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A L'Ombre Des Jeunes Filles en Fleur, Volume 3 by Marcel Proust

Part 4 out of 4

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résistants, prêts à soulever bien d'autres fardeaux, toutes les
montagnes du monde, sur leur surface délicate. Leur orbe ne se
trouvait plus suffisamment rempli par la sphère même de l'horizon. Et
tout ce que la nature eût pu m'apporter de vie m'eût semblé bien
mince, les souffles de la mer m'eussent paru bien courts pour
l'immense aspiration qui soulevait ma poitrine. La mort eût du me
frapper en ce moment que cela m'eût paru indifférent ou plutôt
impossible, car la vie n'était pas hors de moi, elle était en moi;
j'aurais souri de pitié si un philosophe eût émis l'idée qu'un jour
même éloigné, j'aurais à mourir, que les forces éternelles de la
nature me survivraient, les forces de cette nature sous les pieds
divins de qui je n'étais qu'un grain de poussière; qu'après moi il y
aurait encore ces falaises arrondies et bombées, cette mer, ce clair
de lune, ce ciel! Comment cela eût-il été possible, comment le monde
eût-il pu durer plus que moi, puisque je n'étais pas perdu en lui,
puisque c'était lui qui était enclos en moi, en moi qu'il était bien
loin de remplir, en moi, où, en sentant la place d'y entasser tant
d'autres trésors, je jetais dédaigneusement dans un coin ciel, mer et
falaises. «Finissez ou je sonne», s'écria Albertine voyant que je me
jetais sur elle pour l'embrasser. Mais je me disais que ce n'était pas
pour ne rien faire qu'une jeune fille fait venir un jeune homme en
cachette, en s'arrangeant pour que sa tante ne le sache pas, que
d'ailleurs l'audace réussit à ceux qui savent profiter des occasions;
dans l'état d'exaltation où j'étais, le visage rond d'Albertine,
éclairé d'un feu intérieur comme par une veilleuse, prenait pour moi
un tel relief qu'imitant la rotation d'une sphère ardente, il me
semblait tourner telles ces figures de Michel Ange qu'emporte un
immobile et vertigineux tourbillon. J'allais savoir l'odeur, le goût,
qu'avait ce fruit rose inconnu. J'entendis un son précipité, prolongé
et criard. Albertine avait sonné de toutes ses forces.

J'avais cru que l'amour que j'avais pour Albertine n'était pas fondé
sur l'espoir de la possession physique. Pourtant quand il m'eut paru
résulter de l'expérience de ce soir-là que cette possession était
impossible et qu'après n'avoir pas douté le premier jour, sur la
plage, qu'Albertine ne fût dévergondée, puis être passé par des
suppositions intermédiaires, il me sembla acquis d'une manière
définitive qu'elle était absolument vertueuse; quand à son retour de
chez sa tante, huit jours plus tard, elle me dit avec froideur: «Je
vous pardonne, je regrette même de vous avoir fait de la peine mais ne
recommencez jamais», au contraire de ce qui s'était produit quand
Bloch m'avait dit qu'on pouvait avoir toutes les femmes et comme si au
lieu d'une jeune fille réelle, j'avais connu une poupée de cire, il
arriva, que peu à peu se détacha d'elle mon désir de pénétrer dans sa
vie, de la suivre dans les pays où elle avait passé son enfance,
d'être initié par elle à une vie de sport; ma curiosité intellectuelle
de ce qu'elle pensait sur tel ou tel sujet ne survécut pas à la
croyance que je pourrais l'embrasser. Mes rêves l'abandonnèrent dès
qu'ils cessèrent d'être alimentés par l'espoir d'une possession dont
je les avais crus indépendants. Dès lors ils se retrouvèrent libres,
de se reporter -- selon le charme que je lui avais trouvé un certain
jour surtout selon la possibilité et les chances que j'entrevoyais
d'être aimé par elle -- sur telle ou telle des amies d'Albertine et
d'abord sur Andrée. Pourtant si Albertine n'avait pas existé,
peut-être n'aurais-je pas eu le plaisir que je commençai à prendre de
plus en plus les jours qui suivirent, à la gentillesse que me
témoignait Andrée. Albertine ne raconta à personne l'échec que j'avais
essuyé auprès d'elle. Elle était une de ces jolies filles qui, dès
leur extrême jeunesse, pour leur beauté, mais surtout pour un
agrément, un charme qui restent assez mystérieux, et qui ont leur
source peut-être dans des réserves de vitalité où de moins favorisés
par la nature, viennent se désaltérer, toujours -- dans leur famille,
au milieu de leurs amies, dans le monde, ont plu davantage que de plus
belles, de plus riches, elle était de ces êtres à qui, avant l'âge de
l'amour et bien plus encore quand il est venu, on demande plus qu'eux
ne demandent, et même qu'ils ne peuvent donner. Dès son enfance
Albertine avait toujours eu en admiration devant elle quatre ou cinq
petites camarades, parmi lesquelles se trouvait Andrée qui lui était
si supérieure et le savait (et peut-être cette attraction qu'Albertine
exerçait bien involontairement avait-elle été à l'origine, avait-elle
servi à la fondation de la petite bande). Cette attraction s'exerçait
même assez loin dans des milieux relativement plus brillants, où s'il
y avait une pavane à danser on demandait Albertine plutôt qu'une jeune
fille mieux née. La conséquence était que, n'ayant pas un sou de dot,
vivant assez mal, d'ailleurs, à la charge de M. Bontemps qu'on disait
véreux et qui souhaitait se débarrasser d'elle, elle était pourtant
invitée non seulement à dîner, mais à demeure, chez des personnes qui
aux yeux de Saint-Loup n'eussent eu aucune élégance, mais qui pour la
mère de Rosemonde ou pour la mère d'Andrée, femmes très riches mais
qui ne connaissaient pas ces personnes, représentaient quelque chose
d'énorme. Ainsi Albertine passait tous les ans quelques semaines dans
la famille d'un régent de la Banque de France, président du Conseil
d'administration d'une grande Compagnie de Chemins de fer. La femme de
ce financier recevait des personnages importants et n'avait jamais dit
son «jour» à la mère d'Andrée, laquelle trouvait cette dame impolie,
mais n'en était pas moins prodigieusement intéressée par tout ce qui
se passait chez elle. Aussi exhortait-elle tous les ans Andrée à
inviter Albertine, dans leur villa, parce que, disait-elle, c'était
une bonne uvre d'offrir un séjour à la mer à une fille qui n'avait pas
elle-même les moyens de voyager et dont la tante ne s'occupait guère;
la mère d'Andrée n'était probablement pas mue par l'espoir que le
régent de la Banque et sa femme apprenant qu'Albertine était choyée
par elle et sa fille, concevraient d'elles deux une bonne opinion; à
plus forte raison n'espérait-elle pas qu'Albertine pourtant si bonne
et adroite, saurait la faire inviter, ou tout au moins faire inviter
Andrée aux garden-partys du financier. Mais chaque soir à dîner, tout
en prenant un air dédaigneux et indifférent, elle était enchantée
d'entendre Albertine lui raconter ce qui s'était passé au château
pendant qu'elle y était, les gens qui y avaient été reçus et qu'elle
connaissait presque tous de vue ou de nom. Même la pensée qu'elle ne
les connaissait que de cette façon, c'est-à-dire ne les connaissait
pas (elle appelait cela connaître les gens «de tout temps»), donnait à
la mère d'Andrée une pointe de mélancolie tandis qu'elle posait à
Albertine des questions sur eux d'un air hautain et distrait, du bout
des lèvres et eût pu la laisser incertaine et inquiète sur
l'importance de sa propre situation si elle ne s'était rassurée
elle-même et replacée dans la «réalité de la vie» en disant au maître
d'hôtel: «Vous direz au chef que ses petits pois ne sont pas assez
fondants.» Elle retrouvait alors sa sérénité. Et elle était bien
décidée à ce qu'Andrée n'épousât qu'un homme d'excellente famille
naturellement, mais assez riche pour qu'elle pût elle aussi avoir un
chef et deux cochers. C'était cela le positif, la vérité effective
d'une situation. Mais qu'Albertine eût dîné au château du régent de la
Banque avec telle ou telle dame, que cette dame l'eût même invitée
pour l'hiver suivant, cela n'en donnait pas moins à la jeune fille,
pour la mère d'Andrée une sorte de considération particulière qui
s'alliait très bien à la pitié et même au mépris excités par son
infortune, mépris augmenté par le fait que M. Bontemps eût trahi son
drapeau et se fût -- même vaguement panamiste, disait-on -- rallié au
gouvernement. Ce qui n'empêchait pas, d'ailleurs, la mère d'Andrée,
par amour de la vérité de foudroyer de son dédain les gens qui avaient
l'air de croire qu'Albertine était d'une basse extraction. «Comment,
c'est tout ce qu'il y a de mieux, ce sont des Simonet, avec un seul
n.» Certes, à cause du milieu où tout cela évoluait, où l'argent joue
un tel rôle, et où l'élégance vous fait inviter mais non épouser,
aucun mariage «potable» ne semblait pouvoir être pour Albertine,
conséquence utile de la considération si distinguée dont elle
jouissait et qu'on n'eût pas trouvée compensatrice de sa pauvreté.
Mais même à eux seuls, et n'apportant pas l'espoir d'une conséquence
matrimoniale, ces «succès» excitaient l'envie de certaines mères
méchantes, furieuses de voir Albertine être reçue comme «l'enfant de
la maison» par la femme du régent de la Banque, même par la mère
d'Andrée, qu'elles connaissaient à peine. Aussi disaient-elles à des
amis communs d'elles et de ces deux dames, que celles-ci seraient
indignées si elles savaient la vérité, c'est-à-dire qu'Albertine
racontait chez l'une (et «vice versa») tout ce que l'intimité où on
l'admettait imprudemment lui permettait de découvrir chez l'autre,
mille petits secrets qu'il eût été infiniment désagréables à
l'intéressée de voir dévoilés. Ces femmes envieuses disaient cela pour
que cela fût répété et pour brouiller Albertine avec ses protectrices.
Mais ces commissions comme il arrive souvent n'avaient aucun succès.
On sentait trop la méchanceté qui les dictait et cela ne faisait que
faire mépriser un peu plus celles qui en avaient pris l'initiative. La
mère d'Andrée était trop fixée sur le compte d'Albertine pour changer
d'opinion à son égard. Elle la considérait comme une «malheureuse»
mais d'une nature excellente et qui ne savait qu'inventer pour faire
plaisir.

