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A L'Ombre Des Jeunes Filles en Fleur, Volume 3 by Marcel Proust

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MARCEL PROUST

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

TOME II

A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS

VOLUME III

Une fois M. de Charlus parti, nous pûmes enfin, Robert et moi, aller
dîner chez Bloch. Or je compris pendant cette petite fête, que les
histoires trop facilement trouvées drôles par notre camarade étaient
des histoires de M. Bloch, père, et que l'homme «tout à fait curieux»
était toujours un de ses amis qu'il jugeait de cette façon. Il y a un
certain nombre de gens qu'on admire dans son enfance, un père plus
spirituel que le reste de la famille, un professeur qui bénéficie à
nos yeux de la métaphysique qu'il nous révèle, un camarade plus avancé
que nous (ce que Bloch avait été pour moi) qui méprise le Musset de
l'Espoir en Dieu quand nous l'aimons encore, et quand nous en serons
venus au père Lecomte ou à Claudel ne s'extasiera plus que sur:

«A Saint-Blaise, à la Zuecca

Vous étiez, vous étiez bien aise».

en y ajoutant

«Padoue est un fort bel endroit

Ou de très grands docteurs en droit

...Mais j'aime mieux la polenta

...Passe dans son domino noir

La Toppatelle.

et de toutes les «Nuits» ne retient que

«Au Havre, devant l'Atlantique

A Venise, à l'affreux Lido.

Où vient sur l'herbe d'un tombeau

Mourir la pâle Adriatique.

Or, de quelqu'un qu'on admire de confiance, on recueille, on cite avec
admiration, des choses très inférieures à celles que livré à son
propre génie on refuserait avec sévérité, de même qu'un écrivain
utilise dans un roman sous prétexte qu'ils sont vrais, des «mots», des
personnages, qui dans l'ensemble vivant font au contraire poids mort,
partie médiocre. Les portraits de Saint Simon écrits par lui sans
qu'il s'admire sans doute, sont admirables, les traits qu'il cite
comme charmants de gens d'esprit qu'il a connus, sont restés médiocres
ou devenus incompréhensibles. Il eût dédaigné d'inventer ce qu'il
rapporte comme si fin ou si coloré de Mme Cornuel ou de Louis XIV,
fait qui du reste est à noter chez bien d'autres et comporte diverses
interprétations dont il suffit en ce moment de retenir celle-ci: c'est
que dans l'état d'esprit où l'on «observe», on est très au-dessous du
niveau où l'on se trouve quand on crée.

Il y avait donc enclavé en mon camarade Bloch, un père Bloch, qui
retardait de quarante ans sur son fils, débitait des anecdotes
saugrenues, et en riait autant au fond de mon ami, que ne faisait le
père Bloch extérieur et véritable, puisque au rire que ce dernier
lâchait non sans répéter deux ou trois fois le dernier mot, pour que
son public goûtât bien l'histoire, s'ajoutait le rire bruyant par
lequel le fils ne manquait pas à table de saluer les histoires de son
père. C'est ainsi qu'après avoir dit les choses les plus
intelligentes, Bloch jeune, manifestant l'apport qu'il avait reçu de
sa famille, nous racontait pour la trentième fois, quelques-uns des
mots que le père Bloch sortait seulement (en même temps que sa
redingote) les jours solennels où Bloch jeune amenait quelqu'un qu'il
valait la peine d'éblouir: un de ses professeurs, un «copain» qui
avait tous les prix, ou, ce soir-là, Saint-Loup et moi. Par exemple:
«Un critique militaire très fort, qui avait savamment déduit avec
preuves à l'appui pour quelles raisons infaillibles dans la guerre
russo-japonaise, les Japonais seraient battus et les Russes
vainqueurs», ou bien: «C'est un homme éminent qui passe pour un grand
financier dans les milieux politiques et pour un grand politique dans
les milieux financiers.» Ces histoires étaient interchangeables avec
une du baron de Rothschild et une de sir Rufus Israel, personnages mis
en scène d'une manière équivoque qui pouvait donner à entendre que M.
Bloch les avait personnellement connus.

J'y fus moi-même pris et à la manière dont M. Bloch père parla de
Bergotte, je crus aussi que c'était un de ses vieux amis. Or, tous les
gens célèbres, M. Bloch ne les connaissait que «sans les connaître»,
pour les avoir vus de loin au théâtre, sur les boulevards. Il
s'imaginait du reste que sa propre figure, son nom, sa personnalité ne
leur étaient pas inconnus et qu'en l'apercevant, ils étaient souvent
obligés de retenir une furtive envie de le saluer. Les gens du monde,
parce qu'ils connaissent les gens de talent, d'original, qu'ils les
reçoivent à dîner, ne les comprennent pas mieux pour cela. Mais quand
on a un peu vécu dans le monde, la sottise de ses habitants vous fait
trop souhaiter de vivre, trop supposer d'intelligence, dans les
milieux obscurs où l'on ne connaît que «sans connaître». J'allais m'en
rendre compte en parlant de Bergotte. M. Bloch n'était pas le seul qui
eût des succès chez lui. Mon camarade en avait davantage encore auprès
de ses surs qu'il ne cessait d'interpeller sur un ton bougon, en
enfonçant sa tête dans son assiette, il les faisait ainsi rire aux
larmes. Elles avaient d'ailleurs adopté la langue de leur frère
qu'elles parlaient couramment, comme si elle eût été obligatoire et la
seule dont pussent user des personnes intelligentes. Quand nous
arrivâmes, l'aînée dit à une de ses cadettes: «Va prévenir notre père
prudent et notre mère vénérable.» «Chiennes, leur dit Bloch, je vous
présente le cavalier Saint-Loup, aux javelots rapides qui est venu
pour quelques jours de Doncières aux demeures de pierre polie, féconde
en chevaux.» Comme il était aussi vulgaire que lettré, le discours se
terminait d'habitude par quelque plaisanterie moins homérique:
«Voyons, fermez un peu vos peplos aux belles agraffes, qu'est-ce que
c'est que ce chichi-là? Après tout c'est pas mon père!» Et les
demoiselles Bloch s'écroulaient dans une tempête de rires. Je dis à
leur frère combien de joies il m'avait données en me recommandant la
lecture de Bergotte dont j'avais adoré les livres.

M. Bloch père qui ne connaissait Bergotte que de loin, et la vie de
Bergotte que par les racontars du parterre, avait une manière tout
aussi indirecte de prendre connaissance de ses uvres, à l'aide de
jugements d'apparence littéraire. Il vivait dans le monde des à peu
près, où l'on salue dans le vide, où l'on juge dans le faux.
L'inexactitude, l'incompétence, n'y diminuent pas l'assurance, au
contraire. C'est le miracle bienfaisant de l'amour-propre que peu de
gens pouvant avoir les relations brillantes et les connaissances
profondes, ceux auxquels elles font défaut se croient encore les mieux
partagés parce que l'optique des gradins sociaux fait que tout rang
semble le meilleur à celui qui l'occupe et qui voit moins favorisés
que lui, mal lotis, à plaindre, les plus grands qu'il nomme et
calomnie sans les connaître, juge et dédaigne sans les comprendre.
Même dans les cas où la multiplication des faibles avantages
personnels par l'amour-propre ne suffirait pas à assurer à chacun la
dose de bonheur, supérieure à celle accordée aux autres, qui lui est
nécessaire, l'envie est là pour combler la différence. Il est vrai que
si l'envie s'exprime en phrases dédaigneuses, il faut traduire: «Je ne
veux pas le connaître» par «je ne peux pas le connaître». C'est le
sens intellectuel. Mais le sens passionné est bien: je ne veux pas le
connaître. On sait que cela n'est pas vrai mais on ne le dit pas
cependant par simple artifice, on le dit parce qu'on éprouve ainsi, et
cela suffit pour supprimer la distance, c'est-à-dire pour le bonheur.

L'égocentrisme permettant de la sorte à chaque humain de voir
l'univers étagé au-dessous de lui qui est roi, M. Bloch se donnait le
luxe d'en être un impitoyable quand le matin en prenant son chocolat,
voyant la signature de Bergotte au bas d'un article dans le journal à
peine entr'ouvert, il lui accordait dédaigneusement une audience
écourtée, prononçait sa sentence, et s'octroyait le confortable
plaisir de répéter entre chaque gorgée du breuvage bouillant: «Ce
Bergotte est devenu illisible. Ce que cet animal-là peut être
embêtant. C'est à se désabonner. Comme c'est emberlificoté, quelle
tartine!» Et il reprenait une beurrée.

Cette importance illusoire de M. Bloch père était d'ailleurs étendue
un peu au delà du cercle de sa propre perception. D'abord ses enfants
le considéraient comme un homme supérieur. Les enfants ont toujours
une tendance soit à déprécier, soit à exalter leurs parents, et pour
un bon fils, son père est toujours le meilleur des pères, en dehors
même de toutes raisons objectives de l'admirer. Or celles-ci ne
manquaient pas absolument pour M. Bloch, lequel était instruit, fin,
affectueux pour les siens. Dans la famille la plus proche, on se
plaisait d'autant plus avec lui que si dans la «société», on juge les
gens d'après un étalon, d'ailleurs absurde, et selon des règles
fausses mais fixes, par comparaison avec la totalité des autres gens
élégants, en revanche dans le morcellement de la vie bourgeoise, les
dîners, les soirées de famille tournent autour de personnes qu'on
déclare agréables, amusantes, et qui dans le monde ne tiendraient pas
l'affiche deux soirs. Enfin, dans ce milieu où les grandeurs factices
de l'aristocratie n'existent pas, on les remplace par des distinctions
plus folles encore. C'est ainsi que pour sa famille et jusqu'à un
degré de parenté fort éloigné, une prétendue ressemblance dans la
façon de porter la moustache et dans le haut du nez faisait qu'on
appelait M. Bloch un «faux duc d'Aumale». (Dans le monde des
«chasseurs» de cercle, l'un porte sa casquette de travers et sa
vareuse très serrée de manière à se donner l'air, croit-il, d'un
officier étranger, n'est-il pas une manière de personnage pour ses
camarades?)

La ressemblance était des plus vagues, mais on eût dit que ce fût un
titre. On répétait: «Bloch? lequel? le duc d'Aumale?» Comme on dit:
«La princesse Murat? laquelle? la Reine (de Naples)?» Un certain
nombre d'autres infimes indices achevaient de lui donner aux yeux du
cousinage une prétendue distinction. N'allant pas jusqu'à avoir une
voiture, M. Bloch louait à certains jours une victoria découverte à
deux chevaux de la Compagnie et traversait le Bois de Boulogne,
mollement étendu de travers, deux doigts sur la tempe, deux autres
sous le menton et si les gens qui ne le connaissaient pas le
trouvaient à cause de cela «faiseur d'embarras», on était persuadé
dans la famille que pour le chic, l'oncle Salomon aurait pu en
remontrer à Gramont-Caderousse. Il était de ces personnes qui quand
elles meurent et à cause d'une table commune avec le rédacteur en chef
de cette feuille, dans un restaurant des boulevards, sont qualifiés de
physionomie bien connue des Parisiens, par la Chronique mondaine du
Radical. M. Bloch nous dit à Saint-Loup et à moi que Bergotte savait
si bien pourquoi lui M. Bloch ne le saluait pas que dès qu'il
l'apercevait au théâtre ou au cercle, il fuyait son regard. Saint-Loup
rougit, car il réfléchit que ce cercle ne pouvait pas être le Jockey
dont son père avait été président. D'autre part ce devait être un
cercle relativement fermé, car M. Bloch avait dit que Bergotte n'y
serait plus reçu aujourd'hui. Aussi est-ce en tremblant de
«sous-estimer l'adversaire» que Saint-Loup demanda si ce cercle était
le cercle de la rue Royale, lequel était jugé «déclassant» par la
famille de Saint-Loup et où il savait qu'étaient reçus certains
israélites. «Non, répondit M. Bloch d'un air négligent, fier et
honteux, c'est un petit cercle, mais beaucoup plus agréable, le cercle
des ganaches. On y juge sévèrement la galerie.» «Est-ce que sir Rufus
Israël n'en est pas président», demanda Bloch fils à son père, pour
lui fournir l'occasion d'un mensonge honorable et sans se douter que
ce financier n'avait pas le même prestige aux yeux de Saint-Loup
qu'aux siens. En réalité, il y avait au Cercle des Ganaches non point
sir Rufus Israël, mais un de ses employés. Mais comme il était fort
bien avec son patron, il avait à sa disposition des cartes du grand
financier, et en donnait une à M. Bloch, quand celui-ci partait en
voyage sur une ligne dont sir Rufus était administrateur, ce qui
faisait dire au père Bloch: «Je vais passer au cercle demander une
recommandation de sir Rufus.» Et la carte lui permettait d'éblouir les
chefs de train. Les demoiselles Bloch furent plus intéressées par
Bergotte et revenant à lui au lieu de poursuivre sur les «Ganaches»,
la cadette demanda à son frère du ton le plus sérieux du monde car
elle croyait qu'il n'existait pas au monde pour désigner les gens de
talent d'autres expressions que celles qu'il employait: «Est-ce un
coco vraiment étonnant, ce Bergotte. Est-il de la catégorie des grands
bonshommes, des cocos comme Villiers ou Catulle.» «Je l'ai rencontré à
plusieurs générales, dit M. Nissim Bernard. Il est gauche, c'est une
espèce de Schlemihl.» Cette allusion au comte de Chamisso n'avait rien
de bien grave, mais l'épithète de Schlemihl faisait partie de ce
dialecte mi-allemand, mi-juif, dont l'emploi ravissait M. Bloch dans
l'intimité, mais qu'il trouvait vulgaire et déplacé devant des
étrangers. Aussi jeta-t-il un regard sévère sur son oncle. «Il a du
talent, dit Bloch.» «Ah!» fit gravement sa sur comme pour dire que
dans ces conditions j'étais excusable. «Tous les écrivains ont du
talent», dit avec mépris M. Bloch père. «Il paraît même, dit son fils
en levant sa fourchette et en plissant ses yeux d'un air
diaboliquement ironique qu'il va se présenter à l'Académie.» «Allons
donc il n'a pas un bagage suffisant, répondit M. Bloch le père qui ne
semblait pas avoir pour l'Académie le mépris de son fils et de ses
filles. Il n'a pas le calibre nécessaire.» «D'ailleurs l'Académie est
un salon et Bergotte ne jouit d'aucune surface», déclara l'oncle à
héritage de Mme Bloch, personnage inoffensif et doux dont le nom de
Bernard eût peut-être à lui seul éveillé les dons de diagnostic de mon
grand'père, mais eût paru insuffisamment en harmonie avec un visage
qui semblait rapporté du palais de Darius et reconstitué par Mme
Dieulafoy, si choisi par quelque amateur désireux de donner un
couronnement oriental à cette figure de Suse, ce prénom de Nissim
n'avait fait planer au-dessus d'elle les ailes de quelque taureau
androcéphale de Khorsabad. Mais M. Bloch ne cessait d'insulter son
oncle, soit qu'il fût excité par la bonhomie sans défense de son
souffre-douleur soit que la villa étant payée par M. Nissim Bernard,
le bénéficiaire voulût montrer qu'il gardait son indépendance et
surtout qu'il ne cherchait pas par des cajoleries à s'assurer
l'héritage à venir du richard. Celui-ci était surtout froissé qu'on le
traitât si grossièrement devant le maître d'hôtel. Il murmura une
phrase inintelligible où on distinguait seulement: «Quand les
Meschorès sont là.» Meschorès désigne dans la Bible le serviteur de
Dieu. Entre eux les Bloch s'en servaient pour désigner les domestiques
et en étaient toujours égayés parce que leur certitude de n'être pas
compris ni des chrétiens ni des domestiques eux-mêmes, exaltait chez
M. Nissim Bernard et M. Bloch leur double particularisme de «maîtres»
et de «juifs». Mais cette dernière cause de satisfaction en devenait
une de mécontentement quand il y avait du monde. Alors M. Bloch
entendant son oncle dire «Meschorès» trouvait qu'il laissait trop
paraître son côté oriental, de même qu'une cocotte qui invite ses
amies avec des gens comme il faut, est irritée si elles font allusion
à leur métier de cocotte, ou emploient des mots malsonnants. Aussi,
bien loin que la prière de son oncle produisît quelque effet sur M.
Bloch, celui-ci, hors de lui, ne put plus se contenir. Il ne perdit
plus une occasion d'invectiver le malheureux oncle. «Naturellement,
quand il y a quelque bêtise prudhommesque à dire, on peut être sûr que
vous ne la ratez pas. Vous seriez le premier à lui lécher les pieds
s'il était là», cria M. Bloch tandis que M. Nissim Bernard attristé
inclinait vers son assiette la barbe annelée du roi Sargon. Mon
camarade depuis qu'il portait la sienne qu'il avait aussi crépue et
bleutée ressemblait beaucoup à son grand-oncle.

