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A L'Ombre Des Jeunes Filles en Fleur, Volume 2 by Marcel Proust

Part 2 out of 4

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imposera -- comme un moule, -- les mêmes ciselures, et du même style,
en fera une sorte de grande cathédrale. Ce fut pourtant à une station
de chemin de fer, au-dessus d'un buffet, en lettres blanches sur un
avertisseur bleu, que je lus le nom, presque de style persan, de
Balbec. Je traversai vivement la gare et le boulevard qui y
aboutissait, je demandai la grève pour ne voir que l'église et la mer;
on n'avait pas l'air de comprendre ce que je voulais dire.
Balbec-le-vieux, Balbec-en-terre, où je me trouvais, n'était ni une
plage ni un port. Certes, c'était bien dans la mer que les pêcheurs
avaient trouvé, selon la légende, le Christ miraculeux dont un vitrail
de cette église qui était à quelques mètres de moi racontait la
découverte; c'était bien de falaises battues par les flots qu'avait
été tirée la pierre de la nef et des tours. Mais cette mer, qu'à cause
de cela j'avais imaginée venant mourir au pied du vitrail, était à
plus de cinq lieues de distance, à Balbec-plage, et, à côté de sa
coupole, ce clocher que, parce que j'avais lu qu'il était lui-même une
âpre falaise normande où s'amassaient les grains, où tournoyaient les
oiseaux, je m'étais toujours représenté comme recevant à sa base la
dernière écume des vagues soulevées, il se dressait sur une place où
était l'embranchement de deux lignes de tramways, en face d'un Café
qui portait, écrit en lettres d'or, le mot «Billard»; il se détachait
sur un fond de maisons aux toits desquelles ne se mêlait aucun mât. Et
l'église, -- entrant dans mon attention avec le Café, avec le passant
à qui il avait fallu demander mon chemin, avec la gare où j'allais
retourner, -- faisait un avec tout le reste, semblait un accident, un
produit de cette fin d'après-midi, dans laquelle la coupe moelleuse et
gonflée sur le ciel était comme un fruit dont la même lumière qui
baignait les cheminées des maisons, mûrissait la peau rose, dorée et
fondante. Mais je ne voulus plus penser qu'à la signification
éternelle des sculptures, quand je reconnus les Apôtres dont j'avais
vu les statues moulées au musée du Trocadéro et qui des deux côtés de
la Vierge, devant la baie profonde du porche m'attendaient comme pour
me faire honneur. La figure bienveillante, camuse et douce, le dos
voûté, ils semblaient s'avancer d'un air de bienvenue en chantant
l'Alleluia d'un beau jour. Mais on s'apercevait que leur expression
était immuable comme celle d'un mort et ne se modifiait que si on
tournait autour d'eux. Je me disais: c'est ici, c'est l'église de
Balbec. Cette place qui a l'air de savoir sa gloire est le seul lieu
du monde qui possède l'église de Balbec. Ce que j'ai vu jusqu'ici
c'était des photographies de cette église, et, de ces Apôtres, de
cette Vierge du porche si célèbres, les moulages seulement. Maintenant
c'est l'église elle-même, c'est la statue elle-même, ce sont elles;
elles, les uniques: c'est bien plus.

C'était moins aussi peut-être. Comme un jeune homme un jour d'examen
ou de duel, trouve le fait sur lequel on l'a interrogé, la balle qu'il
a tirée, bien peu de chose, quand il pense aux réserves de science et
de courage qu'il possède et dont il aurait voulu faire preuve, de même
mon esprit qui avait dressé la Vierge du Porche hors des reproductions
que j'en avais eues sous les yeux, inaccessible aux vicissitudes qui
pouvaient menacer celles-ci, intacte si on les détruisait, idéale,
ayant une valeur universelle, s'étonnait de voir la statue qu'il avait
mille fois sculptée réduite maintenant à sa propre apparence de
pierre, occupant par rapport à la portée de mon bras une place où elle
avait pour rivales une affiche électorale et la pointe de ma canne,
enchaînée à la Place, inséparable du débouché de la grand'rue, ne
pouvant fuir les regards du café et du bureau d'omnibus, recevant sur
son visage la moitié du rayon de soleil couchant -- et bientôt, dans
quelques heures de la clarté du réverbère -- dont le bureau du
Comptoir d'Escompte recevait l'autre moitié, gagnée en même temps que
cette Succursale d'un Ètablissement de crédit, par le relent des
cuisines du pâtissier, soumise à la tyrannie du Particulier au point
que, si j'avais voulu tracer ma signature sur cette pierre, c'est
elle, la Vierge illustre que jusque-là j'avais douée d'une existence
générale et d'une intangible beauté, la Vierge de Balbec, l'unique (ce
qui, hélas! voulait dire la seule), qui, sur son corps encrassé de la
même suie que les maisons voisines, aurait, sans pouvoir s'en défaire,
montré à tous les admirateurs venus là pour la contempler, la trace de
mon morceau de craie et les lettres de mon nom, et c'était elle enfin
l'uvre d'art immortelle et si longtemps désirée, que je trouvais,
métamorphosée ainsi que l'église elle-même, en une petite vieille de
pierre dont je pouvais mesurer la hauteur et compter les rides.
L'heure passait, il fallait retourner à la gare où je devais attendre
ma grand'mère et Françoise pour gagner ensemble Balbec-Plage. Je me
rappelais ce que j'avais lu sur Balbec, les paroles de Swann: «C'est
délicieux, c'est aussi beau que Sienne.» Et n'accusant de ma déception
que des contingences, la mauvaise disposition où j'étais, ma fatigue,
mon incapacité de savoir regarder, j'essayais de me consoler en
pensant qu'il restait d'autres villes encore intactes pour moi, que je
pourrais prochainement peut-être pénétrer comme au milieu d'une pluie
de perles dans le frais gazouillis des égouttements de Quimperlé,
traverser le reflet verdissant et rose qui baignait Pont-Aven; mais
pour Balbec dès que j'y étais entré ç'avait été comme si j'avais
entr'ouvert un nom qu'il eût fallu tenir hermétiquement clos et où,
profitant de l'issue que je leur avais imprudemment offerte en
chassant toutes les images qui y vivaient jusque-là, un tramway, un
café, les gens qui passaient sur la place, la succursale du Comptoir
d'Escompte, irrésistiblement poussés par une pression externe et une
force pneumatique, s'étaient engouffrés à l'intérieur des syllabes
qui, refermées sur eux, les laissaient maintenant encadrer le porche
de l'église persane et ne cesseraient plus de les contenir.

Dans le petit chemin de fer d'intérêt local qui devait nous conduire à
Balbec-Plage, je retrouvai ma grand'mère mais l'y retrouvai seule --
car elle avait imaginé de faire partir avant elle pour que tout fût
préparé d'avance (mais lui ayant donné un renseignement faux n'avait
réussi qu'à faire partir dans une mauvaise direction), Françoise qui
en ce moment sans s'en douter filait à toute vitesse sur Nantes et se
réveillerait peut-être à Bordeaux. -- A peine fus-je assis dans le
wagon rempli par la lumière fugitive du couchant et par la chaleur
persistante de l'après-midi (la première, hélas! me permettant de voir
en plein sur le visage de ma grand'mère combien la seconde l'avait
fatiguée), elle me demanda: «Hé bien, Balbec?» avec un sourire si
ardemment éclairé par l'espérance du grand plaisir qu'elle pensait que
j'avais éprouvé, que je n'osai pas lui avouer tout d'un coup ma
déception. D'ailleurs, l'impression que mon esprit avait recherchée
m'occupait moins au fur et à mesure que se rapprochait le lieu auquel
mon corps aurait à s'accoutumer. Au terme, encore éloigné de plus
d'une heure, de ce trajet, je cherchais à imaginer le directeur de
l'hôtel de Balbec pour qui j'étais, en ce moment, inexistant, et
j'aurais voulu me présenter à lui dans une compagnie plus prestigieuse
que celle de ma grand'mère qui allait certainement lui demander des
rabais. Il m'apparaissait empreint d'une morgue certaine, mais très
vague de contours.

A tout moment le petit chemin de fer nous arrêtait à l'une des
stations qui précédaient Balbec-Plage et dont les noms mêmes
(Incarville, Marcouville, Doville, Pont-à-Couleuvre, Arambouville,
Saint-Mars-le-Vieux, Hermonville, Maineville) me semblaient étranges,
alors que lus dans un livre ils auraient eu quelque rapport avec les
noms de certaines localités qui étaient voisines de Combray. Mais à
l'oreille d'un musicien deux motifs, matériellement composés de
plusieurs des mêmes notes, peuvent ne présenter aucune ressemblance,
s'ils diffèrent par la couleur de l'harmonie et de l'orchestration. De
même, rien moins que ces tristes noms faits de sable, d'espace trop
aéré et vide, et de sel, au-dessus desquels le mot ville s'échappait
comme vole dans Pigeon-vole, ne me faisait penser à ces autres noms de
Roussainville ou de Martinville, qui parce que je les avais entendu
prononcer si souvent par ma grand'tante à table, dans la «salle»,
avaient acquis un certain charme sombre où s'étaient peut-être
mélangés des extraits du goût des confitures, de l'odeur du feu de
bois et du papier d'un livre de Bergotte, de la couleur de grès de la
maison d'en face, et qui, aujourd'hui encore, quand ils remontent
comme une bulle gazeuse, du fond de ma mémoire, conservent leur vertu
spécifique à travers les couches superposées de milieux différents
qu'ils ont à franchir avant d'atteindre jusqu'à la surface.

C'étaient, dominant la mer lointaine du haut de leur dune, ou
s'accommodant déjà pour la nuit au pied de collines d'un vert cru et
d'une forme désobligeante, comme celle du canapé d'une chambre d'hôtel
où l'on vient d'arriver, composées de quelques villas que prolongeait
un terrain de tennis et quelquefois un casino dont le drapeau claquait
au vent fraîchissant, évidé et anxieux, de petites stations qui me
montraient pour la première fois leurs hôtes habituels, mais me les
montraient par leur dehors -- des joueurs de tennis en casquettes
blanches, le chef de gare vivant là, près de ses tamaris et de ses
roses, une dame, coiffée d'un «canotier», qui, décrivant le tracé
quotidien d'une vie que je ne connaîtrais jamais, rappelait son
lévrier qui s'attardait et rentrait dans son chalet où la lampe était
déjà allumée -- et qui blessaient cruellement de ces images
étrangement usuelles et dédaigneusement familières, mes regards
inconnus et mon cur dépaysé. Mais combien ma souffrance s'aggrava
quand nous eûmes débarqué dans le hall du grand hôtel de Balbec, en
face de l'escalier monumental qui imitait le marbre, et pendant que ma
grand'mère, sans souci d'accroître l'hostilité et le mépris des
étrangers au milieu desquels nous allions vivre, discutait les
«conditions» avec le directeur, sorte de poussah à la figure et à la
voix pleines de cicatrices (qu'avait laissées l'extirpation sur l'une,
de nombreux boutons, sur l'autre des divers accents dus à des origines
lointaines et à une enfance cosmopolite), au smoking de mondain, au
regard de psychologue, prenant généralement à l'arrivée de
l'«omnibus», les grands seigneurs pour des râleux et les rats d'hôtel
pour des grands seigneurs. Oubliant sans doute que lui-même ne
touchait pas cinq cent francs d'appointements mensuels, il méprisait
profondément les personnes pour qui cinq cents francs ou plutôt comme
il disait «vingt-cinq louis» est «une somme» et les considérait comme
faisant partie d'une race de parias à qui n'était pas destiné le Grand
Hôtel. Il est vrai que dans ce Palace même, il y avait des gens qui ne
payaient pas très cher, tout en étant estimés du directeur à condition
que celui-ci fût certain qu'ils regardaient à dépenser non pas par
pauvreté mais par avarice. Elle ne saurait en effet rien ôter au
prestige, puisqu'elle est un vice et peut par conséquent se rencontrer
dans toutes les situations sociales. La situation sociale était la
seule chose à laquelle le directeur fît attention, la situation
sociale, ou plutôt les signes qui lui paraissaient impliquer qu'elle
était élevée, comme de ne pas se découvrir en entrant dans le hall, de
porter des knickerbockers, un paletot à taille, et de sortir un cigare
ceint de pourpre et d'or d'un étui en maroquin écrasé (tous avantages,
hélas! qui me faisaient défaut). Il émaillait ses propos commerciaux
d'expressions choisies, mais à contre-sens.

Tandis que j'entendais ma grand'mère, sans se froisser qu'il l'écoutât
son chapeau sur la tête et tout en sifflotant, lui demander avec une
intonation artificielle: «Et quels sont... vos prix?... Oh! beaucoup
trop élevés pour mon petit budget», attendant sur une banquette, je me
réfugiais au plus profond de moi-même, je m'efforçais d'émigrer dans
des pensées éternelles, de ne laisser rien de moi, rien de vivant, à
la surface de mon corps -- insensibilisée comme l'est celle des
animaux qui par inhibition font les morts quand on les blesse, -- afin
de ne pas trop souffrir dans ce lieu où mon manque total d'habitude
m'était rendu plus sensible encore par la vue de celle que semblait en
avoir au même moment, une dame élégante à qui le directeur témoignait
son respect en prenant des familiarités avec le petit chien dont elle
était suivie, le jeune gandin qui, la plume au chapeau, rentrait en
demandant «s'il avait des lettres», tous ces gens pour qui c'était
regagner leur home que de gravir les degrés en faux marbre. Et en même
temps le regard de Minos, Eaque et Rhadamante (regard dans lequel je
plongeai mon âme dépouillée, comme dans un inconnu où plus rien ne la
protégeait), me fut jeté sévèrement par des messieurs qui, peu versés
peut-être dans l'art de «recevoir», portaient le titre de «chefs de
réception»; plus loin, derrière un vitrage clos, des gens étaient
assis dans un salon de lecture pour la description duquel il m'aurait
fallu choisir dans le Dante, tour à tour les couleurs qu'il prête au
Paradis et à l'Enfer, selon que je pensais au bonheur des élus qui
avaient le droit d'y lire en toute tranquillité, ou à la terreur que
m'eût causée ma grand'mère si, dans son insouci de ce genre
d'impressions, elle m'eût ordonné d'y pénétrer.

Mon impression de solitude s'accrut encore un moment après. Comme
j'avais avoué à ma grand'mère que je n'étais pas bien, que je croyais
que nous allions être obligés de revenir à Paris, sans protester elle
avait dit qu'elle sortait pour quelques emplettes, utiles aussi bien
si nous partions que si nous restions (et que je sus ensuite m'être
toutes destinées, Françoise ayant avec elle des affaires qui m'eussent
manqué); en l'attendant j'étais allé faire les cent pas dans les rues
encombrées d'une foule qui y maintenait une chaleur d'appartement et
où était encore ouverts la boutique du coiffeur et le salon d'un
pâtissier chez lequel des habitués prenaient des glaces, devant la
statue de Duguay-Trouin. Elle me causa à peu près autant de plaisir
que son image au milieu d'un «illustré», peut en procurer au malade
qui le feuillette dans le cabinet d'attente d'un chirurgien. Je
m'étonnais qu'il y eût des gens assez différents de moi pour que,
cette promenade dans la ville, le directeur eût pu me la conseiller
comme une distraction, et aussi pour que le lieu de supplice qu'est
une demeure nouvelle pût paraître à certains «un séjour de délices»
comme disait le prospectus de l'hôtel qui pouvait exagérer, mais
pourtant s'adressait à toute une clientèle dont il flattait les goûts.
Il est vrai qu'il invoquait, pour la faire venir au Grand-Hôtel de
Balbec, non seulement «la chère exquise» et le «coup d'il féerique des
jardins du Casino», mais encore les «arrêts de Sa Majesté la Mode,
qu'on ne peut violer impunément sans passer pour un béotien, ce à quoi
aucun homme bien élevé ne voudrait s'exposer». Le besoin que j'avais
de ma grand'mère était grandi par ma crainte de lui avoir causé une
désillusion. Elle devait être découragée, sentir que si je ne
supportais pas cette fatigue c'était à désespérer qu'aucun voyage pût
me faire du bien. Je me décidai à rentrer l'attendre; le directeur
vint lui-même pousser un bouton: et un personnage encore inconnu de
moi, qu'on appelait «lift» (et qui à ce point le plus haut de l'hôtel
où serait le lanternon d'une église normande, était installé comme un
photographe derrière son vitrage ou comme un organiste dans sa
chambre), se mit à descendre vers moi avec l'agilité d'un écureuil
domestique, industrieux et captif. Puis en glissant de nouveau le long
d'un pilier il m'entraîna à sa suite vers le dôme de la nef
commerciale. A chaque étage, des deux côtés de petits escaliers de
communication, se dépliaient en éventails de sombres galeries, dans
lesquelles portant un traversin, passait une femme de chambre.
J'appliquais à son visage rendu indécis par le crépuscule, le masque
de mes rêves les plus passionnés, mais lisais dans son regard tourné
vers moi l'horreur de mon néant. Cependant pour dissiper, au cours de
l'interminable ascension, l'angoisse mortelle que j'éprouvais à
traverser en silence le mystère de ce clair-obscur sans poésie,
éclairé d'une seule rangée verticale de verrières que faisait l'unique
water-closet de chaque étage, j'adressai la parole au jeune organiste,
artisan de mon voyage et compagnon de ma captivité, lequel continuait
à tirer les registres de son instrument et à pousser les tuyaux. Je
m'excusai de tenir autant de place, de lui donner tellement de peine,
et lui demandai si je ne le gênais pas dans l'exercice d'un art, à
l'endroit duquel, pour flatter le virtuose, je fis plus que manifester
de la curiosité, je confessai ma prédilection. Mais il ne me répondit
pas, soit étonnement de mes paroles, attention à son travail, souci de
l'étiquette, dureté de son ouïe, respect du lieu, crainte du danger,
paresse d'intelligence ou consigne du directeur.