Si cette sorte de vogue qu'avait obtenue Albertine ne paraissait
devoir comporter aucun résultat pratique, elle avait imprimé à l'amie
d'Andrée le caractère distinctif des êtres qui toujours recherchés,
n'ont jamais besoin de s'offrir (caractère qui se retrouve aussi pour
des raisons analogues, à une autre extrémité de la société chez des
femmes d'une grande élégance), et qui est de ne pas faire montre des
succès qu'ils ont, de les cacher plutôt. Elle ne disait jamais à
quelqu'un: «Il a envie de me voir», parlait de tous avec une grande
bienveillance, et comme si ce fût elle qui eût couru après, recherché
les autres. Si on parlait d'un jeune homme qui quelques minutes
auparavant venait de lui faire en tête-à-tête les plus sanglants
reproches parce qu'elle lui avait refusé un rendez-vous, bien loin de
s'en vanter publiquement, ou de lui en vouloir à lui, elle faisait son
éloge: «C'est un si gentil garçon.» Elle était même tellement ennuyée
de plaire, parce que cela l'obligeait à faire de la peine, tandis que,
par nature, elle aimait à faire plaisir. Elle aimait même à faire
plaisir au point d'en être arrivée à pratiquer un mensonge spécial à
certaines personnes utilitaires, à certains hommes arrivés. Existant
d'ailleurs à l'état embryonnaire chez un nombre énorme de personnes,
ce genre d'insincérité consiste à ne pas savoir se contenter pour un
seul acte, de faire, grâce à lui, plaisir à une seule personne. Par
exemple, si la tante d'Albertine désirait que sa nièce l'accompagnât à
une matinée peu amusante, Albertine en s'y rendant aurait pu trouver
suffisant d'en tirer le profit moral d'avoir fait plaisir à sa tante.
Mais accueillie gentiment par les maîtres de maison, elle aimait mieux
leur dire qu'elle désirait depuis si longtemps les voir qu'elle avait
choisi cette occasion et sollicité la permission de sa tante. Cela ne
suffisait pas encore: à cette matinée se trouvait une des amies
d'Albertine qui avait un gros chagrin. Albertine lui disait: «Je n'ai
pas voulu te laisser seule, j'ai pensé que ça te ferait du bien de
m'avoir près de toi. Si tu veux que nous laissions la matinée, que
nous allions ailleurs, je ferai ce que tu voudras, je désire avant
tout te voir moins triste» (ce qui était vrai aussi du reste). Parfois
il arrivait pourtant que le but fictif détruisait le but réel. Ainsi
Albertine ayant un service à demander pour une de ses amies allait
pour cela voir une certaine dame. Mais arrivée chez cette dame bonne
et sympathique, la jeune fille obéissant à son insu au principe de
l'utilisation multiple d'une seule action, trouvait plus affectueux
d'avoir l'air d'être venue seulement à cause du plaisir qu'elle avait
senti, qu'elle éprouverait à revoir cette dame. Celle-ci était
infiniment touchée qu'Albertine eût accompli un long trajet par pure
amitié. En voyant la dame presque émue, Albertine l'aimait encore
davantage. Seulement il arrivait ceci: elle éprouvait si vivement le
plaisir d'amitié pour lequel elle avait prétendu mensongèrement être
venue, qu'elle craignait de faire douter la dame de sentiments en
réalité sincères, si elle lui demandait le service pour l'amie. La
dame croirait qu'Albertine était venue pour cela, ce qui était vrai,
mais elle conclurait qu'Albertine n'avait pas de plaisir désintéressé
à la voir, ce qui était faux. De sorte qu'Albertine repartait sans
avoir demandé le service, comme les hommes qui ont été si bons avec
une femme dans l'espoir d'obtenir ses faveurs, qu'ils ne font pas leur
déclaration pour garder à cette bonté un caractère de noblesse. Dans
d'autres cas on ne peut pas dire que le véritable but fût sacrifié au
but accessoire et imaginé après coup, mais le premier était tellement
opposé au second, que si la personne qu'Albertine attendrissait en lui
déclarant l'un avait appris l'autre, son plaisir se serait aussitôt
changé en la peine la plus profonde. La suite du récit fera beaucoup
plus loin, mieux comprendre ce genre de contradiction. Disons par un
exemple emprunté à un ordre de faits tout différents qu'elles sont
très fréquentes dans les situations les plus diverses que présente la
vie. Un mari a installé sa maîtresse dans la ville où il est en
garnison. Sa femme restée à Paris, et à demi au courant de la vérité
se désole, écrit à son mari des lettres de jalousie. Or, la maîtresse
est obligée de venir passer un jour à Paris. Le mari ne peut résister
à ses prières de l'accompagner et obtient une permission de
vingt-quatre heures. Mais comme il est bon et souffre de faire de la
peine à sa femme, il arrive chez celle-ci, lui dit en versant quelques
larmes sincères, qu'affolé par ses lettres il a trouvé le moyen de
s'échapper pour venir la consoler et l'embrasser. Il a trouvé ainsi le
moyen de donner par un seul voyage une preuve d'amour à la fois à sa
maîtresse et à sa femme. Mais si cette dernière apprenait pour quelle
raison il est venu à Paris, sa joie se changerait sans doute en
douleur, à moins que voir l'ingrat ne la rendit malgré tout plus
heureuse qu'il ne la fait souffrir par ses mensonges. Parmi les hommes
qui m'ont paru pratiquer avec le plus de suite le système des fins
multiples se trouve M. de Norpois. Il acceptait quelquefois de
s'entremettre entre deux amis brouillés, et cela faisait qu'on
l'appelait le plus obligeant des hommes. Mais il ne lui suffisait pas
d'avoir l'air de rendre service à celui qui était venu le solliciter,
il présentait à l'autre la démarche qu'il faisait auprès de lui, comme
entreprise non à la requête du premier, mais dans l'intérêt du second,
ce qu'il persuadait facilement à un interlocuteur suggestionné
d'avance par l'idée qu'il avait devant lui «le plus serviable des
hommes». De cette façon, jouant sur les deux tableaux, faisant ce
qu'on appelle en termes de coulisse de la contre-partie, il ne
laissait jamais courir aucun risque à son influence, et les services
qu'il rendait ne constituaient pas une aliénation, mais une
fructification d'une partie de son crédit. D'autre part, chaque
service, semblant doublement rendu, augmentait d'autant plus sa
réputation d'ami serviable, et encore d'ami serviable avec efficacité,
qui ne donne pas des coups d'épée dans l'eau, dont toutes les
démarches portent, ce que démontrait la reconnaissance des deux
intéressés. Cette duplicité dans l'obligeance était, et avec des
démentis comme en toute créature humaine, une partie importante du
caractère de M. de Norpois. Et souvent au ministère, il se servit de
mon père, lequel était assez naïf, en lui faisant croire qu'il le
servait.

