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Contes Francais by Douglas Labaree Buffum

Part 6 out of 10

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[15]qui servait sa famille depuis nombre d'annees, s'approcha
de lui.

--Ah! mon pauvre Jean! s'ecria-t-il, tu sais ce qui s'est
passe depuis mon depart. Est-il possible que mon pere
nous quitte sans avertissement, sans adieu?

[20]--Il est parti, repondit Jean, mais non pas sans vous dire
adieu.

En meme temps il tira de sa poche une lettre qu'il donna
a son jeune maitre. Croisilles reconnut l'ecriture de son
pere, et, avant d'ouvrir la lettre, il la baisa avec transport;
[25]mais elle ne renfermait que quelques mots. Au lieu de
sentir sa peine adoucie, le jeune homme la trouva confirmee.
Honnete jusque-la et connu pour tel, ruine par
un malheur imprevu (la banqueroute d'un associe), le
vieil orfevre n'avait laisse a son fils que quelques paroles
[30]banales de consolation, et nul espoir, sinon cet espoir
vague, sans but ni raison, le dernier bien, dit-on, qui se
Perde.

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--Jean, mon ami, tu m'as berce, dit Croisilles apres
avoir lu la lettre, et tu es certainement aujourd'hui le seul
etre qui puisse m'aimer un peu; c'est une chose qui m'est
bien douce, mais qui est facheuse pour toi; car, aussi vrai
[5]que mon pere s'est embarque la, je vais me jeter dans cette
mer qui le porte, non pas devant toi ni tout de suite, mais
un jour ou l'autre, car je suis perdu.

--Que voulez~vous y faire? repliqua Jean, n'ayant point
l'air d'avoir entendu, mais retenant Croisilles par le pan de
[10]son habit; que voulez~vous y faire, mon cher maitre? Votre
pere a ete trompe; il attendait de l'argent qui n'est pas
venu, et ce n'etait pas peu de chose. Pouvait-il rester ici?
Je l'ai vu, monsieur, gagner sa fortune depuis trente ans
que je le sers; je l'ai vu travailler, faire son commerce, et
[15]les ecus arriver un a un chez vous. C'est un honnete
homme, et habile; on a cruellement abuse de lui. Ces jours
derniers, j'etais encore la, et comme les ecus etaient arrives,
je les ai vus partir du logis. Votre pere a paye tout ce qu'il
a pu pendant une journee entiere; et, lorsque son secretaire
[20]a ete vide, il n'a pu s'empecher de me dire, en me montrant
un tiroir ou il ne restait que six francs: "Il y avait ici cent
mille francs ce matin!" Ce n'est pas la une banqueroute,
monsieur, ce n'est point une chose qui deshonore!

--Je ne doute pas plus de la probite de mon pere,
[25]repondit Croisilles, que de son malheur. Je ne doute pas
non plus de son affection; mais j'aurais voulu l'embrasser,
car que veux-tu que je devienne? Je ne suis point fait a
la misere, je n'ai pas l'esprit necessaire pour recommencer
ma fortune. Et quand je l'aurais? mon pere est parti.
[30]S'il a mis trente ans a s'enrichir, combien m'en faudra-t-il
pour reparer ce coup? Bien davantage. Et vivra-t-il
alors? Non sans doute; il mourra la-bas, et je ne puis pas

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meme l'y aller trouver; je ne puis le rejoindre qu'en
mourant aussi.

Tout desole qu'etait Croisilles, il avait beaucoup de
religion. Quoique son desespoir lui fit desirer la mort, il
[5]hesitait a se la donner. Des les premiers mots de cet
entretien, il s'etait appuye sur le bras de Jean, et tous deux
retournaient vers la ville. Lorsqu'ils furent entres dans
les rues, et lorsque la mer ne fut plus si proche:

--Mais, monsieur, dit encore Jean, il me semble qu'un
[10]homme de bien a le droit de vivre, et qu'un malheur ne
prouve rien. Puisque votre pere ne s'est pas tue, Dieu
merci, comment pouvez-vous songer a mourir? Puisqu'il
n'y a point de deshonneur, et toute la ville le sait, que
penserait-on de vous? Que vous n'avez pu supporter la
[15]pauvrete. Ce ne serait ni brave ni chretien; car, au fond,
qu'est-ce qui vous effraye? Il y a des gens qui naissent
pauvres, et qui n'ont jamais eu ni pere ni mere. Je sais
bien que tout le monde ne se ressemble pas, mais enfin
il n'y a rien d'impossible a Dieu. Qu'est-ce que vous feriez
[20]en pareil cas? Votre pere n'etait pas ne riche, tant s'en
faut, sans vous offenser, et c'est peut-etre ce qui le console.
Si vous aviez ete ici depuis un mois, cela vous aurait
donne du courage. Oui, monsieur, on peut se ruiner, personne
n'est a l'abri d'une banqueroute; mais votre pere,
[25]j'ose le dire, a ete un homme, quoiqu'il soit parti un peu
vite. Mais que voulez-vous? on ne trouve pas tous les
jours un batiment pour l'Amerique. Je l'ai accompagne
jusque sur le port, et si vous aviez vu sa tristesse! comme
il m'a recommande d'avoir soin de vous, de lui donner de
[30]vos nouvelles!... Monsieur, c'est une vilaine idee que
vous avez de jeter le manche apres la cognee. Chacun a
son temps d'epreuve ici-bas, et j'ai ete soldat avant d'etre

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domestique. J'ai rudement souffert, mais j'etais jeune;
j'avais votre age, monsieur, a cette epoque-la, et il me
semblait que la Providence ne peut pas dire son dernier
mot a un homme de vingt-cinq ans. Pourquoi voulez-vous
[5]empecher le bon Dieu de reparer le mal qu'il vous
fait? Laissez-lui le temps, et tout s'arrangera. S'il m'etait
permis de vous conseiller, vous attendriez seulement deux
ou trois ans, et je gagerais que vous vous en trouveriez
bien. Il y a toujours moyen de s'en aller de ce monde.
[10]Pourquoi voulez-vous profiter d'un mauvais moment?

Pendant que Jean s'evertuait a persuader son maitre,
celui-ci marchait en silence, et, comme font souvent ceux
qui souffrent, il regardait de cote et d'autre, comme pour
chercher quelque chose qui put le rattacher a la vie. Le
[15]hasard fit que, sur ces entrefaites, mademoiselle Godeau,
la fille du fermier general, vint a passer avec sa gouvernante.
L'hotel qu'elle habitait n'etait pas eloigne de la;
Croisilles la vit entrer chez elle. Cette rencontre produisit
sur lui plus d'effet que tous les raisonnements du monde.
[20]J'ai dit qu'il etait un peu fou, et qu'il cedait presque
toujours a un premier mouvement. Sans hesiter plus long-temps
et sans s'expliquer, il quitta le bras de son vieux
domestique, et alla frapper a la porte de M. Godeau.

II

Quand on se represente aujourd'hui ce qu'on appelait
[25]jadis un financier, on imagine un ventre enorme, de courtes
jambes, une immense perruque, une large face a triple
menton, et ce n'est pas sans raison qu'on s'est habitue a
se figurer ainsi ce personnage. Tout le monde sait a quels
abus ont donne lieu les fermes royales, et il semble qu'il

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y ait une loi de nature qui rende plus gras que le reste des
hommes ceux qui s'engraissent non-seulement de leur
propre oisivete, mais encore du travail des autres. M.
Godeau, parmi les financiers, etait des plus classiques qu'on
[5]put voir, c'est-a-dire des plus gros; pour l'instant il avait
la goutte, chose fort a la mode en ce temps-la, comme l'est
a present la migraine. Couche sur une chaise longue, les
yeux a demi fermes, il se dorlotait au fond d'un boudoir.
Les panneaux de glaces qui l'environnaient repetaient
majestueusement de toutes parts son enorme personne;
[10]des sacs pleins d'or couvraient sa table; autour de lui, les
meubles, les lambris, les portes, les serrures, la cheminee,
le plafond, etaient dores; son habit l'etait; je ne sais si sa
cervelle ne l'etait pas aussi. Il calculait les suites d'une
[15]petite affaire qui ne pouvait manquer de lui rapporter
quelques milliers de louis; il daignait en sourire tout seul,
lorsqu'on lui annonca Croisilles, qui entra d'un air humble
mais resolu, et dans tout le desordre qu'on peut supposer
d'un homme qui a grande envie de se noyer. M. Godeau
[20]fut un peu surpris de cette visite inattendue; il crut que
sa fille avait fait quelque emplette; il fut confirme dans
cette pensee en la voyant paraitre presque en meme temps
que le jeune homme. Il fit signe a Croisilles, non pas de
s'asseoir, mais de parler. La demoiselle prit place sur un
[25]sofa, et Croisilles, reste debout, s'exprima a peu pres en
ces termes:

--Monsieur, mon pere vient de faire faillite. La banqueroute
d'un associe l'a force a suspendre ses payements,
et, ne pouvant assister a sa propre honte, il s'est enfui en
[30]Amerique, apres avoir donne a ses creanciers jusqu'a son
dernier sou. J'etais absent lorsque cela s'est passe; j'arrive,
et il y a deux heures que je sais cet evenement. Je

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suis absolument sans ressources et determine a mourir.
Il est tres-probable qu'en sortant de chez vous je vais me
jeter a l'eau. Je l'aurais deja fait, selon toute apparence,
si le hasard ne m'avait fait rencontrer mademoiselle votre
[5]fille tout a l'heure. Je l'aime, monsieur, du plus profond
de mon coeur; il y a deux ans que je suis amoureux d'elle,
et je me suis tu jusqu'ici a cause du respect que je lui dois;
mais aujourd'hui, en vous le declarant, je remplis un devoir
indispensable, et je croirais offenser Dieu si, avant de
[10]me donner la mort, je ne venais pas vous demander si vous
voulez, que j'epouse mademoiselle Julie. Je n'ai pas la
moindre esperance que vous m'accordiez cette demande,
mais je dois neanmoins vous la faire; car je suis bon chretien,
monsieur, et lorsqu'un bon chretien se voit arrive a
[15]un tel degre de malheur, qu'il ne lui soit plus possible de
souffrir la vie, il doit du moins, pour attenuer son crime,
epuiser toutes les chances qui lui restent avant de prendre
un dernier parti.

Au commencement de ce discours, M. Godeau avait
[20]suppose qu'on venait lui emprunter de l'argent, et il avait
jete prudemment son mouchoir sur les sacs places aupres
de lui, preparant d'avance un refus poli, car il avait toujours
eu de la bienveillance pour le pere de Croisilles. Mais
quand il eut ecoute jusqu'au bout, et qu'il eut compris de
[25]quoi il s'agissait, il ne douta pas que le pauvre garcon ne
fut devenu completement fou. Il eut d'abord quelque
envie de sonner et de le faire mettre a la porte; mais il lui
trouva une apparence si ferme, un visage si determine,
qu'il eut pitie d'une demence si tranquille. Il se contenta
[30]de dire a sa fille de se retirer, afin de ne pas l'exposer plus
longtemps a entendre de pareilles inconvenances.

Pendant que Croisilles avait parle, mademoiselle

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Godeau etait devenue rouge comme une peche au mois d'aout.
Sur l'ordre de son pere, elle se retira. Le jeune homme lui
fit un profond salut dont elle ne sembla pas s'apercevoir.
Demeure seul avec Croisilles, M. Godeau toussa, se souleva,
[5]se laissa retomber sur ses coussins, et s'efforcant de
prendre un air paternel:

--Mon garcon, dit-il, je veux bien croire que tu ne te
moques pas de moi et que tu as reellement perdu la tete.
Non-seulement j'excuse ta demarche, mais je consens a
[10]ne point t'en punir. Je suis fache que ton pauvre diable
de pere ait fait banqueroute et qu'il ait decampe; c'est
fort triste, et je comprends assez que cela t'ait tourne la
cervelle. Je veux faire quelque chose pour toi; prends un
pliant et assieds-toi la.