-- «Comment, vous êtes le fils du marquis de Marsantes, mais je l'ai
très bien connu», dit à Saint-Loup M. Nissim Bernard. Je crus qu'il
voulait dire «connu» au sens où le père de Bloch disait qu'il
connaissait Bergotte, c'est-à-dire de vue. Mais il ajouta: «Votre père
était un de mes bons amis.» Cependant Bloch était devenu excessivement
rouge, son père avait l'air profondément contrarié, les demoiselles
Bloch riaient en s'étouffant. C'est que chez M. Nissim Bernard le goût
de l'ostentation, contenu chez M. Bloch le père et chez ses enfants,
avait engendré l'habitude du mensonge perpétuel. Par exemple, en
voyage à l'hôtel, M. Nissim Bernard comme aurait pu faire M. Bloch le
père, se faisait apporter tous ses journaux par son valet de chambre
dans la salle à manger, au milieu du déjeuner, quand tout le monde
était réuni pour qu'on vît bien qu'il voyageait avec un valet de
chambre. Mais aux gens avec qui il se liait dans l'hôtel, l'oncle
disait ce que le neveu n'eût jamais fait, qu'il était sénateur. Il
avait beau être certain qu'on apprendrait un jour que le titre était
usurpé, il ne pouvait au moment même résister au besoin de se le
donner. M. Bloch souffrait beaucoup des mensonges de son oncle et de
tous les ennuis qu'ils lui causaient. «Ne faites pas attention, il est
extrêmement blagueur», dit-il à mi-voix à Saint-Loup qui n'en fut que
plus intéressé, étant très curieux de la psychologie des menteurs.
«Plus menteur encore que l'Ithaquesien Odysseus qu'Athènes appelait
pourtant le plus menteur des hommes, compléta notre camarade Bloch.»
«Ah! par exemple! s'écria M. Nissim Bernard, si je m'attendais à dîner
avec le fils de mon ami! Mais j'ai à Paris chez moi, une photographie
de votre père et combien de lettres de lui. Il m'appelait toujours mon
oncle, on n'a jamais su pourquoi. C'était un homme charmant,
étincelant. Je me rappelle un dîner chez moi, à Nice où il y avait
Sardou, Labiche, Augier», «Molière, Racine, Corneille», continua
ironiquement M. Bloch le père, dont le fils acheva l'énumération en
ajoutant: «Plaute, Ménandre, Kalidasa.» M. Nissim Bernard blessé
arrêta brusquement son récit et, se privant ascétiquement d'un grand
plaisir, resta muet jusqu'à la fin du dîner.

«Saint-Loup au casque d'airain, dit Bloch, reprenez un peu de ce
canard aux cuisses lourdes de graisse sur lesquelles l'illustre
sacrificateur des volailles a répandu de nombreuses libations de vin
rouge.»

D'habitude après avoir sorti de derrière les fagots pour un camarade
de marque les histoires sur sir Rufus Israel et autres, M. Bloch
sentant qu'il avait touché son fils jusqu'à l'attendrissement, se
retirait pour ne pas se «galvauder» aux yeux du «potache». Cependant
s'il y avait une raison tout à fait capitale, comme quand son fils par
exemple fut reçu à l'agrégation, M. Bloch ajouta à la série habituelle
des anecdotes cette réflexion ironique qu'il réservait plutôt pour ses
amis personnels et que Bloch jeune fut extrêmement fier de voir
débiter pour ses amis à lui: «Le gouvernement a été impardonnable. Il
n'a pas consulté M. Coquelin! M. Coquelin a fait savoir qu'il était
mécontent» (M. Bloch se piquait d'être réactionnaire et méprisant pour
les gens de théâtre).

Mais les demoiselles Bloch et leur frère rougirent jusqu'aux oreilles
tant ils furent impressionnés quand Bloch père pour se montrer royal
jusqu'au bout envers les deux «labadens» de son fils, donna l'ordre
d'apporter du champagne et annonça négligemment que pour nous
«régaler», il avait fait prendre trois fauteuils pour la
représentation qu'une troupe d'Opéra-Comique donnait le soir même au
Casino. Il regrettait de n'avoir pu avoir de loge. Elles étaient
toutes prises. D'ailleurs il les avait souvent expérimentées, on était
mieux à l'orchestre. Seulement, si le défaut de son fils, c'est-à-dire
ce que son fils croyait invisible aux autres, était la grossièreté,
celui du père était l'avarice. Aussi, c'est dans une carafe qu'il fit
servir sous le nom de champagne un petit vin mousseux et sous celui de
fauteuils d'orchestre il avait fait prendre des parterres qui
coûtaient moitié moins, miraculeusement persuadé par l'intervention
divine de son défaut que ni à table, ni au théâtre (où toutes les
loges étaient vides) on ne s'apercevrait de la différence. Quand M.
Bloch nous eut laissé tremper nos lèvres dans les coupes plates que
son fils décorait du nom de «cratères aux flancs profondément
creusés», il nous fit admirer un tableau qu'il aimait tant qu'il
l'apportait avec lui à Balbec. Il nous dit que c'était un Rubens.
Saint-Loup lui demanda naïvement s'il était signé. M. Bloch répondit
en rougissant qu'il avait fait couper la signature à cause du cadre,
ce qui n'avait pas d'importance, puisqu'il ne voulait pas le vendre.
Puis il nous congédia rapidement pour se plonger dans le Journal
Officiel dont les numéros encombraient la maison et dont la lecture
lui était rendue nécessaire, nous dit-il, «par sa situation
parlementaire» sur la nature exacte de laquelle il ne nous fournit pas
de lumières. «Je prends un foulard, nous dit Bloch, car Zephyros et
Boréas se disputent à qui mieux mieux la mer poissonneuse, et pour peu
que nous nous attardions après le spectacle, nous ne rentrerons qu'aux
premières lueurs d'Eôs aux doigts de pourpre. A propos, demanda-t-il à
Saint-Loup quand nous fûmes dehors et je tremblai car je compris bien
vite que c'était de M. de Charlus que Bloch parlait sur ce ton
ironique: «quel était cet excellent fantoche en costume sombre que je
vous ai vu promener avant-hier matin sur la plage? » «C'est mon
oncle», répondit Saint-Loup piqué. Malheureusement, une «gaffe» était
bien loin de paraître à Bloch chose à éviter. Il se tordit de rire:
«Tous mes compliments, j'aurais dû le deviner, il a un excellent chic,
et une impayable bobine de gaga de la plus haute lignée». «Vous vous
trompez du tout au tout, il est très intelligent», riposta Saint-Loup
furieux. «Je le regrette car alors il est moins complet. J'aimerais du
reste beaucoup le connaître car je suis sûr que j'écrirais des
machines adéquates sur des bonshommes comme ça. Celui-là, à voir
passer, est crevant. Mais je négligerais le côté caricatural, au fond
assez méprisable pour un artiste épris de la beauté plastique des
phrases, de la binette qui, excusez-moi, m'a fait gondoler un bon
moment, et je mettrais en relief le côté aristocratique de votre
oncle, qui en somme fait un effet buf, et la première rigolade passée,
frappe par un très grand style. Mais, dit-il, en s'adressant cette
fois à moi, il y a une chose dans un tout autre ordre d'idées, sur
laquelle je veux t'interroger et chaque fois que nous sommes ensemble,
quelque dieu, bienheureux habitant de l'Olympe, me fait oublier
totalement de te demander ce renseignement qui eût pu m'être déjà et
me sera sûrement fort utile. Quelle est donc cette belle personne avec
laquelle je t'ai rencontré au Jardin d'Acclimatation et qui était
accompagnée d'un monsieur que je crois connaître de vue et d'une jeune
fille à la longue chevelure?» J'avais bien vu que Mme Swann ne se
rappelait pas le nom de Bloch, puisqu'elle m'en avait dit un autre et
avait qualifié mon camarade d'attaché à un ministère où je n'avais
jamais pensé depuis à m'informer s'il était entré. Mais comment Bloch
qui, à ce qu'elle m'avait dit alors, s'était fait présenter à elle
pouvait-il ignorer son nom. J'étais si étonné que je restai un moment
sans répondre. «En tous cas, tous mes compliments, me dit-il, tu n'as
pas dû t'embêter avec elle. Je l'avais rencontrée quelques jours
auparavant dans le train de Ceinture. Elle voulut bien dénouer la
sienne en faveur de ton serviteur, je n'ai jamais passé de si bons
moments et nous allions prendre toutes dispositions pour nous revoir
quand une personne qu'elle connaissait eut le mauvais goût de monter à
l'avant-dernière station.» Le silence que je gardais ne parut pas
plaire à Bloch. «J'espérais, me dit-il, connaître grâce à toi son
adresse et aller goûter chez elle plusieurs fois par semaine, les
plaisirs d'Eros, chers aux Dieux, mais je n'insiste pas puisque tu
poses pour la discrétion à l'égard d'une professionnelle qui s'est
donnée à moi trois fois de suite et de la manière la plus raffinée
entre Paris et le Point-du-Jour. Je la retrouverai bien un soir ou
l'autre.»

J'allai voir Bloch à la suite de ce dîner, il me rendit ma visite,
mais j'étais sorti et il fut aperçu, me demandant, par Françoise,
laquelle par hasard bien qu'il fût venu à Combray ne l'avait jamais vu
jusque-là. De sorte qu'elle savait seulement qu'un «des Monsieurs» que
je connaissais était passé pour me voir, elle ignorait «à quel effet»,
vêtu d'une manière quelconque et qui ne lui avait pas fait grande
impression. Or j'avais beau savoir que certaines idées sociales de
Françoise me resteraient toujours impénétrables, qui reposaient
peut-être en partie sur des confusions entre des mots, des noms
qu'elle avait pris une fois, et à jamais, les uns pour les autres, je
ne pus m'empêcher, moi qui avais depuis longtemps renoncé à me poser
des questions dans ces cas-là, de chercher vainement, d'ailleurs, ce
que le nom de Bloch pouvait représenter d'immense pour Françoise. Car
à peine lui eus-je dit que ce jeune homme qu'elle avait aperçu était
M. Bloch, elle recula de quelques pas tant furent grandes sa stupeur
et sa déception. «Comment, c'est cela, M. Bloch!» s'écria-t-elle d'un
air atterré comme si un personnage aussi prestigieux eût dû posséder
une apparence qui «fît connaître» immédiatement qu'on se trouvait en
présence d'un grand de la terre, et à la façon de quelqu'un qui trouve
qu'un personnage historique n'est pas à la hauteur de sa réputation,
elle répétait d'un ton impressionné, et où on sentait pour l'avenir
les germes d'un scepticisme universel: «Comment c'est ça M. Bloch! Ah!
vraiment on ne dirait pas à le voir.» Elle avait l'air de m'en garder
rancune comme si je lui eusse jamais «surfait» Bloch. Et pourtant elle
eut la bonté d'ajouter: «Hé bien, tout M. Bloch qu'il est, Monsieur
peut dire qu'il est aussi bien que lui.»

Elle eut bientôt à l'égard de Saint-Loup qu'elle adorait une
désillusion d'un autre genre, et d'une moindre dureté: elle apprit
qu'il était républicain. Or bien qu'en parlant par exemple de la Reine
de Portugal, elle dît avec cet irrespect qui dans le peuple est le
respect suprême «Amélie, la sur à Philippe», Françoise était
royaliste. Mais surtout un marquis, un marquis qui l'avait éblouie, et
qui était pour la République, ne lui paraissait plus vrai. Elle en
marquait la même mauvaise humeur que si je lui eusse donné une boîte
qu'elle eût cru d'or, de laquelle elle m'eût remercié avec effusion et
qu'ensuite un bijoutier lui eût révélé être en plaqué. Elle retira
aussitôt son estime à Saint-Loup, mais bientôt après la lui rendit,
ayant réfléchi qu'il ne pouvait pas, étant le marquis de Saint-Loup
être républicain, qu'il faisait seulement semblant, par intérêt, car
avec le gouvernement qu'on avait, cela pouvait lui rapporter gros. De
ce jour sa froideur envers lui, son dépit contre moi cessèrent. Et
quand elle parlait de Saint-Loup, elle disait: «C'est un hypocrite»,
avec un large et bon sourire qui faisait bien comprendre qu'elle le
«considérait» de nouveau autant qu'au premier jour et qu'elle lui
avait pardonné.

Or la sincérité et le désintéressement de Saint-Loup étaient au
contraire absolus et c'était cette grande pureté morale qui, ne
pouvant se satisfaire entièrement dans un sentiment égoïste comme
l'amour, ne rencontrant pas d'autre part en lui l'impossibilité qui
existait par exemple en moi de trouver sa nourriture spirituelle autre
part qu'en soi-même, le rendait vraiment capable, autant que moi
incapable, d'amitié.

Françoise ne se trompait pas moins sur Saint-Loup quand elle disait
qu'il avait l'air comme ça de ne pas dédaigner le peuple, mais que ce
n'est pas vrai et qu'il n'y avait qu'à le voir quand il était en
colère après son cocher. Il était arrivé en effet quelquefois à Robert
de le gronder avec une certaine rudesse, qui prouvait chez lui moins
le sentiment de la différence que de l'égalité entre les classes.
«Mais, me dit-il en réponse aux reproches que je lui faisais d'avoir
traité un peu durement ce cocher, pourquoi affecterais-je de lui
parler poliment? N'est-il pas mon égal? N'est-il pas aussi près de moi
que mes oncles ou mes cousins? Vous avez l'air de trouver que je
devrais le traiter avec égards, comme un inférieur! Vous parlez comme
un aristocrate», ajouta-t-il avec dédain.

En effet, s'il y avait une classe contre laquelle il eût de la
prévention et de la partialité, c'était l'aristocratie, et jusqu'à
croire aussi difficilement à la supériorité d'un homme du monde, qu'il
croyait facilement à celle d'un homme du peuple. Comme je lui parlais
de la princesse de Luxembourg que j'avais rencontrée avec sa tante:

-- Une carpe, me dit-il, comme toutes ses pareilles. C'est d'ailleurs
un peu ma cousine.