Plaisant plus qu'elle ne voulait et n'ayant pas besoin de claironner
ses succès, Albertine garda le silence sur la scène qu'elle avait eue
avec moi auprès de son lit, et qu'une laide aurait voulu faire
connaître à l'univers. D'ailleurs son attitude dans cette scène, je ne
parvenais pas à me l'expliquer. Pour ce qui concerne l'hypothèse d'une
vertu absolue (hypothèse à laquelle j'avais d'abord attribué la
violence avec laquelle Albertine avait refusé de se laisser embrasser
et prendre par moi et qui n'était du reste nullement indispensable à
ma conception de la bonté, de l'honnêteté foncière de mon amie) je ne
laissai pas de la remanier à plusieurs reprises. Cette hypothèse était
tellement le contraire de celle que j'avais bâtie le premier jour où
j'avais vu Albertine. Puis tant d'actes différents, tous de
gentillesse pour moi (une gentillesse caressante, parfois inquiète,
alarmée, jalouse de ma prédilection pour Andrée) baignaient de tous
côtés le geste de rudesse par lequel, pour m'échapper, elle avait tiré
sur la sonnette. Pourquoi donc m'avait-elle demandé de venir passer la
soirée près de son lit? Pourquoi parlait-elle tout le temps le langage
de la tendresse? Sur quoi repose le désir de voir un ami, de craindre
qu'il vous préfère votre amie, de chercher à lui faire plaisir, de lui
dire romanesquement que les autres ne sauront pas qu'il a passé la
soirée auprès de vous, si vous lui refusez un plaisir aussi simple et
si ce n'est pas un plaisir pour vous. Je ne pouvais croire tout de
même que la vertu d'Albertine allât jusque-là et j'en arrivais à me
demander s'il n'y avait pas eu à sa violence une raison de
coquetterie, par exemple une odeur désagréable qu'elle aurait cru
avoir sur elle et par laquelle elle eût craint de me déplaire, ou de
pusillanimité, si par exemple elle croyait dans son ignorance des
réalités de l'amour que mon état de faiblesse nerveuse pouvait avoir
quelque chose de contagieux par le baiser.

