidÈe, faisaient de cet EuropÈen un gaillard solidement b‚ti,
´plutÙt forgÈ que fonduª, pour emprunter une de ses expressions
l'art mÈtallurgique.

Les disciples de Lavater ou de Gratiolet eussent dÈchiffrÈ sans peine
sur le cr‚ne et la physionomie de ce personnage les signes
indiscutables de la combativitÈ, c'est-‡-dire du courage dans le
danger et de la tendance ‡ briser les obstacles; ceux de la
bienveillance et ceux de la merveillositÈ, instinct qui porte certains
tempÈraments ‡ se passionner pour les choses surhumaines; mais, en
revanche, les bosses de l'acquisivitÈ, ce besoin de possÈder et
d'acquÈrir, manquaient absolument.

Pour achever le type physique du passager de l'_Atlanta_, il convient
de signaler ses vÍtements larges de forme, faciles d'entournures, son
pantalon et son paletot d'une ampleur d'Ètoffe telle que Michel Ardan
se surnommait lui-mÍme ´la mort au drapª, sa cravate l‚che, son col de
chemise libÈralement ouvert, d'o˘ sortait un cou robuste, et ses
manchettes invariablement dÈboutonnÈes, ‡ travers lesquelles
s'Èchappaient des mains fÈbriles. On sentait que, mÍme au plus fort
des hivers et des dangers, cet homme-l‡ n'avait jamais froid, -- pas
mÍme aux yeux.

D'ailleurs, sur le pont du steamer, au milieu de la foule, il allait,
venait, ne restant jamais en place, ´chassant sur ses ancresª, comme
disaient les matelots, gesticulant, tutoyant tout le monde et rongeant
ses ongles avec une aviditÈ nerveuse. C'Ètait un de ces originaux que
le CrÈateur invente dans un moment de fantaisie et dont il brise
aussitÙt le moule.

En effet, la personnalitÈ morale de Michel Ardan offrait un large
champ aux observations de l'analyste. Cet homme Ètonnant vivait dans
une perpÈtuelle disposition ‡ l'hyperbole et n'avait pas encore
dÈpassÈ l'‚ge des superlatifs: les objets se peignaient sur la rÈtine
de son oeil avec des dimensions dÈmesurÈes; de l‡ une association
d'idÈes gigantesques; il voyait tout en grand, sauf les difficultÈs et
les hommes.

C'Ètait d'ailleurs une luxuriante nature, un artiste d'instinct, un
garÁon spirituel, qui ne faisait pas un feu roulant de bons mots, mais
s'escrimait plutÙt en tirailleur. Dans les discussions, peu soucieux
de la logique, rebelle au syllogisme, qu'il n'e˚t jamais inventÈ, il
avait des coups ‡ lui. VÈritable casseur de vitres, il lanÁait en
pleine poitrine des arguments _ad hominem_ d'un effet s˚r, et il
aimait ‡ dÈfendre du bec et des pattes les causes dÈsespÈrÈes.

Entre autres manies, il se proclamait ´un ignorant sublimeª, comme
Shakespeare, et faisait profession de mÈpriser les savants: ´des gens,
disait-il, qui ne font que marquer les points quand nous jouons la
partieª. C'Ètait, en somme, un bohÈmien du pays des monts et
merveilles, aventureux, mais non pas aventurier, un casse-cou, un
PhaÈton menant ‡ fond de train le char du Soleil, un Icare avec des
ailes de rechange. Du reste, il payait de sa personne et payait bien,
il se jetait tÍte levÈe dans les entreprises folles, il br˚lait ses
vaisseaux avec plus d'entrain qu'AgathoclËs, et, prÍt ‡ se faire
casser les reins ‡ toute heure, il finissait invariablement par
retomber sur ses pieds, comme ces petits cabotins en moelle de sureau
dont les enfants s'amusent.

En deux mots, sa devise Ètait: _Quand mÍme!_ et l'amour de
l'impossible sa ´ruling passion [Sa maÓtresse passion.]ª, suivant la
belle expression de Pope.

Mais aussi, comme ce gaillard entreprenant avait bien les dÈfauts de
ses qualitÈs! Qui ne risque rien n'a rien, dit-on. Ardan risqua
souvent et n'avait pas davantage! C'Ètait un bourreau d'argent, un
tonneau des DanaÔdes. Homme parfaitement dÈsintÈressÈ, d'ailleurs, il
faisait autant de coups de coeur que de coups de tÍte; secourable,
chevaleresque, il n'e˚t pas signÈ le ´bon ‡ pendreª de son plus cruel
ennemi, et se serait vendu comme esclave pour racheter un NËgre.

En France, en Europe, tout le monde le connaissait, ce personnage
brillant et bruyant. Ne faisait-il pas sans cesse parler de lui par
les cent voix de la RenommÈe enrouÈes ‡ son service? Ne vivait-il pas
dans une maison de verre, prenant l'univers entier pour confident de
ses plus intimes secrets? Mais aussi possÈdait-il une admirable
collection d'ennemis, parmi ceux qu'il avait plus ou moins froissÈs,
blessÈs, culbutÈs sans merci, en jouant des coudes pour faire sa
trouÈe dans la foule.

Cependant on l'aimait gÈnÈralement, on le traitait en enfant g‚tÈ.
C'Ètait, suivant l'expression populaire, ´un homme ‡ prendre ou
laisserª, et on le prenait. Chacun s'intÈressait ‡ ses hardies
entreprises et le suivait d'un regard inquiet. On le savait si
imprudemment audacieux! Lorsque quelque ami voulait l'arrÍter en lui
prÈdisant une catastrophe prochaine: ´La forÍt n'est br˚lÈe que par
ses propres arbresª, rÈpondait-il avec un aimable sourire, et sans se
douter qu'il citait le plus joli de tous les proverbes arabes.

Tel Ètait ce passager de l'_Atlanta_, toujours agitÈ, toujours
bouillant sous l'action d'un feu intÈrieur, toujours Èmu, non de ce
qu'il venait faire en AmÈrique -- il n'y pensait mÍme pas --, mais par
l'effet de son organisation fiÈvreuse. Si jamais individus offrirent
un contraste frappant, ce furent bien le FranÁais Michel Ardan et le
Yankee Barbicane, tous les deux, cependant, entreprenants, hardis,
audacieux ‡ leur maniËre.

La contemplation ‡ laquelle s'abandonnait le prÈsident du Gun-Club en
prÈsence de ce rival qui venait le relÈguer au second plan fut vite
interrompue par les hurrahs et les vivats de la foule. Ces cris
devinrent mÍme si frÈnÈtiques, et l'enthousiasme prit des formes
tellement personnelles, que Michel Ardan, aprËs avoir serrÈ un millier
de mains dans lesquelles il faillit laisser ses dix doigts, dut se
rÈfugier dans sa cabine.

Barbicane le suivit sans avoir prononcÈ une parole.

´Vous Ítes Barbicane? lui demanda Michel Ardan, dËs qu'il furent
seuls et du ton dont il e˚t parlÈ ‡ un ami de vingt ans.

--Oui, rÈpondit le prÈsident du Gun-Club.

--Eh bien! bonjour, Barbicane. Comment cela va-t-il? TrËs bien?
Allons tant mieux! tant mieux!

--Ainsi, dit Barbicane, sans autre entrÈe en matiËre, vous Ítes dÈcid
‡ partir?

--Absolument dÈcidÈ.

--Rien ne vous arrÍtera?

--Rien. Avez-vous modifiÈ votre projectile ainsi que l'indiquait ma
dÈpÍche?

--J'attendais votre arrivÈe. Mais, demanda Barbicane en insistant de
nouveau, vous avez bien rÈflÈchi?...

--RÈflÈchi! est-ce que j'ai du temps ‡ perdre? Je trouve l'occasion
d'aller faire un tour dans la Lune, j'en profite, et voil‡ tout. Il
me semble que cela ne mÈrite pas tant de rÈflexions.

Barbicane dÈvorait du regard cet homme qui parlait de son projet de
voyage avec une lÈgËretÈ, une insouciance si complËte et une si
parfaite absence d'inquiÈtudes.

´Mais au moins, lui dit-il, vous avez un plan, des moyens d'exÈcution?

--Excellents, mon cher Barbicane. Mais permettez-moi de vous faire
une observation: j'aime autant raconter mon histoire une bonne fois,
tout le monde, et qu'il n'en soit plus question. Cela Èvitera des
redites. Donc, sauf meilleur avis, convoquez vos amis, vos collËgues,
toute la ville, toute la Floride, toute l'AmÈrique, si vous voulez, et
demain je serai prÍt ‡ dÈvelopper mes moyens comme ‡ rÈpondre aux
objections quelles qu'elles soient. Soyez tranquille, je les
attendrai de pied ferme. Cela vous va-t-il?

--Cela me vaª, rÈpondit Barbicane.

Sur ce, le prÈsident sortit de la cabine et fit part ‡ la foule de la
proposition de Michel Ardan. Ses paroles furent accueillies avec des
trÈpignements et des grognements de joie. Cela coupait court ‡ toute
difficultÈ. Le lendemain chacun pourrait contempler ‡ son aise le
hÈros europÈen. Cependant certains spectateurs des plus entÍtÈs ne
voulurent pas quitter le pont de l'_Atlanta_; ils passËrent la nuit
bord. Entre autres, J.-T. Maston avait vissÈ son crochet dans la
lisse de la dunette, et il aurait fallu un cabestan pour l'en
arracher.

´C'est un hÈros! un hÈros! s'Ècriait-il sur tous les tons, et nous
ne sommes que des femmelettes auprËs de cet EuropÈen-l‡!

Quant au prÈsident, aprËs avoir conviÈ les visiteurs ‡ se retirer, il
rentra dans la cabine du passager, et il ne la quitta qu'au moment o
la cloche du steamer sonna le quart de minuit.

Mais alors les deux rivaux en popularitÈ se serraient chaleureusement
la main, et Michel Ardan tutoyait le prÈsident Barbicane.

XIX
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UN MEETING

Le lendemain, l'astre du jour se leva bien tard au grÈ de l'impatience
publique. On le trouva paresseux, pour un Soleil qui devait Èclairer
une semblable fÍte. Barbicane, craignant les questions indiscrËtes
pour Michel Ardan, aurait voulu rÈduire ses auditeurs ‡ un petit
nombre d'adeptes, ‡ ses collËgues, par exemple. Mais autant essayer
d'endiguer le Niagara. Il dut donc renoncer ‡ ses projets et laisser
son nouvel ami courir les chances d'une confÈrence publique. La
nouvelle salle de la Bourse de Tampa-Town, malgrÈ ses dimensions
colossales, fut jugÈe insuffisante pour la cÈrÈmonie, car la rÈunion
projetÈe prenait les proportions d'un vÈritable meeting.

Le lieu choisit fut une vaste plaine situÈe en dehors de la ville; en
quelques heures on parvint ‡ l'abriter contre les rayons du soleil;
les navires du port riches en voiles, en agrËs, en m‚ts de rechange,
en vergues, fournirent les accessoires nÈcessaires ‡ la construction
d'une tente colossale. BientÙt un immense ciel de toile s'Ètendit sur
la prairie calcinÈe et la dÈfendit des ardeurs du jour. L‡ trois cent
mille personnes trouvËrent place et bravËrent pendant plusieurs heures
une tempÈrature Ètouffante, en attendant l'arrivÈe du FranÁais. De
cette foule de spectateurs, un premier tiers pouvait voir et entendre;
un second tiers voyait mal et n'entendait pas; quant au troisiËme, il
ne voyait rien et n'entendait pas davantage. Ce ne fut cependant pas
le moins empressÈ ‡ prodiguer ses applaudissements.

A trois heures, Michel Ardan fit son apparition, accompagnÈ des
principaux membres du Gun-Club. Il donnait le bras droit au prÈsident
Barbicane, et le bras gauche ‡ J.-T. Maston, plus radieux que le
Soleil en plein midi, et presque aussi rutilant. Ardan monta sur une
estrade, du haut de laquelle ses regards s'Ètendaient sur un ocÈan de
chapeaux noirs. Il ne paraissait aucunement embarrassÈ; il ne posait
pas; il Ètait l‡ comme chez lui, gai, familier, aimable. Aux hurrahs
qui l'accueillirent il rÈpondit par un salut gracieux; puis, de la
main, rÈclama le silence, silence, il prit la parole en anglais, et
s'exprima fort correctement en ces termes:

´Messieurs, dit-il, bien qu'il fasse trËs chaud, je vais abuser de vos
moments pour vous donner quelques explications sur des projets qui ont
paru vous intÈresser. Je ne suis ni un orateur ni un savant, et je ne
comptais point parler publiquement; mais mon ami Barbicane m'a dit que
cela vous ferait plaisir, et je me suis dÈvouÈ. Donc, Ècoutez-moi
avec vos six cent mille oreilles, et veuillez excuser les fautes de
l'auteur.

Ce dÈbut sans faÁon fut fort go˚tÈ des assistants, qui exprimËrent
leur contentement par un immense murmure de satisfaction.

