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A L'Ombre Des Jeunes Filles en Fleur, Volume 1 by Marcel Proust

Part 4 out of 4

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peut-être échangé des paroles irréparables qui eussent rendu
définitive notre brouille, tué mon espérance et d'autre part en créant
une anxiété nouvelle, réveillé mon amour et rendu plus difficile ma
résignation.

Depuis bien longtemps et fort avant ma brouille avec sa fille, Mme
Swann m'avait dit: «C'est très bien de venir voir Gilberte, mais
j'aimerais aussi que vous veniez quelquefois pour moi, pas à mon
Choufleury, où vous vous ennuieriez parce que j'ai trop de monde, mais
les autres jours où vous me trouverez toujours un peu tard.» J'avais
donc l'air, en allant la voir, de n'obéir que longtemps après à un
désir anciennement exprimé par elle. Et très tard, déjà dans la nuit,
presque au moment où mes parents se mettaient à table, je partais
faire à Mme Swann une visite pendant laquelle je savais que je ne
verrais pas Gilberte et où pourtant je ne penserais qu'à elle. Dans ce
quartier, considéré alors comme éloigné, d'un Paris plus sombre
qu'aujourd'hui, et qui, même dans le centre, n'avait pas d'électricité
sur la voie publique et bien peu dans les maisons, les lampes d'un
salon situé au rez-de-chaussée ou à un entresol très bas (tel qu'était
celui de ses appartements où recevait habituellement Mme Swann),
suffisaient à illuminer la rue et à faire lever les yeux au passant
qui rattachait à leur clarté comme à sa cause apparente et voilée la
présence devant la porte de quelques coupés bien attelés. Le passant
croyait, et non sans un certain émoi, à une modification survenue dans
cette cause mystérieuse, quand il voyait l'un de ces coupés, se mettre
en mouvement; mais c'était seulement un cocher qui, craignant que ses
bêtes prissent froid leur faisait faire de temps à autre des allées et
venues d'autant plus impressionnantes que les roues caoutchoutées
donnaient au pas des chevaux un fond de silence sur lequel il se
détachait plus distinct et plus explicite.

Le «jardin d'hiver» que dans ces années-là le passant apercevait
d'ordinaire, quelle que fût la rue, si l'appartement n'était pas à un
niveau trop élevé au-dessus du trottoir, ne se voit plus que dans les
héliogravures des livres d'étrennes de P.-J. Stahl où, en contraste
avec les rares ornements floraux des salons Louis XVI d'aujourd'hui,
-- une rose ou un iris du Japon dans un vase de cristal à long col qui
ne pourrait pas contenir une fleur de plus, -- il semble, à cause de
la profusion des plantes d'appartement qu'on avait alors, et du manque
absolu de stylisation dans leur arrangement, avoir dû, chez les
maîtresses de maison, répondre plutôt à quelque vivante et délicieuse
passion pour la botanique qu'à un froid souci de morte décoration. Il
faisait penser en plus grand, dans les hôtels d'alors, à ces serres
minuscules et portatives posées au matin du 1er janvier sous la lampe
allumée -- les enfants n'ayant pas eu la patience d'attendre qu'il fît
jour -- parmi les autres cadeaux du jour de l'an, mais le plus beau
d'entre eux, consolant avec les plantes qu'on va pouvoir cultiver, de
la nudité de l'hiver; plus encore qu'à ces serres-là elles-mêmes, ces
jardins d'hiver ressemblaient à celle qu'on voyait tout auprès
d'elles, figurée dans un beau livre, autre cadeau du jour de l'an, et
qui bien qu'elle fût donnée non aux enfants, mais à Mlle Lili,
l'héroïne de l'ouvrage, les enchantait à tel point que, devenus
maintenant presque vieillards, ils se demandaient si dans ces années
fortunées l'hiver n'était pas la plus belle des saisons. Enfin, au
fond de ce jardin d'hiver, à travers les arborescences d'espèces
variées qui de la rue faisaient ressembler la fenêtre éclairée au
vitrage de ces serres d'enfants, dessinées ou réelles, le passant, se
hissant sur ses pointes, apercevait généralement un homme en
redingote, un gardenia ou un illet à la boutonnière, debout devant une
femme assise, tous deux vagues, comme deux intailles dans une topaze,
au fond de l'atmosphère du salon, ambrée par le samovar, --
importation récente alors -- de vapeurs qui s'en échappent peut-être
encore aujourd'hui, mais qu'à cause de l'habitude personne ne voit
plus. Mme Swann tenait beaucoup à ce «thé»; elle croyait montrer de
l'originalité et dégager du charme en disant à un homme: «Vous me
trouverez tous les jours un peu tard, venez prendre le thé», de sorte
qu'elle accompagnait d'un sourire fin et doux ces mots prononcés par
elle avec un accent anglais momentané et desquels son interlocuteur
prenait bonne note en saluant d'un air grave, comme s'ils avaient été
quelque chose d'important et de singulier qui commandât la déférence
et exigeât de l'attention. Il y avait une autre raison que celles
données plus haut et pour laquelle les fleurs n'avaient pas qu'un
caractère d'ornement dans le salon de Mme Swann et cette raison-là ne
tenait pas à l'époque, mais en partie à l'existence qu'avait menée
jadis Odette. Une grande cocotte, comme elle avait été, vit beaucoup
pour ses amants, c'est-à-dire chez elle, ce qui peut la conduire à
vivre pour elle. Les choses que chez une honnête femme on voit et qui
certes peuvent lui paraître, à elle aussi, avoir de l'importance, sont
celles, en tous cas, qui pour la cocotte en ont le plus. Le point
culminant de sa journée est celui non pas où elle s'habille pour le
monde, mais où elle se déshabille pour un homme. Il lui faut être
aussi élégante en robe de chambre, en chemise de nuit, qu'en toilette
de ville. D'autres femmes montrent leurs bijoux, elle, elle vit dans
l'intimité de ses perles. Ce genre d'existence impose l'obligation, et
finit par donner le goût d'un luxe secret, c'est-à-dire bien près
d'être désintéressé. Mme Swann l'étendait aux fleurs. Il y avait
toujours près de son fauteuil une immense coupe de cristal remplie
entièrement de violettes de Parme ou de marguerites effeuillées dans
l'eau, et qui semblait témoigner aux yeux de l'arrivant, de quelque
occupation préférée et interrompue, comme eût été la tasse de thé que
Mme Swann eût bu seule, pour son plaisir; d'une occupation plus intime
même et plus mystérieuse, si bien qu'on avait envie de s'excuser en
voyant les fleurs étalées là, comme on l'eût fait de regarder le titre
du volume encore ouvert qui eût révélé la lecture récente, donc
peut-être la pensée actuelle d'Odette. Et plus que le livre, les
fleurs vivaient; on était gêné si on entrait faire une visite à Mme
Swann de s'apercevoir qu'elle n'était pas seule, ou si on rentrait
avec elle de ne pas trouver le salon vide, tant y tenaient une place
énigmatique et se rapportant à des heures de la vie de la maîtresse de
maison, qu'on ne connaissait pas, ces fleurs qui n'avaient pas été
préparées pour les visiteurs d'Odette, mais comme oubliées là par
elle, avaient eu et auraient encore avec elle des entretiens
particuliers qu'on avait peur de déranger, et dont on essayait en vain
de lire le secret, en fixant des yeux la couleur délavée, liquide,
mauve et dissolue des violettes de Parme. Dès la fin d'octobre Odette
rentrait le plus régulièrement qu'elle pouvait pour le thé, qu'on
appelait encore dans ce temps-là le «five o'clock tea», ayant entendu
dire (et aimant à répéter) que si Mme Verdurin s'était fait un salon
c'était parce qu'on était toujours sûr de pouvoir la rencontrer chez
elle à la même heure. Elle s'imaginait elle-même en avoir un, du même
genre, mais plus libre, «senza rigore», aimait-elle à dire. Elle se
voyait ainsi comme une espèce de Lespinasse et croyait avoir fondé un
salon rival en enlevant à la du Deffant du petit groupe, ses hommes
les plus agréables, en particulier Swann qui l'avait suivie dans sa
sécession et sa retraite, selon une version qu'on comprend qu'elle eût
réussi à accréditer auprès de nouveaux venus, ignorants du passé, mais
non auprès d'elle-même. Mais certains rôles favoris sont par nous
joués tant de fois devant le monde, et ressassés en nous-mêmes, que
nous nous référons plus aisément à leur témoignage fictif qu'à celui
d'une réalité presque complètement oubliée. Les jours où Mme Swann
n'était pas sortie du tout, on la trouvait dans une robe de chambre de
crêpe de Chine, blanche comme une première neige, parfois aussi dans
un de ces longs tuyautages de mousseline de soie, qui ne semblent
qu'une jonchée de pétales roses ou blancs et qu'on trouverait
aujourd'hui peu appropriés à l'hiver, et bien à tort. Car ces étoffes
légères et ces couleurs tendres donnaient à la femme -- dans la grande
chaleur des salons d'alors fermés de portières et desquels ce que les
romanciers mondains de l'époque trouvaient à dire de plus élégant,
c'est qu'ils étaient «douillettement capitonnés» -- le même air
frileux, qu'aux roses qui pouvaient y rester à côté d'elle, malgré
l'hiver, dans l'incarnat de leur nudité, comme au printemps. A cause
de cet étouffement des sons par les tapis et de sa retraite dans des
enfoncements, la maîtresse de la maison n'étant pas avertie de votre
entrée comme aujourd'hui, continuait à lire pendant que vous étiez
déjà presque devant elle, ce qui ajoutait encore à cette impression de
romanesque, à ce charme d'une sorte de secret surpris, que nous
retrouvons aujourd'hui dans le souvenir de ces robes déjà démodées
alors, que Mme Swann était peut-être la seule à ne pas avoir encore
abandonnées et qui nous donnent l'idée que la femme qui les portait
devait être une héroïne de roman parce que nous, pour la plupart, ne
les avons guère vues que dans certains romans d'Henry Gréville. Odette
avait maintenant, dans son salon, au commencement de l'hiver, des
chrysanthèmes énormes et d'une variété de couleurs comme Swann jadis
n'eût pu en voir chez elle. Mon admiration pour eux, -- quand j'allais
faire à Mme Swann une de ces tristes visites où, lui ayant de par mon
chagrin, retrouvé toute sa mystérieuse poésie de mère de cette
Gilberte à qui elle dirait le lendemain: «Ton ami m'a fait une
visite», -- venait sans doute de ce que, rose-pâles comme la soie
Louis XIV de ses fauteuils, blancs de neige comme sa robe de chambre
en crêpe de Chine, ou d'un rouge métallique comme son samovar, ils
superposaient à celle du salon une décoration supplémentaire, d'un
coloris aussi riche, aussi raffiné, mais vivante et qui ne durerait
que quelques jours. Mais j'étais touché parce que ces chrysanthèmes
avaient moins d'éphémère, que de relativement durable par rapport à
ces tons aussi roses ou aussi cuivrés que le soleil couché exalte si
somptueusement dans la brume des fins d'après-midi de novembre et
qu'après les avoir aperçus avant que j'entrasse chez Mme Swann,
s'éteignant dans le ciel, je retrouvais prolongés, transposés dans la
palette enflammée des fleurs. Comme des feux arrachés par un grand
coloriste à l'instabilité de l'atmosphère et du soleil, afin qu'ils
vinssent orner une demeure humaine, ils m'invitaient, ces
chrysanthèmes, et malgré toute ma tristesse à goûter avidement pendant
cette heure du thé les plaisirs si courts de novembre dont ils
faisaient flamber près de moi la splendeur intime et mystérieuse.
Hélas, ce n'était pas dans les conversations que j'entendais que je
pouvais l'atteindre; elles lui ressemblaient bien peu. Même avec Mme
Cottard et quoique l'heure fût avancée, Mme Swann se faisait
caressante pour dire: «Mais non, il n'est pas tard, ne regardez pas la
pendule, ce n'est pas l'heure, elle ne va pas; qu'est-ce que vous
pouvez avoir de si pressé à faire»; et elle offrait une tartelette de
plus à la femme du professeur qui gardait son porte-cartes à la main.

-- On ne peut pas s'en aller de cette maison, disait Mme Bontemps à
Mme Swann tandis que Mme Cottard, dans sa surprise d'entendre exprimer
sa propre impression s'écriait: «C'est ce que je me dis toujours, avec
ma petite jugeotte, dans mon for intérieur!» approuvée par des
messieurs du Jockey qui s'étaient confondus en saluts, et comme
comblés par tant d'honneur, quand Mme Swann les avait présentés à
cette petite bourgeoise peu aimable, qui restait devant les brillants
amis d'Odette sur la réserve sinon sur ce qu'elle appelait la
«défensive», car elle employait toujours un langage noble pour les
choses les plus simples. «On ne le dirait pas, voilà trois mercredis
que vous me faites faux-bond», disait Mme Swann à Mme Cottard. «C'est
vrai, Odette, il y a des siècles, des éternités que je ne vous ai vue.
Vous voyez que je plaide coupable, mais il faut vous dire,
ajoutait-elle d'un air pudibond et vague, car quoique femme de médecin
elle n'aurait pas oser parler sans périphrases de rhumatismes ou de
coliques néphrétiques, que j'ai eu bien des petites misères. Chacun a
les siennes. Et puis j'ai eu une crise dans ma domesticité mâle. Sans
être plus qu'une autre, très imbue de mon autorité, j'ai dû, pour
faire un exemple, renvoyer mon Vatel qui, je crois, cherchait
d'ailleurs une place plus lucrative. Mais son départ a failli
entraîner la démission de tout le ministère. Ma femme de chambre ne
voulait pas rester non plus, il y a eu des scènes homériques. Malgré
tout, j'ai tenu ferme le gouvernail, et c'est une véritable leçon de
choses qui n'aura pas été perdue pour moi. Je vous ennuie avec ces
histoires de serviteurs mais vous savez comme moi quel tracas c'est
d'être obligée de procéder à des remaniements dans son personnel.»

-- «Et nous ne verrons pas votre délicieuse fille», demandait-elle.
«Non, ma délicieuse fille, dîne chez une amie», répondait Mme Swann,
et elle ajoutait en se tournant vers moi: «Je crois qu'elle vous a
écrit pour que vous veniez la voir demain. Et nos babys,
demandait-elle à la femme du Professeur.» Je respirais largement. Ces
mots de Mme Swann qui me prouvaient que je pourrais voir Gilberte
quand je voudrais, me faisaient justement le bien que j'étais venu
chercher et qui me rendait à cette époque-là les visites à Mme Swann
si nécessaires. «Non, je lui écrirai un mot ce soir, du reste.
Gilberte et moi nous ne pouvons plus nous voir», ajoutais-je, ayant
l'air d'attribuer notre séparation à une cause mystérieuse, ce qui me
donnait encore une illusion d'amour, entretenue aussi par la manière
tendre dont je parlais de Gilberte et dont elle parlait de moi. «Vous
savez qu'elle vous aime infiniment, me disait Mme Swann. Vraiment vous
ne voulez pas demain?» Tout d'un coup une allégresse me soulevait, je
venais de me dire: «Mais après tout pourquoi pas, puisque c'est sa
mère elle-même qui me le propose.» Mais aussitôt je retombais dans ma
tristesse. Je craignais qu'en me revoyant, Gilberte pensât que mon
indifférence de ces derniers temps avait été simulée et j'aimais mieux
prolonger la séparation. Pendant ces apartés Mme Bontemps se plaignait
de l'ennui que lui causaient les femmes des hommes politiques, car
elle affectait de trouver tout le monde assommant et ridicule, et
d'être désolée de la position de son mari. «Alors vous pouvez comme ça
recevoir cinquante femmes de médecins de suite, disait-elle à Mme
Cottard qui elle, au contraire, était pleine de bienveillance pour
chacun et de respect pour toutes les obligations. Ah, vous avez de la
vertu! Moi, au ministère, n'est-ce pas, je suis obligée,
naturellement. Eh! bien, c'est plus fort que moi, vous savez ces
femmes de fonctionnaires, je ne peux pas m'empêcher de leur tirer la
langue. Et ma nièce Albertine est comme moi. Vous ne savez pas ce
qu'elle est effrontée cette petite. La semaine dernière il y avait à
mon jour la femme du sous-secrétaire d'État aux Finances qui disait
qu'elle ne s'y connaissait pas en cuisine. «Mais, madame, lui a
répondu ma nièce avec son plus gracieux sourire, vous devriez pourtant
savoir ce que c'est puisque votre père était marmiton.» «Oh! j'aime
beaucoup cette histoire, je trouve cela exquis», disait Mme Swann.
«Mais au moins pour les jours de consultation du docteur vous devriez
avoir un petit home, avec vos fleurs, vos livres, les choses que vous
aimez», conseillait-elle à Mme Cottard. «Comme ça, v'lan dans la
figure, v'lan, elle ne lui a pas envoyé dire. Et elle ne m'avait
prévenue de rien cette petite masque, elle est rusée comme un singe.
Vous avez de la chance de pouvoir vous retenir; j'envie les gens qui
savent déguiser leur pensée.» «Mais je n'en ai pas besoin, madame: je
ne suis pas si difficile, répondait avec douceur Mme Cottard. D'abord,
je n'y ai pas les mêmes droits que vous, ajoutait-elle d'une voix un
peu plus forte qu'elle prenait, afin de les souligner, chaque fois
qu'elle glissait dans la conversation quelqu'une de ces amabilités
délicates, de ces ingénieuses flatteries qui faisaient l'admiration et
aidaient à la carrière de son mari. Et puis je fais avec plaisir tout
ce qui peut être utile au professeur.»

-- «Mais, madame, il faut pouvoir. Probablement vous n'êtes pas
nerveuse. Moi quand je vois la femme du ministre de la Guerre faire
des grimaces, immédiatement je me mets à l'imiter. C'est terrible
d'avoir un tempérament comme ça.»

-- «Ah! oui, dit Mme Cottard, j'ai entendu dire qu'elle avait des
tics; mon mari connaît aussi quelqu'un de très haut placé et
naturellement, quand ces messieurs causent entre eux...»

-- «Mais tenez, madame, c'est encore comme le chef du protocole qui
est bossu, c'est réglé, il n'est pas depuis cinq minutes chez moi que
je vais toucher sa bosse. Mon mari dit que je le ferai révoquer. Eh
bien! zut pour le ministère! Oui, zut pour le ministère! je voulais
fait mettre ça comme devise sur mon papier à lettres. Je suis sûre que
je vous scandalise parce que vous êtes bonne, moi j'avoue que rien ne
m'amuse comme les petites méchancetés. Sans cela la vie serait bien
monotone.»

Et elle continuait à parler tout le temps du ministère comme si
ç'avait été l'Olympe. Pour changer la conversation Mme Swann se
tournait vers Mme Cottard:

-- «Mais vous me semblez bien belle? Redfern fecit?

-- «Non, vous savez que je suis une fervente de Rauthnitz. Du reste
c'est un retapage. -- «Eh! bien, cela a un chic!»

-- «Combien croyez-vous?... Non, changez le premier chiffre.

-- «Comment, mais c'est pour rien, c'est donné. On m'avait dit trois
fois autant.» «Voilà comme on écrit l'Histoire, concluait la femme du
docteur. Et montrant à Mme Swann un tour de cou dont celle-ci lui
avait fait présent:

-- «Regardez, Odette. Vous reconnaissez?»

Dans l'entrebâillement d'une tenture une tête se montrait
cérémonieusement déférente, feignant par plaisanterie la peur de
déranger: c'était Swann. «Odette, le Prince d'Agrigente qui est avec
moi dans mon cabinet demande s'il pourrait venir vous présenter ses
hommages. Que dois-je aller lui répondre?» «Mais que je serai
enchantée», disait Odette avec satisfaction sans se départir d'un
calme qui lui était d'autant plus facile qu'elle avait toujours, même
comme cocotte, reçu des hommes élégants. Swann partait transmettre
l'autorisation et, accompagné du Prince, il revenait auprès de sa
femme à moins que dans l'intervalle ne fût entrée Mme Verdurin. Quand
il avait épousé Odette, il lui avait demandé de ne plus fréquenter le
petit clan (il avait pour cela bien des raisons et s'il n'en avait pas
eu, l'eût fait tout de même par obéissance à une loi d'ingratitude qui
ne souffre pas d'exception et qui faisait ressortir l'imprévoyance de
tous les entremetteurs ou leur désintéressement). Il avait seulement
permis qu'Odette échangeât avec Mme Verdurin deux visites par an, ce
qui semblait encore excessif à certains fidèles indignés de l'injure
faite à la Patronne qui avait pendant tant d'années traité Odette et
même Swann comme les enfants chéris de la maison. Car s'il contenait
des faux-frères qui lâchaient certains soirs pour se rendre sans le
dire à une invitation d'Odette, prêts, dans le cas où ils seraient
découverts, à s'excuser sur la curiosité de rencontrer Bergotte
(quoique la Patronne prétendît qu'il ne fréquentait pas chez les
Swann, était dépourvu de talent, et malgré cela elle cherchait suivant
une expression qui lui était chère, à l'attirer), le petit groupe
avait aussi ses «ultras». Et ceux-ci, ignorants des convenances
particulières qui détournent souvent les gens de l'attitude extrême
qu'on aimerait à leur voir prendre pour ennuyer quelqu'un, auraient
souhaité et n'avaient pas obtenu que Mme Verdurin cessât toutes
relations avec Odette, et lui otât ainsi la satisfaction de dire en
riant: «Nous allons très rarement chez la patronne depuis le Schisme.
C'était encore possible quand mon mari était garçon mais pour un
ménage ce n'est pas toujours très facile... M. Swann, pour vous dire
la vérité n'avale pas la mère Verdurin et il n'apprécierait pas
beaucoup que j'en fasse ma fréquentation habituelle. Et moi, fidèle
épouse...» Swann y accompagnait sa femme en soirée, mais évitait
d'être là quand Mme Verdurin venait chez Odette en visite. Aussi si la
Patronne était dans le salon, le Prince d'Agrigente entrait seul. Seul
aussi d'ailleurs il était présenté par Odette qui préférait que Mme
Verdurin n'entendît pas de noms obscurs et voyant plus d'un visage
inconnu d'elle, pût se croire au milieu de notabilités
aristocratiques, calcul qui réussissait si bien que le soir Mme
Verdurin disait avec dégoût à son mari: «Charmant milieu! Il y avait
toute la fleur de la Réaction!» Odette vivait à l'égard de Mme
Verdurin dans une illusion inverse. Non que ce salon eût même
seulement commencé alors de devenir ce que nous le verrons être un
jour. Mme Verdurin n'en était même pas encore à la période
d'incubation où on suspend les grandes fêtes dans lesquelles les rares
éléments brillants récemment acquis seraient noyés dans trop de tourbe
et où on préfère attendre que le pouvoir générateur des dix justes
qu'on a réussi à attirer en ait produit septante fois dix. Comme
Odette n'allait pas tarder à le faire, Mme Verdurin se proposait bien
le «monde» comme objectif, mais ses zones d'attaque étaient encore si
limitées et d'ailleurs si éloignées, de celles par où Odette avait
quelque chance d'arriver à un résultat identique, à percer, que
celle-ci vivait dans la plus complète ignorance des plans stratégiques
qu'élaborait la Patronne. Et c'était de la meilleure foi du monde que
quand on parlait à Odette de Mme Verdurin comme d'une snob, Odette se
mettait à rire, et disait: «C'est tout le contraire. D'abord elle n'en
a pas les éléments, elle ne connaît personne. Ensuite il faut lui
rendre cette justice que cela lui plaît ainsi. Non, ce qu'elle aime ce
sont ses mercredis, les causeurs agréables.» Et secrètement elle
enviait à Mme Verdurin (bien qu'elle ne désespérât pas d'avoir
elle-même à une si grande école fini par les apprendre) ces arts
auxquels la Patronne attachait une si belle importance bien qu'ils ne
fassent que nuancer l'inexistant, sculpter le vide, et soient à
proprement parler les Arts du Néant: l'art (pour une maîtresse de
maison) de savoir «réunir», de s'entendre à «grouper», de «mettre en
valeur», de «s'effacer», de servir de «trait d'union».

En tous cas les amies de Mme Swann étaient impressionnées de voir chez
elle une femme qu'on ne se représentait habituellement que dans son
propre salon, entourée d'un cadre inséparable d'invités, de tout un
petit groupe qu'on s'émerveillait de voir ainsi, évoqué, résumé,
resserré, dans un seul fauteuil, sous les espèces de la Patronne
devenue visiteuse dans l'emmitouflement de son manteau fourré de
grèbe, aussi duveteux que les blanches fourrures qui tapissaient ce
salon au sein duquel Mme Verdurin était elle-même un salon. Les femmes
les plus timides, voulaient se retirer par discrétion et employant le
pluriel comme quand on veut faire comprendre aux autres qu'il est plus
sage de ne pas trop fatiguer une convalescente qui se lève pour la
première fois, disaient: «Odette nous allons vous laisser.» On enviait
Mme Cottard que la patronne appelait par son prénom. «Est-ce que je
vous enlève, lui disait Mme Verdurin qui ne pouvait supporter la
pensée qu'une fidèle allait rester là au lieu de la suivre. «Mais
Madame est assez aimable pour me ramener, répondait Mme Cottard, ne
voulant pas avoir l'air d'oublier, en faveur d'une personne plus
célèbre, qu'elle avait accepté l'offre que Mme Bontemps lui avait
faite de la ramener dans sa voiture à cocarde. J'avoue que je suis
particulièrement reconnaissante aux amies qui veulent bien me prendre
avec elles dans leur véhicule. C'est une véritable aubaine pour moi
qui n'ai pas d'automédon.» «D'autant plus, répondait la patronne
(n'osant trop rien dire car elle connaissait un peu Mme Bontemps et
venait de l'inviter à ses mercredis), que chez Mme de Crécy vous
n'êtes pas près de chez vous. Oh! mon Dieu, je n'arriverai jamais à
dire madame Swann.» C'était une plaisanterie dans le petit clan, pour
des gens qui n'avaient pas beaucoup d'esprit, de faire semblant de ne
pas pouvoir s'habituer à dire Mme Swann. «J'avais tellement l'habitude
de dire Mme de Crécy, j'ai encore failli de me tromper.» Seule Mme
Verdurin quand elle parlait à Odette, ne faisait pas que faillir et se
trompait exprès. «Cela ne vous fait pas peur, Odette, d'habiter ce
quartier perdu. Il me semble que je ne serais qu'à moitié tranquille
le soir pour rentrer. Et puis c'est si humide. Ça ne doit rien valoir
pour l'eczéma de votre mari. Vous n'avez pas de rats au moins?» «Mais
non! Quelle horreur!» «Tant mieux, on m'avait dit cela. Je suis bien
aise de savoir que ce n'est pas vrai, parce que j'en ai une peur
épouvantable et que je ne serais pas revenue chez vous. Au revoir ma
bonne chérie, à bientôt, vous savez comme je suis heureuse de vous
voir. Vous ne savez pas arranger les chrysanthèmes, disait-elle en
s'en allant tandis que Mme Swann se levait pour la reconduire. Ce sont
des fleurs japonaises, il faut les disposer comme font les Japonais.»
«Je ne suis pas de l'avis de Mme Verdurin, bien qu'en toutes choses
elle soit pour moi la Loi et les Prophètes. Il n'y a que vous, Odette,
pour trouver des chrysanthèmes si belles ou plutôt si beaux puisque il
paraît que c'est ainsi qu'on dit maintenant», déclarait Mme Cottard,
quand la Patronne avait refermé la porte. «Chère Mme Verdurin n'est
pas toujours très bienveillante pour les fleurs des autres», répondait
doucement Mme Swann. «Qui cultivez-vous, Odette, demandait Mme Cottard
pour ne pas laisser se prolonger les critiques à l'adresse de la
Patronne... Lemaître? J'avoue que devant chez Lemaître il y avait
l'autre jour un grand arbuste rose qui m'a fait faire une folie.» Mais
par pudeur elle se refusa à donner des renseignements plus précis sur
le prix de l'arbuste et dit seulement que le professeur «qui n'avait
pourtant pas la tête près du bonnet» avait tiré flamberge au vent et
lui avait dit qu'elle ne savait pas la valeur de l'argent.» «Non, non,
je n'ai de fleuriste attitré que Debac.» «Moi aussi, disait Mme
Cottard, mais je confesse que je lui fais des infidélités avec
Lachaume.» «Ah! vous le trompez avec Lachaume, je lui dirai, répondait
Odette qui s'efforçait d'avoir de l'esprit et de conduire la
conversation, chez elle, où elle se sentait plus à l'aise que dans le
petit clan. Du reste Lachaume devient vraiment trop cher; ses prix
sont excessifs, savez-vous, ses prix je les trouve inconvenants!»
ajoutait-elle en riant.

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