Elle fut certainement désolée de n'avoir pu me faire plaisir et me
donna un petit crayon d'or, par cette vertueuse perversité des gens
qui, attendris par votre gentillesse et ne souscrivant pas à vous
accorder ce qu'elle réclame, veulent cependant faire en votre faveur
autre chose: le critique dont l'article flatterait le romancier
l'invite à la place à dîner, la duchesse n'emmène pas le snob avec
elle au théâtre, mais lui envoie sa loge pour un soir où elle ne
l'occupera pas. Tant ceux qui font le moins et pourraient ne rien
faire sont poussés par le scrupule à faire quelque chose. Je dis à
Albertine qu'en me donnant ce crayon, elle me faisait un grand
plaisir, moins grand pourtant que celui que j'aurais eu si le soir où
elle était venue coucher à l'hôtel elle m'avait permis de l'embrasser.
«Cela m'aurait rendu si heureux, qu'est-ce que cela pouvait vous
faire, je suis étonné que vous me l'ayez refusé.» «Ce qui m'étonne, me
répondit-elle, c'est que vous trouviez cela étonnant. Je me demande
quelles jeunes filles vous avez pu connaître pour que ma conduite vous
ait surpris.» «Je suis désolé de vous avoir fâchée, mais, même
maintenant je ne peux pas vous dire que je trouve que j'ai eu tort.
Mon avis est que ce sont des choses qui n'ont aucune importance, et je
ne comprends pas qu'une jeune fille qui peut si facilement faire
plaisir, n'y consente pas. Entendons-nous, ajoutai-je pour donner une
demi-satisfaction à ses idées morales en me rappelant comment elle et
ses amies avaient flétri l'amie de l'actrice Léa, je ne veux pas dire
qu'une jeune fille puisse tout faire et qu'il n'y ait rien d'immoral.
Ainsi, tenez, ces relations dont vous parliez l'autre jour à propos
d'une petite qui habite Balbec et qui existeraient entre elle et une
actrice, je trouve cela ignoble, tellement ignoble que je pense que ce
sont des ennemis de la jeune fille qui auront inventé cela et que ce
n'est pas vrai. Cela me semble improbable, impossible. Mais se laisser
embrasser et même plus par un ami, puisque vous dites que je suis
votre ami... «Vous l'êtes, mais j'en ai eu d'autres avant vous, j'ai
connu des jeunes gens qui, je vous assure, avaient pour moi tout
autant d'amitié. Hé bien, il n'y en a pas un qui aurait osé une chose
pareille. Ils savaient la paire de calottes qu'ils auraient reçue.
D'ailleurs ils n'y songeaient même pas, on se serrait la main bien
franchement, bien amicalement, en bons camarades, jamais on n'aurait
parlé de s'embrasser, et on n'en était pas moins amis pour cela.
Allez, si vous tenez à mon amitié, vous pouvez être content, car il
faut que je vous aime joliment pour vous pardonner. Mais je suis sûre
que vous vous fichez bien de moi. Avouez que c'est Andrée qui vous
plaît. Au fond, vous avez raison, elle est beaucoup plus gentille que
moi, et elle, elle est ravissante! Ah! les hommes!» Malgré ma
déception récente, ces paroles si franches, en me donnant une grande
estime pour Albertine, me causaient une impression très douce. Et
peut-être cette impression eut-elle plus tard pour moi de grandes et
fâcheuses conséquences, car ce fut par elle que commença à se former
ce sentiment presque familial, ce noyau moral qui devait toujours
subsister au milieu de mon amour pour Albertine. Un tel sentiment peut
être la cause des plus grandes peines. Car pour souffrir vraiment par
une femme, il faut avoir cru complètement en elle. Pour le moment, cet
embryon d'estime morale, d'amitié, restait au milieu de mon âme comme
une pierre d'attente. Il n'eût rien pu, à lui seul, contre mon bonheur
s'il fût demeuré ainsi sans s'accroître, dans une inertie qu'il devait
garder l'année suivante et à plus forte raison pendant ces dernières
semaines de mon premier séjour à Balbec. Il était en moi comme un de
ces hôtes qu'il serait malgré tout plus prudent qu'on expulsât, mais
qu'on laisse à leur place sans les inquiéter, tant les rendent
provisoirement inoffensifs leur faiblesse et leur isolement au milieu
d'une âme étrangère.

Mes rêves se retrouvaient libres maintenant de se reporter sur telle
ou telle des amies d'Albertine et d'abord sur Andrée dont les
gentillesses m'eussent peut-être moins touché si je n'avais été
certain qu'elles seraient connues d'Albertine. Certes la préférence
que depuis longtemps j'avais feinte pour Andrée m'avait fourni, -- en
habitudes de causeries, de déclarations de tendresses -- comme la
matière d'un amour tout prêt pour elle auquel il n'avait jusqu'ici
manqué qu'un sentiment sincère qui s'y ajoutât et que maintenant mon
cur redevenu libre aurait pu fournir. Mais pour que j'aimasse vraiment
Andrée, elle était trop intellectuelle, trop nerveuse, trop maladive,
trop semblable à moi. Si Albertine me semblait maintenant vide, Andrée
était remplie de quelque chose que je connaissais trop. J'avais cru le
premier jour voir sur la plage une maîtresse de coureur, enivrée de
l'amour des sports, et Andrée me disait que si elle s'était mise à en
faire, c'était sur l'ordre de son médecin pour soigner sa neurasthénie
et ses troubles de nutrition, mais que ses meilleures heures étaient
celles où elle traduisait un roman de George Eliott. Ma déception,
suite d'une erreur initiale sur ce qu'était Andrée, n'eut, en fait,
aucune importance pour moi. Mais l'erreur était du genre de celles
qui, si elles permettent à l'amour de naître, et ne sont reconnues
pour des erreurs que lorsqu'il n'est plus modifiable, deviennent une
cause de souffrances. Ces erreurs -- qui peuvent être différentes de
celle que je commis pour Andrée et même inverses -- tiennent souvent,
dans le cas d'Andrée en particulier, à ce qu'on prend suffisamment
l'aspect, les façons de ce qu'on n'est pas mais qu'on voudrait être,
pour faire illusion au premier abord. A l'apparence extérieure,
l'affectation, l'imitation, le désir d'être admiré, soit des bons,
soit des méchants, ajoutent les faux semblants des paroles, des
gestes. Il y a des cynismes, des cruautés qui ne résistent pas plus à
l'épreuve que certaines bontés, certaines générosités. De même qu'on
découvre souvent un avare vaniteux dans un homme connu pour ses
charités, sa forfanterie de vice nous fait supposer une Messaline dans
une honnête fille pleine de préjugés. J'avais cru trouver en Andrée
une créature saine et primitive, alors qu'elle n'était qu'un être
cherchant la santé, comme étaient peut-être beaucoup de ceux en qui
elle avait cru la trouver et qui n'en avaient pas plus la réalité
qu'un gros arthritique à figure rouge et en veste de flanelle blanche
n'est forcément un Hercule. Or, il est telles circonstances où il
n'est pas indifférent pour le bonheur que la personne qu'on a aimée
pour ce qu'elle paraissait avoir de sain, ne fût en réalité qu'une de
ces malades qui ne reçoivent leur santé que d'autres, comme les
planètes empruntent leur lumière, comme certains corps ne font que
laisser passer l'électricité.

