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De la Terre la Lune by Jules Verne

Part 3 out of 5

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re et
des pistolets dans ses fontes. La raison d'un tel
dploiement de forces lui fut aussitt donne par un jeune
Floridien, qui lui dit:

.Monsieur, il y a les Sminoles./

.Quels Sminoles?/

.Des sauvages qui courent les prairies, et il nous a paru
prudent de vous faire escorte./

.Peuh!/ fit J.-T. Maston en escaladant sa monture.

.Enfin, reprit le Floridien, c'est plus sr./

.Messieurs, rpondit Barbicane, je vous remercie de votre
attention, et maintenant, en route!/

La petite troupe s'branla aussitt et disparut dans un
nuage de poussi
re. Il tait cinq heures du matin; le
soleil resplendissait dj et le thermom
tre marquait 84x
[Du thermom
tre Fahrenheit. Cela fait 28 degrs
centigrades.]; mais de fra ches brises de mer modraient
cette excessive temprature.

Barbicane, en quittant Tampa-Town, descendit vers le sud et
suivit la cte, de mani
re gagner le creek [Petit cours
d'eau.] d'Alifia. Cette petite rivi
re se jette dans la
baie Hillisboro, douze milles au-dessous de Tampa-Town.
Barbicane et son escorte ctoy
rent sa rive droite en
remontant vers l'est. Bientt les flots de la baie
disparurent derri
re un pli de terrain, et la campagne
floridienne s'offrit seule aux regards.

La Floride se divise en deux parties: l'une au nord, plus
populeuse, moins abandonne, a Tallahassee pour capitale et
Pensacola, l'un des principaux arsenaux maritimes des
tats-Unis; l'autre, presse entre l'Atlantique et le golfe
du Mexique, qui l'treignent de leurs eaux, n'est qu'une
mince presqu' le ronge par le courant du Gulf-Stream,
pointe de terre perdue au milieu d'un petit archipel, et que
doublent incessamment les nombreux navires du canal de
Bahama. C'est la sentinelle avance du golfe des grandes
temptes. La superficie de cet tat est de trente-huit
millions trente-trois mille deux cent soixante-sept acres
[Quinze millions trois cent soixante-cinq mille quatre cent
quarante hectares.], parmi lesquels il fallait en choisir un
situ en de du vingt-huiti
me parall
le et convenable
l'entreprise; aussi Barbicane, en chevauchant, examinait
attentivement la configuration du sol et sa distribution
particuli
re.

La Floride, dcouverte par Juan Ponce de Leon, en 1512, le
jour des Rameaux, fut d'abord nomme Pques-Fleuries. Elle
mritait peu cette appellation charmante sur ses ctes
arides et brles. Mais, quelques milles du rivage, la
nature du terrain changea peu peu, et le pays se montra
digne de son nom; le sol tait entrecoup d'un rseau de
creeks, de rios, de cours d'eau, d'tangs, de petits lacs;
on se serait cru dans la Hollande ou la Guyane; mais la
campagne s'leva sensiblement et montra bientt ses plaines
cultives, o russissaient toutes les productions vgtales
du Nord et du Midi, ses champs immenses dont le soleil des
tropiques et les eaux conserves dans l'argile du sol
faisaient tous les frais de culture, puis enfin ses prairies
d'ananas, d'ignames, de tabac, de riz, de coton et de canne
sucre, qui s'tendaient perte de vue, en talant leurs
richesses avec une insouciante prodigalit.

Barbicane parut tr
s satisfait de constater l'lvation
progressive du terrain, et, lorsque J.-T. Maston
l'interrogea ce sujet:

.Mon digne ami, lui rpondit-il, nous avons un intrt de
premier ordre couler notre Columbiad dans les hautes
terres./

.Pour tre plus pr
s de la Lune?/ s'cria le secrtaire du
Gun-Club.

.Non! rpondit Barbicane en souriant. Qu'importent
quelques toises de plus ou de moins? Non, mais au milieu de
terrains levs, nos travaux marcheront plus facilement;
nous n'aurons pas lutter avec les eaux, ce qui nous
vitera des tubages longs et coteux, et c'est considrer,
lorsqu'il s'agit de forer un puits de neuf cents pieds de
profondeur./

.Vous avez raison, dit alors l'ingnieur Murchison; il faut,
autant que possible, viter les cours d'eau pendant le
forage; mais si nous rencontrons des sources, qu' cela ne
tienne, nous les puiserons avec nos machines, ou nous les
dtournerons. Il ne s'agit pas ici d'un puits artsien [On
a mis neuf ans forer le puits de Grenelle; il a cinq cent
quarante-sept m
tres de profondeur.], troit et obscur, o
le taraud, la douille, la sonde, en un mot tous les outils
du foreur, travaillent en aveugles. Non. Nous oprerons
ciel ouvert, au grand jour, la pioche ou le pic la main,
et, la mine aidant, nous irons rapidement en besogne./

.Cependant, reprit Barbicane, si par l'lvation du sol ou
sa nature nous pouvons viter une lutte avec les eaux
souterraines, le travail en sera plus rapide et plus
parfait; cherchons donc ouvrir notre tranche dans un
terrain situ quelques centaines de toises au-dessus du
niveau de la mer./

.Vous avez raison, monsieur Barbicane, et, si je ne me
trompe, nous trouverons avant peu un emplacement
convenable./

.Ah! je voudrais tre au premier coup de pioche,/ dit le
prsident.

.Et moi au dernier!/ s'cria J.-T. Maston.

.Nous y arriverons, messieurs, rpondit l'ingnieur, et,
croyez-moi, la compagnie du Goldspring n'aura pas vous
payer d'indemnit de retard./

.Par sainte Barbe! vous aurez raison! rpliqua J.-T.
Maston; cent dollars par jour jusqu' ce que la Lune se
reprsente dans les mmes conditions, c'est--dire pendant
dix-huit ans et onze jours, savez-vous bien que cela ferait
six cent cinquante-huit mille cent dollars [Trois millions
cinq cent soixante-six mille neuf cent deux francs.]?/

.Non, monsieur, nous ne le savons pas, rpondit l'ingnieur,
et nous n'aurons pas besoin de l'apprendre./

Vers dix heures du matin. la petite troupe avait franchi
une douzaine de milles; aux campagnes fertiles succdait
alors la rgion des forts. L, croissaient les essences
les plus varies avec une profusion tropicale. Ces forts
presque impntrables taient faites de grenadiers,
d'orangers, de citronniers, de figuiers, d'oliviers,
d'abricotiers, de bananiers, de grands ceps de vigne, dont
les fruits et les fleurs rivalisaient de couleurs et de
parfums. A l'ombre odorante de ces arbres magnifiques
chantait et volait tout un monde d'oiseaux aux brillantes
couleurs, au milieu desquels on distinguait plus
particuli
rement des crabiers, dont le nid devait tre un
crin, pour tre digne de ces bijoux emplums.

J.-T. Maston et le major ne pouvaient se trouver en prsence
de cette opulente nature sans en admirer les splendides
beauts. Mais le prsident Barbicane, peu sensible ces
merveilles, avait hte d'aller en avant; ce pays si fertile
lui dplaisait par sa fertilit mme; sans tre autrement
hydroscope, il sentait l'eau sous ses pas et cherchait, mais
en vain, les signes d'une incontestable aridit.

Cependant on avanait; il fallut passer gu plusieurs
rivi
res, et non sans quelque danger, car elles taient
infestes de ca mans longs de quinze dix-huit pieds.
J.-T. Maston les menaa hardiment de son redoutable crochet,
mais il ne parvint effrayer que les plicans, les
sarcelles, les phatons, sauvages habitants de ces rives,
tandis que de grands flamants rouges le regardaient d'un air
stupide.

Enfin ces htes des pays humides disparurent leur tour;
les arbres moins gros s'parpill
rent dans les bois moins
pais; quelques groupes isols se dtach
rent au milieu de
plaines infinies o passaient des troupeaux de daims
effarouchs.

Enfin! s'cria Barbicane en se dressant sur ses triers,
voici la rgion des pins!/

.Et celle des sauvages/, rpondit le major.

En effet, quelques Sminoles apparaissaient l'horizon; ils
s'agitaient, ils couraient de l'un l'autre sur leurs
chevaux rapides, brandissant de longues lances ou
dchargeant leurs fusils dtonation sourde; d'ailleurs ils
se born
rent ces dmonstrations hostiles, sans inquiter
Barbicane et ses compagnons.

Ceux-ci occupaient alors le milieu d'une plaine rocailleuse,
vaste espace dcouvert d'une tendue de plusieurs acres, que
le soleil inondait de rayons brlants. Elle tait forme
par une large extumescence du terrain, qui semblait offrir
aux membres du Gun-Club toutes les conditions requises pour
l'tablissement de leur Columbiad.

.Halte! dit Barbicane en s'arrtant. Cet endroit a-t-il un
nom dans le pays?/

.Il s'appelle Stone's-Hill [Colline de pierres.]/, rpondit
un des Floridiens.

Barbicane, sans mot dire, mit pied terre, prit ses
instruments et commena relever sa position avec une
extrme prcision; la petite troupe, range autour de lui,
l'examinait en gardant un profond silence.

En ce moment le soleil passait au mridien. Barbicane,
apr
s quelques instants, chiffra rapidement le rsultat de
ses observations et dit:

.Cet emplacement est situ trois cents toises au-dessus du
niveau de la mer par 27x7' de latitude et 5x7' de longitude
ouest [Au mridien de Washington. La diffrence avec le
mridien de Paris est de 79x22'. Cette longitude est donc en
mesure franaise 83x25'.]; il me para t offrir par sa nature
aride et rocailleuse toutes les conditions favorables
l'exprience; c'est donc dans cette plaine que s'l
veront
nos magasins, nos ateliers, nos fourneaux, les huttes de nos
ouvriers, et c'est d'ici, d'ici mme, rpta-t-il en
frappant du pied le sommet de Stone's-Hill, que notre
projectile s'envolera vers les espaces du monde solaire!/

XIV

PIOCHE ET TRUELLE

Le soir mme, Barbicane et ses compagnons rentraient
Tampa-Town, et l'ingnieur Murchison se rembarquait sur le
_Tampico_ pour La Nouvelle-Orlans. Il devait embaucher une
arme d'ouvriers et ramener la plus grande partie du
matriel. Les membres du Gun-Club demeur
rent Tampa-Town,
afin d'organiser les premiers travaux en s'aidant des gens
du pays.