Il n'est peut-être rien qui donne plus l'impression de la réalité de
ce qui nous est extérieur, que le changement de la position, par
rapport à nous, d'une personne même insignifiante, avant que nous
l'ayons connue, et après. J'étais le même homme qui avait pris à la
fin de l'après-midi le petit chemin de fer de Balbec, je portais en
moi la même âme. Mais dans cette âme, à l'endroit où, à six heures, il
y avait avec l'impossibilité d'imaginer le directeur, le Palace, son
personnel, une attente vague et craintive du moment où j'arriverais,
se trouvaient maintenant les boutons extirpés dans la figure du
directeur cosmopolite (en réalité naturalisé Monégasque, bien qu'il
fût -- comme il disait parce qu'il employait toujours des expressions
qu'il croyait distinguées, sans s'apercevoir qu'elles étaient
vicieuses -- «d'originalité roumaine») -- son geste pour sonner le
lift, le lift lui-même, toute une frise de personnages de guignol
sortis de cette boîte de Pandore, qu'était le Grand-Hôtel,
indéniables, inamovibles, et comme tout ce qui est réalisé,
stérilisants. Mais du moins ce changement dans lequel je n'étais pas
intervenu me prouvait qu'il s'était passé quelque chose d'extérieur à
moi -- si dénuée d'intérêt que cette chose fût en soi -- et j'étais
comme le voyageur qui, ayant eu le soleil devant lui en commençant une
course, constate que les heures sont passées, quand il le voit
derrière lui. J'étais brisé par la fatigue, j'avais la fièvre, je me
serais bien couché, mais je n'avais rien de ce qu'il eût fallu pour
cela. J'aurais voulu au moins m'étendre un instant sur le lit, mais à
quoi bon puisque je n'aurais pu y faire trouver de repos à cet
ensemble de sensations qui est pour chacun de nous son corps
conscient, sinon son corps matériel, et puisque les objets inconnus
qui l'encerclaient, en le forçant à mettre ses perceptions sur le pied
permanent d'une défensive vigilante, auraient maintenu mes regards,
mon ouïe, tous mes sens, dans une position aussi réduite et incommode
(même si j'avais allongé mes jambes) que celle du cardinal La Balue
dans la cage où il ne pouvait ni se tenir debout ni s'asseoir. C'est
notre attention qui met des objets dans une chambre, et l'habitude qui
les en retire, et nous y fait de la place. De la place, il n'y en
avait pas pour moi dans ma chambre de Balbec (mienne de nom
seulement), elle était pleine de choses qui ne me connaissaient pas,
me rendirent le coup d'il méfiant que je leur jetai et sans tenir
aucun compte de mon existence, témoignèrent que je dérangeais le
train-train de la leur. La pendule -- alors qu'à la maison je
n'entendais la mienne que quelques secondes par semaine, seulement
quand je sortais d'une profonde méditation -- continua sans
s'interrompre un instant à tenir dans une langue inconnue des propos
qui devaient être désobligeants pour moi, car les grands rideaux
violets l'écoutaient sans répondre, mais dans une attitude analogue à
celle des gens qui haussent les épaules pour montrer que la vue d'un
tiers les irrite. Ils donnaient à cette chambre si haute un caractère
quasi-historique qui eût pu la rendre appropriée à l'assassinat du duc
de Guise, et plus tard à une visite de touristes, conduits par un
guide de l'agence Cook, mais nullement à mon sommeil. J'étais
tourmenté par la présence de petites bibliothèques à vitrines, qui
couraient le long des murs, mais surtout par une grande glace à pieds,
arrêtée en travers de la pièce et avant le départ de laquelle je
sentais qu'il n'y aurait pas pour moi de détente possible. Je levais à
tout moment mes regards, -- que les objets de ma chambre de Paris ne
gênaient pas plus que ne faisaient mes propres prunelles, car ils
n'étaient plus que des annexes de mes organes, un agrandissement de
moi-même, -- vers le plafond surélevé de ce belvédère situé au sommet
de l'hôtel et que ma grand'mère avait choisi pour moi; et, jusque dans
cette région plus intime que celle où nous voyons et où nous
entendons, dans cette région où nous éprouvons la qualité des odeurs,
c'était presque à l'intérieur de mon moi que celle du vétiver venait
pousser dans mes derniers retranchements son offensive, à laquelle
j'opposais non sans fatigue la riposte inutile et incessante d'un
reniflement alarmé. N'ayant plus d'univers, plus de chambre, plus de
corps que menacé par les ennemis qui m'entouraient, qu'envahi jusque
dans les os par la fièvre, j'étais seul, j'avais envie de mourir.
Alors ma grand'mère entra; et à l'expansion de mon cur refoulé
s'ouvrirent aussitôt des espaces infinis.

Elle portait une robe de chambre de percale qu'elle revêtait à la
maison chaque fois que l'un de nous était malade (parce qu'elle s'y
sentait plus à l'aise, disait-elle, attribuant toujours à ce qu'elle
faisait des mobiles égoïstes), et qui était pour nous soigner, pour
nous veiller, sa blouse de servante et de garde, son habit de
religieuse. Mais tandis que les soins de celles-là, la bonté qu'elles
ont, le mérite qu'on leur trouve et la reconnaissance qu'on leur doit
augmentent encore l'impression qu'on a d'être, pour elles, un autre,
de se sentir seul, gardant pour soi la charge de ses pensées, de son
propre désir de vivre, je savais, quand j'étais avec ma grand'mère, si
grand chagrin qu'il y eût en moi, qu'il serait reçu dans une pitié
plus vaste encore; que tout ce qui était mien, mes soucis, mon
vouloir, serait, en ma grand'mère, étayé sur un désir de conservation
et d'accroissement de ma propre vie autrement fort que celui que
j'avais de moi-même; et mes pensées se prolongeaient en elle sans
subir de déviation parce qu'elles passaient de mon esprit dans le sien
sans changer de milieu, de personne. Et -- comme quelqu'un qui veut
nouer sa cravate devant une glace sans comprendre que le bout qu'il
voit n'est pas placé par rapport à lui du côté où il dirige sa main,
ou comme un chien qui poursuit à terre l'ombre dansante d'un insecte,
-- trompé par l'apparence du corps comme on l'est dans ce monde où
nous ne percevons pas directement les âmes, je me jetai dans les bras
de ma grand'mère et je suspendis mes lèvres à sa figure comme si
j'accédais ainsi à ce cur immense qu'elle m'ouvrait. Quand j'avais
ainsi ma bouche collée à ses joues, à son front, j'y puisais quelque
chose de si bienfaisant, de si nourricier, que je gardais
l'immobilité, le sérieux, la tranquille avidité d'un enfant qui tette.

Je regardais ensuite sans me lasser son grand visage découpé comme un
beau nuage ardent et calme, derrière lequel on sentait rayonner la
tendresse. Et tout ce qui recevait encore, si faiblement que ce fût,
un peu de ses sensations, tout ce qui pouvait ainsi être dit encore à
elle, en était aussitôt si spiritualisé, si sanctifié que de mes
paumes je lissais ses beaux cheveux à peine gris avec autant de
respect, de précaution et de douceur que si j'y avais caressé sa
bonté. Elle trouvait un tel plaisir dans toute peine qui m'en
épargnait une, et, dans un moment d'immobilité et de calme pour mes
membres fatigués, quelque chose de si délicieux, que quand, ayant vu
qu'elle voulait m'aider à me coucher et me déchausser, je fis le geste
de l'en empêcher et de commencer à me déshabiller moi-même, elle
arrêta d'un regard suppliant mes mains qui touchaient aux premiers
boutons de ma veste et de mes bottines.

-- «Oh, je t'en prie, me dit-elle. C'est une telle joie pour ta
grand'mère. Et surtout ne manque pas de frapper au mur si tu as besoin
de quelque chose cette nuit, mon lit est adossé au tien, la cloison
est très mince. D'ici un moment quand tu seras couché fais-le, pour
voir si nous nous comprenons bien.»

Et, en effet, ce soir-là, je frappai trois coups -- que une semaine
plus tard quand je fus souffrant je renouvelai pendant quelques jours
tous les matins parce que ma grand'mère voulait me donner du lait de
bonne heure. Alors quand je croyais entendre qu'elle était réveillée
-- pour qu'elle n'attendît pas et pût, tout de suite après, se
rendormir, -- je risquais trois petits coups, timidement, faiblement,
distinctement malgré tout, car si je craignais d'interrompre son
sommeil dans le cas où je me serais trompé et où elle eût dormi, je
n'aurais pas voulu non plus qu'elle continuât d'épier un appel qu'elle
n'aurait pas distingué d'abord et que je n'oserais pas renouveler. Et
à peine j'avais frappé mes coups que j'en entendais trois autres,
d'une intonation différente de ceux-là, empreints d'une calme
autorité, répétés à deux reprises pour plus de clarté et qui disaient:
«Ne t'agite pas, j'ai entendu, dans quelques instants je serai là»; et
bientôt après ma grand'mère arrivait. Je lui disais que j'avais eu
peur qu'elle ne m'entendît pas ou crût que c'était un voisin qui avait
frappé; elle riait:

-- «Confondre les coups de mon pauvre chou avec d'autres, mais entre
mille sa grand'mère les reconnaîtrait! Crois-tu donc qu'il y en ait
d'autres au monde qui soient aussi bêtas, aussi fébriles, aussi
partagés entre la crainte de me réveiller et de ne pas être compris.
Mais quand même elle se contenterait d'un grattement, on reconnaîtrait
tout de suite sa petite souris, surtout quand elle est aussi unique et
à plaindre que la mienne. Je l'entendais déjà depuis un moment qui
hésitait, qui se remuait dans le lit, qui faisait tous ses manèges.»

Elle entr'ouvrait les persiennes; à l'annexe en saillie de l'hôtel, le
soleil était déjà installé sur les toits comme un couvreur matinal qui
commence tôt son ouvrage et l'accomplit en silence pour ne pas
réveiller la ville qui dort encore et de laquelle l'immobilité le fait
paraître plus agile. Elle me disait l'heure, le temps qu'il ferait,
que ce n'était pas la peine que j'allasse jusqu'à la fenêtre, qu'il y
avait de la brume sur la mer, si la boulangerie était déjà ouverte,
quelle était cette voiture qu'on entendait: tout cet insignifiant
lever de rideau, ce négligeable introït du jour auquel personne
n'assiste, petit morceau de vie qui n'était qu'à nous deux, que
j'évoquerais volontiers dans la journée devant Françoise ou des
étrangers en parlant du brouillard à couper au couteau qu'il y avait
eu le matin à six heures, avec l'ostentation non d'un savoir acquis,
mais d'une marque d'affection reçue par moi, seul; doux instant
matinal qui s'ouvrait comme une symphonie par le dialogue rythmé de
mes trois coups auquel la cloison pénétrée de tendresse et de joie,
devenue harmonieuse, immatérielle, chantant comme les anges, répondait
par trois autres coups, ardemment attendus, deux fois répétés, et où
elle savait transporter l'âme de ma grand'mère tout entière et la
promesse de sa venue, avec une allégresse d'annonciation et une
fidélité musicale. Mais cette première nuit d'arrivée, quand ma
grand'mère m'eut quitté, je recommençai à souffrir, comme j'avais déjà
souffert à Paris au moment de quitter la maison. Peut-être cet effroi
que j'avais -- qu'ont tant d'autres -- de coucher dans une chambre
inconnue, peut-être cet effroi, n'est-il que la forme la plus humble,
obscure, organique, presque inconsciente, de ce grand refus désespéré
qu'opposent les choses qui constituent le meilleur de notre vie
présente à ce que nous revêtions mentalement de notre acceptation la
formule d'un avenir où elles ne figurent pas; refus qui était au fond
de l'horreur que m'avait fait si souvent éprouver la pensée que mes
parents mourraient un jour, que les nécessités de la vie pourraient
m'obliger à vivre loin de Gilberte, ou simplement à me fixer
définitivement dans un pays où je ne verrais plus jamais mes amis;
refus qui était encore au fond de la difficulté que j'avais à penser à
ma propre mort ou à une survie comme celle que Bergotte promettait aux
hommes dans ses livres, dans laquelle je ne pourrais emporter mes
souvenirs, mes défauts, mon caractère qui ne se résignaient pas à
l'idée de ne plus être et ne voulaient pour moi ni du néant, ni d'une
éternité où ils ne seraient plus.

Quand Swann m'avait dit à Paris, un jour que j'étais particulièrement
souffrant: «Vous devriez partir pour ces délicieuses îles de
l'Océanie, vous verrez que vous n'en reviendrez plus», j'aurais voulu
lui répondre: «Mais alors je ne verrai plus votre fille, je vivrai au
milieu de choses et de gens qu'elle n'a jamais vus.» Et pourtant ma
raison me disait: «Qu'est-ce que cela peut faire, puisque tu n'en
seras pas affligé? Quand M. Swann te dit que tu ne reviendras pas, il
entend par là que tu ne voudras pas revenir, et puisque tu ne le
voudras pas, c'est que, là-bas, tu seras heureux.» Car ma raison
savait que l'habitude -- l'habitude qui allait assumer maintenant
l'entreprise de me faire aimer ce logis inconnu, de changer da place
la glace, la nuance des rideaux, d'arrêter la pendule, -- se charge
aussi bien de nous rendre chers les compagnons qui nous avaient déplu
d'abord, de donner une autre forme aux visages, de rendre sympathique
le son d'une voix, de modifier l'inclination des curs. Certes ces
amitiés nouvelles pour des lieux et des gens, ont pour trame l'oubli
des anciennes; mais justement ma raison pensait que je pouvais
envisager sans terreur la perspective d'une vie où je serais à jamais
séparé d'êtres dont je perdrais le souvenir, et, c'est comme une
consolation, qu'elle offrait à mon cur une promesse d'oubli qui ne
faisait au contraire qu'affoler son désespoir. Ce n'est pas que notre
cur ne doive éprouver lui aussi, quand la séparation sera consommée,
les effets analgésiques de l'habitude; mais jusque-là il continuera de
souffrir. Et la crainte d'un avenir où nous serons enlevés la vue et
l'entretien de ceux que nous aimons et d'où nous tirons aujourd'hui
notre plus chère joie, cette crainte, loin de se dissiper, s'accroît,
si à la douleur d'une telle privation nous pensons que s'ajoutera ce
qui pour nous semble actuellement plus cruel encore: ne pas la
ressentir comme une douleur, y rester indifférent; car alors notre moi
serait changé, ce ne serait plus seulement le charme de nos parents,
de notre maîtresse, de nos amis, qui ne serait plus autour de nous,
mais notre affection pour eux; elle aurait été si parfaitement
arrachée de notre cur dont elle est aujourd'hui une notable part, que
nous pourrions nous plaire à cette vie séparée d'eux dont la pensée
nous fait horreur aujourd'hui; ce serait donc une vraie mort de
nous-même, mort suivie, il est vrai, de résurrection, mais en un moi
différent et jusqu'à l'amour duquel ne peuvent s'élever les parties de
l'ancien moi condamnées à mourir. Ce sont elles, -- même les plus
chétives, comme les obscurs attachements aux dimensions, à
l'atmosphère d'une chambre, -- qui s'effarent et refusent, en des
rébellions où il faut voir un mode secret, partiel, tangible et vrai
de la résistance à la mort, de la longue résistance désespérée et
quotidienne à la mort fragmentaire et successive telle qu'elle
s'insère dans toute la durée de notre vie, détachant de nous à chaque
moment des lambeaux de nous-mêmes sur la mortification desquels des
cellules nouvelles multiplieront. Et pour une nature nerveuse comme
était la mienne, c'est-à-dire chez qui les intermédiaires, les nerfs,
remplissent mal leurs fonctions, -- n'arrêtent pas dans sa route vers
la conscience, mais y laissent au contraire parvenir, distincte,
épuisante, innombrable et douloureuse, la plainte des plus humbles
éléments du moi qui vont disparaître, -- l'anxieuse alarme que
j'éprouvais sous ce plafond inconnu et trop haut, n'était que la
protestation d'une amitié qui survivait en moi, pour un plafond
familier et bas. Sans doute cette amitié disparaîtrait, une autre
ayant pris sa place (alors la mort, puis une nouvelle vie auraient,
sous le nom d'Habitude, accompli leur uvre double); mais jusqu'à son
anéantissement, chaque soir elle souffrirait, et ce premier soir-là
surtout, mise en présence d'un avenir déjà réalisé où il n'y avait
plus de place pour elle, elle se révoltait, elle me torturait du cri
de ses lamentations chaque fois que mes regards, ne pouvant se
détourner de ce qui les blessait, essayaient de se poser au plafond
inaccessible.