N'importe, Andrée, comme Rosemonde et Gisèle, même plus qu'elles,
était tout de même une amie d'Albertine, partageant sa vie, imitant
ses façons au point que le premier jour je ne les avais pas
distinguées d'abord l'une de l'autre. Entre ces jeunes filles, tiges
de roses dont le principal charme était de se détacher sur la mer,
régnait la même indivision qu'au temps où je ne les connaissais pas et
où l'apparition de n'importe laquelle me causait tant d'émotion en
m'annonçant que la petite bande n'était pas loin. Maintenant encore la
vue de l'une me donnait un plaisir où entrait dans une proportion que
je n'aurais pas su dire? de voir les autres la suivre plus tard, et
même si elles ne venaient pas ce jour-là de parler d'elles et de
savoir qu'il leur serait dit que j'étais allé sur la plage.

Ce n'était plus simplement l'attrait des premiers jours, c'était une
véritable velléité d'aimer qui hésitait entre toutes, tant chacune
était naturellement le résultat de l'autre. Ma plus grande tristesse
n'aurait pas été d'être abandonné par celle de ces jeunes filles que
je préférais, mais j'aurais aussitôt préféré parce que j'aurais fixé
sur elle la somme de tristesse et de rêve qui flottait indistinctement
entre toutes, celle qui m'eût abandonné. Encore dans ce cas est-ce
toutes ses amies, aux yeux desquelles j'eusse bientôt perdu tout
prestige, que j'eusse, en celle-là, inconsciemment regrettées, leur
ayant avoué cette sorte d'amour collectif qu'ont l'homme politique ou
l'acteur pour le public dont ils ne se consolent pas d'être délaissés
après en avoir eu toutes les faveurs. Même celles que je n'avais pu
obtenir d'Albertine je les espérais tout d'un coup de telle qui
m'avait quitté le soir en me disant un mot, en me jetant un regard
ambigus, grâce auxquels c'était vers celle-là que, pour une journée,
se tournait mon désir.

Il errait entre elles d'autant plus voluptueusement que sur ces
visages mobiles, une fixation relative des traits était suffisamment
commencée, pour qu'on en pût distinguer, dût-elle changer encore, la
malléable et flottante effigie. Aux différences qu'il y avait entre
eux, étaient bien loin de correspondre sans doute des différences
égales dans la longueur et la largeur des traits lesquels eussent, de
l'une à l'autre de ces jeunes filles, et si dissemblables qu'elles
parussent, eussent peut-être été presque superposables. Mais notre
connaissance des visages n'est pas mathématique. D'abord, elle ne
commence pas par mesurer les parties, elle a pour point de départ une
expression, un ensemble. Chez Andrée par exemple la finesse des yeux
doux semblait rejoindre le nez étroit, aussi mince qu'une simple
courbe qui aurait été tracée pour que pût se poursuivre sur une seule
ligne l'intention de délicatesse divisée antérieurement dans le double
sourire des regards jumeaux. Une ligne aussi fine était creusée dans
ses cheveux, souple et profonde comme celle dont le vent sillonne le
sable. Et là elle devait être héréditaire, les cheveux tout blancs de
la mère d'Andrée étaient fouettés de la même manière, formant ici un
renflement, là une dépression comme la neige qui se soulève ou s'abîme
selon les inégalités du terrain. Certes, comparé à la fine délinéation
de celui d'Andrée, le nez de Rosemonde semblait offrir de larges
surfaces comme une haute tour assise sur une base puissante. Que
l'expression suffise à faire croire à d'énormes différences entre ce
que sépare un infiniment petit -- qu'un infiniment petit puisse à lui
seul créer une expression absolument particulière, une individualité,
-- ce n'était pas que l'infiniment petit de la ligne, et l'originalité
de l'expression, qui faisaient apparaître ces visages comme
irréductibles les uns aux autres. Entre ceux de mes amies la
coloration mettait une séparation plus profonde encore, non pas tant
par la beauté variée des tons qu'elle leur fournissait, si opposés que
je prenais devant Rosemonde -- inondée d'un rose soufré sur lequel
réagissaient encore la lumière verdâtre des yeux, -- et devant Andrée
-- dont les joues blanches recevaient tant d'austère distinction de
ses cheveux noirs, -- le même genre de plaisir que si j'avais regardé
tour à tour un géranium au bord de la mer ensoleillée et un camélia
dans la nuit; mais surtout parce que les différences infiniment
petites des lignes se trouvaient démesurément grandies, les rapports
des surfaces entièrement changés par cet élément nouveau de la couleur
lequel tout aussi bien que le dispensateur des teintes est un grand
régénérateur ou tout au moins modificateur des dimensions. De sorte
que des visages peut-être construits de façon peu dissemblable selon,
qu'ils étaient éclairés par les feux d'une rousse chevelure, d'un
teint rose, par la lumière blanche d'une mate pâleur, s'étiraient ou
s'élargissaient, devenaient une autre chose comme ces accessoires des
ballets russes, consistant parfois, s'ils sont vus en plein jour, en
une simple rondelle de papier et que le génie d'un Bakst, selon
l'éclairage incarnadin ou lunaire où il plonge le décor, fait s'y
incruster durement comme une turquoise à la façade d'un palais ou s'y
épanouir avec mollesse, rose de bengale au milieu d'un jardin. Ainsi
en prenant connaissance des visages, nous les mesurons bien, mais en
peintres, non en arpenteurs.