Huit jours apr
s son dpart, le _Tampico_ revenait dans la
baie d'Espiritu-Santo avec une flottille de bateaux
vapeur. Murchison avait runi quinze cents travailleurs.
Aux mauvais jours de l'esclavage, il et perdu son temps et
ses peines. Mais depuis que l'Amrique, la terre de la
libert, ne comptait plus que des hommes libres dans son
sein, ceux-ci accouraient partout o les appelait une
main-d'oeuvre largement rtribue. Or, l'argent ne manquait
pas au Gun-Club; il offrait ses hommes une haute paie,
avec gratifications considrables et proportionnelles.
L'ouvrier embauch pour la Floride pouvait compter, apr
s
l'ach
vement des travaux, sur un capital dpos en son nom
la banque de Baltimore. Murchison n'eut donc que l'embarras
du choix, et il put se montrer sv
re sur l'intelligence et
l'habilet de ses travailleurs. On est autoris croire
qu'il enrla dans sa laborieuse lgion l'lite des
mcaniciens, des chauffeurs, des fondeurs, des
chaufourniers, des mineurs, des briquetiers et des
manoeuvres de tout genre, noirs ou blancs, sans distinction
de couleur. Beaucoup d'entre eux emmenaient leur famille.
C'tait une vritable migration.

Le 31 octobre, dix heures du matin, cette troupe dbarqua
sur les quais de Tampa-Town; on comprend le mouvement et
l'activit qui rgn
rent dans cette petite ville dont on
doublait en un jour la population. En effet, Tampa-Town
devait gagner normment cette initiative du Gun-Club, non
par le nombre des ouvriers, qui furent dirigs immdiatement
sur Stone's-Hill, mais grce cette affluence de curieux
qui converg
rent peu peu de tous les points du globe vers
la presqu' le floridienne.

Pendant les premiers jours, on s'occupa de dcharger
l'outillage apport par la flottille, les machines, les
vivres, ainsi qu'un assez grand nombre de maisons de tles
faites de pi
ces dmontes et numrotes. En mme temps,
Barbicane plantait les premiers jalons d'un railway long de
quinze milles et destin relier Stone's-Hill Tampa-Town.

On sait dans quelles conditions se fait le chemin de fer
amricain; capricieux dans ses dtours, hardi dans ses
pentes, mprisant les garde-fous et les ouvrages d'art,
escaladant les collines, dgringolant les valles, le
rail-road court en aveugle et sans souci de la ligne droite;
il n'est pas coteux, il n'est point gnant; seulement, on y
draille et l'on y saute en toute libert. Le chemin de
Tampa-Town Stone's-Hill ne fut qu'une simple bagatelle, et
ne demanda ni grand temps ni grand argent pour s'tablir.

Du reste, Barbicane tait l'me de ce monde accouru sa
voix; il l'animait, il lui communiquait son souffle, son
enthousiasme, sa conviction; il se trouvait en tous lieux,
comme s'il et t dou du don d'ubiquit et toujours suivi
de J.-T. Maston, sa mouche bourdonnante. Son esprit
pratique s'ingniait mille inventions. Avec lui point
d'obstacles, nulle difficult, jamais d'embarras; il tait
mineur, maon, mcanicien autant qu'artilleur, ayant des
rponses pour toutes les demandes et des solutions pour tous
les probl
mes. Il correspondait activement avec le Gun-Club
ou l'usine de Goldspring, et jour et nuit, les feux allums,
la vapeur maintenue en pression, le _Tampico_ attendait ses
ordres dans la rade d'Hillisboro.

Barbicane, le 1er novembre, quitta Tampa-Town avec un
dtachement de travailleurs, et d
s le lendemain une ville
de maisons mcaniques s'leva autour de Stone's-Hill; on
l'entoura de palissades, et son mouvement, son ardeur,
on l'et bientt prise pour une des grandes cits de
l'Union. La vie y fut rgle disciplinairement, et les
travaux commenc
rent dans un ordre parfait.

Des sondages soigneusement pratiqus avaient permis de
reconna tre la nature du terrain, et le creusement put tre
entrepris d
s le 4 novembre. Ce jour-l, Barbicane runit
ses chefs d'atelier et leur dit:

.Vous savez tous, mes amis, pourquoi je vous ai runis dans
cette partie sauvage de la Floride. Il s'agit de couler un
canon mesurant neuf pieds de diam
tre intrieur, six pieds
d'paisseur ses parois et dix-neuf pieds et demi son
revtement de pierre; c'est donc au total un puits large de
soixante pieds qu'il faut creuser une profondeur de neuf
cents. Cet ouvrage considrable doit tre termin en huit
mois; or, vous avez deux millions cinq cent quarante-trois
mille quatre cents pieds cubes de terrain extraire en deux
cent cinquante-cinq jours, soit, en chiffres ronds, dix
mille pieds cubes par jour. Ce qui n'offrirait aucune
difficult pour mille ouvriers travaillant coudes
franches sera plus pnible dans un espace relativement
restreint. Nanmoins, puisque ce travail doit se faire, il
se fera, et je compte sur votre courage autant que sur votre
habilet./

A huit heures du matin, le premier coup de pioche fut donn
dans le sol floridien, et depuis ce moment ce vaillant outil
ne resta plus oisif un seul instant dans la main des
mineurs. Les ouvriers se relayaient par quart de journe.

D'ailleurs, quelque colossale que ft l'opration, elle ne
dpassait point la limite des forces humaines. Loin de l.
Que de travaux d'une difficult plus relle et dans lesquels
les lments durent tre directement combattus, qui furent
mens bonne fin! Et, pour ne parler que d'ouvrages
semblables, il suffira de citer ce _Puits du P
re Joseph_,
construit aupr
s du Caire par le sultan Saladin, une
poque o les machines n'taient pas encore venues centupler
la force de l'homme, et qui descend au niveau mme du Nil,
une profondeur de trois cents pieds! Et cet autre puits
creus Coblentz par le margrave Jean de Bade jusqu' six
cents pieds dans le sol! Eh bien! de quoi s'agissait-il, en
somme? De tripler cette profondeur et sur une largeur
dcuple, ce qui rendrait le forage plus facile! Aussi il
n'tait pas un contrema tre, pas un ouvrier qui doutt du
succ
s de l'opration.

Une dcision importante, prise par l'ingnieur Murchison,
d'accord avec le prsident Barbicane, vint encore permettre
d'acclrer la marche des travaux. Un article du trait
portait que la Columbiad serait frette avec des cercles de
fer forg placs chaud. Luxe de prcautions inutiles, car
l'engin pouvait videmment se passer de ces anneaux
compresseurs. On renona donc cette clause.

De l une grande conomie de temps, car on put alors
employer ce nouveau syst
me de creusement adopt maintenant
dans la construction des puits, par lequel la maonnerie se
fait en mme temps que le forage. Grce ce procd tr
s
simple, il n'est plus ncessaire d'tayer les terres au
moyen d'trsillons; la muraille les contient avec une
inbranlable puissance et descend d'elle-mme par son propre
poids.

Cette manoeuvre ne devait commencer qu'au moment o la
pioche aurait atteint la partie solide du sol.

Le 4 novembre, cinquante ouvriers creus
rent au centre mme
de l'enceinte palissade, c'est--dire la partie
suprieure de Stone's-Hill, un trou circulaire large de
soixante pieds.

La pioche rencontra d'abord une sorte de terreau noir, pais
de six pouces, dont elle eut facilement raison. A ce
terreau succd
rent deux pieds d'un sable fin qui fut
soigneusement retir, car il devait servir la confection
du moule intrieur.

Apr
s ce sable apparut une argile blanche assez compacte,
semblable la marne d'Angleterre, et qui s'tageait sur une
paisseur de quatre pieds.

Puis le fer des pics tincela sur la couche dure du sol, sur
une esp
ce de roche forme de coquillages ptrifis, tr
s
s
che, tr
s solide, et que les outils ne devaient plus
quitter. A ce point, le trou prsentait une profondeur de
six pieds et demi, et les travaux de maonnerie furent
commencs.

Au fond de cette excavation, on construisit un .rouet/ en
bois de chne, sorte de disque fortement boulonn et d'une
solidit toute preuve; il tait perc son centre d'un
trou offrant un diam
tre gal au diam
tre extrieur da la
Columbiad. Ce fut sur ce rouet que repos
rent les premi
res
assises de la maonnerie, dont le ciment hydraulique
encha nait les pierres avec une inflexible tnacit. Les
ouvriers, apr
s avoir maonn de la circonfrence au centre,
se trouvaient renferms dans un puits large de vingt et un
pieds.

Lorsque cet ouvrage fut achev, les mineurs reprirent le pic
et la pioche, et ils entam
rent la roche sous le rouet mme,
en ayant soin de le supporter au fur et mesure sur des
.tins/ [Sorte de chevalets.] d'une extrme solidit; toutes
les fois que le trou avait gagn deux pieds en profondeur,
on retirait successivement ces tins; le rouet s'abaissait
peu peu, et avec lui le massif annulaire de maonnerie,
la couche suprieure duquel les maons travaillaient
incessamment, tout en rservant des .vents/, qui devaient
permettre aux gaz de s'chapper pendant l'opration de la
fonte.

Ce genre de travail exigeait de la part des ouvriers une
habilet extrme et une attention de tous les instants; plus
d'un, en creusant sous le rouet, fut bless dangereusement
par les clats de pierre, et mme mortellement; mais
l'ardeur ne se ralentit pas une seule minute, et jour et
nuit: le jour, aux rayons d'un soleil qui versait, quelques
mois plus tard, quatre-vingt-dix-neuf degrs [Quarante
degrs centigrades.] de chaleur ces plaines calcines; la
nuit, sous les blanches nappes de la lumi
re lectrique, le
bruit des pics sur la roche, la dtonation des mines, le
grincement des machines, le tourbillon des fumes parses
dans les airs trac
rent autour de Stone's-Hill un cercle
d'pouvante que les troupeaux de bisons ou les dtachements
de Sminoles n'osaient plus franchir.

Cependant les travaux avanaient rguli
rement; des grues
vapeur activaient l'enl
vement des matriaux; d'obstacles
inattendus il fut peu question, mais seulement de
difficults prvues, et l'on s'en tirait avec habilet.

Le premier mois coul, le puits avait atteint la profondeur
assigne pour ce laps de temps, soit cent douze pieds. En
dcembre, cette profondeur fut double, et triple en
janvier. Pendant le mois de fvrier, les travailleurs
eurent lutter contre une nappe d'eau qui se fit jour
travers l'corce terrestre. Il fallut employer des pompes
puissantes et des appareils air comprim pour l'puiser
afin de btonner l'orifice des sources, comme on aveugle une
voie d'eau bord d'un navire. Enfin on eut raison de ces
courants malencontreux. Seulement, par suite de la mobilit
du terrain, le rouet cda en partie, et il y eut un
dbordement partiel. Que l'on juge de l'pouvantable
pousse de ce disque de maonnerie haut de soixante-quinze
toises! Cet accident cota la vie plusieurs ouvriers.

Trois semaines durent tre employes tayer le revtement
de pierre, le reprendre en sous-oeuvre et rtablir le
rouet dans ses conditions premi
res de solidit. Mais,
grce l'habilet de l'ingnieur, la puissance des
machines employes, l'difice, un instant compromis,
retrouva son aplomb, et le forage continua.