Ayant un préjugé contre les gens qui le fréquentaient, il allait
rarement dans le monde et l'attitude méprisante ou hostile qu'il y
prenait, augmentait encore chez tous ses proches parents le chagrin de
sa liaison avec une femme «de théâtre», liaison qu'ils accusaient de
lui être fatale et notamment d'avoir développé chez lui cet esprit de
dénigrement, ce mauvais esprit, de l'avoir «dévoyé», en attendant
qu'il se «déclassât» complètement. Aussi bien des hommes légers du
faubourg Saint-Germain étaient-ils sans pitié quand ils parlaient de
la maîtresse de Robert. «Les grues font leur métier, disait-on, elles
valent autant que d'autres; mais celle-là, non! Nous ne lui
pardonnerons pas! Elle a fait trop de mal à quelqu'un que nous
aimons.» Certes, il n'était pas le premier qui eût un fil à la patte.
Mais les autres s'amusaient en hommes du monde, continuaient à penser
en hommes du monde sur la politique, sur tout. Lui, sa famille le
trouvait «aigri». Elle ne se rendait pas compte que pour bien des
jeunes gens du monde, lesquels sans cela resteraient incultes
d'esprit, rudes dans leurs amitiés, sans douceur et sans goût, --
c'est bien souvent leur maîtresse qui est leur vrai maître et les
liaisons de ce genre la seule école morale où ils soient initiés à une
culture supérieure, où ils apprennent le prix des connaissances
désintéressées. Même dans le bas-peuple (qui au point de vue de la
grossièreté ressemble si souvent au grand monde), la femme, plus
sensible, plus fine, plus oisive, a la curiosité de certaines
délicatesses, respecte certaines beautés de sentiment et d'art que, ne
les comprît-elle pas, elle place pourtant au-dessus de ce qui semblait
le plus désirable à l'homme, l'argent, la situation. Or, qu'il
s'agisse de la maîtresse d'un jeune clubman comme Saint-Loup ou d'un
jeune ouvrier (les électriciens par exemple comptent aujourd'hui dans
les rangs de la Chevalerie véritable), son amant a pour elle trop
d'admiration et de respect pour ne pas les étendre à ce qu'elle-même
respecte et admire; et pour lui l'échelle des valeurs s'en trouve
renversée. A cause de son sexe même elle est faible, elle a des
troubles nerveux, inexplicables, qui chez un homme, et même chez une
autre femme, chez une femme dont il est neveu ou cousin auraient fait
sourire ce jeune homme robuste. Mais il ne peut voir souffrir celle
qu'il aime. Le jeune noble qui comme Saint-Loup a une maîtresse, prend
l'habitude quand il va dîner avec elle au cabaret d'avoir dans sa
poche le valérianate dont elle peut avoir besoin, d'enjoindre au
garçon, avec force et sans ironie, de faire attention à fermer les
portes sans bruit, à ne pas mettre de mousse humide sur la table, afin
d'éviter à son amie ces malaises que pour sa part il n'a jamais
ressentis, qui composent pour lui un monde occulte à la réalité duquel
elle lui a appris à croire, malaises qu'il plaint maintenant sans
avoir besoin pour cela de les connaître, qu'il plaindra même quand ce
sera d'autres qu'elle qui les ressentiront. La maîtresse de Saint-Loup
-- comme les premiers moines du moyen âge, à la chrétienté -- lui
avait enseigné la pitié envers les animaux car elle en avait la
passion, ne se déplaçant jamais sans son chien, ses serins, ses
perroquets; Saint-Loup veillait sur eux avec des soins maternels et
traitait de brutes les gens qui ne sont pas bons avec les bêtes.
D'autre part, une actrice, ou soi-disant telle, comme celle qui vivait
avec lui -- qu'elle fût intelligente ou non, ce que j'ignorais -- en
lui faisant trouver ennuyeuse la société des femmes du monde et
considérer comme une corvée l'obligation d'aller dans une soirée,
l'avait préservé du snobisme et guéri de la frivolité. Si grâce à elle
les relations mondaines tenaient moins de place dans la vie de son
jeune amant, en revanche tandis que s'il avait été un simple homme de
salon, la vanité ou l'intérêt auraient dirigé ses amitiés comme la
rudesse les aurait empreintes, sa maîtresse lui avait appris à y
mettre de la noblesse et du raffinement. Avec son instinct de femme et
appréciant plus chez les hommes certaines qualités de sensibilité que
son amant eût peut-être sans elle méconnues ou plaisantées, elle avait
toujours vite fait de distinguer entre les autres celui des amis de
Saint-Loup qui avait pour lui une affection vraie, et de le préférer.
Elle savait le forcer à éprouver pour celui-là de la reconnaissance, à
la lui témoigner, à remarquer les choses qui lui faisaient plaisir,
celles qui lui faisaient de la peine. Et bientôt Saint-Loup, sans plus
avoir besoin qu'elle l'avertît, commença à se soucier de tout cela et
à Balbec où elle n'était pas, pour moi qu'elle n'avait jamais vu et
dont il ne lui avait même peut-être pas encore parlé dans ses lettres,
de lui-même il fermait la fenêtre d'une voiture où j'étais, emportait
les fleurs qui me faisaient mal, et quand il eut à dire au revoir à la
fois à plusieurs personnes, à son départ s'arrangea à les quitter un
peu plus tôt afin de rester seul et en dernier avec moi, de mettre
cette différence entre elles et moi, de me traiter autrement que les
autres. Sa maîtresse avait ouvert son esprit à l'invisible, elle avait
mis du sérieux dans sa vie, des délicatesses dans son cur, mais tout
cela échappait à la famille en larmes qui répétait: «Cette gueuse le
tuera, et en attendant elle le déshonore.» Il est vrai qu'il avait
fini de tirer d'elle tout le bien qu'elle pouvait lui faire; et
maintenant elle était cause seulement qu'il souffrait sans cesse, car
elle l'avait pris en horreur et le torturait. Elle avait commencé un
beau jour à le trouver bête et ridicule parce que les amis qu'elle
avait parmi les jeunes auteurs et acteurs, lui avaient assuré qu'il
l'était, et elle répétait à son tour ce qu'ils avaient dit avec cette
passion, cette absence de réserves qu'on montre chaque fois qu'on
reçoit du dehors et qu'on adopte des opinions ou des usages qu'on
ignorait entièrement. Elle professait volontiers, comme ces comédiens,
qu'entre elle et Saint-Loup le fossé était infranchissable, parce
qu'ils étaient d'une autre race, qu'elle était une intellectuelle et
que lui, quoi qu'il prétendît, était, de naissance, un ennemi de
l'intelligence. Cette vue lui semblait profonde et elle en cherchait
la vérification dans les paroles les plus insignifiantes, les moindres
gestes de son amant. Mais quand les mêmes amis l'eurent en outre
convaincue qu'elle détruisait dans une compagnie aussi peu faite pour
elle les grandes espérances qu'elle avait, disaient-ils, données, que
son amant finirait par déteindre sur elle, qu'à vivre avec lui, elle
gâchait son avenir d'artiste, à son mépris pour Saint-Loup s'ajouta la
même haine que s'il s'était obstiné à vouloir lui inoculer une maladie
mortelle. Elle le voyait le moins possible tout en reculant encore le
moment dd'une rupture définitive, laquelle me paraissait à moi bien
peu vraisemblable. Saint-Loup faisait pour elle de tels sacrifices
que, à moins qu'elle fût ravissante (mais il n'avait jamais voulu me
montrer sa photographie, me disant: «D'abord ce n'est pas une beauté
et puis elle vient mal en photographie, ce sont des instantanés que
j'ai faits moi-même avec mon Kodak et ils vous donneraient une fausse
idée d'elle»), il semblait difficile qu'elle trouvât un second homme
qui en consentît de semblables. Je ne songeais pas qu'une certaine
toquade de se faire un nom, même quand on n'a pas de talent, que
l'estime, rien que l'estime privée, de personnes qui vous imposent,
peuvent (ce n'était peut-être du reste pas le cas pour la maîtresse de
Saint-Loup) être même pour une petite cocotte des motifs plus
déterminants que le plaisir de gagner de l'argent. Saint-Loup qui sans
bien comprendre ce qui se passait dans la pensée de sa maîtresse, ne
la croyait pas complètement sincère ni dans les reproches injustes ni
dans les promesses d'amour éternel, avait pourtant à certains moments
le sentiment qu'elle romprait quand elle le pourrait, et à cause de
cela, mû sans doute par l'instinct de conservation de son amour, plus
clairvoyant peut-être que Saint-Loup n'était lui-même, usant
d'ailleurs d'une habileté pratique qui se conciliait chez lui avec les
plus grands et les plus aveugles élans du cur, il s'était refusé à lui
constituer un capital, avait emprunté un argent énorme pour qu'elle ne
manquât de rien, mais ne le lui remettait qu'au jour le jour. Et sans
doute, au cas où elle eût vraiment songé à le quitter, attendait-elle
froidement d'avoir «fait sa pelotte», ce qui avec les sommes données
par Saint-Loup demanderait sans doute un temps fort court, mais tout
de même concédé en supplément pour prolonger le bonheur de mon nouvel
ami -- ou son malheur.

Cette période dramatique de leur liaison, -- et qui était arrivée
maintenant à son point le plus aigu, le plus cruel pour Saint-Loup,
car elle lui avait défendu de rester à Paris où sa présence
l'exaspérait et l'avait forcé de prendre son congé à Balbec, à côté de
sa garnison -- avait commencé un soir chez une tante de Saint-Loup,
lequel avait obtenu d'elle que son amie viendrait pour de nombreux
invités dire des fragments d'une pièce symboliste qu'elle avait jouée
une fois sur une scène d'avant-garde et pour laquelle elle lui avait
fait partager l'admiration qu'elle éprouvait elle-même.

Mais quand elle était apparue, un grand lys à la main, dans un costume
copié de l'«Ancilla Domini» et qu'elle avait persuadé à Robert être
une véritable «vision d'art», son entrée avait été accueillie dans
cette assemblée d'hommes de cercles et de duchesses par des sourires
que le ton monotone de la psalmodie, la bizarrerie de certains mots,
leur fréquente répétition avaient changés en fous-rires d'abord
étouffés, puis si irrésistibles que la pauvre récitante n'avait pu
continuer. Le lendemain la tante de Saint-Loup avait été unanimement
blâmée d'avoir laissé paraître chez elle une artiste aussi grotesque.
Un duc bien connu ne lui cacha pas qu'elle n'avait à s'en prendre qu'à
elle-même si elle se faisait critiquer.

-- Que diable aussi, on ne nous sort pas des numéros de cette
force-là! Si encore cette femme avait du talent, mais elle n'en a et
n'en aura jamais aucun. Sapristi! Paris n'est pas si bête qu'on veut
bien le dire. La société n'est pas composée que d'imbéciles. Cette
petite demoiselle a évidemment cru étonner Paris. Mais Paris est plus
difficile à étonner que cela et il y a tout de même des affaires qu'on
ne nous fera pas avaler.

Quant à l'artiste, elle sortit en disant à Saint-Loup:

-- Chez quelles dindes, chez quelles garces sans éducation, chez quels
goujats m'as-tu fourvoyée? J'aime mieux te le dire, il n'y en avait
pas un des hommes présents qui ne m'eût fait de l'il, du pied, et
c'est parce que j'ai repoussé leurs avances qu'ils ont cherché à se
venger.

Paroles qui avaient changé l'antipathie de Robert pour les gens du
monde en une horreur autrement profonde et douloureuse et que lui
inspiraient particulièrement ceux qui la méritaient le moins, des
parents dévoués qui délégués par la famille avaient cherché à
persuader à l'amie de Saint-Loup de rompre avec lui, démarche qu'elle
lui présentait comme inspirée par leur amour pour elle. Robert
quoiqu'il eût aussitôt cessé de les fréquenter pensait, quand il était
loin de son amie comme maintenant, qu'eux ou d'autres, en profitaient
pour revenir à la charge et avaient peut-être reçu ses faveurs. Et
quand il parlait des viveurs qui trompent leurs amis, cherchent à
corrompre les femmes, tâchent de les faire venir dans des maisons de
passe, son visage respirait la souffrance et la haine.

-- Je les tuerais avec moins de remords qu'un chien qui est du moins
une bête gentille, loyale et fidèle. En voilà qui méritent la
guillotine, plus que des malheureux qui ont été conduits au crime par
la misère et par la cruauté des riches.

Il passait la plus grande partie de son temps à envoyer à sa maîtresse
des lettres et des dépêches. Chaque fois que, tout en l'empêchant de
venir à Paris, elle trouvait, à distance, le moyen d'avoir une
brouille avec lui, je l'apprenais à sa figure décomposée. Comme sa
maîtresse ne lui disait jamais ce qu'elle avait à lui reprocher,
soupçonnant que, peut-être, si elle ne le lui disait pas, c'est
qu'elle ne le savait pas et qu'elle avait simplement assez de lui, il
aurait pourtant voulu avoir des explications, il lui écrivait:
«Dis-moi ce que j'ai fait de mal. Je suis prêt à reconnaître mes
torts», le chagrin qu'il éprouvait ayant pour effet de le persuader
qu'il avait mal agi.

Mais elle lui faisait attendre indéfiniment des réponses d'ailleurs
dénuées de sens. Aussi c'est presque toujours le front soucieux et
bien souvent les mains vides que je voyais Saint-Loup revenir de la
poste où seul de tout l'hôtel avec Françoise, il allait chercher ou
porter lui-même ses lettres, lui par impatience d'amant, elle par
méfiance de domestique. (Les dépêches le forçaient à faire beaucoup
plus de chemin.)

Quand quelques jours après le dîner chez les Bloch ma grand'mère me
dit d'un air joyeux que Saint-Loup venait de lui demander si avant
qu'il quittât Balbec elle ne voulait pas qu'il la photographiât, et
quand je vis qu'elle avait mis pour cela sa plus belle toilette et
hésitait entre diverses coiffures, je me sentis un peu irrité de cet
enfantillage qui m'étonnait tellement de sa part. J'en arrivais même à
me demander si je ne m'étais pas trompé sur ma grand'mère, si je ne la
plaçais pas trop haut, si elle était aussi détachée que j'avais
toujours cru de ce qui concernait sa personne, si elle n'avait pas ce
que je croyais lui être le plus étranger, de la coquetterie.

Malheureusement, ce mécontentement que me causaient le projet de
séance photographique et surtout la satisfaction que ma grand'mère
paraissait en ressentir, je le laissai suffisamment apercevoir pour
que Françoise le remarquât et s'empressât involontairement de
l'accroître en me tenant un discours sentimental et attendri auquel je
ne voulus pas avoir l'air d'adhérer.

-- Oh! monsieur, cette pauvre madame qui sera si heureuse qu'on tire
son portrait, et qu'elle va même mettre le chapeau que sa vieille
Françoise, elle lui a arrangé, il faut la laisser faire, monsieur.

Je me convainquis que je n'étais pas cruel de me moquer de la
sensibilité de Françoise, en me rappelant que ma mère et ma grand'mère
mes modèles en tout, le faisaient souvent aussi. Mais ma grand'mère
s'apercevant que j'avais l'air ennuyé, me dit que si cette séance de
pose pouvait me contrarier elle y renoncerait. Je ne le voulus pas, je
l'assurai que je n'y voyais aucun inconvénient et la laissai se faire
belle, mais crus faire preuve de pénétration et de force en lui disant
quelques paroles ironiques et blessantes destinées à neutraliser le
plaisir qu'elle semblait trouver à être photographiée, de sorte que si
je fus contraint de voir le magnifique chapeau de ma grand'mère, je
réussis du moins à faire disparaître de son visage cette expression
joyeuse qui aurait dû me rendre heureux et qui, comme il arrive trop
souvent tant que sont encore en vie les êtres que nous aimons le
mieux, nous apparaît comme la manifestation exaspérante d'un travers
mesquin plutôt que comme la forme précieuse du bonheur que nous
voudrions tant leur procurer. Ma mauvaise humeur venait surtout de ce
que cette semaine là ma grand'mère avait paru me fuir et que je
n'avais pu l'avoir un instant à moi, pas plus le jour que le soir.
Quand je rentrais dans l'après-midi pour être un peu seul avec elle,
on me disait qu'elle n'était pas là; ou bien elle s'enfermait avec
Françoise pour de longs conciliabules qu'il ne m'était pas permis de
troubler. Et quand ayant passé la soirée dehors avec Saint-Loup je
songeais pendant le trajet du retour au moment où j'allais pouvoir
retrouver et embrasser ma grand'mère, j'avais beau attendre qu'elle
frappât contre la cloison ces petits coups qui me diraient d'entrer
lui dire bonsoir, je n'entendais rien; je finissais par me coucher,
lui en voulant un peu de ce qu'elle me privât, avec une indifférence
si nouvelle de sa part, d'une joie sur laquelle j'avais tant compté,
je restais encore, le cur palpitant comme dans mon enfance, à écouter
le mur qui restait muet et je m'endormais dans les larmes.

...

Ce jour-là, comme les précédents, Saint-Loup avait été obligé d'aller
à Doncières où en attendant qu'il y rentrât d'une manière définitive,
on aurait toujours besoin de lui maintenant jusqu'à la fin de
l'après-midi. Je regrettais qu'il ne fût pas à Balbec. J'avais vu
descendre de voiture et entrer, les unes dans la salle de danse du
Casino, les autres chez le glacier, des jeunes femmes qui, de loin,
m'avaient paru ravissantes. J'étais dans une de ces périodes de la
jeunesse, dépourvues d'un amour particulier, vacantes, où partout --
comme un amoureux, la femme dont il est épris -- on désire, on
cherche, on voit la beauté. Qu'un seul trait réel -- le peu qu'on
distingue d'une femme vue de loin, ou de dos -- nous permette de
projeter la Beauté devant nous, nous nous figurons l'avoir reconnue,
notre cur bat, nous pressons le pas, et nous resterons toujours à demi
persuadés que c'était elle, pourvu que la femme ait disparu: ce n'est
que si nous pouvons la rattraper que nous comprenons notre erreur.