[15]--C'est inutile, monsieur, repondit Croisilles; du moment
que vous me refusez, je n'ai plus qu'a prendre conge
de vous. Je vous souhaite toutes sortes de prosperites.

--Et ou t'en vas-tu?

--Ecrire a mon pere et lui dire adieu.

[20]--Eh, que diantre! on jurerait que tu dis vrai; tu vas
te noyer, ou le diable m'emporte.

--Oui, monsieur; du moins je le crois, si le courage ne
m'abandonne pas.

--La belle avance! fi donc! quelle niaiserie! Assieds-toi,
[25]te dis-je, et ecoute-moi.

M. Godeau venait de faire une reflexion fort juste, c'est
qu'il n'est jamais agreable qu'on dise qu'un homme, quel
qu'il soit, s'est jete a l'eau en nous quittant. Il toussa
donc de nouveau, prit sa tabatiere, jeta un regard distrait
[30]sur son jabot, et continua.

--Tu n'es qu'un sot, un fou, un enfant, c'est clair, tu
ne sais ce que tu dis. Tu es ruine, voila ton affaire. Mais,

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mon cher ami, tout cela ne suffit pas; il faut reflechir aux
choses de ce monde. Si tu venais me demander... je
ne sais quoi, un bon conseil, eh bien! passe; mais qu'est-ce
que tu veux? tu es amoureux de ma fille?

[5]--Oui, monsieur, et je vous repete que je suis bien
eloigne de supposer que vous puissiez me la donner pour
femme; mais comme il n'y a que cela au monde qui pourrait
m'empecher de mourir, si vous croyez en Dieu, comme
je n'en doute pas, vous comprendrez la raison qui
[10]m'amene.

--Que je croie en Dieu ou non, cela ne te regarde pas,
je n'entends pas qu'on m'interroge; reponds d'abord: Ou
as-tu vu ma fille?

--Dans la boutique de mon pere et dans cette maison,
[15]lorsque j'y ai apporte des bijoux pour mademoiselle
Julie.

--Qui est-ce qui t'a dit qu'elle s'appelle Julie? On ne
s'y reconnait plus, Dieu me pardonne! Mais, qu'elle s'appelle
Julie ou Javotte, sais-tu ce qu'il faut, avant tout,
[20]pour oser pretendre a la main de la fille d'un fermier
general?

--Non, je l'ignore absolument, a moins que ce ne soit.
d'etre aussi riche qu'elle.

--Il faut autre chose, mon cher, il faut un nom.

[25]--Eh bien! je m'appelle Croisilles.

--Tu t'appelles Croisilles, malheureux! Est-ce un nom
que Croisilles?

--Ma foi, monsieur, en mon ame et conscience, c'est
un aussi beau nom que Godeau.

[30]--Tu es un impertinent, et tu me le payeras.

--Eh, mon Dieu! monsieur, ne vous fachez pas; je n'ai
pas la moindre envie de vous offenser. Si vous voyez la

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quelque chose qui vous blesse, et si vous voulez m'en
punir, vous n'avez que faire de vous mettre en colere: en
sortant d'ici, je vais me noyer.

Bien que M. Godeau se fut promis de renvoyer Croisilles
[5]le plus doucement possible, afin d'eviter tout scandale,
sa prudence ne pouvait resister a l'impatience de
l'orgueil offense; l'entretien auquel il essayait de se
resigner lui paraissait monstrueux en lui-meme; je laisse a
penser ce qu'il eprouvait en s'entendant parler de la
[10]sorte.

--Ecoute, dit-il presque hors de lui et resolu a en finir
a tout prix, tu n'es pas tellement fou que tu ne puisses
comprendre un mot de sens commun. Es-tu riche?...
Non. Es-tu noble? Encore moins. Qu'est-ce que
[15]c'est que la frenesie qui t'amene? Tu viens me tracasser,
tu crois faire un coup de tete; tu sais parfaitement bien
que c'est inutile; tu veux me rendre responsable de ta
mort. As-tu a te plaindre de moi? dois-je un sou a ton
pere? est-ce ma faute si tu en es la? Eh, mordieu! on se
[20]noie et on se tait.

--C'est ce que je vais faire de ce pas; je suis votre tres
humble serviteur.

--Un moment! il ne sera pas dit que tu auras eu en
vain recours a moi. Tiens, mon garcon, voila quatre louis
[25]d'or; va-t'en diner a la cuisine, et que je n'entende plus
parler de toi.

--Bien oblige, je n'ai pas faim, et je n'ai que faire de
votre argent!

Croisilles sortit de la chambre, et le financier, ayant
[30]mis sa conscience en repos par l'offre qu'il venait de faire
se renfonca de plus belle dans sa chaise et reprit ses
Meditations.

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Mademoiselle Godeau, pendant ce temps-la, n'etait pas
si loin qu'on pouvait le croire; elle s'etait, il est vrai,
retiree par obeissance pour son pere; mais, au lieu de regagner
sa chambre, elle etait restee a ecouter derriere la
[5]porte. Si l'extravagance de Croisilles lui paraissait
inconcevable, elle n'y voyait du moins rien d'offensant;
car l'amour, depuis que le monde existe, n'a jamais passe
pour offense; d'un autre cote, comme il n'etait pas possible
de douter du desespoir du jeune homme, mademoiselle
[10]Godeau se trouvait prise a la fois par les deux
sentiments les plus dangereux aux femmes, la compassion et
la curiosite. Lorsqu'elle vit l'entretien termine et Croisilles
pret a sortir, elle traversa rapidement le salon ou elle se
trouvait, ne voulant pas etre surprise aux aguets, et elle
[15]se dirigea vers son appartement; mais presque aussitot
elle revint sur ses pas. L'idee que Croisilles allait peut-etre
reellement se donner la mort lui troubla le coeur
malgre elle. Sans se rendre compte de ce qu'elle faisait,
elle marcha a sa rencontre; le salon etait vaste, et les deux
[20]jeunes gens vinrent lentement au-devant l'un de l'autre.
Croisilles etait pale comme la mort, et mademoiselle Godeau
cherchait vainement quelque parole qui put exprimer
ce qu'elle sentait. En passant a cote de lui, elle
laissa tomber a terre un bouquet de violettes qu'elle
[25]tenait a la main. Il se baissa aussitot, ramassa le bouquet
et le presenta a la jeune fille pour le lui rendre; mais,
au lieu de le reprendre, elle continua sa route sans
prononcer un mot, et entra dans le cabinet de son pere.
Croisilles, reste seul, mit le bouquet dans son sein, et sortit de
[30]la maison le coeur agite, ne sachant trop que penser de
cette aventure.

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III

A peine avait-il fait quelques pas dans la rue, qu'il vit
accourir son fidele Jean, dont le visage exprimait la joie.

--Qu'est-il arrive? lui demanda-t-il; as-tu quelque
nouvelle a m'apprendre?

[5]--Monsieur, repondit Jean, j'ai a vous apprendre que
les scelles sont leves, et que vous pouvez rentrer chez
vous. Toutes les dettes de votre pere payees, vous restez
proprietaire de la maison. Il est bien vrai qu'on a
emporte tout ce qu'il y avait d'argent et de bijoux, et
[10]qu'on a meme enleve les meubles; mais enfin la maison
vous appartient, et vous n'avez pas tout perdu. Je cours
partout depuis une heure, ne sachant ce que vous etiez
devenu, et j'espere, mon cher maitre, que vous serez assez
sage pour prendre un parti raisonnable.

[15]--Quel parti veux-tu que je prenne?

--Vendre cette maison, monsieur, c'est toute votre
fortune; elle vaut une trentaine de mille francs. Avec
cela, du moins, on ne meurt pas de faim; et qui vous
empecherait d'acheter un petit fonds de commerce qui ne
[20]manquerait pas de prosperer?

--Nous verrons cela, repondit Croisilles, tout en se
hatant de prendre le chemin de sa rue. Il lui tardait de
revoir le toit paternel; mais, lorsqu'il y fut arrive, un si
triste spectacle s'offrit a lui, qu'il eut a peine le courage
[25]d'entrer. La boutique en desordre, les chambres desertes,
l'alcove de son pere vide, tout presentait a ses regards la
nudite de la misere. Il ne restait pas une chaise; tous les
tiroirs avaient ete fouilles, le comptoir brise, la caisse
emportee; rien n'avait echappe aux recherches avides des
[30]creanciers et de la justice, qui, apres avoir pille la maison,

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etaient partis, laissant les portes ouvertes, comme pour
temoigner aux passants que leur besogne etait accomplie.

--Voila donc, s'ecria Croisilles, voila donc ce qui reste
de trente ans de travail et de la plus honnete existence,
[5]faute d'avoir eu a temps, au jour fixe, de quoi faire
honneur a une signature imprudemment engagee!

Pendant que le jeune homme se promenait de long en
large, livre aux plus tristes pensees, Jean paraissait fort
embarrasse. Il supposait que son maitre etait sans argent,
[10]et qu'il pouvait meme n'avoir pas dine. Il cherchait
donc quelque moyen pour le questionner la-dessus,
et pour lui offrir, en cas de besoin, une part de ses economies.
Apres s'etre mis l'esprit a la torture pendant un
quart d'heure pour imaginer un biais convenable, il ne
[15]trouva rien de mieux que de s'approcher de Croisilles, et
de lui demander d'une voix attendrie:

--Monsieur aime-t-il toujours les perdrix aux choux?

Le pauvre homme avait prononce ces mots avec un accent
a la fois si burlesque et si touchant, que Croisilles,
[20]malgre sa tristesse, ne put s'empecher d'en rire.

--Et a propos de quoi cette question? dit-il.

--Monsieur, repondit Jean, c'est que ma femme m'en
fait cuire une pour mon diner, et si par hasard vous les
aimiez toujours...

[25]Croisilles avait entierement oublie jusqu'a ce moment la
somme qu'il rapportait a son pere; la proposition de Jean
le fit se ressouvenir que ses poches etaient pleines d'or.

--Je te remercie de tout mon coeur, dit-il au vieillard,
et j'accepte avec plaisir ton diner; mais, si tu es inquiet
[30]de ma fortune, rassure-toi, j'ai plus d'argent qu'il ne m'en
faut pour avoir ce soir un bon souper que tu partageras
a ton tour avec moi.

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En parlant ainsi, il posa sur la cheminee quatre bourses
bien garnies, qu'il vida, et qui contenaient chacune
cinquante louis.

--Quoique cette somme ne m'appartienne pas, ajouta-t-il,
[5]je puis en user pour un jour ou deux. A qui faut-ils
que je m'adresse pour la faire tenir a mon pere?

--Monsieur, repondit Jean avec empressement, votre
pere m'a bien recommande de vous dire que cet argent
vous appartenait; et si je ne vous en parlais point, c'est
[10]que je ne savais pas de quelle maniere vos affaires de
Paris s'etaient terminees. Votre pere ne manquera de
rien la-bas; il logera chez un de vos correspondants, qui
le recevra de son mieux; il a d'ailleurs emporte ce qu'il
lui faut, car il etait bien sur d'en laisser encore de trop, et
[15]ce qu'il a, laisse, monsieur, tout ce qu'il a laisse, est a vous,
il vous le marque lui-meme dans sa lettre, et je suis expressement
charge de vous le repeter. Cet or est donc aussi
legitimement votre bien que cette maison ou nous sommes.
Je puis vous rapporter les paroles memes que votre
[20]pere m'a dites en partant: "Que mon fils me pardonne de
le quitter; qu'il se souvienne seulement pour m'aimer que
je suis encore en ce monde, et qu'il use de ce qui restera
apres mes dettes payees, comme si c'etait mon heritage."
Voila, monsieur, ses propres expressions; ainsi remettez
[25]ceci dans votre poche, et puisque vous voulez bien mon
diner, allons, je vous prie, a la maison.

