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De la Terre la Lune by Jules Verne

Part 4 out of 5

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s
norme; la discussion fut suspendue pendant un bon quart
d'heure, et longtemps, bien longtemps encore, on parla dans
les tats-Unis d'Amrique de la proposition formule si
nergiquement par le secrtaire perptuel du Gun-Club.

XX

ATTAQUE ET RIPOSTE

Cet incident semblait devoir terminer la discussion.
C'tait le .mot de la fin/, et l'on n'et pas trouv mieux.
Cependant, quand l'agitation se fut calme, on entendit ces
paroles prononces d'une voix forte et sv
re:

.Maintenant que l'orateur a donn une large part la
fantaisie, voudra-t-il bien rentrer dans son sujet, faire
moins de thories et discuter la partie pratique de son
expdition?/

Tous les regards se dirig
rent vers le personnage qui
parlait ainsi. C'tait un homme maigre, sec, d'une figure
nergique, avec une barbe taille l'amricaine qui
foisonnait sous son menton. A la faveur des diverses
agitations produites dans l'assemble, il avait peu peu
gagn le premier rang des spectateurs. L, les bras
croiss, l'oeil brillant et hardi, il fixait
imperturbablement le hros du meeting. Apr
s avoir formul
sa demande, il se tut et ne parut pas s'mouvoir des
milliers de regards qui convergeaient vers lui, ni du
murmure dsapprobateur excit par ses paroles. La rponse
se faisant attendre, il posa de nouveau sa question avec le
mme accent net et prcis, puis il ajouta:

.Nous sommes ici pour nous occuper de la Lune et non de la
Terre./

.Vous avez raison, monsieur, rpondit Michel Ardan, la
discussion s'est gare. Revenons la Lune./

.Monsieur, reprit l'inconnu, vous prtendez que notre
satellite est habit. Bien. Mais s'il existe des
Slnites, ces gens-l, coup sr, vivent sans respirer,
car -- je vous en prviens dans votre intrt -- il n'y a
pas la moindre molcule d'air la surface de la Lune./

A cette affirmation, Ardan redressa sa fauve crini
re; il
comprit que la lutte allait s'engager avec cet homme sur le
vif de la question. Il le regarda fixement son tour, et
dit:

.Ah! il n'a pas d'air dans la Lune! Et qui prtend cela,
s'il vous pla t?/

.Les savants./

.Vraiment?/

.Vraiment./

.Monsieur, reprit Michel, toute plaisanterie part, j'ai
une profonde estime pour les savants qui savent, mais un
profond ddain pour les savants qui ne savent pas./

.Vous en connaissez qui appartiennent cette derni
re
catgorie?/

.Particuli
rement. En France, il y en a un qui soutient que
.mathmatiquement/ l'oiseau ne peut pas voler, et un autre
dont les thories dmontrent que le poisson n'est pas fait
pour vivre dans l'eau./

.Il ne s'agit pas de ceux-l, monsieur, et je pourrais citer
l'appui de ma proposition des noms que vous ne rcuseriez
pas./

.Alors, monsieur, vous embarrasseriez fort un pauvre
ignorant qui, d'ailleurs, ne demande pas mieux que de
s'instruire!/

.Pourquoi donc abordez-vous les questions scientifiques si
vous ne les avez pas tudies?/ demanda l'inconnu assez
brutalement.

.Pourquoi! rpondit Ardan. Par la raison que celui-l est
toujours brave qui ne souponne pas le danger! Je ne sais
rien, c'est vrai, mais c'est prcisment ma faiblesse qui
fait ma force./

.Votre faiblesse va jusqu' la folie,/ s'cria l'inconnu
d'un ton de mauvaise humeur.

.Eh! tant mieux, riposta le Franais, si ma folie me m
ne
jusqu' la Lune!/

Barbicane et ses coll
gues dvoraient des yeux cet intrus
qui venait si hardiment se jeter au travers de l'entreprise.
Aucun ne le connaissait, et le prsident, peu rassur sur
les suites d'une discussion si franchement pose, regardait
son nouvel ami avec une certaine apprhension. L'assemble
tait attentive et srieusement inqui
te, car cette lutte
avait pour rsultat d'appeler son attention sur les dangers
ou mme les vritables impossibilits de l'expdition.

.Monsieur, reprit l'adversaire de Michel Ardan, les raisons
sont nombreuses et indiscutables qui prouvent l'absence de
toute atmosph
re autour de la Lune. Je dirai mme _a
priori_ que, si cette atmosph
re a jamais exist, elle a d
tre soutire par la Terre. Mais j'aime mieux vous opposer
des faits irrcusables./

.Opposez, monsieur, rpondit Michel Ardan avec une
galanterie parfaite, opposez tant qu'il vous plaira!/

.Vous savez, dit l'inconnu, que lorsque des rayons lumineux
traversent un milieu tel que l'air, ils sont dvis de la
ligne droite, ou, en d'autres termes, qu'ils subissent une
rfraction. Eh bien! lorsque des toiles sont occultes
par la Lune, jamais leurs rayons, en rasant les bords du
disque, n'ont prouv la moindre dviation ni donn le plus
lger indice de rfraction. De l cette consquence
vidente que la Lune n'est pas enveloppe d'une atmosph
re./

On regarda le Franais, car, l'observation une fois admise,
les consquences en taient rigoureuses.

.En effet, rpondit Michel Ardan, voil votre meilleur
argument, pour ne pas dire le seul, et un savant serait
peut-tre embarrass d'y rpondre; moi, je vous dirai
seulement que cet argument n'a pas une valeur absolue, parce
qu'il suppose le diam
tre angulaire de la Lune parfaitement
dtermin, ce qui n'est pas. Mais passons, et dites-moi,
mon cher monsieur, si vous admettez l'existence de volcans
la surface de la Lune./

.Des volcans teints, oui; enflamms, non./

.Laissez-moi croire pourtant, et sans dpasser les bornes de
la logique, que ces volcans ont t en activit pendant une
certaine priode!/

.Cela est certain, mais comme ils pouvaient fournir
eux-mmes l'oxyg
ne ncessaire la combustion, le fait de
leur ruption ne prouve aucunement la prsence d'une
atmosph
re lunaire./

.Passons alors, rpondit Michel Ardan, et laissons de ct
ce genre d'arguments pour arriver aux observations directes.
Mais je vous prviens que je vais mettre des noms en avant./

.Mettez./

.Je mets. En 1715, les astronomes Louville et Halley,
observant l'clipse du 3 mai, remarqu
rent certaines
fulminations d'une nature bizarre. Ces clats de lumi
re,
rapides et souvent renouvels, furent attribus par eux
des orages qui se dcha naient dans l'atmosph
re de la
Lune./

.En 1715, rpliqua l'inconnu, les astronomes Louville et
Halley ont pris pour des phnom
nes lunaires des phnom
nes
purement terrestres, tels que bolides ou autres, qui se
produisaient dans notre atmosph
re. Voil ce qu'ont rpondu
les savants l'nonc de ces faits, et ce que je rponds
avec eux./

.Passons encore, rpondit Ardan, sans tre troubl de la
riposte. Herschell, en 1787, n'a-t-il pas observ un grand
nombre de points lumineux la surface de la Lune?/

.Sans doute; mais sans s'expliquer sur l'origine de ces
points lumineux, Herschell lui-mme n'a pas conclu de leur
apparition la ncessit d'une atmosph
re lunaire./

.Bien rpondu, dit Michel Ardan en complimentant son
adversaire; je vois que vous tes tr
s fort en
slnographie./

.Tr
s fort, monsieur, et j'ajouterai que les plus habiles
observateurs, ceux qui ont le mieux tudi l'astre des
nuits, MM. Beer et Moelder, sont d'accord sur le dfaut
absolu d'air sa surface./

Un mouvement se fit dans l'assistance, qui parut s'mouvoir
des arguments de ce singulier personnage.

.Passons toujours, rpondit Michel Ardan avec le plus grand
calme, et arrivons maintenant un fait important. Un
habile astronome franais, M. Laussedat, en observant
l'clipse du 18 juillet 1860, constata que les cornes du
croissant solaire taient arrondies et tronques. Or, ce
phnom
ne n'a pu tre produit que par une dviation des
rayons du soleil travers l'atmosph
re de la Lune, et il
n'a pas d'autre explication possible./

.Mais le fait est-il certain?/ demanda vivement l'inconnu.

.Absolument certain!/

Un mouvement inverse ramena l'assemble vers son hros
favori, dont l'adversaire resta silencieux. Ardan reprit la
parole, et sans tirer vanit de son dernier avantage, il dit
simplement: .Vous voyez donc bien, mon cher monsieur, qu'il
ne faut pas se prononcer d'une faon absolue contre
l'existence d'une atmosph
re la surface de la Lune; cette
atmosph
re est probablement peu dense, assez subtile, mais
aujourd'hui la science admet gnralement qu'elle existe./

.Pas sur les montagnes, ne vous en dplaise,/ riposta
l'inconnu, qui n'en voulait pas dmordre.

.Non, mais au fond des valles, et ne dpassant pas en
hauteur quelques centaines de pieds./

.En tout cas, vous feriez bien de prendre vos prcautions,
car cet air sera terriblement rarfi./

.Oh! mon brave monsieur, il y en aura toujours assez pour
un homme seul; d'ailleurs, une fois rendu l-haut, je
tcherai de l'conomiser de mon mieux et de ne respirer que
dans les grandes occasions!/

Un formidable clat de rire vint tonner aux oreilles du
mystrieux interlocuteur, qui promena ses regards sur
l'assemble, en la bravant avec fiert.

.Donc, reprit Michel Ardan d'un air dgag, puisque nous
sommes d'accord sur la prsence d'une certaine atmosph
re,
nous voil forcs d'admettre la prsence d'une certaine
quantit d'eau. C'est une consquence dont je me rjouis
fort pour mon compte. D'ailleurs, mon aimable
contradicteur, permettez-moi de vous soumettre encore une
observation. Nous ne connaissons qu'un ct du disque de la
Lune, et s'il y a peu d'air sur la face qui nous regarde, il
est possible qu'il y en ait beaucoup sur la face oppose./

.Et pour quelle raison?/

.Parce que la Lune, sous l'action de l'attraction terrestre,
a pris la forme d'un oeuf que nous apercevons par le petit
bout. De l cette consquence due aux calculs de Hansen,
que son centre de gravit est situ dans l'autre hmisph
re.
De l cette conclusion que toutes les masses d'air et d'eau
ont d tre entra nes sur l'autre face de notre satellite
aux premiers jours de sa cration./

.Pures fantaisies!/ s'cria l'inconnu.