Aucun incident nouveau n'arrta dsormais la marche de
l'opration, et le 10 juin, vingt jours avant l'expiration
des dlais fixs par Barbicane, le puits, enti
rement revtu
de son parement de pierres, avait atteint la profondeur de
neuf cents pieds. Au fond, la maonnerie reposait sur un
cube massif mesurant trente pieds d'paisseur, tandis qu'
sa partie suprieure elle venait affleurer le sol.

Le prsident Barbicane et les membres du Gun-Club
flicit
rent chaudement l'ingnieur Murchison; son travail
cyclopen s'tait accompli dans des conditions
extraordinaires de rapidit.

Pendant ces huit mois, Barbicane ne quitta pas un instant
Stone's-Hill; tout en suivant de pr
s les oprations du
forage, il s'inquitait incessamment du bien-tre et de la
sant de ses travailleurs, et il fut assez heureux pour
viter ces pidmies communes aux grandes agglomrations
d'hommes et si dsastreuses dans ces rgions du globe
exposes toutes les influences tropicales.

Plusieurs ouvriers, il est vrai, pay
rent de leur vie les
imprudences inhrentes ces dangereux travaux; mais ces
dplorables malheurs sont impossibles viter, et ce sont
des dtails dont les Amricains se proccupent assez peu.
Ils ont plus souci de l'humanit en gnral que de
l'individu en particulier. Cependant Barbicane professait
les principes contraires, et il les appliquait en toute
occasion. Aussi, grce ses soins, son intelligence,
son utile intervention dans les cas difficiles, sa
prodigieuse et humaine sagacit, la moyenne des catastrophes
ne dpassa pas celle des pays d'outre-mer cits pour leur
luxe de prcautions, entre autres la France, o l'on compte
environ un accident sur deux cent mille francs de travaux.

XV

LA FETE DE LA FONTE

Pendant les huit mois qui furent employs l'opration du
forage, les travaux prparatoires de la fonte avaient t
conduits simultanment avec une extrme rapidit; un
tranger, arrivant Stone's-Hill, et t fort surpris du
spectacle offert ses regards.

A six cents yards du puits, et circulairement disposs
autour de ce point central, s'levaient douze cents fours
rverb
re, larges de six pieds chacun et spars l'un de
l'autre par un intervalle d'une demi-toise. La ligne
dveloppe par ces douze cents fours offrait une longueur de
deux milles [Trois mille six cents m
tres environ.]. Tous
taient construits sur le mme mod
le avec leur haute
chemine quadrangulaire, et ils produisaient le plus
singulier effet. J.-T. Maston trouvait superbe cette
disposition architecturale. Cela lui rappelait les
monuments de Washington. Pour lui, il n'existait rien de
plus beau, mme en Gr
ce, .o d'ailleurs, disait-il, il
n'avait jamais t/.

On se rappelle que, dans sa troisi
me sance, le Comit se
dcida employer la fonte de fer pour la Columbiad, et
spcialement la fonte grise. Ce mtal est, en effet, plus
tenace, plus ductile, plus doux, facilement alsable, propre
toutes les oprations de moulage, et, trait au charbon de
terre, il est d'une qualit suprieure pour les pi
ces de
grande rsistance, telles que canons, cylindres de machines
vapeur, presses hydrauliques, etc.

Mais la fonte, si elle n'a subi qu'une seule fusion, est
rarement assez homog
ne, et c'est au moyen d'une deuxi
me
fusion qu'on l'pure, qu'on la raffine, en la dbarrassant
de ses derniers dpts terreux.

Aussi, avant d'tre expdi Tampa-Town, le minerai de fer,
trait dans les hauts fourneaux de Goldspring et mis en
contact avec du charbon et du silicium chauff une forte
temprature, s'tait carbur et transform en fonte [C'est
en enlevant ce carbone et ce silicium par l'opration de
l'affinage dans les fours puddler que l'on transforme la
fonte en fer ductile.]. Apr
s cette premi
re opration, le
mtal fut dirig vers Stone's-Hill. Mais il s'agissait de
cent trente-six millions de livres de fonte, masse trop
coteuse expdier par les railways; le prix du transport
et doubl le prix de la mati
re. Il parut prfrable
d'affrter des navires New York et de les charger de la
fonte en barres; il ne fallut pas moins de soixante-huit
btiments de mille tonneaux, une vritable flotte, qui, le 3
mai, sortit des passes de New York, prit la route de
l'Ocan, prolongea les ctes amricaines, embouqua le canal
de Bahama, doubla la pointe floridienne, et, le 10 du mme
mois, remontant la baie d'Espiritu-Santo, vint mouiller sans
avaries dans le port de Tampa-Town.

L les navires furent dchargs dans les wagons du rail-road
de Stone's-Hill, et, vers le milieu de janvier, l'norme
masse de mtal se trouvait rendue destination.

On comprend aisment que ce n'tait pas trop de douze cents
fours pour liqufier en mme temps ces soixante mille tonnes
de fonte. Chacun de ces fours pouvait contenir pr
s de cent
quatorze mille livres de mtal; on les avait tablis sur le
mod
le de ceux qui servirent la fonte du canon Rodman; ils
affectaient la forme trapzo dale, et taient tr
s
surbaisss. L'appareil de chauffe et la chemine se
trouvaient aux deux extrmits du fourneau, de telle sorte
que celui-ci tait galement chauff dans toute son tendue.
Ces fours, construits en briques rfractaires, se
composaient uniquement d'une grille pour brler le charbon
de terre, et d'une .sole/ sur laquelle devaient tre
dposes les barres de fonte; cette sole, incline sous un
angle de vingt-cinq degrs, permettait au mtal de s'couler
dans les bassins de rception; de l douze cents rigoles
convergentes le dirigeaient vers le puits central.

Le lendemain du jour o les travaux de maonnerie et de
forage furent termins, Barbicane fit procder la
confection du moule intrieur; il s'agissait d'lever au
centre du puits, et suivant son axe, un cylindre haut de
neuf cents pieds et large de neuf, qui remplissait
exactement l'espace rserv l'me de la Columbiad. Ce
cylindre fut compos d'un mlange de terre argileuse et de
sable, additionn de foin et de paille. L'intervalle laiss
entre le moule et la maonnerie devait tre combl par le
mtal en fusion, qui formerait ainsi des parois de six pieds
d'paisseur.

Ce cylindre, pour se maintenir en quilibre, dut tre
consolid par des armatures de fer et assujetti de distance
en distance au moyen de traverses scelles dans le
revtement de pierre; apr
s la fonte, ces traverses devaient
se trouver perdues dans le bloc de mtal, ce qui n'offrait
aucun inconvnient.

Cette opration se termina le 8 juillet, et le coulage fut
fix au lendemain.

.Ce sera une belle crmonie que cette fte de la fonte,/
dit J.-T. Maston son ami Barbicane.

.Sans doute, rpondit Barbicane, mais ce ne sera pas une
fte publique!/

.Comment! vous n'ouvrirez pas les portes de l'enceinte
tout venant?/

.Je m'en garderai bien, Maston; la fonte de la Columbiad est
une opration dlicate, pour ne pas dire prilleuse, et je
prf
re qu'elle s'effectue huis clos. Au dpart du
projectile, fte si l'on veut, mais jusque-l, non./

Le prsident avait raison; l'opration pouvait offrir des
dangers imprvus, auxquels une grande affluence de
spectateurs et empch de parer. Il fallait conserver la
libert de ses mouvements. Personne ne fut donc admis dans
l'enceinte, l'exception d'une dlgation des membres du
Gun-Club, qui fit le voyage de Tampa-Town. On vit l le
fringant Bilsby, Tom Hunter, le colonel Blomsberry, le major
Elphiston, le gnral Morgan, et _tutti quanti_, pour
lesquels la fonte de la Columbiad devenait une affaire
personnelle. J.-T. Maston s'tait constitu leur cicrone;
il ne leur fit grce d'aucun dtail; il les conduisit
partout, aux magasins, aux ateliers, au milieu des machines,
et il les fora de visiter les douze cents fourneaux les uns
apr
s les autres. A la douze-centi
me visite, ils taient
un peu coeurs.

La fonte devait avoir lieu midi prcis; la veille, chaque
four avait t charg de cent quatorze mille livres de mtal
en barres, disposes par piles croises, afin que l'air
chaud pt circuler librement entre elles. Depuis le matin,
les douze cents chemines vomissaient dans l'atmosph
re
leurs torrents de flammes, et le sol tait agit de sourdes
trpidations. Autant de livres de mtal fondre, autant de
livres de houille brler. C'taient donc soixante-huit
mille tonnes de charbon, qui projetaient devant le disque du
soleil un pais rideau de fume noire.

La chaleur devint bientt insoutenable dans ce cercle de
fours dont les ronflements ressemblaient au roulement du
tonnerre; de puissants ventilateurs y joignaient leurs
souffles continus et saturaient d'oxyg
ne tous ces foyers
incandescents.

L'opration, pour russir, demandait tre rapidement
conduite. Au signal donn par un coup de canon, chaque four
devait livrer passage la fonte liquide et se vider
enti
rement.

Ces dispositions prises, chefs et ouvriers attendirent le
moment dtermin avec une impatience mle d'une certaine
quantit d'motion. Il n'y avait plus personne dans
l'enceinte, et chaque contrema tre fondeur se tenait son
poste pr
s des trous de coule.

Barbicane et ses coll
gues, installs sur une minence
voisine, assistaient l'opration. Devant eux, une pi
ce
de canon tait l, prte faire feu sur un signe de
l'ingnieur.

Quelques minutes avant midi, les premi
res gouttelettes du
mtal commenc
rent s'pancher; les bassins de rception
s'emplirent peu peu, et lorsque la fonte fut enti
rement
liquide, on la tint en repos pendant quelques instants, afin
de faciliter la sparation des substances trang
res.

Midi sonna. Un coup de canon clata soudain et jeta son
clair fauve dans les airs. Douze cents trous de coule
s'ouvrirent la fois, et douze cents serpents de feu
ramp
rent vers le puits central, en droulant leurs anneaux
incandescents. L ils se prcipit
rent, avec un fracas
pouvantable, une profondeur de neuf cents pieds. C'tait
un mouvant et magnifique spectacle. Le sol tremblait,
pendant que ces flots de fonte, lanant vers le ciel des
tourbillons de fume, volatilisaient en mme temps
l'humidit du moule et la rejetaient par les vents du
revtement de pierre sous la forme d'impntrables vapeurs.
Ces nuages factices droulaient leurs spirales paisses en
montant vers le znith jusqu' une hauteur de cinq cents
toises. Quelque sauvage, errant au-del des limites de
l'horizon, et pu croire la formation d'un nouveau crat
re
au sein de la Floride, et cependant ce n'tait l ni une
ruption, ni une trombe, ni un orage, ni une lutte
d'lments, ni un de ces phnom
nes terribles que la nature
est capable de produire! Non! l'homme seul avait cr ces
vapeurs rougetres, ces flammes gigantesques dignes d'un
volcan, ces trpidations bruyantes semblables aux secousses
d'un tremblement de terre, ces mugissements rivaux des
ouragans et des temptes, et c'tait sa main qui
prcipitait, dans un ab me creus par elle tout un Niagara,
de mtal en fusion.