´Messieurs, dit-il, aucune marque d'approbation ou d'improbation n'est
interdite. Ceci convenu, je commence. Et d'abord, ne l'oubliez pas,
vous avez affaire ‡ un ignorant, mais son ignorance va si loin qu'il
ignore mÍme les difficultÈs. Il lui a donc paru que c'Ètait chose
simple, naturelle, facile, de prendre passage dans un projectile et de
partir pour la Lune. Ce voyage-l‡ devait se faire tÙt ou tard, et
quant au mode de locomotion adoptÈ, il suit tout simplement la loi du
progrËs. L'homme a commencÈ par voyager ‡ quatre pattes, puis, un
beau jour, sur deux pieds, puis en charrette, puis en coche, puis en
patache, puis en diligence, puis en chemin de fer; eh bien! le
projectile est la voiture de l'avenir, et, ‡ vrai dire, les planËtes
ne sont que des projectiles, de simples boulets de canon lancÈs par la
main du CrÈateur. Mais revenons ‡ notre vÈhicule. Quelques-uns de
vous, messieurs, ont pu croire que la vitesse qui lui sera imprimÈe
est excessive; il n'en est rien; tous les astres l'emportent en
rapiditÈ, et la Terre elle-mÍme, dans son mouvement de translation
autour du Soleil, nous entraÓne trois fois plus rapidement. Voici
quelques exemples. Seulement, je vous demande la permission de
m'exprimer en lieues, car les mesures amÈricaines ne me sont pas trËs
familiËres, et je craindrais de m'embrouiller dans mes calculs.

La demande parut toute simple et ne souffrit aucune difficultÈ.
L'orateur reprit son discours:

´Voici, messieurs, la vitesse des diffÈrentes planËtes. Je suis
obligÈ d'avouer que, malgrÈ mon ignorance, je connais fort exactement
ce petit dÈtail astronomique; mais avant deux minutes vous serez aussi
savants que moi. Apprenez donc que Neptune fait cinq mille lieues
l'heure; Uranus, sept mille; Saturne, huit mille huit cent
cinquante-huit; Jupiter, onze mille six cent soixante-quinze; Mars,
vingt-deux mille onze; la Terre, vingt-sept mille cinq cents; VÈnus,
trente-deux mille cent quatre-vingt-dix; Mercure, cinquante-deux mille
cinq cent vingt; certaines comËtes, quatorze cent mille lieues dans
leur pÈrihÈlie! Quant ‡ nous, vÈritables fl‚neurs, gens peu pressÈs,
notre vitesse ne dÈpassera pas neuf mille neuf cents lieues, et elle
ira toujours en dÈcroissant! Je vous demande s'il y a l‡ de quoi
s'extasier, et n'est-il pas Èvident que tout cela sera dÈpassÈ quelque
jour par des vitesses plus grandes encore, dont la lumiËre ou
l'ÈlectricitÈ seront probablement les agents mÈcaniques?

Personne ne parut mettre en doute cette affirmation de Michel Ardan.

´Mes chers auditeurs, reprit-il, ‡ en croire certains esprits bornÈs
-- c'est le qualificatif qui leur convient --, l'humanitÈ serait
renfermÈe dans un cercle de Popilius qu'elle ne saurait franchir, et
condamnÈe ‡ vÈgÈter sur ce globe sans jamais pouvoir s'Èlancer dans
les espaces planÈtaires! Il n'en est rien! On va aller ‡ la Lune, on
ira aux planËtes, on ira aux Ètoiles, comme on va aujourd'hui de
Liverpool ‡ New York, facilement, rapidement, s˚rement, et l'ocÈan
atmosphÈrique sera bientÙt traversÈ comme les ocÈans de la Lune! La
distance n'est qu'un mot relatif, et finira par Ítre ramenÈe ‡ zÈro.

L'assemblÈe, quoique trËs montÈe en faveur du hÈros franÁais, resta un
peu interdite devant cette audacieuse thÈorie. Michel Ardan parut le
comprendre.

´Vous ne semblez pas convaincus, mes braves hÙtes, reprit-il avec un
aimable sourire. Eh bien! raisonnons un peu. Savez-vous quel temps
il faudrait ‡ un train express pour atteindre la Lune? Trois cents
jours. Pas davantage. Un trajet de quatre-vingt-six mille quatre
cent dix lieues, mais qu'est-ce que cela? Pas mÍme neuf fois le tour
de la Terre, et il n'est point de marins ni de voyageurs un peu
dÈgourdis qui n'aient fait plus de chemin pendant leur existence.
Songez donc que je ne serai que quatre-vingt-dix-sept heures en route!
Ah! vous vous figurez que la Lune est ÈloignÈe de la Terre et qu'il
faut y regarder ‡ deux fois avant de tenter l'aventure! Mais que
diriez-vous donc s'il s'agissait d'aller ‡ Neptune, qui gravite ‡ onze
cent quarante-sept millions de lieues du Soleil! Voil‡ un voyage que
peu de gens pourraient faire, s'il co˚tait seulement cinq sols par
kilomËtre! Le baron de Rothschild lui-mÍme, avec son milliard,
n'aurait pas de quoi payer sa place, et faute de cent quarante-sept
millions, il resterait en route!

Cette faÁon d'argumenter parut beaucoup plaire ‡ l'assemblÈe;
d'ailleurs Michel Ardan, plein de son sujet, s'y lanÁait ‡ corps perdu
avec un entrain superbe; il se sentait avidement ÈcoutÈ, et reprit
avec une admirable assurance:

´Eh bien! mes amis, cette distance de Neptune au Soleil n'est rien
encore, si on la compare ‡ celle des Ètoiles; en effet, pour Èvaluer
l'Èloignement de ces astres, il faut entrer dans cette numÈration
Èblouissante o˘ le plus petit nombre a neuf chiffres, et prendre le
milliard pour unitÈ. Je vous demande pardon d'Ítre si ferrÈ sur cette
question, mais elle est d'un intÈrÍt palpitant. …coutez et jugez!
Alpha du Centaure est ‡ huit mille milliards de lieues, VÈga
cinquante mille milliards, Sirius ‡ cinquante mille milliards,
Arcturus ‡ cinquante-deux mille milliards, la Polaire ‡ cent dix-sept
mille milliards, la ChËvre ‡ cent soixante-dix mille milliards, les
autres Ètoiles ‡ des mille et des millions et des milliards de
milliards de lieues! Et l'on viendrait parler de la distance qui
sÈpare les planËtes du Soleil! Et l'on soutiendrait que cette
distance existe! Erreur! faussetÈ! aberration des sens! Savez-vous
ce que je pense de ce monde qui commence ‡ l'astre radieux et finit
Neptune? Voulez-vous connaÓtre ma thÈorie? Elle est bien simple!
Pour moi, le monde solaire est un corps solide, homogËne; les planËtes
qui le composent se pressent, se touchent, adhËrent, et l'espace
existant entre elles n'est que l'espace qui sÈpare les molÈcules du
mÈtal le plus compacte, argent ou fer, or ou platine! J'ai donc le
droit d'affirmer, et je rÈpËte avec une conviction qui vous pÈnÈtrera
tous: ´La distance est un vain mot, la distance n'existe pas!

--Bien dit! Bravo! Hurrah! s'Ècria d'une seule voix l'assemblÈe
ÈlectrisÈe par le geste, par l'accent de l'orateur, par la hardiesse
de ses conceptions.

--Non! s'Ècria J.-T. Maston plus Ènergiquement que les autres, la
distance n'existe pas!

Et, emportÈ par la violence de ses mouvements, par l'Èlan de son corps
qu'il eut peine ‡ maÓtriser, il faillit tomber du haut de l'estrade
sur le sol. Mais il parvint ‡ retrouver son Èquilibre, et il Èvita
une chute qui lui e˚t brutalement prouvÈ que la distance n'Ètait pas
un vain mot. Puis le discours de l'entraÓnant orateur reprit son
cours.

´Mes amis, dit Michel Ardan, je pense que cette question est
maintenant rÈsolue. Si je ne vous ai pas convaincus tous, c'est que
j'ai ÈtÈ timide dans mes dÈmonstrations, faible dans mes arguments, et
il faut en accuser l'insuffisance de mes Ètudes thÈoriques. Quoi
qu'il en soit, je vous le rÈpËte, la distance de la Terre ‡ son
satellite est rÈellement peu importante et indigne de prÈoccuper un
esprit sÈrieux. Je ne crois donc pas trop m'avancer en disant qu'on
Ètablira prochainement des trains de projectiles, dans lesquels se
fera commodÈment le voyage de la Terre ‡ la Lune. Il n'y aura ni
choc, ni secousse, ni dÈraillement ‡ craindre, et l'on atteindra le
but rapidement, sans fatigue, en ligne droite, ´‡ vol d'abeilleª, pour
parler le langage de vos trappeurs. Avant vingt ans, la moitiÈ de la
Terre aura visitÈ la Lune!

--Hurrah! hurrah pour Michel Ardan! s'ÈcriËrent les assistants, mÍme
les moins convaincus.

--Hurrah pour Barbicane!ª rÈpondit modestement l'orateur.

Cet acte de reconnaissance envers le promoteur de l'entreprise fut
accueilli par d'unanimes applaudissements.

´Maintenant, mes amis, reprit Michel Ardan, si vous avez quelque
question ‡ m'adresser, vous embarrasserez Èvidemment un pauvre homme
comme moi, mais je t‚cherai cependant de vous rÈpondre.

Jusqu'ici, le prÈsident du Gun-Club avait lieu d'Ítre trËs satisfait
de la tournure que prenait la discussion. Elle portait sur ces
thÈories spÈculatives dans lesquelles Michel Ardan, entraÓnÈ par sa
vive imagination, se montrait fort brillant. Il fallait donc
l'empÍcher de dÈvier vers les questions pratiques, dont il se f˚t
moins bien tirÈ, sans doute. Barbicane se h‚ta de prendre la parole,
et il demanda ‡ son nouvel ami s'il pensait que la Lune ou les
planËtes fussent habitÈes.

´C'est un grand problËme que tu me poses l‡, mon digne prÈsident,
rÈpondit l'orateur en souriant; cependant, si je ne me trompe, des
hommes de grande intelligence, Plutarque, Swedenborg, Bernardin de
Saint-Pierre et beaucoup d'autres se sont prononcÈs pour
l'affirmative. En me plaÁant au point de vue de la philosophie
naturelle, je serais portÈ ‡ penser comme eux; je me dirais que rien
d'inutile n'existe en ce monde, et, rÈpondant ‡ ta question par une
autre question, ami Barbicane, j'affirmerais que si les mondes sont
habitables, ou ils sont habitÈs, ou ils l'ont ÈtÈ, ou ils le seront.

--TrËs bien! s'ÈcriËrent les premiers rangs des spectateurs, dont
l'opinion avait force de loi pour les derniers.

--On ne peut rÈpondre avec plus de logique et de justesse, dit le
prÈsident du Gun-Club. La question revient donc ‡ celle-ci: Les
mondes sont-ils habitables? Je le crois, pour ma part.

--Et moi, j'en suis certain, rÈpondit Michel Ardan.

--Cependant, rÈpliqua l'un des assistants, il y a des arguments contre
l'habitabilitÈ des mondes. Il faudrait Èvidemment dans la plupart que
les principes de la vie fussent modifiÈs. Ainsi, pour ne parler que
des planËtes, on doit Ítre br˚lÈ dans les unes et gelÈ dans les
autres, suivant qu'elles sont plus ou moins ÈloignÈes du Soleil.

--Je regrette, rÈpondit Michel Ardan, de ne pas connaÓtre
personnellement mon honorable contradicteur, car j'essaierais de lui
rÈpondre. Son objection a sa valeur, mais je crois qu'on peut la
combattre avec quelque succËs, ainsi que toutes celles dont
l'habitabilitÈ des mondes a ÈtÈ l'objet. Si j'Ètais physicien, je
dirais que, s'il y a moins de calorique mis en mouvement dans les
planËtes voisines du Soleil, et plus, au contraire, dans les planËtes
ÈloignÈes, ce simple phÈnomËne suffit pour Èquilibrer la chaleur et
rendre la tempÈrature de ces mondes supportable ‡ des Ítres organisÈs
comme nous le sommes. Si j'Ètais naturaliste, je lui dirais, aprËs
beaucoup de savants illustres, que la nature nous fournit sur la terre
des exemples d'animaux vivant dans des conditions bien diverses
d'habitabilitÈ; que les poissons respirent dans un milieu mortel aux
autres animaux; que les amphibies ont une double existence assez
difficile ‡ expliquer; que certains habitants des mers se maintiennent
dans les couches d'une grande profondeur et y supportent sans Ítre
ÈcrasÈs des pressions de cinquante ou soixante atmosphËres; que divers
insectes aquatiques, insensibles ‡ la tempÈrature, se rencontrent ‡ la
fois dans les sources d'eau bouillante et dans les plaines glacÈes de
l'ocÈan Polaire; enfin, qu'il faut reconnaÓtre ‡ la nature une
diversitÈ dans ses moyens d'action souvent incomprÈhensible, mais non
moins rÈelle, et qui va jusqu'‡ la toute-puissance. Si j'Ètais
chimiste, je lui dirais que les aÈrolithes, ces corps Èvidemment
formÈs en dehors du monde terrestre, ont rÈvÈlÈ ‡ l'analyse des traces
indiscutables de carbone; que cette substance ne doit son origine qu'
des Ítres organisÈs, et que, d'aprËs les expÈriences de Reichenbach,
elle a d˚ Ítre nÈcessairement ´animalisÈeª. Enfin, si j'Ètais
thÈologien, je lui dirais que la RÈdemption divine semble, suivant
saint Paul, s'Ítre appliquÈe non seulement ‡ la Terre, mais ‡ tous les
mondes cÈlestes. Mais je ne suis ni thÈologien, ni chimiste, ni
naturaliste, ni physicien. Aussi, dans ma parfaite ignorance des
grandes lois qui rÈgissent l'univers, je me borne ‡ rÈpondre: Je ne
sais pas si les mondes sont habitÈs, et, comme je ne le sais pas, je
vais y voir!