.Non! pures thories, qui sont appuyes sur les lois de la
mcanique, et il me para t difficile de les rfuter. J'en
appelle donc cette assemble, et je mets aux voix la
question de savoir si la vie, telle qu'elle existe sur la
Terre, est possible la surface de la Lune?/

Trois cent mille auditeurs la fois applaudirent la
proposition. L'adversaire de Michel Ardan voulait encore
parler, mais il ne pouvait plus se faire entendre. Les
cris, les menaces fondaient sur lui comme la grle.

.Assez! assez!/ disaient les uns.

.Chassez cet intrus!/ rptaient les autres.

.A la porte! la porte!/ s'criait la foule irrite.

Mais lui, ferme, cramponn l'estrade, ne bougeait pas et
laissait passer l'orage, qui et pris des proportions
formidables, si Michel Ardan ne l'et apais d'un geste. Il
tait trop chevaleresque pour abandonner son contradicteur
dans une semblable extrmit.

.Vous dsirez ajouter quelques mots? / lui demanda-t-il du
ton le plus gracieux.

.Oui! cent, mille, rpondit l'inconnu avec emportement. Ou
plutt, non, un seul! Pour persvrer dans votre
entreprise, il faut que vous soyez.../

.Imprudent! Comment pouvez-vous me traiter ainsi, moi qui
ai demand un boulet cylindro-conique mon ami Barbicane,
afin de ne pas tourner en route la faon des cureuils?/

.Mais, malheureux, l'pouvantable contrecoup vous mettra en
pi
ces au dpart!/

.Mon cher contradicteur, vous venez de poser le doigt sur la
vritable et la seule difficult; cependant, j'ai trop bonne
opinion du gnie industriel des Amricains pour croire
qu'ils ne parviendront pas la rsoudre!/

.Mais la chaleur dveloppe par la vitesse du projectile en
traversant les couches d'air?/

.Oh! ses parois sont paisses, et j'aurai si rapidement
franchi l'atmosph
re!/

.Mais des vivres? de l'eau?/

.J'ai calcul que je pouvais en emporter pour un an, et ma
traverse durera quatre jours!/

.Mais de l'air pour respirer en route?/

.J'en ferai par des procds chimiques./

.Mais votre chute sur la Lune, si vous y arrivez jamais?/

.Elle sera six fois moins rapide qu'une chute sur la Terre,
puisque la pesanteur est six fois moindre la surface de la
Lune./

.Mais elle sera encore suffisante pour vous briser comme du
verre!/

.Et qui m'empchera de retarder ma chute au moyen de fuses
convenablement disposes et enflammes en temps utile?/

.Mais enfin, en supposant que toutes les difficults soient
rsolues, tous les obstacles aplanis, en runissant toutes
les chances en votre faveur, en admettant que vous arriviez
sain et sauf dans la Lune, comment reviendrez-vous?/

.Je ne reviendrai pas!/

A cette rponse, qui touchait au sublime par sa simplicit,
l'assemble demeura muette Mais son silence fut plus
loquent que n'eussent t ses cris d'enthousiasme.
L'inconnu en profita pour protester une derni
re fois.

.Vous vous tuerez infailliblement, s'cria-t-il, et votre
mort, qui n'aura t que la mort d'un insens, n'aura pas
mme servi la science!/

.Continuez, mon gnreux inconnu, car vritablement vous
pronostiquez d'une faon fort agrable./

.Ah! c'en est trop! s'cria l'adversaire de Michel Ardan,
et je ne sais pas pourquoi je continue une discussion aussi
peu srieuse! Poursuivez votre aise cette folle
entreprise! Ce n'est pas vous qu'il faut s'en prendre!/

.Oh! ne vous gnez pas!/

.Non! c'est un autre qui portera la responsabilit de vos
actes! /

.Et qui donc, s'il vous pla t?/ demanda Michel Ardan d'une
voix imprieuse.

.L'ignorant qui a organis cette tentative aussi impossible
que ridicule!/

L'attaque tait directe. Barbicane, depuis l'intervention
de l'inconnu, faisait de violents efforts pour se contenir,
et a brler sa fume comme certains foyers de chaudi
res;
mais, en se voyant si outrageusement dsign, il se leva
prcipitamment et allait marcher l'adversaire qui le
bravait en face, quand il se vit subitement spar de lui.

L'estrade fut enleve tout d'un coup par cent bras
vigoureux, et le prsident du Gun-Club dut partager avec
Michel Ardan les honneurs du triomphe. Le pavois tait
lourd, mais les porteurs se relayaient sans cesse, et chacun
se disputait, luttait, combattait pour prter cette
manifestation l'appui de ses paules.

Cependant l'inconnu n'avait point profit du tumulte pour
quitter la place. L'aurait-il pu, d'ailleurs, au milieu de
cette foule compacte? Non, sans doute. En tout cas, il se
tenait au premier rang, les bras croiss, et dvorait des
yeux le prsident Barbicane.

Celui-ci ne le perdait pas de vue, et les regards de ces
deux hommes demeuraient engags comme deux pes
frmissantes.

Les cris de l'immense foule se maintinrent leur maximum
d'intensit pendant cette marche triomphale. Michel Ardan
se laissait faire avec un plaisir vident. Sa face
rayonnait. Quelquefois l'estrade semblait prise de tangage
et de roulis comme un navire battu des flots. Mais les deux
hros du meeting avaient le pied marin; ils ne bronchaient
pas, et leur vaisseau arriva sans avaries au port de
Tampa-Town. Michel Ardan parvint heureusement se drober
aux derni
res treintes de ses vigoureux admirateurs; il
s'enfuit l'htel Franklin, gagna prestement sa chambre et
se glissa rapidement dans son lit, tandis qu'une arme de
cent mille hommes veillait sous ses fentres.

Pendant ce temps, une sc
ne courte, grave, dcisive, avait
lieu entre le personnage mystrieux et le prsident du
Gun-Club.

Barbicane, libre enfin, tait all droit son adversaire.

.Venez!/ dit-il d'une voix br
ve.

Celui-ci le suivit sur le quai, et bientt tous les deux se
trouv
rent seuls l'entre d'un wharf ouvert sur le
Jone's-Fall.

L, ces ennemis, encore inconnus l'un l'autre, se
regard
rent.

.Qui tes-vous?/ demanda Barbicane.

.Le capitaine Nicholl./

.Je m'en doutais. Jusqu'ici le hasard ne vous avait jamais
jet sur mon chemin.../

.Je suis venu m'y mettre!/

.Vous m'avez insult!/

.Publiquement./

.Et vous me rendrez raison de cette insulte./

.A l'instant./

.Non. Je dsire que tout se passe secr
tement entre nous.
Il y a un bois situ trois milles de Tampa, le bois de
Skersnaw. Vous le connaissez?/

.Je le connais./

.Vous plaira-t-il d'y entrer demain matin cinq heures par
un ct?.../

.Oui, si la mme heure vous entrez par l'autre ct./

.Et vous n'oublierez pas votre rifle?/ dit Barbicane.

.Pas plus que vous n'oublierez le vtre/, rpondit Nicholl.

Sur ces paroles froidement prononces, le prsident du
Gun-Club et le capitaine se spar
rent. Barbicane revint
sa demeure, mais au lieu de prendre quelques heures de
repos, il passa la nuit chercher les moyens d'viter le
contrecoup du projectile et de rsoudre ce difficile
probl
me pos par Michel Ardan dans la discussion du
meeting.

XXI

COMMENT UN FRANAIS ARRANGE UNE AFFAIRE

Pendant que les conventions de ce duel taient discutes
entre le prsident et le capitaine, duel terrible et
sauvage, dans lequel chaque adversaire devient chasseur
d'homme, Michel Ardan se reposait des fatigues du triomphe.
Se reposer n'est videmment pas une expression juste, car
les lits amricains peuvent rivaliser pour la duret avec
des tables de marbre ou de granit.

Ardan dormait donc assez mal, se tournant, se retournant
entre les serviettes qui lui servaient de draps, et il
songeait installer une couchette plus confortable dans son
projectile, quand un bruit violent vint l'arracher ses
rves. Des coups dsordonns branlaient sa porte. Ils
semblaient tre ports avec un instrument de fer. De
formidables clats de voix se mlaient ce tapage un peu
trop matinal.

.Ouvre! criait-on. Mais, au nom du Ciel, ouvre donc!/

Ardan n'avait aucune raison d'acquiescer une demande si
bruyamment pose. Cependant il se leva et ouvrit sa porte,
au moment o elle allait cder aux efforts du visiteur
obstin. Le secrtaire du Gun-Club fit irruption dans la
chambre. Une bombe ne serait pas entre avec moins de
crmonie.

.Hier soir, s'cria J.-T. Maston _ex abrupto_, notre
prsident a t insult publiquement pendant le meeting! Il
a provoqu son adversaire, qui n'est autre que le capitaine
Nicholl! Ils se battent ce matin au bois de Skersnaw! J'ai
tout appris de la bouche de Barbicane! S'il est tu, c'est
l'anantissement de nos projets! Il faut donc empcher ce
duel! Or, un seul homme au monde peut avoir assez d'empire
sur Barbicane pour l'arrter, et cet homme c'est Michel
Ardan!/

Pendant que J.-T. Maston parlait ainsi, Michel Ardan,
renonant l'interrompre, s'tait prcipit dans son vaste
pantalon, et, moins de deux minutes apr
s, les deux amis
gagnaient toutes jambes les faubourgs de Tampa-Town.