XVI

LA COLUMBIAD

L'opration de la fonte avait-elle russi? On en tait
rduit de simples conjectures. Cependant tout portait
croire au succ
s, puisque le moule avait absorb la masse
enti
re du mtal liqufi dans les fours. Quoi qu'il en
soit, il devait tre longtemps impossible de s'en assurer
directement.

En effet, quand le major Rodman fondit son canon de cent
soixante mille livres, il ne fallut pas moins de quinze
jours pour en oprer le refroidissement. Combien de temps,
d
s lors, la monstrueuse Columbiad, couronne de ses
tourbillons de vapeurs, et dfendue par sa chaleur intense,
allait-elle se drober aux regards de ses admirateurs? Il
tait difficile de le calculer.

L'impatience des membres du Gun-Club fut mise pendant ce
laps de temps une rude preuve. Mais on n'y pouvait rien.
J.-T. Maston faillit se rtir par dvouement. Quinze jours
apr
s la fonte, un immense panache de fume se dressait
encore en plein ciel, et le sol brlait les pieds dans un
rayon de deux cents pas autour du sommet de Stone's-Hill.

Les jours s'coul
rent, les semaines s'ajout
rent l'une
l'autre. Nul moyen de refroidir l'immense cylindre.
Impossible de s'en approcher. Il fallait attendre, et les
membres du Gun-Club rongeaient leur frein.

.Nous voil au 10 aot, dit un matin J.-T. Maston. Quatre
mois peine nous sparent du premier dcembre! Enlever le
moule intrieur, calibrer l'me de la pi
ce, charger la
Columbiad, tout cela est faire! Nous ne serons pas prts!
On ne peut seulement pas approcher du canon! Est-ce qu'il
ne se refroidira jamais! Voil qui serait une mystification
cruelle!/

On essayait de calmer l'impatient secrtaire sans y
parvenir, Barbicane ne disait rien, mais son silence cachait
une sourde irritation. Se voir absolument arrt par un
obstacle dont le temps seul pouvait avoir raison, -- le
temps, un ennemi redoutable dans les circonstances, -- et
tre la discrtion d'un ennemi, c'tait dur pour des gens
de guerre.

Cependant des observations quotidiennes permirent de
constater un certain changement dans l'tat du sol. Vers le
15 aot, les vapeurs projetes avaient diminu notablement
d'intensit et d'paisseur. Quelques jours apr
s, le
terrain n'exhalait plus qu'une lg
re bue, dernier souffle
du monstre enferm dans son cercueil de pierre. Peu peu
les tressaillements du sol vinrent s'apaiser, et le cercle
de calorique se restreignit; les plus impatients des
spectateurs se rapproch
rent; un jour on gagna deux toises;
le lendemain, quatre; et, le 22 aot, Barbicane, ses
coll
gues, l'ingnieur, purent prendre place sur la nappe de
fonte qui effleurait le sommet de Stone's-Hill, un endroit
fort hyginique, coup sr, o il n'tait pas encore permis
d'avoir froid aux pieds.

.Enfin!/ s'cria le prsident du Gun-Club avec un immense
soupir de satisfaction.

Les travaux furent repris le mme jour. On procda
immdiatement l'extraction du moule intrieur, afin de
dgager l'me de la pi
ce; le pic, la pioche, les outils
tarauder fonctionn
rent sans relche; la terre argileuse et
le sable avaient acquis une extrme duret sous l'action de
la chaleur; mais, les machines aidant, on eut raison de ce
mlange encore brlant au contact des parois de fonte; les
matriaux extraits furent rapidement enlevs sur des
chariots mus la vapeur, et l'on fit si bien, l'ardeur au
travail fut telle, l'intervention de Barbicane si pressante,
et ses arguments prsents avec une si grande force sous la
forme de dollars, que, le 3 septembre, toute trace du moule
avait disparu.

Immdiatement l'opration de l'alsage commena; les
machines furent installes sans retard et manoeuvr
rent
rapidement de puissants alsoirs dont le tranchant vint
mordre les rugosits de la fonte. Quelques semaines plus
tard, la surface intrieure de l'immense tube tait
parfaitement cylindrique, et l'me de la pi
ce avait acquis
un poli parfait.

Enfin, le 22 septembre, moins d'un an apr
s la communication
Barbicane, l'norme engin, rigoureusement calibr et d'une
verticalit absolue, releve au moyen d'instruments
dlicats, fut prt fonctionner. Il n'y avait plus que la
Lune attendre, mais on tait sr qu'elle ne manquerait pas
au rendez-vous. La joie de J.-T. Maston ne connut plus de
bornes, et il faillit faire une chute effrayante, en
plongeant ses regards dans le tube de neuf cents pieds.
Sans le bras droit de Blomsberry, que le digne colonel avait
heureusement conserv, le secrtaire du Gun-Club, comme un
nouvel rostrate, et trouv la mort dans les profondeurs de
la Columbiad.

Le canon tait donc termin; il n'y avait plus de doute
possible sur sa parfaite excution; aussi, le 6 octobre, le
capitaine Nicholl, quoi qu'il en et, s'excuta vis--vis du
prsident Barbicane, et celui-ci inscrivit sur ses livres,
la colonne des recettes, une somme de deux mille dollars.
On est autoris croire que la col
re du capitaine fut
pousse aux derni
res limites et qu'il en fit une maladie.
Cependant il avait encore trois paris de trois mille, quatre
mille et cinq mille dollars, et pourvu qu'il en gagnt deux,
son affaire n'tait pas mauvaise, sans tre excellente.
Mais l'argent n'entrait point dans ses calculs, et le succ
s
obtenu par son rival, dans la fonte d'un canon auquel des
plaques de dix toises n'eussent pas rsist, lui portait un
coup terrible.

Depuis le 23 septembre, l'enceinte de Stone's-Hill avait t
largement ouverte au public, et ce que fut l'affluence des
visiteurs se comprendra sans peine.

En effet, d'innombrables curieux, accourus de tous les
points des tats-Unis, convergeaient vers la Floride. La
ville de Tampa s'tait prodigieusement accrue pendant cette
anne, consacre tout enti
re aux travaux du Gun-Club, et
elle comptait alors une population de cent cinquante mille
mes. Apr
s avoir englob le fort Brooke dans un rseau de
rues, elle s'allongeait maintenant sur cette langue de terre
qui spare les deux rades de la baie d'Espiritu-Santo; des
quartiers neufs, des places nouvelles, toute une fort de
maisons, avaient pouss sur ces gr
ves nagu
re dsertes,
la chaleur du soleil amricain. Des compagnies s'taient
fondes pour l'rection d'glises, d'coles, d'habitations
particuli
res, et en moins d'un an l'tendue de la ville fut
dcuple.

On sait que les Yankees sont ns commerants; partout o le
sort les jette, de la zone glace la zone torride, il faut
que leur instinct des affaires s'exerce utilement. C'est
pourquoi de simples curieux, des gens venus en Floride dans
l'unique but de suivre les oprations du Gun-Club, se
laiss
rent entra ner aux oprations commerciales d
s qu'ils
furent installs Tampa. Les navires frts pour le
transportement du matriel et des ouvriers avaient donn au
port une activit sans pareille. Bientt d'autres
btiments, de toute forme et de tout tonnage, chargs de
vivres, d'approvisionnements, de marchandises, sillonn
rent
la baie et les deux rades; de vastes comptoirs d'armateurs,
des offices de courtiers s'tablirent dans la ville, et la
_Shipping Gazette_ [_Gazette maritime_.] enregistra chaque
jour des arrivages nouveaux au port de Tampa.

Tandis que les routes se multipliaient autour de la ville,
celle-ci, en considration du prodigieux accroissement de sa
population et de son commerce, fut enfin relie par un
chemin de fer aux tats mridionaux de l'Union. Un railway
rattacha la Mobile Pensacola, le grand arsenal maritime du
Sud; puis, de ce point important, il se dirigea sur
Tallahassee. L existait dj un petit tronon de voie
ferre, long de vingt et un milles, par lequel Tallahassee
se mettait en communication avec Saint-Marks, sur les bords
de la mer. Ce fut ce bout de road-way qui fut prolong
jusqu' Tampa-Town, en vivifiant sur son passage et en
rveillant les portions mortes ou endormies de la Floride
centrale. Aussi Tampa, grce ces merveilles de
l'industrie dues l'ide close un beau jour dans le
cerveau d'un homme, put prendre bon droit les airs d'une
grande ville. On l'avait surnomme .Moon-City [Cit de la
Lune.]/ et la capitale des Florides subissait une clipse
totale, visible de tous les points du monde.

Chacun comprendra maintenant pourquoi la rivalit fut si
grande entre le Texas et la Floride, et l'irritation des
Texiens quand ils se virent dbouts de leurs prtentions
par le choix du Gun-Club. Dans leur sagacit prvoyante,
ils avaient compris ce qu'un pays devait gagner
l'exprience tente par Barbicane et le bien dont un
semblable coup de canon serait accompagn. Le Texas y
perdait un vaste centre de commerce, des chemins de fer et
un accroissement considrable de population. Tous ces
avantages retournaient cette misrable presqu' le
floridienne, jete comme une estacade entre les flots du
golfe et les vagues de l'ocan Atlantique. Aussi, Barbicane
partageait-il avec le gnral Santa-Anna toutes les
antipathies texiennes.

Cependant, quoique livre sa furie commerciale et sa
fougue industrielle, la nouvelle population de Tampa-Town
n'eut garde d'oublier les intressantes oprations du
Gun-Club. Au contraire. Les plus minces dtails de
l'entreprise, le moindre coup de pioche, la passionn
rent.
Ce fut un va-et-vient incessant entre la ville et
Stone's-Hill, une procession, mieux encore, un p
lerinage.

On pouvait dj prvoir que, le jour de l'exprience,
l'agglomration des spectateurs se chiffrerait par millions,
car ils venaient dj de tous les points de la terre
s'accumuler sur l'troite presqu' le. L'Europe migrait en
Amrique.

Mais jusque-l, il faut le dire, la curiosit de ces
nombreux arrivants n'avait t que mdiocrement satisfaite.
Beaucoup comptaient sur le spectacle de la fonte, qui n'en
eurent que les fumes. C'tait peu pour des yeux avides;
mais Barbicane ne voulut admettre personne cette
opration. De l maugrement, mcontentement, murmures; on
blma le prsident; on le taxa d'absolutisme; son procd
fut dclar .peu amricain/. Il y eut presque une meute
autour des palissades de Stone's-Hill. Barbicane, on le
sait, resta inbranlable dans sa dcision.