L'adversaire des thÈories de Michel Ardan hasarda-t-il d'autres
arguments? Il est impossible de le dire, car les cris frÈnÈtiques de
la foule eussent empÍchÈ toute opinion de se faire jour. Lorsque le
silence se fut rÈtabli jusque dans les groupes les plus ÈloignÈs, le
triomphant orateur se contenta d'ajouter les considÈrations suivantes:

´Vous pensez bien, mes braves Yankees, qu'une si grande question est
peine effleurÈe par moi; je ne viens point vous faire ici un cours
public et soutenir une thËse sur ce vaste sujet. Il y a toute une
autre sÈrie d'arguments en faveur de l'habitabilitÈ des mondes. Je la
laisse de cÙtÈ. Permettez-moi seulement d'insister sur un point. Aux
gens qui soutiennent que les planËtes ne sont pas habitÈes, il faut
rÈpondre: Vous pouvez avoir raison, s'il est dÈmontrÈ que la Terre est
le meilleur des mondes possible, mais cela n'est pas, quoi qu'en ait
dit Voltaire. Elle n'a qu'un satellite, quand Jupiter, Uranus,
Saturne, Neptune, en ont plusieurs ‡ leur service, avantage qui n'est
point ‡ dÈdaigner. Mais ce qui rend surtout notre globe peu
confortable, c'est l'inclinaison de son axe sur son orbite. De l
l'inÈgalitÈ des jours et des nuits; de l‡ cette diversitÈ f‚cheuse des
saisons. Sur notre malheureux sphÈroÔde, il fait toujours trop chaud
ou trop froid; on y gËle en hiver, on y br˚le en ÈtÈ; c'est la planËte
aux rhumes, aux coryzas et aux fluxions de poitrine, tandis qu'‡ la
surface de Jupiter, par exemple, o˘ l'axe est trËs peu inclin
[L'inclinaison de l'axe de Jupiter sur son orbite n'est que de 3
5'.], les habitants pourraient jouir de tempÈratures invariables; il y
a la zone des printemps, la zone des ÈtÈs, la zone des automnes et la
zone des hivers perpÈtuels; chaque Jovien peut choisir le climat qui
lui plaÓt et se mettre pour toute sa vie ‡ l'abri des variations de la
tempÈrature. Vous conviendrez sans peine de cette supÈrioritÈ de
Jupiter sur notre planËte, sans parler de ses annÈes, qui durent douze
ans chacune! De plus, il est Èvident pour moi que, sous ces auspices
et dans ces conditions merveilleuses d'existence, les habitants de ce
monde fortunÈ sont des Ítres supÈrieurs, que les savants y sont plus
savants, que les artistes y sont plus artistes, que les mÈchants y
sont moins mÈchants, et que les bons y sont meilleurs. HÈlas! que
manque-t-il ‡ notre sphÈroÔde pour atteindre cette perfection? Peu de
chose! Un axe de rotation moins inclinÈ sur le plan de son orbite.

--Eh bien! s'Ècria une voix impÈtueuse, unissons nos efforts,
inventons des machines et redressons l'axe de la Terre!

Un tonnerre d'applaudissements Èclata ‡ cette proposition, dont
l'auteur Ètait et ne pouvait Ítre que J.-T. Maston. Il est probable
que le fougueux secrÈtaire avait ÈtÈ emportÈ par ses instincts
d'ingÈnieur ‡ hasarder cette hardie proposition. Mais, il faut le
dire -- car c'est la vÈritÈ --, beaucoup l'appuyËrent de leurs cris,
et sans doute, s'ils avaient eu le point d'appui rÈclamÈ par
ArchimËde, les AmÈricains auraient construit un levier capable de
soulever le monde et de redresser son axe. Mais le point d'appui,
voil‡ ce qui manquait ‡ ces tÈmÈraires mÈcaniciens.

NÈanmoins, cette idÈe ´Èminemment pratiqueª eut un succËs Ènorme; la
discussion fut suspendue pendant un bon quart d'heure, et longtemps,
bien longtemps encore, on parla dans les …tats-Unis d'AmÈrique de la
proposition formulÈe si Ènergiquement par le secrÈtaire perpÈtuel du
Gun-Club.

XX
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ATTAQUE ET RIPOSTE

CET incident semblait devoir terminer la discussion. C'Ètait le ´mot
de la finª, et l'on n'e˚t pas trouvÈ mieux. Cependant, quand
l'agitation se fut calmÈe, on entendit ces paroles prononcÈes d'une
voix forte et sÈvËre:

´Maintenant que l'orateur a donnÈ une large part ‡ la fantaisie,
voudra-t-il bien rentrer dans son sujet, faire moins de thÈories et
discuter la partie pratique de son expÈdition?

Tous les regards se dirigËrent vers le personnage qui parlait ainsi.
C'Ètait un homme maigre, sec, d'une figure Ènergique, avec une barbe
taillÈe ‡ l'amÈricaine qui foisonnait sous son menton. A la faveur
des diverses agitations produites dans l'assemblÈe, il avait peu ‡ peu
gagnÈ le premier rang des spectateurs. L‡, les bras croisÈs, l'oeil
brillant et hardi, il fixait imperturbablement le hÈros du meeting.
AprËs avoir formulÈ sa demande, il se tut et ne parut pas s'Èmouvoir
des milliers de regards qui convergeaient vers lui, ni du murmure
dÈsapprobateur excitÈ par ses paroles. La rÈponse se faisant
attendre, il posa de nouveau sa question avec le mÍme accent net et
prÈcis, puis il ajouta:

´Nous sommes ici pour nous occuper de la Lune et non de la Terre.

--Vous avez raison, monsieur, rÈpondit Michel Ardan, la discussion
s'est ÈgarÈe. Revenons ‡ la Lune.

--Monsieur, reprit l'inconnu, vous prÈtendez que notre satellite est
habitÈ. Bien. Mais s'il existe des SÈlÈnites, ces gens-l‡, ‡ coup
s˚r, vivent sans respirer, car -- je vous en prÈviens dans votre
intÈrÍt -- il n'y a pas la moindre molÈcule d'air ‡ la surface de la
Lune.

A cette affirmation, Ardan redressa sa fauve criniËre; il comprit que
la lutte allait s'engager avec cet homme sur le vif de la question.
Il le regarda fixement ‡ son tour, et dit:

´Ah! il n'a pas d'air dans la Lune! Et qui prÈtend cela, s'il vous
plaÓt?

--Les savants.

--Vraiment?

--Vraiment.

--Monsieur, reprit Michel, toute plaisanterie ‡ part, j'ai une
profonde estime pour les savants qui savent, mais un profond dÈdain
pour les savants qui ne savent pas.

--Vous en connaissez qui appartiennent ‡ cette derniËre catÈgorie?

--ParticuliËrement. En France, il y en a
un qui soutient que ´mathÈmatiquement
l'oiseau ne peut pas voler, et un autre dont les
thÈories dÈmontrent que le poisson n'est pas
fait pour vivre dans l'eau.

--Il ne s'agit pas de ceux-l‡, monsieur, et je pourrais citer
l'appui de ma proposition des noms que vous ne rÈcuseriez pas.

--Alors, monsieur, vous embarrasseriez fort un pauvre ignorant qui,
d'ailleurs, ne demande pas mieux que de s'instruire!

--Pourquoi donc abordez-vous les questions scientifiques si vous ne
les avez pas ÈtudiÈes? demanda l'inconnu assez brutalement.

--Pourquoi! rÈpondit Ardan. Par la raison que celui-l‡ est toujours
brave qui ne soupÁonne pas le danger! Je ne sais rien, c'est vrai,
mais c'est prÈcisÈment ma faiblesse qui fait ma force.

--Votre faiblesse va jusqu'‡ la folie, s'Ècria l'inconnu d'un ton de
mauvaise humeur.

--Eh! tant mieux, riposta le FranÁais, si ma folie me mËne jusqu'‡ la
Lune!

Barbicane et ses collËgues dÈvoraient des yeux cet intrus qui venait
si hardiment se jeter au travers de l'entreprise. Aucun ne le
connaissait, et le prÈsident, peu rassurÈ sur les suites d'une
discussion si franchement posÈe, regardait son nouvel ami avec une
certaine apprÈhension. L'assemblÈe Ètait attentive et sÈrieusement
inquiËte, car cette lutte avait pour rÈsultat d'appeler son attention
sur les dangers ou mÍme les vÈritables impossibilitÈs de l'expÈdition.

´Monsieur, reprit l'adversaire de Michel Ardan, les raisons sont
nombreuses et indiscutables qui prouvent l'absence de toute atmosphËre
autour de la Lune. Je dirai mÍme _a priori_ que, si cette atmosphËre
a jamais existÈ, elle a d˚ Ítre soutirÈe par la Terre. Mais j'aime
mieux vous opposer des faits irrÈcusables.

--Opposez, monsieur, rÈpondit Michel Ardan avec une galanterie
parfaite, opposez tant qu'il vous plaira!

--Vous savez, dit l'inconnu, que lorsque des rayons lumineux
traversent un milieu tel que l'air, ils sont dÈviÈs de la ligne
droite, ou, en d'autres termes, qu'ils subissent une rÈfraction. Eh
bien! lorsque des Ètoiles sont occultÈes par la Lune, jamais leurs
rayons, en rasant les bords du disque, n'ont ÈprouvÈ la moindre
dÈviation ni donnÈ le plus lÈger indice de rÈfraction. De l‡ cette
consÈquence Èvidente que la Lune n'est pas enveloppÈe d'une
atmosphËre.

On regarda le FranÁais, car, l'observation une fois admise, les
consÈquences en Ètaient rigoureuses.

´En effet, rÈpondit Michel Ardan, voil‡ votre meilleur argument, pour
ne pas dire le seul, et un savant serait peut-Ítre embarrassÈ d'y
rÈpondre; moi, je vous dirai seulement que cet argument n'a pas une
valeur absolue, parce qu'il suppose le diamËtre angulaire de la Lune
parfaitement dÈterminÈ, ce qui n'est pas. Mais passons, et dites-moi,
mon cher monsieur, si vous admettez l'existence de volcans ‡ la
surface de la Lune.

--Des volcans Èteints, oui; enflammÈs, non.

--Laissez-moi croire pourtant, et sans dÈpasser les bornes de la
logique, que ces volcans ont ÈtÈ en activitÈ pendant une certaine
pÈriode!

--Cela est certain, mais comme ils pouvaient fournir eux-mÍmes
l'oxygËne nÈcessaire ‡ la combustion, le fait de leur Èruption ne
prouve aucunement la prÈsence d'une atmosphËre lunaire.

--Passons alors, rÈpondit Michel Ardan, et laissons de cÙtÈ ce genre
d'arguments pour arriver aux observations directes. Mais je vous
prÈviens que je vais mettre des noms en avant.

--Mettez.

--Je mets. En 1715, les astronomes Louville et Halley, observant
l'Èclipse du 3 mai, remarquËrent certaines fulminations d'une nature
bizarre. Ces Èclats de lumiËre, rapides et souvent renouvelÈs, furent
attribuÈs par eux ‡ des orages qui se dÈchaÓnaient dans l'atmosphËre
de la Lune.

--En 1715, rÈpliqua l'inconnu, les astronomes Louville et Halley ont
pris pour des phÈnomËnes lunaires des phÈnomËnes purement terrestres,
tels que bolides ou autres, qui se produisaient dans notre atmosphËre.
Voil‡ ce qu'ont rÈpondu les savants ‡ l'ÈnoncÈ de ces faits, et ce que
je rÈponds avec eux.

--Passons encore, rÈpondit Ardan, sans Ítre troublÈ de la riposte.
Herschell, en 1787, n'a-t-il pas observÈ un grand nombre de points
lumineux ‡ la surface de la Lune?