Ce fut pendant cette course rapide que Maston mit Ardan au
courant de la situation. Il lui apprit les vritables
causes de l'inimiti de Barbicane et de Nicholl, comment
cette inimiti tait de vieille date, pourquoi jusque-l,
grce des amis communs, le prsident et le capitaine ne
s'taient jamais rencontrs face face; il ajouta qu'il
s'agissait uniquement d'une rivalit de plaque et de boulet,
et qu'enfin la sc
ne du meeting n'avait t qu'une occasion
longtemps cherche par Nicholl de satisfaire de vieilles
rancunes.

Rien de plus terrible que ces duels particuliers
l'Amrique, pendant lesquels les deux adversaires se
cherchent travers les taillis, se guettent au coin des
halliers et se tirent au milieu des fourrs comme des btes
fauves. C'est alors que chacun d'eux doit envier ces
qualits merveilleuses si naturelles aux Indiens des
Prairies, leur intelligence rapide, leur ruse ingnieuse,
leur sentiment des traces, leur flair de l'ennemi. Une
erreur, une hsitation, un faux pas peuvent amener la mort.
Dans ces rencontres, les Yankees se font souvent accompagner
de leurs chiens et, la fois chasseurs et gibier, ils se
relancent pendant des heures enti
res.

.Quels diables de gens vous tes!/ s'cria Michel Ardan,
quand son compagnon lui eut dpeint avec beaucoup d'nergie
toute cette mise en sc
ne./

.Nous sommes ainsi, rpondit modestement J.-T. Maston; mais
htons-nous./

Cependant Michel Ardan et lui eurent beau courir travers
la plaine encore tout humide de rose, franchir les rizi
res
et les creeks, ouper au plus court, ils ne purent atteindre
avant cinq heures et demie le bois de Skersnaw. Barbicane
devait avoir pass sa lisi
re depuis une demi-heure.

L travaillait un vieux bushman occup dbiter en fagots
des arbres abattus sous sa hache. Maston courut lui en
criant:

.Avez-vous vu entrer dans le bois un homme arm d'un rifle,
Barbicane, le prsident... mon meilleur ami?.../

Le digne secrtaire du Gun-Club pensait na vement que son
prsident devait tre connu du monde entier. Mais le
bushman n'eut pas l'air de le comprendre.

.Un chasseur,/ dit alors Ardan.

.Un chasseur? oui,/ rpondit le bushman.

.Il y a longtemps?/

.Une heure peu pr
s./

.Trop tard!/ s'cria Maston.

.Et avez-vous entendu des coups de fusil?/ demanda Michel
Ardan.

.Non./

.Pas un seul?/

.Pas un seul. Ce chasseur-l n'a pas l'air de faire bonne
chasse!/

.Que faire?/ dit Maston.

.Entrer dans le bois, au risque d'attraper une balle qui ne
nous est pas destine./

.Ah! s'cria Maston avec un accent auquel on ne pouvait se
mprendre, j'aimerais mieux dix balles dans ma tte qu'une
seule dans la tte de Barbicane./

.En avant donc!/ reprit Ardan en serrant la main de son
compagnon.

Quelques secondes plus tard, les deux amis disparaissaient
dans le taillis. C'tait un fourr fort pais, fait de
cypr
s gants, de sycomores, de tulipiers, d'oliviers, de
tamarins, de chnes vifs et de magnolias. Ces divers arbres
enchevtraient leurs branches dans un inextricable
ple-mle, sans permettre la vue de s'tendre au loin.
Michel Ardan et Maston marchaient l'un pr
s de l'autre,
passant silencieusement travers les hautes herbes, se
frayant un chemin au milieu des lianes vigoureuses,
interrogeant du regard les buissons ou les branches perdues
dans la sombre paisseur du feuillage et attendant chaque
pas la redoutable dtonation des rifles. Quant aux traces
que Barbicane avait d laisser de son passage travers le
bois, il leur tait impossible de les reconna tre, et ils
marchaient en aveugles dans ces sentiers peine frays, sur
lesquels un Indien et suivi pas pas la marche de son
adversaire.

Apr
s une heure de vaines recherches, les deux compagnons
s'arrt
rent. Leur inquitude redoublait.

.Il faut que tout soit fini, dit Maston dcourag. Un homme
comme Barbicane n'a pas rus avec son ennemi, ni tendu de
pi
ge, ni pratiqu de manoeuvre! Il est trop franc, trop
courageux. Il est all en avant, droit au danger, et sans
doute assez loin du bushman pour que le vent ait emport la
dtonation d'une arme feu!/

.Mais nous! nous! rpondit Michel Ardan, depuis notre
entre sous bois, nous aurions entendu!.../

.Et si nous sommes arrivs trop tard!/ s'cria Maston avec
un accent de dsespoir.

Michel Ardan ne trouva pas un mot rpondre; Maston et lui
reprirent leur marche interrompue. De temps en temps ils
poussaient de grands cris; ils appelaient soit Barbicane,
soit Nicholl; mais ni l'un ni l'autre des deux adversaires
ne rpondait leur voix. De joyeuses voles d'oiseaux,
veills au bruit, disparaissaient entre les branches, et
quelques daims effarouchs s'enfuyaient prcipitamment
travers les taillis.

Pendant une heure encore, la recherche se prolongea. La
plus grande partie du bois avait t explore. Rien ne
dcelait la prsence des combattants. C'tait douter de
l'affirmation du bushman, et Ardan allait renoncer
poursuivre plus longtemps une reconnaissance inutile, quand,
tout d'un coup, Maston s'arrta.

.Chut! fit-il. Quelqu'un l-bas!/

.Quelqu'un? rpondit Michel Ardan./

.Oui! un homme! Il semble immobile. Son rifle n'est plus
entre ses mains. Que fait-il donc?/

.Mais le reconnais-tu?/ demanda Michel Ardan, que sa vue
basse servait fort mal en pareille circonstance.

.Oui! oui!/ Il se retourne, rpondit Maston.

.Et c'est?.../

.Le capitaine Nicholl!/

.Nicholl!/ s'cria Michel Ardan, qui ressentit un violent
serrement de coeur.

Nicholl dsarm! Il n'avait donc plus rien craindre de
son adversaire?

.Marchons lui, dit Michel Ardan, nous saurons quoi nous
en tenir./

Mais son compagnon et lui n'eurent pas fait cinquante pas,
qu'ils s'arrt
rent pour examiner plus attentivement le
capitaine. Ils 'imaginaient trouver un homme altr de sang
et tout entier sa vengeance! En le voyant, ils
demeur
rent stupfaits.

Un filet maille serre tait tendu entre deux tulipiers
gigantesques, et, au milieu du rseau, un petit oiseau, les
ailes enchevtres, se dbattait en poussant des cris
plaintifs. L'oiseleur qui avait dispos cette toile
inextricable n'tait pas un tre humain mais bien une
venimeuse araigne, particuli
re au pays, grosse comme un
oeuf de pigeon, et munie de pattes normes. Le hideux
animal, au moment de se prcipiter sur sa proie, avait d
rebrousser chemin et chercher asile sur les hautes branches
du tulipier, car un ennemi redoutable venait le menacer
son tour.

En effet, le capitaine Nicholl, son fusil terre, oubliant
les dangers de sa situation, s'occupait dlivrer le plus
dlicatement possible la victime prise dans les filets de la
monstrueuse araigne. Quand il eut fini, il donna la vole
au petit oiseau, qui battit joyeusement de l'aile et
disparut.

Nicholl, attendri, le regardait fuir travers les branches,
quand il entendit ces paroles prononces d'une voix mue:

.Vous tes un brave homme, vous!/

Il se retourna. Michel Ardan tait devant lui, rptant sur
tous les tons:

.Et un aimable homme!/

.Michel Ardan! s'cria le capitaine. Que venez-vous faire
ici, monsieur?/

.Vous serrer la main, Nicholl, et vous empcher de tuer
Barbicane ou d'tre tu par lui./

.Barbicane! s'cria le capitaine, que je cherche depuis
deux heures sans le trouver! O se cache-t-il?.../

.Nicholl, dit Michel Ardan, ceci n'est pas poli! il faut
toujours respecter son adversaire; soyez tranquille, si
Barbicane est vivant, nous le trouverons, et d'autant plus
facilement que, s'il ne s'est pas amus comme vous
secourir des oiseaux opprims, il doit vous chercher aussi.
Mais quand nous l'aurons trouv, c'est Michel Ardan qui vous
le dit, il ne sera plus question de duel entre vous./

.Entre le prsident Barbicane et moi, rpondit gravement
Nicholl, il y a une rivalit telle, que la mort de l'un de
nous.../

.Allons donc! allons donc! reprit Michel Ardan, de braves
gens comme vous, cela a pu se dtester, mais cela s'estime.
Vous ne vous battrez pas./

.Je me battrai, monsieur!/

.Point./

.Capitaine, dit alors J.-T. Maston avec beaucoup de coeur,
je suis l'ami du prsident, son _alter ego_, un autre
lui-mme; si vous voulez absolument tuer quelqu'un, tirez
sur moi, ce sera exactement la mme chose./

.Monsieur, dit Nicholl en serrant son rifle d'une main
convulsive, ces plaisanteries.../

.L'ami Maston ne plaisante pas, rpondit Michel Ardan, et je
comprends son ide de se faire tuer pour l'homme qu'il aime!
Mais ni lui ni Barbicane ne tomberont sous les balles du
capitaine Nicholl, car j'ai faire aux deux rivaux une
proposition si sduisante qu'ils s'empresseront de
l'accepter./

.Et laquelle?/ demanda Nicholl avec une visible
incrdulit.

.Patience, rpondit Ardan, je ne puis la communiquer qu'en
prsence de Barbicane./

.Cherchons-le donc/, s'cria le capitaine.

Aussitt ces trois hommes se mirent en chemin; le capitaine,
apr
s avoir dsarm son rifle, le jeta sur son paule et
s'avana d'un pas saccad, sans mot dire.

Pendant une demi-heure encore, les recherches furent
inutiles. Maston se sentait pris d'un sinistre
pressentiment. Il observait sv
rement Nicholl, se
demandant si, la vengeance du capitaine satisfaite, le
malheureux Barbicane, dj frapp d'une balle, ne gisait pas
sans vie au fond de quelque taillis ensanglant. Michel
Ardan semblait avoir la mme pense, et tous deux
interrogeaient dj du regard le capitaine Nicholl, quand
Maston s'arrta soudain.