Mais, lorsque la Columbiad fut enti
rement termine, le huis
clos ne put tre maintenu; il y aurait eu mauvaise grce,
d'ailleurs, fermer ses portes, pis mme, imprudence
mcontenter les sentiments publics. Barbicane ouvrit donc
son enceinte tout venant; cependant, pouss par son esprit
pratique, il rsolut de battre monnaie sur la curiosit
publique.

C'tait beaucoup de contempler l'immense Columbiad, mais
descendre dans ses profondeurs, voil ce qui semblait aux
Amricains tre le _ne plus ultra_ du bonheur en ce monde.
Aussi pas un curieux qui ne voult se donner la jouissance
de visiter intrieurement cet ab me de mtal. Des
appareils, suspendus un treuil vapeur, permirent aux
spectateurs de satisfaire leur curiosit. Ce fut une
fureur. Femmes, enfants, vieillards, tous se firent un
devoir de pntrer jusqu'au fond de l'me les myst
res du
canon colossal. Le prix de la descente fut fix cinq
dollars par personne, et, malgr son lvation, pendant les
deux mois qui prcd
rent l'exprience, l'affluence les
visiteurs permit au Gun-Club d'encaisser pr
s de cinq cent
mille dollars [Deux millions sept cent dix mille francs.].
Inutile de dire que les premiers visiteurs de la Columbiad
furent les membres du Gun-Club, avantage justement rserv
l'illustre assemble. Cette solennit eut lieu le 25
septembre. Une caisse d'honneur descendit le prsident
Barbicane, J.-T. Maston, le major Elphiston, le gnral
Morgan, le colonel Blomsberry, l'ingnieur Murchison et
d'autres membres distingus du cl
bre club. En tout, une
dizaine. Il faisait encore bien chaud au fond de ce long
tube de mtal. On y touffait un peu! Mais quelle joie!
quel ravissement! Une table de dix couverts avait t
dresse sur le massif de pierre qui supportait la Columbiad
claire _a giorno_ par un jet de lumi
re lectrique. Des
plats exquis et nombreux, qui semblaient descendre du ciel,
vinrent se placer successivement devant les convives, et les
meilleurs vins de France coul
rent profusion pendant ce
repas splendide servi neuf cents pieds sous terre.

Le festin fut tr
s anim et mme tr
s bruyant; des toasts
nombreux s'entrecrois
rent; on but au globe terrestre, on
but son satellite, on but au Gun-Club, on but l'Union,
la Lune, Phoeb, Diane, Sln, l'astre des nuits,
la .paisible courri
re du firmament/! Tous ces hurrahs,
ports sur les ondes sonores de l'immense tube acoustique,
arrivaient comme un tonnerre son extrmit, et la foule,
range autour de Stone's-Hill, s'unissait de coeur et de
cris aux dix convives enfouis au fond de la gigantesque
Columbiad.

J.-T. Maston ne se possdait plus; s'il cria plus qu'il ne
gesticula, s'il but plus qu'il ne mangea, c'est un point
difficile tablir. En tout cas, il n'et pas donn sa
place pour un empire, .non, quand mme le canon charg
amorc, et faisant feu l'instant, aurait d l'envoyer par
morceaux dans les espaces plantaires/.

XVII

UNE DPECHE TLGRAPHIQUE

Les grands travaux entrepris par le Gun-Club taient, pour
ainsi dire, termins, et cependant, deux mois allaient
encore s'couler avant le jour o le projectile s'lancerait
vers la Lune. Deux mois qui devaient para tre longs comme
des annes l'impatience universelle! Jusqu'alors les
moindres dtails de l'opration avaient t chaque jour
reproduits par les journaux, que l'on dvorait d'un oeil
avide et passionn; mais il tait craindre que dsormais,
ce .dividende d'intrt/ distribu au public ne ft fort
diminu, et chacun s'effrayait de n'avoir plus toucher sa
part d'motions quotidiennes.

Il n'en fut rien; l'incident le plus inattendu, le plus
extraordinaire, le plus incroyable, le plus invraisemblable
vint fanatiser nouveau les esprits haletants et rejeter le
monde entier sous le coup d'une poignante surexcitation. Un
jour, le 30 septembre, trois heures quarante-sept minutes
du soir, un tlgramme, transmis par le cble immerg entre
Valentia (Irlande), Terre-Neuve et la cte amricaine,
arriva l'adresse du prsident Barbicane.

Le prsident Barbicane rompit l'enveloppe, lut la dpche,
et, quel que ft son pouvoir sur lui-mme, ses l
vres
plirent, ses yeux se troubl
rent la lecture des vingt
mots de ce tlgramme.

Voici le texte de cette dpche, qui figure maintenant aux
archives du Gun-Club:

FRANCE, PARIS.

30 septembre, 4 h matin.

Barbicane, Tampa, Floride,

tats-Unis.

Remplacez obus sphrique par projectile cylindro-conique.
Partirai dedans. Arriverai par steamer_ Atlanta.

MICHEL ARDAN.

XVIII

LE PASSAGER DE L'.ATLANTA/

Si cette foudroyante nouvelle, au lieu de voler sur les fils
lectriques, ft arrive simplement par la poste et sous
enveloppe cachete, si les employs franais, irlandais,
terre-neuviens, amricains n'eussent pas t ncessairement
dans la confidence du tlgraphe, Barbicane n'aurait pas
hsit un seul instant. Il se serait tu par mesure de
prudence et pour ne pas dconsidrer son oeuvre. Ce
tlgramme pouvait cacher une mystification, venant d'un
Franais surtout. Quelle apparence qu'un homme quelconque
ft assez audacieux pour concevoir seulement l'ide d'un
pareil voyage? Et si cet homme existait, n'tait-ce pas un
fou qu'il fallait enfermer dans un cabanon et non dans un
boulet?

Mais la dpche tait connue, car les appareils de
transmission sont peu discrets de leur nature, et la
proposition de Michel Ardan courait dj les divers tats de
l'Union. Ainsi Barbicane n'avait plus aucune raison de se
taire. Il runit donc ses coll
gues prsents Tampa-Town,
et sans laisser voir sa pense, sans discuter le plus ou
moins de crance que mritait le tlgramme, il en lut
froidement le texte laconique.

.Pas possible! -- C'est invraisemblable! -- Pure
plaisanterie! -- On s'est moqu de nous! -- Ridicule! --
Absurde!/ Toute la srie des expressions qui servent
exprimer le doute, l'incrdulit, la sottise, la folie, se
droula pendant quelques minutes, avec accompagnement des
gestes usits en pareille circonstance. Chacun souriait,
riait, haussait les paules ou clatait de rire, suivant sa
disposition d'humeur. Seul, J.-T. Maston eut un mot
superbe.

.C'est une ide, cela!/ s'cria-t-il.

.Oui, lui rpondit le major, mais s'il est quelquefois
permis d'avoir des ides comme celle-l, c'est la
condition de ne pas mme songer les mettre excution./

.Et pourquoi pas?/ rpliqua vivement le secrtaire du
Gun-Club, prt discuter. Mais on ne voulut pas le pousser
davantage.

Cependant le nom de Michel Ardan circulait dj dans la
ville de Tampa. Les trangers et les indig
nes se
regardaient, s'interrogeaient et plaisantaient, non pas cet
Europen, -- un mythe, un individu chimrique, -- mais J.-T.
Maston, qui avait pu croire l'existence de ce personnage
lgendaire. Quand Barbicane proposa d'envoyer un projectile
la Lune, chacun trouva l'entreprise naturelle, praticable,
une pure affaire de balistique! Mais qu'un tre raisonnable
offr t de prendre passage dans le projectile, de tenter ce
voyage invraisemblable, c'tait une proposition fantaisiste,
une plaisanterie, une farce, et, pour employer un mot dont
les Franais ont prcisment la traduction exacte dans leur
langage familier, un .humbug [Mystification.]/!

Les moqueries dur
rent jusqu'au soir sans discontinuer, et
l'on peut affirmer que toute l'Union fut prise d'un fou
rire, ce qui n'est gu
re habituel un pays o les
entreprises impossibles trouvent volontiers des prneurs,
des adeptes, des partisans.

Cependant la proposition de Michel Ardan, comme toutes les
ides nouvelles, ne laissait pas de tracasser certains
esprits. Cela drangeait le cours des motions accoutumes.
.On n'avait pas song cela!/ Cet incident devint bientt
une obsession par son tranget mme. On y pensait. Que de
choses nies la veille dont le lendemain a fait des
ralits! Pourquoi ce voyage ne s'accomplirait-il pas un
jour ou l'autre? Mais, en tout cas, l'homme qui voulait se
risquer ainsi devait tre fou, et dcidment, puisque son
projet ne pouvait tre pris au srieux, il et mieux fait de
se taire, au lieu de troubler toute une population par ses
billeveses ridicules.

Mais, d'abord, ce personnage existait-il rellement? Grande
question! Ce nom, .Michel Ardan/, n'tait pas inconnu
l'Amrique! Il appartenait un Europen fort cit pour ses
entreprises audacieuses. Puis, ce tlgramme lanc travers
les profondeurs de l'Atlantique, cette dsignation du navire
sur lequel le Franais disait avoir pris passage, la date
assigne sa prochaine arrive, toutes ces circonstances
donnaient la proposition un certain caract
re de
vraisemblance. Il fallait en avoir le coeur net. Bientt
les individus isols se form
rent en groupes, les groupes se
condens
rent sous l'action de la curiosit comme des atomes
en vertu de l'attraction molculaire, et, finalement, il en
rsulta une foule compacte, qui se dirigea vers la demeure
du prsident Barbicane.

Celui-ci, depuis l'arrive de la dpche, ne s'tait pas
prononc; il avait laiss l'opinion de J.-T. Maston se
produire, sans manifester ni approbation ni blme; il se
tenait coi, et se proposait d'attendre les vnements; mais
il comptait sans l'impatience publique, et vit d'un oeil peu
satisfait la population de Tampa s'amasser sous ses
fentres. Bientt des murmures, des vocifrations,
l'oblig
rent para tre. On voit qu'il avait tous les
devoirs et, par consquent, tous les ennuis de la clbrit.

Il parut donc; le silence se fit, et un citoyen, prenant la
parole, lui posa carrment la question suivante: .Le
personnage dsign dans la dpche sous le nom de Michel
Ardan est-il en route pour l'Amrique, oui ou non?

.Messieurs, rpondit Barbicane, je ne le sais pas plus que
vous./

.Il faut le savoir,/ s'cri
rent des voix impatientes.

