Full Text Archive logoFull Text Archive — Free Classic E-books

A L'Ombre Des Jeunes Filles en Fleur, Volume 1 by Marcel Proust

Part 3 out of 4

Adobe PDF icon
Download this document as a .pdf
File size: 0.1 MB
What's this? light bulb idea Many people prefer to read off-line or to print out text and read from the real printed page. Others want to carry documents around with them on their mobile phones and read while they are on the move. We have created .pdf files of all out documents to accommodate all these groups of people. We recommend that you download .pdfs onto your mobile phone when it is connected to a WiFi connection for reading off-line.

l'appartement idéal que mon imagination avait engendré, mais un autre
encore, celui que l'amour jaloux de Swann, aussi inventif que mes
rêves, lui avait si souvent décrit, cet appartement commun à Odette et
à lui qui lui était apparu si inaccessible, tel soir où Odette l'avait
ramené avec Forcheville prendre de l'orangeade chez elle; et ce qui
était venu s'absorber, pour lui, dans le plan de la salle à manger où
nous déjeunions, c'était ce paradis inespéré où jadis il ne pouvait
sans trouble, imaginer qu'il aurait dit à leur maître d'hôtel ces
mêmes mots: «Madame est-elle prête?», que je lui entendais prononcer
maintenant avec une légère impatience mêlée de quelque satisfaction
d'amour-propre. Pas plus que ne le pouvait sans doute Swann, je
n'arrivais à connaître mon bonheur et quand Gilberte elle-même
s'écriait: «Qu'est-ce qui vous aurait dit que la petite fille que vous
regardiez, sans lui parler, jouer aux barres, serait votre grande amie
chez qui vous iriez tous les jours où cela vous plairait», elle
parlait d'un changement que j'étais bien obligé de constater du
dehors, mais que je ne possédais pas intérieurement, car il se
composait de deux états que je ne pouvais, sans qu'ils cessassent
d'être distincts l'un de l'autre, réussir à penser à la fois.

Et pourtant cet appartement, parce qu'il avait été si passionnément
désiré par la volonté de Swann, devait conserver pour lui quelque
douceur, si j'en jugeais par moi pour qui il n'avait pas perdu tout
mystère. Ce charme singulier dans lequel j'avais pendant si longtemps
supposé que baignait la vie des Swann, je ne l'avais pas entièrement
chassé de leur maison en y pénétrant; je l'avais fait reculer, dompté
qu'il était par cet étranger, ce paria que j'avais été et à qui Mlle
Swann avançait maintenant gracieusement pour qu'il y prit place, un
fauteuil délicieux, hostile et scandalisé; mais tout autour de moi, ce
charme, dans mon souvenir, je le perçois encore. Est-ce parce que, ces
jours où M. et Mme Swann m'invitaient à déjeuner, pour sortir ensuite
avec eux et Gilberte, j'imprimais avec mon regard, -- pendant que
j'attendais seul -- sur le tapis, sur les bergères, sur les consoles,
sur les paravents, sur les tableaux, l'idée gravée en moi que Mme
Swann, ou son mari, ou Gilberte allaient entrer? Est-ce parce que ces
choses ont vécu depuis dans ma mémoire à côté des Swann et ont fini
par prendre quelque chose d'eux? Est-ce parce que sachant qu'ils
passaient leur existence au milieu d'elles, je faisais de toutes comme
les emblèmes de leur vie particulière, de leurs habitudes dont j'avais
été trop longtemps exclu pour qu'elles ne continuassent pas à me
sembler étrangères même quand on me fit la faveur de m'y mêler?
Toujours est-il que chaque fois que je pense à ce salon que Swann
(sans que cette critique impliquât de sa part l'intention de
contrarier en rien les goûts de sa femme), trouvait si disparate --
parce que tout conçu qu'il était encore dans le goût moitié serre,
moitié atelier qui était celui de l'appartement où il avait connu
Odette, elle avait pourtant commencé à remplacer dans ce fouillis
nombre des objets chinois qu'elle trouvait maintenant un peu «toc»,
bien «à côté», par une foule de petits meubles tendus de vieilles
soies Louis XIV (sans compter les chefs-d'uvre apportés par Swann de
l'hôtel du quai d'Orléans), il a au contraire dans mon souvenir, ce
salon composite, une cohésion, une unité, un charme individuel que
n'ont jamais même les ensembles les plus intacts que le passé nous ait
légués, ni les plus vivants où se marque l'empreinte d'une personne:
car nous seuls pouvons, par la croyance qu'elles ont une existence à
elles, donner à certaines choses que nous voyons une âme qu'elles
gardent ensuite et qu'elles développent en nous. Toutes les idées que
je m'étais faites des heures, différentes de celles qui existent pour
les autres hommes, que passaient les Swann dans cet appartement qui
était pour le temps quotidien de leur vie ce que le corps est pour
l'âme, et qui devait en exprimer la singularité, toutes ces idées
étaient réparties, amalgamées, -- partout également troublantes et
indéfinissables -- dans la place des meubles, dans l'épaisseur des
tapis, dans l'orientation des fenêtres, dans le service des
domestiques. Quand après le déjeuner, nous allions, au soleil, prendre
le café, dans la grande baie du salon, tandis que Mme Swann me
demandait combien je voulais de morceaux de sucre dans mon café, ce
n'était pas seulement le tabouret de soie qu'elle poussait vers moi
qui dégageait avec le charme douloureux que j'avais perçu autrefois --
sous l'épine rose, puis à côté du massif de lauriers -- dans le nom de
Gilberte, l'hostilité que m'avaient témoignée ses parents et que ce
petit meuble semblait avoir si bien sue et partagée que je ne me
sentais pas digne, et que je me trouvais un peu lâche d'imposer mes
pieds à son capitonnage sans défense; une âme personnelle le reliait
secrètement à la lumière de deux heures de l'après-midi, différente de
ce qu'elle était partout ailleurs dans le golfe où elle faisait jouer
à nos pieds ses flots d'or parmi lesquels les canapés bleuâtres et les
vaporeuses tapisseries émergeaient comme des îles enchantées; et il
n'était pas jusqu'au tableau de Rubens accroché au-dessus de la
cheminée qui ne possédât lui aussi le même genre et presque la même
puissance de charme que les bottines à lacets de M. Swann et ce
manteau à pèlerine dont j'avais tant désiré porter le pareil et que
maintenant Odette demandait à son mari de remplacer par un autre, pour
être plus élégant, quand je leur faisais l'honneur de sortir avec eux.
Elle allait s'habiller elle aussi, bien que j'eusse protesté qu'aucune
robe «de ville» ne vaudrait à beaucoup près la merveilleuse robe de
chambre de crêpe de Chine ou de soie, vieux rose, cerise, rose
Tiepolo, blanche, mauve, verte, rouge, jaune unie ou à dessins, dans
laquelle Mme Swann avait déjeuné et qu'elle allait ôter. Quand je
disais qu'elle aurait dû sortir ainsi, elle riait, par moquerie de mon
ignorance ou plaisir de mon compliment. Elle s'excusait de posséder
tant de peignoirs parce qu'elle prétendait qu'il n'y avait que
là-dedans qu'elle se sentait bien et elle nous quittait pour aller
mettre une de ces toilettes souveraines qui s'imposaient à tous, et
entre lesquelles pourtant j'étais parfois appelé à choisir celle que
je préférais qu'elle revêtit.

Au Jardin d'Acclimatation, que j'étais fier quand nous étions
descendus de voiture de m'avancer à côté de Mme Swann! Tandis que dans
sa démarche nonchalante elle laissait flotter son manteau, je jetais
sur elle des regards d'admiration auxquels elle répondait coquettement
par un long sourire. Maintenant si nous rencontrions l'un ou l'autre
des camarades, fille ou garçon, de Gilberte, qui nous saluait de loin,
j'étais à mon tour regardé par eux comme un de ces êtres que j'avais
enviés, un de ces amis de Gilberte qui connaissaient sa famille et
étaient mêlés à l'autre partie de sa vie, celle qui ne se passait pas
aux Champs-Élysées.

Souvent dans les allées du Bois ou du Jardin d'Acclimatation nous
croisions, nous étions salués par telle ou telle grande dame amie de
Swann, qu'il lui arrivait de ne pas voir et que lui signalait sa
femme. «Charles, vous ne voyez pas Mme de Montmorency?» et Swann, avec
le sourire amical dû à une longue familiarité se découvrait pourtant
largement avec une élégance qui n'était qu'à lui. Quelquefois la dame
s'arrêtait, heureuse de faire à Mme Swann une politesse qui ne tirait
pas à conséquence et de laquelle on savait qu'elle ne chercherait pas
à profiter ensuite, tant Swann l'avait habituée à rester sur la
réserve. Elle n'en avait pas moins pris toutes les manières du monde,
et si élégante et noble de port que fût la dame, Mme Swann, l'égalait
toujours en cela; arrêtée un moment auprès de l'amie que son mari
venait de rencontrer, elle nous présentait avec tant d'aisance,
Gilberte et moi, gardait tant de liberté et de calme dans son
amabilité, qu'il eût été difficile de dire de la femme de Swann ou de
l'aristocratique passante, laquelle des deux était la grande dame. Le
jour où nous étions allés voir les Cynghalais, comme nous revenions,
nous aperçûmes, venant dans notre direction et suivie de deux autres
qui semblaient l'escorter, une dame âgée, mais encore belle,
enveloppée dans un manteau sombre et coiffée d'une petite capote
attachée sous le cou par deux brides. «Ah! voilà quelqu'un qui va vous
intéresser», me dit Swann. La vieille dame, maintenant à trois pas de
nous souriait avec une douceur caressante. Swann se découvrit, Mme
Swann s'abaissa en une révérence et voulut baiser la main de la dame
pareille à un portrait de Winterhalter qui la releva et l'embrassa.
«Voyons, voulez-vous mettre votre chapeau, vous», dit-elle à Swann,
d'une grosse voix un peu maussade, en amie familière. «Je vais vous
présenter à Son Altesse Impériale», me dit Mme Swann. Swann m'attira
un moment à l'écart pendant que Mme Swann causait du beau temps et des
animaux nouvellement arrivés au Jardin d'Acclimatation, avec
l'Altesse. «C'est la princesse Mathilde, me dit-il, vous savez, l'amie
de Flaubert, de Sainte-Beuve, de Dumas. Songez, c'est la nièce de
Napoléon 1er! Elle a été demandée en mariage par Napoléon III et par
l'empereur de Russie. Ce n'est pas intéressant? Parlez-lui un peu.
Mais je voudrais qu'elle ne nous fît pas rester une heure sur nos
jambes.» «J'ai rencontré Taine qui m'a dit que la Princesse était
brouillée avec lui, dit Swann.» «Il s'est conduit comme un cauchon,
dit-elle d'une voix rude et en prononçant le mot comme si ç'avait été
le nom de l'évêque contemporain de Jeanne d'Arc. Après l'article qu'il
a écrit sur l'Empereur je lui ai laissé une carte avec P.P.C.»
J'éprouvais la surprise qu'on a en ouvrant la correspondance de la
duchesse d'Orléans, née princesse Palatine. Et, en effet, la princesse
Mathilde, animée de sentiments si français, les éprouvait avec une
honnête rudesse comme en avait l'Allemagne d'autrefois et qu'elle
avait hérités sans doute de sa mère wurtemburgeoise. Sa franchise un
peu fruste et presque masculine, elle l'adoucissait, dès qu'elle
souriait, de langueur italienne. Et le tout était enveloppé dans une
toilette tellement second empire que bien que la princesse la portât
seulement sans doute par attachement aux modes qu'elle avait aimées,
elle semblait avoir eu l'intention de ne pas commettre une faute de
couleur historique et de répondre à l'attente de ceux qui attendaient
d'elle l'évocation d'une autre époque. Je soufflai à Swann de lui
demander si elle avait connu Musset. «Très peu, monsieur,
répondit-elle d'un air qui faisait semblant d'être fâché, et, en
effet, c'était par plaisanterie qu'elle disait monsieur, à Swann,
étant fort intime avec lui. Je l'ai eu une fois à dîner. Je l'avais
invité pour sept heures. A sept heures et demie, comme il n'était pas
là, nous nous mîmes à table. Il arriva à huit heures, me salua,
s'assied, ne desserre pas les dents, part après le dîner sans que
j'aie entendu le son de sa voix. Il était ivre-mort. Cela ne m'a pas
beaucoup encouragée à recommencer.» Nous étions un peu à l'écart,
Swann et moi. «J'espère que cette petite séance ne va pas se
prolonger, me dit-il, j'ai mal à la plante des pieds. Aussi je ne sais
pas pourquoi ma femme alimente la conversation. Après cela c'est elle
qui se plaindra d'être fatiguée et moi je ne peux plus supporter ces
stations debout.» Mme Swann en effet, qui tenait le renseignement de
Mme Bontemps, était en train de dire à la princesse que le
gouvernement comprenant enfin sa goujaterie, avait décidé de lui
envoyer une invitation pour assister dans les tribunes à la visite que
le tsar Nicolas devait faire le surlendemain aux Invalides. Mais la
princesse qui malgré les apparences, malgré le genre de son entourage
composé surtout d'artistes et d'hommes de lettres était restée au fond
et chaque fois qu'elle avait à agir, nièce de Napoléon: «Oui, madame,
je l'ai reçue ce matin et je l'ai renvoyée au ministre qui doit
l'avoir à l'heure qu'il est. Je lui ai dit que je n'avais pas besoin
d'invitation pour aller aux Invalides. Si le gouvernement désire que
j'y aille, ce ne sera pas dans une tribune, mais dans notre caveau, où
est le tombeau de l'empereur. Je n'ai pas besoin de cartes pour cela.
J'ai mes clefs. J'entre comme je veux. Le gouvernement n'a qu'à me
faire savoir s'il désire que je vienne ou non. Mais si j'y vais, ce
sera là ou pas du tout.» A ce moment nous fûmes salués, Mme Swann et
moi, par un jeune homme qui lui dit bonjour sans s'arrêter et que je
ne savais pas qu'elle connût: Bloch. Sur une question que je lui
posai, Mme Swann me dit qu'il lui avait été présenté par Mme Bontemps,
qu'il était attaché au Cabinet du ministre, ce que j'ignorais. Du
reste, elle ne devait pas l'avoir vu souvent -- ou bien elle n'avait
pas voulu citer le nom, trouvé peut-être par elle, peu «chic», de
Bloch -- car elle dit qu'il s'appelait M. Moreul. Je lui assurai
qu'elle confondait, qu'il s'appelait Bloch. La princesse redressa une
traîne qui se déroulait derrière elle et que Mme Swann regardait avec
admiration. «C'est justement une fourrure que l'empereur de Russie
m'avait envoyée, dit la princesse et comme j'ai été le voir tantôt, je
l'ai mise pour lui montrer que cela avait pu s'arranger en manteau.»
«Il paraît que le prince Louis s'est engagé dans l'armée russe, la
princesse va être désolée de ne plus l'avoir près d'elle», dit Mme
Swann qui ne voyait pas les signes d'impatience de son mari. «Il avait
bien besoin de cela! Comme je lui ai dit: Ce n'est pas une raison
parce que tu as eu un militaire dans ta famille», répondit la
Princesse, faisant avec cette brusque simplicité, allusion à Napoléon
1er. Swann ne tenait plus en place. «Madame, c'est moi qui vais faire
l'Altesse et vous demander la permission de prendre congé, mais ma
femme a été très souffrante et je ne veux pas qu'elle reste davantage
immobile.» Mme Swann refit la révérence et la princesse eut pour nous
tous un divin sourire qu'elle sembla amener du passé, des grâces de sa
jeunesse, des soirées de Compiègne et qui coula intact et doux sur le
visage tout à l'heure grognon, puis elle s'éloigna suivie des deux
dames d'honneur qui n'avaient fait, à la façon d'interprètes, de
bonnes d'enfants, ou de gardes-malades que ponctuer notre conversation
de phrases insignifiantes et d'explications inutiles. «Vous devriez
aller écrire votre nom chez elle, un jour de cette semaine, me dit Mme
Swann; on ne corne pas de bristol à toutes ces royautés, comme disent
les Anglais, mais elle vous invitera si vous vous faites inscrire.»