Le buste immobile d'un homme adoss au pied d'un gigantesque
catalpa apparaissait vingt pas, moiti perdu dans les
herbes.

.C'est lui!/ fit Maston.

Barbicane ne bougeait pas. Ardan plongea ses regards dans
les yeux du capitaine, mais celui-ci ne broncha pas. Ardan
fit quelques pas en criant:

.Barbicane! Barbicane!/

Nulle rponse. Ardan se prcipita vers son ami; mais, au
moment o il allait lui saisir le bras, il s'arrta court en
poussant un cri de surprise.

Barbicane, le crayon la main, traait des formules et des
figures gomtriques sur un carnet, tandis que son fusil
dsarm gisait terre.

Absorb dans son travail, le savant, oubliant son tour son
duel et sa vengeance, n'avait rien vu, rien entendu.

Mais quand Michel Ardan posa sa main sur la sienne, il se
leva et le considra d'un oeil tonn.

.Ah! s'cria-t-il enfin, toi! ici! J'ai trouv, mon ami!
J'ai trouv!/

.Quoi?/

.Mon moyen!/

.Quel moyen?/

.-Le moyen d'annuler l'effet du contrecoup au dpart du
projectile!/

.Vraiment?/ dit Michel en regardant le capitaine du coin de
l'oeil.

.Oui! de l'eau! de l'eau simple qui fera ressort... Ah!
Maston! s'cria Barbicane, vous aussi!/

.Lui-mme, rpondit Michel Ardan, et permets que je te
prsente en mme temps le digne capitaine Nicholl!/

.Nicholl! s'cria Barbicane, qui fut debout en un instant.
Pardon, capitaine, dit-il, j'avais oubli... je suis
prt.../

Michel Ardan intervint sans laisser aux deux ennemis le
temps de s'interpeller.

.Parbleu! dit-il, il est heureux que de braves gens comme
vous ne se soient pas rencontrs plus tt! Nous aurions
maintenant pleurer l'un ou l'autre. Mais, grce Dieu
qui s'en est ml, il n'y a plus rien craindre. Quand on
oublie sa haine pour se plonger dans des probl
mes de
mcanique ou jouer des tours aux araignes, c'est que cette
haine n'est dangereuse pour personne./

Et Michel Ardan raconta au prsident l'histoire du
capitaine.

.Je vous demande un peu, dit-il en terminant, si deux bons
tres comme vous sont faits pour se casser rciproquement la
tte coups de carabine?/

Il y avait dans cette situation, un peu ridicule, quelque
chose de si inattendu, que Barbicane et Nicholl ne savaient
trop quelle contenance garder l'un vis--vis de l'autre.
Michel Ardan le sentit bien, et il rsolut de brusquer la
rconciliation.

.Mes braves amis, dit-il en laissant poindre sur ses l
vres
son meilleur sourire, il n'y a jamais eu entre vous qu'un
malentendu. Pas autre chose. Eh bien! pour prouver que
tout est fini entre vous, et puisque vous tes gens
risquer votre peau, acceptez franchement la proposition que
je vais vous faire.

.Parlez,/ dit Nicholl.

.L'ami Barbicane croit que son projectile ira tout droit
la Lune./

.Oui, certes,/ rpliqua le prsident.

.Et l'ami Nicholl est persuad qu'il retombera sur la
terre./

.J'en suis certain,/ s'cria le capitaine.

.Bon! reprit Michel Ardan. Je n'ai pas la prtention de
vous mettre d'accord; mais je vous dis tout bonnement:
Partez avec moi, et venez voir si nous resterons en route./

.Hein!/ fit J.-T. Maston stupfait.

Les deux rivaux, cette proposition subite, avaient lev
les yeux l'un sur l'autre. Ils s'observaient avec
attention. Barbicane attendait la rponse du capitaine.
Nicholl guettait les paroles du prsident.

.Eh bien? fit Michel de son ton le plus engageant.
Puisqu'il n'y a plus de contrecoup craindre!/

.Accept!/ s'cria Barbicane.

Mais, si vite qu'il et prononc ce mot, Nicholl l'avait
achev en mme temps que lui.

.Hurrah! bravo! vivat! hip! hip! hip! s'cria Michel
Ardan en tendant la main aux deux adversaires. Et
maintenant que l'affaire est arrange, mes amis,
permettez-moi de vous traiter la franaise. Allons
djeuner./

XXII

LE NOUVEAU CITOYEN DES TATS-UNIS

Ce jour-l toute l'Amrique apprit en mme temps l'affaire
du capitaine Nicholl et du prsident Barbicane, ainsi que
son singulier dnouement. Le rle jou dans cette rencontre
par le chevaleresque Europen, sa proposition inattendue qui
tranchait la difficult,l'acceptation simultane des deux
rivaux, cette conqute du continent lunaire laquelle la
France et les tats-Unis allaient marcher d'accord, tout se
runit pour accro tre encore la popularit de Michel Ardan.

On sait avec quelle frnsie les Yankees se passionnent pour
un individu. Dans un pays o de graves magistrats
s'attellent la voiture d'une danseuse et la tra nent
triomphalement, que l'on juge de la passion dcha ne par
l'audacieux Franais! Si l'on ne dtela pas ses chevaux,
c'est probablement parce qu'il n'en avait pas, mais toutes
les autres marques d'enthousiasme lui furent prodigues.
Pas un citoyen qui ne s'un t lui d'esprit et de coeur!
_Ex pluribus unum_, suivant la devise des tats-Unis.

A dater de ce jour, Michel Ardan n'eut plus un moment de
repos. Des dputations venues de tous les coins de l'Union
le harcel
rent sans fin ni trve. Il dut les recevoir bon
gr mal gr. Ce qu'il serra de mains, ce qu'il tutoya de
gens ne peut se compter; il fut bientt sur les dents; sa
voix, enroue dans des speechs innombrables, ne s'chappait
plus de ses l
vres qu'en sons inintelligibles, et il faillit
gagner une gastro-entrite la suite des toasts qu'il dut
porter tous les comts de l'Union. Ce succ
s et gris un
autre d
s le premier jour, mais lui sut se contenir dans une
demi-brit spirituelle et charmante.

Parmi les dputations de toute esp
ce qui l'assaillirent,
celle des .lunatiques/ n'eut garde d'oublier ce qu'elle
devait au futur conqurant de la Lune. Un jour,
quelques-uns de ces pauvres gens, assez nombreux en
Amrique, vinrent le trouver et demand
rent retourner avec
lui dans leur pays natal. Certains d'entre eux prtendaient
parler .le slnite/ et voulurent l'apprendre Michel
Ardan. Celui-ci se prta de bon coeur leur innocente
manie et se chargea de commissions pour leurs amis de la
Lune.

.Singuli
re folie! dit-il Barbicane apr
s les avoir
congdis, et folie qui frappe souvent les vives
intelligences. Un de nos plus illustres savants, Arago, me
disait que beaucoup de gens tr
s sages et tr
s rservs dans
leurs conceptions se laissaient aller une grande
exaltation, d'incroyables singularits, toutes les fois
que la Lune les occupait. Tu ne crois pas l'influence de
la Lune sur les maladies?/

.Peu,/ rpondit le prsident du Gun-Club.

.Je n'y crois pas non plus, et cependant l'histoire a
enregistr des faits au moins tonnants. Ainsi, en 1693,
pendant une pidmie, les personnes prirent en plus grand
nombre le 21 janvier, au moment d'une clipse. Le cl
bre
Bacon s'vanouissait pendant les clipses de la Lune et ne
revenait la vie qu'apr
s l'enti
re mersion de l'astre. Le
roi Charles VI retomba six fois en dmence pendant l'anne
1399, soit la nouvelle, soit la pleine Lune. Des
mdecins ont class le mal caduc parmi ceux qui suivent les
phases de la Lune. Les maladies nerveuses ont paru subir
souvent son influence. Mead parle d'un enfant qui entrait
en convulsions quand la Lune entrait en opposition. Gall
avait remarqu que l'exaltation des personnes faibles
s'accroissait deux fois par mois, aux poques de la nouvelle
et de la pleine Lune. Enfin il y a encore mille
observations de ce genre sur les vertiges, les fi
vres
malignes, les somnambulismes, tendant prouver que l'astre
des nuits a une mystrieuse influence sur les maladies
terrestres.

.Mais comment? pourquoi?/ demanda Barbicane.

.Pourquoi? rpondit Ardan. Ma foi, je te ferai la mme
rponse qu'Arago rptait dix-neuf si
cles apr
s Plutarque :
.C'est peut-tre parce que a n'est pas vrai!//

Au milieu de son triomphe, Michel Ardan ne put chapper
aucune des corves inhrentes l'tat d'homme cl
bre. Les
entrepreneurs de succ
s voulurent l'exhiber. Barnum lui
offrit un million pour le promener de ville en ville dans
tous les tats-Unis et le montrer comme un animal curieux.
Michel Ardan le traita de cornac et l'envoya promener
lui-mme.

Cependant, s'il refusa de satisfaire ainsi la curiosit
publique, ses portraits, du moins, coururent le monde entier
et occup
rent la place d'honneur dans les albums; on en fit
des preuves de toutes dimensions, depuis la grandeur
naturelle jusqu'aux rductions microscopiques des
timbres-poste. Chacun pouvait possder son hros dans toutes
les poses imaginables, en tte, en buste, en pied, de face,
de profil, de trois quarts, de dos. On en tira plus de
quinze cent mille exemplaires, et il avait l une belle
occasion de se dbiter en reliques, mais il n'en profita
pas. Rien qu' vendre ses cheveux un dollar la pi
ce, il
lui en restait assez pour faire fortune!

Pour tout dire, cette popularit ne lui dplaisait pas. Au
contraire. Il se mettait la disposition du public et
correspondait avec l'univers entier. On rptait ses bons
mots, on les propageait, surtout ceux qu'il ne faisait pas.
On lui en prtait, suivant l'habitude, car il tait riche de
ce ct.

Non seulement il eut pour lui les hommes, mais aussi les
femmes. Quel nombre infini de .beaux mariages/ il aurait
faits, pour peu que la fantaisie l'et pris de .se fixer/!
Les vieilles misses surtout, celles qui depuis quarante ans
schaient sur pied, rvaient nuit et jour devant ses
photographies.