.Le temps nous l'apprendra,/ rpondit froidement le
prsident.

.Le temps n'a pas le droit de tenir en suspens un pays tout
entier, reprit l'orateur. Avez-vous modifi les plans du
projectile, ainsi que le demande le tlgramme?/

.Pas encore, messieurs; mais, vous avez raison, il faut
savoir quoi s'en tenir; le tlgraphe, qui a caus toute
cette motion, voudra bien complter ses renseignements./

.Au tlgraphe! au tlgraphe!/ s'cria la foule.

Barbicane descendit, et, prcdant l'immense rassemblement,
il se dirigea vers les bureaux de l'administration.

Quelques minutes plus tard, une dpche tait lance au
syndic des courtiers de navires Liverpool. On demandait
une rponse aux questions suivantes:

.Qu'est-ce que le navire l'_Atlanta_? -- Quand a-t-il
quitt l'Europe? -- Avait-il son bord un Franais nomm
Michel Ardan?/

Deux heures apr
s, Barbicane recevait des renseignements
d'une prcision qui ne laissait plus place au moindre doute.

.Le steamer l'_Atlanta_, de Liverpool, a pris la mer le 2
octobre, -- faisant voile pour Tampa-Town, -- ayant son
bord un Franais, port au livre des passagers sous le nom
de Michel Ardan./

A cette confirmation de la premi
re dpche, les yeux du
prsident brill
rent d'une flamme subite, ses poings se
ferm
rent violemment, et on l'entendit murmurer:

.C'est donc vrai! c'est donc possible! ce Franais existe!
et dans quinze jours il sera ici! Mais c'est un fou! un
cerveau brl!... Jamais je ne consentirai.../

Et cependant, le soir mme, il crivit la maison Breadwill
and Co., en la priant de suspendre jusqu' nouvel ordre la
fonte du projectile.

Maintenant, raconter l'motion dont fut prise l'Amrique
tout enti
re; comment l'effet de la communication Barbicane
fut dix fois dpass; ce que dirent les journaux de l'Union,
la faon dont ils accept
rent la nouvelle et sur quel mode
ils chant
rent l'arrive de ce hros du vieux continent;
peindre l'agitation fbrile dans laquelle chacun vcut,
comptant les heures, comptant les minutes, comptant les
secondes; donner une ide, mme affaiblie, de cette
obsession fatigante de tous les cerveaux ma triss par une
pense unique; montrer les occupations cdant une seule
proccupation, les travaux arrts, le commerce suspendu,
les navires prts partir restant affourchs dans le port
pour ne pas manquer l'arrive de l'_Atlanta_, les convois
arrivant pleins et retournant vides, la baie
d'Espiritu-Santo incessamment sillonne par les steamers,
les packets-boats, les yachts de plaisance, les fly-boats de
toutes dimensions; dnombrer ces milliers de curieux qui
quadrupl
rent en quinze jours la population de Tampa-Town et
durent camper sous des tentes comme une arme en campagne,
c'est une tche au-dessus des forces humaines et qu'on ne
saurait entreprendre sans tmrit.

Le 20 octobre, neuf heures du matin, les smaphores du
canal de Bahama signal
rent une paisse fume l'horizon.
Deux heures plus tard, un grand steamer changeait avec eux
des signaux de reconnaissance. Aussitt le nom de
l'_Atlanta_ fut expdi Tampa-Town. A quatre heures, le
navire anglais donnait dans la rade d'Espiritu-Santo. A
cinq, il franchissait les passes de la rade Hillisboro
toute vapeur. A six, il mouillait dans le port de Tampa.

L'ancre n'avait pas encore mordu le fond de sable, que cinq
cents embarcations entouraient l'_Atlanta_, et le steamer
tait pris d'assaut. Barbicane, le premier, franchit les
bastingages, et d'une voix dont il voulait en vain contenir
l'motion:

.Michel Ardan!/ s'cria-t-il.

.Prsent!/ rpondit un individu mont sur la dunette.

Barbicane, les bras croiss, l'oeil interrogateur, la bouche
muette, regarda fixement le passager de l'_Atlanta_.

C'tait un homme de quarante-deux ans, grand, mais un peu
vot dj, comme ces cariatides qui portent des balcons sur
leurs paules. Sa tte forte, vritable hure de lion,
secouait par instants une chevelure ardente qui lui faisait
une vritable crini
re. Une face courte, large aux tempes,
agrmente d'une moustache hrisse comme les barbes d'un
chat et de petits bouquets de poils jauntres pousss en
pleines joues, des yeux ronds un peu gars, un regard de
myope, compltaient cette physionomie minemment fline.
Mais le nez tait d'un dessin hardi, la bouche
particuli
rement humaine, le front haut, intelligent et
sillonn comme un champ qui ne reste jamais en friche.
Enfin un torse fortement dvelopp et pos d'aplomb sur de
longues jambes, des bras musculeux, leviers puissants et
bien attachs, une allure dcide, faisaient de cet Europen
un gaillard solidement bti, .plutt forg que fondu/, pour
emprunter une de ses expressions l'art mtallurgique.

Les disciples de Lavater ou de Gratiolet eussent dchiffr
sans peine sur le crne et la physionomie de ce personnage
les signes indiscutables de la combativit, c'est--dire du
courage dans le danger et de la tendance briser les
obstacles; ceux de la bienveillance et ceux de la
merveillosit, instinct qui porte certains tempraments se
passionner pour les choses surhumaines; mais, en revanche,
les bosses de l'acquisivit, ce besoin de possder et
d'acqurir, manquaient absolument.

Pour achever le type physique du passager de l'_Atlanta_, il
convient de signaler ses vtements larges de forme, faciles
d'entournures, son pantalon et son paletot d'une ampleur
d'toffe telle que Michel Ardan se surnommait lui-mme .la
mort au drap/, sa cravate lche, son col de chemise
libralement ouvert, d'o sortait un cou robuste, et ses
manchettes invariablement dboutonnes, travers lesquelles
s'chappaient des mains fbriles. On sentait que, mme au
plus fort des hivers et des dangers, cet homme-l n'avait
jamais froid, -- pas mme aux yeux.

D'ailleurs, sur le pont du steamer, au milieu de la foule,
il allait, venait, ne restant jamais en place, .chassant sur
ses ancres/, comme disaient les matelots, gesticulant,
tutoyant tout le monde et rongeant ses ongles avec une
avidit nerveuse. C'tait un de ces originaux que le
Crateur invente dans un moment de fantaisie et dont il
brise aussitt le moule.

En effet, la personnalit morale de Michel Ardan offrait un
large champ aux observations de l'analyste. Cet homme
tonnant vivait dans une perptuelle disposition
l'hyperbole et n'avait pas encore dpass l'ge des
superlatifs: les objets se peignaient sur la rtine de son
oeil avec des dimensions dmesures; de l une association
d'ides gigantesques; il voyait tout en grand, sauf les
difficults et les hommes.

C'tait d'ailleurs une luxuriante nature, un artiste
d'instinct, un garon spirituel, qui ne faisait pas un feu
roulant de bons mots, mais s'escrimait plutt en tirailleur.
Dans les discussions, peu soucieux de la logique, rebelle au
syllogisme, qu'il n'et jamais invent, il avait des coups
lui. Vritable casseur de vitres, il lanait en pleine
poitrine des arguments _ad hominem_ d'un effet sr, et il
aimait dfendre du bec et des pattes les causes
dsespres.

Entre autres manies, il se proclamait .un ignorant sublime/,
comme Shakespeare, et faisait profession de mpriser les
savants: .des gens, disait-il, qui ne font que marquer les
points quand nous jouons la partie/. C'tait, en somme, un
bohmien du pays des monts et merveilles, aventureux, mais
non pas aventurier, un casse-cou, un Phaton menant fond
de train le char du Soleil, un Icare avec des ailes de
rechange. Du reste, il payait de sa personne et payait
bien, il se jetait tte leve dans les entreprises folles,
il brlait ses vaisseaux avec plus d'entrain qu'Agathocl
s,
et, prt se faire casser les reins toute heure, il
finissait invariablement par retomber sur ses pieds, comme
ces petits cabotins en moelle de sureau dont les enfants
s'amusent.

En deux mots, sa devise tait: _Quand mme!_ et l'amour de
l'impossible sa .ruling passion [Sa ma tresse passion.]/,
suivant la belle expression de Pope.

Mais aussi, comme ce gaillard entreprenant avait bien les
dfauts de ses qualits! Qui ne risque rien n'a rien,
dit-on. Ardan risqua souvent et n'avait pas davantage!
C'tait un bourreau d'argent, un tonneau des Dana des.
Homme parfaitement dsintress, d'ailleurs, il faisait
autant de coups de coeur que de coups de tte; secourable,
chevaleresque, il n'et pas sign le .bon pendre/ de son
plus cruel ennemi, et se serait vendu comme esclave pour
racheter un N
gre. En France, en Europe, tout le monde le
connaissait, ce personnage brillant et bruyant. Ne
faisait-il pas sans cesse parler de lui par les cent voix de
la Renomme enroues son service? Ne vivait-il pas dans
une maison de verre, prenant l'univers entier pour confident
de ses plus intimes secrets? Mais aussi possdait-il une
admirable collection d'ennemis, parmi ceux qu'il avait plus
ou moins froisss, blesss, culbuts sans merci, en jouant
des coudes pour faire sa troue dans la foule.

Cependant on l'aimait gnralement, on le traitait en enfant
gt. C'tait, suivant l'expression populaire, .un homme
prendre ou laisser/, et on le prenait. Chacun
s'intressait ses hardies entreprises et le suivait d'un
regard inquiet. On le savait si imprudemment audacieux!
Lorsque quelque ami voulait l'arrter en lui prdisant une
catastrophe prochaine: .La fort n'est brle que par ses
propres arbres/, rpondait-il avec un aimable sourire, et
sans se douter qu'il citait le plus joli de tous les
proverbes arabes.

Tel tait ce passager de l'_Atlanta_, toujours agit,
toujours bouillant sous l'action d'un feu intrieur,
toujours mu, non de ce qu'il venait faire en Amrique -- il
n'y pensait mme pas --, mais par l'effet de son
organisation fivreuse. Si jamais individus offrirent un
contraste frappant, ce furent bien le Franais Michel Ardan
et le Yankee Barbicane, tous les deux, cependant,
entreprenants, hardis, audacieux leur mani
re.

La contemplation laquelle s'abandonnait le prsident du
Gun-Club en prsence de ce rival qui venait le relguer au
second plan fut vite interrompue par les hurrahs et les
vivats de la foule. Ces cris devinrent mme si frntiques,
et l'enthousiasme prit des formes tellement personnelles,
que Michel Ardan, apr
s avoir serr un millier de mains dans
lesquelles il faillit laisser ses dix doigts, dut se
rfugier dans sa cabine.

Barbicane le suivit sans avoir prononc une parole.