La joie et la sincerite qui brillaient dans les yeux de
Jean ne laissaient aucun doute a Croisilles. Les paroles
de son pere l'avaient emu a tel point qu'il ne put retenir
[30]ses larmes; d'autre part, dans un pareil moment, quatre
mille francs n'etaient pas une bagatelle. Pour ce qui
regardait la maison, ce n'etait point une ressource certaine,

Page 262

car on ne pouvait en tirer parti qu'en la vendant, chose
longue et difficile. Tout cela cependant ne laissait pas
que d'apporter un changement considerable a la situation
dans laquelle se trouvait le jeune homme; il se sentit
[5]tout a coup attendri, ebranle dans sa funeste resolution, et,
pour ainsi dire, a la fois plus triste et moins desole. Apres
avoir ferme les volets de la boutique, il sortit de la maison
avec Jean, et, en traversant de nouveau la ville, il ne put
s'empecher de songer combien c'est peu de chose que nos
[10]afflictions, puisqu'elles servent quelquefois a nous faire
trouver une joie imprevue dans la plus faible lueur d'esperance.
Ce fut avec cette pensee qu'il se mit a table a
cote de son vieux serviteur, qui ne manqua point, durant
le repas, de faire tous ses efforts pour l'egayer.

[15]Les etourdis ont un heureux defaut: ils se desolent
Aisement, mais ils n'ont meme pas le temps de se consoler,
tant il leur est facile de se distraire. On se tromperait de
les croire insensibles ou egoistes; ils sentent peut-etre plus
vivement que d'autres, et ils sont tres capables de se
[20]bruler la cervelle dans un moment de desespoir; mais, ce
moment passe, s'ils sont encore en vie, il faut qu'ils aillent
diner, qu'ils boivent et mangent comme a l'ordinaire,
pour fondre ensuite en larmes en se couchant. La joie et
la douleur ne glissent pas sur eux; elles les traversent
[25]comme des fleches: bonne et violente nature qui sait
souffrir, mais qui ne peut pas mentir, dans laquelle
on lit tout a nu, non pas fragile et vide comme le
verre, mais pleine et transparente comme le cristal de
roche.

[30]Apres avoir trinque avec Jean, Croisilles, au lieu de se
noyer, s'en alla a la comedie. Debout dans le fond du
parterre, il tira de son sein le bouquet de mademoiselle

Page 263

Godeau, et, pendant qu'il en respirait le parfum dans un
profond recueillement, il commenca a penser d'un esprit
plus calme a son aventure du matin. Des qu'il y eut reflechi
quelque temps, il vit clairement la verite, c'est-a-dire
[5]que la jeune fille, en lui laissant son bouquet entre les
mains et en refusant de le reprendre, avait voulu lui
donner une marque d'interet; car autrement ce refus et
ce silence n'auraient ete qu'une preuve de mepris, et cette
supposition n'etait pas possible. Croisilles jugea donc
[10]que mademoiselle Godeau avait le coeur moins dur que
monsieur son pere, et il n'eut pas de peine a se souvenir
que le visage de la demoiselle, lorsqu'elle avait traverse le
salon, avait exprime une emotion d'autant plus vraie
qu'elle semblait involontaire. Mais cette emotion etait-elle
[15]de l'amour ou seulement de la pitie, ou moins encore
peut-etre, de l'humanite? Mademoiselle Godeau avait-elle
craint de le voir mourir, lui, Croisilles, ou seulement
d'etre la cause de la mort d'un homme, quel qu'il fut?
Bien que fane et a demi effeuille, le bouquet avait encore
[20]une odeur si exquise et une si galante tournure, qu'en le
respirant et en le regardant, Croisilles ne put se defendre
d'esperer. C'etait une guirlande de roses autour d'une
touffe de violettes. Combien de sentiments et de mysteres
un Turc aurait lus dans ces fleurs, en interpretant leur
[25]langage! Mais il n'y a que faire d'etre turc en pareille
circonstance. Les fleurs qui tombent du sein d'une jolie
femme, en Europe comme en Orient, ne sont jamais
muettes; quand elles ne raconteraient que ce qu'elles ont
vu lorsqu'elles reposaient sur une belle gorge, ce serait
[30]assez pour un amoureux, et elles le racontent en effet.
Les parfums ont plus d'une ressemblance avec l'amour, et
il y a meme des gens qui pensent que l'amour n'est qu'une

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sorte de parfum; il est vrai que la fleur qui l'exhale est la
plus belle de la creation.

Pendant que Croisilles divaguait ainsi, fort peu attentif
a la tragedie qu'on representait pendant ce temps-la,
[5]mademoiselle Godeau elle-meme parut dans une loge en
face de lui. L'idee ne lui vint pas que, si elle l'apercevait,
elle pourrait bien trouver singulier de le voir la apres ce
qui venait de se passer. Il fit au contraire tous ses efforts
pour se rapprocher d'elle; mais il n'y put parvenir. Une
[10]figurante de Paris etait venue en poste jouer Merope, et
la foule etait si serree, qu'il n'y avait pas moyen de bouger.
Faute de mieux, il se contenta donc de fixer ses regards
sur sa belle, et de ne pas la quitter un instant des yeux.
Il remarqua qu'elle semblait preoccupee, maussade, et
[15]qu'elle ne parlait a personne qu'avec une sorte de repugnance.
Sa loge etait entouree, comme on peut penser, de
tout ce qu'il y avait de petits-maitres normands dans la
ville; chacun venait a son tour passer devant elle a la
galerie, car, pour entrer dans la loge meme qu'elle occupait,
[20]cela n'etait pas possible, attendu que monsieur son
pere en remplissait seul, de sa personne, plus des trois
quarts. Croisilles remarqua encore qu'elle ne lorgnait
point et qu'elle n'ecoutait pas la piece. Le coude appuye
sur la balustrade, le menton dans sa main, le regard distrait,
[25]elle avait l'air, au milieu de ses atours, d'une statue
de Venus deguisee en marquise; l'etalage de sa robe et de
sa coiffure, son rouge, sous lequel on devinait sa paleur,
toute la pompe de sa toilette, ne faisaient que mieux
ressortir son immobilite. Jamais Croisilles ne l'avait vue
[30]si jolie. Ayant trouve moyen, pendant l'entr'acte, de
s'echapper de la cohue, il courut regarder au carreau de
la loge, et, chose etrange, a peine y eut-il mis la tete, que

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mademoiselle Godeau, qui n'avait pas bouge depuis une
heure, se retourna. Elle tressaillit legerement en l'apercevant,
et ne jeta sur lui qu'un coup d'oeil; puis elle reprit
sa premiere posture. Si ce coup d'oeil exprimait la
[5]surprise, l'inquietude, le plaisir de l'amour; s'il voulait
dire: "Quoi! vous n'etes pas mort!" ou: "Dieu soit beni!
vous voila vivant!" je ne me charge pas de le demeler;
toujours est-il que, sur ce coup d'oeil, Croisilles se jura
tout bas de mourir ou de se faire aimer.

IV

De tous les obstacles qui nuisent a l'amour, l'un des
[10]plus grands est sans contredit ce qu'on appelle la fausse
honte, qui en est bien une tres-veritable. Croisilles n'avait
pas ce triste defaut que donnent l'orgueil et la timidite;
il n'etait pas de ceux qui tournent pendant des mois
entiers autour de la femme qu'ils aiment, comme un chat
[15]autour d'un oiseau en cage. Des qu'il eut renonce a se
noyer, il ne songea plus qu'a faire savoir a sa chere Julie
qu'il vivait uniquement pour elle; mais comment le lui
dire? S'il se presentait une seconde fois a l'hotel du fermier
general, il n'etait pas douteux que M. Godeau ne le fit
[20]mettre au moins a la porte. Julie ne sortait jamais qu'avec
une femme de chambre, quand il lui arrivait d'aller a pied;
il etait donc inutile d'entreprendre de la suivre. Passer
les nuits sous les croisees de sa maitresse est une folie
chere aux amoureux, mais qui, dans le cas present, etait
[25]plus inutile encore. J'ai dit que Croisilles etait fort
religieux; il ne lui vint donc pas a l'esprit de chercher a
rencontrer sa belle a l'eglise. Comme le meilleur parti,
quoique le plus dangereux, est d'ecrire aux gens lorsqu'on

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ne peut leur parler soi-meme, il ecrivit des le lendemain.
Sa lettre n'avait, bien entendu, ni ordre ni raison. Elle
etait a peu pres concue en ces termes:

"Mademoiselle,

[5]"Dites-moi au juste, je vous en supplie, ce qu'il faudrait
posseder de fortune pour pouvoir pretendre a vous epouser.
Je vous fais la une etrange question; mais je vous aime si
eperdument qu'il m'est impossible de ne pas la faire, et
vous etes la seule personne au monde a qui je puisse
[10]l'adresser. Il m'a semble, hier au soir, que vous me
regardiez au spectacle. Je voulais mourir; plut a Dieu que
je fusse mort, en effet, si je me trompe et si ce regard
n'etait pas pour moi! Dites-moi si le hasard peut etre
assez cruel pour qu'un homme s'abuse d'une maniere a la
[15]fois si triste et si douce? J'ai cru que vous m'ordonniez
de vivre. Vous etes riche, belle, je le sais; votre pere est
orgueilleux et avare, et vous avez le droit d'etre fiere;
mais je vous aime, et le reste est un songe. Fixez sur moi
ces yeux charmants, pensez a ce que peut l'amour, puisque
[20]je souffre, que j'ai tout lieu de craindre, et que je ressens
une inexprimable jouissance a vous ecrire cette folle
lettre qui m'attirera peut-etre votre colere; mais pensez
aussi, mademoiselle, qu'il y a un peu de votre faute dans
cette folie. Pourquoi m'avez-vous laisse ce bouquet?
[25]Mettez-vous un instant, s'il se peut, a ma place; j'ose
croire que vous m'aimez, et j'ose vous demander de me le
dire. Pardonnez-moi, je vous en conjure. Je donnerais
mon sang pour etre certain de ne pas vous offenser, et pour
vous voir ecouter mon amour avec ce sourire d'ange qui
[30]n'appartient qu'a vous. Quoi que vous fassiez, votre
image m'est restee; vous ne l'effacerez qu'en m'arrachant

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le coeur. Tant que votre regard vivra dans mon souvenir,
tant que ce bouquet gardera un reste de parfum, tant
qu'un mot voudra dire qu'on aime, je conserverai quelque
esperance."

[5]Apres avoir cachete sa lettre, Croisilles s'en alla devant
l'hotel Godeau, et se promena de long en large dans la rue,
jusqu'a ce qu'il vit sortir un domestique. Le hasard, qui
sert toujours les amoureux en cachette, quand il le peut
sans se compromettre, voulut que la femme de chambre
[10]de mademoiselle Julie etait resolu ce jour-la de faire
emplette d'un bonnet. Elle se rendait chez la marchande de
modes, lorsque Croisilles l'aborda, lui glissa un louis dans
la main, et la pria de se charger de sa lettre. Le marche
fut bientot conclu; la servante prit l'argent pour payer son
[15]bonnet, et promit de faire la commission par reconnaissance.
Croisilles, plein de joie, revint a sa maison et
s'assit devant sa porte, attendant la reponse.

Avant de parler de cette reponse, il faut dire un mot de
mademoiselle Godeau. Elle n'etait pas tout a fait exempte
[20]de la vanite de son pere, mais son bon naturel y remediait.
Elle etait, dans la force du terme, ce qu'on nomme
un enfant gate. D'habitude elle parlait fort peu, et jamais
on ne la voyait tenir une aiguille; elle passait les journees
a sa toilette, et les soirees sur un sofa, n'ayant pas l'air
[25]d'entendre la conversation. Pour ce qui regardait sa
parure, elle etait prodigieusement coquette, et son propre
visage etait a coup sur ce qu'elle avait le plus considere en
ce monde. Un pli a sa collerette, une tache d'encre a son
doigt, l'auraient desolee; aussi, quand sa robe lui plaisait,
[30]rien ne saurait rendre le dernier regard qu'elle jetait sur
sa glace avant de quitter sa chambre. Elle ne montrait
ni gout ni aversion pour les plaisirs qu'aiment ordinairement

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les jeunes filles; elle allait volontiers au bal, et elle
y renoncait sans humeur, quelquefois sans motif; le
spectacle l'ennuyait, et elle s'y endormait continuellement.
Quand son pere, qui l'adorait, lui proposait de lui
[5]faire quelque cadeau a son choix, elle etait une heure a
se decider, ne pouvant se trouver un desir. Quand M.
Godeau recevait ou donnait a diner, il arrivait que Julie
ne paraissait pas au salon: elle passait la soiree, pendant
ce temps-la, seule dans sa chambre, en grande toilette, a
[10]se promener de long en large, son eventail a la main. Si
on lui adressait un compliment, elle detournait la tete, et
si on tentait de lui faire la cour, elle ne repondait que par
un regard a la fois si brillant et si serieux, qu'elle
deconcertait le plus hardi. Jamais un bon mot ne l'avait fait
[15]rire; jamais un air d'opera, une tirade de tragedie, ne
l'avaient emue; jamais, enfin, son coeur n'avait donne
signe de vie, et, en la voyant passer dans tout l'eclat de
sa nonchalante beaute, on aurait pu la prendre pour une
belle somnambule qui traversait ce monde en revant.