--Sans doute; mais sans s'expliquer sur l'origine de ces points
lumineux, Herschell lui-mÍme n'a pas conclu de leur apparition ‡ la
nÈcessitÈ d'une atmosphËre lunaire.

--Bien rÈpondu, dit Michel Ardan en complimentant son adversaire; je
vois que vous Ítes trËs fort en sÈlÈnographie.

--TrËs fort, monsieur, et j'ajouterai que les plus habiles
observateurs, ceux qui ont le mieux ÈtudiÈ l'astre des nuits, MM.
Beer et Moelder, sont d'accord sur le dÈfaut absolu d'air ‡ sa
surface.

Un mouvement se fit dans l'assistance, qui parut s'Èmouvoir des
arguments de ce singulier personnage.

´Passons toujours, rÈpondit Michel Ardan avec le plus grand calme, et
arrivons maintenant ‡ un fait important. Un habile astronome
franÁais, M. Laussedat, en observant l'Èclipse du 18 juillet 1860,
constata que les cornes du croissant solaire Ètaient arrondies et
tronquÈes. Or, ce phÈnomËne n'a pu Ítre produit que par une dÈviation
des rayons du soleil ‡ travers l'atmosphËre de la Lune, et il n'a pas
d'autre explication possible.

--Mais le fait est-il certain? demanda vivement l'inconnu.

--Absolument certain!

Un mouvement inverse ramena l'assemblÈe vers son hÈros favori, dont
l'adversaire resta silencieux. Ardan reprit la parole, et sans tirer
vanitÈ de son dernier avantage, il dit simplement: ´Vous voyez donc
bien, mon cher monsieur, qu'il ne faut pas se prononcer d'une faÁon
absolue contre l'existence d'une atmosphËre ‡ la surface de la Lune;
cette atmosphËre est probablement peu dense, assez subtile, mais
aujourd'hui la science admet gÈnÈralement qu'elle existe.

--Pas sur les montagnes, ne vous en dÈplaise, riposta l'inconnu, qui
n'en voulait pas dÈmordre.

--Non, mais au fond des vallÈes, et ne dÈpassant pas en hauteur
quelques centaines de pieds.

--En tout cas, vous feriez bien de prendre vos prÈcautions, car cet
air sera terriblement rarÈfiÈ.

--Oh! mon brave monsieur, il y en aura toujours assez pour un homme
seul; d'ailleurs, une fois rendu l‡-haut, je t‚cherai de l'Èconomiser
de mon mieux et de ne respirer que dans les grandes occasions!

Un formidable Èclat de rire vint tonner aux oreilles du mystÈrieux
interlocuteur, qui promena ses regards sur l'assemblÈe, en la bravant
avec fiertÈ.

´Donc, reprit Michel Ardan d'un air dÈgagÈ, puisque nous sommes
d'accord sur la prÈsence d'une certaine atmosphËre, nous voil‡ forcÈs
d'admettre la prÈsence d'une certaine quantitÈ d'eau. C'est une
consÈquence dont je me rÈjouis fort pour mon compte. D'ailleurs, mon
aimable contradicteur, permettez-moi de vous soumettre encore une
observation. Nous ne connaissons qu'un cÙtÈ du disque de la Lune, et
s'il y a peu d'air sur la face qui nous regarde, il est possible qu'il
y en ait beaucoup sur la face opposÈe.

--Et pour quelle raison?

--Parce que la Lune, sous l'action de l'attraction terrestre, a pris
la forme d'un oeuf que nous apercevons par le petit bout. De l‡ cette
consÈquence due aux calculs de Hansen, que son centre de gravitÈ est
situÈ dans l'autre hÈmisphËre. De l‡ cette conclusion que toutes les
masses d'air et d'eau ont d˚ Ítre entraÓnÈes sur l'autre face de notre
satellite aux premiers jours de sa crÈation.

--Pures fantaisies! s'Ècria l'inconnu.

--Non! pures thÈories, qui sont appuyÈes sur les lois de la
mÈcanique, et il me paraÓt difficile de les rÈfuter. J'en appelle
donc ‡ cette assemblÈe, et je mets aux voix la question de savoir si
la vie, telle qu'elle existe sur la Terre, est possible ‡ la surface
de la Lune?

Trois cent mille auditeurs ‡ la fois applaudirent ‡ la proposition.
L'adversaire de Michel Ardan voulait encore parler, mais il ne pouvait
plus se faire entendre. Les cris, les menaces fondaient sur lui comme
la grÍle.

´Assez! assez! disaient les uns.

--Chassez cet intrus! rÈpÈtaient les autres.

--A la porte! ‡ la porte!ª s'Ècriait la foule irritÈe.

Mais lui, ferme, cramponnÈ ‡ l'estrade, ne bougeait pas et laissait
passer l'orage, qui e˚t pris des proportions formidables, si Michel
Ardan ne l'e˚t apaisÈ d'un geste. Il Ètait trop chevaleresque pour
abandonner son contradicteur dans une semblable extrÈmitÈ.

´Vous dÈsirez ajouter quelques mots? lui demanda-t-il du ton le plus
gracieux.

--Oui! cent, mille, rÈpondit l'inconnu avec emportement. Ou plutÙt,
non, un seul! Pour persÈvÈrer dans votre entreprise, il faut que vous
soyez...

--Imprudent! Comment pouvez-vous me traiter ainsi, moi qui ai demand
un boulet cylindro-conique ‡ mon ami Barbicane, afin de ne pas tourner
en route ‡ la faÁon des Ècureuils?

--Mais, malheureux, l'Èpouvantable contrecoup vous mettra en piËces au
dÈpart!

--Mon cher contradicteur, vous venez de poser le doigt sur la
vÈritable et la seule difficultÈ; cependant, j'ai trop bonne opinion
du gÈnie industriel des AmÈricains pour croire qu'ils ne parviendront
pas ‡ la rÈsoudre!

--Mais la chaleur dÈveloppÈe par la vitesse du projectile en
traversant les couches d'air?

--Oh! ses parois sont Èpaisses, et j'aurai si rapidement franchi
l'atmosphËre!

--Mais des vivres? de l'eau?

--J'ai calculÈ que je pouvais en emporter pour un an, et ma traversÈe
durera quatre jours!

--Mais de l'air pour respirer en route?

--J'en ferai par des procÈdÈs chimiques.

--Mais votre chute sur la Lune, si vous y arrivez jamais?

--Elle sera six fois moins rapide qu'une chute sur la Terre, puisque
la pesanteur est six fois moindre ‡ la surface de la Lune.

--Mais elle sera encore suffisante pour vous briser comme du verre!

--Et qui m'empÍchera de retarder ma chute au moyen de fusÈes
convenablement disposÈes et enflammÈes en temps utile?

--Mais enfin, en supposant que toutes les difficultÈs soient rÈsolues,
tous les obstacles aplanis, en rÈunissant toutes les chances en votre
faveur, en admettant que vous arriviez sain et sauf dans la Lune,
comment reviendrez-vous?

--Je ne reviendrai pas!

A cette rÈponse, qui touchait au sublime par sa simplicitÈ,
l'assemblÈe demeura muette Mais son silence fut plus Èloquent que
n'eussent ÈtÈ ses cris d'enthousiasme. L'inconnu en profita pour
protester une derniËre fois.

´Vous vous tuerez infailliblement, s'Ècria-t-il, et votre mort, qui
n'aura ÈtÈ que la mort d'un insensÈ, n'aura pas mÍme servi la science!

--Continuez, mon gÈnÈreux inconnu, car vÈritablement vous pronostiquez
d'une faÁon fort agrÈable.

--Ah! c'en est trop! s'Ècria l'adversaire de Michel Ardan, et je ne
sais pas pourquoi je continue une discussion aussi peu sÈrieuse!
Poursuivez ‡ votre aise cette folle entreprise! Ce n'est pas ‡ vous
qu'il faut s'en prendre!

--Oh! ne vous gÍnez pas!

--Non! c'est un autre qui portera la responsabilitÈ de vos actes!

--Et qui donc, s'il vous plaÓt? demanda Michel Ardan d'une voix
impÈrieuse.

--L'ignorant qui a organisÈ cette tentative aussi impossible que
ridicule!

L'attaque Ètait directe. Barbicane, depuis l'intervention de
l'inconnu, faisait de violents efforts pour se contenir, et a br˚ler
sa fumÈe comme certains foyers de chaudiËres; mais, en se voyant si
outrageusement dÈsignÈ, il se leva prÈcipitamment et allait marcher
l'adversaire qui le bravait en face, quand il se vit subitement sÈpar
de lui.

L'estrade fut enlevÈe tout d'un coup par cent bras vigoureux, et le
prÈsident du Gun-Club dut partager avec Michel Ardan les honneurs du
triomphe. Le pavois Ètait lourd, mais les porteurs se relayaient sans
cesse, et chacun se disputait, luttait, combattait pour prÍter ‡ cette
manifestation l'appui de ses Èpaules.

Cependant l'inconnu n'avait point profitÈ du tumulte pour quitter la
place. L'aurait-il pu, d'ailleurs, au milieu de cette foule compacte?
Non, sans doute. En tout cas, il se tenait au premier rang, les bras
croisÈs, et dÈvorait des yeux le prÈsident Barbicane.

Celui-ci ne le perdait pas de vue, et les regards de ces deux hommes
demeuraient engagÈs comme deux ÈpÈes frÈmissantes.

Les cris de l'immense foule se maintinrent ‡ leur maximum d'intensit
pendant cette marche triomphale. Michel Ardan se laissait faire avec
un plaisir Èvident. Sa face rayonnait. Quelquefois l'estrade
semblait prise de tangage et de roulis comme un navire battu des
flots. Mais les deux hÈros du meeting avaient le pied marin; ils ne
bronchaient pas, et leur vaisseau arriva sans avaries au port de
Tampa-Town. Michel Ardan parvint heureusement ‡ se dÈrober aux
derniËres Ètreintes de ses vigoureux admirateurs; il s'enfuit
l'hÙtel Franklin, gagna prestement sa chambre et se glissa rapidement
dans son lit, tandis qu'une armÈe de cent mille hommes veillait sous
ses fenÍtres.

Pendant ce temps, une scËne courte, grave, dÈcisive, avait lieu entre
le personnage mystÈrieux et le prÈsident du Gun-Club.

Barbicane, libre enfin, Ètait allÈ droit ‡ son adversaire.

´Venez!ª dit-il d'une voix brËve.

Celui-ci le suivit sur le quai, et bientÙt tous les deux se trouvËrent
seuls ‡ l'entrÈe d'un wharf ouvert sur le Jone's-Fall.

L‡, ces ennemis, encore inconnus l'un ‡ l'autre, se regardËrent.

´Qui Ítes-vous? demanda Barbicane.

--Le capitaine Nicholl.

--Je m'en doutais. Jusqu'ici le hasard ne vous avait jamais jetÈ sur
mon chemin...

--Je suis venu m'y mettre!

--Vous m'avez insultÈ!

--Publiquement.

--Et vous me rendrez raison de cette insulte.

--A l'instant.

--Non. Je dÈsire que tout se passe secrËtement entre nous. Il y a un
bois situÈ ‡ trois milles de Tampa, le bois de Skersnaw. Vous le
connaissez?

--Je le connais.

--Vous plaira-t-il d'y entrer demain matin ‡ cinq heures par un
cÙtÈ?...

--Oui, si ‡ la mÍme heure vous entrez par l'autre cÙtÈ.

--Et vous n'oublierez pas votre rifle? dit Barbicane.

--Pas plus que vous n'oublierez le vÙtreª, rÈpondit Nicholl.

Sur ces paroles froidement prononcÈes, le prÈsident du Gun-Club et le
capitaine se sÈparËrent. Barbicane revint ‡ sa demeure, mais au lieu
de prendre quelques heures de repos, il passa la nuit ‡ chercher les
moyens d'Èviter le contrecoup du projectile et de rÈsoudre ce
difficile problËme posÈ par Michel Ardan dans la discussion du
meeting.

XXI
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COMMENT UN FRAN«AIS ARRANGE UNE AFFAIRE

Pendant que les conventions de ce duel Ètaient discutÈes entre le
prÈsident et le capitaine, duel terrible et sauvage, dans lequel
chaque adversaire devient chasseur d'homme, Michel Ardan se reposait
des fatigues du triomphe. Se reposer n'est Èvidemment pas une
expression juste, car les lits amÈricains peuvent rivaliser pour la
duretÈ avec des tables de marbre ou de granit.

Ardan dormait donc assez mal, se tournant, se retournant entre les
serviettes qui lui servaient de draps, et il songeait ‡ installer une
couchette plus confortable dans son projectile, quand un bruit violent
vint l'arracher ‡ ses rÍves. Des coups dÈsordonnÈs Èbranlaient sa
porte. Ils semblaient Ítre portÈs avec un instrument de fer. De
formidables Èclats de voix se mÍlaient ‡ ce tapage un peu trop
matinal.