Parfois dans ces derniers jours d'hiver, nous entrions avant d'aller
nous promener dans quelqu'une des petites expositions qui s'ouvraient
alors et où Swann, collectionneur de marque, était salué avec une
particulière déférence par les marchands de tableaux chez qui elles
avaient lieu. Et par ces temps encore froids, mes anciens désirs de
partir pour le Midi et Venise étaient réveillés par ces salles où un
printemps déjà avancé et un soleil ardent mettaient des reflets
violacés sur les Alpilles roses et donnaient la transparence foncée de
l'émeraude au Grand Canal. S'il faisait mauvais nous allions au
concert ou au théâtre et goûter ensuite dans un «Thé». Dès que Mme
Swann voulait me dire quelque chose qu'elle désirait que les personnes
des tables voisines ou même les garçons qui servaient ne comprissent
pas, elle me le disait en anglais comme si c'eût été un langage connu
de nous deux seulement. Or tout le monde savait l'anglais, moi seul je
ne l'avais pas encore appris et étais obligé de le dire à Mme Swann
pour qu'elle cessât de faire sur les personnes qui buvaient le thé ou
sur celles qui l'apportaient, des réflexions que je devinais
désobligeantes sans que j'en comprisse, ni que l'individu visé en
perdît un seul mot.

Une fois à propos d'une matinée théâtrale, Gilberte me causa un
étonnement profond. C'était justement le jour dont elle m'avait parlé
d'avance et où tombait l'anniversaire de la mort de son grand-père.
Nous devions elle et moi, aller entendre avec son institutrice, les
fragments d'un opéra et Gilberte s'était habillée dans l'intention de
se rendre à cette exécution musicale, gardant l'air d'indifférence
qu'elle avait l'habitude de montrer pour la chose que nous devions
faire, disant que ce pouvait être n'importe quoi pourvu que cela me
plût et fût agréable à ses parents. Avant le déjeuner, sa mère nous
prit à part pour lui dire que cela ennuyait son père de nous voir
aller au concert ce jour-là. Je trouvai que c'était trop naturel.
Gilberte resta impassible mais devint pâle d'une colère qu'elle ne put
cacher, et ne dit plus un mot. Quand M. Swann revint, sa femme
l'emmena à l'autre bout du salon et lui parla à l'oreille. Il appela
Gilberte, et la prit à part dans la pièce à côté. On entendit des
éclats de voix. Je ne pouvais cependant pas croire que Gilberte, si
soumise, si tendre, si sage, résistât à la demande de son père, un
jour pareil et pour une cause si insignifiante. Enfin Swann sortit en
lui disant:

-- «Tu sais ce que je t'ai dit. Maintenant, fais ce que tu voudras.»

La figure de Gilberte resta contractée pendant tout le déjeuner, après
lequel nous allâmes dans sa chambre. Puis tout d'un coup, sans une
hésitation et comme si elle n'en avait eue à aucun moment: Deux
heures! s'écria-t-elle, mais vous savez que le concert commence à deux
heures et demie. Et elle dit à son institutrice de se dépêcher.

-- «Mais, lui dis-je, est-ce que cela n'ennuie pas votre père?»

-- «Pas le moins du monde.»

-- «Cependant, il avait peur que cela ne semble bizarre à cause de cet
anniversaire.»

-- «Qu'est-ce que cela peut me faire ce que les autres pensent. Je
trouve ça grotesque de s'occuper des autres dans les choses de
sentiment. On sent pour soi, pas pour le public. Mademoiselle qui a
peu de distractions se fait une fête d'aller à ce concert, je ne vais
pas l'en priver pour faire plaisir au public.»

Elle prit son chapeau.

-- «Mais Gilberte, lui dis-je en lui prenant le bras, ce n'est pas
pour faire plaisir au public, c'est pour faire plaisir à votre père.»

-- «Vous n'allez pas me faire d'observations, j'espère, me
cria-t-elle, d'une voix dure et en se dégageant vivement.»

Faveur plus précieuse encore que de m'emmener avec eux au Jardin
d'Acclimatation ou au concert, les Swann ne m'excluaient même pas de
leur amitié avec Bergotte, laquelle avait été à l'origine du charme
que je leur avais trouvé quand, avant même de connaître Gilberte, je
pensais que son intimité avec le divin vieillard eût fait d'elle pour
moi la plus passionnante des amies, si le dédain que je devais lui
inspirer ne m'eût pas interdit l'espoir qu'elle m'emmenât jamais avec
lui visiter les villes qu'il aimait. Or, un jour, Mme Swann m'invita à
un grand déjeuner. Je ne savais pas quels devaient être les convives.
En arrivant, je fus, dans le vestibule, déconcerté par un incident qui
m'intimida. Mme Swann manquait rarement d'adopter les usages qui
passent pour élégants pendant une saison et ne parvenant pas à se
maintenir sont bientôt abandonnés (comme beaucoup d'années auparavant
elle avait eu son «hansom cab», ou faisait imprimer sur une invitation
à déjeuner que c'était «to meet» un personnage plus ou moins
important). Souvent ces usages n'avaient rien de mystérieux et
n'exigeaient pas d'initiation. C'est ainsi que, mince innovation de
ces années-là et importée d'Angleterre, Odette avait fait faire à son
mari des cartes où le nom de Charles Swann était précédé de «Mr».
Après la première visite que je lui avais faite, Mme Swann avait corné
chez moi un de ces «cartons» comme elle disait. Jamais personne ne
m'avait déposé de cartes; je ressentis tant de fierté, d'émotion, de
reconnaissance, que réunissant tout ce que je possédais d'argent, je
commandais une superbe corbeille de camélias et l'envoyai à Mme Swann.
Je suppliai mon père d'aller mettre une carte chez elle, mais de s'en
faire vite graver d'abord où son nom fût précédé de «Mr». Il n'obéit à
aucune de mes deux prières, j'en fus désespéré pendant quelques jours,
et me demandai ensuite s'il n'avait pas eu raison. Mais l'usage du
«Mr», s'il était inutile, était clair. Il n'en était pas ainsi d'un
autre qui, le jour de ce déjeuner me fut révélé, mais non pourvu de
signification. Au moment où j'allais passer de l'antichambre dans le
salon, le maître d'hôtel me remit une enveloppe mince et longue sur
laquelle mon nom était écrit. Dans ma surprise, je le remerciai,
cependant je regardais l'enveloppe. Je ne savais pas plus ce que j'en
devais faire qu'un étranger d'un de ces petits instruments que l'on
donne aux convives dans les dîners chinois. Je vis qu'elle était
fermée, je craignis d'être indiscret en l'ouvrant tout de suite et je
la mis dans ma poche d'un air entendu. Mme Swann m'avait écrit
quelques jours auparavant de venir déjeuner «en petit comité». Il y
avait pourtant seize personnes, parmi lesquelles j'ignorais absolument
que se trouvât Bergotte. Mme Swann qui venait de me «nommer» comme
elle disait à plusieurs d'entre elles, tout à coup, à la suite de mon
nom, de la même façon qu'elle venait de le dire (et comme si nous
étions seulement deux invités du déjeuner qui devaient être chacun
également contents de connaître l'autre), prononça le nom du doux
Chantre aux cheveux blancs. Ce nom de Bergotte me fit tressauter comme
le bruit d'un revolver, qu'on aurait déchargé sur moi, mais
instinctivement pour faire bonne contenance je saluai; devant moi,
comme ces prestidigitateurs qu'on aperçoit intacts et en redingote
dans la poussière d'un coup de feu d'où s'envole une colombe, mon
salut m'était rendu par un homme jeune, rude, petit, râblé et myope, à
nez rouge en forme de coquille de colimaçon et à barbiche noire.
J'étais mortellement triste, car ce qui venait d'être réduit en
poudre, ce n'était pas seulement le langoureux vieillard dont il ne
restait plus rien, c'était aussi la beauté d'une uvre immense que
j'avais pu loger dans l'organisme défaillant et sacré que j'avais
comme un temple construit expressément pour elle, mais à laquelle
aucune place n'était réservée dans le corps trapu, rempli de
vaisseaux, d'os, de ganglions, du petit homme à nez camus et à
barbiche noire qui était devant moi. Tout le Bergotte que j'avais
lentement et délicatement élaboré moi-même, goutte à goutte, comme une
stalactite, avec la transparente beauté de ses livres, ce Bergotte-là
se trouvait d'un seul coup ne plus pouvoir être d'aucun usage du
moment qu'il fallait conserver le nez en colimaçon et utiliser la
barbiche noire; comme n'est plus bonne à rien la solution que nous
avions trouvée pour un problème dont nous avions lu incomplètement la
donnée et sans tenir compte que le total devait faire un certain
chiffre. Le nez et la barbiche étaient des éléments aussi inéluctables
et d'autant plus gênants que, me forçant à réédifier entièrement le
personnage de Bergotte, ils semblaient encore impliquer, produire,
sécréter incessamment un certain genre d'esprit actif et satisfait de
soi, ce qui n'était pas de jeu, car cet esprit-là n'avait rien à voir
avec la sorte d'intelligence répandue dans ces livres, si bien connus
de moi et que pénétrait une douce et divine sagesse. En partant d'eux,
je ne serais jamais arrivé à ce nez en colimaçon; mais en partant de
ce nez qui n'avait pas l'air de s'en inquiéter, faisait cavalier seul
et «fantaisie», j'allais dans une tout autre direction que l'uvre de
Bergotte, j'aboutirais, semblait-il à quelque mentalité d'ingénieur
pressé, de la sorte de ceux qui quand on les salue croient comme il
faut de dire: «Merci et vous» avant qu'on leur ait demandé de leurs
nouvelles et si on leur déclare qu'on a été enchanté de faire leur
connaissance, répondent par une abréviation qu'ils se figurent bien
portée, intelligente et moderne en ce qu'elle évite de perdre en de
vaines formules un temps précieux: «Également». Sans doute, les noms
sont des dessinateurs fantaisistes, nous donnant des gens et des pays
des croquis si peu ressemblants que nous éprouvons souvent une sorte
de stupeur quand nous avons devant nous au lieu du monde imaginé, le
monde visible (qui d'ailleurs, n'est pas le monde vrai, nos sens ne
possédant pas beaucoup plus le don de la ressemblance que
l'imagination, si bien que les dessins enfin approximatifs qu'on peut
obtenir de la réalité sont au moins aussi différents du monde vu que
celui-ci l'était du monde imaginé). Mais pour Bergotte la gêne du nom
préalable n'était rien auprès de celle que me causait l'uvre connue, à
laquelle j'étais obligé d'attacher, comme après un ballon, l'homme à
barbiche sans savoir si elle garderait la force de s'élever. Il
semblait bien pourtant que ce fût lui qui eût écrit les livres que
j'avais tant aimés, car Mme Swann ayant cru devoir lui dire mon goût
pour l'un d'eux, il ne montra nul étonnement qu'elle en eût fait part
à lui plutôt qu'à un autre convive, et ne sembla pas voir là l'effet
d'une méprise; mais, emplissant la redingote qu'il avait mise en
l'honneur de tous ces invités, d'un corps avide du déjeuner prochain
ayant son attention occupée d'autres réalités importantes, ce ne fut
que comme à un épisode révolu de sa vie antérieure, et comme si on
avait fait allusion à un costume du duc de Guise qu'il eût mis une
certaine année à un bal costumé, qu'il sourit en se reportant à l'idée
de ses livres, lesquels aussitôt déclinèrent pour moi (entraînant dans
leur chute toute la valeur du Beau, de l'univers, de la vie) jusqu'à
n'avoir été que quelque médiocre divertissement d'homme à barbiche. Je
me disais qu'il avait dû s'y appliquer, mais que s'il avait vécu dans
une île entourée par des bancs d'huîtres perlières, il se fût à la
place livré avec succès au commerce des perles. Son uvre ne me
semblait plus aussi inévitable. Et alors je me demandais si
l'originalité prouve vraiment que les grands écrivains soient des
Dieux régnant chacun dans un royaume qui n'est qu'à lui, ou bien s'il
n'y a pas dans tout cela un peu de feinte, si les différences entre
les uvres ne seraient pas le résultat du travail, plutôt que
l'expression d'une différence radicale d'essence entre les diverses
personnalités.

Cependant on était passé à table. A côté de mon assiette je trouvai un
illet dont la tige était enveloppée dans du papier d'argent. Il
m'embarrassa moins que n'avait fait l'enveloppe remise dans
l'antichambre et que j'avais complètement oubliée. L'usage, pourtant
aussi nouveau pour moi, me parut plus intelligible quand je vis tous
les convives masculins s'emparer d'un illet semblable qui accompagnait
leur couvert et l'introduire dans la boutonnière de leur redingote. Je
fis comme eux avec cet air naturel d'un libre penseur dans une église,
lequel ne connaît pas la messe, mais se lève quand tout le monde se
lève et se met à genoux un peu après que tout le monde s'est mis à
genoux. Un autre usage inconnu et moins éphémère me déplut davantage.
De l'autre côté de mon assiette il y en avait une plus petite remplie
d'une matière noirâtre que je ne savais pas être du caviar. J'étais
ignorant de ce qu'il fallait en faire, mais résolu à n'en pas manger.