.Vous tes Barbicane?/ lui demanda Michel Ardan, d
s qu'il
furent seuls et du ton dont il et parl un ami de vingt
ans.

.Oui,/ rpondit le prsident du Gun-Club.

.Eh bien! bonjour, Barbicane. Comment cela va-t-il? Tr
s
bien? Allons tant mieux! tant mieux!/

.Ainsi, dit Barbicane, sans autre entre en mati
re, vous
tes dcid partir?/

.Absolument dcid./

.Rien ne vous arrtera?/

.Rien. Avez-vous modifi votre projectile ainsi que
l'indiquait ma dpche?/

.J'attendais votre arrive. Mais, demanda Barbicane en
insistant de nouveau, vous avez bien rflchi?.../

.Rflchi! est-ce que j'ai du temps perdre? Je trouve
l'occasion d'aller faire un tour dans la Lune, j'en profite,
et voil tout. Il me semble que cela ne mrite pas tant de
rflexions./

Barbicane dvorait du regard cet homme qui parlait de son
projet de voyage avec une lg
ret, une insouciance si
compl
te et une si parfaite absence d'inquitudes.

.Mais au moins, lui dit-il, vous avez un plan, des moyens
d'excution?/

.Excellents, mon cher Barbicane. Mais permettez-moi de vous
faire une observation: j'aime autant raconter mon histoire
une bonne fois, tout le monde, et qu'il n'en soit plus
question. Cela vitera des redites. Donc, sauf meilleur
avis, convoquez vos amis, vos coll
gues, toute la ville,
toute la Floride, toute l'Amrique, si vous voulez, et
demain je serai prt dvelopper mes moyens comme
rpondre aux objections quelles qu'elles soient. Soyez
tranquille, je les attendrai de pied ferme. Cela vous
va-t-il?/

.Cela me va/, rpondit Barbicane.

Sur ce, le prsident sortit de la cabine et fit part la
foule de la proposition de Michel Ardan. Ses paroles furent
accueillies avec des trpignements et des grognements de
joie. Cela coupait court toute difficult. Le lendemain
chacun pourrait contempler son aise le hros europen.
Cependant certains spectateurs des plus entts ne voulurent
pas quitter le pont de l'_Atlanta_; ils pass
rent la nuit
bord. Entre autres, J.-T. Maston avait viss son crochet
dans la lisse de la dunette, et il aurait fallu un cabestan
pour l'en arracher.

.C'est un hros! un hros! s'criait-il sur tous les tons,
et nous ne sommes que des femmelettes aupr
s de cet
Europen-l!/

Quant au prsident, apr
s avoir convi les visiteurs se
retirer, il rentra dans la cabine du passager, et il ne la
quitta qu'au moment o la cloche du steamer sonna le quart
de minuit.

Mais alors les deux rivaux en popularit se serraient
chaleureusement la main, et Michel Ardan tutoyait le
prsident Barbicane.

XIX

UN MEETING

Le lendemain, l'astre du jour se leva bien tard au gr de
l'impatience publique. On le trouva paresseux, pour un
Soleil qui devait clairer une semblable fte. Barbicane,
craignant les questions indiscr
tes pour Michel Ardan,
aurait voulu rduire ses auditeurs un petit nombre
d'adeptes, ses coll
gues, par exemple. Mais autant
essayer d'endiguer le Niagara. Il dut donc renoncer ses
projets et laisser son nouvel ami courir les chances d'une
confrence publique. La nouvelle salle de la Bourse de
Tampa-Town, malgr ses dimensions colossales, fut juge
insuffisante pour la crmonie, car la runion projete
prenait les proportions d'un vritable meeting.

Le lieu choisit fut une vaste plaine situe en dehors de la
ville; en quelques heures on parvint l'abriter contre les
rayons du soleil; les navires du port riches en voiles, en
agr
s, en mts de rechange, en vergues, fournirent les
accessoires ncessaires la construction d'une tente
colossale. Bientt un immense ciel de toile s'tendit sur la
prairie calcine et la dfendit des ardeurs du jour. L
trois cent mille personnes trouv
rent place et brav
rent
pendant plusieurs heures une temprature touffante, en
attendant l'arrive du Franais. De cette foule de
spectateurs, un premier tiers pouvait voir et entendre; un
second tiers voyait mal et n'entendait pas; quant au
troisi
me, il ne voyait rien et n'entendait pas davantage.
Ce ne fut cependant pas le moins empress prodiguer ses
applaudissements.

A trois heures, Michel Ardan fit son apparition, accompagn
des principaux membres du Gun-Club. Il donnait le bras
droit au president Barbicane, et le bras gauche J.-T.
Maston, plus radieux que le Soleil en plein midi, et presque
aussi rutilant. Ardan monta sur une estrade, du haut de
laquelle ses regards s'tendaient sur un ocan de chapeaux
noirs. Il ne paraissait aucunement embarrass; il ne posait
pas; il tait l comme chez lui, gai, familier, aimable.
Aux hurrahs qui l'accueillirent il rpondit par un salut
gracieux; puis, de la main, rclama le silence, silence, il
prit la parole en anglais, et s'exprima fort correctement en
ces termes:

.Messieurs, dit-il, bien qu'il fasse tr
s chaud, je vais
abuser de vos moments pour vous donner quelques explications
sur des projets qui ont paru vous intresser. Je ne suis ni
un orateur ni un savant, et je ne comptais point parler
publiquement; mais mon ami Barbicane m'a dit que cela vous
ferait plaisir, et je me suis dvou. Donc, coutez-moi
avec vos six cent mille oreilles, et veuillez excuser les
fautes de l'auteur./

Ce dbut sans faon fut fort got des assistants, qui
exprim
rent leur contentement par un immense murmure de
satisfaction.

.Messieurs, dit-il, aucune marque d'approbation ou
d'improbation n'est interdite. Ceci convenu, je commence.
Et d'abord, ne l'oubliez pas, vous avez affaire un
ignorant, mais son ignorance va si loin qu'il ignore mme
les difficults. Il lui a donc paru que c'tait chose
simple, naturelle, facile, de prendre passage dans un
projectile et de partir pour la Lune. Ce voyage-l devait
se faire tt ou tard, et quant au mode de locomotion adopt,
il suit tout simplement la loi du progr
s. L'homme a
commenc par voyager quatre pattes, puis, un beau jour,
sur deux pieds, puis en charrette, puis en coche, puis en
patache, puis en diligence, puis en chemin de fer; eh bien!
le projectile est la voiture de l'avenir, et, vrai dire,
les plan
tes ne sont que des projectiles, de simples boulets
de canon lancs par la main du Crateur. Mais revenons
notre vhicule. Quelques-uns de vous, messieurs, ont pu
croire que la vitesse qui lui sera imprime est excessive;
il n'en est rien; tous les astres l'emportent en rapidit,
et la Terre elle-mme, dans son mouvement de translation
autour du Soleil, nous entra ne trois fois plus rapidement.
Voici quelques exemples. Seulement, je vous demande la
permission de m'exprimer en lieues, car les mesures
amricaines ne me sont pas tr
s famili
res, et je craindrais
de m'embrouiller dans mes calculs./

La demande parut toute simple et ne souffrit aucune
difficult. L'orateur reprit son discours:

.Voici, messieurs, la vitesse des diffrentes plan
tes. Je
suis oblig d'avouer que, malgr mon ignorance, je connais
fort exactement ce petit dtail astronomique; mais avant
deux minutes vous serez aussi savants que moi. Apprenez
donc que Neptune fait cinq mille lieues l'heure; Uranus,
sept mille; Saturne, huit mille huit cent cinquante-huit;
Jupiter, onze mille six cent soixante-quinze; Mars,
vingt-deux mille onze; la Terre, vingt-sept mille cinq
cents; Vnus, trente-deux mille cent quatre-vingt-dix;
Mercure, cinquante-deux mille cinq cent vingt; certaines
com
tes, quatorze cent mille lieues dans leur prihlie!
Quant nous, vritables flneurs, gens peu presss, notre
vitesse ne dpassera pas neuf mille neuf cents lieues, et
elle ira toujours en dcroissant! Je vous demande s'il y a
l de quoi s'extasier, et n'est-il pas vident que tout cela
sera dpass quelque jour par des vitesses plus grandes
encore, dont la lumi
re ou l'lectricit seront probablement
les agents mcaniques?/

Personne ne parut mettre en doute cette affirmation de
Michel Ardan.

.Mes chers auditeurs, reprit-il, en croire certains
esprits borns -- c'est le qualificatif qui leur convient
--, l'humanit serait renferme dans un cercle de Popilius
qu'elle ne saurait franchir, et condamne vgter sur ce
globe sans jamais pouvoir s'lancer dans les espaces
plantaires! Il n'en est rien! On va aller la Lune, on
ira aux plan
tes, on ira aux toiles, comme on va
aujourd'hui de Liverpool New York, facilement, rapidement,
srement, et l'ocan atmosphrique sera bientt travers
comme les ocans de la Lune! La distance n'est qu'un mot
relatif, et finira par tre ramene zro./

L'assemble, quoique tr
s monte en faveur du hros
franais, resta un peu interdite devant cette audacieuse
thorie. Michel Ardan parut le comprendre.

.Vous ne semblez pas convaincus, mes braves htes, reprit-il
avec un aimable sourire. Eh bien! raisonnons un peu.
Savez-vous quel temps il faudrait un train express pour
atteindre la Lune? Trois cents jours. Pas davantage. Un
trajet de quatre-vingt-six mille quatre cent dix lieues,
mais qu'est-ce que cela? Pas mme neuf fois le tour de la
Terre, et il n'est point de marins ni de voyageurs un peu
dgourdis qui n'aient fait plus de chemin pendant leur
existence. Songez donc que je ne serai que
quatre-vingt-dix-sept heures en route! Ah! vous vous
figurez que la Lune est loigne de la Terre et qu'il faut y
regarder deux fois avant de tenter l'aventure! Mais que
diriez-vous donc s'il s'agissait d'aller Neptune, qui
gravite onze cent quarante-sept millions de lieues du
Soleil! Voil un voyage que peu de gens pourraient faire,
s'il cotait seulement cinq sols par kilom
tre! Le baron de
Rothschild lui-mme, avec son milliard, n'aurait pas de quoi
payer sa place, et faute de cent quarante-sept millions, il
resterait en route!/

Cette faon d'argumenter parut beaucoup plaire
l'assemble; d'ailleurs Michel Ardan, plein de son sujet,
s'y lanait corps perdu avec un entrain superbe; il se
sentait avidement cout, et reprit avec une admirable
assurance:

.Eh bien! mes amis, cette distance de Neptune au Soleil
n'est rien encore, si on la compare celle des toiles; en
effet, pour valuer l'loignement de ces astres, il faut
entrer dans cette numration blouissante o le plus petit
nombre a neuf chiffres, et prendre le milliard pour unit.
Je vous demande pardon d'tre si ferr sur cette question,
mais elle est d'un intrt palpitant. coutez et jugez!
Alpha du Centaure est huit mille milliards de lieues, Vga
cinquante mille milliards, Sirius cinquante mille
milliards, Arcturus cinquante-deux mille milliards, la
Polaire cent dix-sept mille milliards, la Ch
vre cent
soixante-dix mille milliards, les autres toiles des mille
et des millions et des milliards de milliards de lieues! Et
l'on viendrait parler de la distance qui spare les plan
tes
du Soleil! Et l'on soutiendrait que cette distance existe!
Erreur! fausset! aberration des sens! Savez-vous ce que
je pense de ce monde qui commence l'astre radieux et finit
Neptune? Voulez-vous conna tre ma thorie? Elle est bien
simple! Pour moi, le monde solaire est un corps solide,
homog
ne; les plan
tes qui le composent se pressent, se
touchent, adh
rent, et l'espace existant entre elles n'est
que l'espace qui spare les molcules du mtal le plus
compacte, argent ou fer, or ou platine! J'ai donc le droit
d'affirmer, et je rp
te avec une conviction qui vous
pntrera tous: .La distance est un vain mot, la distance
n'existe pas!/

.Bien dit! Bravo! Hurrah!/ s'cria d'une seule voix
l'assemble lectrise par le geste, par l'accent de
l'orateur, par la hardiesse de ses conceptions.