´Ouvre! criait-on. Mais, au nom du Ciel, ouvre donc!

Ardan n'avait aucune raison d'acquiescer ‡ une demande si bruyamment
posÈe. Cependant il se leva et ouvrit sa porte, au moment o˘ elle
allait cÈder aux efforts du visiteur obstinÈ. Le secrÈtaire du
Gun-Club fit irruption dans la chambre. Une bombe ne serait pas
entrÈe avec moins de cÈrÈmonie.

´Hier soir, s'Ècria J.-T. Maston _ex abrupto_, notre prÈsident a Èt
insultÈ publiquement pendant le meeting! Il a provoquÈ son
adversaire, qui n'est autre que le capitaine Nicholl! Ils se battent
ce matin au bois de Skersnaw! J'ai tout appris de la bouche de
Barbicane! S'il est tuÈ, c'est l'anÈantissement de nos projets! Il
faut donc empÍcher ce duel! Or, un seul homme au monde peut avoir
assez d'empire sur Barbicane pour l'arrÍter, et cet homme c'est Michel
Ardan!

Pendant que J.-T. Maston parlait ainsi, Michel Ardan, renonÁant
l'interrompre, s'Ètait prÈcipitÈ dans son vaste pantalon, et, moins de
deux minutes aprËs, les deux amis gagnaient ‡ toutes jambes les
faubourgs de Tampa-Town.

Ce fut pendant cette course rapide que Maston mit Ardan au courant de
la situation. Il lui apprit les vÈritables causes de l'inimitiÈ de
Barbicane et de Nicholl, comment cette inimitiÈ Ètait de vieille date,
pourquoi jusque-l‡, gr‚ce ‡ des amis communs, le prÈsident et le
capitaine ne s'Ètaient jamais rencontrÈs face ‡ face; il ajouta qu'il
s'agissait uniquement d'une rivalitÈ de plaque et de boulet, et
qu'enfin la scËne du meeting n'avait ÈtÈ qu'une occasion longtemps
cherchÈe par Nicholl de satisfaire de vieilles rancunes.

Rien de plus terrible que ces duels particuliers ‡ l'AmÈrique, pendant
lesquels les deux adversaires se cherchent ‡ travers les taillis, se
guettent au coin des halliers et se tirent au milieu des fourrÈs comme
des bÍtes fauves. C'est alors que chacun d'eux doit envier ces
qualitÈs merveilleuses si naturelles aux Indiens des Prairies, leur
intelligence rapide, leur ruse ingÈnieuse, leur sentiment des traces,
leur flair de l'ennemi. Une erreur, une hÈsitation, un faux pas
peuvent amener la mort. Dans ces rencontres, les Yankees se font
souvent accompagner de leurs chiens et, ‡ la fois chasseurs et gibier,
ils se relancent pendant des heures entiËres.

´Quels diables de gens vous Ítes! s'Ècria Michel Ardan, quand son
compagnon lui eut dÈpeint avec beaucoup d'Ènergie toute cette mise en
scËne.

--Nous sommes ainsi, rÈpondit modestement J.-T. Maston; mais
h‚tons-nous.

Cependant Michel Ardan et lui eurent beau courir ‡ travers la plaine
encore tout humide de rosÈe, franchir les riziËres et les creeks,
couper au plus court, ils ne purent atteindre avant cinq heures et
demie le bois de Skersnaw. Barbicane devait avoir passÈ sa lisiËre
depuis une demi-heure.

L‡ travaillait un vieux bushman occupÈ ‡ dÈbiter en fagots des arbres
abattus sous sa hache. Maston courut ‡ lui en criant:

´Avez-vous vu entrer dans le bois un homme armÈ d'un rifle, Barbicane,
le prÈsident... mon meilleur ami?...

Le digne secrÈtaire du Gun-Club pensait naÔvement que son prÈsident
devait Ítre connu du monde entier. Mais le bushman n'eut pas l'air de
le comprendre.

´Un chasseur, dit alors Ardan.

--Un chasseur? oui, rÈpondit le bushman.

--Il y a longtemps?

--Une heure ‡ peu prËs.

--Trop tard! s'Ècria Maston.

--Et avez-vous entendu des coups de fusil? demanda Michel Ardan.

--Non.

--Pas un seul?

--Pas un seul. Ce chasseur-l‡ n'a pas l'air de faire bonne chasse!

--Que faire? dit Maston.

--Entrer dans le bois, au risque d'attraper une balle qui ne nous est
pas destinÈe.

--Ah! s'Ècria Maston avec un accent auquel on ne pouvait se
mÈprendre, j'aimerais mieux dix balles dans ma tÍte qu'une seule dans
la tÍte de Barbicane.

--En avant donc!ª reprit Ardan en serrant la main de son compagnon.

Quelques secondes plus tard, les deux amis disparaissaient dans le
taillis. C'Ètait un fourrÈ fort Èpais, fait de cyprËs gÈants, de
sycomores, de tulipiers, d'oliviers, de tamarins, de chÍnes vifs et de
magnolias. Ces divers arbres enchevÍtraient leurs branches dans un
inextricable pÍle-mÍle, sans permettre ‡ la vue de s'Ètendre au loin.
Michel Ardan et Maston marchaient l'un prËs de l'autre, passant
silencieusement ‡ travers les hautes herbes, se frayant un chemin au
milieu des lianes vigoureuses, interrogeant du regard les buissons ou
les branches perdues dans la sombre Èpaisseur du feuillage et
attendant ‡ chaque pas la redoutable dÈtonation des rifles. Quant aux
traces que Barbicane avait d˚ laisser de son passage ‡ travers le
bois, il leur Ètait impossible de les reconnaÓtre, et ils marchaient
en aveugles dans ces sentiers ‡ peine frayÈs, sur lesquels un Indien
e˚t suivi pas ‡ pas la marche de son adversaire.

AprËs une heure de vaines recherches, les deux compagnons
s'arrÍtËrent. Leur inquiÈtude redoublait.

´Il faut que tout soit fini, dit Maston dÈcouragÈ. Un homme comme
Barbicane n'a pas rusÈ avec son ennemi, ni tendu de piËge, ni pratiqu
de manoeuvre! Il est trop franc, trop courageux. Il est allÈ en
avant, droit au danger, et sans doute assez loin du bushman pour que
le vent ait emportÈ la dÈtonation d'une arme ‡ feu!

--Mais nous! nous! rÈpondit Michel Ardan, depuis notre entrÈe sous
bois, nous aurions entendu!...

--Et si nous sommes arrivÈs trop tard! s'Ècria Maston avec un accent
de dÈsespoir.

Michel Ardan ne trouva pas un mot ‡ rÈpondre; Maston et lui reprirent
leur marche interrompue. De temps en temps ils poussaient de grands
cris; ils appelaient soit Barbicane, soit Nicholl; mais ni l'un ni
l'autre des deux adversaires ne rÈpondait ‡ leur voix. De joyeuses
volÈes d'oiseaux, ÈveillÈs au bruit, disparaissaient entre les
branches, et quelques daims effarouchÈs s'enfuyaient prÈcipitamment
travers les taillis.

Pendant une heure encore, la recherche se prolongea. La plus grande
partie du bois avait ÈtÈ explorÈe. Rien ne dÈcelait la prÈsence des
combattants. C'Ètait ‡ douter de l'affirmation du bushman, et Ardan
allait renoncer ‡ poursuivre plus longtemps une reconnaissance
inutile, quand, tout d'un coup, Maston s'arrÍta.

´Chut! fit-il. Quelqu'un l‡-bas!

--Quelqu'un? rÈpondit Michel Ardan.

--Oui! un homme! Il semble immobile. Son rifle n'est plus entre ses
mains. Que fait-il donc?

--Mais le reconnais-tu? demanda Michel Ardan, que sa vue basse
servait fort mal en pareille circonstance.

--Oui! oui Il se retourne, rÈpondit Maston.

--Et c'est?...

--Le capitaine Nicholl!

--Nicholl!ª s'Ècria Michel Ardan, qui ressentit un violent serrement
de coeur.

Nicholl dÈsarmÈ! Il n'avait donc plus rien ‡ craindre de son
adversaire?

´Marchons ‡ lui, dit Michel Ardan, nous saurons ‡ quoi nous en tenir.

Mais son compagnon et lui n'eurent pas fait cinquante pas, qu'ils
s'arrÍtËrent pour examiner plus attentivement le capitaine. Ils
s'imaginaient trouver un homme altÈrÈ de sang et tout entier ‡ sa
vengeance! En le voyant, ils demeurËrent stupÈfaits.

Un filet ‡ maille serrÈe Ètait tendu entre deux tulipiers
gigantesques, et, au milieu du rÈseau, un petit oiseau, les ailes
enchevÍtrÈes, se dÈbattait en poussant des cris plaintifs. L'oiseleur
qui avait disposÈ cette toile inextricable n'Ètait pas un Ítre humain,
mais bien une venimeuse araignÈe, particuliËre au pays, grosse comme
un oeuf de pigeon, et munie de pattes Ènormes. Le hideux animal, au
moment de se prÈcipiter sur sa proie, avait d˚ rebrousser chemin et
chercher asile sur les hautes branches du tulipier, car un ennemi
redoutable venait le menacer ‡ son tour.

En effet, le capitaine Nicholl, son fusil ‡ terre, oubliant les
dangers de sa situation, s'occupait ‡ dÈlivrer le plus dÈlicatement
possible la victime prise dans les filets de la monstrueuse araignÈe.
Quand il eut fini, il donna la volÈe au petit oiseau, qui battit
joyeusement de l'aile et disparut.

Nicholl, attendri, le regardait fuir ‡ travers les branches? quand il
entendit ces paroles prononcÈes d'une voix Èmue:

´Vous Ítes un brave homme, vous!

Il se retourna. Michel Ardan Ètait devant lui, rÈpÈtant sur tous les
tons:

´Et un aimable homme!

--Michel Ardan! s'Ècria le capitaine. Que venez-vous faire ici,
monsieur?

--Vous serrer la main, Nicholl, et vous empÍcher de tuer Barbicane ou
d'Ítre tuÈ par lui.

--Barbicane! s'Ècria le capitaine, que je cherche depuis deux heures
sans le trouver! O˘ se cache-t-il?...

Nicholl, dit Michel Ardan, ceci n'est pas poli! il faut toujours
respecter son adversaire; soyez tranquille, si Barbicane est vivant,
nous le trouverons, et d'autant plus facilement que, s'il ne s'est pas
amusÈ comme vous ‡ secourir des oiseaux opprimÈs, il doit vous
chercher aussi. Mais quand nous l'aurons trouvÈ, c'est Michel Ardan
qui vous le dit, il ne sera plus question de duel entre vous.

--Entre le prÈsident Barbicane et moi, rÈpondit gravement Nicholl, il
y a une rivalitÈ telle, que la mort de l'un de nous...

--Allons donc! allons donc! reprit Michel Ardan, de braves gens
comme vous, cela a pu se dÈtester, mais cela s'estime. Vous ne vous
battrez pas.

--Je me battrai, monsieur!

--Point.

--Capitaine, dit alors J.-T. Maston avec beaucoup de coeur, je suis
l'ami du prÈsident, son _alter ego_, un autre lui-mÍme; si vous voulez
absolument tuer quelqu'un, tirez sur moi, ce sera exactement la mÍme
chose.

--Monsieur, dit Nicholl en serrant son rifle d'une main convulsive,
ces plaisanteries...

--L'ami Maston ne plaisante pas, rÈpondit Michel Ardan, et je
comprends son idÈe de se faire tuer pour l'homme qu'il aime! Mais ni
lui ni Barbicane ne tomberont sous les balles du capitaine Nicholl,
car j'ai ‡ faire aux deux rivaux une proposition si sÈduisante qu'ils
s'empresseront de l'accepter.

--Et laquelle? demanda Nicholl avec une visible incrÈdulitÈ.

--Patience, rÈpondit Ardan, je ne puis la communiquer qu'en prÈsence
de Barbicane.

--Cherchons-le doncª, s'Ècria le capitaine.

AussitÙt ces trois hommes se mirent en chemin; le capitaine, aprËs
avoir dÈsarmÈ son rifle, le jeta sur son Èpaule et s'avanÁa d'un pas
saccadÈ, sans mot dire.

Pendant une demi-heure encore, les recherches furent inutiles. Maston
se sentait pris d'un sinistre pressentiment. Il observait sÈvËrement
Nicholl, se demandant si, la vengeance du capitaine satisfaite, le
malheureux Barbicane, dÈj‡ frappÈ d'une balle, ne gisait pas sans vie
au fond de quelque taillis ensanglantÈ. Michel Ardan semblait avoir
la mÍme pensÈe, et tous deux interrogeaient dÈj‡ du regard le
capitaine Nicholl, quand Maston s'arrÍta soudain.

Le buste immobile d'un homme adossÈ au pied d'un gigantesque catalpa
apparaissait ‡ vingt pas, ‡ moitiÈ perdu dans les herbes.

´C'est lui!ª fit Maston.

Barbicane ne bougeait pas. Ardan plongea ses regards dans les yeux du
capitaine, mais celui-ci ne broncha pas. Ardan fit quelques pas en
criant:

´Barbicane! Barbicane!

Nulle rÈponse. Ardan se prÈcipita vers son ami; mais, au moment o˘ il
allait lui saisir le bras, il s'arrÍta court en poussant un cri de
surprise.

Barbicane, le crayon ‡ la main, traÁait des formules et des figures
gÈomÈtriques sur un carnet, tandis que son fusil dÈsarmÈ gisait
terre.

AbsorbÈ dans son travail, le savant, oubliant ‡ son tour son duel et
sa vengeance, n'avait rien vu, rien entendu.

Mais quand Michel Ardan posa sa main sur la sienne, il se leva et le
considÈra d'un oeil ÈtonnÈ.

´Ah! s'Ècria-t-il enfin, toi! ici! J'ai trouvÈ, mon ami! J'ai
trouvÈ!

--Quoi?

--Mon moyen!

--Quel moyen?

--Le moyen d'annuler l'effet du contrecoup au dÈpart du projectile!

--Vraiment? dit Michel en regardant le capitaine du coin de l'oeil.

--Oui! de l'eau! de l'eau simple qui fera ressort... Ah! Maston!
s'Ècria Barbicane, vous aussi!

--Lui-mÍme, rÈpondit Michel Ardan, et permets que je te prÈsente en
mÍme temps le digne capitaine Nicholl!

--Nicholl! s'Ècria Barbicane, qui fut debout en un instant. Pardon,
capitaine, dit-il, j'avais oubliÈ... je suis prÍt...

Michel Ardan intervint sans laisser aux deux ennemis le temps de
s'interpeller.

´Parbleu! dit-il, il est heureux que de braves gens comme vous ne se
soient pas rencontrÈs plus tÙt! Nous aurions maintenant ‡ pleurer
l'un ou l'autre. Mais, gr‚ce ‡ Dieu qui s'en est mÍlÈ, il n'y a plus
rien ‡ craindre. Quand on oublie sa haine pour se plonger dans des
problËmes de mÈcanique ou jouer des tours aux araignÈes, c'est que
cette haine n'est dangereuse pour personne.

Et Michel Ardan raconta au prÈsident l'histoire du capitaine.

´Je vous demande un peu, dit-il en terminant, si deux bons Ítres comme
vous sont faits pour se casser rÈciproquement la tÍte ‡ coups de
carabine?

Il y avait dans cette situation, un peu ridicule, quelque chose de si
inattendu, que Barbicane et Nicholl ne savaient trop quelle contenance
garder l'un vis-‡-vis de l'autre. Michel Ardan le sentit bien, et il
rÈsolut de brusquer la rÈconciliation.

´Mes braves amis, dit-il en laissant poindre sur ses lËvres son
meilleur sourire, il n'y a jamais eu entre vous qu'un malentendu. Pas
autre chose. Eh bien! pour prouver que tout est fini entre vous, et
puisque vous Ítes gens ‡ risquer votre peau, acceptez franchement la
proposition que je vais vous faire.

--Parlez, dit Nicholl.

--L'ami Barbicane croit que son projectile ira tout droit ‡ la Lune.

--Oui, certes, rÈpliqua le prÈsident.

--Et l'ami Nicholl est persuadÈ qu'il retombera sur la terre.

--J'en suis certain, s'Ècria le capitaine.

--Bon! reprit Michel Ardan. Je n'ai pas la prÈtention de vous mettre
d'accord; mais je vous dis tout bonnement: Partez avec moi, et venez
voir si nous resterons en route.

--Hein!ª fit J.-T. Maston stupÈfait.

Les deux rivaux, ‡ cette proposition subite, avaient levÈ les yeux
l'un sur l'autre. Ils s'observaient avec attention. Barbicane
attendait la rÈponse du capitaine. Nicholl guettait les paroles du
prÈsident.

´Eh bien? fit Michel de son ton le plus engageant. Puisqu'il n'y a
plus de contrecoup ‡ craindre!

--AcceptÈ!ª s'Ècria Barbicane.

Mais, si vite qu'il e˚t prononcÈ ce mot, Nicholl l'avait achevÈ en
mÍme temps que lui.

´Hurrah! bravo! vivat! hip! hip! hip! s'Ècria Michel Ardan en
tendant la main aux deux adversaires. Et maintenant que l'affaire est
arrangÈe, mes amis, permettez-moi de vous traiter ‡ la franÁaise.
Allons dÈjeuner.

XXII
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LE NOUVEAU CITOYEN DES …TATS-UNIS

Ce jour-l‡ toute l'AmÈrique apprit en mÍme temps l'affaire du
capitaine Nicholl et du prÈsident Barbicane, ainsi que son singulier
dÈnouement. Le rÙle jouÈ dans cette rencontre par le chevaleresque
EuropÈen, sa proposition inattendue qui tranchait la difficultÈ,
l'acceptation simultanÈe des deux rivaux, cette conquÍte du continent
lunaire ‡ laquelle la France et les …tats-Unis allaient marcher
d'accord, tout se rÈunit pour accroÓtre encore la popularitÈ de Michel
Ardan.

On sait avec quelle frÈnÈsie les Yankees se passionnent pour un
individu. Dans un pays o˘ de graves magistrats s'attellent ‡ la
voiture d'une danseuse et la traÓnent triomphalement, que l'on juge de
la passion dÈchaÓnÈe par l'audacieux FranÁais! Si l'on ne dÈtela pas
ses chevaux, c'est probablement parce qu'il n'en avait pas, mais
toutes les autres marques d'enthousiasme lui furent prodiguÈes. Pas
un citoyen qui ne s'unÓt ‡ lui d'esprit et de coeur! _Ex pluribus
unum_, suivant la devise des …tats-Unis.

A dater de ce jour, Michel Ardan n'eut plus un moment de repos. Des
dÈputations venues de tous les coins de l'Union le harcelËrent sans
fin ni trÍve. Il dut les recevoir bon grÈ mal grÈ. Ce qu'il serra de
mains, ce qu'il tutoya de gens ne peut se compter; il fut bientÙt sur
les dents; sa voix, enrouÈe dans des speechs innombrables, ne
s'Èchappait plus de ses lËvres qu'en sons inintelligibles, et il
faillit gagner une gastro-entÈrite ‡ la suite des toasts qu'il dut
porter ‡ tous les comtÈs de l'Union. Ce succËs e˚t grisÈ un autre dËs
le premier jour, mais lui sut se contenir dans une demi-ÈbriÈt
spirituelle et charmante.

Parmi les dÈputations de toute espËce qui l'assaillirent, celle des
´lunatiquesª n'eut garde d'oublier ce qu'elle devait au futur
conquÈrant de la Lune. Un jour, quelques-uns de ces pauvres gens,
assez nombreux en AmÈrique, vinrent le trouver et demandËrent
retourner avec lui dans leur pays natal. Certains d'entre eux
prÈtendaient parler ´le sÈlÈniteª et voulurent l'apprendre ‡ Michel
Ardan. Celui-ci se prÍta de bon coeur ‡ leur innocente manie et se
chargea de commissions pour leurs amis de la Lune.

´SinguliËre folie! dit-il ‡ Barbicane aprËs les avoir congÈdiÈs, et
folie qui frappe souvent les vives intelligences. Un de nos plus
illustres savants, Arago, me disait que beaucoup de gens trËs sages et
trËs rÈservÈs dans leurs conceptions se laissaient aller ‡ une grande
exaltation, ‡ d'incroyables singularitÈs, toutes les fois que la Lune
les occupait. Tu ne crois pas ‡ l'influence de la Lune sur les
maladies?

--Peu, rÈpondit le prÈsident du Gun-Club.

--Je n'y crois pas non plus, et cependant l'histoire a enregistrÈ des
faits au moins Ètonnants. Ainsi, en 1693, pendant une ÈpidÈmie, les
personnes pÈrirent en plus grand nombre le 21 janvier, au moment d'une
Èclipse. Le cÈlËbre Bacon s'Èvanouissait pendant les Èclipses de la
Lune et ne revenait ‡ la vie qu'aprËs l'entiËre Èmersion de l'astre.
Le roi Charles VI retomba six fois en dÈmence pendant l'annÈe 1399,
soit ‡ la nouvelle, soit ‡ la pleine Lune. Des mÈdecins ont classÈ le
mal caduc parmi ceux qui suivent les phases de la Lune. Les maladies
nerveuses ont paru subir souvent son influence. Mead parle d'un
enfant qui entrait en convulsions quand la Lune entrait en opposition.
Gall avait remarquÈ que l'exaltation des personnes faibles
s'accroissait deux fois par mois, aux Èpoques de la nouvelle et de la
pleine Lune. Enfin il y a encore mille observations de ce genre sur
les vertiges, les fiËvres malignes, les somnambulismes, tendant
prouver que l'astre des nuits a une mystÈrieuse influence sur les
maladies terrestres.

--Mais comment? pourquoi? demanda Barbicane.

--Pourquoi? rÈpondit Ardan. Ma foi, je te ferai la mÍme rÈponse
qu'Arago rÈpÈtait dix-neuf siËcles aprËs Plutarque : ´C'est peut-Ítre
parce que Áa n'est pas vrai!

Au milieu de son triomphe, Michel Ardan ne put Èchapper ‡ aucune des
corvÈes inhÈrentes ‡ l'Ètat d'homme cÈlËbre. Les entrepreneurs de
succËs voulurent l'exhiber. Barnum lui offrit un million pour le
promener de ville en ville dans tous les …tats-Unis et le montrer
comme un animal curieux. Michel Ardan le traita de cornac et l'envoya
promener lui-mÍme.

Cependant, s'il refusa de satisfaire ainsi la curiositÈ publique, ses
portraits, du moins, coururent le monde entier et occupËrent la place
d'honneur dans les albums; on en fit des Èpreuves de toutes
dimensions, depuis la grandeur naturelle jusqu'aux rÈductions
microscopiques des timbres-poste. Chacun pouvait possÈder son hÈros
dans toutes les poses imaginables, en tÍte, en buste, en pied, de
face, de profil, de trois quarts, de dos. On en tira plus de quinze
cent mille exemplaires, et il avait l‡ une belle occasion de se
dÈbiter en reliques, mais il n'en profita pas. Rien qu'‡ vendre ses
cheveux un dollar la piËce, il lui en restait assez pour faire
fortune!

Pour tout dire, cette popularitÈ ne lui dÈplaisait pas. Au contraire.
Il se mettait ‡ la disposition du public et correspondait avec
l'univers entier. On rÈpÈtait ses bons mots, on les propageait,
surtout ceux qu'il ne faisait pas. On lui en prÍtait, suivant
l'habitude, car il Ètait riche de ce cÙtÈ.

Non seulement il eut pour lui les hommes, mais aussi les femmes. Quel
nombre infini de ´beaux mariagesª il aurait faits, pour peu que la
fantaisie l'e˚t pris de ´se fixerª! Les vieilles misses surtout,
celles qui depuis quarante ans sÈchaient sur pied, rÍvaient nuit et
jour devant ses photographies.

Il est certain qu'il e˚t trouvÈ des compagnes par centaines, mÍme s'il
leur avait imposÈ la condition de le suivre dans les airs. Les femmes
sont intrÈpides quand elles n'ont pas peur de tout. Mais son
intention n'Ètait pas de faire souche sur le continent lunaire, et d'y
transplanter une race croisÈe de FranÁais et d'AmÈricains. Il refusa
donc.

´Aller jouer l‡-haut, disait-il, le rÙle d'Adam avec une fille d'»ve,
merci! Je n'aurais qu'‡ rencontrer des serpents!...

DËs qu'il put se soustraire enfin aux joies trop rÈpÈtÈes du triomphe,
il alla, suivi de ses amis, faire une visite ‡ la Columbiad. Il lui
devait bien cela. Du reste, il Ètait devenu trËs fort en balistique,
depuis qu'il vivait avec Barbicane, J.-T. Maston et _tutti quanti_.
Son plus grand plaisir consistait ‡ rÈpÈter ‡ ces braves artilleurs
qu'ils n'Ètaient que des meurtriers aimables et savants. Il ne
tarissait pas en plaisanteries ‡ cet Ègard. Le jour o˘ il visita la
Columbiad, il l'admira fort et descendit jusqu'au fond de l'‚me de ce
gigantesque mortier qui devait bientÙt le lancer vers l'astre des
nuits.

´Au moins, dit-il, ce canon-l‡ ne fera de mal ‡ personne, ce qui est
dÈj‡ assez Ètonnant de la part d'un canon. Mais quant ‡ vos engins
qui dÈtruisent, qui incendient, qui brisent, qui tuent, ne m'en parlez
pas, et surtout ne venez jamais me dire qu'ils ont ´une ‚meª, je ne
vous croirais pas!