Bergotte n'était pas placé loin de moi, j'entendais parfaitement ses
paroles. Je compris alors l'impression de M. de Norpois. Il avait en
effet un organe bizarre; rien n'altère autant les qualités matérielles
de la voix que de contenir de la pensée: la sonorité des diphtongues,
l'énergie des labiales, en sont influencées. La diction l'est aussi.
La sienne me semblait entièrement différente de sa manière d'écrire et
même les choses qu'il disait de celles qui remplissent ses ouvrages.
Mais la voix sort d'un masque sous lequel elle ne suffit pas à nous
faire reconnaître d'abord un visage que nous avons vu à découvert dans
le style. Dans certains passages de la conversation où Bergotte avait
l'habitude de se mettre à parler d'une façon qui ne paraissait pas
affectée et déplaisante qu'à M. de Norpois, j'ai été long à découvrir
une exacte correspondance avec les parties de ses livres où sa forme
devenait si poétique et musicale. Alors il voyait dans ce qu'il disait
une beauté plastique indépendante de la signification des phrases, et
comme la parole humaine est en rapport avec l'âme, mais sans
l'exprimer comme fait le style, Bergotte avait l'air de parler presque
à contre-sens, psalmodiant certains mots et, s'il poursuivait
au-dessous d'eux une seule image, les filant sans intervalle comme un
même son, avec une fatigante monotonie. De sorte qu'un débit
prétentieux, emphatique et monotone était le signe de la qualité
esthétique de ses propos, et l'effet dans sa conversation, de ce même
pouvoir qui produisait dans ses livres la suite des images et
l'harmonie. J'avais eu d'autant plus de peine à m'en apercevoir
d'abord que ce qu'il disait à ces moments-là, précisément parce que
c'était vraiment de Bergotte n'avait pas l'air d'être du Bergotte.
C'était un foisonnement d'idées précises, non incluses dans ce «genre
Bergotte» que beaucoup de chroniqueurs s'étaient approprié; et cette
dissemblance était probablement, -- vue d'une façon trouble à travers
la conversation, comme une image derrière un verre fumé -- un autre
aspect de ce fait que quand on lisait une page de Bergotte, elle
n'était jamais ce qu'aurait écrit n'importe lequel de ces plats
imitateurs qui pourtant, dans le journal et dans le livre, ornaient
leur prose de tant d'images et de pensées «à la Bergotte». Cette
différence dans le style venait de ce que «le Bergotte» était avant
tout quelque élément précieux et vrai, caché au cur de quelque chose,
puis extrait d'elle par ce grand écrivain grâce à son génie,
extraction qui était le but du doux Chantre et non pas de faire du
Bergotte. A vrai dire il en faisait malgré lui puisqu'il était
Bergotte, et qu'en ce sens chaque nouvelle beauté de son uvre était la
petite quantité de Bergotte enfouie dans une chose et qu'il en avait
tirée. Mais si par là chacune de ces beautés était apparentée avec les
autres et reconnaissable, elle restait cependant particulière, comme
la découverte qui l'avait mise à jour; nouvelle, par conséquent
différente de ce qu'on appelait le genre Bergotte qui était une vague
synthèse des Bergotte déjà trouvés et rédigés par lui, lesquels ne
permettaient nullement à des hommes sans génie d'augurer ce qu'il
découvrirait ailleurs. Il en est ainsi pour tous les grands écrivains,
la beauté de leurs phrases est imprévisible, comme est celle d'une
femme qu'on ne connaît pas encore; elle est création puisqu'elle
s'applique à un objet extérieur auquel ils pensent -- et non à soi --
et qu'ils n'ont pas encore exprimé. Un auteur de mémoires
d'aujourd'hui, voulant sans trop en avoir l'air, faire du Saint-Simon,
pourra à la rigueur écrire la première ligne du portrait de Villars:
«C'était un assez grand homme brun... avec une physionomie vive,
ouverte, sortante», mais quel déterminisme pourra lui faire trouver la
seconde ligne qui commence par: «et véritablement un peu folle». La
vraie variété est dans cette plénitude d'éléments réels et inattendus,
dans le rameau chargé de fleurs bleues qui s'élance contre toute
attente, de la haie printanière qui semblait déjà comble, tandis que
l'imitation purement formelle de la variété (et on pourrait raisonner
de même pour toutes les autres qualités du style) n'est que vide et
uniformité, c'est-à-dire ce qui est le plus opposé à la variété, et ne
peut chez les imitateurs en donner l'illusion et en rappeler le
souvenir que pour celui qui ne l'a pas comprise chez les maîtres.

Aussi, -- de même que le dicton de Bergotte eût sans doute charmé si
lui-même n'avait été que quelque amateur récitant du prétendu
Bergotte, au lieu qu'elle était liée à la pensée de Bergotte en
travail et en action par des rapports vitaux que l'oreille ne
dégageait pas immédiatement, -- de même c'était parce que Bergotte
appliquait cette pensée avec précision à la réalité qui lui plaisait
que son langage avait quelque chose de positif, de trop nourrissant,
qui décevait ceux qui s'attendaient à l'entendre parler seulement de
«l'éternel torrent des apparences» et des «mystérieux frissons de la
beauté». Enfin la qualité toujours rare et neuve de ce qu'il écrivait
se traduisait dans sa conversation par une façon si subtile d'aborder
une question, en négligeant tous ses aspects déjà connus, qu'il avait
l'air de la prendre par un petit côté, d'être dans le faux, de faire
du paradoxe, et qu'ainsi ses idées semblaient le plus souvent
confuses, chacun appelant idées claires celles qui sont au même degré
de confusion que les siennes propres. D'ailleurs toute nouveauté ayant
pour condition l'élimination préalable du poncif auquel nous étions
habitués et qui nous semblait la réalité même, toute conversation
neuve, aussi bien que toute peinture, toute musique originales,
paraîtra toujours alambiquée et fatigante. Elle repose sur des figures
auxquelles nous ne sommes pas accoutumées, le causeur nous paraît ne
parler que par métaphores, ce qui lasse et donne l'impression d'un
manque de vérité. (Au fond les anciennes formes de langage avaient été
elles aussi autrefois des images difficiles à suivre quand l'auditeur
ne connaissait pas encore l'univers qu'elles peignaient. Mais depuis
longtemps on se figure que c'était l'univers réel, on se repose sur
lui.) Aussi quand Bergotte, ce qui semble pourtant bien simple
aujourd'hui, disait de Cottard que c'était un ludion qui cherchait son
équilibre, et de Brichot que «plus encore qu'à Mme Swann le soin de sa
coiffure lui donnait de la peine parce que doublement préoccupé de son
profil et de sa réputation. Il fallait à tout moment que l'ordonnance
de la chevelure lui donnât l'air à la fois d'un lion et d'un
philosophe», on éprouvait vite de la fatigue et on eût voulu reprendre
pied sur quelque chose de plus concret, disait-on, pour signifier de
plus habituel. Les paroles méconnaissables sorties du masque que
j'avais sous les yeux c'était bien à l'écrivain que j'admirais qu'il
fallait les rapporter, elles n'auraient pas su s'insérer dans ses
livres à la façon d'un puzzle qui s'encadre entre d'autres, elles
étaient dans un autre plan et nécessitaient une transposition
moyennant laquelle un jour que je me répétais des phrases que j'avais
entendu dire à Bergotte, j'y retrouvai toute l'armature de son style
écrit, dont je pus reconnaître et nommer les différentes pièces dans
ce discours parlé qui m'avait paru si différent.

A un point de vue plus accessoire, la façon spéciale, un peu trop
minutieuse et intense, qu'il avait de prononcer certains mots,
certains adjectifs qui revenaient souvent dans sa conversation et
qu'il ne disait pas sans une certaine emphase, faisant ressortir
toutes leurs syllabes et chanter la dernière (comme pour le mot visage
qu'il substituait toujours au mot figure et à qui il ajoutait un grand
nombre de v, d's, de g, qui semblaient tous exploser de sa main
ouverte à ces moments) correspondait exactement à la belle place où
dans sa prose il mettait ces mots aimés en lumière, précédés d'une
sorte de marge et composés de telle façon dans le nombre total de la
phrase, qu'on était obligé, sous peine de faire une faute de mesure,
d'y faire compter toute leur «quantité». Pourtant, on ne retrouvait
pas dans le langage de Bergotte certain éclairage qui dans ses livres
comme dans ceux de quelques autres auteurs, modifie souvent dans la
phrase écrite l'apparence des mots. C'est sans doute qu'il vient de
grandes profondeurs et n'amène pas ses rayons jusqu'à nos paroles dans
les heures où ouverts aux autres par la conversation, nous sommes dans
une certaine mesure fermés à nous-même. A cet égard il y avait plus
d'intonations, plus d'accent, dans ses livres que dans ses propos:
accent indépendant de la beauté du style, que l'auteur lui-même n'a
pas perçu sans doute, car il n'est pas séparable de sa personnalité la
plus intime. C'est cet accent qui aux moments où, dans ses livres,
Bergotte était entièrement naturel rythmait les mots souvent alors
fort insignifiants qu'il écrivait. Cet accent n'est pas noté dans le
texte, rien ne l'y indique et pourtant il s'ajoute de lui-même aux
phrases, on ne peut pas les dire autrement, il est ce qu'il y avait de
plus éphémère et pourtant de plus profond chez l'écrivain et c'est
cela qui portera témoignage sur sa nature, qui dira si malgré toutes
les duretés qu'il a exprimées il était doux, malgré toutes les
sensualités, sentimental.

Certaines particularités d'élocution qui existaient à l'état de
faibles traces dans la conversation de Bergotte ne lui appartenaient
pas en propre, car quand j'ai connu plus tard ses frères et ses surs,
je les ai retrouvées chez eux bien plus accentuées. C'était quelque
chose de brusque et de rauque dans les derniers mots d'une phrase
gaie, quelque chose d'affaibli et d'expirant à la fin d'une phrase
triste. Swann, qui avait connu le Maître quand il était enfant, m'a
dit qu'alors on entendait chez lui, tout autant que chez ses frères et
surs ces inflexions en quelque sorte familiales, tour à tour, cris de
violente gaieté, murmures d'une lente mélancolie et que dans la salle
où ils jouaient tous ensemble il faisait sa partie, mieux qu'aucun,
dans leurs concerts successivement assourdissants et languides. Si
particulier qu'il soit, tout ce bruit qui s'échappe des êtres est
fugitif et ne leur survit pas. Mais il n'en fut pas ainsi de la
prononciation de la famille Bergotte. Car s'il est difficile de
comprendre jamais, même dans les Maîtres-Chanteurs, comment un artiste
peut inventer la musique en écoutant gazouiller les oiseaux, pourtant
Bergotte avait transposé et fixé dans sa prose cette façon de traîner
sur des mots qui se répètent en clameurs de joie ou qui s'égouttent en
tristes soupirs. Il y a dans ses livres telles terminaisons de phrases
où l'accumulation des sonorités qui se prolongent, comme aux derniers
accords d'une ouverture d'Opéra qui ne peut pas finir et redit
plusieurs fois sa suprême cadence avant que le chef d'orchestre pose
son bâton, dans lesquelles je retrouvai plus tard un équivalent
musical de ces cuivres phonétiques de la famille Bergotte. Mais pour
lui, à partir du moment où il les transporta dans ses livres, il cessa
inconsciemment d'en user dans son discours. Du jour où il avait
commencé d'écrire et, à plus forte raison, plus tard, quand je le
connus, sa voix s'en était désorchestrée pour toujours.

Ces jeunes Bergotte -- le futur écrivain et ses frères et surs --
n'étaient sans doute pas supérieurs, au contraire, à des jeunes gens
plus fins, plus spirituels qui trouvaient les Bergotte bien bruyants,
voire un peu vulgaires, agaçants dans leurs plaisanteries qui
caractérisaient le «genre» moitié prétentieux, moitié bêta, de la
maison. Mais le génie, même le grand talent, vient moins d'éléments
intellectuels et d'affinement social supérieurs à ceux d'autrui, que
de la faculté de les transformer, de les transposer. Pour faire
chauffer un liquide avec une lampe électrique, il ne s'agit pas
d'avoir la plus forte lampe possible, mais une dont le courant puisse
cesser d'éclairer, être dérivé et donner, au lieu de lumière, de la
chaleur. Pour se promener dans les airs, il n'est pas nécessaire
d'avoir l'automobile la plus puissante, mais une automobile qui ne
continuant pas de courir à terre et coupant d'une verticale la ligne
qu'elle suivait soit capable de convertir en force ascensionnelle sa
vitesse horizontale. De même ceux qui produisent des uvres géniales ne
sont pas ceux qui vivent dans le milieu le plus délicat, qui ont la
conversation la plus brillante, la culture la plus étendue, mais ceux
qui ont eu le pouvoir, cessant brusquement de vivre pour eux-mêmes, de
rendre leur personnalité pareille à un miroir, de telle sorte que leur
vie si médiocre d'ailleurs qu'elle pouvait être mondainement et même,
dans un certain sens, intellectuellement parlant, s'y reflète, le
génie consistant dans le pouvoir réfléchissant et non dans la qualité
intrinsèque du spectacle reflété. Le jour où le jeune Bergotte put
montrer au monde de ses lecteurs le salon de mauvais goût où il avait
passé son enfance et les causeries pas très drôles qu'il y tenait avec
ses frères, ce jour-là il monta plus haut que les amis de sa famille,
plus spirituels et plus distingués: ceux-ci dans leurs belles
Rolls-Royce pourraient rentrer chez eux en témoignant un peu de mépris
pour la vulgarité des Bergotte; mais lui, de son modeste appareil qui
venait enfin de «décoller», il les survolait.

C'était, non plus avec des membres de sa famille, mais avec certains
écrivains de son temps que d'autres traits de son élocution lui
étaient communs. De plus jeunes qui commençaient à le renier et
prétendaient n'avoir aucune parenté intellectuelle avec lui, la
manifestaient dans le vouloir en employant les mêmes adverbes, les
mêmes prépositions qu'il répétait sans cesse, en construisant les
phrases de la même manière, en parlant sur le même ton amorti,
ralenti, par réaction contre le langage éloquent et facile d'une
génération précédente. Peut-être ces jeunes gens -- on en verra qui
étaient dans ce cas -- n'avaient-ils pas connu Bergotte. Mais sa façon
de penser, inoculée en eux, y avait développé ces altérations de la
syntaxe et de l'accent qui sont en relation nécessaire avec
l'originalité intellectuelle. Relation qui demande à être interprétée
d'ailleurs. Ainsi Bergotte, s'il ne devait rien à personne dans sa
façon d'écrire, tenait sa façon de parler, d'un de ses vieux
camarades, merveilleux causeur dont il avait subi l'ascendant, qu'il
imitait sans le vouloir dans la conversation, mais qui, lui, étant
moins doué, n'avait jamais écrit de livres vraiment supérieurs. De
sorte que si l'on s'en était tenu à l'originalité du débit, Bergotte
eût été étiqueté disciple, écrivain de seconde main, alors que,
influencé par son ami, dans le domaine de la causerie, il avait été
original et créateur comme écrivain. Sans doute encore pour se séparer
de la précédente génération, trop amie des abstractions, des grands
lieux communs, quand Bergotte voulait dire du bien d'un livre, ce
qu'il faisait valoir, ce qu'il citait c'était toujours quelque scène
faisant image, quelque tableau sans signification rationnelle. «Ah!
si! disait-il, c'est bien! il y a une petite fille en châle orange,
ah! c'est bien», ou encore: «Oh! oui il y a un passage où il y a un
régiment qui traverse la ville, ah! oui, c'est bien!» Pour le style,
il n'était pas tout à fait de son temps (et restait du reste fort
exclusivement de son pays, il détestait Tolstoï, Georges Eliot, Ibsen
et Dostoïevski) car le mot qui revenait toujours quand il voulait
faire l'éloge d'un style, c'était le mot «doux». «Si, j'aime, tout de
même mieux le Chateaubriand d'Atala que celui de René, il me semble
que c'est plus doux.» Il disait ce mot-là comme un médecin à qui un
malade assure que le lait lui fait mal à l'estomac et qui répond:
«C'est pourtant bien doux.» Et il est vrai qu'il y avait dans le style
de Bergotte une sorte d'harmonie pareille à celle pour laquelle les
anciens donnaient à certains de leurs orateurs des louanges dont nous
concevons difficilement la nature, habitués que nous sommes à nos
langues modernes où on ne cherche pas ce genre d'effets.