D'ailleurs, de plus en plus souffrant, j'étais tenté de surfaire les
plaisirs les plus simples à cause des difficultés mêmes qu'il y avait
pour moi à les atteindre. Des femmes élégantes, je croyais en
apercevoir partout, parce que j'étais trop fatigué si c'était sur la
plage, trop timide si c'était au Casino ou dans une pâtisserie, pour
les approcher nulle part. Pourtant, si je devais bientôt mourir,
j'aurais aimé savoir comment étaient faites de près, en réalité, les
plus jolies jeunes filles que la vie pût offrir, quand même c'eût été
un autre que moi, ou même personne, qui dût profiter de cette offre
(je ne me rendais pas compte, en effet, qu'il y avait un désir de
possession à l'origine de ma curiosité). J'aurais osé entrer dans la
salle de bal, si Saint-Loup avait été avec moi. Seul, je restai
simplement devant le Grand-Hôtel à attendre le moment d'aller
retrouver ma grand'mère, quand, presque encore à l'extrémité de la
digue où elles faisaient mouvoir une tache singulière, je vis
s'avancer cinq ou six fillettes, aussi différentes, par l'aspect et
par les façons, de toutes les personnes auxquelles on était accoutumé
à Balbec, qu'aurait pu l'être, débarquée on ne sait d'où, une bande de
mouettes qui exécute à pas comptés sur la plage, -- les retardataires
rattrapant les autres en voletant, -- une promenade dont le but semble
aussi obscur aux baigneurs qu'elles ne paraissent pas voir, que
clairement déterminé pour leur esprit d'oiseaux.

Une de ces inconnues poussait devant elle, de la main, sa bicyclette;
deux autres tenaient des «clubs» de golf; et leur accoutrement
tranchait sur celui des autres jeunes filles de Balbec, parmi
lesquelles quelques-unes il est vrai, se livraient aux sports, mais
sans adopter pour cela une tenue spéciale.

C'était l'heure où dames et messieurs venaient tous les jours faire
leur tour de digue, exposés aux feux impitoyables du face-à-main que
fixait sur eux, comme s'ils eussent été porteurs de quelque tare
qu'elle tenait à inspecter dans ses moindres détails, la femme du
premier président, fièrement assise devant le kiosque de musique, au
milieu de cette rangée de chaises redoutée où eux-mêmes tout à
l'heure, d'acteurs devenus critiques, viendraient s'installer pour
juger à leur tour ceux qui défileraient devant eux. Tous ces gens qui
longeaient la digue en tanguant aussi fort que si elle avait été le
pont d'un bateau (car ils ne savaient pas lever une jambe sans du même
coup remuer le bras, tourner les yeux, remettre d'aplomb leurs
épaules, compenser par un mouvement balancé du côté opposé le
mouvement qu'ils venaient de faire de l'autre côté, et congestionner
leur face), et qui, faisant semblant de ne pas voir pour faire croire
qu'ils ne se souciaient pas d'elles, mais regardant à la dérobée pour
ne pas risquer de les heurter, les personnes qui marchaient à leurs
côtés ou venaient en sens inverse, butaient au contraire contre elles,
s'accrochaient à elles, parce qu'ils avaient été réciproquement de
leur part l'objet de la même attention secrète, cachée sous le même
dédain apparent; l'amour -- par conséquent la crainte -- de la foule
étant un des plus puissants mobiles chez tous les hommes, soit qu'ils
cherchent à plaire aux autres ou à les étonner, soit à leur montrer
qu'ils les méprisent. Chez le solitaire, la claustration même absolue
et durant jusqu'à la fin de la vie, a souvent pour principe un amour
déréglé de la foule qui l'emporte tellement sur tout autre sentiment,
que, ne pouvant obtenir quand il sort l'admiration de la concierge,
des passants, du cocher arrêté, il préfère n'être jamais vu d'eux, et
pour cela renoncer à toute activité qui rendrait nécessaire de sortir.

Au milieu de tous ces gens dont quelques-uns poursuivaient une pensée,
mais en trahissaient alors la mobilité par une saccade de gestes, une
divagation de regards, aussi peu harmonieuses que la circonspecte
titubation de leurs voisins, les fillettes que j'avais aperçues, avec
la maîtrise de gestes que donne un parfait assouplissement de son
propre corps et un mépris sincère du reste de l'humanité, venaient
droit devant elles, sans hésitation ni raideur, exécutant exactement
les mouvements qu'elles voulaient, dans une pleine indépendance de
chacun de leurs membres par rapport aux autres, la plus grande partie
de leur corps gardant cette immobilité si remarquable chez les bonnes
valseuses. Elles n'étaient plus loin de moi. Quoique chacune fût d'un
type absolument différent des autres, elles avaient toutes de la
beauté; mais, à vrai dire, je les voyais depuis si peu d'instants et
sans oser les regarder fixement que je n'avais encore individualisé
aucune d'elles. Sauf une, que son nez droit, sa peau brune mettait en
contraste au milieu des autres comme dans quelque tableau de la
Renaissance, un roi Mage de type arabe, elles ne m'étaient connues,
l'une que par une paire d'yeux durs, butés et rieurs; une autre que
par des joues où le rose avait cette teinte cuivrée qui évoque l'idée
de géranium; et même ces traits je n'avais encore indissolublement
attaché aucun d'entre eux à l'une des jeunes filles plutôt qu'à
l'autre; et quand (selon l'ordre dans lequel se déroulait cet ensemble
merveilleux parce qu'y voisinaient les aspects les plus différents,
que toutes les gammes de couleurs y étaient rapprochées, mais qui
était confus comme une musique où je n'aurais pas su isoler et
reconnaître au moment de leur passage les phrases, distinguées mais
oubliées aussitôt après), je voyais émerger un ovale blanc, des yeux
noirs, des yeux verts, je ne savais pas si c'était les mêmes qui
m'avaient déjà apporté du charme tout à l'heure, je ne pouvais pas les
rapporter à telle jeune fille que j'eusse séparée des autres et
reconnue. Et cette absence, dans ma vision, des démarcations que
j'établirais bientôt entre elles, propageait à travers leur groupe un
flottement harmonieux, la translation continue d'une beauté fluide,
collective et mobile.

Ce n'était peut-être pas, dans la vie, le hasard seul qui, pour réunir
ces amies les avait toutes choisies si belles; peut-être ces filles
(dont l'attitude suffisait à révéler la nature hardie, frivole et
dure), extrêmement sensibles à tout ridicule et à toute laideur,
incapables de subir un attrait d'ordre intellectuel ou moral,
s'étaient-elles naturellement trouvées, parmi les camarades de leur
âge, éprouver de la répulsion pour toutes celles chez qui des
dispositions pensives ou sensibles se trahissaient par de la timidité,
de la gêne, de la gaucherie, par ce qu'elles devaient appeler «un
genre antipathique», et les avaient-elles tenues à l'écart; tandis
qu'elles s'étaient liées au contraire avec d'autres vers qui les
attiraient un certain mélange de grâce, de souplesse et d'élégance
physique, seule forme sous laquelle elles pussent se représenter la
franchise d'un caractère séduisant et la promesse de bonnes heures à
passer ensemble. Peut-être aussi la classe à laquelle elles
appartenaient et que je n'aurais pu préciser, était-elle à ce point de
son évolution où, soit grâce à l'enrichissement et au loisir, soit
grâce aux habitudes nouvelles de sport, répandues même dans certains
milieux populaires, et d'une culture physique à laquelle ne s'est pas
encore ajoutée celle de l'intelligence, un milieu social pareil aux
écoles de sculpture harmonieuses et fécondes qui ne recherchent pas
encore l'expression tourmentée -- produit naturellement, et en
abondance, de beaux corps aux belles jambes, aux belles hanches, aux
visages sains et reposés, avec un air d'agilité et de ruse. Et
n'étaient-ce pas de nobles et calmes modèles de beauté humaine que je
voyais là, devant la mer, comme des statues exposées au soleil sur un
rivage de la Grèce?

Telles que si, du sein de leur bande qui progressait le long de la
digue comme une lumineuse comète, elles eussent jugé que la foule
environnante était composée d'êtres d'une autre race et dont la
souffrance même n'eût pu éveiller en elles un sentiment de solidarité,
elles ne paraissaient pas la voir, forçaient les personnes arrêtées à
s'écarter ainsi que sur le passage d'une machine qui eût été lâchée et
dont il ne fallait pas attendre qu'elle évitât les piétons, et se
contentaient tout au plus si quelque vieux monsieur dont elles
n'admettaient pas l'existence et dont elles repoussaient le contact
s'était enfui avec des mouvements craintifs ou furieux, précipités ou
risibles, de se regarder entre elles en riant. Elles n'avaient à
l'égard de ce qui n'était pas de leur groupe aucune affectation de
mépris, leur mépris sincère suffisait. Mais elles ne pouvaient voir un
obstacle sans s'amuser à le franchir en prenant leur élan ou à pieds
joints, parce qu'elles étaient toutes remplies, exubérantes, de cette
jeunesse qu'on a si grand besoin de dépenser même quand on est triste
ou souffrant, obéissant plus aux nécessités de l'âge qu'à l'humeur de
la journée, on ne laisse jamais passer une occasion de saut ou de
glissade sans s'y livrer consciencieusement, interrompant, semant, sa
marche lente -- comme Chopin la phrase la plus mélancolique -- de
gracieux détours où le caprice se mêle à la virtuosité. La femme d'un
vieux banquier, après avoir hésité pour son mari entre diverses
expositions, l'avait assis, sur un pliant, face à la digue, abrité du
vent et du soleil par le kiosque des musiciens. Le voyant bien
installé, elle venait de le quitter pour aller lui acheter un journal
qu'elle lui lirait et qui le distrairait, petites absences pendant
lesquelles elle le laissait seul et qu'elle ne prolongeait jamais au
delà de cinq minutes, ce qui lui semblait bien long, mais qu'elle
renouvelait assez fréquemment pour que le vieil époux à qui elle
prodiguait à la fois et dissimulait ses soins eût l'impression qu'il
était encore en état de vivre comme tout le monde et n'avait nul
besoin de protection. La tribune des musiciens formait au-dessus de
lui un tremplin naturel et tentant sur lequel sans une hésitation
l'aînée de la petite bande se mit à courir: elle sauta par-dessus le
vieillard épouvanté, dont la casquette marine fut effleurée par les
pieds agiles, au grand amusement des autres jeunes filles, surtout de
deux yeux verts dans une figure poupine qui exprimèrent pour cet acte
une admiration et une gaieté où je crus discerner un peu de timidité,
d'une timidité honteuse et fanfaronne, qui n'existait pas chez les
autres. «C'pauvre vieux, i m'fait d'la peine, il a l'air à moitié
crevé», dit l'une de ces filles d'une voix rogommeuse et avec un
accent à demi-ironique. Elles firent quelques pas encore, puis
s'arrêtèrent un moment au milieu du chemin sans s'occuper d'arrêter la
circulation des passants, en un conciliabule, un agrégat de forme
irrégulière, compact, insolite et piaillant, comme des oiseaux qui
s'assemblent au moment de s'envoler; puis elles reprirent leur lente
promenade le long de la digue, au-dessus de la mer.

Maintenant, leurs traits charmants n'étaient plus indistincts et
mêlés. Je les avais répartis et agglomérés (à défaut du nom de
chacune, que j'ignorais) autour de la grande qui avait sauté par
dessus le vieux banquier; de la petite qui détachait sur l'horizon de
la mer ses joues bouffies et roses, ses yeux verts; de celle au teint
bruni, au nez droit, qui tranchait au milieu des autres; d'une autre,
au visage blanc comme un uf dans lequel un petit nez faisait un arc de
cercle comme un bec de poussin, visage comme en ont certains très
jeunes gens; d'une autre encore, grande, couverte d'une pélerine (qui
lui donnait un aspect si pauvre et démentait tellement sa tournure
élégante que l'explication qui se présentait à l'esprit était que
cette jeune fille devait avoir des parents assez brillants et plaçant
leur amour-propre assez au-dessus des baigneurs de Balbec et de
l'élégance vestimentaire de leurs propres enfants pour qu'il leur fût
absolument égal de la laisser se promener sur la digue dans une tenue
que de petites gens eussent jugée trop modeste); d'une fille aux yeux
brillants, rieurs, aux grosses joues mates, sous un «polo» noir,
enfoncé sur sa tête, qui poussait une bicyclette avec un dandinement
de hanches si dégingandé, un air et employant des termes d'argot si
voyous et criés si fort, quand je passai auprès d'elle (parmi lesquels
je distinguai cependant la phrase fâcheuse de «vivre sa vie»)
qu'abandonnant l'hypothèse que la pélerine de sa camarade m'avait fait
échafauder, je conclus plutôt que toutes ces filles appartenaient à la
population qui fréquente les vélodromes, et devaient être les très
jeunes maîtresses de coureurs cyclistes. En tous cas, dans aucune de
mes suppositions, ne figurait celle qu'elles eussent pu être
vertueuses. A première vue -- dans la manière dont elles se
regardaient en riant, dans le regard insistant de celle aux joues
mates, -- j'avais compris qu'elles ne l'étaient pas. D'ailleurs, ma
grand-mère avait toujours veillé sur moi avec une délicatesse trop
timorée pour que je ne crusse pas que l'ensemble des choses qu'on ne
doit pas faire est indivisible et que des jeunes filles qui manquent
de respect à la vieillesse, fussent tout d'un coup arrêtées par des
scrupules quand il s'agit de plaisirs plus tentateurs que de sauter
par dessus un octogénaire.

Individualisées maintenant, pourtant la réplique que se donnaient les
uns aux autres leurs regards animés de suffisance et d'esprit de
camaraderie, et dans lesquels se rallumaient d'instant en instant
tantôt l'intérêt, tantôt l'insolente indifférence dont brillentt
chacune, selon qu'il s'agissait de l'une de ses amies ou des passants,
cette conscience aussi de se connaître entre elles assez intimement
pour se promener toujours ensemble, en faisant «bande à part»,
mettaient entre leurs corps indépendants et séparés, tandis qu'ils
s'avançaient lentement, une liaison invisible, mais harmonieuse comme
une même ombre chaude, une même atmosphère, faisant d'eux un tout
aussi homogène en ses parties qu'il était différent de la foule au
milieu de laquelle se déroulait lentement leur cortège.

Un instant, tandis que je passais à côté de la brune aux grosses joues
qui poussait une bicyclette, je croisai ses regards obliques et
rieurs, dirigés du fond de ce monde inhumain qui enfermait la vie de
cette petite tribu, inaccessible inconnu où l'idée de ce que j'étais
ne pouvait certainement ni parvenir ni trouver place. Toute occupée à
ce que disaient ses camarades, cette jeune fille coiffée d'un polo qui
descendait très bas sur son front, m'avait-elle vu au moment où le
rayon noir émané de ses yeux m'avait rencontré. Si elle m'avait vu,
qu'avais-je pu lui représenter? Du sein de quel univers me
distinguait-elle? Il m'eût été aussi difficile de le dire que, lorsque
certaines particularités nous apparaissent grâce au télescope, dans un
astre voisin, il est malaisé de conclure d'elles que des humains y
habitent, qu'ils nous voient, et quelles idées cette vue a pu éveiller
en eux.

Si nous pensions que les yeux d'une telle fille ne sont qu'une
brillante rondelle de mica, nous ne serions pas avides de connaître et
d'unir à nous sa vie. Mais nous sentons que ce qui luit dans ce disque
réfléchissant n'est pas dû uniquement à sa composition matérielle; que
ce sont, inconnues de nous, les noires ombres des idées que cet être
se fait, relativement aux gens et aux lieux qu'il connaît -- pelouses
des hippodromes, sable des chemins où, pédalant à travers champs et
bois, m'eût entraîné cette petite péri, plus séduisante pour moi que
celle du paradis persan, -- les ombres aussi de la maison où elle va
rentrer, des projets qu'elle forme ou qu'on a formés pour elle; et
surtout que c'est elle, avec ses désirs, ses sympathies, ses
répulsions, son obscure et incessante volonté. Je savais que je ne
posséderais pas cette jeune cycliste si je ne possédais aussi ce qu'il
y avait dans ses yeux. Et c'était par conséquent toute sa vie qui
m'inspirait du désir; désir douloureux, parce que je le sentais
irréalisable, mais enivrant, parce que ce qui avait été jusque-là ma
vie ayant brusquement cessé d'être ma vie totale, n'étant plus qu'une
petite partie de l'espace étendu devant moi que je brûlais de couvrir,
et qui était fait de la vie de ces jeunes filles, m'offrait ce
prolongement, cette multiplication possible de soi-même, qui est le
bonheur. Et, sans doute, qu'il n'y eût entre nous aucune habitude --
comme aucune idée -- communes, devait me rendre plus difficile de me
lier avec elles et de leur plaire. Mais peut-être aussi c'était grâce
à ces différences, à la conscience qu'il n'entrait pas dans la
composition de la nature et des actions de ces filles, un seul élément
que je connusse ou possédasse, que venait en moi de succéder à la
satiété, la soif, -- pareille à celle dont brûle une terre altérée, --
d'une vie que mon âme, parce qu'elle n'en avait jamais reçu jusqu'ici
une seule goutte, absorberait d'autant plus avidement, à longs traits,
dans une plus parfaite imbibition.