Il est certain qu'il et trouv des compagnes par centaines,
mme s'il leur avait impos la condition de le suivre dans
les airs. Les femmes sont intrpides quand elles n'ont pas
peur de tout. Mais son intention n'tait pas de faire
souche sur le continent lunaire, et d'y transplanter une
race croise de Franais et d'Amricains. Il refusa donc.

.Aller jouer l-haut, disait-il, le rle d'Adam avec une
fille d'Eve, merci! Je n'aurais qu' rencontrer des
serpents!.../

D
s qu'il put se soustraire enfin aux joies trop rptes du
triomphe, il alla, suivi de ses amis, faire une visite la
Columbiad. Il lui devait bien cela. Du reste, il tait
devenu tr
s fort en balistique, depuis qu'il vivait avec
Barbicane, J.-T. Maston et _tutti quanti_. Son plus grand
plaisir consistait rpter ces braves artilleurs qu'ils
n'taient que des meurtriers aimables et savants. Il ne
tarissait pas en plaisanteries cet gard. Le jour o il
visita la Columbiad, il l'admira fort et descendit jusqu'au
fond de l'me de ce gigantesque mortier qui devait bientt
le lancer vers l'astre des nuits.

.Au moins, dit-il, ce canon-l ne fera de mal personne, ce
qui est dj assez tonnant de la part d'un canon. Mais
quant vos engins qui dtruisent, qui incendient, qui
brisent, qui tuent, ne m'en parlez pas, et surtout ne venez
jamais me dire qu'ils ont .une me/, je ne vous croirais
pas!/

Il faut rapporter ici une proposition relative J.-T.
Maston. Quand le secrtaire du Gun-Club entendit Barbicane
et Nicholl accepter la proposition de Michel Ardan, il
rsolut de se joindre eux et de faire .la partie
quatre/. Un jour il demanda tre du voyage. Barbicane,
dsol de refuser, lui fit comprendre que le projectile ne
pouvait emporter un aussi grand nombre de passagers. J.-T.
Maston, dsespr, alla trouver Michel Ardan, qui l'invita
se rsigner et fit valoir des arguments _ad hominem_.

.Vois-tu, mon vieux Maston, lui dit-il, il ne faut pas
prendre mes paroles en mauvaise part; mais vraiment l,
entre nous, tu es trop incomplet pour te prsenter dans la
Lune! /

.Incomplet!/ s'cria le vaillant invalide.

.Oui! mon brave ami! Songe au cas o nous rencontrerions
des habitants l-haut. Voudrais-tu donc leur donner une
aussi triste ide de ce qui se passe ici-bas, leur apprendre
ce que c'est que la guerre, leur montrer qu'on emploie le
meilleur de son temps se dvorer, se manger, se casser
bras et jambes, et cela sur un globe qui pourrait nourrir
cent milliards d'habitants, et o il y en a douze cents
millions peine? Allons donc, mon digne ami, tu nous
ferais mettre la porte!/

.Mais si vous arrivez en morceaux, rpliqua J.-T. Maston,
vous serez aussi incomplets que moi!/

.Sans doute, rpondit Michel Ardan, mais nous n'arriverons
pas en morceaux!/

En effet, une exprience prparatoire, tente le 18 octobre,
avait donn les meilleurs rsultats et fait concevoir les
plus lgitimes esprances. Barbicane, dsirant se rendre
compte de l'effet de contrecoup au moment du dpart d'un
projectile, fit venir un mortier de trente-deux pouces (--
0.75cm) de l'arsenal de Pensacola. On l'installa sur le
rivage de la rade d'Hillisboro, afin que la bombe retombt
dans la mer et que sa chute ft amortie. Il ne s'agissait
que d'exprimenter la secousse au dpart et non le choc
l'arrive. Un projectile creux fut prpar avec le plus
grand soin pour cette curieuse exprience. Un pais
capitonnage, appliqu sur un rseau de ressorts faits du
meilleur acier, doublait ses parois intrieures. C'tait
un vritable nid soigneusement ouat.

.Quel dommage de ne pouvoir y prendre place!/ disait J.-T.
Maston en regrettant que sa taille ne lui perm t pas de
tenter l'aventure.

Dans cette charmante bombe, qui se fermait au moyen d'un
couvercle vis, on introduisit d'abord un gros chat, puis
un cureuil appartenant au secrtaire perptuel du Gun-Club,
et auquel J.-T. Maston tenait particuli
rement. Mais on
voulait savoir comment ce petit animal, peu sujet au
vertige, supporterait ce voyage exprimental.

Le mortier fut charg avec cent soixante livres de poudre et
la bombe place dans la pi
ce. On fit feu.

Aussitt le projectile s'enleva avec rapidit, dcrivit
majestueusement sa parabole, atteignit une hauteur de mille
pieds environ, et par une courbe gracieuse alla s'ab mer au
milieu des flots.

Sans perdre un instant, une embarcation se dirigea vers le
lieu de sa chute; des plongeurs habiles se prcipit
rent
sous les eaux, et attach
rent des cbles aux oreillettes de
la bombe, qui fut rapidement hisse bord. Cinq minutes ne
s'taient pas coules entre le moment o les animaux furent
enferms et le moment o l'on dvissa le couvercle de leur
prison.

Ardan, Barbicane, Maston, Nicholl se trouvaient sur
l'embarcation, et ils assist
rent l'opration avec un
sentiment d'intrt facile comprendre. A peine la bombe
fut-elle ouverte, que le chat s'lana au-dehors, un peu
froiss, mais plein de vie, et sans avoir l'air de revenir
d'une expdition arienne. Mais d'cureuil point. On
chercha. Nulle trace. Il fallut bien alors reconna tre la
vrit. Le chat avait mang son compagnon de voyage.

J.-T. Maston fut tr
s attrist de la perte de son pauvre
cureuil, et se proposa de l'inscrire au martyrologe de la
science.

Quoi qu'il en soit, apr
s cette exprience, toute
hsitation, toute crainte disparurent; d'ailleurs les plans
de Barbicane devaient encore perfectionner le projectile et
anantir presque enti
rement les effets de contrecoup. Il
n'y avait donc plus qu' partir.

Deux jours plus tard, Michel Ardan reut un message du
prsident de l'Union, honneur auquel il se montra
particuli
rement sensible. A l'exemple de son chevaleresque
compatriote le marquis de la Fayette, le gouvernement lui
dcernait le titre de citoyen des tats-Unis d'Amrique.

XXIII

LE WAGON-PROJECTILE

Apr
s l'ach
vement de la cl
bre Columbiad, l'intrt public
se rejeta immdiatement sur le projectile, ce nouveau
vhicule destin transporter travers l'espace les trois
hardis aventuriers. Personne n'avait oubli que, par sa
dpche du 30 septembre, Michel Ardan demandait une
modification aux plans arrts par les membres du Comit.

Le prsident Barbicane pensait alors avec raison que la
forme du projectile importait peu, car, apr
s avoir travers
l'atmosph
re en quelques secondes, son parcours devait
s'effectuer dans le vide absolu. Le Comit avait donc
adopt la forme ronde, afin que le boulet pt tourner sur
lui-mme et se comporter sa fantaisie. Mais, d
s
l'instant qu'on le transformait en vhicule, c'tait une
autre affaire. Michel Ardan ne se souciait pas de voyager
la faon des cureuils; il voulait monter la tte en haut,
les pieds en bas, ayant autant de dignit que dans la
nacelle d'un ballon, plus vite sans doute, mais sans se
livrer une succession de cabrioles peu convenables.

De nouveaux plans furent donc envoys la maison Breadwill
and Co. d'Albany, avec recommandation de les excuter sans
retard. Le projectile, ainsi modifi, fut fondu le 2
novembre et expdi immdiatement Stone's-Hill par les
railways de l'Est. Le 10, il arriva sans accident au lieu
de sa destination. Michel Ardan, Barbicane et Nicholl
attendaient avec la plus vive impatience ce
.wagon-projectile/ dans lequel ils devaient prendre passage
pour voler la dcouverte d'un nouveau monde.

Il faut en convenir, c'tait une magnifique pi
ce de mtal,
un produit mtallurgique qui faisait le plus grand honneur
au gnie industriel des Amricains. On venait d'obtenir
pour la premi
re fois l'aluminium en masse aussi
considrable, ce qui pouvait tre justement regard comme un
rsultat prodigieux. Ce prcieux projectile tincelait aux
rayons du Soleil. A le voir avec ses formes imposantes et
coiff de son chapeau conique, on l'et pris volontiers pour
une de ces paisses tourelles en faon de poivri
res, que
les architectes du Moyen Age suspendaient l'angle des
chteaux forts. Il ne lui manquait que des meurtri
res et
une girouette.

.Je m'attends, s'criait Michel Ardan, ce qu'il en sorte
un homme d'armes portant la haquebutte et le corselet
d'acier. Nous serons l-dedans comme des seigneurs fodaux,
et, avec un peu d'artillerie, on y tiendrait tte toutes
les armes slnites, si toutefois il y en a dans la Lune!/

.Ainsi le vhicule te pla t?/ demanda Barbicane son ami.

.Oui! oui! sans doute, rpondit Michel Ardan qui
l'examinait en artiste. Je regrette seulement que ses
formes ne soient pas plus effiles, son cne plus gracieux;
on aurait d le terminer par une touffe d'ornements en mtal
guilloch, avec une chim
re, par exemple, une gargouille,
une salamandre sortant du feu les ailes dployes et la
gueule ouverte.../

.A quoi bon?/ dit Barbicane, dont l'esprit positif tait
peu sensible aux beauts de l'art.

.A quoi bon, ami Barbicane! Hlas! puisque tu me le
demandes, je crains bien que tu ne le comprennes jamais!/

.Dis toujours, mon brave compagnon./

.Eh bien! suivant moi, il faut toujours mettre un peu d'art
dans ce que l'on fait, cela vaut mieux. Connais-tu une
pi
ce indienne qu'on appelle _Le Chariot de l'Enfant_?/

.Pas mme de nom, /rpondit Barbicane.