Il disait aussi, avec un sourire timide, de pages de lui pour
lesquelles on lui déclarait son admiration: «Je crois que c'est assez
vrai, c'est assez exact, cela peut être utile», mais simplement par
modestie, comme à une femme à qui on dit que sa robe, ou sa fille, est
ravissante, répond, pour la première: «Elle est commode», pour la
seconde: «Elle a un bon caractère». Mais l'instinct du constructeur
était trop profond chez Bergotte pour qu'il ignorât que la seule
preuve qu'il avait bâti utilement et selon la vérité, résidait dans la
joie que son uvre lui avait donnée, à lui d'abord, et aux autres
ensuite. Seulement bien des années plus tard, quand il n'eut plus de
talent, chaque fois qu'il écrivit quelque chose dont il n'était pas
content, pour ne pas l'effacer comme il aurait dû, pour le publier, il
se répéta, à soi-même cette fois: «Malgré tout, c'est assez exact,
cela n'est pas inutile à mon pays.» De sorte que la phrase murmurée
jadis devant ses admirateurs par une ruse de sa modestie, le fut, à la
fin, dans le secret de son cur, par les inquiétudes de son orgueil. Et
les mêmes mots qui avaient servi à Bergotte d'excuse superflue pour la
valeur de ses premières uvres, lui devinrent comme une inefficace
consolation de la médiocrité des dernières.

Une espèce de sévérité de goût qu'il avait, de volonté de n'écrire
jamais que des choses dont il pût dire: «C'est doux», et qui l'avait
fait passer tant d'années pour un artiste stérile, précieux, ciseleur
de riens, était au contraire le secret de sa force, car l'habitude
fait aussi bien le style de l'écrivain que le caractère de l'homme et
l'auteur qui s'est plusieurs fois contenté d'atteindre dans
l'expression de sa pensée à un certain agrément, pose ainsi pour
toujours les bornes de son talent, comme en cédant souvent au plaisir,
à la paresse, à la peur de souffrir on dessine soi-même sur un
caractère où la retouche finit par n'être plus possible la figure de
ses vices et les limites de sa vertu.

Si, pourtant, malgré tant de correspondances que je perçus dans la
suite entre l'écrivain et l'homme, je n'avais pas cru au premier
moment, chez Mme Swann, que ce fût Bergotte, que ce fût l'auteur de
tant de livres divins qui se trouvât devant moi, peut-être n'avais-je
pas eu absolument tort, car lui-même (au vrai sens du mot) ne le
«croyait» pas non plus. Il ne le croyait pas puisqu'il montrait un
grand empressement envers des gens du monde (sans être d'ailleurs
snob), envers des gens de lettres, des journalistes, qui lui étaient
bien inférieurs. Certes, maintenant il avait appris par le suffrage
des autres, qu'il avait du génie, à côté de quoi la situation dans le
monde et les positions officielles ne sont rien. Il avait appris qu'il
avait du génie, mais il ne le croyait pas puisqu'il continuait à
simuler la déférence envers des écrivains médiocres pour arriver à
être prochainement académicien, alors que l'Académie ou le faubourg
Saint-Germain n'ont pas plus à voir avec la part de l'Esprit éternel
laquelle est l'auteur des livres de Bergotte qu'avec le principe de
causalité ou l'idée de Dieu. Cela il le savait aussi, comme un
kleptomane sait inutilement qu'il est mal de voler. Et l'homme à
barbiche et à nez en colimaçon avait des ruses de gentleman voleur de
fourchettes, pour se rapprocher du fauteuil académique espéré, de
telle duchesse qui disposait de plusieurs voix, dans les élections,
mais de s'en rapprocher en tâchant qu'aucune personne qui eût estimé
que c'était un vice de poursuivre un pareil but, pur voir son manège.
Il n'y réussissait qu'à demi, on entendait alterner avec les propos du
vrai Bergotte, ceux du Bergotte égoïste, ambitieux et qui ne pensait
qu'à parler de tels gens puissants, nobles ou riches, pour se faire
valoir, lui qui dans ses livres, quand il était vraiment lui-même
avait si bien montré, pur comme celui d'une source, le charme des
pauvres.

Quant à ces autres vices auxquels avait fait allusion M. de Norpois, à
cet amour à demi incestueux qu'on disait même compliqué
d'indélicatesse en matière d'argent, s'ils contredisaient d'une façon
choquante la tendance de ses derniers romans, pleins d'un souci si
scrupuleux, si douloureux, du bien, que les moindres joies de leurs
héros en étaient empoisonnées et que pour le lecteur même il s'en
dégageait un sentiment d'angoisse à travers lequel l'existence la plus
douce semblait difficile à supporter, ces vices ne prouvaient pas
cependant, à supposer qu'on les imputât justement à Bergotte, que sa
littérature fût mensongère, et tant de sensibilité, de la comédie. De
même qu'en pathologie certains états d'apparence semblable, sont dûs,
les uns à un excès, d'autres à une insuffisance de tension, de
sécrétion, etc., de même il peut y avoir vice par hypersensibilité
comme il y a vice par manque de sensibilité. Peut-être n'est-ce que
dans des vies réellement vicieuses que le problème moral peut se poser
avec toute sa force d'anxiété. Et à ce problème l'artiste donne une
solution non pas dans le plan de sa vie individuelle, mais de ce qui
est pour lui sa vraie vie, une solution générale, littéraire. Comme
les grands docteurs de l'Église commencèrent souvent tout en étant
bons par connaître les péchés de tous les hommes, et en tirèrent leur
sainteté personnelle, souvent les grands artistes tout en étant
mauvais se servent de leurs vices pour arriver à concevoir la règle
morale de tous. Ce sont les vices (ou seulement les faiblesses et les
ridicules) du milieu où ils vivaient, les propos inconséquents, la vie
frivole et choquante de leur fille, les trahisons de leur femme ou
leurs propres fautes, que les écrivains ont le plus souvent flétries
dans leurs diatribes sans changer pour cela le train de leur ménage ou
le mauvais ton qui règne dans leur foyer. Mais ce contraste frappait
moins autrefois qu'au temps de Bergotte, parce que d'une part, au fur
et à mesure que se corrompait la société, les notions de moralité
allaient s'épurant, et que d'autre part le public s'était mis au
courant plus qu'il n'avait encore fait jusque-là de la vie privée des
écrivains; et certains soirs au théâtre on se montrait l'auteur que
j'avais tant admiré à Combray, assis au fond d'une loge dont la seule
composition semblait un commentaire singulièrement risible ou
poignant, un impudent démenti de la thèse qu'il venait de soutenir
dans sa dernière uvre. Ce n'est pas ce que les uns ou les autres
purent me dire qui me renseigna beaucoup sur la bonté ou la méchanceté
de Bergotte. Tel de ses proches fournissait des preuves de sa dureté,
tel inconnu citait un trait (touchant car il avait été évidemment
destiné à rester caché) de sa sensibilité profonde. Il avait agi
cruellement avec sa femme. Mais dans une auberge de village où il
était venu passer la nuit il était resté pour veiller une pauvresse
qui avait tenté de se jeter à l'eau, et quand il avait été obligé de
partir il avait laissé beaucoup d'argent à l'aubergiste pour qu'il ne
chassât pas cette malheureuse et pour qu'il eût des attentions envers
elle. Peut-être plus le grand écrivain se développa en Bergotte aux
dépens de l'homme à barbiche, plus sa vie individuelle se noya dans le
flot de toutes les vies qu'il imaginait et ne lui parut plus l'obliger
à des devoirs effectifs, lesquels étaient remplacés pour lui par le
devoir d'imaginer ces autres vies. Mais en même temps parce qu'il
imaginait les sentiments des autres, aussi bien que s'ils avaient été
les siens, quand l'occasion faisait qu'il avait à s'adresser à un
malheureux, au moins d'une façon passagère, il le faisait en se
plaçant non à son point de vue personnel, mais à celui même de l'être
qui souffrait, point de vue d'où lui aurait fait horreur le langage de
ceux qui continuent à penser à leurs petits intérêts devant la douleur
d'autrui. De sorte qu'il a excité autour de lui des rancunes
justifiées et des gratitudes ineffaçables.

C'était surtout un homme qui au fond n'aimait vraiment que certaines
images et (comme une miniature au fond d'un coffret) que les composer
et les peindre sous les mots. Pour un rien qu'on lui avait envoyé, si
ce rien lui était l'occasion d'en entrelacer quelques-unes, il se
montrait prodigue dans l'expression de sa reconnaissance, alors qu'il
n'en témoignait aucune pour un riche présent. Et s'il avait eu à se
défendre devant un tribunal, malgré lui il aurait choisi ses paroles
non selon l'effet qu'elles pouvaient produire sur le juge mais en vue
d'images que le juge n'aurait certainement pas aperçues.

Ce premier jour où je le vis chez les parents de Gilberte, je racontai
à Bergotte que j'avais entendu récemment la Berma dans Phèdre; il me
dit que dans la scène où elle reste le bras levé à la hauteur de
l'épaule -- précisément une des scènes où on avait tant applaudi --
elle avait su évoquer avec un art très noble des chefs-d'uvre qu'elle
n'avait peut-être d'ailleurs jamais vus, une Hespéride qui fait ce
geste sur une métope d'Olympie, et aussi les belles vierges de
l'ancien Erechthéion.

-- «Ce peut être une divination, je me figure pourtant qu'elle va dans
les musées. Ce serait intéressant à «repérer» (repérer était une de
ces expressions habituelles à Bergotte et que tels jeunes gens qui ne
l'avaient jamais rencontré lui avaient prises, parlant comme lui par
une sorte de suggestion à distance).

-- Vous pensez aux Cariatides? demanda Swann.

-- Non, non, dit Bergotte, sauf dans la scène où elle avoue sa passion
à none et où elle fait avec la main le mouvement d'Hégeso dans la
stèle du Céramique, c'est un art bien plus ancien qu'elle ranime. Je
parlais des Koraï de l'ancien Erechthéion, et je reconnais qu'il n'y a
peut-être rien qui soit aussi loin de l'art de Racine, mais il y a
tant déjà de choses dans Phèdre..., une de plus... Oh! et puis, si,
elle est bien jolie la petite Phèdre du VIe siècle, la verticalité du
bras, la boucle du cheveu qui «fait marbre», si, tout de même, c'est
très fort d'avoir trouvé tout ça. Il y a là beaucoup plus d'antiquité
que dans bien des livres qu'on appelle cette année «antiques».

Comme Bergotte avait adressé dans un de ses livres une invocation
célèbre à ces statues archaïques, les paroles qu'il prononçait en ce
moment étaient fort claires pour moi et me donnaient une nouvelle
raison de m'intéresser au jeu de la Berma. Je tâchais de la revoir
dans mon souvenir, telle qu'elle avait été dans cette scène où je me
rappelais qu'elle avait élevé le bras à la hauteur de l'épaule. Et je
me disais: «Voilà l'Hespéride d'Olympie; voilà la sur d'une de ces
admirables orantes de l'Acropole; voilà ce que c'est qu'un art noble.»
Mais pour que ces pensées pussent m'embellir le geste de la Berma, il
aurait fallu que Bergotte me les eût fournies avant la représentation.
Alors pendant que cette attitude de l'actrice existait effectivement
devant moi, à ce moment où la chose qui a lieu a encore la plénitude
de la réalité, j'aurais pu essayer d'en extraire l'idée de sculpture
archaïque. Mais de la Berma dans cette scène, ce que je gardais
c'était un souvenir qui n'était plus modifiable, mince comme une image
dépourvue de ces dessous profonds du présent qui se laissent creuser
et d'où l'on peut tirer véridiquement quelque chose de nouveau, une
image à laquelle on ne peut imposer rétroactivement une interprétation
qui ne serait plus susceptible de vérification, de sanction objective.
Pour se mêler à la conversation, Mme Swann me demanda si Gilberte
avait pensé à me donner ce que Bergotte avait écrit sur Phèdre. «J'ai
une fille si étourdie», ajouta-t-elle. Bergotte eut un sourire de
modestie et protesta que c'étaient des pages sans importance. «Mais
c'est si ravissant ce petit opuscule, ce petit tract», dit Mme Swann
pour se montrer bonne maîtresse de maison, pour faire croire qu'elle
avait lu la brochure, et aussi parce qu'elle n'aimait pas seulement
complimenter Bergotte, mais faire un choix entre les choses qu'il
écrivait, le diriger. Et à vrai dire elle l'inspira, d'une autre
façon, du reste qu'elle ne crut. Mais enfin il y a entre ce que fut
l'élégance du salon de Mme Swann et tout un côté de l'uvre de Bergotte
des rapports tels que chacun des deux peut être alternativement pour
les vieillards d'aujourd'hui, un commentaire de l'autre.

Je me laissais aller à raconter mes impressions. Souvent Bergotte ne
les trouvait pas justes, mais il me laissait parler. Je lui dis que
j'avais aimé cet éclairage vert qu'il y a au moment où Phèdre lève le
bras. «Ah! vous feriez très plaisir au décorateur qui est un grand
artiste, je le lui raconterai parce qu'il est très fier de cette
lumière-là. Moi je dois dire que je ne l'aime pas beaucoup, ça baigne
tout dans une espèce de machine glauque, la petite Phèdre là-dedans
fait trop branche de corail au fond d'un aquarium. Vous direz que ça
fait ressortir le côté cosmique du drame. Ça c'est vrai. Tout de même
ce serait mieux pour une pièce qui se passerait chez Neptune. Je sais
bien qu'il y a là de la vengeance de Neptune. Mon Dieu je ne demande
pas qu'on ne pense qu'à Port-Royal, mais enfin, tout de même ce que
Racine a raconté ce ne sont pas les amours des oursins. Mais enfin
c'est ce que mon ami a voulu et c'est très fort tout de même et au
fond, c'est assez joli. Oui, enfin vous avez aimé ça, vous avez
compris, n'est-ce pas, au fond nous pensons de même là-dessus, c'est
un peu insensé ce qu'il a fait, n'est-ce pas, mais enfin c'est très
intelligent.» Et quand l'avis de Bergotte était ainsi contraire au
mien, il ne me réduisait nullement au silence, à l'impossibilité de
rien répondre, comme eût fait celui de M. de Norpois. Cela ne prouve
pas que les opinions de Bergotte fussent moins valables que celles de
l'ambassadeur, au contraire. Une idée forte communique un peu de sa
force au contradicteur. Participant à la valeur universelle des
esprits, elle s'insère, se greffe en l'esprit de celui qu'elle réfute,
au milieu d'idées adjacentes, à l'aide desquelles, reprenant quelque
avantage, il la complète, la rectifie; si bien que la sentence finale
est en quelque sorte l'uvre des deux personnes qui discutaient. C'est
aux idées qui ne sont pas, à proprement parler, des idées, aux idées
qui ne tenant à rien, ne trouvent aucun point d'appui, aucun rameau
fraternel dans l'esprit de l'adversaire, que celui-ci, aux prises avec
le pur vide, ne trouve rien à répondre. Les arguments de M. de Norpois
(en matière d'art) étaient sans réplique parce qu'ils étaient sans
réalité.