[20]Tant d'indifference et de coquetterie ne semblait pas
aise a comprendre. Les uns disaient qu'elle n'aimait rien;
les autres, qu'elle n'aimait qu'elle-meme. Un seul mot
suffisait cependant pour expliquer son caractere: elle
attendait. Depuis l'age de quatorze ans, elle avait entendu
[25]repeter sans cesse que rien n'etait aussi charmant qu'elle;
elle en etait persuadee; c'est pourquoi elle prenait grand
soin de sa parure: en manquant de respect a sa personne,
elle aurait cru commettre un sacrilege. Elle marchait,
pour ainsi dire, dans sa beaute, comme un enfant dans ses
[30]habits de fete; mais elle etait bien loin de croire que cette
beaute dut rester inutile; sous son apparente insouciance
se cachait une volonte secrete, inflexible, et d'autant plus

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forte qu'elle etait mieux dissimulee. La coquetterie des
femmes ordinaires, qui se depense en oeillades, en minauderies
et en sourires, lui semblait une escarmouche puerile,
vaine, presque meprisable. Elle se sentait en possession
[5]d'un tresor, et elle dedaignait de le hasarder au jeu piece
a piece: il lui fallait un adversaire digne d'elle; mais, trop
habituee a voir ses desirs prevenus, elle ne cherchait pas
cet adversaire; on peut meme dire davantage, elle etait
etonnee qu'il se fit attendre. Depuis quatre ou cinq ans
[10]qu'elle allait dans le monde et qu'elle etalait consciencieusement
ses paniers, ses falbalas et ses belles epaules, il lui
paraissait inconcevable qu'elle n'eut point encore inspire
une grande passion. Si elle eut dit le fond de sa pensee,
elle eut volontiers repondu a ceux qui lui faisaient des
[15]compliments: "Eh bien! s'il est vrai que je sois si belle,
que ne vous brulez-vous la cervelle pour moi?" Reponse
que, du reste, pourraient faire bien des jeunes filles, et que
plus d'une, qui ne dit rien, a au fond du coeur, quelquefois
sur le bord des levres.

[20]Qu'y a-t-il, en effet, au monde, de plus impatientant
pour une femme que d'etre jeune, belle, riche, de se regarder
dans son miroir, de se voir paree, digne en tout point
de plaire, toute disposee a se laisser aimer, et de se dire:
On m'admire, on me vante, tout le monde me trouve
[25]charmante, et personne ne m'aime. Ma robe est de la
meilleure faiseuse, mes dentelles sont superbes, ma coiffure
est irreprochable, mon visage le plus beau de la terre, ma
taille fine, mon pied bien chausse; et tout cela ne me sert
a rien qu'a aller bailler dans le coin d'un salon! Si un
[30]jeune homme me parle, il me traite en enfant; si on me
demande en mariage, c'est pour ma dot; si quelqu'un me
serre la main en dansant, c'est un fat de province; des que

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je parais quelque part, j'excite un murmure d'admiration,
mais personne ne me dit, a moi seule, un mot qui me fasse
battre le coeur. J'entends des impertinents qui me louent
tout haut, a deux pas de moi, et pas un regard modeste et
[5]sincere ne cherche le mien. Je porte une ame ardente,
pleine de vie, et je ne suis, a tout prendre, qu'une jolie
poupee qu'on promene, qu'on fait sauter au bal, qu'une
gouvernante habille le matin et decoiffe le soir, pour
recommencer le lendemain.

[10]Voila ce que mademoiselle Godeau s'etait dit bien des
fois a elle-meme, et il y avait de certains jours ou cette
pensee lui inspirait un si sombre ennui, qu'elle restait
muette et presque immobile une journee entiere. Lorsque
Croisilles lui ecrivit, elle etait precisement dans un acces
[15]d'humeur semblable. Elle venait de prendre son chocolat,
et elle revait profondement, etendue dans une bergere,
lorsque sa femme de chambre entra et lui remit la
lettre d'un air mysterieux. Elle regarda l'adresse, et,
ne reconnaissant pas l'ecriture, elle retomba dans sa
[20]distraction. La femme de chambre se vit alors forcee
d'expliquer de quoi il s'agissait, ce qu'elle fit d'un air
assez deconcerte, ne sachant trop comment la jeune fille
prendrait cette demarche. Mademoiselle Godeau ecouta
sans bouger, ouvrit ensuite la lettre, et y jeta seulement
[25]un coup d'oeil elle demanda aussitot une feuille de papier,
et ecrivit nonchalamment ce peu de mots:

"Eh, mon Dieu! non, monsieur, je ne suis pas fiere. Si
vous aviez seulement cent mille ecus, je vous epouserais
tres-volontiers."

[30]Telle fut la reponse que la femme de chambre rapporta
sur-le-champ a Croisilles, qui lui donna encore un louis
pour sa peine.

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V

Cent mille ecus, comme dit le proverbe, ne se trouvent
pas dans le pas d'un ane; et si Croisilles eut ete defiant, il
eut pu croire, en lisant la lettre de mademoiselle Godeau,
qu'elle etait folle ou qu'elle se moquait de lui. Il ne pensa
[5]pourtant ni l'un ni l'autre; il ne vit rien autre chose, sinon
que sa chere Julie l'aimait, qu'il lui fallait cent mille ecus,
et il ne songea, des ce moment, qu'a tacher de se les
procurer.

Il possedait deux cents louis comptant, plus une maison
[10]qui, comme je l'ai dit, pouvait valoir une trentaine de
mille francs. Que faire? Comment s'y prendre pour que
ces trente-quatre mille francs en devinssent tout a coup
trois cent mille? La premiere idee qui vint a l'esprit du
jeune homme fut de trouver une maniere quelconque de
[15]jouer a croix ou pile toute sa fortune; mais, pour cela, il
fallait vendre la maison. Croisilles commenca donc par
coller sur sa porte un ecriteau portant que sa maison etait
a vendre; puis, tout en revant a ce qu'il ferait de l'argent
qu'il pourrait en tirer, il attendit un acheteur.

[20]Une semaine s'ecoula, puis une autre; pas un acheteur
ne se presenta. Croisilles passait ses journees a se desoler
avec Jean, et le desespoir s'emparait de lui, lorsqu'un
brocanteur juif sonna a sa porte.

--Cette maison est a vendre, monsieur. En etes-vous
[25]le proprietaire?

--Oui, monsieur.

--Et combien vaut-elle?

--Trente mille francs, a ce que je crois; du moins je
l'ai entendu dire a mon pere.

[30]Le juif visita toutes les chambres, monta au premier,

Page 272

descendit a la cave, frappa sur les murailles, compta les
marches de l'escalier, fit tourner les portes sur leurs gonds
et les clefs dans les serrures, ouvrit et ferma les fenetres;
puis enfin, apres avoir tout bien examine, sans dire un mot
[5]et sans faire la moindre proposition, il salua Croisilles et
se retira.

Croisilles, qui, durant une heure, l'avait suivi le coeur
palpitant, ne fut pas, comme on pense, peu desappointe
de cette retraite silencieuse. Il supposa que le juif avait
[10]voulu se donner le temps de reflechir, et qu'il reviendrait
incessamment. Il l'attendit pendant huit jours, n'osant
sortir de peur de manquer sa visite, et regardant a la
fenetre du matin au soir; mais ce fut en vain: le juif ne
reparut point. Jean, fidele a son triste role de raisonneur,
[15]faisait, comme on dit, de la morale a son maitre, pour le
dissuader de vendre sa maison d'une maniere si precipitee
et dans un but si extravagant. Mourant d'impatience,
d'ennui et d'amour, Croisilles prit un matin ses deux cents
louis et sortit, resolu a tenter la fortune avec cette somme,
[20]puisqu'il n'en pouvait avoir davantage.

Les tripots, dans ce temps-la, n'etaient pas publics, et
l'on n'avait pas encore invente ce raffinement de civilisation
qui permet au premier venu de se ruiner a toute heure,
des que l'envie lui en passe par la tete. A peine Croisilles
[25]fut-il dans la rue qu'il s'arreta, ne sachant ou aller risquer
son argent. Il regardait les maisons du voisinage, et les
toisait les unes apres les autres, tachant de leur trouver
une apparence suspecte et de deviner ce qu'il cherchait.
Un jeune homme de bonne mine, vetu d'un habit magnifique,
[30]vint a passer. A en juger par les dehors, ce ne
pouvait etre qu'un fils de famille. Croisilles l'aborda
Poliment.

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--Monsieur, lui dit-il, je vous demande pardon de la
liberte que je prends. J'ai deux cents louis dans ma poche
et je meurs d'envie de les perdre ou d'en avoir davantage.
Ne pourriez-vous pas m'indiquer quelque honnete endroit
[5]ou se font ces sortes de choses?

A ce discours assez etrange, le jeune homme partit d'un
eclat de rire.

--Ma foi! monsieur, repondit-il, si vous cherchez un
mauvais lieu, vous n'avez qu'a me suivre, car j'y vais.
[10]Croisilles le suivit, et au bout de quelques pas ils
entrerent tous deux dans une maison de la plus belle apparence,
ou ils furent recus le mieux du monde par un vieux gentilhomme
de fort bonne compagnie. Plusieurs jeunes gens
etaient deja assis autour d'un tapis vert: Croisilles y prit
[15]modestement une place, et en moins d'une heure ses deux
cents louis furent perdus.

Il sortit aussi triste que peut l'etre un amoureux qui se
croit aime. Il ne lui restait pas de quoi diner, mais ce
n'etait pas ce qui l'inquietait.

[20]--Comment ferai-je a present, se demanda-t-il, pour
me procurer de l'argent? A qui m'adresser dans cette
ville? Qui voudra me preter seulement cent louis sur
cette maison que je ne puis vendre?

Pendant qu'il etait dans cet embarras, il rencontra son
[25]brocanteur juif. Il n'hesita pas a s'adresser a lui, et, en
sa qualite d'etourdi, il ne manqua pas de lui dire dans
quelle situation il se trouvait. Le juif n'avait pas grande
envie d'acheter la maison; il n'etait venu la voir que par
curiosite, ou, pour mieux dire, par acquit de conscience,
[30]comme un chien entre en passant dans une cuisine dont
la porte est ouverte, pour voir s'il n'y a rien a voler; mais
il vit Croisilles si desespere, si triste, si denue de toute

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ressource, qu'il ne put resister a la tentation de profiter de
sa misere, au risque de se gener un peu pour payer la maison.
Il lui en offrit donc a peu pres le quart de ce qu'elle:
valait. Croisilles lui sauta au cou, l'appela son ami et son
[5]sauveur, signa aveuglement un marche a faire dresser les
cheveux sur la tete, et, des le lendemain, possesseur de quatre
cents nouveaux louis, il se dirigea derechef vers le tripot
ou il avait ete si poliment et si lestement ruine la veille.
En s'y rendant, il passa sur le port. Un vaisseau allait
[10]en sortir; le vent etait doux, l'Ocean tranquille. De
toutes parts, des negociants, des matelots, des officiers de
marine en uniforme, allaient et venaient. Des crocheteurs
transportaient d'enormes ballots pleins de marchandises.
Les passagers faisaient leurs adieux; de legeres
[15]barques flottaient de tous cotes; sur tous les visages on
lisait la crainte, l'impatience ou l'esperance; et, au milieu
de l'agitation qui l'entourait, le majestueux navire se
balancait doucement, gonflant ses voiles orgueilleuses.