.Non! s'cria J.-T. Maston plus nergiquement que les
autres, la distance n'existe pas!/

Et, emport par la violence de ses mouvements, par l'lan de
son corps qu'il eut peine ma triser, il faillit tomber du
haut de l'estrade sur le sol. Mais il parvint retrouver
son quilibre, et il vita une chute qui lui et brutalement
prouv que la distance n'tait pas un vain mot. Puis le
discours de l'entra nant orateur reprit son cours.

.Mes amis, dit Michel Ardan, je pense que cette question est
maintenant rsolue. Si je ne vous ai pas convaincus tous,
c'est que j'ai t timide dans mes dmonstrations, faible
dans mes arguments, et il faut en accuser l'insuffisance de
mes tudes thoriques. Quoi qu'il en soit, je vous le
rp
te, la distance de la Terre son satellite est
rellement peu importante et indigne de proccuper un esprit
srieux. Je ne crois donc pas trop m'avancer en disant
qu'on tablira prochainement des trains de projectiles, dans
lesquels se fera commodment le voyage de la Terre la
Lune. Il n'y aura ni choc, ni secousse, ni draillement
craindre, et l'on atteindra le but rapidement, sans fatigue,
en ligne droite, . vol d'abeille/, pour parler le langage
de vos trappeurs. Avant vingt ans, la moiti de la Terre
aura visit la Lune!/

.Hurrah! hurrah pour Michel Ardan!/ s'cri
rent les
assistants, mme les moins convaincus.

.Hurrah pour Barbicane!/ rpondit modestement l'orateur.

Cet acte de reconnaissance envers le promoteur de
l'entreprise fut accueilli par d'unanimes applaudissements.

.Maintenant, mes amis, reprit Michel Ardan, si vous avez
quelque question m'adresser, vous embarrasserez videmment
un pauvre homme comme moi, mais je tcherai cependant de
vous rpondre./

Jusqu'ici, le prsident du Gun-Club avait lieu d'tre tr
s
satisfait de la tournure que prenait la discussion. Elle
portait sur ces thories spculatives dans lesquelles Michel
Ardan, entra n par sa vive imagination, se montrait fort
brillant. Il fallait donc l'empcher de dvier vers les
questions pratiques, dont il se ft moins bien tir, sans
doute. Barbicane se hta de prendre la parole, et il
demanda son nouvel ami s'il pensait que la Lune ou les
plan
tes fussent habites.

.C'est un grand probl
me que tu me poses l, mon digne
prsident, rpondit l'orateur en souriant; cependant, si je
ne me trompe, des hommes de grande intelligence, Plutarque,
Swedenborg, Bernardin de Saint-Pierre et beaucoup d'autres
se sont prononcs pour l'affirmative. En me plaant au
point de vue de la philosophie naturelle, je serais port
penser comme eux; je me dirais que rien d'inutile n'existe
en ce monde, et, rpondant ta question par une autre
question, ami Barbicane, j'affirmerais que si les mondes
sont habitables, ou ils sont habits, ou ils l'ont t, ou
ils le seront./

.Tr
s bien!/ s'cri
rent les premiers rangs des
spectateurs, dont 'opinion avait force de loi pour les
derniers.

.On ne peut rpondre avec plus de logique et de justesse,
dit le prsident du Gun-Club. La question revient donc
celle-ci: Les mondes sont-ils habitables? Je le crois, pour
ma part./

.Et moi, j'en suis certain,/ rpondit Michel Ardan.

.Cependant, rpliqua l'un des assistants, il y a des
arguments contre l'habitabilit des mondes. Il faudrait
videmment dans la plupart que les principes de la vie
fussent modifis. Ainsi, pour ne parler que des plan
tes,
on doit tre brl dans les unes et gel dans les autres,
suivant qu'elles sont plus ou moins loignes du Soleil./

.Je regrette, rpondit Michel Ardan, de ne pas conna tre
personnellement mon honorable contradicteur, car
j'essaierais de lui pondre. Son objection a sa valeur,
mais je crois qu'on peut la combattre avec quelque succ
s,
ainsi que toutes celles dont l'habitabilit des mondes a t
l'objet. Si j'tais physicien, je dirais que, s'il y a
moins de calorique mis en mouvement dans les plan
tes
voisines du Soleil, et plus, au contraire, dans les plan
tes
loignes, ce simple phnom
ne suffit pour quilibrer la
chaleur et rendre la temprature de ces mondes supportable
des tres organiss comme nous le sommes. Si j'tais
naturaliste, je lui dirais, apr
s beaucoup de savants
illustres, que la nature nous fournit sur la terre des
exemples d'animaux vivant dans des conditions bien diverses
d'habitabilit; que les poissons respirent dans un milieu
mortel aux autres animaux; que les amphibies ont une double
existence assez difficile expliquer; que certains
habitants des mers se maintiennent dans les couches d'une
grande profondeur et y supportent sans tre crass des
pressions de cinquante ou soixante atmosph
res; que divers
insectes aquatiques, insensibles la temprature, se
rencontrent la fois dans les sources d'eau bouillante et
dans les plaines glaces de l'ocan Polaire; enfin, qu'il
faut reconna tre la nature une diversit dans ses moyens
d'action souvent incomprhensible, mais non moins relle, et
qui va jusqu' la toute-puissance. Si j'tais chimiste, je
lui dirais que les arolithes, ces corps videmment forms
en dehors du monde terrestre, ont rvl l'analyse des
traces indiscutables de carbone; que cette substance ne doit
son origine qu' des tres organiss, et que, d'apr
s les
expriences de Reichenbach, elle a d tre ncessairement
.animalise/. Enfin, si j'tais thologien, je lui dirais
que la Rdemption divine semble, suivant saint Paul, s'tre
applique non seulement la Terre, mais tous les mondes
clestes. Mais je ne suis ni thologien, ni chimiste, ni
naturaliste, ni physicien. Aussi, dans ma parfaite
ignorance des grandes lois qui rgissent l'univers, je me
borne rpondre: Je ne sais pas si les mondes sont habits,
et, comme je ne le sais pas, je vais y voir!/

L'adversaire des thories de Michel Ardan hasarda-t-il
d'autres arguments? Il est impossible de le dire, car les
cris frntiques de la foule eussent empch toute opinion
de se faire jour. Lorsque le silence se fut rtabli jusque
dans les groupes les plus loigns, le triomphant orateur se
contenta d'ajouter les considrations suivantes:

.Vous pensez bien, mes braves Yankees, qu'une si grande
question est peine effleure par moi; je ne viens point
vous faire ici un cours public et soutenir une th
se sur ce
vaste sujet. Il y a toute une autre srie d'arguments en
faveur de l'habitabilit des mondes. Je la laisse de ct.
Permettez-moi seulement d'insister sur un point. Aux gens
qui soutiennent que les plan
tes ne sont pas habites, il
faut rpondre: Vous pouvez avoir raison, s'il est dmontr
que la Terre est le meilleur des mondes possible, mais cela
n'est pas, quoi qu'en ait dit Voltaire. Elle n'a qu'un
satellite, quand Jupiter, Uranus, Saturne, Neptune, en ont
plusieurs leur service, avantage qui n'est point
ddaigner. Mais ce qui rend surtout notre globe peu
confortable, c'est l'inclinaison de son axe sur son orbite.
De l l'ingalit des jours et des nuits; de l cette
diversit fcheuse des saisons. Sur notre malheureux
sphro de, il fait toujours trop chaud ou trop froid; on y
g
le en hiver, on y brle en t; c'est la plan
te aux
rhumes, aux coryzas et aux fluxions de poitrine, tandis qu'
la surface de Jupiter, par exemple, o l'axe est tr
s peu
inclin [L'inclinaison de l'axe de Jupiter sur son orbite
n'est que de 3x 5'.], les habitants pourraient jouir de
tempratures invariables; il y a la zone des printemps, la
zone des ts, la zone des automnes et la zone des hivers
perptuels; chaque Jovien peut choisir le climat qui lui
pla t et se mettre pour toute sa vie l'abri des variations
de la temprature. Vous conviendrez sans peine de cette
supriorit de Jupiter sur notre plan
te, sans parler de ses
annes, qui durent douze ans chacune! De plus, il est
vident pour moi que, sous ces auspices et dans ces
conditions merveilleuses d'existence, les habitants de ce
monde fortun sont des tres suprieurs, que les savants y
sont plus savants, que les artistes y sont plus artistes,
que les mchants y sont moins mchants, et que les bons y
sont meilleurs. Hlas! que manque-t-il notre sphro de
pour atteindre cette perfection? Peu de chose! Un axe de
rotation moins inclin sur le plan de son orbite. /

.Eh bien! s'cria une voix imptueuse, unissons nos
efforts, inventons des machines et redressons l'axe de la
Terre!/

Un tonnerre d'applaudissements clata cette proposition,
dont l'auteur tait et ne pouvait tre que J.-T. Maston. Il
est probable que le fougueux secrtaire avait t emport
par ses instincts d'ingnieur hasarder cette hardie
proposition. Mais, il faut le dire -- car c'est la vrit
--, beaucoup l'appuy
rent de leurs cris, et sans doute,
s'ils avaient eu le point d'appui rclam par Archim
de, les
Amricains auraient construit un levier capable de soulever
le monde et de redresser son axe. Mais le point d'appui,
voil ce qui manquait ces tmraires mcaniciens.

Nanmoins, cette ide .minemment pratique/ eut un succ

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