Bergotte n'écartant pas mes objections, je lui avouai qu'elles avaient
été méprisées par M. de Norpois. «Mais c'est un vieux serin,
répondit-il; il vous a donné des coups de bec parce qu'il croit
toujours avoir devant lui un échaudé ou une seiche.» «Comment! vous
connaissez Norpois», me dit Swann. «Oh! il est ennuyeux comme la
pluie, interrompit sa femme qui avait grande confiance dans le
jugement de Bergotte et craignait sans doute que M. de Norpois ne nous
eût dit du mal d'elle. J'ai voulu causer avec lui après le dîner, je
ne sais pas si c'est l'âge ou la digestion, mais je l'ai trouvé d'un
vaseux. Il semble qu'on aurait eu besoin de le doper!» «Oui, n'est-ce
pas, dit Bergotte, il est bien obligé de se taire assez souvent pour
ne pas épuiser avant la fin de la soirée la provision de sottises qui
empèsent le jabot de la chemise et maintiennent le gilet blanc.» «Je
trouve Bergotte et ma femme bien sévères, dit Swann qui avait pris
chez lui «l'emploi» d'homme de bon sens. Je reconnais que Norpois ne
peut pas vous intéresser beaucoup, mais à un autre point de vue (car
Swann aimait à recueillir les beautés de la «vie»), il est quelqu'un
d'assez curieux, d'assez curieux comme «amant». Quand il était
secrétaire à Rome, ajouta-t-il, après s'être assuré que Gilberte ne
pouvait pas entendre, il avait à Paris une maîtresse dont il était
éperdu et il trouvait le moyen de faire le voyage deux fois par
semaine pour la voir deux heures. C'était du reste une femme très
intelligente et ravissante à ce moment-là, c'est une douairière
maintenant. Et il en a eu beaucoup d'autres dans l'intervalle. Moi je
serais devenu fou s'il avait fallu que la femme que j'aimais habitât
Paris pendant que j'étais retenu à Rome. Pour les gens nerveux il
faudrait toujours qu'ils aimassent comme disent les gens du peuple,
«au-dessous d'eux» afin qu'une question d'intérêt mît la femme qu'ils
aiment à leur discrétion.» A ce moment Swann s'aperçut de
l'application que je pouvais faire de cette maxime à lui et à Odette.
Et comme même chez les êtres supérieurs, au moment où ils semblent
planer avec vous au-dessus de la vie, l'amour-propre reste mesquin, il
fut pris d'une grande mauvaise humeur contre moi. Mais cela ne se
manifesta que par l'inquiétude de son regard. Il ne me dit rien au
moment même. Il ne faut pas trop s'en étonner. Quand Racine, selon un
récit d'ailleurs controuvé, mais dont la matière se répète tous les
jours dans la vie de Paris, fit allusion à Scarron devant Louis XIV,
le plus puissant roi du monde ne dit rien le soir même au poète. Et
c'est le lendemain que celui-ci tomba en disgrâce.

Mais comme une théorie désire d'être exprimée entièrement, Swann,
après cette minute d'irritation et ayant essuyé le verre de son
monocle, compléta sa pensée en ces mots qui devaient plus tard prendre
dans mon souvenir la valeur d'un avertissement prophétique et duquel
je ne sus pas tenir compte. «Cependant le danger de ce genre d'amours
est que la sujétion de la femme calme un moment la jalousie de l'homme
mais la rend aussi plus exigeante. Il arrive à faire vivre sa
maîtresse comme ces prisonniers qui sont jour et nuit éclairés pour
être mieux gardés. Et cela finit généralement par des drames.»

Je revins à M. de Norpois. «Ne vous y fiez pas, il est au contraire
très mauvaise langue», dit Mme Swann avec un accent qui me parut
d'autant plus signifier que M. de Norpois avait mal parlé d'elle, que
Swann regarda sa femme d'un air de réprimande et comme pour l'empêcher
d'en dire davantage.

Cependant Gilberte qu'on avait déjà prié deux fois d'aller se préparer
pour sortir, restait à nous écouter, entre sa mère et son père, à
l'épaule duquel elle était câlinement appuyée. Rien, au premier
aspect, ne faisait plus contraste avec Mme Swann qui était brune que
cette jeune fille à la chevelure rousse, à la peau dorée. Mais au bout
d'un instant on reconnaissait en Gilberte bien des traits -- par
exemple le nez arrêté avec une brusque et infaillible décision par le
sculpteur invisible qui travaille de son ciseau pour plusieurs
générations -- l'expression, les mouvements de sa mère; pour prendre
une comparaison dans un autre art, elle avait l'air d'un portrait peu
ressemblant encore de Mme Swann que le peintre par un caprice de
coloriste, eût fait poser à demi-déguisée, prête à se rendre à un
dîner de «têtes», en vénitienne. Et comme elle n'avait pas qu'une
perruque blonde, mais que tout atome sombre avait été expulsé de sa
chair laquelle dévêtue de ses voiles bruns, semblait plus nue,
recouverte seulement des rayons dégagés par un soleil intérieur, le
grimage n'était pas que superficiel, mais incarné; Gilberte avait
l'air de figurer quelque animal fabuleux, ou de porter un travesti
mythologique. Cette peau rousse c'était celle de son père au point que
la nature semblait avoir eu, quand Gilberte avait été créée à résoudre
le problème, de refaire peu à peu Mm Swann, en n'ayant à sa
disposition comme matière, que la peau de M. Swann. Et la nature
l'avait utilisée parfaitement, comme un maître huchier qui tient à
laisser apparents le grain, les nuds du bois. Dans la figure de
Gilberte, au coin du nez d'Odette parfaitement reproduit, la peau se
soulevait pour garder intacts les deux grains de beauté de M. Swann.
C'était une nouvelle variété de Mme Swann qui était obtenue là, à côté
d'elle, comme un lilas blanc près d'un lilas violet. Il ne faudrait
pourtant pas se représenter la ligne de démarcation entre les deux
ressemblances comme absolument nette. Par moments, quand Gilberte
riait, on distinguait l'ovale de la joue de son père dans la figure de
sa mère comme si on les avait mis ensemble pour voir ce que donnerait
le mélange; cet ovale se précisait comme un embryon se forme, il
s'allongeait obliquement, se gonflait, au bout d'un instant il avait
disparu. Dans les yeux de Gilberte il y avait le bon regard franc de
son père; c'est celui qu'elle avait eu quand elle m'avait donné la
bille d'agate et m'avait dit: «Gardez-la en souvenir de notre amitié.»
Mais, posait-on à Gilberte une question sur ce qu'elle avait fait,
alors on voyait dans ces mêmes yeux l'embarras, l'incertitude, la
dissimulation, la tristesse qu'avait autrefois Odette quand Swann lui
demandait où elle était allée, et qu'elle lui faisait une de ces
réponses mensongères qui désespéraient l'amant et maintenant lui
faisaient brusquement changer la conversation en mari incurieux et
prudent. Souvent aux Champs-Élysées, j'avais été inquiet en voyant ce
regard chez Gilberte. Mais la plupart du temps, c'était à tort. Car
chez elle, survivance toute physique de sa mère, ce regard -- celui-là
du moins -- ne correspondait plus à rien. C'est quand elle était allée
à son cours, quand elle devait rentrer pour une leçon que les pupilles
de Gilberte exécutaient ce mouvement qui jadis en les yeux d'Odette
était causés par la peur de révéler qu'elle avait reçu dans la journée
un de ses amants ou qu'elle était pressée de se rendre à un
rendez-vous. Telles on voyait ces deux natures de M. et de Mme Swann
onduler, refluer, empiéter tour à tour l'une sur l'autre, dans le
corps de cette Mélusine.

Sans doute on sait bien qu'un enfant tient de son père et de sa mère.
Encore la distribution des qualités et des défauts dont il hérite se
fait-elle si étrangement que, de deux qualités qui semblaient
inséparables chez un des parents, on ne trouve plus que l'une chez
l'enfant, et alliée à celui des défauts de l'autre parent qui semblait
inconciliable avec elle. Même l'incarnation d'une qualité morale dans
un défaut physique incompatible est souvent une des lois de la
ressemblance filiale. De deux surs, l'une aura, avec la fière stature
de son père, l'esprit mesquin de sa mère; l'autre, toute remplie de
l'intelligence paternelle, la présentera au monde sous l'aspect qu'a
sa mère; le gros nez, le ventre noueux, et jusqu'à la voix sont
devenus les vêtements de dons qu'on connaissait sous une apparence
superbe. De sorte que de chacune des deux surs on peut dire avec
autant de raison que c'est elle qui tient le plus de tel de ses
parents. Il est vrai que Gilberte était fille unique, mais il y avait,
au moins, deux Gilbertes. Les deux natures, de son père et de sa mère,
ne faisaient pas que se mêler en elle; elles se la disputaient, et
encore ce serait parler inexactement et donnerait à supposer qu'une
troisième Gilberte souffrait pendant ce temps là d'être la proie des
deux autres. Or, Gilberte était tour à tour l'une et puis l'autre, et
à chaque moment rien de plus que l'une, c'est-à-dire incapable, quand
elle était moins bonne, d'en souffrir, la meilleure Gilberte ne
pouvant alors du fait de son absence momentanée, constater cette
déchéance. Aussi la moins bonne des deux était-elle libre de se
réjouir de plaisirs peu nobles. Quand l'autre parlait avec le cur de
son père, elle avait des vues larges, on aurait voulu conduire avec
elle une belle et bienfaisante entreprise, on le lui disait, mais au
moment où l'on allait conclure, le cur de sa mère avait déjà repris
son tour; et c'est lui qui vous répondait; et on était déçu et irrité
-- presque intrigué comme devant une substitution de personne -- par
une réflexion mesquine, un ricanement fourbe, où Gilberte se
complaisait, car ils sortaient de ce qu'elle-même était à ce
moment-là. L'écart était même parfois tellement grand entre les deux
Gilberte qu'on se demandait, vainement du reste, ce qu'on avait pu lui
faire, pour la retrouver si différente. Le rendez-vous qu'elle vous
avait proposé, non seulement elle n'y était pas venue et ne s'excusait
pas ensuite, mais, quelle que fût l'influence qui eût pu faire changer
sa détermination, elle se montrait si différente ensuite, qu'on aurait
cru que, victime d'une ressemblance comme celle qui fait le fond des
Ménechmes, on n'était pas devant la personne qui vous avait si
gentiment demandé à vous voir, si elle ne nous eût témoigné une
mauvaise humeur qui décelait qu'elle se sentait en faute et désirait
éviter les explications.

-- «Allons, va, tu vas nous faire attendre», lui dit sa mère.

-- «Je suis si bien près de mon petit papa, je veux rester encore un
moment», répondit Gilberte en cachant sa tête sous le bras de son père
qui passa tendrement les doigts dans la chevelure blonde.

Swann était un de ces hommes qui ayant vécu longtemps dans les
illusions de l'amour, ont vu le bien-être qu'ils ont donné à nombre de
femmes accroître le bonheur de celles-ci sans créer de leur part
aucune reconnaissance, aucune tendresse envers eux; mais dans leur
enfant ils croient sentir une affection qui, incarnée dans leur nom
même, les fera durer après leur mort. Quand il n'y aurait plus de
Charles Swann, il y aurait encore une Mlle Swann, ou une Mme X., née
Swann, qui continuerait à aimer le père disparu. Même à l'aimer trop
peut-être, pensait sans doute Swann, car il répondit à Gilberte: «Tu
es une bonne fille» de ce ton attendri par l'inquiétude que nous
inspire pour l'avenir, la tendresse trop passionnée d'un être destiné
à nous survivre. Pour dissimuler son émotion, il se mêla à notre
conversation sur la Berma. Il me fit remarquer, mais d'un ton détaché,
ennuyé, comme s'il voulait rester en quelque sorte en dehors de ce
qu'il disait, avec quelle intelligence, quelle justesse imprévue
l'actrice disait à none: «Tu le savais!» Il avait raison: cette
intonation-là du moins, avait une valeur vraiment intelligible et
aurait pu par là satisfaire à mon désir de trouver des raisons
irréfutables d'admirer la Berma. Mais c'est à cause de sa clarté même
qu'elle ne le contentait point. L'intonation était si ingénieuse,
d'une intention, d'un sens si définis, qu'elle semblait exister en
elle-même et que toute artiste intelligente eût pu l'acquérir. C'était
une belle idée; mais quiconque la concevrait aussi pleinement la
posséderait de même. Il restait à la Berma qu'elle l'avait trouvée,
mais peut-on employer ce mot de «trouver», quand il s'agit de quelque
chose qui ne serait pas différent si on l'avait reçu, quelque chose
qui ne tient pas essentiellement à votre être puisqu'un autre peut
ensuite le reproduire?

«Mon Dieu, mais comme votre présence élève le niveau de la
conversation! me dit comme pour s'excuser auprès de Bergotte, Swann
qui avait pris dans le milieu Guermantes l'habitude de recevoir les
grands artistes comme de bons amis à qui on cherche seulement à faire
manger les plats qu'ils aiment, jouer aux jeux ou, à la campagne, se
livrer aux sports qui leur plaisent. «Il me semble que nous parlons
bien d'art», ajouta-t-il. -- «C'est très bien, j'aime beaucoup ça»,
dit Mme Swann en me jetant un regard reconnaissant, par bonté et aussi
parce qu'elle avait gardé ses anciennes aspirations vers une
conversation plus intellectuelle. Ce fut ensuite à d'autres personnes,
à Gilberte en particulier que parla Bergotte. J'avais dit à celui-ci
tout ce que je ressentais avec une liberté qui m'avait étonné et qui
tenait à ce qu'ayant pris avec lui, depuis des années (au cours de
tant d'heures de solitude et de lecture, où il n'était pour moi que la
meilleure partie de moi-même), l'habitude de la sincérité, de la
franchise, de la confiance, il m'intimidait moins qu'une personne avec
qui j'aurais causé pour la première fois. Et cependant pour la même
raison j'étais fort inquiet de l'impression que j'avais dû produire
sur lui, le mépris que j'avais supposé qu'il aurait pour mes idées ne
datant pas d'aujourd'hui, mais des temps déjà anciens où j'avais
commencé à lire ses livres, dans notre jardin de Combray. J'aurais
peut-être dû pourtant me dire que puisque c'était sincèrement, en
m'abandonnant à ma pensée, que d'une part j'avais tant sympathisé avec
l'uvre de Bergotte et que, d'autre part, j'avais éprouvé au théâtre un
désappointement dont je ne connaissais pas les raisons, ces deux
mouvements instinctifs qui m'avaient entraîné ne devaient pas être si
différents l'un de l'autre, mais obéir aux mêmes lois; et que cet
esprit de Bergotte, que j'avais aimé dans ses livres ne devait pas
être quelque chose d'entièrement étranger et hostile à ma déception et
à mon incapacité de l'exprimer. Car mon intelligence devait être une,
et peut-être même n'en existe-t-il qu'une seule dont tout le monde est
co-locataire, une intelligence sur laquelle chacun, du fond de son
corps particulier porte ses regards, comme au théâtre, où si chacun a
sa place, en revanche, il n'y a qu'une seule scène. Sans doute, les
idées que j'avais le goût de chercher à démêler, n'étaient pas celles
qu'approfondissait d'ordinaire Bergotte dans ses livres. Mais si
c'était la même intelligence que nous avions lui et moi à notre
disposition, il devait, en me les entendant exprimer, se les rappeler,
les aimer, leur sourire, gardant probablement, malgré ce que je
supposais, devant son il intérieur, tout une autre partie de
l'intelligence que celle dont une découpure avait passé dans ses
livres et d'après laquelle j'avais imaginé tout son univers mental. De
même que les prêtres, ayant la plus grande expérience du cur, peuvent
le mieux pardonner aux péchés qu'ils ne commettent pas, de même le
génie ayant la plus grande expérience de l'intelligence peut le mieux
comprendre les idées qui sont le plus opposées à celles qui forment le
fond de ses propres uvres. J'aurais dû me dire tout cela (qui
d'ailleurs n'a rien de très agréable, car la bienveillance des hauts
esprits a pour corollaire l'incompréhension et l'hostilité des
médiocres; or, on est beaucoup moins heureux de l'amabilité d'un grand
écrivain qu'on trouve à la rigueur dans ses livres qu'on ne souffre de
l'hostilité d'une femme qu'on n'a pas choisie pour son intelligence,
mais qu'on ne peut s'empêcher d'aimer). J'aurais dû me dire tout cela,
mais ne me le disais pas, j'étais persuadé que j'avais paru stupide à
Bergotte, quand Gilberte me chuchota à l'oreille:

-- «Je nage dans la joie, parce que vous avez fait la conquête de mon
grand ami Bergotte. Il a dit à maman qu'il vous avait trouvé
extrêmement intelligent.»