Il en était d'Albertine comme de ses amies. Certains jours, mince, le
teint gris, l'air maussade, une transparence violette descendant
obliquement au fond de ses yeux comme il arrive quelquefois pour la
mer, elle semblait éprouver une tristesse d'exilée. D'autres jours, sa
figure plus lisse engluait les désirs à sa surface vernie et les
empêchait d'aller au delà; à moins que je ne la visse tout à coup de
côté, car ses joues mates comme une blanche cire à la surface étaient
roses par transparence, ce qui donnait tellement envie de les
embrasser, d'atteindre ce teint différent qui se dérobait. D'autres
fois le bonheur baignait ces joues d'une clarté si mobile que la peau
devenue fluide et vague laissait passer comme des regards sous-jacents
qui la faisaient paraître d'une autre couleur, mais non d'une autre
matière que les yeux; quelquefois, sans y penser, quand on regardait
sa figure ponctuée de petits points bruns et où flottaient seulement
deux taches plus bleues, c'était comme on eût fait d'un uf de
chardonneret, souvent comme d'une agate opaline travaillée et polie à
deux places seulement, où, au milieu de la pierre brune, luisaient
comme les ailes transparentes d'un papillon d'azur, les yeux où la
chair devient miroir et nous donne l'illusion de nous laisser plus
qu'en les autres parties du corps, approcher de l'âme. Mais le plus
souvent aussi elle était plus colorée, et alors plus animée;
quelquefois seul était rose dans sa figure blanche, le bout de son
nez, fin comme celui d'une petite chatte sournoise avec qui l'on
aurait eu envie de jouer; quelquefois ses joues étaient si lisses que
le regard glissait comme sur celui d'une miniature sur leur émail rose
que faisait encore paraître plus délicat, plus intérieur, le couvercle
entr'ouvert et superposé de ses cheveux noirs; il arrivait que le
teint de ses joues atteignît le rose violacé du cyclamen, et parfois
même quand elle était congestionnée ou fiévreuse, et donnant alors
l'idée d'une complexion maladive qui rabaissait mon désir à quelque
chose de plus sensuel et faisait exprimer à son regard quelque chose
de plus pervers et de plus malsain, la sombre pourpre de certaines
roses, d'un rouge presque noir; et chacune de ces Albertine était
différente comme est différente chacune des apparitions de la danseuse
dont sont transmutées les couleurs, la forme, le caractère, selon les
jeux innombrablement variés d'un projecteur lumineux. C'est peut-être
parce qu'étaient si divers les êtres que je contemplais en elle à
cette époque que plus tard je pris l'habitude de devenir moi-même un
personnage autre selon celle des Albertine à laquelle je pensais: un
jaloux, un indifférent, un voluptueux, un mélancolique, un furieux,
recréés, non seulement au hasard du souvenir qui renaissait, mais
selon la force de la croyance interposée pour un même souvenir, par la
façon différente dont je l'appréciais. Car c'est toujours à cela qu'il
fallait revenir, à ces croyances qui la plupart du temps remplissent
notre âme à notre insu, mais qui ont pourtant plus d'importance pour
notre bonheur que tel être que nous voyons, car c'est à travers elles
que nous le voyons, ce sont elles qui assignent sa grandeur passagère
à l'être regardé. Pour être exact, je devrais donner un nom différent
à chacun des moi qui dans la suite pensa à Albertine; je devrais plus
encore donner un nom différent à chacune de ces Albertine qui
apparaissaient par moi, jamais la même, comme -- appelées simplement
par moi pour plus de commodité la mer -- ces mers qui se succédaient
et devant lesquelles, autre nymphe, elle se détachait. Mais surtout de
la même manière mais bien plus utilement qu'on dit, dans un récit, le
temps qu'il faisait tel jour, je devrais donner toujours son nom à la
croyance qui tel jour où je voyais Albertine régnait sur mon âme, en
faisant l'atmosphère, l'aspect des êtres, comme celui des mers,
dépendant de ces nuées à peine visibles qui changent la couleur de
chaque chose, par leur concentration, leur mobilité, leur
dissémination, leur fuite -- comme celle qu'Elstir avait déchirée un
soir en ne me présentant pas aux jeunes filles avec qui il s'était
arrêté et dont les images m'étaient soudain apparues plus belles,
quand elles s'éloignaient -- nuée qui s'était reformée quelques jours
plus tard quand je les avais connues, voilant leur éclat,
s'interposant souvent entre elles et mes yeux, opaque et douce,
pareille à la Leucothea de Virgile.

Sans doute leurs visages à toutes avait bien changé pour moi de sens
depuis que la façon dont il fallait les lire m'avait été dans une
certaine mesure indiquée par leurs propos, propos auxquels je pouvais
attribuer une valeur d'autant plus grande que par mes questions je les
provoquais à mon gré, les faisais varier comme un expérimentateur qui
demande à des contre-épreuves la vérification de ce qu'il a supposé.
Et c'est en somme une façon comme une autre de résoudre le problème de
l'existence, qu'approcher suffisamment les choses et les personnes qui
nous ont paru de loin belles et mystérieuses, pour nous rendre compte
qu'elles sont sans mystère et sans beauté; c'est une des hygiènes
entre lesquelles on peut opter, une hygiène qui n'est peut-être pas
très recommandable, mais elle nous donne un certain calme pour passer
la vie, et aussi comme elle permet de ne rien regretter, en nous
persuadant que nous avons atteint le meilleur, et que le meilleur
n'était pas grand-chose -- pour nous résigner à la mort.

J'avais remplacé au fond du cerveau de ces jeunes filles le mépris de
la chasteté, le souvenir de quotidiennes passades par d'honnêtes
principes capables peut-être de fléchir mais ayant jusqu'ici préservé
de tout écart celles qui les avaient reçus de leur milieu bourgeois.
Or quand on s'est trompé dès le début, même pour les petites choses,
quand une erreur de supposition ou de souvenirs, vous fait chercher
l'auteur d'un potin malveillant ou l'endroit où on a égaré un objet
dans une fausse direction, il peut arriver qu'on ne découvre son
erreur que pour lui substituer non pas la vérité, mais une autre
erreur. Je tirais en ce qui concernait leur manière de vivre et la
conduite à tenir avec elles, toutes les conséquences du mot innocence
que j'avais lu, en causant familièrement avec elles, sur leur visage.
Mais peut-être l'avais-je lu étourdiment dans le lapsus d'un
déchiffrage trop rapide, et n'y était-il pas plus écrit que le nom de
Jules Ferry sur le programme de la matinée où j'avais entendu pour la
première fois la Berma, ce qui ne m'avait pas empêché de soutenir à M.
de Norpois, -- que Jules Ferry, sans doute possible, écrivait des
levers de rideau.

Pour n'importe laquelle de mes amies de la petite bande, comment le
dernier visage que je lui avais vu, n'eût-il pas été le seul que je me
rappelasse, puisque, de nos souvenirs relatifs à une personne,
l'intelligence élimine tout ce qui ne concourt pas à l'utilité
immédiate de nos relations quotidiennes (même et surtout si ces
relations sont imprégnées d'amour, lequel toujours insatisfait, vit
dans le moment qui va venir). Elle laisse filer la chaîne des jours
passés, n'en garde fortement que le dernier bout souvent d'un tout
autre métal que les chaînons disparus dans la nuit et dans le voyage
que nous faisons à travers la vie, ne tient pour réel que le pays où
nous sommes présentement. Mais toutes les impressions, déjà si
lointaines, ne pouvaient pas trouver contre leur déformation
journalière, un recours dans ma mémoire; pendant les longues heures
que je passais à causer, à goûter, à jouer avec ces jeunes filles, je
ne me souvenais même pas qu'elles étaient les mêmes vierges
impitoyables et sensuelles que j'avais vues comme dans une fresque,
défiler devant la mer.

Les géographes, les archéologues nous conduisent bien dans l'île de
Calypso, exhument bien le palais de Mimos. Seulement Calypso n'est
plus qu'une femme; Mimos qu'un roi sans rien de divin. Même les
qualités et les défauts que l'histoire nous enseigne alors avoir été
l'apanage de ces personnes fort réelles, diffèrent souvent beaucoup de
ceux que nous avions prêtés aux êtres fabuleux qui portaient le même
nom. Ainsi s'était dissipée toute la gracieuse mythologie océanique
que j'avais composée les premiers jours. Mais il n'est pas tout à fait
indifférent qu'il nous arrive au moins quelquefois de passer notre
temps dans la familiarité de ce que nous avons cru inaccessible et que
nous avons désiré. Dans le commerce des personnes que nous avons
d'abord trouvées désagréables, persiste toujours même au milieu du
plaisir factice qu'on peut finir par goûter auprès d'elles, le goût
frelaté des défauts qu'elles ont réussi à dissimuler. Mais dans des
relations comme celles que j'avais avec Albertine et ses amies, le
plaisir vrai qui est à leur origine, laisse ce parfum qu'aucun
artifice ne parvient pas à donner aux fruits forcés, aux raisins qui
n'ont pas mûri au soleil. Les créatures surnaturelles qu'elles avaient
été un instant pour moi mettaient encore, même à mon insu, quelque
merveilleux, dans les rapports les plus banals que j'avais avec elles,
ou plutôt préservaient ces rapports d'avoir jamais rien de banal. Mon
désir avait cherché avec tant d'avidité la signification des yeux qui
maintenant me connaissaient et me souriaient, mais qui, le premier
jour, avaient croisé mes regards comme des rayons d'un autre univers,
il avait distribué si largement et si minutieusement la couleur et le
parfum sur les surfaces carnées de ces jeunes filles qui, étendues sur
la falaise me tendaient simplement des sandwichs ou jouaient aux
devinettes, que, souvent dans l'après-midi pendant que j'étais allongé
comme ces peintres qui cherchent la grandeur de l'antique dans la vie
moderne, donnent à une femme qui se coupe un ongle de pied la noblesse
du «Tireur d'épine» ou qui comme Rubens, font des déesses avec des
femmes de leur connaissance pour composer une scène mythologique, ces
beaux corps bruns et blonds, de types si opposés, répandus autour de
moi dans l'herbe, je les regardais sans les vider peut-être de tout le
médiocre contenu dont l'existence journalière les avait remplis et
portant sans me rappeler expressément leur céleste origine, comme si
pareil à Hercule ou à Télémaque, j'avais été en train de jouer au
milieu des nymphes.

Puis les concerts finirent, le mauvais temps arriva, mes amies
quittèrent Balbec, non pas toutes ensemble, comme les hirondelles,
mais dans la même semaine. Albertine s'en alla la première,
brusquement, sans qu'aucune de ses amies eût pu comprendre, ni alors,
ni plus tard, pourquoi elle était rentrée tout à coup à Paris, où ni
travaux, ni distractions ne la rappelaient. «Elle n'a dit ni quoi ni
qu'est-ce et puis elle est partie», grommelait Françoise qui aurait
d'ailleurs voulu que nous en fissions autant. Elle nous trouvait
indiscrets vis-à-vis des employés, pourtant déjà bien réduits en
nombre, mais retenus par les rares clients qui restaient, vis-à-vis du
directeur qui «mangeait de l'argent». Il est vrai que depuis longtemps
l'hôtel qui n'allait pas tarder à fermer avait vu partir presque tout
le monde; jamais il n'avait été aussi agréable. Ce n'était pas l'avis
du directeur; tout le long des salons où l'on gelait et à la porte
desquels ne veillait plus aucun groom, il arpentait les corridors,
vêtu d'une redingote neuve, si soigné par le coiffeur que sa figure
fade avait l'air de consister en un mélange où pour une partie de
chair il y en aurait eu trois de cosmétique changeant sans cesse de
cravates (ces élégances coûtent moins cher que d'assurer le chauffage
et de garder le personnel, et tel qui ne peut plus envoyer dix mille
francs à une uvre de bienfaisance, fait encore sans peine le généreux
en donnant cent sous de pourboire au télégraphiste qui lui apporte une
dépêche). Il avait l'air d'inspecter le néant, de vouloir donner grâce
à sa bonne tenue personnelle un air provisoire à la misère que l'on
sentait dans cet hôtel où la saison n'avait pas été bonne, et
paraissait comme le fantôme d'un souverain qui revient hanter les
ruines de ce qui fut jadis son palais. Il fut surtout mécontent quand
le chemin de fer d'intérêt local qui n'avait plus assez de voyageurs,
cessa de fonctionner pour jusqu'au printemps suivant. «Ce qui manque
ici, disait le directeur, ce sont le moyens de commotion.» Malgré le
déficit qu'il enregistrait, il faisait pour les années suivantes des
projets grandioses. Et comme il était tout de même capable de retenir
exactement de belles expressions quand elles s'appliquaient à
l'industrie hôtelière et avaient pour effet de la magnifier: «Je
n'étais pas suffisamment secondé quoique à la salle à manger j'avais
une bonne équipe, disait-il; mais les chasseurs laissaient un peu à
désirer; vous verrez l'année prochaine quelle phalange je saurai
réunir.» En attendant, l'interruption des services du B.C.B.
l'obligeait à envoyer chercher les lettres et quelquefois conduire les
voyageurs dans une carriole. Je demandais souvent à monter à côté du
cocher et cela me fit faire des promenades par tous les temps, comme
dans l'hiver que j'avais passé à Combray.

Parfois pourtant la pluie trop cinglante nous retenait, ma grand'mère
et moi, le casino étant fermé, dans des pièces presque complètement
vides comme à fond de cale d'un bateau quand le vent souffle, et où
chaque jour, comme au cours d'une traversée, une nouvelle personne
d'entre celles près de qui nous avions passé trois mois sans les
connaître, le premier président de Rennes, la bâtonnier de Caen, une
dame américaine et ses filles, venaient à nous, entamaient la
conversation, inventaient quelque manière de trouver les heures moins
longues, révélaient un talent, nous enseignaient un jeu, nous
invitaient à prendre le thé, ou à faire de la musique, à nous réunir à
une certaine heure, à combiner ensemble de ces distractions qui
possèdent le vrai secret de nous faire donner du plaisir, lequel est
de n'y pas prétendre, mais seulement de nous aider à passer le temps
de notre ennui, enfin nouaient avec nous sur la fin de notre séjour
des amitiés que le lendemain leurs départs successifs venaient
interrompre. Je fis même la connaissance du jeune homme riche, d'un de
ses deux amis nobles et de l'actrice qui était revenue pour quelques
jours; mais la petite société ne se composait plus que de trois
personnes, l'autre ami était rentré à Paris. Ils me demandèrent de
venir dîner avec eux dans leur restaurant. Je crois qu'ils furent
assez contents que je n'acceptasse pas. Mais ils avaient fait
l'invitation le plus aimablement possible, et bien qu'elle vînt en
réalité du jeune homme riche puisque les autres personnes n'étaient
que ses hôtes, comme l'ami qui l'accompagnait, le marquis Maurice de
Vaudémont, était de très grande maison, instinctivement l'actrice en
me demandant si je ne voudrais pas venir, me dit pour me flatter:

-- Cela fera tant de plaisir à Maurice.