.Cela ne m'tonne pas, reprit Michel Ardan. Apprends donc
que, dans cette pi
ce, il y a un voleur qui, au moment de
percer le mur d'une maison, se demande s'il donnera son
trou la forme d'une lyre, d'une fleur, d'un oiseau ou d'une
amphore. Eh bien! dis-moi, ami Barbicane, si cette
poque tu avais t membre du jury, est-ce que tu aurais
condamn ce voleur-l?/

.Sans hsiter, rpondit le prsident du Gun-Club, et avec la
circonstance aggravante d'effraction./

.Et moi je l'aurais acquitt, ami Barbicane! Voil pourquoi
tu ne pourras jamais me comprendre!/

.Je n'essaierai mme pas, mon vaillant artiste./

.Mais au moins, reprit Michel Ardan, puisque l'extrieur de
notre wagon-projectile laisse dsirer, on me permettra de
le meubler mon aise, et avec tout le luxe qui convient
des ambassadeurs de la Terre!/

.A cet gard, mon brave Michel, rpondit Barbicane, tu
agiras ta fantaisie, et nous te laisserons faire ta
guise./

Mais, avant de passer l'agrable, le prsident du Gun-Club
avait song l'utile, et les moyens invents par lui pour
amoindrir les effets du contrecoup furent appliqus avec une
intelligence parfaite.

Barbicane s'tait dit, non sans raison, que nul ressort ne
serait assez puissant pour amortir le choc, et, pendant sa
fameuse promenade dans le bois de Skersnaw, il avait fini
par rsoudre cette grande difficult d'une ingnieuse faon.
C'est l'eau qu'il comptait demander de lui rendre ce
service signal. Voici comment.

Le projectile devait tre rempli la hauteur de trois pieds
d'une couche d'eau destine supporter un disque en bois
parfaitement tanche, qui glissait frottement sur les
parois intrieures du projectile. C'est sur ce vritable
radeau que les voyageurs prenaient place. Quant la masse
liquide, elle tait divise par des cloisons horizontales
que le choc au dpart devait briser successivement. Alors
chaque nappe d'eau, de la plus basse la plus haute,
s'chappant par des tuyaux de dgagement vers la partie
suprieure du projectile, arrivait ainsi faire ressort, et
le disque, muni lui-mme de tampons extrmement puissants,
ne pouvait heurter le culot infrieur qu'apr
s l'crasement
successif des diverses cloisons. Sans doute les voyageurs
prouveraient encore un contrecoup violent apr
s le complet
chappement de la masse liquide, mais le premier choc devait
tre presque enti
rement amorti par ce ressort d'une grande
puissance.

Il est vrai que trois pieds d'eau sur une surface de
cinquante-quatre pieds carrs devaient peser pr
s de onze
mille cinq cents livres; mais la dtente des gaz accumuls
dans la Columbiad suffirait, suivant Barbicane, vaincre
cet accroissement de poids; d'ailleurs le choc devait
chasser toute cette eau en moins d'une seconde, et le
projectile reprendrait promptement sa pesanteur normale.

Voil ce qu'avait imagin le prsident du Gun-Club et de
quelle faon il pensait avoir rsolu la grave question du
contrecoup. Du reste, ce travail, intelligemment compris
par les ingnieurs de la maison Breadwill, fut
merveilleusement excut; l'effet une fois produit et l'eau
chasse au-dehors, les voyageurs pouvaient se dbarrasser
facilement des cloisons brises et dmonter le disque mobile
qui les supportait au moment du dpart.

Quant aux parois suprieures du projectile, elles taient
revtues d'un pais capitonnage de cuir, appliqu sur des
spirales du meilleur acier, qui avaient la souplesse des
ressorts de montre. Les tuyaux d'chappement dissimuls
sous ce capitonnage ne laissaient pas mme souponner leur
existence.

Ainsi donc toutes les prcautions imaginables pour amortir
le premier choc avaient t prises, et pour se laisser
craser, disait Michel Ardan, il faudrait tre .de bien
mauvaise composition/.

Le projectile mesurait neuf pieds de large extrieurement
sur douze pieds de haut. Afin de ne pas dpasser le poids
assign, on avait un peu diminu l'paisseur de ses parois
et renforc sa partie infrieure, qui devait supporter toute
la violence des gaz dvelopps par la dflagration du
pyroxyle. Il en est ainsi, d'ailleurs, dans les bombes et
les obus cylindro-coniques, dont le culot est toujours plus
pais.

On pntrait dans cette tour de mtal par une troite
ouverture mnage sur les parois du cne, et semblable ces
.trous d'homme/ des chaudi
res vapeur. Elle se fermait
hermtiquement au moyen d'une plaque d'aluminium, retenue
l'intrieur par de puissantes vis de pression. Les
voyageurs pourraient donc sortir volont de leur prison
mobile, d
s qu'ils auraient atteint l'astre des nuits.

Mais il ne suffisait pas d'aller, il fallait voir en route.
Rien ne fut plus facile. En effet, sous le capitonnage se
trouvaient quatre hublots de verre lenticulaire d'une forte
paisseur, deux percs dans la paroi circulaire du
projectile; un troisi
me sa partie infrieure et un
quatri
me dans son chapeau conique. Les voyageurs seraient
donc mme d'observer, pendant leur parcours, la Terre
qu'ils abandonnaient, la Lune dont ils s'approchaient et les
espaces constells du ciel. Seulement, ces hublots taient
protgs contre les chocs du dpart par des plaques
solidement encastres, qu'il tait facile de rejeter
au-dehors en dvissant des crous intrieurs. De cette
faon, l'air contenu dans le projectile ne pouvait pas
s'chapper, et les observations devenaient possibles.

Tous ces mcanismes, admirablement tablis, fonctionnaient
avec la plus grande facilit, et les ingnieurs ne s'taient
pas montrs moins intelligents dans les amnagements du
wagon-projectile.

Des rcipients solidement assujettis taient destins
contenir l'eau et les vivres ncessaires aux trois
voyageurs; ceux-ci pouvaient mme se procurer le feu et la
lumi
re au moyen de gaz emmagasin dans un rcipient spcial
sous une pression de plusieurs atmosph
res. Il suffisait de
tourner un robinet, et pendant six jours ce gaz devait
clairer et chauffer ce confortable vhicule. On le voit,
rien ne manquait des choses essentielles la vie et mme au
bien-tre. De plus, grce aux instincts de Michel Ardan,
l'agrable vint se joindre l'utile sous la forme d'objets
d'art; il et fait de son projectile un vritable atelier
d'artiste, si l'espace ne lui et pas manqu. Du reste, on
se tromperait en supposant que trois personnes dussent se
trouver l'troit dans cette tour de mtal. Elle avait une
surface de cinquante-quatre pieds carrs peu pr
s sur dix
pieds de hauteur, ce qui permettait ses htes une certaine
libert de mouvement. Ils n'eussent pas t aussi leur
aise dans le plus confortable wagon des tats-Unis.

La question des vivres et de l'clairage tant rsolue,
restait la question de l'air. Il tait vident que l'air
enferm dans le projectile ne suffirait pas pendant quatre
jours la respiration des voyageurs; chaque homme, en
effet, consomme dans une heure environ tout l'oxyg
ne
contenu dans cent litres d'air. Barbicane, ses deux
compagnons, et deux chiens qu'il comptait emmener, devaient
consommer, par vingt-quatre heures, deux mille quatre cents
litres d'oxyg
ne, ou, en poids, peu pr
s sept livres. Il
fallait donc renouveler l'air du projectile. Comment? Par
un procd bien simple, celui de MM. Reiset et Regnault,
indiqu par Michel Ardan pendant la discussion du meeting.

.On sait que l'air se compose principalement de vingt et une
parties d'oxyg
ne et de soixante-dix-neuf parties d'azote.
Or, que se passe-t-il dans l'acte de la respiration? Un
phnom
ne fort simple. L'homme absorbe l'oxyg
ne de l'air,
minemment propre entretenir la vie, et rejette l'azote
intact. L'air expir a perdu pr
s de cinq pour cent de son
oxyg
ne et contient alors un volume peu pr
s gal d'acide
carbonique, produit dfinitif de la combustion des lments
du sang par l'oxyg
ne inspir. Il arrive donc que dans un
milieu clos, et apr
s un certain temps, tout l'oxyg
ne de
l'air est remplac par l'acide carbonique, gaz
essentiellement dlt
re.

La question se rduisait d
s lors ceci: l'azote s'tant
conserv intact, 1x refaire l'oxyg
ne absorb; 2x dtruire
l'acide carbonique expir. Rien de plus facile au moyen du
chlorate de potasse et de la potasse caustique.

Le chlorate de potasse est un sel qui se prsente sous la
forme de paillettes blanches; lorsqu'on le porte une
temprature suprieure quatre cents degrs, il se
transforme en chlorure de potassium, et l'oxyg
ne qu'il
contient se dgage enti
rement. Or, dix-huit livres de
chlorate de potasse rendent sept livres d'oxyg
ne,
c'est--dire la quantit ncessaire aux voyageurs pendant
vingt-quatre heures. Voil pour refaire l'oxyg
ne.

Quant la potasse caustique, c'est une mati
re tr
s avide
de l'acide carbonique ml l'air, et il suffit de l'agiter
pour qu'elle s'en empare et forme du bicarbonate de potasse.
Voil pour absorber l'acide carbonique.

En combinant ces deux moyens, on tait certain de rendre
l'air vici toutes ses qualits vivifiantes. C'est ce que
les deux chimistes, MM. Reiset et Regnault, avaient
expriment avec succ
s. Mais, il faut le dire,
l'exprience avait eu lieu jusqu'alors _in anima vili_.
Quelle que ft sa prcision scientifique, on ignorait
absolument comment des hommes la supporteraient./

Telle fut l'observation faite la sance o se traita cette
grave question. Michel Ardan ne voulait pas mettre en doute
la possibilit de vivre au moyen de cet air factice, et il
offrit d'en faire l'essai avant le dpart. Mais l'honneur
de tenter cette preuve fut rclam nergiquement par J.-T.
Maston.