-- «Où allons-nous?» demandai-je à Gilberte. -- «Oh! où on voudra,
moi, vous savez, aller ici ou là...» Mais depuis l'incident qui avait
eu lieu le jour de l'anniversaire de la mort de son grand-père, je me
demandais si le caractère de Gilberte n'était pas autre que ce que
j'avais cru, si cette indifférence à ce qu'on ferait, cette sagesse,
ce calme, cette douce soumission constante, ne cachaient pas au
contraire des désirs très passionnés que par amour-propre elle ne
voulait pas laisser voir et qu'elle ne révélait que par sa soudaine
résistance quand ils étaient par hasard contrariés.

Comme Bergotte habitait dans le même quartier que mes parents, nous
partîmes ensemble; en voiture il me parla de ma santé: «Nos amis m'ont
dit que vous étiez souffrant. Je vous plains beaucoup. Et puis malgré
cela je ne vous plains pas trop, parce que je vois bien que vous devez
avoir les plaisirs de l'intelligence et c'est probablement ce qui
compte surtout pour vous, comme pour tous ceux qui les connaissent.»

Hélas! ce qu'il disait là, combien je sentais que c'était peu vrai
pour moi que tout raisonnement, si élevé qu'il fût, laissait froid,
qui n'étais heureux que dans des moments de simple flânerie, quand
j'éprouvais du bien-être; je sentais combien ce que je désirais dans
la vie était purement matériel, et avec quelle facilité je me serais
passé de l'intelligence. Comme je ne distinguais pas entre les
plaisirs ceux qui me venaient de sources différentes, plus ou moins
profondes et durables, je pensai, au moment de lui répondre, que
j'aurais aimé une existence où j'aurais été lié avec la duchesse de
Guermantes, et où j'aurais souvent senti comme dans l'ancien bureau
d'octroi des Champs-Élysées une fraîcheur qui m'eût rappelé Combray.
Or, dans cet idéal de vie que je n'osais lui confier, les plaisirs de
l'intelligence ne tenaient aucune place.

-- «Non, monsieur, les plaisirs de l'intelligence sont bien peu de
chose pour moi, ce n'est pas eux que je recherche, je ne sais même pas
si je les ai jamais goûtés.»

-- «Vous croyez vraiment, me répondit-il. Eh bien, écoutez, si, tout
de même, cela doit être cela que vous aimez le mieux, moi, je me le
figure, voilà ce que je crois.»

Il ne me persuadait certes pas; pourtant je me sentais plus heureux,
moins à l'étroit. A cause de ce que m'avait dit M. de Norpois, j'avais
considéré mes moments de rêverie, d'enthousiasme, de confiance en moi,
comme purement subjectifs et sans vérité. Or, selon Bergotte qui avait
l'air de connaître mon cas, il semblait que le symptôme à négliger
c'était au contraire mes doutes, mon dégoût de moi-même. Surtout ce
qu'il avait dit de M. de Norpois, ôtait beaucoup de sa force à une
condamnation que j'avais crue sans appel.

«Etes-vous bien soigné? me demanda Bergotte. Qui est-ce qui s'occupe
de votre santé?» Je lui dis que j'avais vu et reverrais sans doute
Cottard. «Mais ce n'est pas ce qu'il vous faut! me répondit-il. Je ne
le connais pas comme médecin, Mais je l'ai vu chez Mme Swann. C'est un
imbécile. A supposer que cela n'empêche pas d'être un bon médecin, ce
que j'ai peine à croire, cela empêche d'être un bon médecin pour
artistes, pour gens intelligents. Les gens comme vous ont besoin de
médecins appropriés, je dirais presque de régimes, de médicaments
particuliers. Cottard vous ennuiera et rien que l'ennui empêchera son
traitement d'être efficace. Et puis ce traitement ne peut pas être le
même pour vous que pour un individu quelconque. Les trois quarts du
mal des gens intelligents viennent de leur intelligence. Il leur faut
au moins un médecin qui connaisse ce mal-là. Comment voulez-vous que
Cottard puisse vous soigner, il a prévu la difficulté de digérer les
sauces, l'embarras gastrique, mais il n'a pas prévu la lecture de
Shakespeare... Aussi ses calculs ne sont plus justes avec vous,
l'équilibre est rompu, c'est toujours le petit ludion qui remonte. Il
vous trouvera une dilatation de l'estomac, il n'a pas besoin de vous
examiner, puisqu'il l'a d'avance dans son il. Vous pouvez le voir,
elle se reflète dans son lorgnon.» Cette manière de parler me
fatiguait beaucoup, je me disais avec la stupidité du bon sens: «Il
n'y a pas plus de dilatation de l'estomac reflétée dans le lorgnon du
professeur Cottard, que de sottises cachées dans le gilet blanc de M.
de Norpois.» «Je vous conseillerais plutôt, poursuivit Bergotte, le
docteur du Boulbon, qui est tout à fait intelligent.» «C'est un grand
admirateur de vos uvres», lui répondis-je. Je vis que Bergotte le
savait et j'en conclus que les esprits fraternels se rejoignent vite,
qu'on a peu de vrais «amis inconnus». Ce que Bergotte me dit au sujet
de Cottard me frappa tout en étant contraire à tout ce que je croyais.
Je ne m'inquiétais nullement de trouver mon médecin ennuyeux;
j'attendais de lui que, grâce à un art dont les lois m'échappaient, il
rendît au sujet de ma santé un indiscutable oracle en consultant mes
entrailles. Et je ne tenais pas à ce que, à l'aide d'une intelligence
où j'aurais pu le suppléer, il cherchât à comprendre la mienne, que je
ne me représentais que comme un moyen indifférent en soi-même, de
tâcher d'atteindre des vérités extérieures. Je doutais beaucoup que le
gens intelligents eussent besoin d'une autre hygiène que les imbéciles
et j'étais tout prêt à me soumettre à celle de ces derniers.
«Quelqu'un qui aurait besoin d'un bon médecin, c'est notre ami Swann»,
dit Bergotte. Et comme je demandais s'il était malade. «Hé! bien c'est
l'homme qui a épousé une fille, qui avale par jour cinquante
couleuvres de femmes qui ne veulent pas recevoir la sienne, ou
d'hommes qui ont couché avec elle. On les voit, elles lui tordent la
bouche. Regardez un jour le sourcil circonflexe qu'il a quand il
rentre, pour voir qui il y a chez lui.» La malveillance avec laquelle
Bergotte parlait ainsi à un étranger d'amis chez qui il était reçu
depuis si longtemps était aussi nouvelle pour moi que le ton presque
tendre que chez les Swann il prenait à tous moments avec eux. Certes,
une personne comme ma grand'tante, par exemple, eût été incapable avec
aucun de nous, de ces gentillesses que j'avais entendu Bergotte
prodiguer à Swann. Même aux gens qu'elle aimait, elle se plaisait à
dire des choses désagréables. Mais hors de leur présence elle n'aurait
pas prononcé une parole qu'ils n'eussent pu entendre. Rien, moins que
notre société de Combray ne ressemblait au monde. Celle des Swann
était déjà un acheminement vers lui, vers ses flots versatiles. Ce
n'était pas encore la grande mer, c'était déjà la lagune. «Tout ceci
de vous à moi», me dit Bergotte en me quittant devant ma porte.
Quelques années plus tard, je lui aurais répondu: «Je ne répète jamais
rien.» C'est la phrase rituelle des gens du monde, par laquelle chaque
fois le médisant est faussement rassuré. C'est celle que j'aurais déjà
ce jour-là adressée à Bergotte car on n'invente pas tout ce qu'on dit,
surtout dans les moments où on agit comme personnage social. Mais je
ne la connaissais pas encore. D'autre part, celle de ma grand'tante
dans une occasion semblable eût été: «Si vous ne voulez pas que ce
soit répété, pourquoi le dites-vous?» C'est la réponse des gens
insociables, des «mauvaises têtes». Je ne l'étais pas: je m'inclinai
en silence.

Des gens de lettres qui étaient pour moi des personnages considérables
intriguaient pendant des années avant d'arriver à nouer avec Bergotte
des relations qui restaient toujours obscurément littéraires et ne
sortaient pas de son cabinet de travail, alors que moi, je venais de
m'installer parmi les amis du grand écrivain, d'emblée et
tranquillement, comme quelqu'un qui au lieu de faire la queue avec
tout le monde pour avoir une mauvaise place, gagne les meilleures,
ayant passé par un couloir fermé aux autres. Si Swann me l'avait ainsi
ouvert, c'est sans doute parce que comme un roi se trouve
naturellement inviter les amis de ses enfants dans la loge royale, sur
le yacht royal, de même les parents de Gilberte recevaient les amis de
leur fille au milieu des choses précieuses qu'ils possédaient et des
intimités plus précieuses encore qui y étaient encadrées. Mais à cette
époque je pensai, et peut-être avec raison, que cette amabilité de
Swann était indirectement à l'adresse de mes parents. J'avais cru
entendre autrefois à Combray qu'il leur avait offert, voyant mon
admiration pour Bergotte, de m'emmener dîner chez lui, et que mes
parents avaient refusé, disant que j'étais trop jeune et trop nerveux
pour «sortir». Sans doute, mes parents représentaient-ils pour
certaines personnes, justement celles qui me semblaient le plus
merveilleuses, quelque chose de tout autre qu'à moi, de sorte que
comme au temps où la dame en rose avait adressé à mon père des éloges
dont il s'était montré si peu digne, j'aurais souhaité que mes parents
comprissent quel inestimable présent je venais de recevoir et
témoignassent leur reconnaissance à ce Swann généreux et courtois qui
me l'avait, ou le leur avait, offert, sans avoir plus l'air de
s'apercevoir de sa valeur que ne fait dans la fresque de Luini, le
charmant roi mage, au nez busqué, aux cheveux blonds, et avec lequel
on lui avait trouvé autrefois paraît-il, une grande ressemblance.

Malheureusement, cette faveur que m'avait faite Swann et que, en
rentrant, avant même d'ôter mon pardessus, j'annonçai à mes parents,
avec l'espoir qu'elle éveillerait dans leur cur un sentiment aussi ému
que le mien et les déterminerait envers les Swann à quelque
«politesse» énorme et décisive, cette faveur ne parut pas très
appréciée par eux. «Swann t'a présenté à Bergotte? Excellente
connaissance, charmante relation! s'écria ironiquement mon père. Il ne
manquait plus que cela!» Hélas, quand j'eus ajouté qu'il ne goûtait
pas du tout M. de Norpois:

-- «Naturellement! reprit-il. Cela prouve bien que c'est un esprit
faux et malveillant. Mon pauvre fils tu n'avais pas déjà beaucoup de
sens commun, je suis désolé de te voir tombé dans un milieu qui va
achever de te détraquer.»

Déjà ma simple fréquentation chez les Swann avait été loin d'enchanter
mes parents. La présentation à Bergotte leur apparut comme une
conséquence néfaste, mais naturelle, d'une première faute, de la
faiblesse qu'ils avaient eue et que mon grand-père eût appelée un
«manque de circonspection». Je sentis que je n'avais plus pour
compléter leur mauvaise humeur qu'à dire que cet homme pervers et qui
n'appréciait pas M. de Norpois, m'avait trouvé extrêmement
intelligent. Quand mon père, en effet, trouvait qu'une personne, un de
mes camarades par exemple, était dans une mauvaise voie -- comme moi
en ce moment -- si celui-là avait alors l'approbation de quelqu'un que
mon père n'estimait pas, il voyait dans ce suffrage la confirmation de
son fâcheux diagnostic. Le mal ne lui en apparaissait que plus grand.
Je l'entendais déjà qui allait s'écrier: «Nécessairement, c'est tout
un ensemble!», mot qui m'épouvantait par l'imprécision et l'immensité
des réformes dont il semblait annoncer l'imminente introduction dans
ma si douce vie. Mais comme, n'eussé-je pas raconté ce que Bergotte
avait dit de moi, rien ne pouvait plus quand même effacer l'impression
qu'avaient éprouvée mes parents, qu'elle fût encore un peu plus
mauvaise n'avait pas grande importance. D'ailleurs ils me semblaient
si injustes, tellement dans l'erreur, que non seulement je n'avais pas
l'espoir, mais presque pas le désir de les ramener à une vue plus
équitable. Pourtant sentant au moment où les mots sortaient de ma
bouche, comme ils allaient être effrayés de penser que j'avais plu à
quelqu'un qui trouvait les hommes intelligents bêtes, était l'objet du
mépris des honnêtes gens, et duquel la louange en me paraissant
enviable m'encourageait au mal, ce fut à voix basse et d'un air un peu
honteux que, achevant mon récit, je jetai le bouquet: «Il a dit aux
Swann qu'il m'avait trouvé extrêmement intelligent.» Comme un chien
empoisonné qui dans un champ se jette sans le savoir sur l'herbe qui
est précisément l'antidote de la toxine qu'il a absorbée, je venais
sans m'en douter de dire la seule parole qui fût au monde capable de
vaincre chez mes parents ce préjugé à l'égard de Bergotte, préjugé
contre lequel tous les plus beaux raisonnements que j'aurais pu faire,
tous les éloges que je lui aurais décernés, seraient demeurés vains.
Au même instant la situation changea de face:

-- «Ah!... Il a dit qu'il te trouvait intelligent, dit ma mère. Cela
me fait plaisir parce que c'est un homme de talent?»

-- «Comment! il a dit cela? reprit mon père... Je ne nie en rien sa
valeur littéraire devant laquelle tout le monde s'incline, seulement
c'est ennuyeux qu'il ait cette existence peu honorable dont a parlé à
mots couverts le père Norpois, ajouta-t-il sans s'apercevoir que
devant la vertu souveraine des mots magiques que je venais de
prononcer la dépravation des moeurs de Bergotte ne pouvait guère
lutter plus longtemps que la fausseté de son jugement.

-- «Oh! mon ami, interrompit maman, rien ne prouve que ce soit vrai.
On dit tant de choses. D'ailleurs, M. de Norpois est tout ce qu'il y a
de plus gentil, mais il n'est pas toujours très bienveillant, surtout
pour les gens qui ne sont pas de son bord.»

-- «C'est vrai, je l'avais aussi remarqué», répondit mon père.

«-- Et puis enfin il sera beaucoup pardonné à Bergotte puisqu'il a
trouvé mon petit enfant gentil», reprit maman tout en caressant avec
ses doigts mes cheveux et en attachant sur moi un long regard rêveur.

Ma mère d'ailleurs n'avait pas attendu ce verdict de Bergotte pour me
dire que je pouvais inviter Gilberte à goûter quand j'aurais des amis.
Mais je n'osais pas le faire pour deux raisons. La première est que
chez Gilberte, on ne servait jamais que du thé. A la maison au
contraire, maman tenait à ce qu'à côté du thé il y eût du chocolat.
J'avais peur que Gilberte ne trouvât cela commun et n'en conçût un
grand mépris pour nous. L'autre raison fut une difficulté de protocole
que je ne pus jamais réussir à lever. Quand j'arrivais chez Mme Swann
elle me demandait:

-- «Comment va madame votre mère?»

J'avais fait quelques ouvertures à maman pour savoir si elle ferait de
même quand viendrait Gilberte, point qui me semblait plus grave qu'à
la cour de Louis XIV le «Monseigneur». Mais maman ne voulut rien
entendre.

-- «Mais non, puisque je ne connais pas Mme Swann.»

-- «Mais elle ne te connaît pas davantage.»

-- «Je ne te dis pas, mais nous ne sommes pas obligés de faire
exactement de même en tout. Moi je ferai d'autres amabilités à
Gilberte que Madame Swann n'aura pas pour toi.»

Mais je ne fus pas convaincu et préférai ne pas inviter Gilberte.

Ayant quitté mes parents, j'allai changer de vêtements et en vidant
mes poches je trouvai tout à coup l'enveloppe que m'avait remise le
maître d'hôtel des Swann avant de m'introduire au salon. J'étais seul
maintenant. Je l'ouvris, à l'intérieur était une carte sur laquelle on
m'indiquait la dame à qui je devais offrir le bras pour aller à table.

Ce fut vers cette époque que Bloch bouleversa ma conception du monde,
ouvrit pour moi des possibilités nouvelles de bonheur (qui devaient du
reste se changer plus tard en possibilités de souffrance), en
m'assurant que contrairement à ce que je croyais au temps de mes
promenades du côté de Méséglise, les femmes ne demandaient jamais
mieux que de faire l'amour. Il compléta ce service en m'en rendant un
second que je ne devais apprécier que beaucoup plus tard: ce fut lui
qui me conduisit pour la première fois dans une maison de passe. Il
m'avait bien dit qu'il y avait beaucoup de jolies femmes qu'on peut
posséder. Mais je leur attribuais une figure vague, que les maisons de
passe devaient me permettre de remplacer par des visages particuliers.
De sorte que si j'avais à Bloch, -- pour sa «bonne nouvelle» que le
bonheur, la possession de la beauté, ne sont pas choses inaccessibles
et que nous avons fait uvre utile en y renonçant à jamais, -- une
obligation de même genre qu'à tel médecin ou tel philosophe optimiste
qui nous fait espérer la longévité dans ce monde, et de ne pas être
entièrement séparé de lui quand on aura passé dans un autre, les
maisons de rendez-vous que je fréquentai quelques années plus tard, --
en me fournissant des échantillons du bonheur, en me permettant
d'ajouter à la beauté des femmes cet élément que nous ne pouvons
inventer, qui n'est pas que le résumé des beautés anciennes, le
présent vraiment divin, le seul que nous ne puissions recevoir de
nous-même, devant lequel expirent toutes les créations logiques de
notre intelligence et que nous ne pouvons demander qu'à la réalité: un
charme individuel, -- méritèrent d'être classées par moi à côté de ces
autres bienfaiteurs d'origine plus récente mais d'utilité analogue
(avant lesquels nous imaginions sans ardeur la séduction de Mantegna,
de Wagner, de Sienne, d'après d'autres peintres, d'autres musiciens,
d'autres villes): les éditions d'histoire de la peinture illustrées,
les concerts symphoniques et les études sur les «Villes d'art». Mais
la maison où Bloch me conduisit et où il n'allait plus d'ailleurs
lui-même depuis longtemps était d'un rang trop inférieur, le personnel
était trop médiocre et trop peu renouvelé pour que j'y puisse
satisfaire d'anciennes curiosités ou contracter de nouvelles. La
patronne de cette maison ne connaissait aucune des femmes qu'on lui
demandait et en proposait toujours dont on n'aurait pas voulu. Elle
m'en vantait surtout une, une dont, avec un sourire plein de promesses
(comme si ç'avait été une rareté et un régal), elle disait: «C'est une
Juive! Ça ne vous dit rien?» (C'est sans doute à cause de cela qu'elle
l'appelait Rachel.) Et avec une exaltation niaise et factice qu'elle
espérait être communicative, et qui finissait sur un râle presque de
jouissance: «Pensez donc mon petit, une juive, il me semble que ça
doit être affolant! Rah!» Cette Rachel, que j'aperçus sans qu'elle me
vît, était brune, pas jolie, mais avait l'air intelligent, et non sans
passer un bout de langue sur ses lèvres, souriait d'un air plein
d'impertinence aux michés qu'on lui présentait et que j'entendais
entamer la conversation avec elle. Son mince et étroit visage était
entouré de cheveux noirs et frisés, irréguliers comme s'ils avaient
été indiqués par des hachures dans un lavis, à l'encre de Chine.
Chaque fois je promettais à la patronne qui me la proposait avec une
insistance particulière en vantant sa grande intelligence et son
instruction que je ne manquerais pas un jour de venir tout exprès pour
faire la connaissance de Rachel surnommée par moi «Rachel quand du
Seigneur». Mais le premier soir j'avais entendu celle-ci au moment où
elle s'en allait, dire à la patronne:

-- «Alors c'est entendu, demain je suis libre, si vous avez quelqu'un,
vous n'oublierez pas de me faire chercher.»

Et ces mots m'avaient empêché de voir en elle une personne parce
qu'ils me l'avaient fait classer immédiatement dans une catégorie
générale de femmes dont l'habitude commune à toutes était de venir là
le soir voir s'il n'y avait pas un louis ou deux à gagner. Elle
variait seulement la forme de sa phrase en disant:

-- «Si vous avez besoin de moi», ou «si vous avez besoin de
quelqu'un.»

La patronne qui ne connaissait pas l'opéra d'Halévy ignorait pourquoi
j'avais pris l'habitude de dire: «Rachel quand du Seigneur». Mais ne
pas la comprendre n'a jamais fait trouver une plaisanterie moins drôle
et c'est chaque fois en riant de tout son cur qu'elle me disait:

«-- Alors, ce n'est pas encore pour ce soir que je vous unis à «Rachel
quand du Seigneur»? «Comment dites-vous cela: «Rachel quand du
Seigneur!» Ah! ça c'est très bien trouvé. Je vais vous fiancer. Vous
verrez que vous ne le regretterez pas.»

Une fois je faillis me décider, mais elle était «sous presse», une
autre fois entre les mains du «coiffeur», un vieux monsieur qui ne
faisait rien d'autre aux femmes que verser de l'huile sur leurs
cheveux déroulés et les peigner ensuite. Et je me lassai d'attendre
bien que quelques habituées fort humbles, soi-disant ouvrières, mais
toujours sans travail, fussent venues me faire de la tisane et tenir
avec moi une longue conversation à laquelle, -- malgré le sérieux des
sujets traités, -- la nudité partielle ou complète de mes
interlocutrices donnait une savoureuse simplicité. Je cessai du reste
d'aller dans cette maison parce que désireux de témoigner mes bons
sentiments à la femme qui la tenait et avait besoin de meubles, je lui
en donnai quelques-uns, notamment un grand canapé -- que j'avais
hérités de ma tante Léonie. Je ne les voyais jamais car le manque de
place avait empêché mes parents de les laisser entrer chez nous et ils
étaient entassés dans un hangar. Mais dès que je les retrouvai dans la
maison où ces femmes se servaient d'eux, toutes les vertus qu'on
respirait dans la chambre de ma tante à Combray, m'apparurent,
suppliciées par le contact cruel auquel je les avais livrés sans
défense! J'aurais fait violer une morte que je n'aurais pas souffert
davantage. Je ne retournai plus chez l'entremetteuse, car ils me
semblaient vivre et me supplier, comme ces objets en apparence
inanimés d'un conte persan, dans lesquels sont enfermées des âmes qui
subissent un martyre et implorent leur délivrance. D'ailleurs, comme
notre mémoire ne nous présente pas d'habitude nos souvenirs dans leur
suite chronologique, mais comme un reflet où l'ordre des parties est
renversé, je me rappelai seulement beaucoup plus tard que c'était sur
ce même canapé que bien des années auparavant j'avais connu pour la
première fois les plaisirs de l'amour avec une de mes petites cousines
avec qui je ne savais où me mettre et qui m'avait donné le conseil
assez dangereux de profiter d'une heure où ma tante Léonie était
levée.

Toute une autre partie des meubles et surtout une magnifique
argenterie ancienne de ma tante Léonie, je les vendis, malgré l'avis
contraire de mes parents, pour pouvoir disposer de plus d'argent et
envoyer plus de fleurs à Mme Swann qui me disait en recevant
d'immenses corbeilles d'orchydées: «Si j'étais monsieur votre père, je
vous ferais donner un conseil judiciaire.» Comment pouvais-je supposer
qu'un jour je pourrais regretter tout particulièrement cette
argenterie et placer certains plaisirs plus haut, que celui, qui
deviendrait peut-être absolument nul, de faire des politesses aux
parents de Gilberte. C'est de même en vue de Gilberte et pour ne pas
la quitter que j'avais décidé de ne pas entrer dans les ambassades. Ce
n'est jamais qu'à cause d'un état d'esprit qui n'est pas destiné à
durer qu'on prend des résolutions définitives. J'imaginais à peine que
cette substance étrange qui résidait en Gilberte et rayonnait en ses
parents, en sa maison, me rendant indifférent à tout le reste, cette
substance pourrait être libérée, émigrer dans un autre être. Vraiment
la même substance et pourtant devant avoir sur moi de tout autres
effets. Car la même maladie évolue; et un délicieux poison n'est plus
toléré de même, quand avec les années, a diminué la résistance du cur.

Mes parents cependant auraient souhaité que l'intelligence que
Bergotte m'avait reconnue se manifestât par quelque travail
remarquable. Quand je ne connaissais pas les Swann je croyais que
j'étais empêché de travailler par l'état d'agitation où me mettait
l'impossibilité de voir librement Gilberte. Mais quand leur demeure me
fut ouverte, à peine je m'étais assis à mon bureau de travail que je
me levais et courais chez eux. Et une fois que je les avais quittés et
que j'étais rentré à la maison, mon isolement n'était qu'apparent, ma
pensée ne pouvait plus remonter le courant du flux de paroles par
lequel je m'étais laissé machinalement entraîner pendant des heures.
Seul je continuais à fabriquer les propos qui eussent été capables de
plaire aux Swann et pour donner plus d'intérêt au jeu, je tenais la
place de ces partenaires absents, je me posais à moi-même des
questions fictives choisies de telle façon que mes traits brillants ne
leur servissent que d'heureuse répartie. Silencieux, cet exercice
était pourtant une conversation et non une méditation, ma solitude une
vie de salon mentale où c'était non ma propre personne mais des
interlocuteurs imaginaires qui gouvernaient mes paroles et où
j'éprouvais à former, au lieu des pensées que je croyais vraies celles
qui me venaient sans peine, sans régression du dehors vers le dedans,
ce genre de plaisir tout passif qui trouve à rester tranquille
quelqu'un qui est alourdi par une mauvaise digestion.

Si j'avais été moins décidé à me mettre définitivement au travail,
j'aurais peut-être fait un effort pour commencer tout de suite. Mais
puisque ma résolution était formelle, et qu'avant vingt-quatre heures,
dans les cadres vides de la journée du lendemain où tout se plaçait si
bien parce que je n'y étais pas encore, mes bonnes dispositions se
réaliseraient aisément, il valait mieux ne pas choisir un soir où
j'étais mal disposé pour un début auquel les jours suivants, hélas! ne
devaient pas se montrer plus propices. Mais j'étais raisonnable. De la
part de qui avait attendu des années, il eût été puéril de ne pas
supporter un retard de trois jours. Certain que le surlendemain
j'aurais déjà écrit quelques pages, je ne disais plus un seul mot à
mes parents de ma décision; j'aimais mieux patienter quelques heures,
et apporter à ma grand'mère consolée et convaincue, de l'ouvrage en
train. Malheureusement le lendemain n'était pas cette journée
extérieure et vaste que j'avais attendue dans la fièvre. Quand il
était fini, ma paresse et ma lutte pénible contre certains obstacles
internes avait simplement duré vingt-quatre heures de plus. Et au bout
de quelques jours, mes plans n'ayant pas été réalisés, je n'avais plus
le même espoir qu'ils le seraient immédiatement, partant, plus autant
de courage pour subordonner tout à cette réalisation: je recommençais
à veiller, n'ayant plus pour m'obliger à me coucher de bonne heure un
soir, la vision certaine de voir l'uvre commencée le lendemain matin.
Il me fallait avant de reprendre mon élan quelques jours de détente,
et la seule fois où ma grand'mère osa d'un ton doux et désenchanté
formuler ce reproche: «Hé bien, ce travail, on n'en parle même plus?»
je lui en voulus, persuadé que n'ayant pas su voir que mon parti était
irrévocablement pris, elle venait d'en ajourner encore et pour
longtemps peut-être, l'exécution, par l'énervement que son déni de
justice me causait et sous l'empire duquel je ne voudrais pas
commencer mon uvre. Elle sentit que son scepticisme venait de heurter
à l'aveugle une volonté. Elle s'en excusa, me dit en m'embrassant:
«Pardon, je ne dirai plus rien.» Et pour que je ne me décourageasse
pas, m'assura que du jour où je serais bien portant, le travail
viendrait tout seul par surcroît.

D'ailleurs, me disais-je, en passant ma vie chez les Swann ne fais-je
pas comme Bergotte? A mes parents il semblait presque que tout en
étant paresseux, je menais, puisque c'était dans le même salon qu'un
grand écrivain, la vie la plus favorable au talent. Et pourtant que
quelqu'un puisse être dispensé de faire ce talent soi-même, par le
dedans, et le reçoive d'autrui, est aussi impossible que se faire une
bonne santé (malgré qu'on manque à toutes les règles de l'hygiène et
qu'on commette les pires excès) rien qu'en dînant souvent en ville
avec un médecin. La personne du reste qui était le plus complètement
dupe de l'illusion qui m'abusait ainsi que mes parents, c'était Mme
Swann. Quand je lui disais que je ne pouvais pas venir, qu'il fallait
que je restasse à travailler, elle avait l'air de trouver que je
faisais bien des embarras, qu'il y avait un peu de sottise et de
prétention dans mes paroles:

-- «Mais Bergotte vient bien, lui? Est-ce que vous trouvez que ce
qu'il écrit n'est pas bien. Cela sera même mieux bientôt,
ajoutait-elle, car il est plus aigu, plus concentré dans le journal
que dans le livre où il délaie un peu. J'ai obtenu qu'il fasse
désormais le «leader article» dans le Figaro. Ce sera tout à fait «the
right man in the right place.»