Et quand dans le hall je les rencontrai tous trois, ce fut M. de
Vaudémont, le jeune homme riche s'effaçant, qui me dit:

-- Vous ne nous ferez pas le plaisir de dîner avec nous?

En somme j'avais bien peu profité de Balbec, ce qui ne me donnait que
davantage le désir d'y revenir. Il me semblait que j'y étais resté
trop peu de temps. Ce n'était pas l'avis de mes amis qui m'écrivaient
pour me demander si je comptais y vivre définitivement. Et de voir que
c'était le nom de Balbec qu'ils étaient obligés de mettre sur
l'enveloppe, comme ma fenêtre donnait, au lieu que ce fût sur une
campagne ou sur une rue, sur les champs de la mer, que j'entendais
pendant la nuit sa rumeur, à laquelle j'avais, avant de m'endormir,
confié, comme une barque, mon sommeil, j'avais l'illusion que cette
promiscuité avec les flots devait matériellement, à mon insu, faire
pénétrer en moi la notion de leur charme à la façon de ces leçons
qu'on apprend en dormant.

Le directeur m'offrait pour l'année prochaine de meilleures chambres,
mais j'étais attaché maintenant à la mienne où j'entrais sans plus
jamais sentir l'odeur du vetiver, et dont ma pensée, qui s'y élevait
jadis si difficilement, avait fini par prendre si exactement les
dimensions que je fus obligé de lui faire subir un traitement inverse
quand je dus coucher à Paris dans mon ancienne chambre, laquelle était
basse de plafond.

Il avait fallu quitter Balbec en effet, le froid et l'humidité étant
devenus trop pénétrants pour rester plus longtemps dans cet hôtel
dépourvu de cheminées et de calorifère. J'oubliai d'ailleurs presque
immédiatement ces dernières semaines. Ce que je revis presque
invariablement quand je pensai à Balbec, ce furent les moments où
chaque matin, pendant la belle saison, comme je devais l'après-midi
sortir avec Albertine et ses amies, ma grand'mère sur l'ordre du
médecin me força à rester couché dans l'obscurité. Le directeur
donnait des ordres pour qu'on ne fît pas de bruit à mon étage et
veillait lui-même à ce qu'ils fussent obéis. A cause de la trop grande
lumière, je gardais fermés le plus longtemps possible les grands
rideaux violets qui m'avaient témoigné tant d'hostilité le premier
soir. Mais comme malgré les épingles avec lesquelles, pour que le jour
ne passât pas, Françoise les attachait chaque soir, et qu'elle seule
savait défaire, malgré les couvertures, le dessus de table en cretonne
rouge, les étoffes prises ici ou là qu'elle y ajustait, elle
n'arrivait pas à les faire joindre exactement, l'obscurité n'était pas
complète et ils laissaient se répandre sur le tapis comme un écarlate
effeuillement d'anémones parmi lesquelles je ne pouvais m'empêcher de
venir un instant poser mes pieds nus. Et sur le mur qui faisait face à
la fenêtre, et qui se trouvait partiellement éclairé, un cylindre d'or
que rien ne soutenait était verticalement posé et se déplaçait
lentement comme la colonne lumineuse qui précédait les Hébreux dans le
désert. Je me recouchais; obligé de goûter, sans bouger, par
l'imagination seulement, et tous à la fois, les plaisirs du jeu, du
bain, de la marche, que la matinée conseillait, la joie faisait battre
bruyamment mon cur comme une machine en pleine action, mais immobile
et qui ne peut décharger sa vitesse sur la place en tournant sur
elle-même.

Je savais que mes amies étaient sur la digue mais je ne les voyais
pas, tandis qu'elles passaient devant les chaînons inégaux de la mer,
tout au fond de laquelle et perchée au milieu de ses cîmes bleuâtres
comme une bourgade italienne, se distinguait parfois dans une
éclaircie la petite ville de Rivebelle, minutieusement détaillée par
le soleil. Je ne voyais pas mes amies, mais (tandis qu'arrivaient
jusqu'à mon belvédère l'appel des marchands de journaux, «des
journalistes», comme les nommait Francoise, les appels des baigneurs
et des enfants qui jouaient, ponctuant à la façon des cris des oiseaux
de mer le bruit du flot qui doucement se brisait), je devinais leur
présence, j'entendais leur rire enveloppé comme celui des néréides
dans le doux déferlement qui montait jusqu'à mes oreilles. «Nous avons
regardé, me disait le soir Albertine, pour voir si vous descendriez.
Mais vos volets sont restés fermés, même à l'heure du concert.» A dix
heures, en effet, il éclatait sous mes fenêtres. Entre les intervalles
des instruments, si la mer était pleine, reprenait, coulé et continu,
le glissement de l'eau d'une vague qui semblait envelopper les traits
du violon dans ses volutes de cristal et faire jaillir son écume
au-dessus des échos intermittents d'une musique sous-marine. Je
m'impatientais qu'on ne fût pas encore venu me donner mes affaires
pour que je puisse m'habiller. Midi sonnait, enfin arrivait Françoise.
Et pendant des mois de suite, dans ce Balbec que j'avais tant désiré
parce que je ne l'imaginais que battu par la tempête et perdu dans les
brumes, le beau temps avait été si éclatant et si fixe que quand elle
venait ouvrir la fenêtre j'avais pu toujours sans être trompé,
m'attendre à trouver le même pan de soleil plié à l'angle du mur
extérieur, et d'une couleur immuable qui était moins émouvante comme
un signe de l'été qu'elle n'était morne comme celle d'un émail inerte
et factice. Et tandis que Françoise ôtait les épingles des impostes,
détachait les étoffes, tirait les rideaux, le jour d'été qu'elle
découvrait semblait aussi mort, aussi immémorial qu'une somptueuse et
millénaire momie que votre vieille servante n'eût fait que
précautionneusement désemmailloter de tous ses linges, avant de la
faire apparaître, embaumée dans sa robe d'or.

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