--Quelle admirable chose, pensa Croisilles, que de
[20]risquer ainsi ce qu'on possede, et d'aller chercher au dela
des mers une perilleuse fortune! Quelle emotion de regarder
partir ce vaisseau charge de tant de richesses, du
bien-etre de tant de familles! Quelle joie de le voir revenir,
rapportant le double de ce qu'on lui a confie, rentrant
[25]plus fier et plus riche qu'il n'etait parti! Que ne
suis-je un de ces marchands! Que ne puis-je jouer ainsi
mes quatre cents louis! Quel tapis vert que cette mer
immense, pour y tenter hardiment le hasard! Pourquoi
n'acheterais-je pas quelques ballots de toiles ou de
[30]soieries? qui m'en empeche, puisque j'ai de l'or? Pourquoi
ce capitaine refuserait-il de se charger de mes marchandises?
Et qui sait? au lieu d'aller perdre cette pauvre et

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unique somme dans un tripot, je la doublerais, je la triplerais
peut-etre par une honnete industrie. Si Julie m'aime
veritablement, elle attendra quelques annees, et elle me
restera fidele jusqu'a ce que je puisse l'epouser. Le commerce
[5]procure quelquefois des benefices plus gros qu'on
ne pense; il ne manque pas d'exemples, en ce monde, de
fortunes rapides, surprenantes, gagnees ainsi sur ces flots
changeants; pourquoi la Providence ne benirait-elle pas
une tentative faite dans un but si louable, si digne de sa
[10]protection? Parmi ces marchands qui ont tant amasse
et qui envoient des navires aux deux bouts de la terre, plus
d'un a commence par une moindre somme que celle que
j'ai la. Ils ont prospere avec l'aide de Dieu; pourquoi ne
pourrais-je pas prosperer a mon tour? Il me semble qu'un
[15]bon vent souffle dans ces voiles, et que ce vaisseau inspire
la confiance. Allons! le sort en est jete, je vais m'adresser
a ce capitaine qui me parait aussi de bonne mine, j'ecrirai
ensuite a Julie, et je veux devenir un habile negociant.

Le plus grand danger que courent les gens qui sont
[20]habituellement un peu fous, c'est de le devenir tout a
fait par instants. Le pauvre garcon, sans reflechir davantage,
mit son caprice a execution. Trouver des marchandises
a acheter lorsqu'on a de l'argent et qu'on ne s'y
connait pas, c'est la chose du monde la moins difficile.
[25]Le capitaine, pour obliger Croisilles, le mena chez un
fabricant de ses amis qui lui vendit autant de toiles et de
soieries qu'il put en payer; le tout, mis dans une charrette,
fut promptement transporte a bord. Croisilles, ravi et
plein d'esperance, avait ecrit lui-meme en grosses lettres
[30]son nom sur ses ballots. Il les regarda s'embarquer avec
une joie inexprimable; l'heure du depart arriva bientot,
et le navire s'eloigna de la cote.

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VI

Je n'ai pas besoin de dire que, dans cette affaire, Croisilles
n'avait rien garde. D'un autre cote, sa maison etait
vendue; il ne lui restait pour tout bien que les habits qu'il
avait sur le corps; point de gite, et pas un denier. Avec
[5]toute la bonne volonte possible, Jean ne pouvait supposer
que son maitre fut reduit a un tel denument; Croisilles
etait, non pas trop fier, mais trop insouciant pour le dire;
il prit le parti de coucher a la belle etoile, et, quant aux
repas, voici le calcul qu'il fit: il presumait que le vaisseau
[10]qui portait sa fortune mettrait six mois a revenir au Havre;
il vendit, non sans regret, une montre d'or que son pere
lui avait donnee, et qu'il avait heureusement gardee; il
en eut trente-six livres. C'etait de quoi vivre a peu pres
six mois avec quatre sous par jour. Il ne douta pas que
[15]ce ne fut assez, et, rassure par le present, il ecrivit a
mademoiselle Godeau pour l'informer de ce qu'il avait fait;
il se garda bien, dans sa lettre, de lui parler de sa detresse;
il lui annonca, au contraire, qu'il avait entrepris une operation
de commerce magnifique, dont les resultats etaient
[20]prochains et infaillibles; il lui expliqua comme quoi la
Fleurette, vaisseau a fret de cent cinquante tonneaux, portait
dans la Baltique ses toiles et ses soieries; il la supplia
de lui rester fidele pendant un an, se reservant de lui en
demander davantage ensuite, et, pour sa part, il lui jura
[25]un eternel amour.

Lorsque mademoiselle Godeau recut cette lettre, elle
etait au coin de son feu, et elle tenait a la main, en guise
d'ecran, un de ces bulletins qu'on imprime dans les ports,
qui marquent l'entree et la sortie des navires, et en meme
[30]temps annoncent les desastres. Il ne lui etait jamais.

Page 277

arrive, comme on peut penser, de prendre interet a ces
sortes de choses, et elle n'avait jamais jete les yeux sur
une seule de ces feuilles. La lettre de Croisilles fut cause
qu'elle lut le bulletin qu'elle tenait; le premier mot qui
[5]frappa ses yeux fut precisement le nom de la Fleurette; le
navire avait echoue sur les cotes de France dans la nuit
meme qui avait suivi son depart. L'equipage s'etait sauve
a grand'peine, mais toutes les marchandises avaient ete
perdues.

[10]Mademoiselle Godeau, a cette nouvelle, ne se souvint
plus que Croisilles avait fait devant elle l'aveu de sa
pauvrete; elle en fut aussi desolee que s'il se fut agi d'un
million; en un instant, l'horreur d'une tempete, les vents
en furie, les cris des noyes, la ruine d'un homme qui
[15]l'aimait, toute une scene de roman, se presenterent a sa
pensee; le bulletin et la lettre lui tomberent des mains;
elle se leva dans un trouble extreme, et, le sein palpitant,
les yeux prets a pleurer, elle se promena a grands
pas, resolue a agir dans cette occasion, et se demandant
[20]ce qu'elle devait faire.

Il y a une justice a rendre a l'amour, c'est que plus les
motifs qui le combattent sont forts, clairs, simples,
irrecusables, en un mot, moins il a le sens commun, plus la
passion s'irrite, et plus on aime; c'est une belle chose sous
[25]le ciel que cette deraison du coeur; nous ne vaudrions pas
grand'chose sans elle. Apres s'etre promenee dans sa
chambre, sans oublier ni son cher eventail, ni le coup d'oeil
a la glace en passant, Julie se laissa retomber dans sa
bergere. Qui l'eut pu voir en ce moment eut joui d'un
[30]beau spectacle: ses yeux etincelaient, ses joues etaient en
feu; elle poussa un long soupir et murmura avec une joie
et une douleur delicieuses:

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--Pauvre garcon! il s'est ruine pour moi!

Independamment de la fortune qu'elle devait attendre
de son pere, mademoiselle Godeau avait, a elle appartenant,
le bien que sa mere lui avait laisse. Elle n'y avait
[5]jamais songe; en ce moment, pour la premiere fois de sa
vie, elle se souvint qu'elle pouvait disposer de cinq cent
mille francs. Cette pensee la fit sourire; un projet bizarre,
hardi, tout feminin, presque aussi fou que Croisilles lui-meme,
lui traversa l'esprit; elle berca quelque temps son
[10]idee dans sa tete, puis se decida a l'executer.

Elle commenca par s'enquerir si Croisilles n'avait pas
quelque parent ou quelque ami; la femme de chambre
fut mise en campagne. Tout bien examine, on decouvrit,
au quatrieme etage d'une vieille maison, une tante a demi
[15]percluse, qui ne bougeait jamais de son fauteuil, et qui
n'etait pas sortie depuis quatre ou cinq ans. Cette pauvre
femme, fort agee, semblait avoir ete mise ou plutot laissee
au monde comme un echantillon des miseres humaines.
Aveugle, goutteuse, presque sourde, elle vivait seule dans
[20]un grenier; mais une gaiete plus forte que le malheur et
la maladie la soutenait a quatre-vingts ans et lui faisait
encore aimer la vie; ses voisins ne passaient jamais devant
sa porte sans entrer chez elle, et les airs surannes qu'elle
fredonnait egayaient toutes les filles du quartier. Elle
[25]possedait une petite rente viagere qui suffisait a
l'entretenir; tant que durait le jour, elle tricotait; pour le reste,
elle ne savait pas ce qui s'etait passe depuis la mort de
Louis XIV.

Ce fut chez cette respectable personne que Julie se fit
[30]conduire en secret. Elle se mit pour cela dans tous ses
atours; plumes, dentelles, rubans, diamants, rien ne fut
epargne: elle voulait seduire; mais sa vraie beaute en cette

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circonstance fut le caprice qui l'entrainait. Elle monta
l'escalier raide et obscur qui menait chez la bonne dame,..
et, apres le salut le plus gracieux, elle parla a peu pres
ainsi:

[5]--Vous avez, madame, un neveu nomme Croisilles, qui
m'aime et qui a demande ma main; je l'aime aussi et
voudrais l'epouser; mais mon pere, M. Godeau, fermier
general de cette ville, refuse de nous marier, parce que
votre neveu n'est pas riche. Je ne voudrais pour rien au
[10]monde etre l'occasion d'un scandale, ni causer de la peine
a personne; je ne saurais donc avoir la pensee de disposer
de moi sans le consentement de ma famille. Je viens vous
demander une grace que je vous supplie de m'accorder; il
faudrait que vous vinssiez vous-meme proposer ce mariage
[15]a mon pere. J'ai, grace a Dieu, une petite fortune qui est
toute a votre service; vous prendrez, quand il vous plaira,
cinq cent mille francs chez mon notaire, vous direz que
cette somme appartient a votre neveu, et elle lui appartient
en effet; ce n'est point un present que je veux lui faire,
[20]c'est une dette que je lui paye, car je suis cause de la ruine
de Croisilles, et il est juste que je la repare. Mon pere ne
cedera pas aisement; il faudra que vous insistiez et que
vous ayez un peu de courage; je n'en manquerai pas de
mon cote. Comme personne au monde, excepte moi, n'a
[25]de droit sur la somme dont je vous parle, personne ne
saura jamais de quelle maniere elle aura passe entre vos
mains. Vous n'etes pas tres riche non plus, je le sais, et
vous pouvez craindre qu'on ne s'etonne de vous voir doter
ainsi votre neveu; mais songez que mon pere ne vous
[30]connait pas, que vous vous montrez fort peu par la ville,
et que par consequent il vous sera facile de feindre que
vous arrivez de quelque voyage. Cette demarche vous

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coutera sans doute, il faudra quitter votre fauteuil et
prendre un peu de peine; mais vous ferez deux heureux,
madame, et, si vous avez jamais connu l'amour; j'espere
que vous ne me refuserez pas.

[5]La bonne dame, pendant ce discours, avait ete tour a
tour surprise, inquiete, attendrie et charmee. Le dernier
mot la persuada.

--Oui, mon enfant, repeta-t-elle plusieurs fois, je sais
ce que c'est, je sais ce que c'est!

[10]En parlant ainsi, elle fit un effort pour se lever; ses
jambes affaiblies la soutenaient a peine; Julie s'avanca
rapidement, et lui tendit la main pour l'aider; par un
mouvement presque involontaire, elles se trouverent en
un instant dans les bras l'une de l'autre. Le traite fut
[15]aussitot conclu; un cordial baiser le scella d'avance, et
toutes les confidences necessaires s'ensuivirent sans peine.