.Puisque je ne pars pas, dit ce brave artilleur, c'est bien
le moins que j'habite le projectile pendant une huitaine de
jours./

Il y aurait eu mauvaise grce lui refuser. On se rendit
ses voeux. Une quantit suffisante de chlorate de potasse
et de potasse caustique fut mise sa disposition avec des
vivres pour huit jours; puis, ayant serr la main de ses
amis, le 12 novembre, six heures du matin, apr
s avoir
expressment recommand de ne pas ouvrir sa prison avant le
20, six heures du soir, il se glissa dans le projectile,
dont la plaque fut hermtiquement ferme. Que se passa-t-il
pendant cette huitaine? Impossible de s'en rendre compte.
L'paisseur des parois du projectile empchait tout bruit
intrieur d'arriver au-dehors.

Le 20 novembre, six heures prcises, la plaque fut
retire; les amis de J.-T. Maston ne laissaient pas d'tre
un peu inquiets. Mais ils furent promptement rassurs en
entendant une voix joyeuse qui poussait un hurrah
formidable.

Bientt le secrtaire du Gun-Club apparut au sommet du cne
dans une attitude triomphante. Il avait engraiss!

XXIV

LE TLESCOPE DES MONTAGNES ROCHEUSES

Le 20 octobre de l'anne prcdente, apr
s la souscription
close, le prsident du Gun-Club avait crdit l'Observatoire
de Cambridge des sommes ncessaires la construction d'un
vaste instrument d'optique. Cet ppareil, lunette ou
tlescope, devait tre assez puissant pour rendre visible
la surface de la Lune un objet ayant au plus neuf pieds de
largeur.

Il y a une diffrence importante entre la lunette et le
tlescope; il est bon de la rappeler ici. La lunette se
compose d'un tube qui porte son extrmit suprieure une
lentille convexe appele objectif, et son extrmit
infrieure une seconde lentille nomme oculaire, laquelle
s'applique l'oeil de l'observateur. Les rayons manant de
l'objet lumineux traversent la premi
re lentille et vont,
par rfraction, former une image renverse son foyer
[C'est le point o les rayons lumineux se runissent apr
s
avoir t rfracts.]. Cette image, on l'observe avec
l'oculaire, qui la grossit exactement comme ferait une
loupe. Le tube de la lunette est donc ferm chaque
extrmit par l'objectif et l'oculaire.

Au contraire, le tube du tlescope est ouvert son
extrmit suprieure. Les rayons partis de l'objet observ
y pn
trent librement et vont frapper un miroir mtallique
concave, c'est--dire convergent. De l ces rayons
rflchis rencontrent un petit miroir qui les renvoie
l'oculaire, dispos de faon grossir l'image produite.

Ainsi, dans les lunettes, la rfraction joue le rle
principal, et dans les tlescopes, la rflexion. De l le
nom de rfracteurs donn aux premi
res, et celui de
rflecteurs attribu aux seconds. Toute la difficult
d'excution de ces appareils d'optique g t dans la
confection des objectifs, qu'ils soient faits de lentilles
ou de miroirs mtalliques.

Cependant, l'poque o le Gun-Club tenta sa grande
exprience, ces instruments taient singuli
rement
perfectionns et donnaient des rsultats magnifiques. Le
temps tait loin o Galile observa les astres avec sa
pauvre lunette qui grossissait sept fois au plus. Depuis le
XVIe si
cle, les appareils d'optique s'largirent et
s'allong
rent dans des proportions considrables, et ils
permirent de jauger les espaces stellaires une profondeur
inconnue jusqu'alors. Parmi les instruments rfracteurs
fonctionnant cette poque, on citait la lunette de
l'Observatoire de Poulkowa, en Russie, dont l'objectif
mesure quinze pouces (-- 38 centim
tres de largeur [Elle a
cot 80,000 roubles (320,000 francs).]), la lunette de
l'opticien franais Lerebours, pourvue d'un objectif gal au
prcdent, et enfin la lunette de l'Observatoire de
Cambridge, munie d'un objectif qui a dix-neuf pouces de
diam
tre (48 cm).

Parmi les tlescopes, on en connaissait deux d'une puissance
remarquable et de dimension gigantesque. Le premier,
construit par Herschell, tait long de trente-six pieds et
possdait un miroir large de quatre pieds et demi; il
permettait d'obtenir des grossissements de six mille fois.
Le second s'levait en Irlande, Birrcastle, dans le parc
de Parsonstown, et appartenait Lord Rosse. La longueur de
son tube tait de quarante-huit pieds, la largeur de son
miroir de six pieds (-- 1.93 m [On entend souvent parler de
lunettes ayant une longueur bien plus considrable; une,
entre autres, de 300 pieds de foyer, fut tablie par les
soins de Dominique Cassini l'Observatoire de Paris; mais
il faut savoir que ces lunettes n'avaient pas de tube.
L'objectif tait suspendu en l'air au moyen de mts, et
l'observateur, tenant son oculaire la main, venait se
placer au foyer de l'objectif le plus exactement possible.
On comprend combien ces instruments taient d'un emploi peu
ais et la difficult qu'il y avait de centrer deux
lentilles places dans ces conditions.]); il grossissait six
mille quatre cents fois, et il avait fallu btir une immense
construction en maonnerie pour disposer les appareils
ncessaires la manoeuvre de l'instrument, qui pesait
vingt-huit mille livres.

Mais, on le voit, malgr ces dimensions colossales, les
grossissements obtenus ne dpassaient pas six mille fois en
nombres ronds; or, un grossissement de six mille fois ne
ram
ne la Lune qu' trente-neuf milles (-- 16 lieues), et il
laisse seulement apercevoir les objets ayant soixante pieds
de diam
tre, moins que ces objets ne soient tr
s allongs.

Or, dans l'esp
ce, il s'agissait d'un projectile large de
neuf pieds et long de quinze; il fallait donc ramener la
Lune cinq milles (-- 2 lieues) au moins, et, pour cela,
produire des grossissements de quarante-huit mille fois.

Telle tait la question pose l'Observatoire de Cambridge.
Il ne devait pas tre arrt par les difficults
financi
res; restaient donc les difficults matrielles.

Et d'abord il fallut opter entre les tlescopes et les
lunettes. Les lunettes prsentent des avantages sur les
tlescopes. A galit d'objectifs, elles permettent
d'obtenir des grossissements plus considrables, parce que
les rayons lumineux qui traversent les lentilles perdent
moins par l'absorption que par la rflexion sur le miroir
mtallique des tlescopes. Mais l'paisseur que l'on peut
donner une lentille est limite, car, trop paisse, elle
ne laisse plus passer les rayons lumineux. En outre, la
construction de ces vastes lentilles est excessivement
difficile et demande un temps considrable, qui se mesure
par annes.

Donc, bien que les images fussent mieux claires dans les
lunettes, avantage inapprciable quand il s'agit d'observer
la Lune, dont la lumi
re est simplement rflchie, on se
dcida employer le tlescope, qui est d'une excution plus
prompte et permet d'obtenir de plus forts grossissements.
Seulement, comme les rayons lumineux perdent une grande
partie de leur intensit en traversant l'atmosph
re, le
Gun-Club rsolut d'tablir l'instrument sur l'une des plus
hautes montagnes de l'Union, ce qui diminuerait l'paisseur
des couches ariennes.

Dans les tlescopes, on l'a vu, l'oculaire, c'est--dire la
loupe place l'oeil de l'observateur, produit le
grossissement, et l'objectif qui supporte les plus forts
grossissements est celui dont le diam
tre est le plus
considrable et la distance focale plus grande. Pour
grossir quarante-huit mille fois, il fallait dpasser
singuli
rement en grandeur les objectifs d'Herschell et de
Lord Rosse. L tait la difficult, car la fonte de ces
miroirs est une opration tr
s dlicate.

Heureusement, quelques annes auparavant, un savant de
l'Institut de France, Lon Foucault, venait d'inventer un
procd qui rendait tr
s facile et tr
s prompt le polissage
des objectifs, en remplaant le miroir mtallique par des
miroirs argents. Il suffisait de couler un morceau de
verre de la grandeur voulue et de le mtalliser ensuite avec
un sel d'argent. Ce fut ce procd, dont les rsultats sont
excellents, qui fut suivi pour la fabrication de l'objectif.

De plus, on le disposa suivant la mthode imagine par
Herschell pour ses tlescopes. Dans le grand appareil de
l'astronome de Slough, l'image des objets, rflchie par le
miroir inclin au fond du tube, venait se former son autre
extrmit o se trouvait situ l'oculaire. Ainsi
l'observateur, au lieu d'tre plac la partie infrieure
du tube, se hissait sa partie suprieure, et l, muni de
sa loupe, il plongeait dans l'norme cylindre. Cette
combinaison avait l'avantage de supprimer le petit miroir
destin renvoyer l'image l'oculaire. Celle-ci ne
subissait plus qu'une rflexion au lieu de deux. Donc il y
avait un moins grand nombre de rayons lumineux teints. Donc
l'image tait moins affaiblie. Donc, enfin, on obtenait plus
de clart, avantage prcieux dans l'observation qui devait
tre faite [Ces rflecteurs sont nomms .front view
telescope/.].

Ces rsolutions prises, les travaux commenc
rent. D'apr
s
les calculs du bureau de l'Observatoire de Cambridge, le
tube du nouveau rflecteur devait avoir deux cent
quatre-vingts pieds de longueur, et son miroir seize pieds
de diam
tre. Quelque colossal que ft un pareil instrument,
il n'tait pas comparable ce tlescope long de dix mille
pieds (-- 3 kilom
tres et demi) que l'astronome Hooke
proposait de construire il y a quelques annes. Nanmoins
l'tablissement d'un semblable appareil prsentait de
grandes difficults.

Quant la question d'emplacement, elle fut promptement
rsolue. Il s'agissait de choisir une haute montagne, et
les hautes montagnes ne sont pas nombreuses dans les tats.

En effet, le syst
me orographique de ce grand pays se rduit
deux cha nes de moyenne hauteur, entre lesquelles coule ce
magnifique Mississippi que les Amricains appelleraient .le
roi des fleuves/, s'ils admettaient une royaut quelconque.

A l'est, ce sont les Appalaches, dont le plus haut sommet,
dans le New-Hampshire, ne dpasse pas cinq mille six cents
pieds, ce qui est fort modeste.