Mais le lendemain matin! -- après qu'un domestique fut venu m'éveiller
et m'apporter de l'eau chaude, et pendant que je faisais ma toilette
et essayais vainement de trouver les affaires dont j'avais besoin dans
ma malle d'où je ne tirais, pêle-mêle, que celles qui ne pouvaient me
servir à rien, quelle joie, pensant déjà au plaisir du déjeuner et de
la promenade, de voir dans la fenêtre et dans toutes les vitrines des
bibliothèques comme dans les hublots d'une cabine de navire, la mer
nue, sans ombrages et pourtant à l'ombre sur une moitié de son étendue
que délimitait une ligne mince et mobile, et de suivre des yeux les
flots qui s'élançaient l'un après l'autre comme des sauteurs sur un
tremplin. A tous moments, tenant à la main la serviette raide et
empesée où était écrit le nom de l'hôtel et avec laquelle je faisais
d'inutiles efforts pour me sécher, je retournais près de la fenêtre
jeter encore un regard sur ce vaste cirque éblouissant et montagneux
et sur les sommets neigeux de ses vagues en pierre d'émeraude çà et là
polie et translucide, lesquelles avec une placide violence et un
froncement léonin, laissaient s'accomplir et dévaler l'écoulement de
leurs pentes auxquelles le soleil ajoutait un sourire sans visage.
Fenêtre à laquelle je devais ensuite me mettre chaque matin comme au
carreau d'une diligence dans laquelle on a dormi, pour voir si pendant
la nuit s'est rapprochée ou éloignée une chaîne désirée, -- ici ces
collines de la mer qui avant de revenir vers nous en dansant, peuvent
reculer si loin que souvent ce n'était qu'après une longue plaine
sablonneuse que j'apercevais à une grande distance leurs premières
ondulations, dans un lointain transparent, vaporeux et bleuâtre comme
ces glaciers qu'on voit au fond des tableaux des primitifs toscans.
D'autres fois, c'était tout près de moi que le soleil riait sur ces
flots d'un vert aussi tendre que celui que conserve aux prairies
alpestres (dans les montagnes où le soleil s'étale çà et là comme un
géant qui en descendrait gaiement, par bonds inégaux, les pentes),
moins l'humidité du sol que la liquide mobilité de la lumière. Au
reste, dans cette brêche que la plage et les flots pratiquent au
milieu du monde pour du reste y faire passer, pour y accumuler la
lumière, c'est elle surtout, selon la direction d'où elle vient et que
suit notre il, c'est elle qui déplace et situe les vallonnements de la
mer. La diversité de l'éclairage ne modifie pas moins l'orientation
d'un lieu, ne dresse pas moins devant nous de nouveaux buts qu'il nous
donne le désir d'atteindre, que ne ferait un trajet longuement et
effectivement parcouru en voyage. Quand le matin le soleil venait de
derrière l'hôtel, découvrant devant moi les grèves illuminées
jusqu'aux premiers contreforts de la mer, il semblait m'en montrer un
autre versant et m'engager à poursuivre, sur la route tournante de ses
rayons, un voyage immobile et varié à travers les plus beaux sites du
paysage accidenté des heures. Et dès ce premier matin le soleil me
désignait au loin d'un doigt souriant ces cimes bleues de la mer qui
n'ont de nom sur aucune carte géographique, jusqu'à ce qu'étourdi de
sa sublime promenade à la surface retentissante et chaotique de leurs
crêtes et de leurs avalanches, il vînt se mettre à l'abri du vent dans
ma chambre, se prélassant sur le lit défait et égrenant ses richesses
sur le lavabo mouillé, dans la malle ouverte, où par sa splendeur même
et son luxe déplacé, il ajoutait encore à l'impression du désordre.
Hélas, le vent de mer, une heure plus tard, dans la grande salle à
manger, -- tandis que nous déjeunions et que, de la gourde de cuir
d'un citron, nous répandions quelques gouttes d'or sur deux soles qui
bientôt laissèrent dans nos assiettes le panoche de leurs arêtes,
frisé comme une plume et sonore comme une cithare, -- il parut cruel à
ma grand'mère de n'en pas sentir le souffle vivifiant à cause du
châssis transparent mais clos qui, comme une vitrine, nous séparait de
la plage tout en nous la laissant entièrement voir et dans lequel le
ciel entrait si complètement que son azur avait l'air d'être la
couleur des fenêtres et ses nuages blancs un défaut du verre. Me
persuadant que j'étais «assis sur le môle» ou au fond du «boudoir»
dont parle Beaudelaire, je me demandais si son «soleil rayonnant sur
la mer» ce n'était pas -- bien différent du rayon du soir, simple et
superficiel comme un trait doré et tremblant -- celui qui en ce moment
brûlait la mer comme une topaze, la faisait fermenter, devenir blonde
et laiteuse comme de la bière écumante comme du lait, tandis que par
moments s'y promenaient çà et là de grandes ombres bleues, que quelque
Dieu semblait s'amuser à déplacer, en bougeant un miroir dans le ciel.
Malheureusement ce n'était pas seulement par son aspect que différait
de la «salle» de Combray donnant sur les maisons d'en face, cette
salle à manger de Balbec, nue, emplie de soleil vert comme l'eau d'une
piscine, et à quelques mètres de laquelle, la marée pleine et le grand
jour élevaient comme devant la cité céleste, un rempart indestructible
et mobile d'émeraude et d'or. A Combray, comme nous étions connus de
tout le monde, je ne me souciais de personne. Dans la vie de bains de
mer on ne connaît que ses voisins. Je n'étais pas encore assez âgé et
j'étais resté trop sensible pour avoir renoncé au désir de plaire aux
êtres et de les posséder. Je n'avais pas l'indifférence plus noble
qu'aurait éprouvée un homme du monde, à l'égard des personnes qui
déjeunaient dans la salle à manger, ni des jeunes gens et des jeunes
filles passant sur la digue, avec lesquels je souffrais de penser que
je ne pourrais pas faire d'excursions, moins pourtant que si ma
grand'mère, dédaigneuse des formes mondaines et ne s'occupant que de
ma santé, leur avait adressé la demande, humiliante pour moi, de
m'agréer comme compagnon de promenade. Soit qu'ils rentrassent vers
quelque chalet inconnu, soit qu'ils en sortissent pour se rendre
raquette en mains à un terrain de tennis, ou montassent sur des
chevaux dont les sabots me piétinaient le cur, je les regardais avec
une curiosité passionnée, dans cet éclairage aveuglant de la plage où
les proportions sociales sont changées, je suivais tous leurs
mouvements à travers la transparence de cette grande baie vitrée qui
laissait passer tant de lumière. Mais elle interceptait le vent et
c'était un défaut à l'avis de ma grand'mère qui, ne pouvant supporter
l'idée que je perdisse le bénéfice d'une heure d'air, ouvrit
subrepticement un carreau et fit envoler du même coup avec les menus,
les journaux, voiles et casquettes de toutes les personnes qui étaient
en train de déjeuner; elle-même, soutenue par le souffle céleste,
restait calme et souriante comme sainte Blandine, au milieu des
invectives qui, augmentant mon impression d'isolement et de tristesse,
réunissaient contre nous les touristes méprisants, dépeignés et
furieux.

Pour une certaine partie -- ce qui, à Balbec, donnait à la population,
d'ordinaire banalement riche et cosmopolite, de ces sortes d'hôtels de
grand luxe, un caractère régional assez accentué -- ils se composaient
de personnalités éminentes des principaux départements de cette partie
de la France, d'un premier président de Caen, d'un bâtonnier de
Cherbourg, d'un grand notaire du Mans, qui à l'époque des vacances,
partant des points sur lesquels toute l'année ils étaient disséminés
en tirailleurs ou comme des pions au jeu de dames, venaient se
concentrer dans cet hôtel. Ils y conservaient toujours les mêmes
chambres, et, avec leurs femmes qui avaient des prétentions à
l'aristocratie, formaient un petit groupe, auquel s'étaient adjoints
un grand avocat et un grand médecin de Paris qui le jour du départ
leur disaient:

-- «Ah! c'est vrai, vous ne prenez pas le même train que nous, vous
êtes privilégiés, vous serez rendus pour le déjeuner.»

-- «Comment, privilégiés? Vous qui habitez la capitale, Paris, la
grand ville, tandis que j'habite un pauvre chef-lieu de cent mille
âmes, il est vrai cent deux mille au dernier recensement; mais
qu'est-ce à côté de vous qui en comptez deux millions cinq cent mille?
et qui allez retrouver l'asphalte et tout l'éclat du monde parisien.»

Ils le disaient avec un roulement d'r paysan, sans y mettre d'aigreur,
car c'étaient des lumières de leur province qui auraient pu comme
d'autres venir à Paris -- on avait plusieurs fois offert au premier
président de Caen un siège à la Cour de cassation -- mais avaient
préféré rester sur place, par amour de leur ville, ou de l'obscurité,
ou de la gloire, ou parce qu'ils étaient réactionnaires, et pour
l'agrément des relations de voisinage avec les châteaux. Plusieurs
d'ailleurs ne regagnaient pas tout de suite leur chef-lieu.

Car, -- comme la baie de Balbec était un petit univers à part au
milieu du grand, une corbeille des saisons où étaient rassemblés en
cercle les jours variés et les mois successifs, si bien que, non
seulement les jours où on apercevait Rivelelle ce qui était signe
d'orage, on y distinguait du soleil sur les maisons pendant qu'il
faisait noir à Balbec, mais encore que quand les froids avaient gagné
Balbec, on était certain de trouver sur cette autre rive deux ou trois
mois supplémentaires de chaleur -- ceux de ces habitués du Grand-Hôtel
dont les vacances commençaient tard ou duraient longtemps, faisaient,
quand arrivaient les pluies et les brumes, à l'approche de l'automne,
charger leurs malles sur une barque, et traversaient rejoindre l'été à
Rivelelle ou à Costedor. Ce petit groupe de l'hôtel de Balbec
regardait d'un air méfiant chaque nouveau venu, et, ayant l'air de ne
pas s'intéresser à lui, tous interrogeaient sur son compte leur ami le
maître d'hôtel. Car c'était le même, -- Aimé -- qui revenait tous les
ans faire la saison et leur gardait leurs tables; et mesdames leurs
épouses, sachant que sa femme attendait un bébé, travaillaient après
les repas chacune à une pièce de la layette, tout en nous toisant avec
leur face à main, ma grand'mère et moi, parce que nous mangions des
ufs durs dans la salade, ce qui était réputé commun et ne se faisait
pas dans la bonne société d'Alençon. Ils affectaient une attitude de
méprisante ironie à l'égard d'un Français qu'on appelait Majesté et
qui s'était, en effet, proclamé lui-même roi d'un petit îlot de
l'Océanie peuplé par quelques sauvages. Il habitait l'hôtel avec sa
jolie maîtresse, sur le passage de qui quand elle allait se baigner,
les gamins criaient: «Vive la reine!» parce qu'elle faisait pleuvoir
sur eux des pièces de cinquante centimes. Le premier président et le
bâtonnier ne voulaient même pas avoir l'air de la voir, et si
quelqu'un de leurs amis la regardait, ils croyaient devoir le prévenir
que c'était une petite ouvrière.

-- «Mais on m'avait assuré qu'à Ostende ils usaient de la cabine
royale.»

-- «Naturellement! On la loue pour vingt francs. Vous pouvez la
prendre si cela vous fait plaisir. Et je sais pertinemment que lui
avait fait demander une audience au roi qui lui a fait savoir qu'il
n'avait pas à connaître ce souverain de Guignol.

-- «Ah, vraiment, c'est intéressant! il y a tout de même des gens!...»

Et sans doute tout cela était vrai, mais c'était aussi par ennui de
sentir que pour une bonne partie de la foule ils n'étaient, eux, que
de bons bourgeois qui ne connaissaient pas ce roi et cette reine
prodigues de leur monnaie, que le notaire, le président, le bâtonnier,
au passage de ce qu'ils appelaient un carnaval, éprouvaient tant de
mauvaise humeur et manifestaient tout haut une indignation au courant
de laquelle était leur ami le maître d'hôtel, qui, obligé de faire bon
visage aux souverains plus généreux qu'authentiques, cependant tout en
prenant leur commande, adressait de loin à ses vieux clients un
clignement d'il significatif. Peut-être y avait-il aussi un peu de ce
même ennui d'être par erreur crus moins «chic» et de ne pouvoir
expliquer qu'ils l'étaient davantage, au fond du «Joli Monsieur!» dont
ils qualifiaient un jeune gommeux, fils poitrinaire et fêtard d'un
grand industriel et qui, tous les jours, dans un veston nouveau, une
orchidée à la boutonnière, déjeunait au champagne, et allait, pâle,
impassible, un sourire d'indifférence aux lèvres, jeter au Casino sur
la table de baccarat des sommes énormes «qu'il n'a pas les moyens de
perdre» disait d'un air renseigné le notaire au premier président
duquel la femme «tenait de bonne source» que ce jeune homme «fin de
siècle» faisait mourir de chagrin ses parents.

D'autre part, le bâtonnier et ses amis ne tarissaient pas de
sarcasmes, au sujet d'une vieille dame riche et titrée, parce qu'elle
ne se déplaçait qu'avec tout son train de maison. Chaque fois que la
femme du notaire et la femme du premier président la voyaient dans la
salle à manger au moment des repas, elles l'inspectaient insolemment
avec leur face à main du même air minutieux et défiant que si elle
avait été quelque plat au nom pompeux mais à l'apparence suspecte
qu'après le résultat défavorable d'une observation méthodique on fait
éloigner, avec un geste distant, et une grimace de dégoût.