Il faut rapporter ici une proposition relative ‡ J.-T. Maston. Quand
le secrÈtaire du Gun-Club entendit Barbicane et Nicholl accepter la
proposition de Michel Ardan, il rÈsolut de se joindre ‡ eux et de
faire ´la partie ‡ quatreª. Un jour il demanda ‡ Ítre du voyage.
Barbicane, dÈsolÈ de refuser, lui fit comprendre que le projectile ne
pouvait emporter un aussi grand nombre de passagers. J.-T. Maston,
dÈsespÈrÈ, alla trouver Michel Ardan, qui l'invita ‡ se rÈsigner et
fit valoir des arguments _ad hominem_.

´Vois-tu, mon vieux Maston, lui dit-il, il ne faut pas prendre mes
paroles en mauvaise part; mais vraiment l‡, entre nous, tu es trop
incomplet pour te prÈsenter dans la Lune!

--Incomplet! s'Ècria le vaillant invalide.

--Oui! mon brave ami! Songe au cas o˘ nous rencontrerions des
habitants l‡-haut. Voudrais-tu donc leur donner une aussi triste idÈe
de ce qui se passe ici-bas, leur apprendre ce que c'est que la guerre,
leur montrer qu'on emploie le meilleur de son temps ‡ se dÈvorer, ‡ se
manger, ‡ se casser bras et jambes, et cela sur un globe qui pourrait
nourrir cent milliards d'habitants, et o˘ il y en a douze cents
millions ‡ peine? Allons donc, mon digne ami, tu nous ferais mettre
la porte!

--Mais si vous arrivez en morceaux, rÈpliqua J.-T. Maston, vous serez
aussi incomplets que moi!

--Sans doute, rÈpondit Michel Ardan, mais nous n'arriverons pas en
morceaux!

En effet, une expÈrience prÈparatoire, tentÈe le 18 octobre, avait
donnÈ les meilleurs rÈsultats et fait concevoir les plus lÈgitimes
espÈrances. Barbicane, dÈsirant se rendre compte de l'effet de
contrecoup au moment du dÈpart d'un projectile, fit venir un mortier
de trente-deux pouces (-- 0.75 cm) de l'arsenal de Pensacola. On
l'installa sur le rivage de la rade d'Hillisboro, afin que la bombe
retomb‚t dans la mer et que sa chute f˚t amortie. Il ne s'agissait
que d'expÈrimenter la secousse au dÈpart et non le choc ‡ l'arrivÈe.
Un projectile creux fut prÈparÈ avec le plus grand soin pour cette
curieuse expÈrience. Un Èpais capitonnage, appliquÈ sur un rÈseau de
ressorts faits du meilleur acier, doublait ses parois intÈrieures.
C'Ètait un vÈritable nid soigneusement ouatÈ.

´Quel dommage de ne pouvoir y prendre place!ª disait J.-T. Maston en
regrettant que sa taille ne lui permÓt pas de tenter l'aventure.

Dans cette charmante bombe, qui se fermait au moyen d'un couvercle
vis, on introduisit d'abord un gros chat, puis un Ècureuil appartenant
au secrÈtaire perpÈtuel du Gun-Club, et auquel J.-T. Maston tenait
particuliËrement. Mais on voulait savoir comment ce petit animal, peu
sujet au vertige, supporterait ce voyage expÈrimental.

Le mortier fut chargÈ avec cent soixante livres de poudre et la bombe
placÈe dans la piËce. On fit feu.

AussitÙt le projectile s'enleva avec rapiditÈ, dÈcrivit
majestueusement sa parabole, atteignit une hauteur de mille pieds
environ, et par une courbe gracieuse alla s'abÓmer au milieu des
flots.

Sans perdre un instant, une embarcation se dirigea vers le lieu de sa
chute; des plongeurs habiles se prÈcipitËrent sous les eaux, et
attachËrent des c‚bles aux oreillettes de la bombe, qui fut rapidement
hissÈe ‡ bord. Cinq minutes ne s'Ètaient pas ÈcoulÈes entre le moment
o˘ les animaux furent enfermÈs et le moment o˘ l'on dÈvissa le
couvercle de leur prison.

Ardan, Barbicane, Maston, Nicholl se trouvaient sur l'embarcation, et
ils assistËrent ‡ l'opÈration avec un sentiment d'intÈrÍt facile
comprendre. A peine la bombe fut-elle ouverte, que le chat s'ÈlanÁa
au-dehors, un peu froissÈ, mais plein de vie, et sans avoir l'air de
revenir d'une expÈdition aÈrienne. Mais d'Ècureuil point. On chercha.
Nulle trace. Il fallut bien alors reconnaÓtre la vÈritÈ. Le chat
avait mangÈ son compagnon de voyage.

J.-T. Maston fut trËs attristÈ de la perte de son pauvre Ècureuil, et
se proposa de l'inscrire au martyrologe de la science.

Quoi qu'il en soit, aprËs cette expÈrience, toute hÈsitation, toute
crainte disparurent; d'ailleurs les plans de Barbicane devaient encore
perfectionner le projectile et anÈantir presque entiËrement les effets
de contrecoup. Il n'y avait donc plus qu'‡ partir.

Deux jours plus tard, Michel Ardan reÁut un message du prÈsident de
l'Union, honneur auquel il se montra particuliËrement sensible.

A l'exemple de son chevaleresque compatriote le marquis de la Fayette,
le gouvernement lui dÈcernait le titre de citoyen des …tats-Unis
d'AmÈrique.

XXIII
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LE WAGON-PROJECTILE

AprËs l'achËvement de la cÈlËbre Columbiad, l'intÈrÍt public se rejeta
immÈdiatement sur le projectile, ce nouveau vÈhicule destin
transporter ‡ travers l'espace les trois hardis aventuriers. Personne
n'avait oubliÈ que, par sa dÈpÍche du 30 septembre, Michel Ardan
demandait une modification aux plans arrÍtÈs par les membres du
ComitÈ.

Le prÈsident Barbicane pensait alors avec raison que la forme du
projectile importait peu, car, aprËs avoir traversÈ l'atmosphËre en
quelques secondes, son parcours devait s'effectuer dans le vide
absolu. Le ComitÈ avait donc adoptÈ la forme ronde, afin que le
boulet p˚t tourner sur lui-mÍme et se comporter ‡ sa fantaisie. Mais,
dËs l'instant qu'on le transformait en vÈhicule, c'Ètait une autre
affaire. Michel Ardan ne se souciait pas de voyager ‡ la faÁon des
Ècureuils; il voulait monter la tÍte en haut, les pieds en bas, ayant
autant de dignitÈ que dans la nacelle d'un ballon, plus vite sans
doute, mais sans se livrer ‡ une succession de cabrioles peu
convenables.

De nouveaux plans furent donc envoyÈs ‡ la maison Breadwill and Co.
d'Albany, avec recommandation de les exÈcuter sans retard. Le
projectile, ainsi modifiÈ, fut fondu le 2 novembre et expÈdi
immÈdiatement ‡ Stone's-Hill par les railways de l'Est. Le 10, il
arriva sans accident au lieu de sa destination. Michel Ardan,
Barbicane et Nicholl attendaient avec la plus vive impatience ce
´wagon-projectileª dans lequel ils devaient prendre passage pour voler
‡ la dÈcouverte d'un nouveau monde.

Il faut en convenir, c'Ètait une magnifique piËce de mÈtal, un produit
mÈtallurgique qui faisait le plus grand honneur au gÈnie industriel
des AmÈricains. On venait d'obtenir pour la premiËre fois l'aluminium
en masse aussi considÈrable, ce qui pouvait Ítre justement regard
comme un rÈsultat prodigieux. Ce prÈcieux projectile Ètincelait aux
rayons du Soleil. A le voir avec ses formes imposantes et coiffÈ de
son chapeau conique, on l'e˚t pris volontiers pour une de ces Èpaisses
tourelles en faÁon de poivriËres, que les architectes du Moyen Age
suspendaient ‡ l'angle des ch‚teaux forts. Il ne lui manquait que des
meurtriËres et une girouette.

´Je m'attends, s'Ècriait Michel Ardan, ‡ ce qu'il en sorte un homme
d'armes portant la haquebutte et le corselet d'acier. Nous serons
l‡-dedans comme des seigneurs fÈodaux, et, avec un peu d'artillerie,
on y tiendrait tÍte ‡ toutes les armÈes sÈlÈnites, si toutefois il y
en a dans la Lune!

--Ainsi le vÈhicule te plaÓt? demanda Barbicane ‡ son ami.

--Oui! oui! sans doute, rÈpondit Michel Ardan qui l'examinait en
artiste. Je regrette seulement que ses formes ne soient pas plus
effilÈes, son cÙne plus gracieux; on aurait d˚ le terminer par une
touffe d'ornements en mÈtal guillochÈ, avec une chimËre, par exemple,
une gargouille, une salamandre sortant du feu les ailes dÈployÈes et
la gueule ouverte...

--A quoi bon? dit Barbicane, dont l'esprit positif Ètait peu sensible
aux beautÈs de l'art.

--A quoi bon, ami Barbicane! HÈlas! puisque tu me le demandes, je
crains bien que tu ne le comprennes jamais!

--Dis toujours, mon brave compagnon.

--Eh bien! suivant moi, il faut toujours mettre un peu d'art dans ce
que l'on fait, cela vaut mieux. Connais-tu une piËce indienne qu'on
appelle _Le Chariot de l'Enfant_?

--Pas mÍme de nom, rÈpondit Barbicane.

--Cela ne m'Ètonne pas, reprit Michel Ardan. Apprends donc que, dans
cette piËce, il y a un voleur qui, au moment de percer le mur d'une
maison, se demande s'il donnera ‡ son trou la forme d'une lyre, d'une
fleur, d'un oiseau ou d'une amphore. Eh bien! dis-moi, ami
Barbicane, si ‡ cette Èpoque tu avais ÈtÈ membre du jury, est-ce que
tu aurais condamnÈ ce voleur-l‡?

--Sans hÈsiter, rÈpondit le prÈsident du Gun-Club, et avec la
circonstance aggravante d'effraction.

--Et moi je l'aurais acquittÈ, ami Barbicane! Voil‡ pourquoi tu ne
pourras jamais me comprendre!

--Je n'essaierai mÍme pas, mon vaillant artiste.

--Mais au moins, reprit Michel Ardan, puisque l'extÈrieur de notre
wagon-projectile laisse ‡ dÈsirer, on me permettra de le meubler ‡ mon
aise, et avec tout le luxe qui convient ‡ des ambassadeurs de la
Terre!

--A cet Ègard, mon brave Michel, rÈpondit Barbicane, tu agiras ‡ ta
fantaisie, et nous te laisserons faire ‡ ta guise.

Mais, avant de passer ‡ l'agrÈable, le prÈsident du Gun-Club avait
songÈ ‡ l'utile, et les moyens inventÈs par lui pour amoindrir les
effets du contrecoup furent appliquÈs avec une intelligence parfaite.

Barbicane s'Ètait dit, non sans raison, que nul ressort ne serait
assez puissant pour amortir le choc, et, pendant sa fameuse promenade
dans le bois de Skersnaw, il avait fini par rÈsoudre cette grande
difficultÈ d'une ingÈnieuse faÁon. C'est ‡ l'eau qu'il comptait
demander de lui rendre ce service signalÈ. Voici comment.

Le projectile devait Ítre rempli ‡ la hauteur de trois pieds d'une
couche d'eau destinÈe ‡ supporter un disque en bois parfaitement
Ètanche, qui glissait ‡ frottement sur les parois intÈrieures du
projectile. C'est sur ce vÈritable radeau que les voyageurs prenaient
place. Quant ‡ la masse liquide, elle Ètait divisÈe par des cloisons
horizontales que le choc au dÈpart devait briser successivement.
Alors chaque nappe d'eau, de la plus basse ‡ la plus haute,
s'Èchappant par des tuyaux de dÈgagement vers la partie supÈrieure du
projectile, arrivait ainsi ‡ faire ressort, et le disque, muni
lui-mÍme de tampons extrÍmement puissants, ne pouvait heurter le culot
infÈrieur qu'aprËs l'Ècrasement successif des diverses cloisons. Sans
doute les voyageurs Èprouveraient encore un contrecoup violent aprËs
le complet Èchappement de la masse liquide, mais le premier choc
devait Ítre presque entiËrement amorti par ce ressort d'une grande
puissance.

Il est vrai que trois pieds d'eau sur une surface de cinquante-quatre
pieds carrÈs devaient peser prËs de onze mille cinq cents livres; mais
la dÈtente des gaz accumulÈs dans la Columbiad suffirait, suivant
Barbicane, ‡ vaincre cet accroissement de poids; d'ailleurs le choc
devait chasser toute cette eau en moins d'une seconde, et le
projectile reprendrait promptement sa pesanteur normale.

Voil‡ ce qu'avait imaginÈ le prÈsident du Gun-Club et de quelle faÁon
il pensait avoir rÈsolu la grave question du contrecoup. Du reste, ce
travail, intelligemment compris par les ingÈnieurs de la maison
Breadwill, fut merveilleusement exÈcutÈ; l'effet une fois produit et
l'eau chassÈe au-dehors, les voyageurs pouvaient se dÈbarrasser
facilement des cloisons brisÈes et dÈmonter le disque mobile qui les
supportait au moment du dÈpart.

Quant aux parois supÈrieures du projectile, elles Ètaient revÍtues
d'un Èpais capitonnage de cuir, appliquÈ sur des spirales du meilleur
acier, qui avaient la souplesse des ressorts de montre. Les tuyaux
d'Èchappement dissimulÈs sous ce capitonnage ne laissaient pas mÍme
soupÁonner leur existence.

Ainsi donc toutes les prÈcautions imaginables pour amortir le premier
choc avaient ÈtÈ prises, et pour se laisser Ècraser, disait Michel
Ardan, il faudrait Ítre ´de bien mauvaise compositionª.

Le projectile mesurait neuf pieds de large extÈrieurement sur douze
pieds de haut. Afin de ne pas dÈpasser le poids assignÈ, on avait un
peu diminuÈ l'Èpaisseur de ses parois et renforcÈ sa partie
infÈrieure, qui devait supporter toute la violence des gaz dÈveloppÈs
par la dÈflagration du pyroxyle. Il en est ainsi, d'ailleurs, dans
les bombes et les obus cylindro-coniques, dont le culot est toujours
plus Èpais.

On pÈnÈtrait dans cette tour de mÈtal par une Ètroite ouverture
mÈnagÈe sur les parois du cÙne, et semblable ‡ ces ´trous d'hommeª des
chaudiËres ‡ vapeur. Elle se fermait hermÈtiquement au moyen d'une
plaque d'aluminium, retenue ‡ l'intÈrieur par de puissantes vis de
pression. Les voyageurs pourraient donc sortir ‡ volontÈ de leur
prison mobile, dËs qu'ils auraient atteint l'astre des nuits.

Mais il ne suffisait pas d'aller, il fallait voir en route. Rien ne
fut plus facile. En effet, sous le capitonnage se trouvaient quatre
hublots de verre lenticulaire d'une forte Èpaisseur, deux percÈs dans
la paroi circulaire du projectile; un troisiËme ‡ sa partie infÈrieure
et un quatriËme dans son chapeau conique. Les voyageurs seraient donc
‡ mÍme d'observer, pendant leur parcours, la Terre qu'ils
abandonnaient, la Lune dont ils s'approchaient et les espaces
constellÈs du ciel. Seulement, ces hublots Ètaient protÈgÈs contre
les chocs du dÈpart par des plaques solidement encastrÈes, qu'il Ètait
facile de rejeter au-dehors en dÈvissant des Ècrous intÈrieurs. De
cette faÁon, l'air contenu dans le projectile ne pouvait pas
s'Èchapper, et les observations devenaient possibles.

Tous ces mÈcanismes, admirablement Ètablis, fonctionnaient avec la
plus grande facilitÈ, et les ingÈnieurs ne s'Ètaient pas montrÈs moins
intelligents dans les amÈnagements du wagon-projectile.

Des rÈcipients solidement assujettis Ètaient destinÈs ‡ contenir l'eau
et les vivres nÈcessaires aux trois voyageurs; ceux-ci pouvaient mÍme
se procurer le feu et la lumiËre au moyen de gaz emmagasinÈ dans un
rÈcipient spÈcial sous une pression de plusieurs atmosphËres. Il
suffisait de tourner un robinet, et pendant six jours ce gaz devait
Èclairer et chauffer ce confortable vÈhicule. On le voit, rien ne
manquait des choses essentielles ‡ la vie et mÍme au bien-Ítre. De
plus, gr‚ce aux instincts de Michel Ardan, l'agrÈable vint se joindre
‡ l'utile sous la forme d'objets d'art; il e˚t fait de son projectile
un vÈritable atelier d'artiste, si l'espace ne lui e˚t pas manquÈ. Du
reste, on se tromperait en supposant que trois personnes dussent se
trouver ‡ l'Ètroit dans cette tour de mÈtal. Elle avait une surface
de cinquante-quatre pieds carrÈs ‡ peu prËs sur dix pieds de hauteur,
ce qui permettait ‡ ses hÙtes une certaine libertÈ de mouvement. Ils
n'eussent pas ÈtÈ aussi ‡ leur aise dans le plus confortable wagon des
…tats-Unis.

La question des vivres et de l'Èclairage Ètant rÈsolue, restait la
question de l'air. Il Ètait Èvident que l'air enfermÈ dans le
projectile ne suffirait pas pendant quatre jours ‡ la respiration des
voyageurs; chaque homme, en effet, consomme dans une heure environ
tout l'oxygËne contenu dans cent litres d'air. Barbicane, ses deux
compagnons, et deux chiens qu'il comptait emmener, devaient consommer,
par vingt-quatre heures, deux mille quatre cents litres d'oxygËne, ou,
en poids, ‡ peu prËs sept livres. Il fallait donc renouveler l'air du
projectile. Comment? Par un procÈdÈ bien simple, celui de MM.
Reiset et Regnault, indiquÈ par Michel Ardan pendant la discussion du
meeting.

On sait que l'air se compose principalement de vingt et une parties
d'oxygËne et de soixante-dix-neuf parties d'azote. Or, que se
passe-t-il dans l'acte de la respiration? Un phÈnomËne fort simple.
L'homme absorbe l'oxygËne de l'air, Èminemment propre ‡ entretenir la
vie, et rejette l'azote intact. L'air expirÈ a perdu prËs de cinq
pour cent de son oxygËne et contient alors un volume ‡ peu prËs Ègal
d'acide carbonique, produit dÈfinitif de la combustion des ÈlÈments du
sang par l'oxygËne inspirÈ. Il arrive donc que dans un milieu clos,
et aprËs un certain temps, tout l'oxygËne de l'air est remplacÈ par
l'acide carbonique, gaz essentiellement dÈlÈtËre.

La question se rÈduisait dËs lors ‡ ceci: l'azote s'Ètant conserv
intact, 1∞ refaire l'oxygËne absorbÈ; 2∞ dÈtruire l'acide carbonique
expirÈ. Rien de plus facile au moyen du chlorate de potasse et de la
potasse caustique.

Le chlorate de potasse est un sel qui se prÈsente sous la forme de
paillettes blanches; lorsqu'on le porte ‡ une tempÈrature supÈrieure
quatre cents degrÈs, il se transforme en chlorure de potassium, et
l'oxygËne qu'il contient se dÈgage entiËrement. Or, dix-huit livres
de chlorate de potasse rendent sept livres d'oxygËne, c'est-‡-dire la
quantitÈ nÈcessaire aux voyageurs pendant vingt-quatre heures. Voil
pour refaire l'oxygËne.

Quant ‡ la potasse caustique, c'est une matiËre trËs avide de l'acide
carbonique mÍlÈ ‡ l'air, et il suffit de l'agiter pour qu'elle s'en
empare et forme du bicarbonate de potasse. Voil‡ pour absorber
l'acide carbonique.

En combinant ces deux moyens, on Ètait certain de rendre ‡ l'air vici
toutes ses qualitÈs vivifiantes. C'est ce que les deux chimistes, MM.
Reiset et Regnault, avaient expÈrimentÈ avec succËs. Mais, il faut le
dire, l'expÈrience avait eu lieu jusqu'alors _in anima vili_. Quelle
que f˚t sa prÈcision scientifique, on ignorait absolument comment des
hommes la supporteraient.

Telle fut l'observation faite ‡ la sÈance o˘ se traita cette grave
question. Michel Ardan ne voulait pas mettre en doute la possibilit
de vivre au moyen de cet air factice, et il offrit d'en faire l'essai
avant le dÈpart. Mais l'honneur de tenter cette Èpreuve fut rÈclam
Ènergiquement par J.-T. Maston.

´Puisque je ne pars pas, dit ce brave artilleur, c'est bien le moins
que j'habite le projectile pendant une huitaine de jours.

Il y aurait eu mauvaise gr‚ce ‡ lui refuser. On se rendit ‡ ses
voeux. Une quantitÈ suffisante de chlorate de potasse et de potasse
caustique fut mise ‡ sa disposition avec des vivres pour huit jours;
puis, ayant serrÈ la main de ses amis, le 12 novembre, ‡ six heures du
matin, aprËs avoir expressÈment recommandÈ de ne pas ouvrir sa prison
avant le 20, ‡ six heures du soir, il se glissa dans le projectile,
dont la plaque fut hermÈtiquement fermÈe. Que se passa-t-il pendant
cette huitaine? Impossible de s'en rendre compte. L'Èpaisseur des
parois du projectile empÍchait tout bruit intÈrieur d'arriver
au-dehors.

Le 20 novembre, ‡ six heures prÈcises, la plaque fut retirÈe; les amis
de J.-T. Maston ne laissaient pas d'Ítre un peu inquiets. Mais ils
furent promptement rassurÈs en entendant une voix joyeuse qui poussait
un hurrah formidable.

BientÙt le secrÈtaire du Gun-Club apparut au sommet du cÙne dans une
attitude triomphante. Il avait engraissÈ!

XXIV
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LE T…LESCOPE DES MONTAGNES ROCHEUSES

Le 20 octobre de l'annÈe prÈcÈdente, aprËs la souscription close, le
prÈsident du Gun-Club avait crÈditÈ l'Observatoire de Cambridge des
sommes nÈcessaires ‡ la construction d'un vaste instrument d'optique.
Cet appareil, lunette ou tÈlescope, devait Ítre assez puissant pour
rendre visible ‡ la surface. de la Lune un objet ayant au plus neuf
pieds de largeur.

Il y a une diffÈrence importante entre la lunette et le tÈlescope; il
est bon de la rappeler ici. La lunette se compose d'un tube qui porte
‡ son extrÈmitÈ supÈrieure une lentille convexe appelÈe objectif, et
son extrÈmitÈ infÈrieure une seconde lentille nommÈe oculaire,
laquelle s'applique l'oeil de l'observateur. Les rayons Èmanant de
l'objet lumineux traversent la premiËre lentille et vont, par
rÈfraction, former une image renversÈe ‡ son foyer [C'est le point o
les rayons lumineux se rÈunissent aprËs avoir ÈtÈ rÈfractÈs.]. Cette
image, on l'observe avec l'oculaire, qui la grossit exactement comme
ferait une loupe. Le tube de la lunette est donc fermÈ ‡ chaque
extrÈmitÈ par l'objectif et l'oculaire.

Au contraire, le tube du tÈlescope est ouvert ‡ son extrÈmit
supÈrieure. Les rayons partis de l'objet observÈ y pÈnËtrent
librement et vont frapper un miroir mÈtallique concave, c'est-‡-dire
convergent. De l‡ ces rayons rÈflÈchis rencontrent un petit miroir
qui les renvoie ‡ l'oculaire, disposÈ de faÁon ‡ grossir l'image
produite.

Ainsi, dans les lunettes, la rÈfraction joue le rÙle principal, et
dans les tÈlescopes, la rÈflexion. De l‡ le nom de rÈfracteurs donn
aux premiËres, et celui de rÈflecteurs attribuÈ aux seconds. Toute la
difficultÈ d'exÈcution de ces appareils d'optique gÓt dans la
confection des objectifs, qu'ils soient faits de lentilles ou de
miroirs mÈtalliques.

Cependant, ‡ l'Èpoque o˘ le Gun-Club tenta sa grande expÈrience, ces
instruments Ètaient singuliËrement perfectionnÈs et donnaient des
rÈsultats magnifiques. Le temps Ètait loin o˘ GalilÈe observa les
astres avec sa pauvre lunette qui grossissait sept fois au plus.
Depuis le XVIe siËcle, les appareils d'optique s'Èlargirent et
s'allongËrent dans des proportions considÈrables, et ils permirent de
jauger les espaces stellaires ‡ une profondeur inconnue jusqu'alors.
Parmi les instruments rÈfracteurs fonctionnant ‡ cette Èpoque, on
citait la lunette de l'Observatoire de Poulkowa, en Russie, dont
l'objectif mesure quinze pouces (-- 38 centimËtres de largeur [Elle a
co˚tÈ 80,000 roubles (320,000 francs).]), la lunette de l'opticien
franÁais Lerebours, pourvue d'un objectif Ègal au prÈcÈdent, et enfin
la lunette de l'Observatoire de Cambridge, munie d'un objectif qui a
dix-neuf pouces de diamËtre (48 cm).

Parmi les tÈlescopes, on en connaissait deux d'une puissance
remarquable et de dimension gigantesque. Le premier, construit par
Herschell, Ètait long de trente-six pieds et possÈdait un miroir large
de quatre pieds et demi; il permettait d'obtenir des grossissements de
six mille fois. Le second s'Èlevait en Irlande, ‡ Birrcastle, dans le
parc de Parsonstown, et appartenait ‡ Lord Rosse. La longueur de son
tube Ètait de quarante-huit pieds, la largeur de son miroir de six

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