A l'ouest, au contraire, on rencontre les montagnes
Rocheuses, immense cha ne qui commence au dtroit de
Magellan, suit la cte occidentale de l'Amrique du Sud sous
le nom d'Andes ou de Cordill
res, franchit l'isthme de
Panama et court travers l'Amrique du Nord jusqu'aux
rivages de la mer polaire.

Ces montagnes ne sont pas tr
s leves, et les Alpes ou
l'Himalaya les regarderaient avec un suprme ddain du haut
de leur grandeur. En effet, leur plus haut sommet n'a que
dix mille sept cent un pieds, tandis que le mont Blanc en
mesure quatorze mille quatre cent trente-neuf, et le
Kintschindjinga [La plus haute cime de l'Himalaya.]
vingt-six mille sept cent soixante-seize au-dessus du niveau
de la mer.

Mais, puisque le Gun-Club tenait ce que le tlescope,
aussi bien que la Columbiad, ft tabli dans les tats de
l'Union, il fallut se contenter des montagnes Rocheuses, et
tout le matriel ncessaire fut dirig sur le sommet de
Lon's-Peak, dans le territoire du Missouri. Dire les
difficults de tout genre que les ingnieurs amricains
eurent vaincre, les prodiges d'audace et d'habilet qu'ils
accomplirent, la plume ou la parole ne le pourrait pas. Ce
fut un vritable tour de force. Il fallut monter des
pierres normes, de lourdes pi
ces forges, des corni
res
d'un poids considrable, les vastes morceaux du cylindre,
l'objectif pesant lui seul pr
s de trente mille livres,
au-dessus de la limite des neiges perptuelles, plus de
dix mille pieds de hauteur, apr
s avoir franchi des prairies
dsertes, des forts impntrables, des .rapides/
effrayants, loin des centres de populations, au milieu de
rgions sauvages dans lesquelles chaque dtail de
l'existence devenait un probl
me presque insoluble. Et
nanmoins, ces mille obstacles, le gnie des Amricains en
triompha. Moins d'un an apr
s le commencement des travaux,
dans les derniers jours du mois de septembre, le gigantesque
rflecteur dressait dans les airs son tube de deux cent
quatre-vingts pieds. Il tait suspendu une norme
charpente en fer; un mcanisme ingnieux permettait de le
manoeuvrer facilement vers tous les points du ciel et de
suivre les astres d'un horizon l'autre pendant leur marche
travers l'espace.

Il avait cot plus de quatre cent mille dollars [Un million
six cent mille francs.]. La premi
re fois qu'il fut braqu
sur la Lune, les observateurs prouv
rent une motion la
fois curieuse et inqui
te. Qu'allaient-ils dcouvrir dans
le champ de ce tlescope qui grossissait quarante-huit mille
fois les objets observs? Des populations, des troupeaux
d'animaux lunaires, des villes, des lacs, des ocans? Non,
rien que la science ne connt dj, et sur tous les points
de son disque la nature volcanique de la Lune put tre
dtermine avec une prcision absolue.

Mais le tlescope des montagnes Rocheuses, avant de servir
au Gun-Club, rendit d'immenses services l'astronomie.
Grce sa puissance de pntration, les profondeurs du ciel
furent sondes jusqu'aux derni
res limites, le diam
tre
apparent d'un grand nombre d'toiles put tre rigoureusement
mesur, et M. Clarke, du bureau de Cambridge, dcomposa le
_crab nebula_ [Nbuleuse qui appara t sous la forme d'une
crevisse.] du Taureau, que le rflecteur de Lord Rosse
n'avait jamais pu rduire.

XXV

DERNIERS DTAILS

On tait au 22 novembre. Le dpart suprme devait avoir
lieu dix jours plus tard. Une seule opration restait
encore mener bonne fin, opration dlicate, prilleuse,
exigeant des prcautions infinies, et contre le succ
s de
laquelle le capitaine Nicholl avait engag son troisi
me
pari. Il s'agissait, en effet, de charger la Columbiad et
d'y introduire les quatre cent mille livres de fulmi-coton.
Nicholl avait pens, non sans raison peut-tre, que la
manipulation d'une aussi formidable quantit de pyroxyle
entra nerait de graves catastrophes, et qu'en tout cas cette
masse minemment explosive s'enflammerait d'elle-mme sous
la pression du projectile. l y avait l de graves dangers
encore accrus par l'insouciance et la lg
ret des
Amricains, qui ne se gnaient pas, pendant la guerre
fdrale, pour charger leurs bombes le cigare la bouche.
Mais Barbicane avait coeur de russir et de ne pas chouer
au port; il choisit donc ses meilleurs ouvriers, il les fit
oprer sous ses yeux, il ne les quitta pas un moment du
regard, et, force de prudence et de prcautions, il sut
mettre de son ct toutes les chances de succ
s.

Et d'abord il se garda bien d'amener tout son chargement
l'enceinte de Stone's-Hill. Il le fit venir peu peu dans
des caissons parfaitement clos. Les quatre cent mille
livres de pyroxyle avaient t divises en paquets de cinq
cents livres, ce qui faisait huit cents grosses gargousses
confectionnes avec soin par les plus habiles artificiers de
Pensacola. Chaque caisson pouvait en contenir dix et
arrivait l'un apr
s l'autre par le rail-road de Tampa-Town;
de cette faon il n'y avait jamais plus de cinq mille livres
de pyroxyle la fois dans l'enceinte. Aussitt arriv,
chaque caisson tait dcharg par des ouvriers marchant
pieds nus, et chaque gargousse transporte l'orifice de la
Columbiad, dans laquelle on la descendait au moyen de grues
manoeuvres bras d'hommes. Toute machine vapeur avait
t carte, et les moindres feux teints deux milles la
ronde. C'tait dj trop d'avoir prserver ces masses de
fulmi-coton contre les ardeurs du soleil, mme en novembre.
Aussi travaillait-on de prfrence pendant la nuit, sous
l'clat d'une lumi
re produite dans le vide et qui, au moyen
des appareils de Ruhmkorff, crait un jour artificiel
jusqu'au fond de la Columbiad. L, les gargousses taient
ranges avec une parfaite rgularit et relies entre elles
au moyen d'un fil mtallique destin porter simultanment
l'tincelle lectrique au centre de chacune d'elles.

En effet, c'est au moyen de la pile que le feu devait tre
communiqu cette masse de fulmi-coton. Tous ces fils,
entours d'une mati
re isolante, venaient se runir en un
seul une troite lumi
re perce la hauteur o devait
tre maintenu le projectile, l ils traversaient l'paisse
paroi de fonte et remontaient jusqu'au sol par un des vents
du revtement de pierre conserv dans ce but. Une fois
arriv au sommet de Stone's-Hill, le fil, support sur des
poteaux pendant une longueur de deux milles, rejoignait une
puissante pile de Bunzen en passant par un appareil
interrupteur. Il suffisait donc de presser du doigt le
bouton de l'appareil pour que le courant ft instantanment
rtabli et m t le feu aux quatre cent mille livres de
fulmi-coton. Il va sans dire que la pile ne devait entrer
en activit qu'au dernier moment.

Le 28 novembre, les huit cents gargousses taient disposes
au fond de la Columbiad. Cette partie de l'opration avait
russi. Mais que de tracas, que d'inquitudes, de luttes,
avait subis le prsident Barbicane! Vainement il avait
dfendu l'entre de Stone's-Hill; chaque jour les curieux
escaladaient les palissades, et quelques-uns, poussant
l'imprudence jusqu' la folie, venaient fumer au milieu des
balles de fulmi-coton. Barbicane se mettait dans des
fureurs quotidiennes. J.-T. Maston le secondait de son
mieux, faisant la chasse aux intrus avec une grande vigueur
et ramassant les bouts de cigares encore allums que les
Yankees jetaient  et l. Rude tche, car plus de trois
cent mille personnes se pressaient autour des palissades.
Michel Ardan s'tait bien offert pour escorter les caissons
jusqu' la bouche de la Columbiad; mais, l'ayant surpris
lui-mme un norme cigare la bouche, tandis qu'il
pourchassait les imprudents auxquels il donnait ce funeste
exemple, le prsident du Gun-Club vit bien qu'il ne pouvait
pas compter sur cet intrpide fumeur, et il fut rduit le
faire surveiller tout spcialement.

Enfin, comme il y a un Dieu pour les artilleurs, rien ne
sauta, et le chargement fut men bonne fin. Le troisi
me
pari du capitaine Nicholl tait donc fort aventur. Restait
introduire le projectile dans la Columbiad et le placer
sur l'paisse couche de fulmi-coton.

Mais, avant de procder cette opration, les objets
ncessaires au voyage furent disposs avec ordre dans le
wagon-projectile. Ils taient en assez grand nombre, et si
l'on avait laiss faire Michel Ardan, ils auraient bientt
occup toute la place rserve aux voyageurs. On ne se
figure pas ce que cet aimable Franais voulait emporter dans
la Lune. Une vritable pacotille d'inutilits. Mais
Barbicane intervint, et l'on dut se rduire au strict
ncessaire. Plusieurs thermom
tres, barom
tres et lunettes
furent disposs dans le coffre aux instruments.

Les voyageurs taient curieux d'examiner la Lune pendant le
trajet, et, pour faciliter la reconnaissance de ce monde
nouveau, ils emportaient une excellente carte de Beer et
Moedler, la _Mappa selenographica_, publie en quatre
planches, qui passe bon droit pour un vritable
chef-d'oeuvre d'observation et de patience. Elle
reproduisait avec une scrupuleuse exactitude les moindres
dtails de cette portion de l'astre tourne vers la Terre;
montagnes, valles, cirques, crat
res, pitons, rainures s'y
voyaient avec leurs dimensions exactes, leur orientation
fid
le, leur dnomination, depuis les monts Doerfel et
Leibniz dont le haut sommet se dresse la partie orientale
du disque, jusqu' la _Mare frigoris_, qui s'tend dans les
rgions circumpolaires du Nord. C'tait donc un prcieux
document pour les voyageurs, car ils pouvaient dj tudier
le pays avant d'y mettre le pied.

Book of the day: