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Cinq Semaines En Ballon by Jules Verne

Part 6 out of 6

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--Si vous y tenez beaucoup! Mais, auparavant, je vais mettre cette
oie grasse en Ètat de parfaite cuisson, car je vois que Dick n'a pas
perdu son temps

--Comme tu dis, Joe.

--Eh bien! nous allons voir comment ce gibier d'Afrique se comporte
dans un estomac europÈen. ª

L'oie fut bientÙt grillÈe ‡ la flamme du chalumeau, et, peu aprËs,
dÈvorÈe. Joe en prit sa bonne part, comme un homme qui n'a pas mangÈ
depuis plusieurs jours. AprËs le thÈ et les grogs, il mit ses
compagnons au courant de ses aventures; il parla avec une certaine
Èmotion, tout en envisageant les ÈvÈnements avec sa philosophie
habituelle Le docteur ne put s'empÍcher de lui presser plusieurs
fois la main, quand il vit ce digne serviteur plus prÈoccupÈ du
salut de son maÓtre que du sien; ‡ propos de la submersion de l'Óle
des Biddiomahs, il lui expliqua la frÈquence de ce phÈnomËne sur le
lac Tchad.

Enfin Joe, en poursuivant son rÈcit, arriva au moment o˘, plongÈ
dans le marais, il jeta un dernier cri de dÈsespoir.

´ Je me croyais perdu, mon maÓtre, dit-il, et mes pensÈes
s'adressaient ‡ vous. Je me mis ‡ me dÈbattre. Comment? je ne vous
le dirai pas; j'Ètais bien dÈcidÈ ‡ ne pas me laisser engloutir sans
discussion, quand, ‡ deux pas de moi, je distingue, quoi? un bout
de corde fraÓchement coupÈe; je me permets de faire un dernier
effort, et, tant bien que mal, j'arrive au c‚ble; je tire; cela
rÈsiste; je me hale, et finalement me voil‡ en terre ferme! Au bout
de la corde je trouve une ancre!... Ah! mon maÓtre! j'ai bien le
droit de l'appeler l'ancre du salut, si toutefois vous n'y voyez pas
d'inconvÈnient. Je la reconnais! une ancre du Victoria! vous aviez
pris terre en cet endroit! Je suis la direction de la corde qui me
donne votre direction, et, aprËs de nouveaux efforts, je me tire de
la fondriËre. J'avais repris mes forces avec mon courage, et je
marchai pendant une partie de la nuit, en m'Èloignant du lac.
J'arrivai enfin ‡ la lisiËre d'une immense forÍt. L‡ dans un enclos
des chevaux paissaient sans songer ‡ mal. Il y a des moments dans
l'existence o˘ tout le monde sait monter ‡ cheval, n'est-il pas vrai?
Je ne perds pas une minute ‡ rÈflÈchir, je saute sur le dos de
l'un de ces quadrupËdes, et nous voil‡ filant vers le nord ‡ toute
vitesse. Je ne vous parlerai point des villes que je n'ai pas vues,
ni des villages que j'ai ÈvitÈs. Non. Je traverse les champs
ensemencÈs, je franchis les halliers, j'escalade les palissades, je
pousse ma bÍte, je l'excite, je l'enlËve! J'arrive ‡ la limite des
terres cultivÈes. Bon! le dÈsert! cela me va; je verrai mieux
devant moi, et de plus loin. J'espÈrais toujours apercevoir le
Victoria m'attendant en courant des bordÈes. Mais rien. Au bout de
trois heures, je tombai comme un sot dans un campement d'Arabes! Ah!
quelle chasse!... Voyez-vous, Monsieur Kennedy, un chasseur ne
sait pas ce qu'est une chasse, s'il n'a ÈtÈ chassÈ lui-mÍme! Et
cependant, s'il le peut, je lui donne le conseil de ne pas en
essayer! Mon cheval tombait de lassitude; on me serre de prÈs; je
m'abats; je saute en croupe d'un Arabe! Je ne lui en voulais pas,
et j'espËre bien qu'il ne me garde pas rancune de l'avoir ÈtranglÈ!
Mais je vous avais vus!.. et vous savez le reste. Le Victoria court
sur mes traces, et vous me ramassez au vol, comme un cavalier fait
díune bague. N'avais-je pas raison de compter sur vous? Eh bien!
Monsieur Samuel, vous voyez combien tout cela est simple. Rien de
plus naturel au monde! Je suis prÍt ‡ recommencer, si cela peut
vous rendre service encore! et, d'ailleurs, comme je vous le
disais, mon maÓtre, cela ne vaut pas la peine d'en parler.

--Mon brave Joe! rÈpondit le docteur avec Èmotion. Nous n'avions
donc pas tort de nous fier ‡ ton intelligence et ‡ ton adresse!

--Bah! Monsieur, il n'y a qu'‡ suivre les ÈvÈnements, et on se tire
d'affaire! Le plus s˚r, voyez-vous, c'est encore d'accepter les
choses comme elles se prÈsentent. ª

Pendant cette histoire de Joe, le ballon avait rapidement franchi
une longue Ètendue de pays. Kennedy fit bientÙt remarquer ‡
l'horizon un amas de cases qui se prÈsentait avec l'apparence d'une
ville. Le docteur consulta sa carte, et reconnut la bourgade de
Tagelel dans le Damerghou.

´ Nous retrouvons ici, dit-il, la route de Barth. C'est l‡ qu'il se
sÈpara de ses deux compagnons Richardson et Overweg. Le premier
devait suivre la route de Zinder, le second celle de Maradi, et vous
vous rappelez que, de ces trois voyageurs, Barth est le seul qui
revit l'Europe.

--Ainsi, dit le chasseur, en suivant sur la carte la direction du
Victoria, nous remontons directement vers le nord?

--Directement, mon cher Dick.

--Et cela ne t'inquiËte pas un peu?

--Pourquoi?

--C'est que ce chemin-l‡ nous mËne ‡ Tripoli et au-dessus du grand
dÈsert.

--Oh! nous n'irons pas si loin, mon ami; du moins, je l'espËre.

--Mais o˘ prÈtends-tu t'arrÍter?

--Voyons, Dick, ne serais-tu pas curieux de visiter Tembouctou.

--Tembouctou?

--Sans doute, reprit Joe. On ne peut pas se permettre de faire un
voyage en Afrique sans visiter Tembouctou!

--Tu seras le cinquiËme ou sixiËme EuropÈen qui aura vu cette ville
mystÈrieuse!

--Va pour Tembouctou!

--Alors laisse-nous arriver entre le dix-septiËme et le dix-huitiËme
degrÈ de latitude, et l‡ nous chercherons un vent favorable qui
puisse nous chasser vers l'ouest.

--Bien, rÈpondit le chasseur, mais avons-nous encore une longue
route ‡ parcourir dans le nord?

--Cent cinquante milles au moins.

--Alors, rÈpliqua Kennedy, je vais dormir un peu.

--Dormez, Monsieur, rÈpondit Joe; vous-mÍme, mon maÓtre, imitez M.
Kennedy; vous devez avoir besoin de repos, car je vous ai fait
veiller d'une faÁon indiscrËte. ª

Le chasseur s'Ètendit sous la tente; mais Fergusson, sur qui la
fatigue avait peu de prise, demeura ‡ son poste d'observation.

Au bout de trois heures, le Victoria franchissait avec une extrÍme
rapiditÈ un terrain caillouteux, avec des rangÈes de hautes
montagnes nues ‡ base granitique; certains pics isolÈs atteignaient
mÍme quatre mille pieds de hauteur; les girafes, les antilopes, les
autruches bondissaient avec une merveilleuse agilitÈ au milieu des
forÍts d'acacias, de mimosas, de souahs et de dattiers; aprËs
l'ariditÈ du dÈsert, la vÈgÈtation reprenait son empire. C'Ètait le
pays des Kailouas qui se voilent le visage au moyen d'une bande de
coton, ainsi que leurs dangereux voisins les Touareg.

A dix heures du soir, aprËs une superbe traversÈe de deux cent
cinquante milles, le Victoria s'arrÍta au-dessus d'une ville
importante; la lune en laissait entrevoir une partie ‡ demi ruinÈe;
quelques pointes de mosquÈes s'ÈlanÁaient Á‡ et l‡ frappÈes d'un
blanc rayon de lumiËre; le docteur prit la hauteur des Ètoiles, et
reconnut qu'il se trouvait sous la latitude d'AghadÈs.

Cette ville, autrefois le centre d'un immense commerce, tombait dÈj‡
en ruines ‡ l'Èpoque o˘ la visita le docteur Barth.

Le Victoria, n'Ètant pas aperÁu dans l'ombre, prit terre ‡ deux
milles au-dessus d'AgbadËs, dans un vaste champ de millet. La nuit
fut assez tranquille et disparut vers les cinq heures du matin,
pendant qu'un vent lÈger sollicitait le ballon vers l'ouest, et mÍme
un peu au sud.

Fergusson s'empressa de saisir cette bonne fortune. Il s'enleva
rapidement et s'enfuit dans une longue traÓnÈe des rayons du soleil.

CHAPITRE XXXVIII

TraversÈe rapide.--RÈsolutions prudentes.--Caravanes.--Averses
continuelles.--Gao.--Le Niger.--Golberry, Geoffroy,
Gray.--Mungo-Park.--Laing.--RenÈ CailliÈ.--Clapperton.--John
et Richard Lander.

La journÈe du 17 mai fut tranquille et exempte de tout incident; le
dÈsert recommenÁait; un vent moyen ramenait le Victoria dans le
sud-ouest; il ne dÈviait ni ‡ droite ni ‡ gauche; son ombre traÁait
sur le sable une ligne rigoureusement droite.

Avant son dÈpart, le docteur avait renouvelÈ prudemment sa provision
d'eau; il craignait de ne pouvoir prendre terre sur ces contrÈes
infestÈes par les Touareg Aouelimminien. Le plateau, ÈlevÈ de
dix-huit cents pieds au-dessus du niveau de la mer, se dÈprimait
vers le sud. Les voyageurs, ayant coupÈ la route d'AghadËs ‡
Mourzouk, souvent battue par le pied des chameaux, arrivËrent au
soir par 16∞ de latitude et 4∞ 55' de longitude, aprËs avoir franchi
cent quatre-vingts milles d'une longue monotonie.

Pendant cette journÈe, Joe apprÍta les derniËres piËces de gibier,
qui n'avaient reÁu qu'une prÈparation sommaire; il servit au souper
des brochette de bÈcassines fort appÈtissantes. Le vent Ètant bon,
le docteur rÈsolut de continuer sa route pendant une nuit que la
lune, presque pleine encore, faisait resplendissante. Le Victoria
s'Èleva ‡ une hauteur de cinq cents pieds, et, pendant cette
traversÈe nocturne de soixante milles environ, le lÈger sommeil d'un
enfant n'e˚t mÍme pas ÈtÈ troublÈ.

Le dimanche matin, nouveau changement dans la direction du vent; il
porta vers le nord-ouest; quelques corbeaux volaient dans les airs,
et, vers l'horizon, une troupe de vautours, qui se tint fort
heureusement ÈloignÈe.

La vue de ces oiseaux amena Joe ‡ complimenter son maÓtre sur son
idÈe des deux ballons.

´ O˘ en serions-nous, dit-il, avec une seule enveloppe? Ce second
ballon, c'est comme la chaloupe d'un navire; en cas de naufrage, on
peut toujours la prendre pour se sauver.

--Tu as raison, mon ami; seulement ma chaloupe m'inquiËte un peu;
elle ne vaut pas le b‚timent.

--Que veux-tu dire? demanda Kennedy.

--Je veux dire que le nouveau Victoria ne vaut pas l'ancien; soit
que le tissu en ait ÈtÈ trop ÈprouvÈ, soit que la gutta-percha se
soit fondue ‡ la chaleur du serpentin, je constate une certaine
dÈperdition de gaz; ce n'est pas grandíchose jusqu'ici, mais enfin
c'est apprÈciable; nous avons une tendance ‡ baisser, et, pour me
maintenir, je suis forcÈ de donner plus de dilatation ‡ l'hydrogËne.

--Diable! fit Kennedy, je ne vois guËre de remËde ‡ cela.

--Il n'y en a pas, mon cher Dick; c'est pourquoi nous ferions bien
de nous presser, en Èvitant mÍme les haltes de nuit.

--Sommes-nous encore loin de la cÙte? demanda Joe.

--Quelle cÙte, mon garÁon? Savons-nous donc o˘ le hasard nous
conduira; tout ce que je puis te dire, c'est que Tembouctou se
trouve encore ‡ quatre cents milles dans l'ouest.

--Et quel temps mettrons-nous ‡ y parvenir?

--Si le vent ne nous Ècarte pas trop, je compte rencontrer cette
ville mardi vers le soir.

--Alors, fit Joe en indiquant une longue file de bÍtes et d'hommes
qui serpentait en plein dÈsert, nous arriverons plus vite que cette
caravane.ª

Fergusson et Kennedy se penchËrent et aperÁurent une vaste
agglomÈration d'Ítres de toute espËce; il y avait l‡ plus de cent
cinquante chameaux, de ceux qui pour douze mutkals d'or [Cent
vingt-cinq francs.] vont de Tembouctou ‡ Tafilet avec une charge de
cinq cents livres sur le dos; tous portaient sous la queue un petit
sac destinÈ ‡ recevoir leurs excrÈments, seul combustible sur lequel
on puisse compter dans le dÈsert.

Ces chameaux des Touaregs sont de la meilleure espËce; ils peuvent
rester de trois ‡ sept jours sans boire, et deux jours sans manger;
leur vitesse est supÈrieure ‡ celle des chevaux, et ils obÈissent
avec intelligence ‡ la voix du khabir, le guide de la caravane. On
les connaÓt dans le pays sous le nom de ´ mehari. ª

Tels furent les dÈtails donnÈs par le docteur, pendant que ses
compagnons considÈraient cette multitude d'hommes, de femmes,
d'enfants, marchant avec peine sur un sable ‡ demi mouvant, ‡ peine
contenu par quelques chardons, des herbes flÈtries et des buissons
chÈtifs. Le vent effaÁait la trace de leurs pas presque
instantanÈment.

Joe demanda comment les Arabes parvenaient ‡ se diriger dans le
dÈsert, et ‡ gagner les puits Èpars dans cette immense solitude.

´ Les Arabes, rÈpondit Fergusson, ont reÁu de la nature un
merveilleux instinct pour reconnaÓtre leur route; l‡ o˘ un EuropÈen
serait dÈsorientÈ, ils n'hÈsitent jamais; une pierre insignifiante,
un caillou, une touffe d'herbe, la nuance diffÈrente des sables,
leur suffit pour marcher s˚rement; pendant la nuit, ils se guident
sur l'Ètoile polaire; ils ne font pas plus de deux milles ‡
l'heure, et se reposent pendant les grandes chaleurs de midi; ainsi
jugez du temps qu'ils mettent ‡ traverser le Sahara, un dÈsert de
plus de neuf cents milles. ª

Mais le Victoria avait dÈj‡ disparu aux yeux ÈtonnÈs des Arabes, qui
devaient envier sa rapiditÈ. Au soir, il passait par 2∞ 20' de
longitude [Le zÈro du mÈridien de Paris.], et, pendant la nuit, il
franchissait encore plus d'un degrÈ.

Le lundi, le temps changea complËtement; la pluie se mit ‡ tomber
avec une grande violence; il fallut rÈsister ‡ ce dÈluge et ‡
l'accroissement de poids dont il chargeait le ballon et la nacelle;
cette perpÈtuelle averse expliquait les marais et les marÈcages qui
composaient uniquement la surface du pays; la vÈgÈtation y
reparaissait avec les mimosas, les baobabs et les tamarins.

Tel Ètait le Sonray avec ses villages coiffÈs de toits renversÈs
comme des bonnets armÈniens; il y avait peu de montagnes, mais
seulement ce quíil fallait de collines pour faire des ravins et des
rÈservoirs, que les pintades et les bÈcassines sillonnaient de leur
vol; Á‡ et l‡ un torrent impÈtueux coupait les routes; les
indigËnes le traversaient en se cramponnant ‡ une liane tendue d'un
arbre ‡ un autre; les forÍts faisaient place aux jungles dans
lesquels remuaient alligators, hippopotames et rhinocÈros.

´ Nous ne tarderons pas ‡ voir le Niger, dit le docteur; la contrÈe
se mÈtamorphose aux approches des grands fleuves. Ces chemins qui
marchent, suivant une juste expression, ont d'abord apportÈ la
vÈgÈtation avec eux, comme ils apporteront la civilisation plus
tard. Ainsi, dans son parcours de deux mille cinq cents milles? le
Niger a semÈ sur ses bords les plus importantes citÈs de l'Afrique.

--Tiens, dit Joe, cela me rappelle l'histoire de ce grand admirateur
de la Providence; qui la louait du soin qu'elle avait eu de faire
passer les fleuves au milieu des grandes villes! ª

A midi, le Victoria passa au-dessus d'une bourgade, d'une rÈunion de
huttes assez misÈrables, qui fut autrefois une grande capitale.

´ C'est l‡, dit le docteur, Barth traversa le Niger ‡ son retour de
Tembouctou: voici le fleuve fameux dans l'antiquitÈ, le rival du
Nil, auquel la superstition paÔenne donna une origine cÈleste;
comme lui, il prÈoccupa líattention des gÈographes de tous les
temps; comme celle du Nil, et plus encore, son exploration a co˚tÈ
de nombreuses victimes.

Le Niger coulait entre deux rives largement sÈparÈes; ses eaux
roulaient vers le sud avec une certaine violence; mais les
voyageurs entraÓnÈs purent ‡ peine en saisir les curieux contours.

´ Je veux vous parler de ce fleuve, dit Fergusson, et il est dÈj‡
loin de nous! Sous les noms de Dhiouleba, de Mayo, d'Egghirreou, de
Quorra, et autres encore, il parcourt une Ètendue immense de pays,
et lutterait presque de longueur avec le Nil. Ces noms signifient
tout simplement ´ le fleuve ª, suivant les contrÈes qu'il traverse.

--Est-ce que le docteur Barth a suivi cette route? demanda Kennedy.

--Non, Dick; en quittant le lac Tchad, il traversa les villes
principales du Bornou et vint couper le Niger ‡ Say, quatre degrÈs
au-dessous de Gao; puis il pÈnÈtra au sein de ces contrÈes
inexplorÈes que le Niger renferme dans son coude, et, aprËs huit
mois de nouvelles fatigues, il parvint ‡ Tembouctou; ce que nous
ferons en trois jours ‡ peine, avec un vent aussi rapide.

--Est-ce qu'on a dÈcouvert les sources du Niger? demanda Joe.

--Il y a longtemps, rÈpondit le docteur. La reconnaissance du Niger
et de ses affluents attira de nombreuses explorations, et je puis
vous indiquer les principales. De 1749 ‡ 1758, Adamson reconnaÓt le
fleuve et visite GorÈe; de 1785 ‡ 1788, Golberry et Geoffroy
parcourent les dÈserts de la SÈnÈgambie et remontent jusqu'au pays
des Maures, qui assassinËrent Saugnier, Brisson, Adam, Riley,
Cochelet, et tant d'autres infortunÈs. Vient alors l'illustre
Mungo-Park, l'ami de Walter-Scott, …cossais comme lui. EnvoyÈ en
1795 par la SociÈtÈ africaine de Londres, il atteint Bambarra, voit
le Niger, fait cinq cents milles avec un marchand d'esclaves,
reconnaÓt la riviËre de Gambie et revient en Angleterre en 1797, il
repart le 30 janvier 1805 avec son beau-frËre Anderson, Scott le
dessinateur et une troupe díouvriers; il arrive ‡ GorÈe; s'adjoint
un dÈtachement de trente-cinq soldats, revoit le Niger le 19 ao˚t;
mais alors, par suite des fatigues, des privations, des mauvais
traitements, des inclÈmences du ciel, de l'insalubritÈ du pays, il
ne reste plus que onze vivants de quarante EuropÈens; le 16
novembre, les derniËres lettres de Mungo-Park parvenaient ‡ sa
femme, et, un an plus tard, on apprenait par un trafiquant du pays
qu'arrivÈ ‡ Boussa, sur le Niger, le 23 dÈcembre líinfortunÈ
voyageur vit sa barque renversÈe par les cataractes du fleuve, et
que lui-mÍme fut massacrÈ par les indigËnes.

--Et cette fin terrible n'arrÍta pas les explorateurs?

--Au contraire, Dick; car alors on avait non seulement ‡ reconnaÓtre
le fleuve, mais ‡ retrouver les papier du voyageur. DËs 1816, une
expÈdition s'organise ‡ Londres, ‡ laquelle prend part le major Gray;
elle arrive au SÈnÈgal, pÈnËtre dans le Fouta-Djallon, visite les
populations foullahs et mandingues, et revient en Angleterre sans
autre rÈsultat. En 1822, le major Laing explore toute la partie de
l'Afrique occidentale voisine des possessions anglaises, et ce fut
lui qui arriva le premier aux sources du Niger; d'aprËs ses
documents, la source de ce fleuve immense n'aurait pas deux pieds de
largeur.

--Facile ‡ sauter, dit Joe.

--Eh! eh! facile! rÈpliqua le docteur. Si l'on s'en rapporte ‡ la
tradition, quiconque essaye de franchir cette source en la sautant
est immÈdiatement englouti; qui veut y puiser de l'eau se sent
repoussÈ par une main invisible.

--Et il est permis de ne pas en croire un mot? demanda Joe.

--Cela est permis. Cinq ans plus tard, le major Laing devait
s'Èlancer au travers du Sahara, pÈnÈtrer jusqu'‡ Tembouctou, et
mourir ÈtranglÈ ‡ quelques milles au-dessus par les Oulad-Shiman,
qui voulaient l'obliger ‡ se faire musulman.

--Encore une victime! dit le chasseur.

--C'est alors qu'un courageux jeune homme entreprit avec ses faibles
ressources et accomplit le plus Ètonnant des voyages modernes; je
veux parler du FranÁais RenÈ CailliÈ AprËs diverses tentatives en
1819 et en 1824, il partit ‡ nouveau, le 19 avril 1827, du Rio-Nunez;
le 3 ao˚t, il arriva tellement ÈpuisÈ et malade ‡ TimÈ, qu'il ne
put reprendre son voyage qu'en janvier 1828, six mois aprËs; il se
joignit alors ‡ une caravane, protÈgÈ par son vÍtement oriental,
atteignit le Niger le 10 mars, pÈnÈtra dans la ville de JennÈ,
s'embarqua sur le fleuve et le descendit jusqu'‡ Tembouctou, o˘ il
arriva le 30 avril. Un autre FranÁais, Imbert, en 1670, un Anglais,
Robert Adams, en 1810, avaient peut-Ítre vu cette ville curieuse;
mais RenÈ CailliÈ devait Ítre le premier EuropÈen qui en ait
rapportÈ des donnÈes exactes; le 4 mai, il quitta cette reine du
dÈsert; le 9, il reconnut l'endroit mÍme o˘ fut assassinÈ le major
Laing; le 19, il arriva ‡ El-Araouan et quitta cette ville
commerÁante pour franchir, ‡ travers mille dangers, les vastes
solitudes comprises entre le Soudan et les rÈgions septentrionales
de l'Afrique; enfin il entra ‡ Tanger, et, le 28 septembre, il
s'embarqua pour Toulon; en dix-neuf mois, malgrÈ cent quatre-vingts
jours de maladie, il avait traversÈ l'Afrique de l'ouest au nord. Ah!
si CailliÈ f˚t nÈ en Angleterre, on l'eut honorÈ comme le plus
intrÈpide voyageur des temps modernes; ‡ l'Ègal de Mungo-Park.
Mais, en France, il n'est pas apprÈciÈ ‡ sa valeur [Le docteur
Fergusson, en sa qualitÈ d'Anglais, exagËre peut-Ítre; nÈanmoins,
nous devons reconnaÓtre que RenÈ CailliÈ ne jouit pas en France,
parmi les voyageurs, d'une cÈlÈbritÈ digne de son dÈvouement et de
son courage].

--C'Ètait un hardi compagnon, dit le chasseur. Et qu'est-il devenu?

--Il est mort ‡ trente-neuf ans, des suites de ses fatigues; on crut
avoir assez fait en lui dÈcernant le prix de la SociÈtÈ de
gÈographie en 1828; les plus grands honneurs lui eussent ÈtÈ rendus
en Angleterre! Au reste, tandis qu'il accomplissait ce merveilleux
voyage, un Anglais concevait la mÍme entreprise et la tentait avec
autant de courage, sinon autant de bonheur. C'est le capitaine
Clapperton, le compagnon de Denham. En 1829, il rentra en Afrique
par la cÙte ouest dans le golfe de BÈnin; il reprit les traces de
Mungo-Park et de Laing, retrouva dans Boussa les documents relatifs
‡ la mort du premier, arriva le 20 ao˚t ‡ Sakcatou o˘, retenu
prisonnier, il rendit le dernier soupir entre les mains de son
fidËle domestique Richard Lander.

--Et que devint ce Lander? demanda Joe fort intÈressÈ.

--Il parvint ‡ regagner la cÙte et revint ‡ Londres, rapportant les
papiers du capitaine et une relation exacte de son propre voyage;
il offrit alors ses services au gouvernement pour complÈter la
reconnaissance du Niger; il s'adjoignit son frËre John, second
enfant de pauvres gens des Cornouailles, et tous les deux, de 1829 ‡
1831, ils redescendirent le fleuve depuis Boussa jusqu'‡ son
embouchure, le dÈcrivant village par village, mille par mille.

--Ainsi, ces deux frËres ÈchappËrent au sort commun? demanda
Kennedy.

--Oui, pendant cette exploration du moins, car en 1833 Richard
entreprit un troisiËme voyage au Niger, et pÈrit frappÈ d'une balle
inconnue prÈs de l'embouchure du fleuve. Vous le voyez donc, mes
amis, ce pays, que nous traversons, a ÈtÈ tÈmoin de nobles
dÈvouements, qui n'ont eu trop souvent que la mort pour rÈcompense!
ª

CHAPITRE XXXIX

Le pays dans le coude du Niger.--Vue fantastique des monts
Hombori.--Kabra.--Tembouctou.--Plan du docteur
Barth.--DÈcadence.--O˘ le Ciel voudra.

Pendant cette maussade journÈe du lundi, le docteur Fergusson se
plut ‡ donner ‡ ses compagnons mille dÈtails sur la contrÈe qu'ils
traversaient. Le sol assez plat n'offrait aucun obstacle ‡ leur
marche. Le seul souci du docteur Ètait causÈ par ce maudit vent du
nord-est qui soufflait avec rage et l'Èloignait de la latitude de
Tembouctou.

Le Niger, aprËs avoir remontÈ au nord jusqu'‡ cette ville,
s'arrondit comme un immense jet d'eau et retombe dans l'ocÈan
Atlantique en gerbe largement Èpanouie; dans ce coude, le pays est
trËs variÈ, tantÙt d'une fertilitÈ luxuriante, tantÙt d'une extrÍme
ariditÈ; les plaines incultes succËdent aux champs de maÔs, qui
sont remplacÈs par de vastes terrains couverts de genÍts; toutes les
espËces d'oiseaux d'humeur aquatique, pÈlicans, sarcelles
martins-pÍcheurs, vivent en troupes nombreuses sur les bords des
torrents et des marigots.

De temps en temps apparaissait un camp de Touareg, abritÈs sous
leurs tentes de cuir, tandis que les femmes vaquaient aux travaux
extÈrieurs, trayant leurs chamelles et fumant leurs pipes ‡ gros
foyer.

Le Victoria, vers huit heures du soir, s'Ètait avancÈ de plus de
doux cents milles ‡ l'ouest, et les voyageurs furent alors tÈmoins
d'un magnifique spectacle.

Quelques rayons de lune se frayËrent un chemin par une fissure des
nuages, et, glissant entre les raies de pluie, tombËrent sur la
chaÓne des monts Hombori. Rien de plus Ètrange que ces crÍtes
d'apparence basaltique; elles se profilaient en silhouettes
fantastiques sur le ciel assombri; on eut dit les ruines
lÈgendaires d'une immense ville du moyen ‚ge, telles que, par les
nuits sombres, les banquises des mers glaciales en prÈsentent au
regard ÈtonnÈ.

´ Voil‡ un site des MystËres d'Udolphe, dit le docteur; Ann Radcliff
n'aurait pas dÈcoupÈ ces montagnes sous un plus effrayant aspect.

--Ma foi! rÈpondit Joe, je n'aimerais pas ‡ me promener seul le
soir dans ce pays de fantÙmes. Voyez-vous, mon maÓtre, si ce n'Ètait
pas si lourd, j'emporterais tout ce paysage en …cosse. Cela ferait
bien sur les bords du lac Lomond, et les touristes y courraient en
foule.

--Notre ballon n'est pas assez grand pour te permettre cette
fantaisie. Mais il me semble que notre direction change. Bon! les
lutins de l'endroit sont fort aimables; ils nous soufflent un petit
vent de sud-est qui va nous remettre en bon chemin. ª

En effet, le Victoria reprenait une route plus au nord, et le 20, au
matin, il passait au-dessus d'un inextricable rÈseau de canaux, de
torrents, de riviËres, tout l'enchevÍtrement complet des affluents
du Niger. Plusieurs de ces canaux, recouverts d'une herbe Èpaisse,
ressemblaient ‡ de grasses prairies. L‡, le docteur retrouva la
route de Barth, quand celui-ci s'embarqua sur le fleuve pour le
descendre jusquí‡ Tembouctou. Large de huit cents toises, le Niger
coulait ici entre deux rives riches en crucifËres et en tamarins;
les troupeaux bondissants des gazelles mÍlaient leurs cornes
annelÈes aux grandes herbes, entre lesquelles l'alligator les
guettait en silence.

De longues files d'‚nes et de chameaux, chargÈs des marchandises de
JennÈ, s'enfonÁaient sous les beaux arbres; bientÙt un amphithÈ‚tre
de maisons basses apparut ‡ un dÈtour du fleuve; sur les terrasses
et les toits Ètait amoncelÈ tout le fourrage recueilli dans les
contrÈes environnantes.

´ C'est Kabra, s'Ècria joyeusement le docteur; c'est le port de
Tembouctou; la ville n'est pas ‡ cinq milles d'ici!

Alors vous Ítes satisfait, Monsieur? demanda Joe.

--EnchantÈ, mon garÁon.

--Bon, tout est pour le mieux, ª

En effet, ‡ deux heures, la reine du dÈsert, la mystÈrieuse
Tembouctou, qui eut, comme AthËnes et Rome, ses Ècoles de savants et
ses chaires de philosophie, se dÈploya sous les regards des
voyageurs.

Fergusson en suivait les moindres dÈtails sur le plan tracÈ par
Barth lui-mÍme, il en reconnut l'extrÍme exactitude.

La ville forme un vaste triangle inscrit dans une immense plaine de
sable blanc; sa pointe se dirige vers le nord et perce un coin du
dÈsert; rien aux alentours; ‡ peine quelques graminÈes, des mimosas
nains et des arbrisseaux rabougris.

Quant ‡ l'aspect de Tembouctou, que l'on se figure un entassement
de billes et de dÈs ‡ jour; voil‡ l'effet produit ‡ vol d'oiseau;
les rues, assez Ètroites, sont bordÈes de maisons qui n'ont qu'un
rez-de-chaussÈe, construites en briques cuites au soleil, et de
huttes de paille et de roseaux, celles-ci coniques, celles-l‡
carrÈes; sur les terrasses sont nonchalamment Ètendus quelques
habitants drapÈs dans leur robe Èclatante, la lance ou le mousquet ‡
la main; de femmes point, ‡ cette heure du jour.

´ Mais on les dit belles, ajouta le docteur. Vous voyez les trois
tours des trois mosquÈes, restÈes seules entre un grand nombre. La
ville est bien dÈchue de son ancienne splendeur! Au sommet du
triangle s'ÈlËve la mosquÈe de Sankore avec ses rangÈes de galeries
soutenues par des arcades d'un dessin assez pur; plus loin, prËs du
quartier de Sane-Gungu, la mosquÈe de Sidi-Yahia et quelques maisons
‡ deux Ètages. Ne cherchez ni palais ni monuments. Le cheik est un
simple trafiquant, et sa demeure royale un comptoir.

--Il me semble, dit Kennedy, apercevoir des remparts ‡ demi
renversÈs.

--Ils ont ÈtÈ dÈtruits par les Foullannes en 1826; alors la ville
Ètait plus grande d'un tiers, car Tembouctou, depuis le XIe siËcle,
objet de convoitise gÈnÈrale, a successivement appartenu aux
Touareg, aux Sourayens, aux Marocains, aux Foullannes; et ce grand
centre de civilisation, o˘ un savant comme Ahmed-Baba possÈdait au
XVIe siËcle une bibliothËque de seize cents manuscrits, n'est plus
qu'un entrepÙt de commerce de l'Afrique centrale. ª

La ville paraissait livrÈe, en effet, ‡ une grande incurie; elle
accusait la nonchalance ÈpidÈmique des citÈs qui s'en vont;
d'immenses dÈcombres s'amoncelaient dans les faubourgs et formaient
avec la colline du marchÈ les seuls accidents du terrain.

Au passage du Victoria, il se fit bien quelque mouvement, le tambour
fut battu; mais ‡ peine si le dernier savant de l'endroit eut le
temps díobserver ce nouveau phÈnomËne; les voyageurs; repoussÈs par
le vent du dÈsert, reprirent le cours sinueux du fleuve, et bientÙt
Tembouctou ne fut plus qu'un des souvenirs rapides de leur voyage.

´ Et maintenant, dit le docteur, le ciel nous conduise o˘ il lui
plaira!

--Pourvu que ce soit dans l'ouest! rÈpliqua Kennedy!

--Bah! fit Joe, il s'agirait de revenir ‡ Zanzibar par le mÍme
chemin, et de traverser l'OcÈan jusqu'en AmÈrique, cela ne
m'effrayerait guËre!

--Il faudrait d'abord le pouvoir, Joe.

--Et que nous manque-t-il pour cela!

--Du gaz, mon garÁon; la force ascensionnelle du ballon diminue
sensiblement, et il faudra de grands mÈnagements pour qu'il nous
porte jusqu'‡ la cÙte. Je vais mÍme Ítre forcÈ de jeter du lest.
Nous sommes trop lourds.

--Voil‡ ce que c'est que de ne rien faire, mon maÓtre! A rester
toute la journÈe Ètendu comme un fainÈant dans son hamac, on
engraisse et l'on devient pesant. C'est un voyage de paresseux que
le notre, et, au retour, on nous trouvera affreusement gros et gras.

--Voil‡ bien des rÈflexions dignes de Joe, rÈpondit le chasseur;
mais attends donc la fin; sais-tu ce que le ciel nous rÈserve?
Nous sommes encore loin du terme de notre voyage. O˘ crois-tu
rencontrer la cÙte d'Afrique, Samuel?

--Je serais fort empÍchÈ de te rÈpondre, Dick; nous sommes ‡ la
merci de vents trËs variables; mais enfin je m'estimerai heureux si
j'arrive entre Sierra-Leone et Portendick; il y a l‡ une certaine
Ètendue le pays o˘ nous rencontrerons des amis.

--Et ce sera plaisir de leur serrer la main; mais suivons-nous, au
moins, la direction voulue!

--Pas trop, Dick, pas trop; regarde l'aiguille aimantÈe nous
portons au sud, et nous remontons le Niger vers ses sources.

--Une fameuse occasion de les dÈcouvrir, riposta Joe, si elles
n'Ètaient dÈj‡ connues. Est-ce qu'‡ la rigueur on ne pourrait pas
lui en trouver d'autres?

--Non, Joe; mais sois tranquille, j'espËre bien ne pas aller
jusque-l‡. ª

A la nuit tombante, le docteur jeta les derniers sacs de lest; le
Victoria se releva, le chalumeau, quoique fonctionnant ‡ pleine
flamme, pouvait ‡ peine le maintenir; il se trouvait alors ‡
soixante milles dans le sud de Tembouctou, et, le lendemain, il se
rÈveillait sur les bords du Niger, non loin du lac Debo.

CHAPITRE XL

InquiÈtudes du docteur Fergusson.--Direction persistante vers le
sud.--Un nuage de sauterelles.--Vue de JennÈ.--Vue de
SÈgo.--Changement de vent.--Regrets de Joe.

Le lit du fleuve Ètait alors partagÈ par de grandes Óles en branches
Ètroites d'un courant fort rapide. Sur l'une d'entre elles
s'Èlevaient quelques cases de bergers; mais il fut impossible d'en
faire un relËvement exact, car la vitesse du Victoria s'accroissait
toujours. Malheureusement, il inclinait encore plus au sud et
franchit en quelques instants le lac Debo.

Fergusson chercha ‡ diverses ÈlÈvations, en forÁant extrÍmement sa
dilatation, d'autres courants dans l'atmosphËre, mais en vain. Il
abandonna promptement cette manúuvre, qui augmentait encore la
dÈperdition de son gaz, en le pressant contre les parois fatiguÈes
de l'aÈrostat.

Il ne dit rien, mais il devint fort inquiet. Cette obstination du
vent ‡ le rejeter vers la partie mÈridionale de l'Afrique dÈjouait
ses calculs. Il ne savait plus sur qui ni sur quoi compter. S'il
n'atteignait pas les territoires anglais ou franÁais, que devenir au
milieu des barbares qui infestaient les cÙtes de GuinÈe? Comment y
attendre un navire pour retourner en Angleterre? Et la direction
actuelle du vent le chassait sur le royaume de Dahomey, parmi les
peuplades les plus sauvages, ‡ la merci d'un roi qui, dans les fÍtes
publiques, sacrifiait des milliers de victimes humaines! L‡, on
serait perdu.

D'un autre cÙtÈ, le ballon se fatiguait visiblement, et le docteur
le sentait lui manquer! Cependant, le temps se levant un peu, il
espÈra que la fin de la pluie amËnerait un changement dans les
courants atmosphÈriques.

Il fut donc dÈsagrÈablement ramenÈ au sentiment de la situation par
cette rÈflexion de Joe:

´ Bon! disait celui-ci, voici la pluie qui va redoubler, et cette
fois, ce sera le dÈluge, s'il faut en juger par ce nuage qui
s'avance!

--Encore un nuage! dit Fergusson.

--Et un fameux! rÈpondit Kennedy.

--Comme je n'en ai jamais vu, rÈpliqua Joe, avec des arÍtes tirÈes
au cordeau.

--Je respire, dit le docteur en dÈposant sa lunette. Ce n'est pas un
nuage

--Par exemple! fit Joe.

--Non! cíest une nuÈe!

--Eh bien?

--Mais une nuÈe de sauterelles.

--«a, des sauterelles!

--Des milliards de sauterelles qui vont passer sur ce pays comme une
trombe, et malheur ‡ lui, car si elles s'abattent, il sera dÈvastÈ!

--Je voudrais bien voir cela!

--Attends un peu, Joe; dans dix minutes, ce nuage nous aura atteints
et tu en jugeras par tes propres yeux. ª

Fergusson disait vrai; ce nuage Èpais, opaque, d'une Ètendue de
plusieurs milles, arrivait avec un bruit assourdissant, promenant
sur le sol son ombre immense, c'Ètait une innombrable lÈgion de ces
sauterelles auxquelles on a donnÈ le nom de criquets. A cent pas du
Victoria, elles s'abattirent sur un pays verdoyant; un quart d'heure
plus tard, la masse reprenait son vol, et les voyageurs pouvaient
encore apercevoir de loin les arbres, les buissons entiËrement
dÈnudÈs, les prairies comme fauchÈes. On eut dit qu'un subit hiver
venait de plonger la campagne dans la plus profonde stÈrilitÈ.

´ Eh bien, Joe!

--Eh bien! Monsieur, c'est fort curieux, mais fort naturel. Ce
qu'une sauterelle ferait en petit, des milliards le font en grand.

--C'est une effrayante pluie, dit le chasseur, et plus terrible
encore que la grÍle par ses dÈvastations.

--Et il est impossible de s'en prÈserver, rÈpondit Fergusson;
quelque. fois les habitants ont eu l'idÈe d'incendier des forÍts,
des moissons mÍme pour arrÍter le vol de ces insectes; mais les
premiers rangs, se prÈcipitant dans les flammes, les Èteignaient
sous leur masse, et le reste de la bande passait irrÈsistiblement.
Heureusement, dans ces contrÈes, il y a une sorte de compensation ‡
leurs ravages; les indigËnes recueillent ces insectes en grand
nombre et les mangent avec plaisir.

--Ce sont les crevettes de l'air, ª dit Joe, qui, ´ pour
s'instruire,ª ajouta-t-il, regretta de n'avoir pu en go˚ter.

Le pays devint plus marÈcageux vers le soir; les forÍts firent place
des bouquets d'arbres isolÈs; sur les bords du fleuve, on
distinguait quelques plantations de tabac et des marais gras de
fourrages. Dans une grande Óle apparut alors la ville de JennÈ, avec
les deux tours de sa mosquÈe de terre, et l'odeur infecte qui
s'Èchappait de millions de nids d'hirondelles accumulÈs sur ses
murs. Quelques cimes de baobabs, de mimoras et de dattiers perÁaient
entre les maisons; mÍme ‡ la nuit, l'activitÈ paraissait trËs
grande. JennÈ est en effet une ville fort commerÁante; elle fournit
‡ tous les besoins de Tembouctou; ses barques sur le fleuve, ses
caravanes par les chemins ombragÈs, y transportent les diverses
productions de son industrie.

´ Si cela n'e˚t pas d˚ prolonger notre voyage, dit le docteur,
j'aurais tentÈ de descendre dans cette ville; il doit s'y trouver
plus d'un Arabe qui a voyagÈ en France ou en Angleterre, et auquel
notre genre de locomo-tion n'est peut-Ítre pas Ètranger. Mais ce ne
serait pas prudent.

--Remettons cette visite ‡ notre prochaine excursion, dit Joe en
riant,

--D'ailleurs, si je ne me trompe, mes amis, le vent a une lÈgËre
tendance ‡ souffler de l'est; il ne faut pas perdre une pareille
occasion. ª Le docteur jeta quelques objets devenus inutiles, des
bouteilles vides et une caisse de viande qui n'Ètait plus d'aucun
usage; il rÈussit ‡ maintenir le Victoria dans une zone plus
favorable ‡ ses projets. A quatre heures du matin, les premiers
rayons du soleil Èclairaient Sego, la capitale du Bambarra,
parfaitement reconnaissable aux quatre villes qui la composent, ‡
ses mosquÈes mauresques, et au va-et-vient incessant des bacs qui
transportent les habitants dans les divers quartiers. Mais les
voyageurs ne furent pas plus vus qu'ils ne virent; ils fuyaient
rapidement et directement dans le nord-ouest, et les inquiÈtudes du
docteur se calmaient peu ‡ peu.

´ Encore deux jours dans cette direction, et avec cette vitesse nous
atteindrons le fleuve du SÈnÈgal.

--Et nous serons en pays ami? demanda le chasseur.

--Pas tout ‡ fait encore; ‡ la rigueur, si le Victoria venait ‡
nous manquer, nous pourrions gagner des Ètablissements franÁais!
Mais puisse-t-il tenir pendant quelques centaines de milles, et nous
arriverons sans fatigues, sans craintes, sans dangers, jusqu'‡ la
cÙte occidentale.

--Et ce sera fini! fit Joe. Eh bien, tant pis! Si ce n'Ètait le
plaisir de raconter, je ne voudrais plus jamais mettre pied ‡ terre!
Pensez-vous qu'on ajoute foi ‡ nos rÈcits, mon maÓtre?

--Qui sait, mon brave Joe? Enfin, il y aura toujours un fait
incontestable; mille tÈmoins nous auront vu partir d'un cÙtÈ de
l'Afrique; mille tÈmoins nous verront arriver ‡ l'autre cÙtÈ.

--En ce cas, rÈpondit Kennedy, il me paraÓt difficile de dire que
nous n'avons pas traversÈ!

--Ah! Monsieur Samuel! reprit Joe avec un gros soupir, je
regretterai plus d'une fois mes cailloux en or massif! Voil‡ qui
aurait donnÈ du poids ‡ nos histoires et de la vraisemblance ‡ nos
rÈcits. A un gramme d'or par auditeur, je me serais composÈ une
jolie foule pour m'entendre et mÍme pour m'admirer!

CHAPITRE XLI

Les approches du SÈnÈgal.--Le Victoria baisse de plus en plus.--On
jette, on jette toujours.--Le marabout El-Hadji.--MM. Pascal,
Vincent, Lambert.--Un rival de Mahomet.--Les montagnes
difficiles.--Les armes de Kennedy.--Une manúuvre de Joe.--Halte
au-dessus d'un forÍt.

Le 27 mai, vers neuf heures du matin, le pays se prÈsenta sous un
nouvel aspect: les rampes longuement Ètendues se changeaient en
collines qui faisaient prÈsager de prochaines montagnes; on aurait ‡
franchir la chaÓne qui sÈpare le bassin du Niger du bassin du
SÈnegal et dÈtermine l'Ècoulement des eaux soit au golfe de GuinÈe,
soit ‡ la baie du cap Vert.

Jusqu'au SÈnÈgal, cette partie de l'Afrique est signalÈe comme
dangereuse. Le docteur Fergusson le savait par les rÈcits de ses
devanciers; ils avaient souffert mille privations et couru mille
dangers au milieu de ces nËgres barbares; ce climat funeste dÈvora
la plus grande partie des compagnons de Mungo-Park. Fergusson fut
donc plus que jamais dÈcidÈ ‡ ne pas prendre pied sur cette contrÈe
inhospitaliËre.

Mais il n'eut pas un moment de repos; le Victoria baissait d'une
maniËre sensible; il fallut jeter encore une foule d'objets plus ou
moins inutiles, surtout au moment de franchir une crÍte. Et ce fut
ainsi pendant plus de cent vingt milles; on se fatigua ‡ monter et
‡ descendre; le ballon, ce nouveau rocher de Sisyphe, retombait
incessamment; les formes de l'aÈrostat peu gonflÈ s'efflanquaient
dÈj‡; il s'allongeait, et le vent creusait de vastes poches dans
son enveloppe dÈtendue.

Kennedy ne put s'empÍcher d'en faire la remarque.

´ Est-ce que le ballon aurait une fissure? dit-il.

--Non, rÈpondit le docteur; mais la gutta-percha s'est Èvidemment
ramollie ou fondue sous la chaleur, et l'hydrogËne fuit ‡ travers le
taffetas.

--Comment empÍcher cette fuite

--C'est impossible. AllÈgeons-nous; cíest le seul moyen; jetons
tout ce qu'on peut jeter.

--Mais quoi? fit le chasseur en regardant la nacelle dÈj‡ fort
dÈgarnie.

--DÈbarrassons-nous de la tente, dont le poids est assez
considÈrable.ª

Joe, que cet ordre concernait, monta au-dessus du cercle qui
rÈunissait les cordes du filet; de l‡, il vint facilement ‡ bout de
dÈtacher les Èpais rideaux de la tente, et il les prÈcipita au
dehors.

´ Voil‡ qui fera le bonheur de toute une tribu de nËgres, dit-il; il
y a l‡ de quoi habiller un millier d'indigËnes, car ils sont assez
discrets sur l'Ètoffe. ª

Le ballon s'Ètait relevÈ un peu, mais bientÙt il devint Èvident
qu'il se rapprochait encore du sol.

Descendons, dit Kennedy, et voyons ce que l'on peut faire ‡ cette
enveloppe.

--Je te le rÈpËte, Dick, nous n'avons aucun moyen de la rÈparer.

--Alors comment ferons-nous?

--Nous sacrifierons tout ce qui ne sera pas complËtement
indispensable; je veux ‡ tout prix Èviter une halte dans ces
parages; les forÍts dont nous rasons la cime en ce moment ne sont
rien moins que s˚res.

--Quoi! des lions, des hyËnes? fit Joe avec mÈpris.

--Mieux que cela, mon garÁon, des hommes, et des plus cruels qui
soient en Afrique.

--Comment le sait-on?

--Par les voyageurs qui nous ont prÈcÈdÈs; puis les FranÁais, qui
occupent la colonie du SÈnÈgal, ont eu forcÈment des rapports avec
les peuplades environnantes; sous le gouvernement du colonel
Faidherbe, des reconnaissances ont ÈtÈ poussÈes fort avant dans le
pays; des officiers, tels que MM. Pascal, Vincent, Lambert, ont
rapportÈ des documents prÈcieux de leurs expÈditions. Ils ont
explorÈ ces contrÈes formÈes par le coude du SÈnÈgal, l‡ o˘ la
guerre et le pillage n'ont plus laissÈ que des ruines.

--Que s'est-il donc passÈ?

--Le voici. En 1854, un marabout du Fouta sÈnÈgalais, Al-Hadji, se
disant inspirÈ comme Mahomet, poussa toutes les tribus ‡ la guerre
contre les infidËles, c'est-‡-dire les EuropÈens. Il porta la
destruction et la dÈsolation entre le fleuve SÈnÈgal et son affluent
la FalÈmÈ. Trois hordes de fanatiques guidÈes par lui sillonnËrent
le pays de faÁon ‡ n'Èpargner ni un village ni une hutte, pillant et
massacrant; il s'avanÁa mÍme dans la vallÈe du Niger, jusqu'‡ la
ville de Sego, qui fut longtemps menacÈe. En 1857, il remontait plus
au nord et investissait le fort de MÈdine, b‚ti par les FranÁais sur
les bords du fleuve; cet Ètablissement fut dÈfendu par un hÈros,
Paul Holl, qui pendant plusieurs mois, sans nourriture, sans
munitions presque, tint jusqu'au moment o˘ le colonel Faidherbe vint
le dÈlivrer. Al-Hadji et ses bandes repassËrent alors le SÈnÈgal, et
revinrent dans le Kaarta continuer leurs rapines et leurs massacres;
or, voici les contrÈes dans lesquelles il s'est enfui et rÈfugiÈ
avec ses hordes de bandits, et je vous affirme qu'il ne ferait pas
bon tomber entre ses mains.

--Nous n'y tomberons pas, dit Joe, quand nous devrions sacrifier
jusqu'‡ nos chaussures pour relever le Victoria.

--Nous ne sommes pas ÈloignÈs du fleuve, dit le docteur; mais je
prÈvois que notre ballon ne pourra nous porter au-del‡.

--Arrivons toujours sur les bords, rÈpliqua le chasseur, ce sera
cela de gagnÈ.

--C'est ce que nous essayons de faire, dit le docteur; seulement,
une chose m'inquiËte.

--Laquelle?

--Nous aurons des montagnes ‡ dÈpasser, et ce sera difficile,
puisque je ne puis augmenter la force ascensionnelle de l'aÈrostat,
mÍme en produisant la plus grande chaleur possible.

--Attendons, fit Kennedy, et nous verrons alors.

--Pauvre Victoria! fit Joe, je m'y suis attachÈ comme le marin ‡
son navire; je ne m'en sÈparerai pas sans peine! Il n'est plus ce
qu'il Ètait au dÈpart, soit! mais il ne faut pas en dire du mal!
Il nous a rendu de fiers services, et ce sera pour moi un crËve-cúur
de l'abandonner.

--Sois tranquille, Joe; si nous l'abandonnons, ce sera malgrÈ nous.
Il nous servira jusqu'‡ ce qu'il soit au bout de ses forces. Je lui
demande encore vingt-quatre heures.

--Il s'Èpuise, fit Joe en le considÈrant, il maigrit, sa vie s'en
va. Pauvre ballon!

--Si je ne me trompe, dit Kennedy, voici ‡ l'horizon les montagnes
dont tu parlais, Samuel.

--Ce sont bien elles, dit le docteur aprËs les avoir examinÈes avec
sa lunette; elles me paraissent fort ÈlevÈes, nous aurons du mal ‡
les franchir.

--Ne pourrait-on les Èviter?

--Je ne pense pas, Dick; vois l'immense espace quíelles occupent:
prËs de la moitiÈ de l'horizon!

--Elles ont mÍme l'air de se resserrer autour de nous, dit Joe;
elles gagnent sur la droite et sur la gauche.

--Il faut absolument passer par-dessus. ª

Ces obstacles si dangereux paraissaient approcher avec une rapiditÈ
extrÍme, ou, pour mieux dire, le vent trËs fort prÈcipitait le
Victoria vers des pics aigus. Il fallait s'Èlever ‡ tout prix, sous
peine de les heurter.

´ Vidons notre caisse ‡ eau, dit Fergusson; ne rÈservons que le
nÈcessaire pour un jour.

--Voil‡! dit Joe

--Le ballon se relËve-t-il? demanda Kennedy.

--Un peu, d'une cinquantaine de pieds, rÈpondit le docteur, qui ne
quittait pas le baromËtre des yeux. Mais ce n'est pas assez. ª

En effet, les hautes cimes arrivaient sur les voyageurs ‡ faire
croire qu'elles se prÈcipitaient sur eux; ils Ètaient loin de les
dominer; il s'en fallait de plus de cinq cents pieds encore.

La provision d'eau du chalumeau fut Ègalement jetÈe au dehors; on
n'en conserva que quelques pintes; mais cela fut encore
insuffisant.

´ Il faut pourtant passer, dit le docteur.

--Jetons les caisses, puisque nous les avons vidÈes, dit Kennedy.

--Jetez-les.

--Voil‡! fit Joe. C'est triste de s'en aller morceau par morceau.

--Pour toi, Joe, ne va pas renouveler ton dÈvouement de l'autre jour!
Quoi quíil arrive, jure-moi de ne pas nous quitter.

--Soyez tranquille, mon maÓtre, nous ne nous quitterons pas. ª

Le Victoria avait regagnÈ en hauteur une vingtaine de toises, mais
la crÍte de la montagne le dominait toujours. C'Ètait une arÍte
assez droite qui terminait une vÈritable muraille coupÈe ‡ pic. Elle
s'Èlevait encore de plus de deux cents pieds au-dessus des
voyageurs.

´ Dans dix minutes, se dit le docteur, notre nacelle sera brisÈe
contre ces roches, si nous ne parvenons pas ‡ les dÈpasser!

--Eh bien, Monsieur Samuel? fit Joe.

--Ne conserve que notre provision de pemmican, et jette toute cette
viande qui pËse. ª

Le ballon fut encore dÈlestÈ díune cinquantaine de livres; il
s'Èleva trËs sensiblement, mais peu importait, s'il n'arrivait pas
au-dessus de la ligne des montagnes. La situation Ètait effrayante;
le Victoria courait avec une grande rapiditÈ; on sentait qu'il
allait se mettre en piËces; le choc serait terrible en effet.

Le docteur regarda autour de lui dans la nacelle.

Elle Ètait presque vide.

´ S'il le faut, Dicks, tu te tiendras prÍt ‡ sacrifier tes armes.

--Sacrifier mes armes! rÈpondit le chasseur avec Èmotion.

--Mon ami, si je te le demande, c'est que ce sera nÈcessaire.

--Samuel! Samuel!

--Tes armes, tes provisions de plomb et de poudre peuvent nous
co˚ter la vie.

--Nous approchons! s'Ècria Joe, nous approchons! ª

Dix toises! La montagne dÈpassait le Victoria de dix toises encore.

Joe prit les couvertures et les prÈcipita au dehors. Sans en rien
dire ‡ Kennedy, il lanÁa Ègalement plusieurs sacs de balles et de
plomb.

Le ballon remonta, il dÈpassa la cime dangereuse, et son pÙle
supÈrieur s'Èclaira des rayons du soleil. Mais la nacelle se
trouvait encore un peu au-dessous des quartiers de rocs, contre
lesquels elle allait inÈvitablement se briser.

´ Kennedy! Kennedy! s'Ècria le docteur, jette tes armes, ou nous
sommes perdus.

--Attendez, Monsieur Dick! fit Joe, attendez! ª

Et Kennedy, se retournant, le vit disparaÓtre au dehors de la
nacelle.

´ Joe! Joe! cria-t-il.

--Le malheureux! ª fit le docteur.

La crÍte de la montagne pouvait avoir en cet endroit une vingtaine
de pieds de largeur, et de l'autre cÙtÈ, la pente prÈsentait une
moindre dÈclivitÈ. La nacelle arriva juste au niveau de ce plateau
assez uni; elle glissa sur un sol composÈ de cailloux aigus qui
criaient sous son passage,

´ Nous passons! nous passons! nous sommes passÈs! ª cria une voix
qui fit bondir le cúur de Fergusson.

L'intrÈpide garÁon se soutenait par les mains au bord infÈrieur de
la nacelle; il courait ‡ pied sur la crÍte, dÈlestant ainsi le
ballon de la totalitÈ de son poids; il Ètait mÍme obligÈ de le
retenir fortement, car il tendait ‡ lui Èchapper.

Lorsqu'il fut arrivÈ au versant opposÈ, et que l'abÓme se prÈsenta
devant lui, Joe, par un vigoureux effort du poignet, se releva, et
s'accrochant aux cordages, il remonta auprËs de ses compagnons.

´ Pas plus difficile que cela, fit-il.

--Mon brave Joe! mon ami! dit le docteur avec effusion.

--Oh! ce que j'en ai fait; rÈpondit celui-ci, ce n'est pas pour
vous; c'est pour la carabine de M. Dick! Je lui devais bien cela
depuis l'affaire de l'Arabe! J'aime ‡ payer mes dettes, et
maintenant nous sommes quittes, ajouta-t-il en prÈsentant au
chasseur son arme de prÈdilection. J'aurais eu trop de peine ‡ vous
voir vous en sÈparer. ª

Kennedy lui serra vigoureusement la main sans pouvoir dire un mot.

Le Victoria n'avait plus qu'‡ descendre; cela lui Ètait facile; il
se retrouva bientÙt ‡ deux cents pieds du sol, et fut alors en
Èquilibre. Le terrain semblait convulsionnÈ; il prÈsentait de
nombreux accidents fort difficiles ‡ Èviter pendant la nuit avec un
ballon qui n'obÈissait plus. Le soir arrivait rapidement, et, malgrÈ
ses rÈpugnances, le docteur dut se rÈsoudre ‡ faire halte jusqu'au
lendemain.

´ Nous allons chercher un lieu favorable pour nous arrÍter, dit-il.

--Ah! rÈpondit Kennedy, tu te dÈcides enfin?

--Oui, j'ai mÈditÈ longuement un projet que nous allons mettre ‡
exÈcution; il n'est encore que six heures du soir, nous aurons le
temps. Jette les ancres, Joe. ª

Joe obÈit, et les deux ancres pendirent au-dessous de la nacelle.

´ J'aperÁois de vastes forÍts, dit le docteur; nous allons courir
au-dessus de leurs cimes, et nous nous accrocherons ‡ quelque arbre.
Pour rien au monde, je ne consentirais ‡ passer la nuit ‡ terre.

--Pourrons-nous descendre? demanda Kennedy.

--A quoi bon? Je vous rÈpËte quíil serait dangereux de nous
sÈparer. D'ailleurs, je rÈclame votre aide pour un travail
difficile. ª

Le Victoria, qui rasait le sommet de forÍts immenses, ne tarda pas ‡
s'arrÍter brusquement; ses ancres Ètaient prises; le vent tomba
avec le soir, et il demeura presque immobile au-dessus de ce vaste
champ de verdure formÈ par la cime d'une forÍt de sycomores.

CHAPITRE XLII

Combat de gÈnÈrositÈ.--Dernier sacrifice.--L'appareil de
dilatation.--Adresse de Joe.--Minuit.--Le quart du docteur.--Le
quart de Kennedy.--Il s'endort.--L'incendie.--Les hurlements.--Hors
de portÈe.

Le docteur Fergusson commenÁa par relever sa position d'aprËs la
hauteur des Ètoiles; il se trouvait ‡ vingt-cinq milles ‡ peine du
SÈnÈgal.

´ Tout ce que nous pouvons faire, mes amis, dit-il aprËs avoir
pointÈ sa carte, c'est de passer le fleuve; mais comme il n'y a ni
pont ni barques, il faut ‡ tout prix le passer en ballon; pour
cela, nous devons nous allÈger encore.

--Mais je ne vois pas trop comment nous y parviendrons, rÈpondit le
chasseur qui craignait pour ses armes; ‡ moins que l'un de nous se
dÈcide ‡ se sacrifier, de rester en arriËre... et, ‡ mon tour, je
rÈclame cet honneur.

--Par exemple! rÈpondit Joe; est-ce que je n'ai pas l'habitude...

--Il ne s'agit pas de se jeter, mon ami, mais de regagner ‡ pied la
cÙte d'Afrique; je suis bon marcheur, bon chasseur...

--Je ne consentirai jamais! rÈpliqua Joe.

--Votre combat de gÈnÈrositÈ est inutile, mes braves amis, dit
Fergusson; j'espËre que nous n'en arriverons pas ‡ cette extrÈmitÈ;
d'ailleurs, s'il le fallait, loin de nous sÈparer, nous resterions
ensemble pour traverser ce pays.

--Voil‡ qui est parlÈ, fit Joe; une petite promenade ne nous fera
pas de mal.

--Mais auparavant, reprit le docteur, nous allons employer un
dernier moyen pour allÈger notre Victoria.

--Lequel? fit Kennedy; je serais assez curieux de le connaÓtre.

--Il faut nous dÈbarrasser des caisses du chalumeau, de la pile de
bunzen et du serpentin; nous avons l‡ prËs de neuf cents livres
bien lourdes ‡ traÓner par les airs.

--Mais, Samuel, comment ensuite obtiendras-tu la dilatation du gaz?

--Je ne líobtiendrai pas; nous nous en passerons.

--Mais enfin...

--…coutez-moi, mes amis; j'ai calculÈ fort exactement ce qui nous
reste de force ascensionnelle; elle est suffisante pour nous
transporter tous les trois avec le peu d'objets qui nous restent;
nous ferons ‡ peine un poids de cinq cents livres, en y comprenant
nos deux ancres que je tiens ‡ conserver.

--Mon cher Samuel, rÈpondit le chasseur, tu es plus compÈtent que
nous en pareille matiËre; tu es le seul juge de la situation;
dis-nous ce que nous devons faire, et nous le ferons.

--A vos ordres, mon maÓtre.

--Je vous rÈpËte, mes amis, quelque grave que soit cette
dÈtermination, il faut sacrifier notre appareil.

--Sacrifions le! rÈpliqua Kennedy.

--A l'ouvrage! ª fit Joe.

Ce ne fut pas un petit travail; il fallut dÈmonter l'appareil piËce
par piËce; on enleva d'abord la caisse de mÈlange, puis celle du
chalumeau, et enfin la caisse o˘ s'opÈrait la dÈcomposition de l'eau;
il ne fallut pas moins de la force rÈunie des trois voyageurs pour
arracher les rÈcipients du fond de la nacelle dans laquelle ils
Ètaient fortement encastrÈs; mais Kennedy Ètait si vigoureux, Joe
si adroit, Samuel si ingÈnieux, qu'ils en vinrent ‡ bout; ces
diverses piËces furent successivement jetÈes au dehors, et elles
disparurent en faisant de vastes trouÈes dans le feuillage des
sycomores.

´ Les nËgres seront bien ÈtonnÈs, dit Joe, de rencontrer de pareils
objets dans les bois; ils sont capables d'en faire des idoles! ª

On dut ensuite s'occuper des tuyaux engagÈs dans le ballon, et qui
se rattachaient au serpentin. Joe parvint ‡ couper ‡ quelques pieds
au-dessus de la nacelle les articulations de caoutchouc; mais quant
aux tuyaux, ce fut plus difficile, car ils Ètaient retenus par leur
extrÈmitÈ supÈrieure et fixÈs par des fils de laiton au cercle mÍme
de la soupape.

Ce fut alors que Joe dÈploya une merveilleuse adresse; les pieds
nus, pour ne pas Èrailler l'enveloppe, il parvint ‡ l'aide du filet,
et malgrÈ les oscillations, ‡ grimper jusqu'au sommet extÈrieur de
l'aÈrostat; et l‡, aprËs mille difficultÈs, accrochÈ d'une main ‡
cette surface glissante, il dÈtacha les Ècrous extÈrieurs qui
retenaient les tuyaux. Ceux-ci alors se dÈtachËrent aisÈment, et
furent retirÈs par l'appendice infÈrieur, qui fut hermÈtiquement
refermÈ au moyen d'une forte ligature.

Le Victoria, dÈlivrÈ de ce poids considÈrable, se redressa dans
l'air et tendit fortement la corde de líancre.

A minuit, ces divers travaux se terminaient heureusement, au prix de
bien des fatigues; on prit rapidement un repas fait de pemmican et
de grog froid, car le docteur n'avait plus de chaleur ‡ mettre ‡ la
disposition de Joe.

Celui-ci, d'ailleurs, et Kennedy tombaient de fatigue.

´ Couchez-vous et dormez, mes amis, leur dit Fergusson; je vais
prendre le premier quart; ‡ deux heures, je rÈveillerai Kennedy; ‡
quatre heures, Kennedy rÈveillera Joe; ‡ six heures, nous
partirons, et que le ciel veille encore sur nous pendant cette
derniËre journÈe! ª

Sans se faire prier davantage, les deux compagnons du docteur
s'Ètendirent au fond de la nacelle, et s'endormirent d'un sommeil
aussi rapide que profond.

La nuit Ètait paisible; quelques nuages s'Ècrasaient contre le
dernier quartier de la lune, dont les rayons indÈcis rompaient ‡
peine l'obscuritÈ. Fergusson, accoudÈ sur le bord de la nacelle,
promenait ses regards autour de lui; il surveillait avec attention
le sombre rideau de feuillage qui s'Ètendait sous ses pieds en lui
dÈrobant la vue du sol; le moindre bruit lui semblait suspect, et il
cherchait ‡ s'expliquer jusqu'au lÈger frÈmissement des feuilles.

Il se trouvait dans cette disposition d'esprit que la solitude rend
plus sensible encore, et pendant laquelle de vagues terreurs vous
montent au cerveau. A la fin d'un pareil voyage, aprËs avoir
surmontÈ tant d'obstacles, au moment de toucher le but, les craintes
sont plus vives, les Èmotions plus fortes, le point d'arrivÈe semble
fuir devant les yeux.

D'ailleurs, la situation actuelle n'offrait rien de rassurant, au
milieu d'un pays barbare, et avec un moyen de transport qui, en
dÈfinitive, pouvait faire dÈfaut d'un moment ‡ l'autre. Le docteur
ne comptait plus sur son ballon d'une faÁon absolue; le temps Ètait
passÈ o˘ il le manúuvrait avec audace parce qu'il Ètait s˚r de lui.

Sous ces impressions, le docteur put saisir parfois quelques rumeurs
indÈterminÈes dans ces vastes forÍts; il crut mÍme voir un feu
rapide briller entre les arbres; il regarda vivement, et porta sa
lunette de nuit dans cette direction; mais rien n'apparut, et il se
fit mÍme comme un silence plus profond.

Fergusson avait sans doute ÈprouvÈ une hallucination; il Ècouta sans
surprendre le moindre bruit; le temps de son quart Ètant alors
ÈcoulÈ, il rÈveilla Kennedy, lui recommanda une vigilance extrÍme,
et prit place aux cÙtÈs de Joe qui dormait de toutes ses forces.

Kennedy alluma tranquillement sa pipe, tout en frottant ses yeux,
qu'il avait de la peine ‡ tenir ouverts; il s'accouda dans un coin,
et se mit ‡ fumer vigoureusement pour chasser le sommeil.

Le silence le plus absolu rÈgnait autour de loi; un vent lÈger
agitait la cime des arbres et balanÁait doucement la nacelle,
invitant le chasseur a ce sommeil qui l'envahissait malgrÈ lui; il
voulut y rÈsister, ouvrit plusieurs fois les paupiËres, plongea dans
la nuit quelques-uns de ces regards qui ne voient pas, et enfin,
succombant ‡ la fatigue, il s'endormit.

Combien de temps fut-il plongÈ dans cet Ètat d'inertie? Il ne put
s'en rendre compte ‡ son rÈveil, qui fut brusquement provoquÈ par un
pÈtillement inattendu.

Il se frotta les yeux, il se leva. Une chaleur intense se projetait
sur sa figure. La forÍt Ètait en flammes.

´ Au feu! au feu! s'Ècria-t-il, ª sans trop comprendre
l'ÈvÈnement.

Ses deux compagnons se relevËrent.

´ Qu'est-ce donc! demanda Samuel.

--L'incendie! fit Joe... Mais qui peut... ª

En ce moment des hurlements ÈclatËrent sous le feuillage violemment
illuminÈ.

´ Ah! les sauvages! s'Ècria Joe. Ils ont mis le feu ‡ la forÍt
pour nous incendier plus s˚rement!

--Les Talibas! les marabouts d'Al-Hadji, sans doute! ª dit le
docteur.

Un cercle de feu entourait le Victoria; les craquements du bois
mort se mÍlaient aux gÈmissements des branches vertes; les lianes,
les feuilles, toute la partie vivante de cette vÈgÈtation se tordait
dans l'ÈlÈment destructeur; le regard ne saisissait qu'un ocÈan de
flammes; les grands arbres se dessinaient en noir dans la
fournaise, avec leurs branches couvertes de charbons incandescents;
cet amas enflammÈ, cet embrasement se rÈflÈchissait dans les nuages,
et les voyageurs se crurent enveloppÈs dans une sphËre de feu.

´ Fuyons! s'Ècria Kennedy! ‡ terre! c'est notre seule chance de
salut! ª

Mais Fergusson l'arrÍta d'une main ferme, et, se prÈcipitant sur la
corde de l'ancre, il la trancha d'un coup de hache. Les flammes,
s'allongeant vers le ballon, lÈchaient dÈj‡ ses parois illuminÈes;
mais le Victoria, dÈbarrassÈ de ses liens, monta de plus de mille
pieds dans les airs.

Des cris Èpouvantables ÈclatËrent sous la forÍt, avec de violentes
dÈtonations d'armes ‡ feu; le ballon, pris par un courant qui se
levait avec le jour, se porta vers l'ouest

Il Ètait quatre heures du matin.

CHAPITRE XLIII

Les Talibas.--La poursuite.--Un pays dÈvastÈ.--Vent modÈrÈ.--Le
Victoria baisse--Les derniËres provisions.--Les bonds du
Victoria.--DÈfense ‡ coups de fusil.--Le vent fraÓchit,--Le fleuve
du SÈnÈgal.--Les cataractes de Gouina.--L'air chaud.--TraversÈe du
fleuve.

´ Si nous n'avions pas pris la prÈcaution de nous allÈger hier soir,
dit le docteur, nous Ètions perdus sans ressources.

Voil‡ ce que c'est que de faire les choses ‡ temps, rÈpliqua Joe;
on se sauve alors, et rien níest plus naturel.

--Nous ne sommes pas hors de danger, rÈpliqua Fergusson.

--Que crains-tu donc? demanda Dick. Le Victoria ne peut pas
descendre sans ta permission, et quand il descendrait?

--Quand il descendrait! Dick, regarde! ª

La lisiËre de la forÍt venait d'Ítre dÈpassÈe, et les voyageurs
purent apercevoir une trentaine de cavaliers, revÍtus du large
pantalon et du burnous flottant; ils Ètaient armÈs, les uns de
lances, les autres de longs mousquets; ils suivaient au petit galop
de leurs chevaux vifs et ardents la direction du Victoria, qui
marchait avec une vitesse modÈrÈe.

A la vue des voyageurs, ils poussËrent des cris sauvages, en
brandissant leurs armes; la colËre et les menaces se lisaient sur
leurs figures basanÈes, rendues plus fÈroces par une barbe rare,
mais hÈrissÈe; ils traversaient sans peine ces plateaux abaissÈs et
ces rampes adoucies qui descendent an SÈnÈgal.

´ Ce sont bien eux! dit le docteur, les cruels Talibas, les
farouches marabouts d'Al-Eladji! J'aimerais mieux me trouver en
pleine forÍt, au milieu d'un cercle de bÍtes fauves, que de tomber
entre les mains de ces bandits.

--Ils n'ont pas l'air accommodant! fit Kennedy, et ce sont de
vigoureux gaillards!

--Heureusement, ces bÍtes-l‡, Áa ne vole pas, rÈpondit Joe; c'est
toujours quelque chose

--Voyez, dit Fergusson, ces villages en ruines, ces huttes
incendiÈes! voil‡ leur ouvrage; et l‡ o˘ s'Ètendaient de vastes
cultures, ils ont apportÈ l'ariditÈ et la dÈvastation.

--Enfin, ils ne peuvent nous atteindre, rÈpliqua Kennedy, et si nous
parvenons ‡ mettre le fleuve entre eux et nous, nous serons en
s˚retÈ.

--Parfaitement, Dick; mais il ne faut pas tomber, rÈpondit Le
docteur en portant ses yeux sur le baromËtre

--En tout cas, Joe, reprit Kennedy, nous ne ferons pas mal de
prÈparer nos armes.

--Cela ne peut pas nuire, Monsieur Dick; nous nous trouverons bien
de ne pas les avoir semÈes sur notre route.

--Ma carabine! s'Ècria le chasseur, j'espËre ne m'en sÈparer
jamais. ª

Et Kennedy la chargea avec le plus grand soin; il lui restait de la
poudre et des balles en quantitÈ suffisante.

´ A quelle hauteur nous maintenons-nous? demanda-t-il ‡ Fergusson.

--A sept cent cinquante pieds environ; mais nous n'avons plus la
facultÈ de chercher des courants favorables, en montant ou en
descendant; nous sommes ‡ la merci du ballon.

--Cela est f‚cheux, reprit Kennedy; le vent est assez mÈdiocre, et
si nous avions rencontrÈ un ouragan pareil ‡ celui des jours
prÈcÈdents, depuis longtemps ces affreux bandits seraient hors de
vue.

--Ces coquins-l‡ nous suivent sans se gÍner, dit Joe, au petit galop;
une vraie promenade.

--Si nous Ètions ‡ bonne portÈe, dit le chasseur, je m'amuserais ‡
les dÈmonter les uns aprËs les autres.

--Oui-da! rÈpondit Fergusson; mais ils seraient ‡ bonne portÈe
aussi, et notre Victoria offrirait un but trop facile aux balles de
leurs longs mousquets; or, s'ils le dÈchiraient, je te laisse ‡
juger quelle serait notre situation. ª

La poursuite des Talibas continua toute la matinÈe. Vers onze heures
du matin, les voyageurs avaient ‡ peine gagnÈ une quinzaine de
milles dans l'ouest.

Le docteur Èpiait les moindres nuages ‡ l'horizon. Il craignait
toujours un changement dans l'atmosphËre. S'il venait ‡ Ítre rejetÈ
vers le Niger, que deviendrait-il! D'ailleurs, il constatait que le
ballon tendait ‡ baisser sensiblement; depuis son dÈpart, il avait
dÈj‡ perdu plus de trois cents pieds, et le SÈnÈgal devait Ítre
ÈloignÈ d'une douzaine de milles; avec la vitesse actuelle, il lui
fallait compter encore trois heures de voyage.

En ce moment, son attention fut attirÈe par de nouveaux cri; les
Talibas s'agitaient en pressant leurs chevaux.

Le docteur consulta le baromËtre, et comprit la cause de ces
hurlements:

´ Nous descendons, fit Kennedy.

--Oui, rÈpondit Fergusson.

--Diable! ª pensa Joe.

Au bout d'un quart d'heure, la nacelle n'Ètait pas ‡ cent cinquante
pieds du sol, mais le vent soufflait avec plus de force.

Les Talibas enlevËrent leurs chevaux, et bientÙt une dÈcharge de
mousquets Èclata dans les airs.

´ Trop loin, imbÈciles! s'Ècria Joe; il me paraÓt bon de tenir ces
gredins-l‡ ‡ distance. ª

Et, visant l'un des cavaliers les plus avancÈs, il fit feu; le
Talibas roula ‡ terre; ses compagnons s'arrÍtËrent et le Victoria
gagna sur eux.

´ Ils sont prudents; dit Kennedy.

--Parce qu'ils se croient assurÈs de nous prendre, rÈpondit le
docteur; et ils y rÈussiront, si nous descendons encore! Il faut
absolument nous relever!

--Que jeter! demanda Joe.

--Tout ce qui reste de provision de pemmican! C'est encore une
trentaine de livres dont nous nous dÈbarrasserons!

--Voil‡, Monsieur! ª fit Joe en obÈissant aux ordres de son maÓtre.

La nacelle, qui touchait presque le sol, se releva au milieu des
cris des Talibas; mais, une demi-heure plus tard, le Victoria
redescendait avec rapiditÈ; le gaz fuyait par les pores de
l'enveloppe.

BientÙt la nacelle vint raser le sol; les nËgres d'Al-Hadji se
prÈcipitËrent vers elle; mais, comme il arrive en pareille
circonstance, ‡ peine eut-il touchÈ terre, que le Victoria se releva
d'un bond pour s'abattre de nouveau un mille plus loin.

´ Nous n'Èchapperons donc pas! fit Kennedy avec rage.

--Jette notre rÈserve d'eau-de-vie, Joe, s'Ècria le docteur, nos
instruments, tout ce qui peut avoir une pesanteur quelconque, et
notre derniËre ancre, puisqu'il le faut! ª

Joe arracha les baromËtres, les thermomËtres; mais tout cela Ètait
peu de chose, et le ballon, qui remonta un instant, retomba bientÙt
vers la terre. Les Talibas volaient sur ses traces et n'Ètaient qu'‡
deux cents pas de lui.

´ Jette les deux fusils! s'Ècria le docteur.

Pas avant de les avoir dÈchargÈs, du moins, ª rÈpondit le chasseur.

Et quatre coups successifs frappËrent dans la masse des cavaliers;
quatre Talibas tombËrent au milieu des cris frÈnÈtiques de la bande.
Le Victoria se releva de nouveau; il faisait des bonds d'une Ènorme
Ètendue, comme une immense balle Èlastique rebondissant sur le sol.

…trange spectacle que celui de ces infortunÈs cherchant ‡ fuir par
des enjambÈes gigantesques, et qui, semblables ‡ AntÈe, paraissaient
reprendre une force nouvelle dËs qu'ils touchaient terre! Mais il
fallait que cette situation eut une fin. Il Ètait prËs de midi. Le
Victoria s'Èpuisait, se vidait, síallongeait; son enveloppe
devenait flasque et flottante; les plis du taffetas distendu
grinÁaient les uns sur les autres.

´ Le ciel nous abandonne, dit Kennedy, il faudra tomber! ª

Joe ne rÈpondit pas, il regardait son maÓtre.

´ Non! dit celui-ci, nous avons encore plus de cent cinquante
livres ‡ jeter.

--Quoi donc? demanda Kennedy, pensant que le docteur devenait fou.

--La nacelle! rÈpondit celui-ci. Accrochons-nous au filet! Nous
pouvons nous retenir aux mailles et gagner le fleuve! Vite! vite!

Et ces hommes audacieux n'hÈsitËrent pas ‡ tenter un pareil moyen de
salut. Ils se suspendirent aux mailles du filet, ainsi que l'avait
indiquÈ le docteur, et Joe, se retenant d'une main, coupa les cordes
de la nacelle; elle tomba au moment o˘ l'aÈrostat allait
dÈfinitivement s'abattre.

´ Hourra! hourra! ª s'Ècria-t-il, pendant que le ballon dÈlestÈ
remontait ‡ trois cents pieds dans l'air.

Les Talibas excitaient leurs chevaux; ils couraient ventre ‡ terre;
mais le Victoria, rencontrant un vent plus actif, les devanÁa et
fila rapidement vers une colline qui barrait l'horizon de l'ouest.
Ce fut une circonstance favorable pour les voyageurs, car ils purent
la dÈpasser, tandis que la horde d'Al Hadji Ètait forcÈe de prendre
par le nord pour tourner ce dernier obstacle.

Les trois amis se tenaient accrochÈs au filet; ils avaient pu le
rattacher au-dessous d'eux, et il formait comme une poche flottante.

Soudain, aprËs avoir franchi la colline, le docteur s'Ècria:

´ Le fleuve! le fleuve! le SÈnÈgal! ª

A deux milles, en effet, le fleuve roulait une masse d'eau fort
Ètendue; la rive opposÈe, basse et fertile, offrait une s˚re
retraite et un endroit favorable pour opÈrer la descente.

´ Encore un quart d'heure, dit Fergusson, et nous sommes sauvÈs! ª

Mais il ne devait pas en Ítre ainsi; le ballon vide retombait peu ‡
peu sur un terrain presque entiËrement dÈpourvu de vÈgÈtation.
C'Ètaient de longues pentes et des plaines rocailleuses; ‡ peine
quelques buissons, une herbe Èpaisse et dessÈchÈe sous l'ardeur du
soleil.

Le Victoria toucha plusieurs fois le sol et se releva; ses bonds
diminuaient de hauteur et d'Ètendue; au dernier, il s'accrocha par
la partie supÈrieure du filet aux branches ÈlevÈes d'un baobab, seul
arbre isolÈ au milieu de ce pays dÈsert.

´ C'est fini, fit le chasseur.

--Et ‡ cent pas du fleuve, ª dit Joe.

Les trois infortunÈs mirent pied ‡ terre, et le docteur entraÓna ses
deux compagnons vers le SÈnÈgal.

En cet endroit, le fleuve faisait entendre un mugissement prolongÈ;
arrivÈ sur les bords, Fergusson reconnut les chutes de Gouina! Pas
une barque sur la rive; pas un Ítre animÈ.

Sur une largeur de deux mille pieds, le SÈnÈgal se prÈcipitait d'une
hauteur de cent cinquante, avec un bruit retentissant. Il coulait de
l'est ‡ l'ouest, et la ligne de rochers qui barrait son cours
s'Ètendait du nord au sud. Au milieu de la chute se dressaient des
rochers aux formes Ètranges, comme d'immenses animaux antÈdiluviens
pÈtrifiÈs au milieu des eaux.

L'impossibilitÈ de traverser ce gouffre Ètait Èvidente; Kennedy ne
put retenir un geste de dÈsespoir.

Mais le docteur Fergusson, avec un Ènergique accent d'audace,
s'Ècria:

´ Tout n'est pas fini!

--Je le savais bien, ª fit Joe avec cette confiance en son maÓtre
qu'il ne pouvait jamais perdre.

La vue de cette herbe dessÈchÈe avait inspirÈ au docteur une idÈe
hardie. C'Ètait la seule chance de salut. Il ramena rapidement ses
compagnons vers l'enveloppe de l'aÈrostat.

´ Nous avons au moins une heure d'avance sur ces bandits, dit-il;
ne perdons pas de temps, mes amis, ramassez une grande quantitÈ de
cette herbe sËche; il m'en faut cent livres au moins.

--Pourquoi faire? demanda Kennedy.

--Je n'ai plus de gaz; eh bien! je traverserai le fleuve avec de
l'air chaud!

--Ah! mon brave! Samuel! s'Ècria Kennedy, tu es vraiment un grand
homme!

Joe et Kennedy se mirent au travail, et bientÙt une Ènorme meule fut
empilÈe prÈs du baobab.

Pendant ce temps, le docteur avait agrandi l'orifice de l'aÈrostat
en le coupant dans sa partie infÈrieure; il eut soin prÈalablement
de chasser ce qui pouvait rester d'hydrogËne par la soupape; puis il
empila une certaine quantitÈ d'herbe sËche sous l'enveloppe, et il y
mit le feu.

Il faut peu de temps pour gonfler un ballon avec de l'air chaud;
une chaleur de cent quatre-vingts degrÈs [100∞ centigrades,] suffit
‡ diminuer de moitiÈ la pesanteur de l'air qu'il renferme en le
rarÈfiant; aussi le Victoria commenÁa ‡ reprendre sensiblement sa
forme arrondie; l'herbe ne manquait pas; le feu s'activait par les
soins du docteur, et l'aÈrostat grossissait ‡ vue d'úil.

Il Ètait alors une heure moins le quart.

En ce moment, ‡ deux milles dans le nord, apparut la bande des
Talibas; on entendait leurs cris et le galop des chevaux lancÈs ‡
toute vitesse.

´ Dans vingt minutes ils seront ici, fit Kennedy.

--De l'herbe! de l'herbe! Joe. Dans dix minutes nous serons en
plein air!

--Voil‡, Monsieur. ª

Le Victoria Ètait aux deux tiers gonflÈ.

´ Mes amis! accrochons-nous au filet, comme nous l'avons fait dÈj‡.

--C'est fait, ª rÈpondit le chasseur. ª

Au bout de dix minutes, quelques secousses du ballon indiquËrent sa
tendance ‡ s'enlever. Les Talibas approchaient; ils Ètaient ‡ peine
‡ cinq cents pas.

´ Tenez-vous bien, s'Ècria Fergusson.

--N'ayez pas peur, mon maÓtre! n'ayez pas peur! ª

Et du pied le docteur poussa dans le foyer une nouvelle quantitÈ
d'herbe.

Le ballon, entiËrement dilatÈ par l'accroissement de tempÈrature,
s'envola en frÙlant les branches du baobab.

´ En route! ª cria Joe.

Une dÈcharge de mousquets lui rÈpondit; une balle mÍme lui laboura
l'Èpaule; mais Kennedy, se penchant et dÈchargeant sa carabine d'une
main, jeta un ennemi de plus ‡ terre.

Des cris de rage impossibles ‡ rendre accueillirent l'enlËvement de
l'aÈrostat, qui monta ‡ plus de huit cents pieds. Un vent rapide le
saisit, et il dÈcrivit d'inquiÈtantes oscillations, pendant que
l'intrÈpide docteur et ses compagnons contemplaient le gouffre des
cataractes ouvert sous leurs yeux.

Dix minutes aprËs, sans avoir ÈchangÈ une parole, les intrÈpides
voyageurs descendaient peu ‡ peu vers l'autre rive du fleuve.

L‡, surpris, ÈmerveillÈ, effrayÈ, se tenait un groupe d'une dizaine
d'hommes qui portaient l'uniforme franÁais. Qu'on juge de leur
Ètonnement quand ils virent ce ballon s'Èlever de la rive droite du
fleuve. Ils n'Ètaient pas ÈloignÈs de croire ‡ un phÈnomËne cÈleste.
Mais leurs chefs, un lieutenant de marine et un enseigne de
vaisseau, connaissaient par les journaux d'Europe l'audacieuse
tentative du docteur Fergusson, et ils se rendirent tout de suite
compte de l'ÈvÈnement.

Le ballon, se dÈgonflant peu ‡ peu, retombait avec les hardis
aÈronautes retenus ‡ son filet; mais il Ètait douteux qu'il put
atteindre la terre, aussi les FranÁais se prÈcipitËrent dans le
fleuve, et reÁurent les trois Anglais entre leurs bras, au moment o˘
le Victoria s'abattait ‡ quelques toises de la rive gauche du
SÈnÈgal.

´ Le docteur Fergusson! s'Ècria le lieutenant.

--Lui-mÍme, rÈpondit tranquillement le docteur, et ses deux amis. ª

Les FranÁais emportËrent les voyageurs au del‡ du fleuve, tandis que
le ballon ‡ demi dÈgonflÈ, entraÓnÈ par un courant rapide, s'en alla
comme une bulle immense s'engloutir avec les eaux du SÈnÈgal dans
les cataractes de Gouina.

´ Pauvre Victoria! ª fit Joe.

Le docteur ne put retenir une larme; il ouvrit ses bras, et ses
deux amis s'y prÈcipitËrent sous l'empire d'une grande Èmotion

CHAPITRE XLIV

Conclusion.--Le procËs-verbal.--Les Ètablissements franÁais.--Le
poste de MÈdine.--Le Basilic.--Saint-Louis.--La frÈgate
anglaise.--Retour ‡ Londres.

L'expÈdition qui se trouvait sur le bord du fleuve avait ÈtÈ envoyÈe
par le gouverneur du SÈnÈgal; elle se composait de deux officiers,
MM. Dufraisse, lieutenant d'infanterie de marine, et Rodamel,
enseigne de vaisseau; d'un sergent et de sept soldats. Depuis deux
jours, ils s'occupaient de reconnaÓtre la situation la plus
favorable pour l'Ètablissement d'un poste ‡ Gouina, lorsqu'ils
furent tÈmoins de l'arrivÈe du docteur Fergusson.

On se figure aisÈment les fÈlicitations et les embrassements dont
furent accablÈs les trois voyageurs. Les FranÁais, ayant pu
contrÙler par eux mÍmes l'accomplissement de cet audacieux projet,
devenaient les tÈmoins naturels de Samuel Fergusson.

Aussi le docteur leur demanda-t-il tout d'abord de constater
officiellement son arrivÈe aux cataractes de Gouina.

´ Vous ne refuserez pas de signer un procËs-verbal? demanda-t-il au
lieutenant Dufraisse.

--A vos ordres, ª rÈpondit ce dernier.

Les Anglais furent conduits ‡ un poste provisoire Ètabli sur le bord
du fleuve; ils y trouvËrent les soins les plus attentifs et des
provisions en abondance. Et c'est l‡ que fut rÈdigÈ en ces termes le
procËs-verbal qui figure aujourd'hui dans les archives de la SociÈtÈ
GÈographique de Londres:

´ Nous, soussignÈs, dÈclarons que ledit jour nous avons vu arriver
suspendus au filet d'un ballon le docteur Fergusson et ses deux
compagnons Richard Kennedy et Joseph Wilson [Dick est le diminutif
de Richard, et Joe celui de Joseph.]; lequel ballon est tombÈ ‡
quelques pas de nous dans le lit mÍme du fleuve, et, entraÓnÈ par le
courant, s'est abÓmÈ dans les cataractes de Gouina. En foi de quoi
nous avons signÈ le prÈsent procËs-verbal, contradictoirement avec
les sus nommÈs, pour valoir ce que de droit. Fait aux cataractes de
Gouina, le 24 mai 1862.

´ SAMUEL FERGUSSON, RICHARD KENNEDY, JOSEPH WILSON DUFRAISSE,
lieutenant d'infanterie de marine; RODAMEL, enseigne de vaisseau;
DUFAYS, sergent; FLIPPEAU, MAYOR, P…LISSIER, LOROIS, RASCAGNET,
GUILLON, LEBEL, soldats. ª

Ici finit líÈtonnante traversÈe du docteur Fergusson et de ses
braves compagnons, constatÈe par d'irrÈcusables tÈmoignages; ils se
trouvaient avec des amis au milieu de tribus plus hospitaliËres et
dont les rapports sont frÈquents avec les Ètablissements franÁais.

Ils Ètaient arrivÈs au SÈnÈgal le samedi 24 mai, et, le 27 du mÍme
mois, ils atteignaient le poste de MÈdine, situÈ un peu plus au nord
sur le fleuve.

L‡ les franÁais les reÁurent ‡ bras ouverts, et dÈployËrent envers
eux toutes les ressources de leur hospitalitÈ; le docteur et ses
compagnons purent s'embarquer presque immÈdiatement sur le petit
bateau ‡ vapeur le Basilic, qui descendait le SÈnÈgal jusqu'‡ son
embouchure.

Quatorze jours aprËs, le 10 juin, ils arrivËrent ‡ Saint-Louis, o˘
le gouverneur les reÁut magnifiquement; ils Ètaient complËtement
remis de leurs Èmotions et de leurs fatigues. D'ailleurs Joe disait
‡ qui voulait l'entendre:

´ C'est un piËtre voyage que le notre, aprËs tout, et si quelqu'un
est avide d'Èmotions, je ne lui conseille pas de l'entreprendre;
cela devient fastidieux ‡ la fin, et, sans les aventures du lac
Tchad et du SÈnÈgal, je crois vÈritablement que nous serions morts
d'ennui! ª

Une frÈgate anglaise Ètait en partance; les trois voyageurs prirent
passage ‡ bord; le 26 juin, ils arrivaient ‡ Portsmouth, et le
lendemain ‡ Londres.

Nous ne dÈcrirons pas l'accueil qu'ils reÁurent ‡ la SociÈtÈ Royale
de GÈographie, ni l'empressement dont ils furent l'objet; Kennedy
repartit aussitÙt pour …dimbourg avec sa fameuse carabine; il avait
h‚te de rassurer sa vieille gouvernante.

Le docteur Fergusson et son fidËle Joe demeurËrent les mÍmes hommes
que nous avons connus. Cependant il s'Ètait fait en eux un
changement ‡ leur insu.

Ils Ètaient devenus deux amis.

Les journaux de l'Europe entiËre ne tarirent pas en Èloges sur les
audacieux explorateurs, et le Daily Telegraph fit un tirage de neuf
cent soixante-dix-sept mille exemplaires le jour o˘ il publia un
extrait du voyage.

Le docteur Fergusson fit en sÈance publique ‡ la SociÈtÈ Royale de
GÈographie le rÈcit de son expÈdition aÈronautique, et il obtint
pour lui et ses deux compagnons la mÈdaille d'or destinÈe ‡
rÈcompenser la plus remarquable exploration de l'annÈe 1862.

________

Le voyage du docteur Fergusson a eu tout d'abord pour rÈsultat de
constater de la maniËre la plus prÈcise les faits et les relËvements
gÈographiques reconnus par MM. Barth, Burton, Speke et autres. Gr‚ce
aux expÈditions actuelles de MM. Speke et Grant, de Heuglin et
Munzinger, qui remontent aux sources du Nil ou se dirigent vers le
centre de .líAfrique, nous pourrons avant peu contrÙler les propres
dÈcouvertes du docteur Fergusson dans cette immense contrÈe comprise
entre les quatorziËme et trente-troisiËme degrÈs de longitude.

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