J'avais tant regardé cette cycliste aux yeux brillants qu'elle parut
s'en apercevoir et dit à la plus grande un mot que je n'entendis pas
mais qui fit rire celle-ci. A vrai dire, cette brune n'était pas celle
qui me plaisait le plus, justement parce qu'elle était brune, et que
(depuis le jour où dans le petit raidillon de Tansonville, j'avais vu
Gilberte), une jeune fille rousse à la peau dorée était restée pour
moi l'idéal inaccessible. Mais Gilberte elle-même ne l'avais-je pas
aimée surtout parce qu'elle m'était apparue nimbée par cette auréole
d'être l'amie de Bergotte, d'aller visiter avec lui les cathédrales.
Et de la même façon ne pouvais-je me réjouir d'avoir vu cette brune me
regarder (ce qui me faisait espérer qu'il me serait plus facile
d'entrer en relations avec elle d'abord), car elle me présenterait aux
autres, à l'impitoyable qui avait sauté par-dessus le vieillard, à la
cruelle qui avait dit: «Il me fait de la peine, ce pauvre vieux»; à
toutes successivement, desquelles elle avait d'ailleurs le prestige
d'être l'inséparable compagne. Et cependant, la supposition que je
pourrais un jour être l'ami de telle ou telle de ces jeunes filles,
que ces yeux dont les regards inconnus me frappaient parfois en jouant
sur moi sans le savoir comme un effet de soleil sur un mur, pourraient
jamais par une alchimie miraculeuse laisser transpénétrer entre leurs
parcelles ineffables l'idée de mon existence, quelque amitié pour ma
personne, moi-même je pourrais un jour prendre place entre elles, dans
la théorie qu'elles déroulaient le long de la mer -- cette supposition
me paraissait enfermer en elle une contradiction aussi insoluble, que
si devant quelque frise attique ou quelque fresque figurant un
cortège, j'avais cru possible, moi spectateur, de prendre place, aimé
d'elles, entre les divines processionnaires.

Le bonheur de connaître ces jeunes filles était-il donc irréalisable?
Certes ce n'eût pas été le premier de ce genre auquel j'eusse renoncé.
Je n'avais qu'à me rappeler, tant d'inconnues que, même à Balbec, la
voiture s'éloignant à toute vitesse m'avait fait à jamais abandonner.
Et même le plaisir que me donnait la petite bande noble comme si elle
était composée de vierges helléniques, venait de ce qu'elle avait
quelque chose de la fuite des passantes sur la route. Cette fugacité
des êtres qui ne sont pas connus de nous, qui nous forcent à démarrer
de la vie habituelle où les femmes que nous fréquentons finissent par
dévoiler leurs tares, nous met dans cet état de poursuite où rien
n'arrête plus l'imagination. Or dépouiller d'elle nos plaisirs, c'est
les réduire à eux-mêmes, à rien. Offertes chez une de ces
entremetteuses que, par ailleurs, on a vu que je ne méprisais pas
retirées de l'élément qui leur donnait tant de nuances et de vague,
ces jeunes filles m'eussent moins enchanté. Il faut que l'imagination,
éveillée par l'incertitude de pouvoir atteindre son objet, crée un but
qui nous cache l'autre, et en substituant au plaisir sensuel l'idée de
pénétrer dans une vie, nous empêche de reconnaître ce plaisir,
d'éprouver son goût véritable, de le restreindre à sa portée.

Il faut qu'entre nous et le poisson qui si nous le voyions pour la
première fois servi sur une table ne paraîtrait pas valoir les mille
ruses et détours nécessaires pour nous emparer de lui, s'interpose,
pendant les après-midi de pêche, le remous à la surface duquel
viennent affleurer, sans que nous sachions bien ce que nous voulons en
faire, le poli d'une chair, l'indécision d'une forme, dans la fluidité
d'un transparent et mobile azur.

Ces jeunes filles bénéficiaient aussi de ce changement des proportions
sociales caractéristiques de la vie des bains de mer. Tous les
avantages qui dans notre milieu habituel nous prolongent, nous
agrandissent, se trouvent là devenus invisibles, en fait supprimés; en
revanche les êtres à qui on suppose indûment de tels avantages, ne
s'avancent qu'amplifiés d'une étendue postiche. Elle rendait plus aisé
que des inconnues et ce jour-là ces jeunes filles, prissent à mes yeux
une importance énorme, et impossible de leur faire connaître celle que
je pouvais avoir.

Mais si la promenade de la petite bande avait pour elle de n'être
qu'un extrait de la fuite innombrable de passantes, laquelle m'avait
toujours troublé, cette fuite était ici ramenée à un mouvement
tellement lent qu'il se rapprochait de l'immobilité. Or, précisément,
que dans une phase aussi peu rapide, les visages non plus emportés
dans un tourbillon, mais calmes et distincts, me parussent encore
beaux, cela m'empêchait de croire, comme je l'avais fait si souvent
quand m'emportait la voiture de Mme de Villeparisis, que, de plus
près, si je me fusse arrêté un instant, tels détails, une peau grêlée,
un défaut dans les ailes du nez, un regard bênet, la grimace du
sourire, une vilaine taille, eussent remplacé dans le visage et dans
le corps de la femme ceux que j'avais sans doute imaginés; car il
avait suffi d'une jolie ligne de corps, d'un teint frais entrevu, pour
que de très bonne foi j'y eusse ajouté quelque ravissante épaule,
quelque regard délicieux dont je portais toujours en moi le souvenir
ou l'idée préconçue, ces déchiffrages rapides d'un être qu'on voit à
la volée, nous exposant ainsi aux mêmes erreurs que ces lectures trop
rapides où, sur une seule syllabe et sans prendre le temps
d'identifier les autres, on met à la place du mot qui est écrit, un
tout différent que nous fournit notre mémoire. Il ne pouvait en être
ainsi maintenant. J'avais bien regardé leurs visages; chacun d'eux je
l'avais vu, non pas dans tous ses profils, et rarement de face, mais
tout de même selon deux ou trois aspects assez différents pour que je
pusse faire soit la rectification, soit la vérification et la «preuve»
des différentes suppositions de lignes et de couleurs que hasarde la
première vue, et pour voir subsister en eux, à travers les expressions
successives, quelque chose d'inaltérablement matériel. Aussi, je
pouvais me dire avec certitude que, ni à Paris, ni à Balbec, dans les
hypothèses les plus favorables de ce qu'auraient pu être, même si
j'avais pu rester à causer avec elles, les passantes qui avaient
arrêté mes yeux, il n'y en avait jamais eu dont l'apparition, puis la
disparition sans que je les eusse connues, m'eussent laissé plus de
regrets que ne feraient celles-ci, m'eussent donné l'idée que leur
amitié pût être une telle ivresse. Ni parmi les actrices, ou les
paysannes, ou les demoiselles d pensionnat religieux, je n'avais rien
vu d'aussi beau, imprégné d'autant d'inconnu, aussi inestimablement
précieux, aussi vraisemblablement inaccessible. Elles étaient, du
bonheur inconnu et possible de la vie, un exemplaire si délicieux et
en si parfait état, que c'était presque pour des raisons
intellectuelles que j'étais désespéré de ne pas pouvoir faire dans des
conditions uniques, ne laissant aucune place à l'erreur possible,
l'expérience de ce que nous offre de plus mystérieux la beauté qu'on
désire et qu'on se console de ne posséder jamais, en demandant du
plaisir -- comme Swann avait toujours refusé de faire, avant Odette --
à des femmes qu'on n'a pas désirées, si bien qu'on meurt sans avoir
jamais su ce qu'était cet autre plaisir. Sans doute, il se pouvait
qu'il ne fût pas en réalité un plaisir inconnu, que de près son
mystère se dissipât, qu'il ne fût qu'une projection, qu'un mirage du
désir. Mais, dans ce cas, je ne pourrais m'en prendre qu'à la
nécessité d'une loi de la nature -- qui si elle s'appliquait à ces
jeunes filles, s'appliquerait à toutes -- et non à la défectuosité de
l'objet. Car il était celui que j'eusse choisi entre tous, me rendant
bien compte, avec une satisfaction de botaniste, qu'il n'était pas
possible de trouver réunies des espèces plus rares que celles de ces
jeunes fleurs qui interrompaient en ce moment devant moi la ligne du
flot de leur haie légère, pareille à un bosquet de roses de
Pennsylvanie, ornement d'un jardin sur la falaise, entre lesquelles
tient tout le trajet de l'océan parcouru par quelque steamer, si lent
à glisser sur le trait horizontal et bleu qui va d'une tige à l'autre,
qu'un papillon paresseux, attardé au fond de la corolle que la coque
du navire a depuis longtemps dépassée, peut pour s'envoler en étant
sûr d'arriver avant le vaisseau, attendre que rien qu'une seule
parcelle azurée sépare encore la proue de celui-ci de la première
pétale de la fleur vers laquelle il navigue.

Je rentrai parce que je devais aller dîner à Rivebelle avec Robert et
que ma grand'mère exigeait qu'avant de partir, je m'étendisse ces
soirs-là pendant une heure sur mon lit, sieste que le médecin de
Balbec m'ordonna bientôt d'étendre à tous les autres soirs.

D'ailleurs, il n'y avait même pas besoin pour rentrer de quitter la
digue et de pénétrer dans l'hôtel par le hall, c'est-à-dire par
derrière. En vertu d'une avance comparable à celle du samedi où à
Combray on déjeunait une heure plus tôt, maintenant avec le plein de
l'été les jours étaient devenus si longs que le soleil était encore
haut dans le ciel, comme à une heure de goûter, quand on mettait le
couvert pour le dîner au Grand-Hôtel de Balbec. Aussi les grandes
fenêtres vitrées et à coulisses, restaient-elles ouvertes de
plain-pied avec la digue. Je n'avais qu'à enjamber un mince cadre de
bois pour me trouver dans la salle à manger que je quittais aussitôt
pour prendre l'ascenseur.

En passant devant le bureau j'adressai un sourire au directeur et sans
l'ombre de dégoût, en recueillis un dans sa figure que, depuis que
j'étais à Balbec, mon attention compréhensive injectait et
transformait peu à peu comme une préparation d'histoire naturelle. Ses
traits m'étaient devenus courants, chargés d'un sens médiocre, mais
intelligible comme une écriture qu'on lit et ne ressemblaient plus en
rien à ces caractères bizarres, intolérables que son visage m'avait
présentés ce premier jour où j'avais vu devant moi un personnage
maintenant oublié, ou si je parvenais à l'évoquer méconnaissable,
difficile à identifier avec la personnalité insignifiante et polie
dont il n'était que la caricature, hideuse et sommaire. Sans la
timidité ni la tristesse du soir de mon arrivée, je sonnai le lift qui
ne restait plus silencieux pendant que je m'élevais à côté de lui dans
l'ascenseur, comme dans une cage thoracique mobile qui se fût déplacée
le long de la colonne montante, mais me répétait:

«Il n'y a plus autant de monde comme il y a un mois. On va commencer à
s'en aller, les jours baissent.» Il disait cela, non que ce fût vrai,
mais parce qu'ayant un engagement pour une partie plus chaude de la
côte, il aurait voulu que nous partîmes tous le plus tôt possible afin
que l'hôtel fermât et qu'il eût quelques jours à lui, avant de
«rentrer» dans sa nouvelle place. Rentrer et «nouvelle» n'étaient du
reste pas des expressions contradictoires car, pour le lift, «rentrer»
était la forme usuelle du verbe entier. La seule chose qui m'étonnât
était qu'il condescendît à dire «place», car il appartenait à ce
prolétariat moderne qui désire effacer dans le langage la trace du
régime de la domesticité. Du reste, au bout d'un instant, il m'apprit
que dans la «situation» où il allait «rentrer», il aurait une plus
jolie «tunique» et un meilleur «traitement»; les mots «livrée» et
«gages» lui paraissaient désuets et inconvenants. Et comme par une
contradiction absurde, le vocabulaire a, malgré tout, chez les
«patrons», survécu à la conception de l'inégalité, je comprenais
toujours mal ce que me disait le lift. Ainsi la seule chose qui
m'intéressât était de savoir si ma grand'mère était à l'hôtel. Or,
prévenant mes questions, le lift me disait: «Cette dame vient de
sortir de chez vous.» J'y étais toujours pris, je croyais que c'était
ma grand-mère. «Non, cette dame qui est je crois employée chez vous.»
Comme dans l'ancien langage bourgeois, qui devrait bien être aboli,
une cuisinière ne s'appelle pas une employée, je pensais un instant:
«Mais il se trompe nous ne possédons ni usine, ni employés.» Tout d'un
coup, je me rappelais que le nom d'employé est comme le port de la
moustache pour les garçons de café, une satisfaction d'amour-propre
donnée aux domestiques et que cette dame qui venait de sortir était
Françoise (probablement en visite à la caféterie ou en train de
regarder coudre la femme de chambre de la dame belge), satisfaction
qui ne suffisait pas encore au lift car il disait volontiers en
s'apitoyant sur sa propre classe «chez l'ouvrier ou chez le petit» se
servant du même singulier que Racine quand il dit: «le pauvre...».
Mais d'habitude, car mon zèle et ma timidité du premier jour étaient
loin, je ne parlais plus au lift. C'était lui maintenant qui restait
sans recevoir de réponses dans la courte traversée dont il filait les
nuds à travers l'hôtel, évidé comme un jouet et qui déployait autour
de nous, étage par étage, ses ramifications de couloirs dans les
profondeurs desquels la lumière se veloutait, se dégradait,
amincissait les portes de communication ou les degrés des escaliers
intérieurs qu'elle convertissait en cette ambre dorée, inconsistante
et mystérieuse comme un crépuscule, où Rembrandt découpe tantôt
l'appui d'une fenêtre ou la manivelle d'un puits. Et à chaque étage
une lueur d'or reflétée sur le tapis annonçait le coucher du soleil et
la fenêtre des cabinets.

Je me demandais si les jeunes filles que je venais de voir habitaient
Balbec et qui elles pouvaient être. Quand le désir est ainsi orienté
vers une petite tribu humaine qu'il sélectionne, tout ce qui peut se
rattacher à elle devient motif d'émotion, puis de rêverie. J'avais
entendu une dame dire sur la digue: «C'est une amie de la petite
Simonet» avec l'air de précision avantageuse de quelqu'un qui
explique: «C'est le camarade inséparable du petit La Rochefoucauld.»
Et aussitôt on avait senti sur la figure de la personne à qui on
apprenait cela une curiosité de mieux regarder la personne favorisée
qui était «amie de la petite Simonet». Un privilège assurément qui ne
paraissait pas donné à tout le monde. Car l'aristocratie est une chose
relative. Et il y a des petits trous pas cher où le fils d'un marchand
de meubles est prince des élégances et règne sur une cour comme un
jeune prince de Galles. J'ai souvent cherché depuis à me rappeler
comment avait résonné pour moi sur la plage, ce nom de Simonet, encore
incertain alors dans sa forme que j'avais mal distinguée, et aussi
quant à sa signification, à la désignation par lui de telle personne,
ou peut-être de telle autre; en somme empreint de ce vague et de cette
nouveauté si émouvants pour nous dans la suite, quand ce nom dont les
lettres sont à chaque seconde plus profondément gravées en nous par
notre attention incessante, est devenu (ce qui ne devait arriver pour
moi, à l'égard de la petite Simonet, que quelques années plus tard) le
premier vocable que nous retrouvions, soit au moment du réveil, soit
après un évanouissement, même avant la notion de l'heure qu'il est, du
lieu où nous sommes, presque avant le mot «je», comme si l'être qu'il
nomme était plus nous que nous-même, et si après quelques moments
d'inconscience, la trêve qui expire avant toute autre, est celle
pendant laquelle on ne pensait pas à lui. Je ne sais pourquoi je me
dis dès le premier jour que le nom de Simonet devait être celui d'une
des jeunes filles, je ne cessai plus de me demander comment je
pourrais connaître la famille Simonet; et cela par des gens qu'elle
jugeât supérieurs à elle-même ce qui ne devait pas être difficile si
ce n'étaient que de petites grues du peuple, pour qu'elle ne pût avoir
une idée dédaigneuse de moi. Car on ne peut avoir de connaissance
parfaite, on ne peut pratiquer l'absorption complète de qui vous
dédaigne, tant qu'on n'a pas vaincu ce dédain. Or, chaque fois que
l'image de femmes si différentes pénètre en nous, à moins que l'oubli
ou la concurrence d'autres images ne l'élimine, nous n'avons de repos
que nous n'ayons converti ces étrangères en quelque chose qui soit
pareil à nous, notre âme étant à cet égard douée du même genre de
réaction et d'activité que notre organisme physique, lequel ne peut
tolérer l'immixtion dans son sein d'un corps étranger sans qu'il
s'exerce aussitôt à digérer et assimiler l'intrus, la petite Simonet
devait être la plus jolie de toutes -- celle, d'ailleurs, qui, me
semblait-il, aurait pu devenir ma maîtresse, car elle était la seule
qui à deux ou trois reprises détournant à demi la tête, avait paru
prendre conscience de mon fixe regard. Je demandai au lift s'il ne
connaissait pas à Balbec, des Simonet. N'aimant pas à dire qu'il
ignorait quelque chose, il répondit qu'il lui semblait avoir entendu
causer de ce nom-là. Arrivé au dernier étage, je le priai de me faire
apporter les dernières listes d'étrangers.

Je sortis de l'ascenseur, mais au lieu d'aller vers ma chambre je
m'engageai plus avant dans le couloir, car à cette heure-là le valet
de chambre de l'étage, quoiqu'il craignît les courants d'air, avait
ouvert la fenêtre du bout, laquelle regardait, au lieu de la mer, le
côté de la colline et de la vallée, mais ne les laissait jamais voir,
car ses vitres, d'un verre opaque, étaient le plus souvent fermées. Je
m'arrêtai devant elle en une courte station et le temps de faire mes
dévotions à la «vue» que pour une fois elle découvrait au delà de la
colline à laquelle était adossé l'hôtel et qui ne contenait qu'une
maison posée à quelque distance mais à laquelle la perspective et la
lumière du soir en lui conservant son volume donnait une ciselure
précieuse et un écrin de velours comme à une de ces architectures en
miniature, petit temple ou petite chapelle d'orfèvrerie et d'émaux qui
servent de reliquaires et qu'on n'expose qu'à de rares jours à la
vénération des fidèles. Mais cet instant d'adoration avait déjà trop
duré, car le valet de chambre qui tenait d'une main un trousseau de
clefs et de l'autre me saluait en touchant sa calotte de sacristain,
mais sans la soulever à cause de l'air pur et frais du soir, venait
refermer comme ceux d'une châsse les deux battants de la croisée et
dérobait à mon adoration le monument réduit et la relique d'or.
J'entrai dans ma chambre. Au fur et à mesure que la saison s'avança,
changea le tableau que j'y trouvais dans la fenêtre. D'abord il
faisait grand jour, et sombre seulement s'il faisait mauvais temps;
alors, dans le verre glauque et qu'elle boursoufflait de ses vagues
rondes, la mer, sertie entre les montants de fer de ma croisée comme
dans les plombs d'un vitrail, effilochait sur toute la profonde
bordure rocheuse de la baie des triangles empennés d'une immobile
écume linéamentée avec la délicatesse d'une plume ou d'un duvet
dessinés par Pisanello, et fixés par cet émail blanc, inaltérable et
crémeux qui figure une couche de neige dans les verreries de Gallé.

Bientôt les jours diminuèrent et au moment où j'entrais dans la
chambre, le ciel violet semblait stigmatisé par la figure raide,
géométrique, passagère et fulgurante du soleil (pareille à la
représentation de quelque signe miraculeux, de quelque apparition
mystique), s'inclinait vers la mer sur la charnière de l'horizon comme
un tableau religieux au-dessus du maître-autel, tandis que les parties
différentes du couchant exposées dans les glaces des bibliothèques
basses en acajou qui couraient le long des murs et que je rapportais
par la pensée à la merveilleuse peinture dont elles étaient détachées,
semblaient comme ces scènes différentes que quelque maître ancien
exécuta jadis pour une confrérie sur une châsse et dont on exhibe à
côté les uns des autres dans une salle de musée les volets séparés que
l'imagination seule du visiteur remet à leur place sur les prédelles
du retable. Quelques semaines plus tard, quand je remontais, le soleil
était déjà couché. Pareille à celle que je voyais à Combray au-dessus
du Calvaire à mes retours de promenade et quand je m'apprêtais à
descendre avant le dîner à la cuisine, une bande de ciel rouge
au-dessus de la mer compacte et coupante comme de la gelée de viande,
puis bientôt sur la mer déjà froide et bleue comme le poisson appelé
mulet, le ciel du même rose qu'un de ces saumons que nous nous ferions
servir tout à l'heure à Rivebelle ravivaient le plaisir que j'allais
avoir à me mettre en habit pour partir dîner. Sur la mer, tout près du
rivage, essayaient de s'élever, les unes par-dessus les autres, à
étages de plus en plus larges, des vapeurs d'un noir de suie mais
aussi d'un poli, d'une consistance d'agate, d'une pesanteur visible,
si bien que les plus élevées penchant au-dessus de la tige déformée et
jusqu'en dehors du centre de gravité de celles qui les avaient
soutenues jusqu'ici, semblaient sur le point d'entraîner cet
échafaudage déjà à demi-hauteur du ciel et de le précipiter dans la
mer. La vue d'un vaisseau qui s'éloignait comme un voyageur de nuit me
donnait cette même impression que j'avais eue en wagon, d'être
affranchi des nécessités du sommeil et de la claustration dans une
chambre. D'ailleurs je ne me sentais pas emprisonné dans celle où
j'étais puisque dans une heure j'allais la quitter pour monter en
voiture. Je me jetais sur mon lit; et, comme si j'avais été sur la
couchette d'un des bateaux que je voyais assez près de moi et que la
nuit on s'étonnerait de voir se déplacer lentement dans l'obscurité,
comme des cygnes assombris et silencieux mais qui ne dorment pas,
j'étais de tous côtés entouré des images de la mer.

Mais bien souvent ce n'était, en effet, que des images; j'oubliais que
sous leur couleur se creusait le triste vide de la plage, parcouru par
le vent inquiet du soir, que j'avais si anxieusement ressenti à mon
arrivée à Balbec; d'ailleurs, même dans ma chambre, tout occupé des
jeunes filles que j'avais vu passer, je n'étais plus dans des
dispositions assez calmes ni assez désintéressées pour que pussent se
produire en moi des impressions vraiment profondes de beauté.
L'attente du dîner à Rivebelle rendait mon humeur plus frivole encore
et ma pensée, habitant à ces moments-là la surface de mon corps que
j'allais habiller pour tâcher de paraître le plus plaisant possible
aux regards féminins qui me dévisageraient dans le restaurant
illuminé, était incapable de mettre de la profondeur derrière la
couleur des choses. Et si, sous ma fenêtre, le vol inlassable et doux
des martinets et des hirondelles n'avait pas monté comme un jet d'eau,
comme un feu d'artifice de vie, unissant l'intervalle de ses hautes
fusées par la filée immobile et blanche de longs sillages horizontaux,
sans le miracle charmant de ce phénomène naturel et local qui
rattachait à la réalité les paysages que j'avais devant les yeux,
j'aurais pu croire qu'ils n'étaient qu'un choix, chaque jour
renouvelé, de peintures qu'on montrait arbitrairement dans l'endroit
où je me trouvais et sans qu'elles eussent de rapport nécessaire avec
lui. Une fois c'était une exposition d'estampes japonaises: à côté de
la mince découpure de soleil rouge et rond comme la lune, un nuage
jaune paraissait un lac contre lequel des glaives noirs se profilaient
ainsi que les arbres de sa rive, une barre d'un rose tendre que je
n'avais jamais revu depuis ma première boîte de couleurs s'enflait
comme un fleuve sur les deux rives duquel des bateaux semblaient
attendre à sec qu'on vînt les tirer pour les mettre à flot. Et avec le
regard dédaigneux, ennuyé et frivole d'un amateur ou d'une femme
parcourant, entre deux visites mondaines, une galerie, je me disais:
«C'est curieux ce coucher de soleil, c'est différent, mais enfin j'en
ai déjà vu d'aussi délicats, d'aussi étonnants que celui-ci.» J'avais
plus de plaisir les soirs où un navire absorbé et fluidifié par
l'horizon tellement de la même couleur que lui, ainsi que dans une
toile apparaissait impressionniste, qu'il semblait aussi de la même
matière, comme si on n'eût fait que découper son avant, et les
cordages en lesquels elle s'était amincie et filigranée dans le bleu
vaporeux du ciel. Parfois l'océan emplissait presque toute ma fenêtre,
surélevée qu'elle était par une bande de ciel bordée en haut seulement
d'une ligne qui était du même bleu que celui de la mer, mais qu'à
cause de cela je croyais être la mer encore et ne devant sa couleur
différente qu'à un effet d'éclairage. Un autre jour la mer n'était
peinte que dans la partie basse de la fenêtre dont tout le reste était
rempli de tant de nuages poussés les uns contre les autres par bandes
horizontales, que les carreaux avaient l'air par une préméditation ou
une spécialité de l'artiste, de présenter une «étude de nuages»,
cependant que les différentes vitrines de la bibliothèque montrant des
nuages semblables mais dans une autre partie de l'horizon et
diversement colorés par la lumière, paraissaient offrir comme la
répétition, chère à certains maîtres contemporains, d'un seul et même
effet, pris toujours à des heures différentes mais qui maintenant avec
l'immobilité de l'art pouvaient être tous vus ensemble dans une même
pièce, exécutés au pastel et mis sous verre. Et parfois sur le ciel et
la mer uniformément gris, un peu de rose s'ajoutait avec un
raffinement exquis, cependant qu'un petit papillon qui s'était endormi
au bas de la fenêtre semblait apposer avec ses ailes au bas de cette
«harmonie gris et rose» dans le goût de celles de Whistler, la
signature favorite du maître de Chesca. Le rose même disparaissait, il
n'y avait plus rien à regarder. Je me mettais debout un instant et
avant de m'étendre de nouveau je fermais les grands rideaux. Au-dessus
d'eux, je voyais de mon lit la raie de clarté qui y restait encore,
s'assombrissant, s'amincissant progressivement, mais c'est sans
m'attrister et sans lui donner de regret que je laissais ainsi mourir
au haut des rideaux l'heure où d'habitude j'étais à table, car je
savais que ce jour-ci était d'une autre sorte que les autres, plus
long comme ceux du pôle que la nuit interrompt seulement quelques
minutes; je savais que de la chrysalide de ce crépuscule se préparait
à sortir, par une radieuse métamorphose, la lumière éclatante du
restaurant de Rivebelle. Je me disais: «Il est temps»; je m'étirais,
sur le lit, je me levais, j'achevais ma toilette; et je trouvais du
charme à ces instants inutiles, allégés de tout fardeau matériel, où
tandis qu'en bas les autres dînaient, je n'employais les forces
accumulées pendant l'inactivité de cette fin de journée qu'à sécher
mon corps, à passer un smoking, à attacher ma cravate, à faire tous
ces gestes que guidait déjà le plaisir attendu de revoir cette femme
que j'avais remarquée la dernière fois à Rivebelle, qui avait paru me
regarder, n'était peut-être sortie un instant de table que dans
l'espoir que je la suivrais; c'est avec joie que j'ajoutais à moi tous
ces appâts pour me donner entier et dispos à une vie nouvelle, libre,
sans souci, où j'appuierais mes hésitations au calme de Saint-Loup et
choisirais entre les espèces de l'histoire naturelle et les
provenances de tous les pays, celles qui, composant les plats
inusités, aussitôt commandés par mon ami, auraient tenté ma
gourmandise ou mon imagination.

Et tout à la fin, les jours vinrent où je ne pouvais plus rentrer de
la digue par la salle à manger, ses vitres n'étaient plus ouvertes,
car il faisait nuit dehors, et l'essaim des pauvres et des curieux
attirés par le flamboiement qu'ils ne pouvaient atteindre pendait, en
noires grappes morfondues par la bise, aux parois lumineuses et
glissantes de la ruche de verre.

On frappa; c'était Aimé qui avait tenu à m'apporter lui-même les
dernières listes d'étrangers.

Aimé, avant de se retirer, tint à me dire que Dreyfus était mille fois
coupable. «On saura tout, me dit-il, pas cette année, mais l'année
prochaine: c'est un monsieur très lié dans l'état-major qui me l'a
dit. Je lui demandais si on ne se déciderait pas à tout découvrir tout
de suite avant la fin de l'année. Il a posé sa cigarette, continua
Aimé en mimant la scène et en secouant la tête et l'index comme avait
fait son client voulant dire: il ne faut pas être trop exigeant. «Pas
cette année, Aimé, qu'il m'a dit en me touchant à l'épaule, ce n'est
pas possible. Mais à Pâques, oui!» Et Aimé me frappa légèrement sur
l'épaule en me disant: «Vous voyez je vous montre exactement comme il
a fait», soit qu'il fût flatté de cette familiarité d'un grand
personnage, soit pour que je pusse mieux apprécier en pleine
connaissance de cause la valeur de l'argument et nos raisons
d'espérer.

Ce ne fut pas sans un léger choc au cur qu'à la première page de la
liste des étrangers, j'aperçus les mots: «Simonet et sa famille».
J'avais en moi de vieilles rêveries qui dataient de mon enfance et où
toute la tendresse qui était dans mon cur, mais qui éprouvée par lui
ne s'en distinguait pas, m'était apportée par un être aussi différent
que possible de moi. Cet être, une fois de plus je le fabriquais en
utilisant pour cela le nom de Simonet et le souvenir de l'harmonie qui
régnait entre les jeunes corps que j'avais vus se déployer sur la
plage, en une procession sportive, digne de l'antique et de Giotto. Je
ne savais pas laquelle de ces jeunes filles était Mlle Simonet, si
aucune d'elles s'appelait ainsi, mais je savais que j'étais aimé de
Mlle Simonet et que j'allais grâce à Saint-Loup essayer de la
connaître. Malheureusement n'ayant obtenu qu'à cette condition une
prolongation de congé, il était obligé de retourner tous les jours à
Doncières; mais, pour le faire manquer à ses obligations militaires,
j'avais cru pouvoir compter, plus encore que pour son amitié pour moi,
sur cette même curiosité de naturaliste humain que si souvent, -- même
sans avoir vu la personne dont on parlait et rien qu'à entendre dire
qu'il y avait une jolie caissière chez un fruitier, -- j'avais eue de
faire connaissance avec une nouvelle variété de la beauté féminine.
Or, cette curiosité, c'est à tort que j'avais espéré l'exciter chez
Saint-Loup en lui parlant de mes jeunes filles. Car elle était pour
longtemps paralysée en lui par l'amour qu'il avait pour cette actrice
dont il était l'amant. Et même l'eût-il légèrement ressentie qu'il
l'eût réprimée, à cause d'une sorte de croyance superstitieuse que de
sa propre fidélité pouvait dépendre celle de sa maîtresse. Aussi
fût-ce sans qu'il m'eût promis de s'occuper activement de mes jeunes
filles que nous partîmes dîner à Rivebelle.

Les premiers temps, quand nous arrivions, le soleil venait de se
coucher, mais il faisait encore clair; dans le jardin du restaurant
dont les lumières n'étaient pas encore allumées, la chaleur du jour
tombait, se déposait, comme au fond d'un vase le long des parois
duquel la gelée transparente et sombre de l'air semblait si
consistante qu'un grand rosier appliqué au mur obscurci qu'il veinait
de rose, avait l'air de l'arborisation qu'on voit au fond d'une pierre
d'onyx. Bientôt ce ne fut qu'à la nuit que nous descendions de
voiture, souvent même que nous partions de Balbec si le temps était
mauvais et que nous eussions retardé le moment de faire atteler, dans
l'espoir d'une accalmie. Mais ces jours-là, c'est sans tristesse que
j'entendais le vent souffler, je savais qu'il ne signifiait pas
l'abandon de mes projets, la réclusion dans une chambre, je savais
que, dans la grande salle à manger du restaurant où nous entrerions au
son de la musique des tziganes, les innombrables lampes triompheraient
aisément de l'obscurité et du froid en leur appliquant leurs larges
cautères d'or, et je montais gaiement à côté de Saint-Loup dans le
coupé qui nous attendait sous l'averse. Depuis quelque temps, les
paroles de Bergotte, se disant convaincu que malgré ce que je
prétendais, j'étais fait pour goûter surtout les plaisirs de
l'intelligence, m'avaient rendu au sujet de ce que je pourrais faire
plus tard une espérance que décevait chaque jour l'ennui que
j'éprouvais à me mettre devant une table à commencer une étude
critique ou un roman. «Après tout, me disais-je, peut-être le plaisir
qu'on a eu à l'écrire n'est-il pas le critérium infaillible de la
valeur d'une belle page; peut-être n'est-il qu'un état accessoire qui
s'y surajoute souvent, mais dont le défaut ne peut préjuger contre
elle. Peut-être certains chefs-d'uvre ont-ils été composés en
bâillant.» Ma grand'mère apaisait mes doutes en me disant que je
travaillerais bien et avec joie si je me portais bien. Et, notre
médecin ayant trouvé plus prudent de m'avertir des graves risques
auxquels pouvait m'exposer mon état de santé, et m'ayant tracé toutes
les précautions d'hygiène à suivre pour éviter un accident, -- je
subordonnais tous les plaisirs au but que je jugeais infiniment plus
important qu'eux, de devenir assez fort pour pouvoir réaliser l'uvre
que je portais peut-être en moi, j'exerçais sur moi-même depuis que
j'étais à Balbec un contrôle minutieux et constant. On n'aurait pu me
faire toucher à la tasse de café qui m'eût privé du sommeil de la
nuit, nécessaire pour ne pas être fatigué le lendemain. Mais quand
nous arrivions à Rivebelle, aussitôt, à cause de l'excitation d'un
plaisir nouveau et me trouvant dans cette zone différente où
l'exceptionnel nous fait entrer après avoir coupé le fil, patiemment
tissé depuis tant de jours, qui nous conduisait vers la sagesse --
comme s'il ne devait plus jamais y avoir de lendemain, ni de fins
élevées à réaliser, disparaissait ce mécanisme précis de prudente
hygiène qui fonctionnait pour les sauvegarder. Tandis qu'un valet de
pied me demandait mon paletot, Saint-Loup me disait:

-- Vous n'aurez pas froid? Vous feriez peut-être mieux de le garder il
ne fait pas très chaud.

Je répondais: «Non, non,» et peut-être je ne sentais pas le froid,
mais en tous cas je ne savais plus la peur de tomber malade, la
nécessité de ne pas mourir, l'importance de travailler. Je donnais mon
paletot; nous entrions dans la salle du restaurant aux sons de quelque
marche guerrière jouée par les tziganes, nous nous avancions entre les
rangées des tables servies comme dans un facile chemin de gloire, et,
sentant l'ardeur joyeuse imprimée à notre corps, par les rythmes de
l'orchestre qui nous décernait ses honneurs militaires et ce triomphe
immérité, nous la dissimulions sous une mine grave et glacée, sous une
démarche pleine de lassitude, pour ne pas imiter ces gommeuses de
café-concert qui, venant de chanter sur un air belliqueux un couplet
grivois, entrent en courant sur la scène avec la contenance martiale
d'un général vainqueur.

A partir de ce moment-là j'étais un homme nouveau, qui n'était plus le
petit-fils de ma gran-'mère et ne se souviendrait d'elle qu'en
sortant, mais le frère momentané des garçons qui allaient nous servir.

La dose de bière, à plus forte raison de champagne, qu'à Balbec je
n'aurais pas voulu atteindre en une semaine, alors pourtant qu'à ma
conscience calme et lucide la saveur de ces breuvages représentassent
un plaisir clairement appréciable mais aisément sacrifié, je
l'absorbais en une heure en y ajoutant quelques gouttes de porto, trop
distrait pour pouvoir le goûter, et je donnais au violoniste qui
venait de jouer les deux «louis» que j'avais économisés depuis un mois
en vue d'un achat que je ne me rappelais pas. Quelques-uns des garçons
qui servaient, lâchés entre les tables, fuyaient à toute vitesse,
ayant sur leur paumes tendues un plat que cela semblait être le but de
ce genre de courses de ne pas laisser choir. Et de fait, les soufflés
au chocolat arrivaient à destination sans avoir été renversés, les
pommes à l'anglaise, malgré le galop qui avait dû les secouer, rangées
comme au départ autour de l'agneau de Pauilhac. Je remarquai un de ces
servants, très grand emplumé de superbes cheveux noirs, la figure
fardée d'un teint qui rappelait davantage certaines espèces d'oiseaux
rares que l'espèce humaine et qui, courant sans trêve et, eût-on dit,
sans but, d'un bout à l'autre de la salle, faisait penser à quelqu'un
de ces «aras» qui remplissent les grandes volières des jardins
zoologiques de leur ardent coloris et de leur incompréhensible
agitation. Bientôt le spectacle s'ordonna, à mes yeux du moins, d'une
façon plus noble et plus calme. Toute cette activité vertigineuse se
fixait en une calme harmonie. Je regardais les tables rondes, dont
l'assemblée innombrable emplissait le restaurant, comme autant de
planètes, telles que celles-ci sont figurées dans les tableaux
allégoriques d'autrefois. D'ailleurs, une force d'attraction
irrésistible s'exerçait entre ces astres divers et à chaque table les
dîneurs n'avaient d'yeux que pour les tables où ils n'étaient pas,
exception faite pour quelque riche amphitryon, lequel ayant réussi à
amener un écrivain célèbre, s'évertuait à tirer de lui, grâce aux
vertus de la table tournante, des propos insignifiants dont les dames
s'émerveillaient. L'harmonie de ces tables astrales n'empêchait pas
l'incessante révolution des servants innombrables, lesquels parce
qu'au lieu d'être assis, comme les dîneurs, étaient debout évoluaient
dans une zone supérieure. Sans doute l'un courait porter des
hors-d'uvre, changer le vin, ajouter des verres. Mais malgré ces
raisons particulières, leur course perpétuelle entre les tables rondes
finissait par dégager la loi de sa circulation vertigineuse et réglée.
Assises derrière un massif de fleurs, deux horribles caissières,
occupées à des calculs sans fin semblaient deux magiciennes occupées à
prévoir par des calculs astrologiques les bouleversements qui
pouvaient parfois se produire dans cette voûte céleste conçue selon la
science du moyen âge.

Et je plaignais un peu tous les dîneurs parce que je sentais que pour
eux les tables rondes n'étaient pas des planètes et qu'ils n'avaient
pas pratiqué dans les choses un sectionnement qui nous débarrasse de
leur apparence coutumière et nous permet d'apercevoir des analogies.
Ils pensaient qu'ils dînaient avec telle ou telle personne, que le
repas coûterait à peu près tant et qu'ils recommenceraient le
lendemain. Et ils paraissaient absolument insensibles au déroulement
d'un cortège de jeunes commis qui, probablement n'ayant pas à ce
moment de besogne urgente, portaient processionnellement des pains
dans des paniers. Quelques-uns, trop jeunes, abrutis par les taloches
que leur donnaient en passant les maîtres d'hôtel, fixaient
mélancoliquement leurs yeux sur un rêve lointain et n'étaient consolés
que si quelque client de l'hôtel de Balbec où ils avaient jadis été
employés, les reconnaissant, leur adressait la parole et leur disait
personnellement d'emporter le champagne qui n'était pas buvable, ce
qui les remplissait d'orgueil.

J'entendais le grondement de mes nerfs dans lesquels il y avait du
bien-être indépendant des objets extérieurs qui peuvent en donner et
que le moindre déplacement que j'occasionnais à mon corps, à mon
attention, suffisait à me faire éprouver, comme à un il fermé une
légère compression donne la sensation de la couleur. J'avais déjà bu
beaucoup de porto, et si je demandais à en prendre encore, c'était
moins en vue du bien-être que les verres nouveaux m'apporteraient que
par l'effet du bien-être produit par les verres précédents. Je
laissais la musique conduire elle-même mon plaisir sur chaque note où,
docilement, il venait alors se poser. Si, pareil à ces industries
chimiques grâce auxquelles sont débités en grandes quantités, des
corps qui ne se rencontrent dans la nature que d'une façon
accidentelle et fort rarement, ce restaurant de Rivebelle réunissait
en un même moment, plus de femmes au fond desquelles me sollicitaient
des perspectives de bonheur que le hasard des promenades ou des
voyages ne m'en eût fait rencontrer en une année, d'autre part, cette
musique que nous entendions -- arrangements de valses, d'opérettes
allemandes, de chansons de cafés-concerts, toutes nouvelles pour moi
-- était elle-même comme un lieu de plaisir aérien superposé à l'autre
et plus grisant que lui. Car chaque motif, particulier comme une une
femme, ne réservait pas comme elle eût fait, pour quelque privilégié,
le secret de volupté qu'il recélait: il me le proposait, me reluquait,
venait à moi d'une allure capricieuse ou canaille, m'accostait, me
caressait, comme si j'étais devenu tout d'un coup plus séduisant, plus
puissant ou plus riche; je leur trouvais bien, à ces airs, quelque
chose de cruel; c'est que tout sentiment désintéressé de la beauté,
tout reflet de l'intelligence leur était inconnu; pour eux le plaisir
physique existe seul. Et ils sont l'enfer le plus impitoyable, le plus
dépourvu d'issues pour le malheureux jaloux à qui ils présentent ce
plaisir, ce plaisir que la femme aimée goûte avec un autre -- comme la
seule chose qui existe au monde pour celle qui le remplit tout entier.
Mais tandis que je répétais à mi-voix les notes de cet air, et lui
rendais son baiser, la volupté à lui spéciale qu'il me faisait
éprouver me devint si chère, que j'aurais quitté mes parents pour
suivre le motif dans le monde singulier qu'il construisait dans
l'invisible, en lignes tour à tour pleines de langeur et de vivacité.
Quoiqu'un tel plaisir ne soit pas d'une sorte qui donne plus de valeur
à l'être auquel il s'ajoute, car il n'est perçu que de lui seul, et
quoique, chaque fois que dans notre vie, nous avons déplu à une femme
qui nous a aperçu elle ignorât si à ce moment-là nous possédions ou
non cette félicité intérieure et subjective qui, par conséquent, n'eût
rien changé au jugement qu'elle porta sur nous, je me sentais plus
puissant, presque irrésistible. Il me semblait que mon amour n'était
plus quelque chose de déplaisant et dont on pouvait sourire mais avait
précisément la beauté touchante, la séduction de cette musique,
semblable elle-même à un milieu sympathique où celle que j'aimais et
moi nous nous serions rencontrés, soudain devenus intimes.

Le restaurant n'était pas fréquenté seulement par des demi-mondaines,
mais aussi par des gens du monde le plus élégant, qui y venaient
goûter vers cinq heures ou y donnaient de grands dîners. Les goûters
avaient lieu dans une longue galerie vitrée, étroite, en forme de
couloir qui, allant du vestibule à la salle à manger, longeait sur un
côté le jardin, duquel elle n'était séparée, sauf en exceptant
quelques colonnes de pierre, que par le vitrage qu'on ouvrait ici ou
là. Il en résultait outre de nombreux courants d'air, des coups de
soleil brusques, intermittents, un éclairage éblouissant, empêchant
presque de distinguer les goûteuses, ce qui faisait que, quand elles
étaient là, empilées deux tables par deux tables dans toute la
longueur de l'étroit goulot, comme elles châtoyaient à tous les
mouvements qu'elles faisaient pour boire leur thé ou se saluer entre
elles, on aurait dit un réservoir, une nasse où le pêcheur a entassé
les éclatants poissons qu'il a pris, lesquels à moitié hors de l'eau
et baignés de rayons miroitent aux regards en leur éclat changeant.

Quelques heures plus tard, pendant le dîner qui lui, était
naturellement servi dans la salle à manger, on allumait les lumières,
bien qu'il fît encore clair dehors, de sorte qu'on voyait devant soi,
dans le jardin, à côté de pavillons éclairés par le crépuscule et qui
semblaient les pâles spectres du soir, des charmilles dont la glauque
verdure était traversée par les derniers rayons et qui de la pièce
éclairée par les lampes où on dînait, apparaissaient au delà du
vitrage -- non plus comme on aurait dit des dames qui goûtaient à la
fin de l'après-midi, le long du couloir bleuâtre et or, dans un filet
étincelant et humide -- mais comme les végétations d'un pâle et vert
aquarium géant à la lumière surnaturelle. On se levait de table; et si
les convives, pendant le repas, tout en passant leur temps à regarder,
à reconnaître, à se faire nommer les convives du dîner voisin, avaient
été retenus dans une cohésion parfaite autour de leur propre table, la
force attractive qui les faisait graviter autour de leur amphytrion
d'un soir perdait de sa puissance, au moment où pour prendre le café
ils se rendaient dans ce même couloir qui avait servi aux goûters; il
arrivait souvent qu'au moment du passage, tel dîner en marche
abandonnait l'un ou plusieurs de ses corpuscules, qui ayant subi trop
fortement l'attraction du dîner rival se détachaient un instant du
leur, où ils étaient remplacés par des messieurs ou des dames qui
étaient venus saluer des amis, avant de rejoindre, en disant: «Il faut
que je me sauve retrouver M. X... dont je suis ce soir l'invité.» Et
pendant un instant on aurait dit de deux bouquets séparés qui auraient
interchangé quelques-unes de leurs fleurs. Puis le couloir lui-même se
vidait. Souvent, comme il faisait même après dîner encore un peu jour,
on n'allumait pas ce long corridor, et côtoyé par les arbres qui se
penchaient au dehors de l'autre côté du vitrage, il avait l'air d'une
allée dans un jardin boisé et ténébreux. Parfois dans l'ombre une
dîneuse s'y attardait. En le traversant pour sortir, j'y distinguai un
soir, assise au milieu d'un groupe inconnu, la belle princesse de
Luxembourg. Je me découvris sans m'arrêter. Elle me reconnut, inclina
la tête en souriant; très au-dessus de ce salut, émanant de ce
mouvement même, s'élevèrent mélodieusement quelques paroles à mon
adresse, qui devaient être un bonsoir un peu long, non pour que je
m'arrêtasse, mais seulement pour compléter le salut, pour en faire un
salut parlé. Mais les paroles restèrent si indistinctes et le son que
seul je perçus se prolongea si doucement et me sembla si musical, que
ce fut comme si dans la ramure assombrie des arbres, un rossignol se
fût mis à chanter. Si par hasard pour finir la soirée avec telle bande
d'amis à lui que nous avions rencontrée, Saint-Loup décidait de nous
rendre au Casino d'une plage voisine, et partant avec eux, s'il me
mettait seul dans une voiture, je recommandais au cocher d'aller à
toute vitesse, afin que fussent moins longs les instants que je
passerais sans avoir l'aide de personne pour me dispenser de fournir
moi-même à ma sensibilité -- en faisant machine en arrière et en
sortant de la passivité où j'étais pris comme dans un engrenage, --
ces modifications que depuis mon arrivée à Rivebelle je recevais des
autres. Le choc possible avec une voiture venant en sens inverse dans
ces sentiers où il n'y avait de place que pour une seule et où il
faisait nuit noire, l'instabilité du sol souvent éboulé de la falaise,
la proximité de son versant à pic sur la mer, rien de tout cela ne
trouvait en moi le petit effort qui eût été nécessaire pour amener la
représentation et la crainte du danger jusqu'à ma raison. C'est que
pas plus que ce n'est le désir de devenir célèbre, mais l'habitude
d'être laborieux qui nous permet de produire une uvre, ce n'est
l'allégresse du moment présent, mais les sages réflexions du passé,
qui nous aident à préserver le futur. Or, si déjà en arrivant à
Rivebelle, j'avais jeté loin de moi ces béquilles du raisonnement, du
contrôle de soi-même qui aident notre infirmité à suivre le droit
chemin, et me trouvais en proie à une sorte d'ataxie morale, l'alcool,
en tendant exceptionnellement mes nerfs, avait donné aux minutes
actuelles, une qualité, un charme, qui n'avaient pas eu pour effet de
me rendre plus apte ni même plus résolu à les défendre; car en me les
faisant préférer mille fois au reste de ma vie, mon exaltation les en
isolait; j'étais enfermé dans le présent comme les héros, comme les
ivrognes; momentanément éclipsé, mon passé ne projetait plus devant
moi cette ombre de lui-même que nous appelons notre avenir; plaçant le
but de ma vie, non plus dans la réalisation des rêves de ce passé,
mais dans la félicité de la minute présente, je ne voyais pas plus
loin qu'elle. De sorte que, par une contradiction qui n'était
qu'apparente, c'est au moment où j'éprouvais un plaisir exceptionnel,
où je sentais que ma vie pouvait être heureuse, où elle aurait dû
avoir à mes yeux plus de prix, c'est à ce moment que, délivré des
soucis qu'elle avait pu m'inspirer jusque-là, je la livrais sans
hésitation au hasard d'un accident. Je ne faisais, du reste, en somme,
que concentrer dans une soirée l'incurie qui pour les autres hommes
est diluée dans leur existence entière où journellement ils affrontent
sans nécessité le risque d'un voyage en mer, d'une promenade en
aéroplane ou en automobile quand les attend à la maison l'être que
leur mort briserait ou quand est encore lié à la fragilité de leur
cerveau le livre dont la prochaine mise au jour est la seule raison de
leur vie. Et de même dans le restaurant de Rivebelle, les soirs où
nous y restions, si quelqu'un était venu dans l'intention de me tuer,
comme je ne voyais plus que dans un lointain sans réalité ma
grand-mère, ma vie à venir, mes livres à composer, comme j'adhérais
tout entier à l'odeur de la femme qui était à la table voisine, à la
politesse des maîtres d'hôtel, au contour de la valse qu'on jouait,
que j'étais collé à la sensation présente, n'ayant pas plus
d'extension qu'elle ni d'autre but que de ne pas en être séparé, je
serais mort contre elle, je me serais laissé massacrer sans offrir de
défense, sans bouger, abeille engourdie par la fumée du tabac, qui n'a
plus le souci de préserver sa ruche.