Toutes les explications etant faites, la bonne dame tira
de son armoire une venerable robe de taffetas qui avait
ete sa robe de noce. Ce meuble antique n'avait pas moins
[20]de cinquante ans, mais pas une tache, pas un grain de
poussiere ne l'avait deflore; Julie en fut dans l'admiration.
On envoya chercher un carrosse de louage, le plus beau qui
fut dans toute la ville. La bonne dame prepara le discours
qu'elle devait tenir a M. Godeau; Julie lui apprit de quelle
[25]facon il fallait toucher le coeur de son pere, et n'hesita pas
a avouer que la vanite etait son cote vulnerable.

--Si vous pouviez imaginer, dit-elle, un moyen de
flatter ce penchant, nous aurions partie gagnee.

La bonne dame reflechit profondement, acheva sa
[30]toilette sans mot dire, serra la main de sa future niece,
et monta en voiture. Elle arriva bientot a l'hotel Godeau;
la, elle se redressa si bien en entrant, qu'elle semblait

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rajeunie de dix ans. Elle traversa majestueusement le
salon ou etait tombe le bouquet de Julie, et, quand la
porte du boudoir s'ouvrit, elle dit d'une voix ferme au
laquais qui la precedait:

[5]--Annoncez la baronne douairiere de Croisilles.
Ce mot decida du bonheur des deux amants; M. Godeau
en fut ebloui. Bien que les cinq cent mille francs lui
semblassent peu de chose, il consentit a tout pour faire de sa
fille une baronne, et elle le fut; qui eut ose lui en contester
le titre? A mon avis, elle l'avait bien gagne.

FIN

NOTES

The figures enclosed in bold tags (...) refer to the pages;
the ordinary figures refer to the lines.

PROSPER MERIMEE

Paris, 1803-Cannes, 1870

Merimee was at first identified with the Romantic movement, but his
hatred of exaggeration and his cynicism caused him to turn to a simpler
manner. His clear, concise narrative style and his objective manner of
treatment, combined with a grasp of human character, pathos, delicate
analysis, satire and an ability to portray local color and to omit
non-essentials may be said to be his chief characteristics. His test
work is seen in the short stories and in the _nouvelles_.

Important works (the dates refer to the year of publication): _Theatre
de Clara Gazul_ (1825), _La Jacquerie_ (1828), _Chronique du Regne de
Charles IX_ (1829), _Nouvelles_ (including: _Tamango, Colomba, Venus
d'Ille_, and other shorter stories; from 1830 to 1841), _Carmen_ (1847),
_Lokis_ (1869), _Dernieres Nouvelles_ (1873); besides works on travel,
history, archeology, literature and translations (especially from the
Russian). _L'Enlevement de la Redoute_ was written in 1829 (for _La
Revue Francaise_) and _Le Coup de Pistolet_ in 1856 (for _Le Moniteur_).
Edition: Calmann Levy.

Criticism: Advanced students should consult Lanson, _Histoire de la
litterature francaise_ (Hachette, Paris); others may consult Wright's
_History of French Literature_ (Oxford Press). Bibliographies may be
found in both of these works, further details can be found in the
special bibliographies published by Lanson and by Thieme.

L'ENLEVEMENT DE LA REDOUTE

1.--1. un militaire de mes amis. Compare _un de mes amis_,
a friend of mine; _un mien ami_ also occurs in popular style. Merimee
refers to Henri Beyle (Stendhal), French novelist and soldier under
Napoleon, by whom this story was related to him (1783-1843).

8. apres avoir lu. Note the use of the perfect infinitive, not
the present, after _apres_.

9. general B * * *. General Berthier, Major-General of Napoleon's
army which invaded Russia; he became Prince and Marshal of France
(1753-1815).--il changea de manieres. _De_ is used after
_changer_ when the object is changed for another of the same kind (if
the object is preceded by a modifier, such as a possessive pronoun,
_changer_ alone is used).

15. sa croix. The cross of the Legion of Honor; the cross is not
usually worn, but in its stead a small bow of ribbon.

21. ecole de Fontainebleau. The reference is not to the present
military school (artillery and engineers) at Fontainebleau, which
was founded in 1871, but to the school which was moved from there to
Saint-Cyr in 1806, and which corresponds to the school at West Point in
the United States.

2.--5. Cheverino. "Le 5 septembre un combat se livra pour
la possession d'une redoute russe sur le tertre de Chevardino, et fit
perdre aux Francais 4 ou 5000 hommes, aux Russes 7 ou 8000. Il annoncait
du moins que les Russes avaient pris position et se disposaient, pour
sauver leur capitale, a livrer bataille." Lavisse et Rambaud, _Histoire
generale du IVe siecle a nos jours_, vol. IX, p. 787. The battle of
Borodino, known also as the battle of the Moscova, was fought two days
later, September 7, 1812, and Napoleon arrived at Moscow on September
14. On account of the other references in the text to Napoleon the
following note may be found convenient.--Born in Corsica in 1769, he
first distinguished himself by driving the English from Toulon (1793).
He became General-in-Chief of the Army of Italy, and won the celebrated
battles of Arcola (1796), Rivoli (1797), etc.; became First Consul in
1799 and Emperor in 1804; victor in the battles of Austerlitz (1805),
Iena (1806), Eylau (1807), Friedland (1807), Wagram (1809), he became
the ruler of western Europe. He led the Grande-Armee into Russia in
1812-1813, and never recovered from this disastrous campaign. Europe
rose against him; he was deposed in 1814 and sent to the Island of Elba,
whence he escaped to France in 1815 and ruled, during the Hundred Days,
until he was finally defeated at Waterloo, June 18, 1815. Banished to
Saint Helena, he died there in 1821.

12. aupres duquel. _Aupres de_ expresses a relation nearer than
that expressed by _pres de_.

14. il en coutera bon. _En_ is often added to _couter_ when the
latter is used impersonally.

3.--5. la fatigue l'avait emporte. In this idiom the
pronoun refers to an unexpressed noun (_prix, choix_, etc.).

25. aussitot que l'ordre...eut ete donne. The past anterior is a
literary tense; it is used to express completed action after certain
temporal conjunctions and _a peine...que_, also with _encore, plus tot,
sitot_, when they are negative and followed by _que_ and when the period
of time is mentioned (_il eut bientot fait son devoir_); in all these
cases the pluperfect is used if the action is repeated. The past
anterior is not used in conversation.

30. eprouvasse. The imperfect subjunctive is a literary tense and
is to be avoided in conversation; it may be so avoided by using the
present subjunctive and thus violating the rule for the sequence of
tenses or by using a circumlocution (particularly obnoxious to
a Frenchman's ear are all the forms of this tense in the first
conjugation, except the third person singular).

4. -4. madame de B * * *. Possibly Merimee was thinking cf
his friend Madame la comtesse de Beaulaincourt, with whom he
corresponded. The _Revue des Deux Mondes_ (August 15, 1879) published a
collection of eleven letters written to her by Merimee (see also Filon,
_Merimee et ses Amis_, 2e ed., Paris, 1909). More probably he refers to
Madame de Boigne, who lived in the street mentioned; he used to read his
stories in her Salon.

7. en voir de grises. For the use of a feminine adjective
referring to no expressed noun compare: _j'ai echappe belle_, I had a
narrow escape; _il se remit a courir de plus belle_, he began to run
harder than ever, etc. The feminine adjective in such phrases cannot
always be explained by saying that _maniere, occasion, chose_, etc.,
have been omitted. Similar phrases occur in Italian, Spanish, Old French
and Romanian. Meyer-Luebke, _Grammaire des langues romanes_, vol. III, Sec.
88, suggests _res, causa_, or a similar substantive as omitted in the
primitive Latin construction. In certain French phrases the reference
seems to be to _balle_, an expression borrowed from play--_donner la
balle belle_, then _la donner_ (or _bailler_) _belle a quelqu'un_, to
impose on anyone.

30. ajouta-t-il. The letter _t_ which occurs in such
interrogative forms is not introduced for the sake of euphony, nor is
it a survival of the Latin _t_ of the third person. It arose by analogy
with such forms as _est-il, sont-ils, donnent-ils_, where the letter
forms a part of the verb.

6.--7. au travers de. _Au travers_ should always be
followed by _de_, _a travers_ should never be followed by _de_; the
meaning is the same in each case.

18. que je l'entendis prononcer. Although the second verb has an
object, the object of entendre need not be in the indirect form; with
_faire_ in this construction the object of _faire_ must be Indirect.

7.--1. je n'ai presque plus. Notice that _presque_ is
placed between _plus_ (_pas, rien_, etc.) and the verb.

26. le general C * * * va vous faire soutenir. _Vous_ is the
object of soutenir, but in this construction the pronoun object of the
second verb is regularly placed in front of _faire_. General Compans was
in command of two regiments at the assault of the Redoubt, he was one of
Napoleon's distinguished generals; he was made a prisoner at Waterloo
and afterwards became a peer when the Bourbons were restored
(1767-1845).

LE COUP DE PISTOLET

8.--19. je ne sais quel. Note the omission of _pas_ in
this phrase which stands for _quelque_; note also the omission of _pas_
after _savait_ in the next sentence (see also note to p. 201, 1.
13).

9.--18. personne... n'eut fait. The imperfect and the
pluperfect subjunctive sometimes occur in conditional sentences contrary
to fact, but only in literary style.

22. lui demandait-on s'il s'etait battu, il repondait... que oui.
_Si_ is avoided in the first clause by means of inversion, otherwise two
successive clauses introduced by _si_ would occur; _que_ is used before
_oui_ because _oui_ substitutes a clause (_il s'etait battu_); notice
that no elision occurs before _oui_.

31. tous. When _tous_ is used without a following noun, _s_ is
Pronounced.

12.--14. celui-la. The meaning here is "sldquo;still another" or
"aldquo;a third."

25. precipitamment. This is not an exception to the rule that
_-ment_ is added to the feminine form of the adjective to form the
adverb; adjectives having only two terminations in Latin, that is, those
that had the same form for the masculine and feminine (_grandis_, etc.)
had the same form for both the masculine and feminine in Old French;
_precipitant_ is both masculine and feminine in Old French and becomes
with the addition of _-ment precipitamment_ by assimilation (see also
note to p.87, l. 17).

13.--4. il la fit partager a toute la compagnie.
_Compagnie_ is the direct object of _fit_.

14.--1. R... Merimee uses both this form of abbreviation
and the form which occurs on p. 1, l .9 (cf. also p. 17, l. 26).
16.--7. de n'avoir pas. _Pas_ is usually placed before the
infinitive.

18.--12. depit... des pires. Merimee tries to reproduce a
Russian pun by means of a play on these words. He gives the following
note: "Il y a, dans le russe un jeu de mots impossible a traduire:
sdelatsa pianitseiou _s'goria_, t. c. samym _gorkim_ pia-nitseiou."

20.--24. il y a bien quatre ans que je n'ai touche. Note
that while _pas_ is omitted in this phrase it is used below (p. 21, l.
27) in _voila cinq ans que je n'en ai pas eu_; compare also: _il y a
cinq ans que je me mariai_ (p. 22, l. 18), where there is no negative
idea.

21.--10. prendre son verre d'eau-de-vie avant la soupe.
Merimee gives the following note: "C'est l'usage en Russie de prendre de
l'eau-de-vie un peu avant le diner."

22.--6. serait-ce vous. The conditional here expresses
uncertainty; it should be rendered in English by "cldquo;could" not by "wldquo;would."

24.--14. reviens-nous. Note the use of the indirect object
(instead of _a nous_) with a verb of motion.

GUY DE MAUPASSANT

Miromesnil (Seine-Superieure), 1850-Paris, 1893

De Maupassant was a godson and disciple of Flaubert, thus his name is
closely connected with the Naturalistic School, which goes back to
_Madame Bovary_, Flaubert's masterpiece. The leading writers of this
school are: Flaubert, the de Goncourt brothers, Daudet (only in portions
of his work), Zola and Maupassant. Maupassant is known as a writer of
short stories and as a novelist. His work is at times pessimistic and
morbid, in this respect he represents the worst side of the Naturalists;
he had, however, a remarkable power of observation and the "sldquo;saving gift
of irony," and was a master of style, the chief characteristics of which
are strength and simplicity. In the artistic composition of the short
story he is probably unsurpassed. Important works: _Des Vers_ (1880),
_Une Vie_ (1883), _Bel Ami_ (1885), _Mont Oriol_ (1881), _Pierre et
Jean_ (1888), _Fort comme la Mort_ (1889), and especially several
collections of _Contes_.