Sans doute par là voulaient-elles seulement montrer, que s'il y avait
certaines choses dont elles manquaient -- dans l'espèce certaines
prérogatives de la vieille dame, et être en relations avec elle --
c'était non pas parce qu'elles ne pouvaient, mais ne voulaient pas les
posséder. Mais elles avaient fini par s'en convaincre elles-mêmes; et
c'est la suppression de tout désir, de la curiosité pour les formes de
la vie qu'on ne connaît pas, de l'espoir de plaire à de nouveaux
êtres, remplacés chez ces femmes par un dédain simulé, par une
allégresse factice, qui avait l'inconvénient de leur faire mettre du
déplaisir sous l'étiquette de contentement et se mentir
perpétuellement à elles-mêmes, deux conditions pour qu'elles fussent
malheureuses. Mais tout le monde dans cet hôtel agissait sans doute de
la même manière qu'elles, bien que sous d'autres formes, et sacrifiait
sinon à l'amour-propre, du moins à certains principes d'éducations ou
à des habitudes intellectuelles, le trouble délicieux de se mêler à
une vie inconnue. Sans doute le microcosme dans lequel la s'isolait la
vieille dame n'était pas empoisonné de virulentes aigreurs comme le
groupe où ricanaient de rage la femme du notaire et du premier
président. Il était au contraire embaumé d'un parfum fin et vieillot
mais qui n'était pas moins factice. Car au fond la vieille dame eût
probablement trouvé à séduire, à s'attacher, en se renouvelant pour
cela elle-même, la sympathie mystérieuse d'êtres nouveaux, un charme
dont est dénué le plaisir qu'il y a à ne fréquenter que des gens de
son monde et à se rappeler que, ce monde étant le meilleur qui soit,
le dédain mal informé d'autrui est négligeable. Peut-être sentait-elle
que, si elle était arrivée inconnue au Grand-Hôtel de Balbec elle eût
avec sa robe de laine noire et son bonnet démodé fait sourire quelque
noceur qui de son «rocking» eût murmuré «quelle purée!» ou surtout
quelque homme de valeur ayant gardé comme le premier président entre
ses favoris poivre et sel, un visage frais et des yeux spirituels
comme elle les aimait, et qui eût aussitôt désigné à la lentille
rapprochante du face à main conjugal l'apparition de ce phénomène
insolite; et peut-être était-ce par inconsciente appréhension de cette
première minute qu'on sait courte mais qui n'est pas moins redoutée --
comme la première tête qu'on pique dans l'eau -- que cette dame
envoyait d'avance un domestique mettre l'hôtel au courant de sa
personnalité et de ses habitudes, et coupant court aux salutations du
directeur gagnait avec une brièveté où il y avait plus de timidité que
d'orgueil sa chambre où des rideaux personnels remplaçant ceux qui
pendaient aux fenêtres, des paravents, des photographies, mettaient si
bien entre elle et le monde extérieur auquel il eût fallu s'adapter,
la cloison de ses habitudes, que c'était son chez elle, au sein duquel
elle était restée, qui voyageait plutôt qu'elle-même...

Dès lors, ayant placé entre elle d'une part, le personnel de l'hôtel
et les fournisseurs de l'autre, ses domestiques qui recevaient à sa
place le contact de cette humanité nouvelle et entretenaient autour de
leur maîtresse l'atmosphère accoutumée, ayant mis ses préjugés entre
elle et les baigneurs, insoucieuse de déplaire à des gens que ses
amies n'auraient pas reçus, c'est dans son monde qu'elle continuait à
vivre par la correspondance avec ses amies, par le souvenir, par la
conscience intime qu'elle avait de sa situation, de la qualité de ses
manières, de la compétence de sa politesse. Et tous les jours, quand
elle descendait pour aller dans sa calèche faire une promenade, sa
femme de chambre qui portait ses affaires derrière elle, son valet de
pied qui la devançait semblaient comme ces sentinelles, qui aux portes
d'une ambassade, pavoisée aux couleurs du pays dont elle dépend,
garantissent pour elle, au milieu d'un sol étranger, le privilège de
son exterritorialité. Elle ne quitta pas sa chambre avant le milieu de
l'après-midi, le jour de notre arrivée et nous ne l'aperçûmes pas dans
la salle à manger où le directeur, comme nous étions nouveaux venus,
nous conduisit, sous sa protection, à l'heure du déjeuner comme un
gradé qui mène des bleus chez le caporal tailleur pour les faire
habiller; mais nous y vîmes, en revanche, au bout d'un instant un
hobereau et sa fille, d'une obscure mais très ancienne famille de
Bretagne, M. et Mlle de Stermaria dont on nous avait fait donner la
table croyant qu'ils ne rentreraient que le soir. Venus seulement à
Balbec pour retrouver des châtelains qu'ils connaissaient dans le
voisinage, ils ne passaient dans la salle à manger de l'hôtel, entre
les invitations acceptées au dehors et les visites rendues que le
temps strictement nécessaire. C'était leur morgue qui les préservait
de toute sympathie humaine, de tout intérêt pour les inconnus assis
autour d'eux, et au milieu desquels M. de Stermaria gardait l'air
glacial, pressé, distant, rude, pointilleux et malintentionné, qu'on a
dans un buffet de chemin de fer au milieu de voyageurs qu'on n'a
jamais vus, qu'on ne reverra pas, et avec qui on ne conçoit d'autres
rapports que de défendre contre eux son poulet froid et son coin dans
le wagon. A peine commencions-nous à déjeuner qu'on vint nous faire
lever sur l'ordre de M. de Stermaria, lequel venait d'arriver et sans
le moindre geste d'excuse à notre adresse, pria à haute voix le maître
d'hôtel de veiller à ce qu'une pareille erreur ne se renouvelât pas,
car il lui était désagréable que «des gens qu'il ne connaissait pas»
eussent pris sa table.

Et certes dans le sentiment qui poussait une certaine actrice (plus
connue d'ailleurs à cause de son élégance, de son esprit, de ses
belles collections de porcelaine allemande que pour quelques rôles
joués à l'Odéon), son amant, jeune homme très riche pour lequel elle
s'était cultivée, et deux hommes très en vue de l'aristocratie à faire
dans la vie bande à part, à ne voyager qu'ensemble, à prendre à Balbec
leur déjeuner, très tard quand tout le monde avait fini; à passer la
journée dans leur salon à jouer aux cartes, il n'entrait aucune
malveillance, mais seulement les exigences du goût qu'ils avaient pour
certaines formes spirituelles de conversation, pour certains
raffinements de bonne chère, lequel leur faisait trouver plaisir à ne
vivre, à ne prendre leurs repas qu'ensemble, et leur eût rendu
insupportable la vie en commun avec des gens qui n'y avaient pas été
initiés. Même devant une table servie, ou devant une table à jeu,
chacun d'eux avait besoin de savoir que dans le convive ou le
partenaire qui était assis en face de lui, reposaient en suspens et
inutilisés un certain savoir qui permet de reconnaître la camelote
dont tant de demeures parisiennes se parent comme d'un «moyen age» ou
d'une «Renaissance» authentiques et, en toutes choses, des critériums
communs à eux pour distinguer le bon et le mauvais. Sans doute ce
n'était plus, dans ces moments-là, que par quelque rare et drôle
interjection jetée au milieu du silence du repas ou de la partie, ou
par la robe charmante et nouvelle que la jeune actrice avait revêtue
pour déjeuner ou faire un poker, que se manifestait l'existence
spéciale dans laquelle ces amis voulaient partout rester plongés. Mais
en les enveloppant ainsi d'habitudes qu'ils connaissaient à fond, elle
suffisait à les protéger contre le mystère de la vie ambiante. Pendant
de longs après-midi, la mer n'était suspendue en face d'eux que comme
une toile d'une couleur agréable accrochée dans le boudoir d'un riche
célibataire, et ce n'était que dans l'intervalle des coups qu'un des
joueurs n'ayant rien de mieux à faire, levait les yeux vers elle pour
en tirer une indication sur le beau temps ou sur l'heure, et rappeler
aux autres que le goûter attendait. Et le soir ils ne dînaient pas à
l'hôtel où les sources électriques faisant sourdre à flots la lumière
dans la grande salle à manger, celle-ci devenait comme un immense et
merveilleux aquarium devant la paroi de verre duquel la population
ouvrière de Balbec, les pêcheurs et aussi les familles de petits
bourgeois, invisibles dans l'ombre, s'écrasaient au vitrage pour
apercevoir, lentement balancée dans des remous d'or la vie luxueuse de
ces gens, aussi extraordinaire pour les pauvres que celle de poissons
et de mollusques étranges: (une grande question sociale de savoir si
la paroi de verre protègera toujours le festin des bêtes merveilleuses
et si les gens obscurs qui regardent avidement dans la nuit ne
viendront pas les cueillir dans leur aquarium et les manger). En
attendant peut-être parmi la foule arrêtée et confondue dans la nuit,
y avait-il quelque écrivain, quelque amateur d'ichtyologie humaine,
qui, regardant les mâchoires de vieux monstres féminins se refermer
sur un morceau de nourriture engloutie, se complaisait à classer
ceux-ci par race, par caractères innés et aussi par ces caractères
acquis qui font qu'une vieille dame serbe dont l'appendice buccal est
d'un grand poisson de mer, parce que depuis son enfance elle vit dans
les eaux douces du faubourg Saint-Germain, mange la salade comme une
La Rochefoucauld.

A cette heure-là on apercevait les trois hommes en smoking attendant
la femme en retard laquelle bientôt, en une robe presque chaque fois
nouvelle et des écharpes, choisies selon un goût particulier à son
amant, après avoir de son étage, sonné le lift, sortait de l'ascenseur
comme d'une boîte de joujoux. Et tous les quatre qui trouvaient que le
phénomène international du Palace, implanté à Balbec, y avait fait
fleurir le luxe plus que la bonne cuisine, s'engouffraient dans une
voiture, allaient dîner à une demi-lieue de là dans un petit
restaurant réputé où ils avaient avec le cuisinier d'interminables
conférences sur la composition du menu, et la confection des plats.
Pendant ce trajet la route bordée de pommiers qui part de Balbec
n'était pour eux que la distance qu'il fallait franchir -- peu
distincte dans la nuit noire de celle qui séparait leurs domiciles
parisiens du Café Anglais ou de la Tour d'Argent, avant d'arriver au
petit restaurant élégant où tandis que les amis du jeune homme riche
l'enviaient d'avoir une maîtresse si bien habillée, les écharpes de
celle-ci tendaient devant la petite société comme un voile parfumé et
souple, mais qui la séparait du monde.

Malheureusement pour ma tranquillité, j'étais bien loin d'être comme
tous ces gens. De beaucoup d'entre eux je me souciais; j'aurais voulu
ne pas être ignoré d'un homme au front déprimé, au regard fuyant entre
les illères de ses préjugés et de son éducation, le grand seigneur de
la contrée, lequel n'était autre que le beau-frère de Legrandin,
venait quelquefois en visite à Balbec et, le dimanche, par la
garden-party hebdomadaire que sa femme et lui donnaient, dépeuplait
l'hôtel d'une partie de ses habitants, parce qu'un ou deux d'entre eux
étaient invités à ces fêtes, et parce que les autres pour ne pas avoir
l'air de ne pas l'être, choisissaient ce jour-là pour faire une
excursion éloignée. Il avait, d'ailleurs, été le premier jour fort mal
reçu à l'hôtel quand le personnel, frais débarqué de la Côte d'Azur,
ne savait pas encore qui il était. Non seulement il n'était pas
habillé en flanelle blanche, mais par vieille manière française, et
ignorance de la vie des Palaces, entrant dans un hall où il y avait
des femmes, il avait ôté son chapeau dès la porte, ce qui avait fait
que le directeur n'avait même pas touché le sien pour lui répondre,
estimant que ce devait être quelqu'un de la plus humble extraction, ce
qu'il appelait un homme «sortant de l'ordinaire». Seule la femme du
notaire s'était sentie attirée vers le nouveau venu qui fleurait toute
la vulgarité gourmée des gens comme il faut et elle avait déclaré,
avec le fond de discernement infaillible et d'autorité sans réplique
d'une personne pour qui la première société du Mans n'a pas de
secrets, qu'on se sentait devant lui en présence d'un homme d'une
haute distinction, parfaitement bien élevé et qui tranchait sur tout
ce qu'on rencontrait à Balbec et qu'elle jugeait infréquentable tant
qu'elle ne le fréquentait pas. Ce jugement favorable qu'elle avait
porté sur le beau-frère de Legrandin, tenait peut-être au terne aspect
de quelqu'un qui n'avait rien d'intimidant, peut-être à ce qu'elle
avait reconnu dans ce gentilhomme-fermier à allure de sacristain les
signes maçonniques de son propre cléricalisme.

J'avais beau avoir appris que les jeunes gens qui montaient tous les
jours à cheval devant l'hôtel étaient les fils du propriétaire véreux
d'un magasin de nouveautés et que mon père n'eût jamais consenti à
connaître, la «vie de bains de mer» les dressait, à mes yeux, en
statues équestres de demi-dieux et le mieux que je pouvais espérer
était qu'ils ne laissassent jamais tomber leurs regards sur le pauvre
garçon que j'étais, qui ne quittait la salle à manger de l'hôtel que
pour aller s'asseoir sur le sable. J'aurais voulu inspirer de la
sympathie même à l'aventurier même qui avait été roi d'une île déserte
en Océanie, même au jeune tuberculeux dont j'aimais à supposer qu'il
cachait sous ses dehors insolents une âme craintive et tendre qui eût
peut-être prodigué pour moi seul des trésors d'affection. D'ailleurs
(au contraire de ce qu'on dit d'habitude des relations de voyage)
comme être vu avec certaines personnes peut vous ajouter, sur une
plage où l'on retourne quelquefois un coefficient sans équivalent dans
la vraie vie mondaine, il n'y a rien, non pas qu'on tienne aussi à
distance, mais qu'on cultive si soigneusement dans la vie de Paris,
que les amitiés de bains de mer. Je me souciais de l'opinion que
pouvaient avoir de moi toutes ces notabilités momentanées ou locales
que ma disposition à me mettre à la place des gens et à recréer leur
état d'esprit me faisait situer non à leur rang réel, à celui qu'ils
auraient occupé à Paris par exemple et qui eût été fort bas, mais à
celui qu'ils devaient croire le leur, et qui l'était à vrai dire à
Balbec où l'absence de commune mesure leur donnait une sorte de
supériorité relative et d'intérêt singulier. Hélas d'aucune de ces
personnes le mépris ne m'était aussi pénible que celui de M. de
Stermaria.

Car j'avais remarqué sa fille, dès son entrée, son joli visage pâle et
presque bleuté, ce qu'il y avait de particulier dans le port de sa
haute taille, dans sa démarche, et qui m'évoquait avec raison son
hérédité, son éducation aristocratique et d'autant plus clairement que
je savais son nom, -- comme ces thèmes expressifs inventés par des
musiciens de génie et qui peignent splendidement le scintillement de
la flamme, le bruissement du fleuve, et la paix de la campagne, pour
les auditeurs qui en parcourant préalablement le livret, ont aiguillé
leur imagination dans la bonne voie. La «race» en ajoutant aux charmes
de Mlle de Stermaria l'idée de leur cause les rendait plus
intelligibles, plus complets. Elle les faisait aussi plus désirables,
annonçant qu'ils étaient peu accessibles, comme un prix élevé ajoute à
la valeur d'un objet qui nous a plu. Et la tige héréditaire donnait à
ce teint composé de sucs choisis la saveur d'un fruit exotique ou d'un
cru célèbre.

Or, un hasard mit tout d'un coup entre nos mains le moyen de nous
donner à ma grand'mère et à moi, pour tous les habitants de l'hôtel,
un prestige immédiat. En effet, dès ce premier jour, au moment où la
vieille dame descendait de chez elle, exerçant, grâce au valet de pied
qui la précédait, à la femme de chambre qui courait derrière avec un
livre et une couverture oubliés, une action sur les âmes et excitant
chez tous une curiosité et un respect auxquels il fut visible
qu'échappait moins que personne M. de Stermaria, le directeur se
pencha vers ma grand'mère, et par amabilité (comme on montre le Shah
de Perse ou la Reine Ranavalo à un spectateur obscur qui ne peut
évidemment avoir aucune relation avec le puissant souverain, mais peut
trouver intéressant de l'avoir vu à quelques pas), il lui coula dans
l'oreille: «La Marquise de Villeparisis», cependant qu'au même moment
cette dame apercevant ma grand'mère ne pouvait retenir un regard de
joyeuse surprise.

On peut penser que l'apparition soudaine, sous les traits d'une petite
vieille, de la plus puissante des fées, ne m'aurait pas causé plus de
plaisir, dénué comme j'étais, de tout recours pour m'approcher de Mlle
de Stermaria, dans un pays où je ne connaissais personne. J'entends
personne au point de vue pratique. Esthétiquement, le nombre des types
humains est trop restreint pour qu'on n'ait pas bien souvent, dans
quelque endroit qu'on aille, la joie de revoir des gens de
connaissance, même sans les chercher dans les tableaux des vieux
maîtres, comme faisait Swann. C'est ainsi que dès les premiers jours
de notre séjour à Balbec, il m'était arrivé de rencontrer Legrandin,
le concierge de Swann, et Mme Swann elle-même, devenus le premier
garçon de café, le second un étranger de passage que je ne revis pas,
et la dernière, un maître baigneur. Et une sorte d'aimantation attire
et retient si inséparablement les uns auprès les autres certains
caractères de physionomie et de mentalité que quand la nature
introduit ainsi une personne dans un nouveau corps, elle ne la mutile
pas trop. Legrandin changé en garçon de café gardait intacts sa
stature, le profil de son nez et une partie du menton; Mme Swann dans
le sexe masculin et la condition de maître baigneur avait été suivie
non seulement par sa physionomie habituelle, mais même par une
certaine manière de parler. Seulement elle ne pouvait pas m'être de
plus d'utilité entourée de sa ceinture rouge, et hissant, à la moindre
houle, le drapeau qui interdit les bains, car les maîtres-baigneurs
sont prudents, sachant rarement nager, qu'elle ne l'eût pu dans la
fresque de la Vie de Moïse où Swann l'avait reconnue jadis sous les
traits de la fille de Jethro. Tandis que cette Mme de Villeparisis
était bien la véritable, elle n'avait pas été victime d'un
enchantement qui l'eût dépouillée de sa puissance, mais était capable
au contraire d'en mettre un à la disposition de la mienne qu'il
centuplerait, et grâce auquel, comme si j'avais été porté par les
ailes d'un oiseau fabuleux, j'allais franchir en quelques instants les
distances sociales infinies, au moins à Balbec, -- qui me séparaient
de Mlle de Stermaria.

Malheureusement, s'il y avait quelqu'un qui, plus que quiconque, vécût
enfermé dans son univers particulier, c'était ma grand'mère. Elle ne
m'aurait même pas méprisé, elle ne m'aurait pas compris, si elle avait
su que j'attachais de l'importance à l'opinion, que j'éprouvais de
l'intérêt pour la personne, de gens dont elle ne remarquait seulement
pas l'existence et dont elle devait quitter Balbec sans avoir retenu
le nom; je n'osais pas lui avouer que si ces mêmes gens l'avaient vu
causer avec Mme de Villeparisis, j'en aurais eu un grand plaisir,
parce que je sentais que la marquise avait du prestige dans l'hôtel et
que son amitié nous eût posés aux yeux de M. de Stermaria. Non
d'ailleurs que l'amie de ma grand'mère me représentât le moins du
monde une personne de l'aristocratie: j'étais trop habitué à son nom
devenu familier à mes oreilles avant que mon esprit s'arrêtât sur lui,
quand tout enfant je l'entendais prononcer à la maison; et son titre
n'y ajoutait qu'une particularité bizarre comme aurait fait un prénom
peu usité, ainsi qu'il arrive dans les noms de rue où on n'aperçoit
rien de plus noble, dans la rue Lord-Byron, dans la si populaire et
vulgaire rue Rochechouart, ou dans la rue de Gramont que dans la rue
Léonce-Reynaud ou la rue Hippolyte-Lebas. Mme de Villeparisis ne me
faisait pas plus penser à une personne d'un monde spécial, que son
cousin Mac-Mahon que je ne différenciais pas de M. Carnot, président
de la République, comme lui, et de Raspail dont Françoise avait acheté
la photographie avec celle de Pie IX. Ma grand'mère avait pour
principe qu'en voyage on ne doit plus avoir de relations, qu'on ne va
pas au bord de la mer pour voir des gens, qu'on a tout le temps pour
cela à Paris, qu'ils vous feraient perdre en politesses, en banalités,
le temps précieux qu'il faut passer tout entier au grand air, devant
les vagues; et trouvant plus commode de supposer que cette opinion
était partagée par tout le monde et qu'elle autorisait entre de vieux
amis que le hasard mettait en présence dans le même hôtel la fiction
d'un incognito réciproque, au nom que lui cita le directeur, elle se
contenta de détourner les yeux et eut l'air de ne pas voir Mme de
Villeparisis qui, comprenant que ma grand'mère ne tenait pas à faire
de reconnaissances, regarda à son tour dans le vague. Elle s'éloigna,
et je restai dans mon isolement comme un naufragé de qui a paru
s'approcher un vaisseau, lequel a disparu ensuite sans s'être arrêté.

Elle prenait aussi ses repas dans la salle à manger, mais à l'autre
bout. Elle ne connaissait aucune des personnes qui habitaient l'hôtel
ou y venaient en visite, pas même M. de Cambremer; en effet, je vis
qu'il ne la saluait pas, un jour où il avait accepté avec sa femme une
invitation à déjeuner du bâtonnier, lequel, ivre de l'honneur d'avoir
le gentilhomme à sa table, évitait ses amis des autres jours et se
contentait de leur adresser de loin un clignement d'il pour faire à
cet événement historique une allusion toutefois assez discrète pour
qu'elle ne pût pas être interprétée comme une invite à s'approcher.

Eh bien, j'espère que vous vous mettez bien, que vous êtes un homme
chic, lui dit le soir la femme du premier président.

-- «Chic? pourquoi? demanda le bâtonnier, dissimulant sa joie sous un
étonnement exagéré; à cause de mes invités? dit-il en sentant qu'il
était incapable de feindre plus longtemps; mais qu'est-ce que ça a de
chic d'avoir des amis à déjeuner? Faut bien qu'ils déjeunent quelque
part!

-- Mais si, c'est chic! C'était bien les de Cambremer, n'est-ce pas?
Je les ai bien reconnus. C'est une marquise. Et authentique. Pas par
les femmes.»

-- «Oh! c'est une femme bien simple, elle est charmante, on ne fait
pas moins de façons. Je pensais que vous alliez venir, je vous faisais
des signes... je vous aurais présenté! dit-il en corrigeant par une
légère ironie l'énormité de cette proposition comme Assuérus quand il
dit à Esther: «Faut-il de mes États vous donner la moitié!» -- «Non,
non, non, non, nous restons cachés, comme l'humble violette.»

-- «Mais vous avez eu tort, je vous le répète, répondit le bâtonnier
enhardi maintenant que le danger était passé. Ils ne vous auraient pas
mangés. Allons-nous faire notre petit bezigue?»

-- Mais volontiers, nous n'osions pas vous le proposer, maintenant que
vous traitez des marquises!

-- «Oh! allez, elles n'ont rien de si extraordinaire. Tenez, j'y dîne
demain soir. Voulez-vous y aller à ma place. C'est de grand cur.
Franchement, j'aime autant rester ici.»

-- «Non, non!... on ne me révoquerait comme réactionnaire, s'écria le
président, riant aux larmes de sa plaisanterie. Mais vous aussi vous
êtes reçu à Féterne», ajouta-t-il en se tournant vers le notaire.

-- «Oh! je vais là les dimanches, on entre par une porte, on sort par
l'autre. Mais ils ne déjeunent pas chez moi comme chez le bâtonnier.»

M. de Stermaria n'était pas ce jour-là à Balbec au grand regret du
bâtonnier. Mais insidieusement il dit au maître d'hôtel:

-- «Aimé, vous pourrez dire à M. de Stermaria qu'il n'est pas le seul
noble qu'il y ait eu dans cette salle à manger. Vous avez bien vu ce
monsieur qui a déjeuné avec moi ce matin? Hein? petites moustaches,
air militaire? Eh bien, c'est le marquis de Cambremer.»

-- «Ah, vraiment? cela ne m'étonne pas!»

-- «Ça lui montrera qu'il n'est pas le seul homme titré. Et attrape
donc! Il n'est pas mal de leur rabattre leur caquet à ces nobles. Vous
savez, Aimé, ne lui dites rien si vous voulez, moi, ce que j'en dis,
ce n'est pas pour moi; du reste, il le connaît bien.»

Et le lendemain, M. de Stermaria qui savait que le bâtonnier avait
plaidé pour un de ses amis, alla se présenter lui-même.

-- «Nos amis communs, les de Cambremer, voulaient justement nous
réunir, nos jours n'ont pas coïncidé, enfin je ne sais plus», dit le
bâtonnier, qui comme beaucoup de menteurs s'imaginent qu'on ne
cherchera pas à élucider un détail insignifiant qui suffit pourtant
(si le hasard vous met en possession de l'humble réalité qui est en
contradiction avec lui) pour dénoncer un caractère et inspirer à
jamais la méfiance.

Comme toujours, mais plus facilement pendant que son père s'était
éloigné pour causer avec le bâtonnier, je regardais Mlle de Stermaria.
Autant que la singularité hardie et toujours belle de ses attitudes,
comme quand les deux coudes posés sur la table, elle élevait son verre
au-dessus de ses deux avant-bras, la sécheresse d'un regard vite
épuisé, la dureté foncière, familiale, qu'on sentait, mal recouverte
sous ses inflexions personnelles, au fond de sa voix, et qui avait
choqué ma grand'mère, une sorte de cran d'arrêt atavique auquel elle
revenait dès que dans un coup d'il ou une intonation elle avait achevé
de donner sa pensée propre; tout cela ramenait la pensée de celui qui
la regardait vers la lignée qui lui avait légué cette insuffisance de
sympathie humaine, des lacunes de sensibilité, un manque d'ampleur
dans l'étoffe qui à tout moment faisait faute. Mais à certains regards
qui passaient un instant sur le fond si vite à sec de sa prunelle et
dans lesquels on sentait cette douceur presque humble que le goût
prédominant des plaisirs des sens donne à la plus fière, laquelle
bientôt ne reconnaît plus qu'un prestige, celui qu'a pour elle tout
être qui peut les lui faire éprouver, fût-ce un comédien ou un
saltimbanque pour lequel elle quittera peut-être un jour son mari; à
certaine teinte d'un rose sensuel et vif qui s'épanouissait dans ses
joues pâles, pareille à celle qui mettait son incarnat au cur des
nymphéas blancs de la Vivonne, je croyais sentir qu'elle eût
facilement permis que je vinsse chercher sur elle le goût de cette vie
si poétique, qu'elle menait en Bretagne, vie à laquelle, soit par trop
d'habitude, soit par distinction innée, soit par dégoût de la pauvreté
ou de l'avarice des siens, elle ne semblait pas trouver grand prix,
mais que pourtant elle contenait enclose en son corps. Dans la chétive
réserve de volonté qui lui avait été transmise et qui donnait à son
expression quelque chose de lâche, peut-être n'eût-elle pas trouvé les
ressources d'une résistance. Et surmonté d'une plume un peu démodée et
prétentieuse, le feutre gris qu'elle portait invariablement à chaque
repas me la rendait plus douce, non parce qu'il s'harmonisait avec son
teint d'argent ou de rose, mais parce qu'en me la faisant supposer
pauvre, il la rapprochait de moi. Obligée à une attitude de convention
par la présence de son père, mais apportant déjà à la perception et au
classement des êtres qui étaient devant elle des principes autres que
lui, peut-être voyait-elle en moi non le rang insignifiant, mais le
sexe et l'âge. Si un jour M. de Stermaria était sorti sans elle,
surtout si Mme de Villeparisis en venant s'asseoir à notre table lui
avait donné de nous une opinion qui m'eût enhardi à m'approcher
d'elle, peut-être aurions-nous pu échanger quelques paroles, prendre
un rendez-vous, nous lier davantage. Et, un mois où elle serait restée
seule sans ses parents dans son château romanesque peut-être
aurions-nous pu nous promener seuls le soir tous deux dans le
crépuscule où luiraient plus doucement au-dessus de l'eau assombrie
les fleurs roses des bruyères, sous les chênes battus par le
clapotement des vagues. Ensemble nous aurions parcouru cette île
empreinte pour moi de tant de charme parce qu'elle avait enfermé la
vie habituelle de Mlle de Stermaria et qu'elle reposait dans la
mémoire de ses yeux. Car il me semblait que je ne l'aurais vraiment
possédée que là quand j'aurais traversé ces lieux qui l'enveloppaient
de tant de souvenirs -- voile que mon désir voulait arracher et de
ceux que la nature interpose entre la femme et quelques êtres (dans la
même intention qui lui fait, pour tous, mettre l'acte de la
reproduction entre eux et le plus vif plaisir, et pour les insectes,
placer devant le nectar le pollen qu'ils doivent emporter) afin que
trompés par l'illusion de la posséder ainsi plus entière ils soient
forcés de s'emparer d'abord des paysages au milieu desquels elle vit
et qui plus utiles pour leur imagination que le plaisir sensuel,
n'eussent pas suffi pourtant, sans lui, à les attirer.

Mais je dus détourner mes regards de Mlle de Stermaria, car déjà,
considérant sans doute que faire la connaissance d'une personnalité
importante était un acte curieux et bref qui se suffisait à lui-même
et qui pour développer tout l'intérêt qu'il comportait n'exigeait
qu'une poignée de mains et un coup d'il pénétrant sans conversation
immédiate ni relations ultérieures, son père avait pris congé du
bâtonnier et retournait s'asseoir en face d'elle, en se frottant les
mains comme un homme qui vient de faire une précieuse acquisition.
Quant au bâtonnier, la première émotion de cette entrevue une fois
passée, comme les autres jours, on l'entendait par moments s'adressant
au maître d'hôtel:

-- «Mais moi je ne suis pas roi, Aimé; allez donc près du roi; dites,
Premier, cela a l'air très bon ces petites truites-là, nous allons en
demander à Aimé. Aimé cela me semble tout à fait recommandable ce
petit poisson que vous avez là-bas: vous allez nous apporter de cela,
Aimé, et à discrétion.»

Il répétait tout le temps le nom d'Aimé, ce qui faisait que quand il
avait quelqu'un à dîner, son invité lui disait: «Je vois que vous êtes
tout à fait bien dans la maison» et croyait devoir aussi prononcer
constamment «Aimé» par cette disposition, où il entre à la fois de la
timidité, de la vulgarité et de la sottise, qu'ont certaines personnes
à croire qu'il est spirituel et élégant d'imiter à la lettre les gens
avec qui elles se trouvent. Il le répétait sans cesse, mais avec un
sourire, car il tenait à étaler à la fois ses bonnes relations avec le
maître d'hôtel et sa supériorité sur lui. Et le maître d'hôtel lui
aussi chaque fois que revenait son nom, souriait d'un air attendri et
fier, montrant qu'il ressentait l'honneur et comprenait la
plaisanterie.

Si intimidants que fussent toujours pour moi les repas, dans ce vaste
restaurant, habituellement comble du grand-hôtel, ils le devenaient
davantage encore quand arrivait pour quelques jours le propriétaire
(ou directeur général élu par une société de commanditaires, je ne
sais), non seulement de ce palace mais de sept ou huit autres, situés
aux quatre coins de la France, et dans chacun desquels, faisant entre
eux la navette, il venait passer, de temps en temps, une semaine.
Alors, presque au commencement du dîner, apparaissait chaque soir, à
l'entrée de la salle à manger, cet homme petit, à cheveux blancs, à
nez rouge, d'une impassibilité et d'une correction extraordinaires, et
qui était connu paraît-il, à Londres aussi bien qu'à Monte-carlo, pour
un des premiers hôteliers de l'Europe. Une fois que j'étais sorti un
instant au commencement du dîner, comme en rentrant, je passai devant
lui, il me salua, mais avec une froideur dont je ne pus démêler si la
cause était la réserve de quelqu'un qui n'oublie pas ce qu'il est, ou
le dédain pour un client sans importance. Devant ceux qui en avaient
au contraire une très grande, le Directeur général s'inclinait avec
autant de froideur mais plus profondément, les paupières abaissées par
une sorte de respect pudique, comme s'il eût eu devant lui, à un
enterrement, le père de la défunte ou le Saint-Sacrement. Sauf pour
ces saluts glacés et rares, il ne faisait pas un mouvement comme pour
montrer que ses yeux étincelants qui semblaient lui sortir de la
figure, voyaient tout, réglaient tout, assuraient dans «le Dîner au
Grand-Hôtel» aussi bien le fini des détails que l'harmonie de
l'ensemble. Il se sentait évidemment plus que metteur en scène, que
chef d'orchestre, véritable généralissime. Jugeant qu'une
contemplation portée à son maximum d'intensité, lui suffisait pour
s'assurer que tout était prêt, qu'aucune faute commise ne pouvait
entraîner la déroute et pour prendre enfin ses responsabilités, il
s'abstenait non seulement de tout geste, même de bouger ses yeux
pétrifiés par l'attention qui embrassaient et dirigeaient la totalité
des opérations. Je sentais que les mouvements de ma cuiller eux-mêmes
ne lui échappaient pas, et s'éclipsât-il dès après le potage, pour
tout le dîner la revue qu'il venait de passer m'avait coupé l'appétit.
Le sien était fort bon, comme on pouvait le voir au déjeuner qu'il
prenait comme un simple particulier, à la même table que tout le
monde, dans la salle à manger. Sa table n'avait qu'une particularité,
c'est qu'à côté pendant qu'il mangeait, l'autre directeur, l'habituel,
restait debout tout le temps à faire la conversation. Car étant le
subordonné du Directeur général, il cherchait à le flatter et avait de
lui une grande peur. La mienne était moindre pendant ces déjeuners,
car perdu alors au milieu des clients, il mettait la discrétion d'un
général assis dans un restaurant où se trouvent aussi des soldats à ne
pas avoir l'air de s'occuper d'eux. Néanmoins quand le concierge,
entouré de ses «chasseurs», m'annonçait: «Il repart demain matin pour
Dinard. De là il va à Biarritz et après à Cannes», je respirais plus
librement.

Ma vie dans l'hôtel était rendue non seulement triste parce que je n'y
avais pas de relations, mais incommode, parce que Françoise en avait
noué de nombreuses. Il peut sembler qu'elles auraient dû nous
faciliter bien des choses. C'était tout le contraire. Les prolétaires
s'ils avaient quelque peine à être traités en personnes de
connaissance par Françoise et ne le pouvaient qu'à de certaines
conditions de grande politesse envers elle, en revanche, une fois
qu'ils y étaient arrivés, étaient les seules gens qui comptassent pour
elle. Son vieux code lui enseignait qu'elle n'était tenue à rien
envers les amis de ses maîtres, qu'elle pouvait si elle était pressée
envoyer promener une dame venue pour voir ma grand'mère. Mais envers
ses relations à elle, c'est-à-dire avec les rares gens du peuple admis
à sa difficile amitié, le protocole le plus subtil et le plus absolu
réglait ses actions. Ainsi Françoise ayant fait la connaissance du
cafetier et d'une petite femme de chambre qui faisait des robes pour
une dame belge, ne remontait plus préparer les affaires de ma
grand'mère tout de suite après déjeuner, mais seulement une heure plus
tard parce que le cafetier voulait lui faire du café ou une tisane à
la caféterie, que la femme de chambre lui demandait de venir la
regarder coudre et que leur refuser eût été impossible et de ces
choses qui ne se font pas. D'ailleurs des égards particuliers étaient
dus à la petite femme de chambre qui était orpheline et avait été
élevée chez des étrangers auprès desquels elle allait passer parfois
quelques jours. Cette situation excitait la pitié de Françoise et
aussi son dédain bienveillant. Elle qui avait de la famille, une
petite maison qui lui venait de ses parents et où son frère élevait
quelques vaches, elle ne pouvait pas considérer comme son égale une
déracinée. Et comme cette petite espérait pour le 15 août aller voir
ses bienfaiteurs, Françoise ne pouvait se tenir de répéter: «Elle me
fait rire. Elle dit: j'espère d'aller chez moi pour le 15 août. Chez
moi, qu'elle dit! C'est seulement pas son pays, c'est des gens qui
l'ont recueillie, et ça dit chez moi comme si c'était vraiment chez
elle. Pauvre petite! quelle misère qu'elle peut bien avoir pour
qu'elle ne connaisse pas ce que c'est que d'avoir un chez soi.» Mais
si encore Françoise ne s'était liée qu'avec des femmes de chambre
amenées par des clients, lesquelles dînaient avec elle aux «courriers»
et devant son beau bonnet de dentelles et son fin profil la prenaient
pour quelque dame noble peut-être, réduite par les circonstances, ou
poussée par l'attachement à servir de dame de compagnie à ma
grand'mère, si en un mot Françoise n'eût connu que des gens qui
n'étaient pas de l'hôtel, le mal n'eût pas été grand, parce qu'elle
n'eût pu les empêcher de nous servir à quelque chose, pour la raison
qu'en aucun cas, et même inconnus d'elle, ils n'auraient pu nous
servir à rien. Mais elle s'était liée aussi avec un sommelier, avec un
homme de la cuisine, avec une gouvernante d'étage. Et il en résultait
en ce qui concernait notre vie de tous les jours que, Françoise qui le
jour de son arrivée, quand elle ne connaissait encore personne sonnait
à tort et à travers pour la moindre chose, à des heures où ma
grand'mère et moi nous n'aurions pas osé le faire, et, si nous lui en
faisions une légère observation répondait: «Mais on paye assez cher
pour ça», comme si elle avait payé elle-même; maintenant depuis
qu'elle était amie d'une personnalité de la cuisine, ce qui nous avait
paru de bon augure pour notre commodité, si ma grand'mère ou moi nous
avions froid aux pieds, Françoise, fût-il une heure tout à fait
normale, n'osait pas sonner; elle assurait que ce serait mal vu parce
que cela obligerait à rallumer les fourneaux, ou gênerait le dîner des
domestiques qui seraient mécontents. Et elle finissait par une
locution qui malgré la façon incertaine dont elle la prononçait n'en
était pas moins claire et nous donnait nettement tort: «Le fait
est...» Nous n'insistions pas, de peur de nous en faire infliger une,
bien plus grave: «C'est quelque chose!...» De sorte qu'en somme nous
ne pouvions plus avoir d'eau chaude parce que Françoise était devenue
l'amie de celui qui la faisait chauffer.

A la fin nous aussi, nous fîmes une relation, malgré mais par ma
grand'mère, car elle et Mme de Villeparisis tombèrent un matin l'une
sur l'autre dans une porte et furent obligées de s'aborder non sans
échanger au préalable des gestes de surprise, d'hésitation, exécuter
des mouvements de recul, de doute et enfin des protestations de
politesse et de joie comme dans certaines scènes de Molière où deux
acteurs monologuant depuis longtemps chacun de son côté à quelques pas
l'un de l'autre, sont censés ne pas s'être vus encore, et tout à coup
s'aperçoivent, n'en peuvent croire leurs yeux, entrecoupent leurs
propos, finalement parlent ensemble, le chur ayant suivi le dialogue
et se jettent dans les bras l'un de l'autre. Mme de Villeparisis par
discrétion voulut au bout d'un instant quitter ma grand'mère qui, au
contraire, préféra la retenir jusqu'au déjeuner, désirant apprendre
comment elle faisait pour avoir son courrier plus tôt que nous et de
bonnes grillades (car Mme de Villeparisis, très gourmande, goûtait
fort peu la cuisine de l'hôtel où l'on nous servait des repas que ma
grand'mère citant toujours Mme de Sévigné prétendait être «d'une
magnificence à mourir de faim»). Et la marquise prit l'habitude de
venir tous les jours en attendant qu'on la servît, s'asseoir un moment
près de nous dans la salle à manger, sans permettre que nous nous
levions, que nous nous dérangions en rien. Tout au plus nous
attardions-nous souvent à causer avec elle, notre déjeuner fini, à ce
moment sordide où les couteaux traînent sur la nappe à côté des
serviettes défaites. Pour ma part, afin de garder, pour pouvoir aimer
Balbec, l'idée que j'étais sur la pointe extrême de la terre, je
m'efforçais de regarder plus loin, de ne voir que la mer, d'y chercher
des effets décrits par Beaudelaire et de ne laisser tomber mes regards
sur notre table que les jours où y était servi quelque vaste poisson,
monstre marin, qui au contraire des couteaux et des fourchettes était
contemporain des époques primitives où la vie commençait à affluer
dans l'Océan, au temps des Cimmériens, et duquel le corps aux
innombrables vertèbres, aux nerfs bleus et roses avait été construit
par la nature, mais selon un plan architectural, comme une polychrome
cathédrale de la mer.

Comme un coiffeur voyant un officier qu'il sert avec une considération
particulière, reconnaître un client qui vient d'entrer et entamer un
bout de causette avec lui, se réjouit en comprenant qu'ils sont du
même monde et ne peut s'empêcher de sourire en allant chercher le bol
de savon, car il sait que dans son établissement, aux besognes
vulgaires du simple salon de coiffure, s'ajoutent des plaisirs
sociaux, voire aristocratiques, tel Aimé, voyant que Mme de
Villeparisis avait retrouvé en nous d'anciennes relations, s'en allait
chercher nos rince-bouches avec le même sourire orgueilleusement
modeste et savamment discret de maîtresse de maison qui sait se
retirer à propos. On eût dit aussi un père heureux et attendri qui
veille sans le troubler sur le bonheur de fiançailles qui se sont
nouées à sa table. Du reste, il suffisait qu'on prononçât le nom d'une
personne titrée pour qu'Aimé parût heureux, au contraire de Françoise
devant qui on ne pouvait dire «le comte Un tel» sans que son visage
s'assombrît et que sa parole devînt sèche et brève, ce qui signifiait
qu'elle chérissait la noblesse, non pas moins que ne faisait Aimé,
mais davantage. Puis Françoise avait la qualité qu'elle trouvait chez
les autres le plus grand des défauts, elle était fière. Elle n'était
pas de la race agréable et pleine de bonhomie dont Aimé faisait
partie. Ils éprouvent, ils manifestent un vif plaisir quand on leur
raconte un fait plus ou moins piquant, mais inédit qui n'est pas dans
le journal. Françoise ne voulait pas avoir l'air étonné. On aurait dit
devant elle que l'archiduc Rodolphe, dont elle n'avait jamais
soupçonné l'existence, était non pas mort comme cela passait pour
assuré, mais vivant, qu'elle eût répondu «Oui», comme si elle le
savait depuis longtemps. Il est, d'ailleurs, à croire que pour que
même de notre bouche à nous, qu'elle appelait si humblement ses
maîtres et qui l'avions presque si entièrement domptée, elle ne pût
entendre, sans avoir à réprimer un mouvement de colère, le nom d'un
noble, il fallait que la famille dont elle était sortie, occupât dans
son village une situation aisée, indépendante, et qui ne devait être
troublée dans la considération dont elle jouissait que par ces mêmes
nobles chez lesquels au contraire, dès l'enfance, un Aimé a servi
comme domestique, s'il n'y a pas été élevé par charité. Pour
Françoise, Mme de Villeparisis avait donc à se faire pardonner d'être
noble. Mais, en France du moins, c'est justement le talent, comme la
seule occupation, des grands seigneurs et des grandes dames.
Françoise, obéissant à la tendance des domestiques qui recueillent
sans cesse sur les rapports de leurs maîtres avec les autres personnes
des observations fragmentaires dont ils tirent parfois des inductions
erronées, comme font les humains sur la vie des animaux -- trouvait à
tout moment qu'on nous avait «manqué», conclusion à laquelle l'amenait
facilement, d'ailleurs, autant que son amour excessif pour nous, le
plaisir qu'elle avait à nous être désagréable. Mais ayant constaté,
sans erreur possible, les mille prévenances dont nous entourait et
dont l'entourait elle-même Mme de Villeparisis, Françoise l'excusa
d'être marquise et comme elle n'avait jamais cessé de lui savoir gré
de l'être, elle la préféra à toutes les personnes que nous
connaissions. C'est qu'aussi aucune ne s'efforçait d'être aussi
continuellement aimable. Chaque fois que ma grand'mère remarquait un
livre que Mme de Villeparisis lisait ou disait avoir trouvé beaux des
fruits que celle-ci avait reçus d'une amie, une heure après un valet
de chambre montait nous remettre livre ou fruits. Et quand nous la
voyions ensuite, pour répondre à nos remerciements, elle se contentait
de dire, ayant l'air de chercher une excuse à son présent dans quelque
utilité spéciale: «Ce n'est pas un chef-d'uvre, mais les journaux
arrivent si tard, il faut bien avoir quelque chose à lire.» Ou: «C'est
toujours plus prudent d'avoir du fruit dont on est sûr au bord de la
mer.» «Mais il me semble que vous ne mangez jamais d'huîtres nous dit
Mme de Villeparisis, (augmentant l'impression de dégoût que j'avais à
cette heure-là, car la chair vivante des huîtres me répugnait encore
plus que la viscosité des méduses ne me ternissait la plage de
Balbec); elles sont exquises sur cette côte! Ah! je dirai à ma femme
de chambre d'aller prendre vos lettres en même temps que les miennes.
Comment, votre fille vous écrit tous les jours? Mais qu'est-ce que
vous pouvez trouver à vous dire!» Ma grand'mère se tut, mais on peut
croire que ce fut par dédain, elle qui répétait pour maman les mots de
Mme de Sévigné: «Dès que j'ai reçu une lettre, j'en voudrais tout à
l'heure une autre, je ne respire que d'en recevoir. Peu de gens sont
dignes de comprendre ce que je sens.» Et je craignais qu'elle
n'appliquât à Mme de Villeparisis la conclusion: «Je cherche ceux qui
sont de ce petit nombre et j'évite les autres.» Elle se rabattit sur
l'éloge des fruits que Mme de Villeparisis nous avait fait apporter la
veille. Et ils étaient en effet si beaux que le directeur malgré la
jalousie de ses compotiers dédaignés, m'avait dit: «Je suis comme
vous, je suis plus frivole de fruit que de tout autre dessert.» Ma
grand'mère dit à son amie qu'elle les avait d'autant plus appréciés
que ceux qu'on servait à l'hôtel étaient généralement détestables. «Je
ne peux pas, ajouta-t-elle, dire comme Mme de Sévigné que si nous
voulions par fantaisie trouver un mauvais fruit, nous serions obligés
de le faire venir de Paris.» «Ah, oui, vous lisez Mme de Sévigné. Je
vous vois depuis le premier jour avec ses lettres» (elle oubliait
qu'elle n'avait jamais aperçu ma grand'mère dans l'hôtel avant de la
rencontrer dans cette porte). «Est-ce que vous ne trouvez pas que
c'est un peu exagéré ce souci constant de sa fille, elle en parle trop
pour que ce soit bien sincère. Elle manque de naturel.» Ma grand'mère
trouva la discussion inutile et pour éviter d'avoir à parler des
choses qu'elle aimait devant quelqu'un qui ne pouvait les comprendre,
elle cacha, en posant son sac sur eux, les mémoires de Madame de
Beausergent.

Quand Mme de Villeparisis rencontrait Françoise au moment (que
celle-ci appelait «le midi») où, coiffée d'un beau bonnet et entourée
de la considération générale elle descendait «manger aux courriers»,
Mme de Villeparisis l'arrêtait pour lui demander de nos nouvelles. Et
Françoise, nous transmettant les commissions de la marquise: «Elle a
dit: «Vous leur donnerez bien le bonjour», contrefaisait la voix de
Mme de Villeparisis de laquelle elle croyait citer textuellement les
paroles, tout en ne les déformant pas moins que Platon celles de
Socrate ou saint Jean celles de Jésus. Françoise était naturellement
très touchée de ces attentions. Tout au plus ne croyait-elle pas ma
grand'mère et pensait-elle que celle-ci mentait dans un intérêt de
classe, les gens riches se soutenant les uns les autres, quand elle
assurait que Mme de Villeparisis avait été autrefois ravissante. Il
est vrai qu'il n'en subsistait que de bien faibles restes dont on
n'eût pu, à moins d'être plus artiste que Françoise, restituer la
beauté détruite. Car pour comprendre combien une vieille femme a pu
être jolie, il ne faut pas seulement regarder, mais traduire chaque
trait.

«Il faudra que je pense une fois à lui demander si je me trompe et si
elle n'a pas quelque parenté avec des Guermantes», me dit ma
grand'mère qui excita par là mon indignation. Comment aurais-je pu
croire à une communauté d'origine entre deux noms qui étaient entrés
en moi l'un par la porte basse et honteuse de l'expérience, l'autre
par la porte d'or de l'imagination?

On voyait souvent passer depuis quelques jours, en pompeux équipage,
grande, rousse, belle, avec un nez un peu fort, la princesse de
Luxembourg qui était en villégiature pour quelques semaines dans le
pays. Sa calèche s'était arrêtée devant l'hôtel, un valet de pied
était venu parler au directeur, était retourné à la voiture et avait
rapporté des fruits merveilleux (qui unissaient dans une seule
corbeille, comme la baie elle-même, diverses saisons), avec une carte:
«La princesse de Luxembourg», où étaient écrits quelques mots au
crayon. A quel voyageur princier demeurant ici incognito, pouvaient
être destinés ces prunes glauques, lumineuses et sphériques comme
était à ce moment-là la rotondité de la mer, des raisins transparents
suspendus au bois desséché comme une claire journée d'automne, des
poires d'un outre-mer céleste? Car ce ne pouvait être à l'amie de ma
grand'mère que la princesse avait voulu faire visite. Pourtant le
lendemain soir Mme de Villeparisis nous envoya la grappe de raisins
fraîche et dorée et des prunes et des poires que nous reconnûmes
aussi, quoique les prunes eussent passé comme la mer à l'heure de
notre dîner, au mauve et que dans l'outre-mer des poires flotassent
quelques formes de nuages roses. Quelques jours après nous
rencontrâmes Mme de Villeparisis en sortant du concert symphonique qui
se donnait le matin sur la plage. Persuadé que les uvres que j'y
entendais (le Prélude de Lohengrin, l'ouverture de Tannhauser, etc.)
exprimaient les vérités les plus hautes, je tâchais de m'élever autant
que je pouvais pour atteindre jusqu'à elles, je tirais de moi pour les
comprendre, je leur remettais, tout ce que je recélais alors de
meilleur, de plus profond.

Or, en sortant du concert, comme, en reprenant le chemin qui va vers
l'hôtel, nous nous étions arrêtés un instant sur la digue, ma
grand'mère et moi, pour échanger quelques mots avec Mme de
Villeparisis qui nous annonçait qu'elle avait commandé pour nous à
l'hôtel des «Croque Monsieur» et des ufs à la crème, je vis de loin
venir dans notre direction la princesse de Luxembourg, à demi-appuyée
sur une ombrelle de façon à imprimer à son grand et merveilleux corps
cette légère inclinaison, à lui faire dessiner cette arabesque si
chère aux femmes qui avaient été belles sous l'Empire et qui savaient,
les épaules tombantes, le dos remonté, la hanche creuse, la jambe
tendue, faire flotter mollement leur corps comme un foulard, autour de
l'armature d'une invisible tige inflexible et oblique, qui l'aurait
traversé. Elle sortait tous les matins faire son tour de plage presque
à l'heure où tout le monde après le bain remontait pour déjeuner et
comme le sien était seulement à une heure et demie, elle ne rentrait à
sa villa que longtemps après que les baigneurs avaient abandonné la
digue déserte et brûlante. Mme de Villeparisis présenta ma grand'mère,
voulut me présenter, mais dut me demander mon nom, car elle ne se le
rappelait pas. Elle ne l'avait peut-être jamais su, ou en tous cas
avait oublié depuis bien des années à qui ma grand'mère avait marié sa
fille. Ce nom parut faire une vive impression sur Mme de Villeparisis.
Cependant la princesse de Luxembourg nous avait tendu la main et, de
temps en temps, tout en causant avec la marquise, elle se détournait
pour poser de doux regards, sur ma grand'mère et sur moi, avec cet
embryon de baiser qu'on ajoute au sourire quand celui-ci s'adresse à
un bébé avec sa nounou. Même dans son désir de ne pas avoir l'air de
siéger dans une sphère supérieure à la nôtre, elle avait sans doute
mal calculé la distance, car, par une erreur de réglage, ses regards
s'imprégnèrent d'une telle bonté que je vis approcher le moment où
elle nous flatterait de la main comme deux bêtes sympathiques qui
eussent passé la tête vers elle, à travers un grillage, au Jardin
d'Acclimatation. Aussitôt du reste cette idée d'animaux et de
Bois-de-Boulogne prit plus de consistance pour moi. C'était l'heure où
la digue est parcourue par des marchands ambulants et criards qui
vendent des gâteaux, des bonbons, des petits pains. Ne sachant que
faire pour nous témoigner sa bienveillance, la princesse arrêta le
premier qui passa; il n'avait plus qu'un pain de seigle, du genre de
ceux qu'on jette aux canards. La princesse le prit et me dit: «C'est
pour votre grand'mère.» Pourtant, ce fut à moi qu'elle le tendit, en
me disant avec un fin sourire: «Vous le lui donnerez vous-même»,
pensant qu'ainsi mon plaisir serait plus complet s'il n'y avait pas
d'intermédiaires entre moi et les animaux. D'autres marchands
s'approchèrent, elle remplit mes poches de tout ce qu'ils avaient, de
paquets tout ficelés, de plaisirs, de babas et de sucres d'orge. Elle
me dit: «Vous en mangerez et vous en ferez manger aussi à votre
grand'mère» et elle fit payer les marchands par le petit nègre habillé
en satin rouge qui la suivait partout et qui faisait l'émerveillement
de la plage. Puis elle dit adieu à Mme de Villeparisis et nous tendit
la main avec l'intention de nous traiter de la même manière que son
amie, en intimes et de se mettre à notre portée. Mais cette fois, elle
plaça sans doute notre niveau un peu moins bas dans l'échelle des
êtres, car son égalité avec nous fut signifiée par la princesse à ma
grand'mère au moyen de ce tendre et maternel sourire qu'on adresse à
un gamin quand on lui dit au revoir comme à une grande personne. Par
un merveilleux progrès de l'évolution, ma grand'mère n'était plus un
canard ou une antilope, mais déjà ce que Mme Swann eût appelé un
«baby». Enfin, nous ayant quittés tous trois, la Princesse reprit sa
promenade sur la digue ensoleillée en incurvant sa taille magnifique
qui comme un serpent autour d'une baguette s'enlaçait à l'ombrelle
blanche imprimée de bleu que Mme de Luxembourg tenait fermée à la
main. C'était ma première altesse, je dis la première, car la
princesse Mathilde n'était pas altesse du tout de façons. La seconde,
on le verra plus tard, ne devait pas moins m'étonner par sa bonne
grâce. Une forme de l'amabilité des grands seigneurs, intermédiaires
bénévoles entre les souverains et les bourgeois me fut apprise le
lendemain quand Mme de Villeparisis nous dit: «Elle vous a trouvés
charmants. C'est une femme d'un grand jugement, de beaucoup de cur.
Elle n'est pas comme tant de souverains ou d'altesses. Elle a une
vraie valeur.» Et Mme de Villeparisis ajouta d'un air convaincu, et
toute ravie de pouvoir nous le dire: «Je crois qu'elle serait
enchantée de vous revoir.»

Mais ce matin-là même en quittant la princesse de Luxembourg, Mme de
Villeparisis me dit une chose qui me frappa davantage et qui n'était
pas du domaine de l'amabilité.

-- Est-ce que vous êtes le fils du directeur au Ministère? me
demanda-t-elle. Ah! il paraît que votre père est un homme charmant. Il
fait un bien beau voyage en ce moment.

Quelques jours auparavant nous avions appris par une lettre de maman
que mon père et son compagnon M. de Norpois avaient perdu leurs
bagages.

-- Ils sont retrouvés, ou plutôt ils n'ont jamais été perdus, voici ce
qui était arrivé, nous dit Mme de Villeparisis, qui sans que nous
sussions comment, avait l'air beaucoup plus renseigné que nous sur les
détails du voyage. Je crois que votre père avancera son retour à la
semaine prochaine car il renoncera probablement à aller à Algésiras.
Mais il a envie de consacrer un jour de plus à Tolède car il est
admirateur d'un élève de Titien dont je ne me rappelle pas le nom et
qu'on ne voit bien que là.

Et je me demandais par quel hasard dans la lunette indifférente à
travers laquelle Mme de Villeparisis considérait d'assez loin
l'agitation sommaire, minuscule et vague de la foule des gens qu'elle
connaissait, se trouvait intercalé à l'endroit où elle considérait mon
père, un morceau de verre prodigieusement grossissant qui lui faisait
voir avec tant de relief et dans le plus grand détail tout ce qu'il
avait d'agréable, les contingences qui le forçaient à revenir, ses
ennuis de douane, son goût pour le Greco, et changeant pour elle
l'échelle de sa vision, lui montrait ce seul homme si grand au milieu
des autres, tout petits, comme ce Jupiter à qui Gustave Moreau a
donné, quand il l'a peint à côté d'une faible mortelle, une stature
plus qu'humaine.

Ma grand'mère prit congé de Mme de Villeparisis pour que nous pussions
rester à respirer l'air un instant de plus devant l'hôtel, en
attendant qu'on nous fît signe à travers le vitrage que notre déjeuner
était servi. On entendit un tumulte. C'était la jeune maîtresse du roi
des sauvages, qui venait de prendre son bain et rentrait déjeuner.

-- Vraiment c'est un fléau, c'est à quitter la France! s'écria
rageusement le bâtonnier qui passait à ce moment.

Cependant la femme du notaire attachait des yeux écarquillés sur la
fausse souveraine.

-- Je ne peux pas vous dire comme Mme Blandais m'agace en regardant
ces gens-là comme cela, dit le bâtonnier au président. Je voudrais
pouvoir lui donner une gifle. C'est comme cela qu'on donne de
l'importance à cette canaille qui naturellement ne demande qu'à ce que
l'on s'occupe d'elle. Dites donc à son mari de l'avertir que c'est
ridicule; moi je ne sors plus avec eux s'ils ont l'air de faire
attention aux déguisés.

Quant à la venue de la princesse de Luxembourg, dont l'équipage le
jour où elle avait apporté des fruits, s'était arrêté devant l'hôtel,
elle n'avait pas échappé au groupe de la femme du notaire, du
bâtonnier et du premier président, déjà depuis quelque temps fort
agitées de savoir si c'était une marquise authentique et non une
aventurière que cette Madame de Villeparisis qu'on traitait avec tant
d'égards, desquels toutes ces dames brûlaient d'apprendre qu'elle
était indigne. Quand Mme de Villeparisis traversait le hall, la femme
du premier président qui flairait partout des irrégulières, levait son
nez sur son ouvrage et la regardait d'une façon qui faisait mourir de
rire ses amies.

-- Oh! moi, vous savez, disait-elle avec orgueil, je commence toujours
par croire le mal. Je ne consens à admettre qu'une femme est vraiment
mariée que quand on m'a sorti les extraits de naissance et les actes
notariés. Du reste, n'ayez crainte, je vais procéder à ma petite
enquête.

Et chaque jour toutes ces dames accouraient en riant.

-- Nous venons aux nouvelles.

Mais le soir de la visite de la princesse de Luxembourg, la femme du
Premier mit un doigt sur sa bouche.

-- Il y a du nouveau.

-- Oh! elle est extraordinaire, Mme Poncin! je n'ai jamais vu... mais
dites, qu'y a-t-il?

-- Hé bien, il y a qu'une femme aux cheveux jaunes, avec un pied de
rouge sur la figure, une voiture qui sentait l'horizontale d'une
lieue, et comme n'en ont que ces demoiselles, est venue tantôt pour
voir la prétendue marquise.

-- Ouil you uouil! patatras! Voyez-vous ça! mais c'est cette dame que
nous avons vue, vous vous rappelez bâtonnier, nous avons bien trouvé
qu'elle marquait très mal mais nous ne savions pas qu'elle était venue
pour la marquise. Une femme avec un nègre, n'est-ce pas?

-- C'est cela même.

-- Ah! vous m'en direz tant. Vous ne savez pas son nom?

-- Si, j'ai fait semblant de me tromper, j'ai pris la carte, elle a
comme nom de guerre la princesse de Luxembourg! Avais-je raison de me
méfier! C'est agréable d'avoir ici une promiscuité avec cette espèce
de Baronne d'Ange.» Le bâtonnier cita Mathurin Régnier et Macette au
premier Président.

Il ne faut, d'ailleurs, pas croire que ce malentendu fut momentané
comme ceux qui se forment au deuxième acte d'un vaudeville pour se
dissiper au dernier, Mme de Luxembourg, nièce du roi d'Angleterre et
de l'empereur d'Autriche, et Mme de Villeparisis, parurent toujours
quand la première venait chercher la seconde pour se promener en
voiture deux drôlesses de l'espèce de celles dont on se gare
difficilement dans les villes d'eaux. Les trois quarts des hommes du
faubourg Saint-Germain passent aux yeux d'une bonne partie de la
bourgeoisie pour des décavés crapuleux (qu'ils sont d'ailleurs
quelquefois individuellement) et que, par conséquent, personne ne
reçoit. La bourgeoisie est trop honnête en cela, car leurs tares ne
les empêcheraient nullement d'être reçus avec la plus grande faveur là
où elle ne le sera jamais. Et eux s'imaginent tellement que la
bourgeoisie le sait qu'ils affectent une simplicité en ce qui les
concerne, un dénigrement pour leurs amis particulièrement «à la côte»,
qui achève le malentendu. Si par hasard un homme du grand monde est en
rapports avec la petite bourgeoisie parce qu'il se trouve, étant
extrêmement riche, avoir la présidence des plus importantes sociétés
financières, la bourgeoisie qui voit enfin un noble digne d'être grand
bourgeois jurerait qu'il ne fraye pas avec le marquis joueur et ruiné
qu'elle croit d'autant plus dénué de relations qu'il est plus aimable.
Et elle n'en revient pas quand le duc, président du conseil
d'administration de la colossale Affaire, donne pour femme à son fils,
la fille du marquis joueur, mais dont le nom est le plus ancien de
France, de même qu'un souverain fera plutôt épouser à son fils la
fille d'un roi détrôné que d'un président de la république en
fonctions. C'est dire que les deux mondes ont l'un de l'autre une vue
aussi chimérique que les habitants d'une plage située à une des
extrémités de la baie de Balbec, ont de la plage située à l'autre
extrémité: de Rivebelle on voit un peu Marcouville l'Orgueilleuse;
mais cela même trompe, car on croit qu'on est vu de Marcouville, d'où
au contraire les splendeurs de Rivebelle sont en grande partie
invisibles.

Le médecin de Balbec appelé pour un accès de fièvre que j'avais eu,
ayant estimé que je ne devrais pas rester toute la journée au bord de
la mer, en plein soleil, par les grandes chaleurs, et rédigé à mon
usage quelques ordonnances pharmaceutiques, ma grand'mère prit les
ordonnances avec un respect apparent où je reconnus tout de suite sa
ferme décision de n'en faire exécuter aucune, mais tint compte du
conseil en matière d'hygiène et accepta l'offre de Mme de Villeparisis
de nous faire faire quelques promenades en voiture. J'allais et
venais, jusqu'à l'heure du déjeuner, de ma chambre à celle de ma
grand'mère. Elle ne donnait pas directement sur la mer comme la mienne
mais prenait jour de trois côtés différents: sur un coin de la digue,
sur une cour et sur la campagne, et était meublée autrement, avec des
fauteuils brodés de filigranes métalliques et de fleurs roses d'où
semblait émaner l'agréable et fraîche odeur qu'on trouvait en entrant.
Et à cette heure où des rayons venus d'expositions, et comme d'heures
différentes, brisaient les angles du mur, à côté d'un reflet de la
plage, mettaient sur la commode un reposoir diapré comme les fleurs du
sentier, suspendaient à la paroi les ailes repliées, tremblantes et
tièdes d'une clarté prête à reprendre son vol, chauffaient comme un
bain un carré de tapis provincial devant la fenêtre de la courette que
le soleil festonnait comme une vigne, ajoutaient au charme et à la
complexité de la décoration mobilière en semblant exfolier la soie
fleurie des fauteuils et détacher leur passementerie, cette chambre
que je traversais un moment avant de m'habiller pour la promenade,
avait l'air d'un prisme où se décomposaient les couleurs de la lumière
du dehors, d'une ruche où les sucs de la journée que j'allais goûter
étaient dissociés, épars, enivrants et visibles, d'un jardin de
l'espérance qui se dissolvait en une palpitation de rayons d'argent et
de pétales de rose. Mais avant tout j'avais ouvert mes rideaux dans
l'impatience de savoir quelle était la Mer qui jouait ce matin-là au
bord du rivage, comme une néreide. Car chacune de ces Mers ne restait
jamais plus d'un jour. Le lendemain il y en avait une autre qui
parfois lui ressemblait. Mais je ne vis jamais deux fois la même.

Il y en avait qui étaient d'une beauté si rare qu'en les apercevant
mon plaisir était encore accru par la surprise. Par quel privilège, un
matin plutôt qu'un autre, la fenêtre en s'entr'ouvrant découvrit-elle
à mes yeux émerveillés la nymphe Glaukonomèné, dont la beauté
paresseuse et qui respirait mollement, avait la transparence d'une
vaporeuse émeraude à travers laquelle je voyais affluer les éléments
pondérables qui la coloraient? Elle faisait jouer le soleil avec un
sourire alangui par une brume invisible qui n'était qu'un espace vide
réservé autour de sa surface translucide rendue ainsi plus abrégée et
plus saisissante, comme ces déesses que le sculpteur détache sur le
reste du bloc qu'il ne daigne pas dégrossir. Telle, dans sa couleur
unique, elle nous invitait à la promenade sur ces routes grossières et
terriennes, d'où, installés dans la calèche de Mme de Villeparisis,
nous apercevions tout le jour et sans jamais l'atteindre la fraîcheur
de sa molle palpitation.

Mme de Villeparisis faisait atteler de bonne heure, pour que nous
eussions le temps d'aller soit jusqu'à Saint-Mars-le-Vêtu, soit
jusqu'aux rochers de Quetteholme ou à quelque autre but d'excursion
qui, pour une voiture assez lente, était fort lointain et demandait
toute la journée. Dans ma joie de la longue promenade que nous allions
entreprendre, je fredonnais quelque air récemment écouté, et je
faisais les cent pas en attendant que Mme de Villeparisis fût prête.
Si c'était dimanche, sa voiture n'était pas seule devant l'hôtel;
plusieurs fiacres loués attendaient non seulement les personnes qui
étaient invitées au château de Féterne chez Mme de Cambremer, mais
celles qui plutôt que de rester là comme des enfants punis déclaraient
que le dimanche était un jour assommant à Balbec et partaient dès
après déjeuner se cacher dans une plage voisine ou visiter quelque
site, et même souvent quand on demandait à Mme Blandais si elle avait
été chez les Cambremer, elle répondait péremptoirement: «Non, nous
étions aux cascades du Bec», comme si c'était là la seule raison pour
laquelle elle n'avait pas passé la journée à Féterne. Et le bâtonnier
disait charitablement:

-- Je vous envie, j'aurais bien changé avec vous, c'est autrement
intéressant.

A côté des voitures, devant le porche où j'attendais, était planté
comme un arbrisseau d'une espèce rare un jeune chasseur qui ne
frappait pas moins les yeux par l'harmonie singulière de ses cheveux
colorés, que par son épiderme de plante. A l'intérieur, dans le hall
qui correspondait au narthex ou église des Catéchumènes, des églises
romanes, et où les personnes qui n'habitaient pas l'hôtel avaient le
droit de passer, les camarades du groom «extérieur» ne travaillaient
pas beaucoup plus que lui mais exécutaient du moins quelques
mouvements. Il est probable que le matin ils aidaient au nettoyage.
Mais l'après-midi ils restaient là seulement comme des choristes qui,
même quand ils ne servent à rien, demeurent en scène pour ajouter à la
figuration. Le Directeur général, celui qui me faisait si peur,
comptait augmenter considérablement leur nombre l'année suivante, car
il «voyait grand». Et sa décision affligeait beaucoup le Directeur de
l'Hôtel, lequel trouvait que tous ces enfants n'étaient que des
«faiseurs d'embarras» entendant par là qu'ils embarrassaient le
passage et ne servaient à rien. Du moins entre le déjeuner et le
dîner, entre les sorties et les rentrées des clients remplissaient-ils
le vide de l'action, comme ces élèves de Mme de Maintenon qui sous le
costume de jeunes israélites font intermède chaque fois qu'Esther ou
Joad s'en vont. Mais le chasseur du dehors, aux nuances précieuses, à
la taille élancée et frêle, non loin duquel j'attendais que la
marquise descendît, gardait une immobilité à laquelle s'ajoutait de la
mélancolie, car ses frères aînés avaient quitté l'hôtel pour des
destinées plus brillantes et il se sentait isolé sur cette terre
étrangère. Enfin Mme de Villeparisis arrivait. S'occuper de sa voiture
et l'y faire monter eût peut-être dû faire partie des fonctions du
chasseur. Mais il savait qu'une personne qui amène ses gens avec soi
se fait servir par eux, et d'habitude donne peu de pourboires dans un
hôtel, que les nobles de l'ancien faubourg Saint-Germain agissent de
même. Mme de Villeparisis appartenait à la fois à ces deux catégories.
Le chasseur arborescent en concluait qu'il n'avait rien à attendre de
la marquise en laissant le maître d'hôtel et la femme de chambre de
celle-ci, l'installer avec ses affaires, il rêvait tristement au sort
envié de ses frères et conservait son immobilité végétale.

Nous partions; quelque temps après avoir contourné la station du
chemin de fer nous entrions dans une route campagnarde qui me devint
bientôt aussi familière que celles de Combray, depuis le coude où elle
s'amorçait entre des clos charmants jusqu'au tournant où nous la
quittions et qui avait de chaque côté des terres labourées. Au milieu
d'elles, on voyait çà et là un pommier privé il est vrai de ses fleurs
et ne portant plus qu'un bouquet de pistils, mais qui suffisait à
m'enchanter parce que je reconnaissais ces feuilles inimitables dont
la large étendue, comme le tapis d'estrade d'une fête nuptiale
maintenant terminée avait été tout récemment foulée par la traîne de
satin blanc des fleurs rougissantes.

Combien de fois à Paris dans le mois de mai de l'année suivante, il
m'arriva d'acheter une branche de pommier chez le fleuriste et de
passer ensuite la nuit devant ses fleurs où s'épanouissait la même
essence crémeuse qui poudrait encore de son écume les bourgeons des
feuilles et entre les blanches corolles desquelles il semblait que ce
fût le marchand qui, par générosité envers moi, par goût inventif
aussi et contraste ingénieux eût ajouté de chaque côté, en surplus, un
seyant bouton rose; je les regardais, je les faisais poser sous ma
lampe, -- si longtemps que j'étais souvent encore là quand l'aurore
leur apportait la même rougeur qu'elle devait faire en même temps à
Balbec -- et je cherchais à les reporter sur cette route par
l'imagination, à les multiplier, à les étendre dans le cadre préparé,
sur la toile toute prête, de ces clos dont je savais le dessin par cur
et que j'aurais tant voulu, qu'un jour je devais, -- revoir, -- au
moment où avec la verve ravissante du génie, le printemps couvre leur
canevas de ses couleurs.

Avant de monter en voiture j'avais composé le tableau de mer que
j'allais chercher, que j'espérais voir avec le «soleil rayonnant», et
qu'à Balbec je n'apercevais que trop morcelé entre tant d'enclaves
vulgaires et que mon rêve n'admettait pas, de baigneurs, de cabines,
de yacht de plaisance. Mais quand la voiture de Mme de Villeparisis
étant parvenue au haut d'une côte, j'apercevais la mer entre les
feuillages des arbres, alors sans doute de si loin disparaissaient ces
détails contemporains qui l'avaient mise comme en dehors de la nature
et de l'histoire, et je pouvais en regardant les flots m'efforcer de
penser que c'était les mêmes que Leconte de Lisle nous peint dans
l'Orestie quand «tel qu'un vol d'oiseaux carnassiers dans l'aurore»,
les guerriers chevelus de l'héroïque Hellas «de cent mille avirons
battaient le flot sonore». Mais en revanche je n'étais plus assez près
de la mer qui ne me semblait pas vivante, mais figée, je ne sentais
plus de puissance sous ses couleurs étendues comme celles d'une
peinture entre les feuilles où elle apparaissait aussi inconsistante
que le ciel, et seulement plus foncée que lui.

Mme de Villeparisis voyant que j'aimais les églises me promettait que
nous irions voir une fois l'une, une fois l'autre, et surtout celle de
Carqueville «toute cachée sous son vieux lierre», dit-elle avec un
mouvement de la main qui semblait envelopper avec goût la façade
absente dans un feuillage invisible et délicat. Mme de Villeparisis
avait souvent, avec ce petit geste descriptif, un mot juste pour
définir le charme et la particularité d'un monument, évitant toujours
les termes techniques, mais ne pouvant dissimuler qu'elle savait très
bien les choses dont elle parlait. Elle semblait chercher à s'en
excuser sur ce qu'un des châteaux de son père, et où elle avait été
élevée, étant situé dans une région où il y avait des églises du même
style qu'autour de Balbec il eût été honteux qu'elle n'eût pas pris le
goût de l'architecture ce château étant d'ailleurs le plus bel
exemplaire de celle de la Renaissance. Mais comme il était aussi un
vrai musée, comme d'autre part Chopin et Listz y avaient joué,
Lamartine récité des vers, tous les artistes connus de tout un siècle
écrit des pensées, des mélodies, fait des croquis sur l'album
familial. Mme de Villeparisis ne donnait, par grâce, bonne éducation,
modestie réelle, ou manque d'esprit philosophique, que cette origine
purement matérielle à sa connaissance de tous les arts, et finissait
par avoir l'air de considérer la peinture, la musique, la littérature
et la philosophie comme l'apanage d'une jeune fille élevée de la façon
la plus aristocratique dans un monument classé et illustre. On aurait
dit qu'il n'y avait pas pour elle d'autres tableaux que ceux dont on a
hérités. Elle fut contente que ma grand'mère aimât un collier qu'elle
portait et qui dépassait de sa robe. Il était dans le portrait d'une
bisaïeule à elle, par Titien, et qui n'était jamais sorti de la
famille. Comme cela on était sûr que c'était un vrai. Elle ne voulait
pas entendre parler des tableaux achetés on ne sait comment par un
Crésus, elle était d'avance persuadée qu'ils étaient faux et n'avait
aucun désir de les voir, nous savions qu'elle-même faisait des
aquarelles de fleurs, et ma grand'mère qui les avait entendu vanter
lui en parla. Mme de Villeparisis changea de conversation par
modestie, mais sans montrer plus d'étonnement ni de plaisir qu'une
artiste suffisamment connue à qui les compliments n'apprennent rien.
Elle se contenta de dire que c'était un passe-temps charmant parce que
si les fleurs nées du pinceau n'étaient pas fameuses, du moins les
peindre vous faisait vivre dans la société des fleurs naturelles, de
la beauté desquelles, surtout quand on était obligé de les regarder de
plus près pour les imiter, on ne se lassait pas. Mais à Balbec Mme de
Villeparisis se donnait congé pour laisser reposer ses yeux.

Nous fûmes étonnés, ma grand'mère et moi, de voir combien elle était
plus «libérale» que même la plus grande partie de la bourgeoisie. Elle
s'étonnait qu'on fût scandalisé des expulsions des jésuites, disant
que cela s'était toujours fait, même sous la monarchie, même en
Espagne. Elle défendait la République à laquelle elle ne reprochait
son anticléricalisme que dans cette mesure: «Je trouverais tout aussi
mauvais qu'on m'empêchât d'aller à la messe si j'en ai envie que
d'être forcée d'y aller si je ne le veux pas», lançant même certains
mots comme: «Oh! la noblesse aujourd'hui, qu'est-ce que c'est!» «Pour
moi, un homme qui ne travaille pas, ce n'est rien», peut-être
seulement parce qu'elle sentait ce qu'ils prenaient de piquant, de
savoureux, de mémorable dans sa bouche.

En entendant souvent exprimer avec franchise des opinions avancées --
pas jusqu'au socialisme cependant qui était la bête noire de Mme de
Villeparisis -- précisément par une de ces personnes en considération
de l'esprit desquelles, notre scrupuleuse et timide impartialité se
refuse à condamner les idées des conservateurs, nous n'étions pas
loin, ma grand'mère et moi, de croire qu'en notre agréable compagne,
se trouvaient la mesure et le modèle de la vérité en toutes choses.
Nous la croyions sur parole tandis qu'elle jugeait ses Titiens, la
colonnade de son château, l'esprit de conversation de Louis-philippe.
Mais -- comme ces érudits qui émerveillent quand on les met sur la
peinture égyptienne et les inscriptions étrusques, et qui parlant
d'une façon si banale des uvres modernes que nous nous demandons si
nous n'avons pas surfait l'intérêt des sciences où ils sont versés,
puisque n'y apparaît pas cette même médiocrité qu'ils ont pourtant dû
y apporter aussi bien que dans leurs niaises études sur Beaudelaire,
-- Mme de Villeparisis, interrogée par moi sur Chateaubriand, sur
Balzac, sur Victor Hugo, tous reçus jadis par ses parents et entrevus
par elle-même, riait de mon admiration, racontait sur eux des traits
piquants comme elle venait de faire sur des grands seigneurs ou des
hommes politiques, et jugeait sévèrement ces écrivains, précisément
parce qu'ils avaient manqué de cette modestie, de cet effacement de
soi, de cet art sobre qui se contente d'un seul trait juste et
n'appuie pas, qui fuit plus que tout le ridicule de la grandiloquence,
de cet à-propos, de ces qualités de modération de jugement et de
simplicité, auxquelles on lui avait appris qu'atteint la vraie valeur:
on voyait qu'elle n'hésitait pas à leur préférer des hommes qui,
peut-être, en effet, avaient eu, à cause d'elles, l'avantage sur un
Balzac, un Hugo, un Vigny, dans un salon, une académie, un conseil des
ministres, Molé, Fontanes, Vitroles, Bersot, Pasquier, Lebrun,
Salvandy ou Daru.

«C'est comme les romans de Stendhal pour qui vous aviez l'air d'avoir
de l'admiration. Vous l'auriez beaucoup étonné en lui parlant sur ce
ton. Mon père qui le voyait chez M. Mérimée -- un homme de talent au
moins celui-là -- m'a souvent dit que Beyle (c'était son nom) était
d'une vulgarité affreuse, mais spirituel dans un dîner, et ne s'en
faisant pas accroire pour ses livres. Du reste, vous avez pu voir
vous-même par quel haussement d'épaules il a répondu aux éloges outrés
de M. de Balzac. En cela du moins il était homme de bonne compagnie.»
Elle avait de tous ces grands hommes des autographes, et semblait, se
prévalant des relations particulières que sa famille avait eues avec
eux, penser que son jugement à leur égard était plus juste que celui
de jeunes gens qui comme moi n'avaient pas pu les fréquenter. «Je
crois que je peux en parler, car ils venaient chez mon père; et comme
disait M. Sainte-Beuve, qui avait bien de l'esprit, il faut croire sur
eux ceux qui les ont vus de près et ont pu juger plus exactement de ce
qu'ils valaient.»

Parfois, comme la voiture gravissait une route montante entre des
terres labourées, rendant les champs plus réels, leur ajoutant une
marque d'authenticité, comme la précieuse fleurette dont certains
maîtres anciens signaient leurs tableaux, quelques bleuets hésitants
pareils à ceux de Combray suivaient notre voiture. Bientôt nos chevaux
les distançaient, mais, mais après quelques pas, nous en apercevions
un autre qui en nous attendant avait piqué devant nous dans l'herbe
son étoile bleue; plusieurs s'enhardissaient jusqu'à venir se poser au
bord de la route et c'était toute une nébuleuse qui se formait avec
mes souvenirs lointains et les fleurs apprivoisées.

Nous redescendions la côte; alors nous croisions, la montant à pied, à
bicyclette, en carriole ou en voiture, quelqu'une de ces créatures, --
fleurs de la belle journée, mais qui ne sont pas comme les fleurs des
champs, car chacune recèle quelque chose qui n'est pas dans une autre
et qui empêchera que nous puissions contenter avec ses pareilles le
désir qu'elle a fait naître en nous -- quelque fille de ferme poussant
sa vache ou à demi couchée sur une charrette, quelque fille de
boutiquier en promenade, quelque élégante demoiselle assise sur le
strapontin d'un landau, en face de ses parents. Certes Bloch m'avait
ouvert une ère nouvelle et avait changé pour moi la valeur de la vie,
le jour où il m'avait appris que les rêves que j'avais promenés
solitairement du côté de Méséglise quand je souhaitais que passât une
paysanne que je prendrais dans mes bras, n'étaient pas une chimère qui
ne correspondait à rien d'extérieur à moi, mais que toutes les filles
qu'on rencontrait, villageoises ou demoiselles étaient toutes prêtes à
en exaucer de pareils. Et dussé-je, maintenant que j'étais souffrant
et ne sortais pas seul, ne jamais pouvoir faire l'amour avec elles,
j'étais tout de même heureux comme un enfant né dans une prison ou
dans un hôpital et qui, ayant cru longtemps que l'organisme humain ne
peut digérer que du pain sec et des médicaments, a appris tout d'un
coup que les pêches, les abricots, le raisin, ne sont pas une simple
parure de la campagne, mais des aliments délicieux et assimilables.
Même si son geôlier ou son garde-malade ne lui permettent pas de
cueillir ces beaux fruits, le monde cependant lui paraît meilleur et
l'existence plus clémente. Car un désir nous semble plus beau, nous

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