Je dois du reste dire que cette insignifiance où tombaient les choses
les plus graves, par contraste avec la violence de mon exaltation
finissait par comprendre même Mlle Simonet et ses amies. L'entreprise
de les connaître me semblait maintenant facile mais indifférente, car
ma sensation présente seule, grâce à son extraordinaire puissance, à
la joie que provoquaient ses moindres modifications et même sa simple
continuité, avait de l'importance pour moi; tout le reste, parents,
travail, plaisirs, jeunes filles de Balbec, ne pesait pas plus qu'un
flocon d'écume dans un grand vent qui ne le laisse pas se poser,
n'existait plus que relativement à cette puissance intérieure:
l'ivresse réalise pour quelques heures l'idéalisme subjectif, le
phénoménisme pur; tout n'est plus qu'apparences et n'existe plus qu'en
fonction de notre sublime nous-même. Ce n'est pas, du reste, qu'un
amour véritable, si nous en avons un, ne puisse subsister dans un
semblable état. Mais nous sentons si bien, comme dans un milieu
nouveau, que des pressions inconnues ont changé les dimensions de ce
sentiment que nous ne pouvons pas le considérer pareillement. Ce même
amour, nous le retrouvons bien, mais déplacé, ne pesant plus sur nous,
satisfait de la sensation que lui accorde le présent et qui nous
suffit, car de ce qui n'est pas actuel nous ne nous soucions pas.
Malheureusement le coefficient qui change ainsi les valeurs ne les
change que dans cette heure d'ivresse. Les personnes qui n'avaient
plus d'importance et sur lesquelles nous soufflions comme sur des
bulles de savon reprendront le lendemain leur densité; il faudra
essayer de nouveau de se remettre aux travaux qui ne signifiaient plus
rien. Chose plus grave encore, cette mathématique du lendemain, la
même que celle d'hier et avec les problèmes de laquelle nous nous
retrouverons inexorablement aux prises, c'est celle qui nous régit
même pendant ces heures-là, sauf pour nous-même. S'il se trouve près
de nous une femme vertueuse ou hostile, cette chose si difficile la
veille -- à savoir que nous arrivions à lui plaire, -- nous semble
maintenant un million de fois plus aisée sans l'être devenue en rien,
car ce n'est qu'à nos propres yeux, à nos propres yeux intérieurs que
nous avons changé. Et elle est aussi mécontente à l'instant même que
nous nous soyons permis une familiarité que nous le serons le
lendemain d'avoir donné cent francs au chasseur et, pour la même
raison, qui pour nous a été seulement retardée: l'absence d'ivresse.

Je ne connaissais aucune des femmes qui étaient à Rivebelle, et qui
parce qu'elles faisaient partie de mon ivresse comme les reflets font
partie du miroir, me paraissaient mille fois plus désirables que la de
moins en moins existante Mlle Simonet. Une jeune blonde, seule, à
l'air triste, sous son chapeau de paille piqué de fleurs des champs me
regarda un instant d'un air rêveur et me parut agréable. Puis ce fut
le tour d'une autre, puis d'une troisième; enfin d'une brune au teint
éclatant. Presque toutes étaient connues, à défaut de moi, par
Saint-Loup.

Avant qu'il eût fait la connaissance de sa maîtresse actuelle, il
avait en effet tellement vécu dans le monde restreint de la noce, que
de toutes les femmes qui dînaient ces soirs-là à Rivebelle et dont
beaucoup s'y trouvaient par hasard, étant venues au bord de la mer,
certaines pour retrouver leur amant, d'autres pour tâcher d'en trouver
un, il n'y en avait guère qu'il ne connût pour avoir passé -- lui-même
ou tel de ses amis -- au moins une nuit avec elles. Il ne les saluait
pas si elles étaient avec un homme, et elles tout en le regardant plus
qu'un autre parce que l'indifférence qu'on lui savait pour toute femme
qui n'était pas son actrice, lui donnait aux yeux de celles-ci un
prestige singulier, elles avaient l'air de ne pas le connaître. Et
l'une chuchotait: «C'est le petit Saint-Loup. Il paraît qu'il aime
toujours sa grue. C'est la grande amour. Quel joli garçon! Moi je le
trouve épatant; et quel chic! Il y a tout de même des femmes qui ont
une sacrée veine. Et un chic type en tout. Je l'ai bien connu quand
j'étais avec d'Orléans. C'était les deux inséparables. Il en faisait
une noce à ce moment-là! Mais ce n'est plus ça; il ne lui fait pas de
queues. Ah! elle peut dire qu'elle en a une chance. Et je me demande
qu'est-ce qu'il peut lui trouver. Il faut qu'il soit tout de même une
fameuse truffe. Elle a des pieds comme des bateaux, des moustaches à
l'américaine et des dessous sales! Je crois qu'une petite ouvrière ne
voudrait pas de ses pantalons. Regardez-moi un peu quels yeux il a, on
se jetterait au feu pour un homme comme ça. Tiens, tais-toi, il m'a
reconnue, il rit, oh! il me connaissait bien. On n'a qu'à lui parler
de moi.» Entre elles et lui je surprenais un regard d'intelligence.
J'aurais voulu qu'il me présentât à ces femmes, pouvoir leur demander
un rendez-vous et qu'elles me l'accordassent même si je n'avais pas pu
l'accepter. Car sans cela leur visage resterait éternellement dépourvu
dans ma mémoire, de cette partie de lui-même, -- et comme si elle
était cachée par un voile -- qui varie avec toutes les femmes, que
nous ne pouvons imaginer chez l'une quand nous ne l'y avons pas vue,
et qui apparaît seulement dans le regard qui s'adresse à nous et qui
acquiesce à notre désir et nous promet qu'il sera satisfait. Et
pourtant même aussi réduit, leur visage était pour moi bien plus que
celui des femmes que j'aurais su vertueuses et ne me semblait pas
comme le leur, plat, sans dessous, composé d'une pièce unique et sans
épaisseur. Sans doute il n'était pas pour moi ce qu'il devait être
pour Saint-Loup qui par la mémoire sous l'indifférence, pour lui
transparente, des traits immobiles qui affectaient de ne pas le
connaître ou sous la banalité du même salut que l'on eût adressé aussi
bien à tout autre, se rappelait, voyait, entre des cheveux défaits,
une bouche pâmée et des yeux mi-clos, tout un tableau silencieux comme
ceux que les peintres, pour tromper le gros des visiteurs revêtent
d'une toile décente. Certes, pour moi au contraire qui sentais que
rien de mon être n'avait pénétré en telle ou telle de ces femmes et
n'y serait emporté dans les routes inconnues qu'elle suivrait pendant
sa vie, ces visages restaient fermés. Mais c'était déjà assez de
savoir qu'ils s'ouvraient pour qu'ils me semblassent d'un prix que je
ne leur aurais pas trouvé s'ils n'avaient été que de belles médailles,
au lieu de médaillons sous lesquels se cachaient des souvenirs
d'amour. Quand à Robert, tenant à peine en place, quand il était
assis, dissimulant sous un sourire d'homme de cour l'avidité d'agir en
homme de guerre, à le bien regarder, je me rendais compte combien
l'ossature énergique de son visage triangulaire devait être la même
que celle de ses ancêtres, plus faite pour un ardent archer que pour
un lettré délicat. Sous la peau fine, la construction hardie,
l'architecture féodale apparaissaient. Sa tête faisait penser à ces
tours d'antiques donjons dont les créneaux inutilisés restent
visibles, mais qu'on a aménagées intérieurement en bibliothèque.

En rentrant à Balbec, de telle de ces inconnues à qui il m'avait
présenté je me redisais sans m'arrêter une seconde et pourtant sans
presque m'en apercevoir: «Quelle femme délicieuse!» comme on chante un
refrain. Certes, ces paroles étaient plutôt dictées par les
dispositions nerveuses que par un jugement durable. Il n'en est pas
moins vrai que si j'eusse eu mille francs sur moi et qu'il y eût
encore des bijoutiers d'ouverts à cette heure-là, j'eusse acheté une
bague à l'inconnue. Quand les heures de notre vie se déroulent ainsi
que sur des plans trop différents, on se trouve donner trop de soi
pour des personnes diverses qui le lendemain vous semblent sans
intérêt. Mais on se sent responsable de ce qu'on leur a dit la veille
et on veut y faire honneur.

Comme ces soirs-là je rentrais plus tard, je retrouvais avec plaisir
dans ma chambre qui n'était plus hostile le lit où le jour de mon
arrivée, j'avais cru qu'il me serait toujours impossible de me reposer
et où maintenant mes membres si las cherchaient un soutien; de sorte
que successivement mes cuisses, mes hanches, mes épaules tâchaient
d'adhérer en tous leurs points aux draps qui enveloppaient le matelas,
comme si ma fatigue, pareille à un sculpteur, avait voulu prendre un
moulage total d'un corps humain. Mais je ne pouvais m'endormir, je
sentais approcher le matin; le calme, la bonne santé n'étaient plus en
moi. Dans ma détresse, il me semblait que jamais je ne les
retrouverais plus. Il m'eût fallu dormir longtemps pour les rejoindre.
Or, me fussé-je assoupi, que de toutes façons je serais réveillé deux
heures après par le concert symphonique. Tout à coup je m'endormais,
je tombais dans ce sommeil lourd où se dévoilent pour nous le retour à
la jeunesse, la reprise des années passées, des sentiments perdus, la
désincarnation, la transmigration des âmes, l'évocation des morts, les
illusions de la folie, la régression vers les règnes les plus
élémentaires de la nature (car on dit que nous voyons souvent des
animaux en rêve, mais on oublie que presque toujours que nous y sommes
nous-même un animal privé de cette raison qui projette sur les choses
une clarté de certitude; nous n'y offrons au contraire, au spectacle
de la vie, qu'une vision douteuse et à chaque minute anéantie pour
l'oubli, la réalité précédente s'évanouissant devant celle qui lui
succède comme une projection de lanterne magique devant la suivante
quand on a changé le verre), tous ces mystères que nous croyons ne pas
connaître et auxquels nous sommes en réalité initiés presque toutes
les nuits ainsi qu'à l'autre grand mystère de l'anéantissement et de
la résurrection. Rendue plus vagabonde par la digestion difficile du
dîner de Rivebelle, l'illumination successive et errante de zones
assombries de mon passé faisait de moi un être dont le suprême bonheur
eût été de rencontrer Legrandin avec lequel je venais de causer en
rêve.

Puis, même ma propre vie m'était entièrement cachée par un décor
nouveau, comme celui planté tout au bord du plateau et devant lequel
pendant que, derrière, on procède aux changements de tableaux, des
acteurs donnent un divertissement. Celui où je tenais alors mon rôle,
était dans le goût des contes orientaux, je n'y savais rien de mon
passé ni de moi-même, à cause de cet extrême rapprochement d'un décor
interposé; je n'étais qu'un personnage qui recevait la bastonnade et
subissais des châtiments variés pour une faute que je n'apercevais pas
mais qui était d'avoir bu trop de porto. Tout à coup je m'éveillais,
je m'apercevais qu'à la faveur d'un long sommeil, je n'avais pas
entendu le concert symphonique. C'était déjà l'après-midi; je m'en
assurais à ma montre, après quelques efforts pour me redresser,
efforts infructueux d'abord et interrompus par des chutes sur
l'oreiller, mais de ces chutes courtes qui suivent le sommeil comme
les autres ivresses, que ce soit le vin qui les procure, ou une
convalescence; du reste avant même d'avoir regardé l'heure j'étais
certain que midi était passé. Hier soir, je n'étais plus qu'un être
vidé, sans poids (et comme il faut avoir été couché pour être capable
de s'asseoir et avoir dormi pour l'être de se taire), je ne pouvais
cesser de remuer ni de parler, je n'avais plus de consistance, de
centre de gravité, j'étais lancé, il me semblait que j'aurais pu
continuer ma morne course jusque dans la lune. Or, si en dormant mes
yeux n'avaient pas vu l'heure, mon corps avait su la calculer, il
avait mesuré le temps non pas sur un cadran superficiellement figuré,
mais par la pesée progressive de toutes mes forces refaites que comme
une puissante horloge il avait cran par cran, laissé descendre de mon
cerveau dans le reste de mon corps où elles entassaient maintenant
jusque au-dessus de mes genoux l'abondance intacte de leurs
provisions. S'il est vrai que la mer ait été autrefois notre milieu
vital où il faille replonger notre sang pour retrouver nos forces, il
en est de même de l'oubli, du néant mental; on semble alors absent du
temps pendant quelques heures; mais les forces qui se sont rangées
pendant ce temps-là sans être dépensées le mesurent par leur quantité
aussi exactement que les poids de l'horloge où les croulants
monticules du sablier. On ne sort, d'ailleurs, pas plus aisément d'un
tel sommeil que de la veille prolongée, tant toutes choses tendent à
durer et s'il est vrai que certains narcotiques font dormir, dormir
longtemps est un narcotique plus puissant encore, après lequel on a
bien de la peine à se réveiller. Pareil à un matelot qui voit bien le
quai où amarrer sa barque, secouée cependant encore par les flots,
j'avais bien l'idée de regarder l'heure et de me lever, mais mon corps
était à tout instant rejeté dans le sommeil; l'atterrissage était
difficile, et avant de me mettre debout pour atteindre ma montre et
confronter son heure avec celle qu'indiquait la richesse de matériaux
dont disposaient mes jambes rompues, je retombais encore deux ou trois
fois sur mon oreiller.

Enfin je voyais clairement: «deux heures de l'après-midi!» je sonnais,
mais aussitôt je rentrais dans un sommeil qui cette fois devait être
infiniment plus long, si j'en jugeais par le repos et la vision d'une
immense nuit dépassée, que je trouvais au réveil. Pourtant comme
celui-ci était causé par l'entrée de Françoise, entrée qu'avait
elle-même motivée mon coup de sonnette. Ce nouveau sommeil qui me
paraissait avoir dû être plus long que l'autre et avait amené en moi
tant de bien-être et d'oubli, n'avait duré qu'une demi-minute.

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