Edition: Havard, 9 vols.; Ollendorff, 8 vols.

LA MAIN

27.--20. qu'entourent partout de hautes montagnes. Note
the inversion in the relative clause.

28. ce terrible prejuge corse. Compare Merimee's _Colomba_.

28.--10. on pretendit que c'etait. _Pretendre_, "tldquo;to
maintain," has the construction of a verb of saying, _pretendre_, "tldquo;to
require" or "tldquo;to insist on," takes the subjunctive.

29.--6. qui fumait. Note the relative clause where in
English the participle would be used.

11. cette pays, cette rivage. Illustrations of the frequent
mistakes in gender made by the English.

17. j'ave ...bocoup. Illustrations of the errors made by the
English in pronouncing French vowels; _avais_ is pronounced _ave_ and
_eau_ in _beaucoup_ should not be drawled; this latter remark applies
generally to French vowels. No (l. 24) represents the fa
to nasalize; c'ete (for _c'etait_, l. 24) illustrates the error
mentioned in regard to _avais_; une drap japonaise (p. 3
2), wrong gender; ma (p. 30, l. 17) for _mon_; c'ete, vene,
ave (11. 17, 18), illustrate mistakes already mentioned; arrache
la peau, that is, _la peau avait ete arrachee_; une caillou
coupante, wrong gender; aoh, represents the English tendency
to diphthongize simple vowels; tres bonne pour moi, cette =
_c'est une tres bonne chose pour moi_; je ete (l. 30) for
_j'etais_ or _j'ai ete_.

UNE VENDETTA

37.--13. revenir, retourner. These words are not
synonymous.

39.--5. pour la lui entrer dedans. _Entrer_ is here
transitive; it is used intransitively in the preceding paragraph.

26. des qu'elle apercevait. The imperfect is used to express the
repetition of the action; this and the following paragraphs offer good
material for a study of the use of tenses.

L'AVENTURE DE WALTER SCHNAFFS

41.--1. l'annee d'invasion. The reference is to the
Franco-Prussian War of 1870-1871. This war was largely brought on
through The instrumentality of Bismarck, who went so far as to falsify
French telegrams; it resulted in the defeat of France and the loss of
the Alsace-Lorraine territory. The French Emperor, Napoleon III, was
overthrown and the present Republic was established.

9. il aimait se lever tard. _Aimer_, except in poetry or unless
used colloquially as in this instance, is usually followed by
the infinitive with a; sometimes it is followed by the simple
infinitive,. in this case it is usually in the conditional or it is
accompanied by certain adverbs (_mieux, autant, bien, assez_, etc.); it
may even be followed by the infinitive with _de_ when the infinitive
gives the cause (_je vous aime d'avoir fait cela_).

46.--21. des petites betes. In familiar style, or when the
words form really only one idea, partition is expressed by _de_ and the
article even when an adjective precedes the noun.

47.--16. on apercut l'ennemi. Apercevoir refers especially
to the sense of sight, _s'apercevoir de_ to a mental process (_il
s'apercut de son erreur_).

48.--4. cesserent. Note the plural verb though the
singular subjects are not connected by _et_.

17. mangeaille, _-aille_ is a derogatory suffix; the force of the
various French suffixes, to which little or no attention is paid in the
ordinary French grammars, may be seen in the _Dictionnaire general_,
vol. l, pp. 43 ff. and pp. 48 ff.; also in Ayer, _Grammaire comparee de
la langue francaise_ (4th edition), pp. 300 ff.

49.--25. mon colonel. The possessive pronoun is used by
French soldiers in addressing superior officers.

TOMBOUCTOU

63. -12. bonjou. The letter _r_ is as difficult for Tombouctou as
it is for the negroes in the Southern States. Tombouctou's language is
like the Pidgin-English used in the Orient, he pays no attention
to syntax, but puts his verbs in the first conjugation and in the>
infinitive, that is, he knows only one form of the verb (_aime, cherche;
reconne_, etc.); the mistakes will be easily seen (Bezi, p. 53,
l. 18, is for _Bezieres_; Empeeu, p. 54, l. 7, is for _Empereur_;
gives and capules, p. 57, l. 11, are for _grives_ and
_crapules_; povisions, p. 58, l. 3, for _provisions_, etc.);
gade, pesonne = _garder, personne_ (p. 60, l. 5); pati, p.
60, l. 21, is for _parti_, one verb which he does not put in the
first conjugation; moi fait mange colonel, that is, he was the
colonel's cook; Algeie, for _Algerie_.

EN MER

64.--13. faut couper. Popular omission of the subject
pronoun.

19. coupe pas. An example of the popular omission of _ne_.--
je vas, for _je vais_; the first person is formed on analogy with
the second and third (_vas, va_).

66.--13. iau. Dialectic for _eau_.

19. drait. Dialectic (Norman) for _droit_; this peculiarity may
be seen in Canadian French, which is partly Norman in origin; the Latin
_i_ and _e_ became in Old French _ei_, this sound developed in Modern
French into _oi_, but the Norman dialect retained the Old French sound
(represented here by _ai_).

23. aigue. Note the diaeresis, which indicates that _u_ is
pronounced in this word.

67.--3. a c't'-heure. For _a cette heure_, a popular
phrase for _maintenant_; this also illustrates the popular tendency to
slur over syllables and to omit completely the pronunciation of mute e.

11. j'pourrions t'y point. For _ne pourrais-je point?_ The
uneducated often use the first person plural with _je; t'y_ (sometimes
written _ti_ and _il_) represents the interrogative particle also used
by the uneducated, it arose by analogy with the sound of the final
syllable in such phrases as _est-il?, sont-ils?_

68.--17. il etait regardant a son bien. Compare the
English construction: "hldquo;he was looking after his property"; this use of
the French present participle is incorrect.

LES PRISONNIERS

70.--21. tous, boulangers, epiciers, etc. The French are
fond of ridiculing these classes of tradespeople, particularly the
_epiciers_, the _notaires_ and the _pharmaciens_; such soldiers would be
far from the martial type.

72.--5. sept~huit. For _sept ou huit_; v'la, for
_voila_, illustrates the popular tendency to slur over syllables.

13. oufrez. For _ouvrez_; the Germans in speaking a foreign
language confuse voiced and unvoiced consonants, that is, b, d, g, j,
v, become p, t, c, ch, f, and vice versa; these errors will be easily
detected (che = _j'ai_; manche = _mange_, etc.).

73.--6. Un brave homme. Compare _un homme brave_;
adjectives having secondary meanings precede their nouns when they have
the figurative meaning and follow when the literal meaning occurs.

7. fous nous ferez a mancher. That is, _vous nous ferez manger_
or _vous nous donnerez a manger_.

74.--6. c'est les loups. Popular for _ce sont les loups_.
12. che. For _je_.

77.--11. entre eux. Note that there is no elision with
_entre_ except in compound verbs (_entr'ouvrir_, etc.).

32. que qui font. _For qu'est-ce qu'ils font_ (_il_ and _ils_ are
often pronounced _i_ even by the well educated).

78.--14. pi is for _puis_, t'as, for _tu as_; the
other errors have already been noted.

80.--25. Potdevin. Note de Maupassant's choice of names
(_cf. Maloison_, etc.).

83.--21. medaille militaire. See note to p. 195, l. 24.

LE BAPTEME

86.--3. les femmes, c'est jamais pret. A further example
of the popular omission of _ne_ and of the use of a singular verb
instead of the agreement of the verb with the real subject.

5. qui avait appele le premier. _Le premier_ is in apposition to
_qui_.

7. all' viendront point. _All'_ represents the vulgar
pronunciation of _elles_ with the tendency to omit completely the mute
_e_; the omission of _ne_ has already been noted.

27. sage-femme. Compare _femme sage_, and notice the importance
of the correct position of the adjective.

86.--29. le sel symbolique. Used in the Catholic
christening ceremony.

87.--10. m'sieu. A further example of the slurring over of
syllables by the uneducated (qu' for _que_, m' for _me_,
vot' for _votre_, Etc.).

12. dans les estomacs. That is, _dans l'estomac_, the plural may
be by analogy with les entrailles.

17. grand'meres. Etymologically the apostrophe is an error. The
adjective _grand_ had no distinct feminine form in Latin (_grandem_)
nor in Old French (_grant_), consequently no _e_ has been omitted;
the feminine form of Modern French (_grande_) is due to analogy with
feminine adjectives where _e_ represents a Latin _a_ (_bonne_, from
_bona_, etc.), the form _grand'_ is merely a preservation of the Old
French form; _cf. grand'rue_, main street, _grand merci_, I thank you
kindly (where the apostrophe is not written), also such adverbs as
_prudemment, precipitamment_, etc. (see also note to p. 12, l. 25).

TOINE

90.--2. Toine-ma-Fine. A further illustration of de
Maupassant's choice of proper names. 24. be, pe. _Be_ is for
_boire_, _pe_ for _Pere_, illustrating the dialectic omission of _r_ and
the Norman pronunciation of _oi_ (see note to p. 66, l. 19).

91.--7. arrondissement. See note to p. 176, l. 15. 32.
qu'al'est. For _parce qu'elle est_ (see note to p. 85, l. 7).

92.--1. i for _il_ (see note to p. 77, l. 32).

29. c'qu'arrivera. For _ce qui arrivera_, notice the incorrect
use of _que_ as subject (no elision would occur with _qui_).

93.--4. la me. The article may be used in familiar or
disrespectful address (for _la mere_).

94.--23. te. For _toi_ (see note to p. 66, l. 19); compare
also me for moi (l. 25); c'est-il, incorrect for _est-ce que_
(see also note top. 67, l. 11).

95.--1. pu. For _plus_.

6. guetez. For _guettez_; in the same sentence both y and
i represent _il_ (see note to p. 77, l. 32).

96.--16. li. For _lui_.

23. a. For _elle_ (see note to p. 85, l. 7).

28. pourque. For _pourquoi_; pisque (l. 29) for _puisque_.

91.--6. que que tu veux. For _qu'est-ce que tu veux_.

32. quasiment t'une lourdeur. _t'_ here shows that a liaison has
been made. The question of liaison is difficult for a foreigner, some
book on pronunciation (such as Geddes, _French Pronunciation_, Oxford
Press) should be consulted.

98.--1. on entendit entrer. Notice that the indefinite
subject of the infinitive is omitted.

18. un lapin qui bat du tambour. An allusion to the drumming of
rabbits.

23. il dut couver, il dut renoncer. The past definite of certain
verbs expresses accomplishment, "hldquo;he had to do it and he did it";
_devait_ would not express the accomplishment of the action.

100.--31. que. For _quel_.

101.--3. combien qu'i en a. For _combien qu'il y en a_,
that is, _combien y a-t-il_?

5. cette famille nouvelle. When _nouveau_ is placed after the
noun, it means "rldquo;recently appeared," not "oldquo;other"; _nouveau_ should also
be distinguished from _neuf_, which means "uldquo;unused" and follows its noun.

11. son enveloppe. The use of _son_ before a feminine noun
beginning with a vowel arose by analogy with _bon: bon ami, bonne amie_,
therefore _son ami, son amie_.

LE PERE MILON

103.--4. la guerre de 1870. See note to p. 41, l. 1.

105.--14. tretous. A dialectic survival of an Old French
form (in Old French _trestot, trestout_, etc., are at times used for
_tout_, etc.; the word is derived from _tres_ and _tout_).

28. qu'il etait. The uneducated are fond of introducing que in
phrases where it is unnecessary. Other dialectic peculiarities in this
paragraph which have not been noted are: pu de chinquante for
_plus de cinquante_, the Picard dialect resembles the Italian in the
pronunciation of the soft _c_, on the other hand the French _ch_ is
pronounced in the Picard dialect as hard _c (k)_, _vache_ becoming
vaque; itou is another instance of a dialectic survival of
an Old French word (in Old French _itel_, "sldquo;such, similarly, also,"
occurred, formed on analogy with _icel=celui; itel_ and _tel, icel_ and
_cel_ were used without difference of meaning, _i_ is a relic of the
Latin _ecce_ originally added to the word for the sake of emphasis);
li is for _lui_. The following errors in syntax occur in this
passage: The first sentence should read, _Je revenais un soir, alors
qu'il etait peut-etre dix heures, le lendemain apres que vous etiez
venus_ (or _arrives_) _ici_. After the phrase, _Je me dis_, read,
_Autant de fois qu'ils me prendront vingt ecus, autant de fois je leur
revaudrai ca. De sorte_ or a similar phrase should be supplied before
_qu'il n'entendit_, also before _qu'il n'a pas seulement dit_.

109.--2. pu, pus. Both stand for plus, the spelling of the
latter form represents the frequent pronunciation of _s_ in plus when it
stands before a pause.

8. l'Empereur premier. For Napoleon Premier.

16. ou que. _Que_ is superfluous; after chez me (l. 17),
insert _de sorte_ or _de telle facon_.

27. le vieux. See note to p. 93, l. 4.

32. toute coupee. In this construction _tout_ does not take the
feminine form if the following adjective begins with a vowel (tout
ancienne, etc.).

ALPHONSE DAUDET

Nimes, 1840--Paris, 1897

Daudet has given the impressions and the experiences of his early life
in the two volumes with which he established his reputation: _Le Petit
Chose_ and _Lettres de Mon Moulin_; in the former he describes the
struggles of his boyhood, and in the latter the customs and legends
of his native Provence. The books which he published later are of a
different character, marked by the influence of the Naturalistic School,
but unlike the other members of this school, he was endowed with a
spontaneous, sympathetic nature, which enabled him to feel what he
described. Thus while de Maupassant describes with the greatest art
what he observes, Daudet sympathetically describes what he observes and
feels. He had too much originality ever to come completely under the
influence of the Naturalists. His short stories usually deal with some
incident of the Franco-Prussian War (_Le Siege de Berlin, La Derniere
Classe, La Vision du Juge de Colmar_, etc.) or with life in the Midi
(_Lettres de Mon Moulin_). _Le Cure de Cucugnan_ and _Le Sous-Prefet aux
Champs_ are taken from _Lettres de Mon Moulin_ (1869), the remaining
three stories of the collection are taken from _Contes du Lundi_ (1873).
His best novels are given in the following list; in these he has often
been compared with Dickens and Thackeray.

Important works (besides the collections of short stories mentioned):
_Les Amoureuses_ (verse, 1858), _Le Petit Chose_ (1868), _Aventures
Prodigieuses de Tartarin de Tarascon_ (1872), _L'Arlesienne_ (drama,
1872), _Fromont Jeune et Risler Aine_ (1874), _Jack_ (1876), _Le
Nabab_ (1877), _Les Rois en Exil_ (1879), _Numa Roumestan_ (1881),
_L'Evangeliste_ (1883), _Sapho_ (1884), _Tartarin sur les Alpes_ (1885),
_La Defense de Tarascon_ (1887), _L'Immortel_ (1888), _Port Tarascon_
(1890).

Edition: Flammarion, 13 vols. (illustrated); Charpentier, Dentu, Hetzel
and Lemerre have each published portions of his work.

LE CURE DE CUCUGNAN

This story is an almost literal translation of _Lou Curat de Cucugnan_,
a Provencal story by Roumanille, published by him under the pseudonym of
Lou Cascarelet in the _Armana prouvencau_ (Provencal Almanac) in 1867
(Daudet was in Provence during this year). This Almanac was first
published in the year 1855, a little after the foundation of the
_Felibrige_ (May 21, 1854). _The Felibrige_ was a brotherhood of modern
Provencal poets, its purpose was to revive Provencal as a literary
language; the word _Felibrige_ is of unknown origin, it comes from an
obscure word found by Mistral in a Provencal text; the members of the
brotherhood, which later became a great literary society, were called
_felibres_; the brotherhood was originated by Roumanille, who was
followed by a more celebrated poet, Mistral, and five other poets,
Aubanel, Brunet, Camille Raybaud, Mathieu and Felix Gras. In regard to
the _Armana prouvencau_, the following quotation from an article by
Mistral in _Les Annales politiques et litteraires_, May 13, 1906, will
give an idea of the type of this Almanac: "Et sans parler ici des
innombrables poesies qui s'y sont publiees, sans parler de ses
Chroniques, ou est continue, peut-on dire, l'histoire du Felibrige,
la quantite de contes, de legendes, de sornettes, de faceties et de
gaudrioles, tous recueillis dans le terroir, qui s'y sont ramasses, font
de cette entreprise une collection unique. Toute la tradition, toute la
raillerie, tout l'esprit de notre race se trouvent serres la-dedans."
The dialects of France fall into two great classes: the _Langue d'oil_,
in the north, and the _Langue d'oc_, in the south (_oil_ is the old>
northern form for _oui, oc_ the southern form). The difference really
dates from Roman colonization, which occurred on the Mediterranean some
seventy-five years before Caesar conquered northern Gaul (59--5l B.C.).
Provencal is one of the principal dialects of the southern group; during
the eleventh, twelfth and thirteenth centuries (prior to the Albigensian
crusade) it was, at least in lyric poetry, the most important literary
language of France. Because of political and literary superiority, the
language of Paris, or of the Ile-de-France, became the general literary
language of France. The dialects, however, still live on, and Provencal
has, as described above, been somewhat revived as a literary language
by the efforts of Mistral and the other poets of the _Felibrige_. Many
scholars regard the characteristics of the territory embraced by the
modern departments of Loire, Rhone, Isere, Ain, Savoie, the old province
of Franche-Comte and a part of Switzerland as sufficient to form a third
group of dialects known as _Franco-Provencal_. The dividing line between
the _Langue d'oc_ and the _Langue d'oil_ passes approximately from the
mouth of the Gironde to the Alps by way of Limoges, Clermont-Ferrand and
Grenoble.

111.--1. a la Chandeleur. The article in such
constructions is usually explained as equal to _la fete de_; it should
be noticed, however, that in Old French a substantive frequently
occurred in the oblique without a preceding _de_, the construction being
equal to the Latin genitive, no preposition having been used (the phrase
is thus literally: "oldquo;on that of Candlemas").

2. en Avignon. _En_ is not now used with cities except in
ironical imitation of Provencal style (see Brunot, _Precis de grammaire
historique de la langue francaise_, sec. 496, 2) or as a poetic and
archaic survival of the usage of the seventeenth century,--un joyeux
petit livre. The _Armana prouvencau_.

112.--3. quel bon vent. The verb is to be supplied (_quel
bon vent vous amene?_).

4. le grand livre et la clef. Cf. Matthew xvi, 19 and Revelation
xx, 12.

11. disons-nous. Here = _vous dites_.

27. faites que je puisse. _Faire_ in the imperative is followed
by the subjunctive, elsewhere by the indicative (_c'est ce qui fait que
cela va mal_), but notice that _faites attention_ takes the indicative
(_faites attention qu'il est la_).

114.--19. je n'ai pas entendu chanter le coq. See Matthew
xvi, 34 ff.

116.--9. en l'air. _En_ is never used before _les_; it is
rarely used before the singular definite article, when it is so used the
article is usually elided. In those cases where _en_ is not used, _dans_
takes its place; _en_ was more frequently used in former times, it is
now largely limited to fixed phrases. The following distinctions should
also be observed: _je ferai cet ouvrage en deux jours_ (two days will be
required), _je ferai cet ouvrage dans deux jours_ (after two days have
elapsed).

117.--7. rang par rang... quand on danse. As in the dance
called the _farandole_, where a number of people join bands and dance in
a long line.

16. le meunier. The French have always ridiculed the millers; cf.
the proverb: _il n'y a rien de plus hardi que la chemise d'un meunier,
parce qu'elle prend, tous les matins, un fripon au collier_; also, _il
s'est fait d'eveque meunier_, said when one has fallen from a good
position to a poorer one.

118.--4. le. This pronoun does not refer to _histoire_,
but to all that has been told. This paragraph has not been added by
Daudet, but occurs in the Provencal version.

LE SOUS-PREFET AUX CHAMPS

121.--26. de plus belle. See note to p. 4, l. 7.

LE PAPE EST MORT

123.--1. une grande ville de province. Daudet was born at
Nimes, his father was a wealthy manufacturer of silk handkerchiefs, the
father lost his money and moved to Lyons when Alphonse was nine years
old, it was here that the boy went to school and it is this city that is
described in the story.

2. tres-encombree. The hyphen is now omitted after _tres_.

125.--32. j'avais beau revenir. Littre explains this idiom
as follows: "_Avoir beau_, c'est toujours avoir beau champ, beau
temps, belle occasion; _avoir beau faire_, c'est proprement avoir tout
favorable pour faire. Voila le sens ancien et naturel. Par une ironie
facile a comprendre, _avoir beau_ a pris le sens d'avoir le champ libre,
de pouvoir faire ce qu'on voudra, et, par suite, de se perdre en vains
efforts."

127.--13. Pie VII. Pius VII was imprisoned by Napoleon
(l'empereur, l. 16) at Fontainebleau from 1812 to 1814; the words
_comediante... tragediante_ were used by Napoleon to the Pope and by the
Pope to Napoleon.

UN REVEILLON DANS LE MARAIS

130.--23. vieux, vieux. The .repetition of an adjective
for emphasis is much more common in Italian than in French.

132.--3. une Diane... avec un croissant au front. A
conventional manner of representing the goddess.

4. triolets. In versification this name (_triolet_) is given to a
poem of eight lines, of which the first is repeated after the third, and
both the first and second after the sixth, it is a development of the
Old French _rondeau_; in music, as it is here used, the name is given
to a group of three notes which, in a measure of 3/4 time, produces the
effect of 6/8 time.

LA VISION DU JUGE DE COLMAR

134.--1. l'empereur Guillaume. William I, King of Prussia
in 1861 and Emperor of Germany from 1871 to 1888; it was during his
reign that the Franco-Prussian War occurred.

17. restez assis. In France the judges hold office for life
(_magistrature assise_), while prosecuting attorneys, etc., may be
removed from office by the Minister of Justice (_magistrature debout_);
there is thus a double meaning in _restez assis_ "rldquo;remain seated" or
"rldquo;remain a judge (for life)"; on condition, of course, that Dollinger
renounce his allegiance to France and take the oath of allegiance to
Germany.

26. le meme grand christ. Used in administering oaths, the person
who took the oath raised his right hand toward the crucifix.

136.--4. aussi n'avancent-ils. Notice that _aussi_ here
means "tldquo;therefore" and that it causes inversion (this occurs also with _a
peine, encore, peut-etre, ici, la_, etc.).

137.--5. des robes noires, des robes rouges. The former
are worn by the judges in the lower courts, the latter by the judges in
the courts of appeal.

6. president. The French Department of Justice is now constituted
as follows. The Department has at its head a Cabinet Minister (_Ministre
de la Justice_) and it comprises a civil and a criminal jurisdiction. In
each canton is a justice of the peace, in each department a civil court,
and in sixteen important cities a court of appeal. Criminals are tried
in each department in a court of assize, before a jury of citizens and
judges of whom the presiding judge is termed the _president_ and the
assistant judges _conseillers assesseurs_. Above all courts is the Court
of Appeal (_Cour de Cassation_, in the _Palais de Justice_ at Paris);
this court is charged with looking after the strict observance of the
Laws.

138.--24. monsieur le comte. Bismarck was given the higher
title of Prince in 1871.

ERCKMANN-CHATRIAN

Emile Erckmann, Phalsbourg, 1822--Luneville, 1899. Alexandre Chatrian,
Soldatenthal, 1826--Villemombles, 1890

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