Et elle ajoutait:

-- «Venez, il vous dira mieux que personne ce qu'il faut faire.»

Et c'était comme on invite un engagé volontaire avec son colonel,
c'était dans l'intérêt de ma carrière et comme si les chefs-d'uvre se
faisaient par «relations» qu'elle me disait de ne pas manquer de venir
le lendemain dîner chez elle avec Bergotte.

Ainsi pas plus du côté des Swann que du côté de mes parents,
c'est-à-dire de ceux qui, à des moments différents, avaient semblé
devoir y mettre obstacle, aucune opposition n'était plus faite à cette
douce vie où je pouvais voir Gilberte comme je voulais, avec
ravissement, sinon avec calme. Il ne peut pas y en avoir dans l'amour,
puisque ce qu'on a obtenu n'est jamais qu'un nouveau point de départ
pour désirer davantage. Tant que je n'avais pu aller chez elle, les
yeux fixés vers cet inaccessible bonheur, je ne pouvais même pas
imaginer les causes nouvelles de trouble qui m'y attendaient. Une fois
la résistance de ses parents brisée, et le problème enfin résolu, il
recommença à se poser, chaque fois dans d'autres termes. En ce sens
c'était bien en effet chaque jour une nouvelle amitié qui commençait.
Chaque soir en rentrant je me rendais compte que j'avais à dire à
Gilberte des choses capitales, desquelles notre amitié dépendait, et
ces choses n'étaient jamais les mêmes. Mais enfin j'étais heureux et
aucune menace ne s'élevait plus contre mon bonheur. Il allait en venir
hélas d'un côté, où je n'avais jamais aperçu aucun péril, du côté de
Gilberte et de moi-même. J'aurais pourtant dû être tourmenté par ce
qui, au contraire, me rassurait, par ce que je croyais du bonheur.
C'est, dans l'amour, un état anormal, capable de donner tout de suite,
à l'accident, le plus simple en apparence et qui peut toujours
survenir, une gravité que par lui-même cet accident ne comporterait
pas. Ce qui rend si heureux, c'est la présence dans le cur de quelque
chose d'instable, qu'on s'arrange perpétuellement à maintenir et dont
on ne s'aperçoit presque plus tant qu'il n'est pas déplacé. En
réalité, dans l'amour il y a une souffrance permanente, que la joie
neutralise, rend virtuelle, ajourne, mais qui peut à tout moment
devenir ce qu'elle serait depuis longtemps si l'on n'avait pas obtenu
ce qu'on souhaitait, atroce.

Plusieurs fois je sentis que Gilberte désirait éloigner mes visites.
Il est vrai que quand je tenais trop à la voir je n'avais qu'à me
faire inviter par ses parents qui étaient de plus en plus persuadés de
mon excellente influence sur elle. Grâce à eux, pensais-je, mon amour
ne court aucun risque; du moment que je les ai pour moi, je peux être
tranquille puisqu'ils ont toute autorité sur Gilberte. Malheureusement
à certains signes d'impatience que celle-ci laissait échapper quand
son père me faisait venir en quelque sorte malgré elle, je me demandai
si ce que j'avais considéré comme une protection pour mon bonheur
n'était pas au contraire la raison secrète pour laquelle il ne
pourrait durer.

La dernière fois que je vins voir Gilberte, il pleuvait; elle était
invitée à une leçon de danses chez des gens qu'elle connaissait trop
peu pour pouvoir m'emmener avec elle. J'avais pris à cause de
l'humidité plus de caféine que d'habitude. Peut-être à cause du
mauvais temps, peut-être ayant quelque prévention contre la maison où
cette matinée devait avoir lieu, Mme Swann, au moment où sa fille
allait partir, la rappela avec une extrême vivacité: «Gilberte!» et me
désigna pour signifier que j'étais venu pour la voir et qu'elle devait
rester avec moi. Ce «Gilberte» avait été prononcé, crié plutôt, dans
une bonne intention pour moi, mais au haussement d'épaules que fit
Gilberte en ôtant ses affaires, je compris que sa mère avait
involontairement accéléré l'évolution, peut-être jusque-là possible
encore à arrêter, qui détachait peu à peu de moi mon amie. «On n'est
pas obligé d'aller danser tous les jours», dit Odette à sa fille, avec
une sagesse sans doute apprise autrefois de Swann. Puis, redevenant
Odette, elle se mit à parler anglais à sa fille. Aussitôt ce fut comme
si un mur m'avait caché une partie de la vie de Gilberte, comme si un
génie malfaisant avait emmené loin de moi mon amie. Dans une langue
que nous savons, nous avons substitué à l'opacité des sons la
transparence des idées. Mais une langue que nous ne savons pas est un
palais clos dans lequel celle que nous aimons peut nous tromper, sans
que, restés au dehors et désespérément crispés dans notre impuissance,
nous parvenions à rien voir, à rien empêcher. Telle cette conversation
en anglais dont je n'eusse que souri un mois auparavant et au milieu
de laquelle quelques noms propres français ne laissaient pas
d'accroître et d'orienter mes inquiétudes, avait, tenue à deux pas de
moi par deux personnes immobiles, la même cruauté, me faisait aussi
délaissé et seul, qu'un enlèvement. Enfin Mme Swann nous quitta. Ce
jour-là peut-être par rancune contre moi, cause involontaire qu'elle
n'allât pas s'amuser, peut-être aussi parce que la devinant fâchée
j'étais préventivement plus froid que d'habitude, le visage de
Gilberte, dépouillé de toute joie, nu, saccagé, sembla tout
l'après-midi vouer un regret mélancolique au pas-de-quatre que ma
présence l'empêchait d'aller danser, et défier toutes les créatures, à
commencer par moi, de comprendre les raisons subtiles qui avaient
déterminé chez elle une inclination sentimentale pour le boston. Elle
se borna à échanger, par moments, avec moi, sur le temps qu'il
faisait, la recrudescence de la pluie, l'avance de la pendule, une
conversation ponctuée de silences et de monosyllabes où je m'entêtais
moi-même, avec une sorte de rage désespérée, à détruire les instants
que nous aurions pu donner à l'amitié et au bonheur. Et à tous nos
propos une sorte de dureté suprême était conférée par le paroxisme de
leur insignifiance paradoxale, lequel me consolait pourtant, car il
empêchait Gilberte d'être dupe de la banalité de mes réflexions et de
l'indifférence de mon accent. C'est en vain que je disais: «Il me
semble que l'autre jour la pendule retardait plutôt», elle traduisait
évidemment: «Comme vous êtes méchante!» J'avais beau m'obstiner à
prolonger, tout le long de ce jour pluvieux, ces paroles sans
éclaircies, je savais que ma froideur n'était pas quelque chose
d'aussi définitivement figé que je le feignais, et que Gilberte devait
bien sentir que si, après le lui avoir déjà dit trois fois, je m'étais
hasardé une quatrième à lui répéter que les jours diminuaient,
j'aurais eu de la peine à me retenir à fondre en larmes. Quand elle
était ainsi, quand un sourire ne remplissait pas ses yeux et ne
découvrait pas son visage, on ne peut dire de quelle désolante
monotonie étaient empreints ses yeux tristes et ses traits maussades.
Sa figure, devenue presque livide, ressemblait alors à ces plages
ennuyeuses où la mer retirée très loin vous fatigue d'un reflet
toujours pareil que cerne un horizon immuable et borné. A la fin, ne
voyant pas se produire de la part de Gilberte le changement heureux
que j'attendais depuis plusieurs heures, je lui dis qu'elle n'était
pas gentille: «C'est vous qui n'êtes pas gentil», me répondit-elle.
«Mais si!» Je me demandai ce que j'avais fait, et ne le trouvant pas,
le lui demandai à elle-même: «Naturellement, vous vous trouvez
gentil!» me dit-elle en riant longuement. Alors je sentis ce qu'il y
avait de douloureux pour moi à ne pouvoir atteindre cet autre plan,
plus insaisissable, de sa pensée, que décrivait son rire. Ce rire
avait l'air de signifier: «Non, non, je ne me laisse pas prendre à
tout ce que vous me dites, je sais que vous êtes fou de moi, mais cela
ne me fait ni chaud ni froid, car je me fiche de vous.» Mais je me
disais qu'après tout le rire n'est pas un langage assez déterminé pour
que je pusse être assuré de bien comprendre celui-là. Et les paroles
de Gilberte étaient affectueuses. «Mais en quoi ne suis-je pas gentil,
lui demandai-je, dites-le moi, je ferai tout ce que vous voudrez.»
«Non cela ne servirait à rien, je ne peux pas vous expliquer.» Un
instant j'eus peur qu'elle crût que je ne l'aimasse pas, et ce fut
pour moi une autre souffrance, non moins vive, mais qui réclamait une
dialectique différente. «Si vous saviez le chagrin que vous me faites,
vous me le diriez.» Mais ce chagrin qui, si elle avait douté de mon
amour eût dû la réjouir, l'irrita au contraire. Alors, comprenant mon
erreur, décidé à ne plus tenir compte de ses paroles, la laissant sans
la croire, me dire: «Je vous aimais vraiment, vous verrez cela un
jour» (ce jour, où les coupables assurent que leur innocence sera
reconnue et qui, pour des raisons mystérieuses, n'est jamais celui où
on les interroge), j'eus le courage de prendre subitement la
résolution de ne plus la voir, et sans le lui annoncer encore, parce
qu'elle ne m'aurait pas cru.

Un chagrin causé par une personne qu'on aime peut être amer, même
quand il est inséré au milieu de préoccupations, d'occupations, de
joies, qui n'ont pas cet être pour objet et desquelles notre attention
ne se détourne que de temps en temps pour revenir à lui. Mais quand un
tel chagrin naît -- comme c'était le cas pour celui-ci -- à un moment
où le bonheur de voir cette personne nous remplit tout entiers, la
brusque dépression qui se produit alors dans notre âme jusque-là
ensoleillée, soutenue et calme, détermine en nous une tempête furieuse
contre laquelle nous ne savons pas si nous serons capables de lutter
jusqu'au bout. Celle qui soufflait sur mon cur était si violente que
je revins vers la maison, bousculé, meurtri, sentant que je ne
pourrais retrouver la respiration qu'en rebroussant chemin, qu'en
retournant sous un prétexte quelconque auprès de Gilberte. Mais elle
se serait dit: «Encore lui! Décidément je peux tout me permettre, il
reviendra chaque fois d'autant plus docile qu'il m'aura quittée plus
malheureux.» Puis j'étais irrésistiblement ramené vers elle, par ma
pensée, et ces orientations alternatives, cet affolement de la
boussole intérieure persistèrent quand je fus rentré, et se
traduisirent par les brouillons de lettres contradictoires que
j'écrivis à Gilberte.

J'allais passer par une de ces conjonctures difficiles en face
desquelles il arrive généralement qu'on se trouve à plusieurs reprises
dans la vie et auxquelles bien qu'on n'ait pas changé de caractère, de
nature -- notre nature qui crée elle-même nos amours, et presque les
femmes que nous aimons, et jusqu'à leurs fautes -- on ne fait pas face
de la même manière à chaque fois, c'est-à-dire à tout âge. A ces
moments-là notre vie est divisée, et comme distribuée dans une
balance, en deux plateaux opposés où elle tient tout entière. Dans
l'un, il y a notre désir de ne pas déplaire, de ne pas paraître trop
humble à l'être que nous aimons sans parvenir à le comprendre, mais
que nous trouvons plus habile de laisser un peu de côté pour qu'il
n'ait pas ce sentiment de se croire indispensable qui le détournerait
de nous; de l'autre côté, il y a une souffrance -- non pas une
souffrance localisée et partielle -- qui ne pourrait au contraire être
apaisée que si renonçant à plaire à cette femme et à lui faire croire
que nous pouvons nous passer d'elle, nous allions la retrouver. Qu'on
retire du plateau où est la fierté une petite quantité de volonté
qu'on a eu la faiblesse de laisser s'user avec l'âge, qu'on ajoute
dans le plateau où est le chagrin une souffrance physique acquise et à
qui on a permis de s'aggraver, et au lieu de la solution courageuse
qui l'aurait emporté à vingt ans, c'est l'autre, devenue trop lourde
et sans assez de contre-poids, qui nous abaisse à cinquante. D'autant
plus que les situations tout en se répétant changent, et qu'il y a
chance pour qu'au milieu ou à la fin de la vie on ait eu pour soi-même
la funeste complaisance de compliquer l'amour d'une part d'habitude
que l'adolescence, retenue par d'autres devoirs, moins libre de
soi-même, ne connaît pas.

Je venais d'écrire à Gilberte une lettre où je laissais tonner ma
fureur, non sans pourtant jeter la bouée, de quelques mots placés
comme au hasard, et où mon amie pourrait accrocher une réconciliation;
un instant après le vent ayant tourné, c'était des phrases tendres que
je lui adressais pour la douceur de certaines expressions désolées, de
tels «jamais plus», si attendrissants pour ceux qui les emploient, si
fastidieux pour celle qui les lira, soit qu'elle les croit mensongers
et traduise «jamais plus» par «ce soir même, si vous voulez bien de
moi» ou qu'elle les croie vrais et lui annonçant alors une de ces
séparations définitives qui nous sont si parfaitement égales dans la
vie quand il s'agit d'êtres dont nous ne sommes pas épris. Mais
puisque nous sommes incapables tandis que nous aimons d'agir en dignes
prédécesseurs de l'être prochain que nous serons et qui n'aimera plus,
comment pourrions-nous tout à fait imaginer l'état d'esprit d'une
femme à qui même si nous savions que nous lui sommes indifférents,
nous avons perpétuellement fait tenir dans nos rêveries, pour nous
bercer d'un beau songe ou nous consoler d'un gros chagrin, les mêmes
propos que si elle nous aimait. Devant les pensées, les actions d'une
femme que nous aimons, nous sommes aussi désorientés que le pouvaient
être devant les phénomènes de la nature, les premiers physiciens
(avant que la science fût constituée et eût mis un peu de lumière dans
l'inconnu). Ou pis encore, comme un être pour l'esprit de qui le
principe de causalité existerait à peine, un être qui ne serait pas
capable d'établir un lien entre un phénomène et un autre et devant qui
le spectacle du monde serait incertain comme un rêve. Certes je
m'efforçais de sortir de cette incohérence, de trouver des causes. Je
tâchais même d'être «objectif» et pour cela de bien tenir compte de la
disproportion qui existait entre l'importance qu'avait pour moi
Gilberte et celle non seulement que j'avais pour elle, mais
qu'elle-même avait pour les autres êtres que moi, disproportion qui,
si je l'eusse omise, eût risqué de me faire prendre une simple
amabilité de mon amie pour un aveu passionné, une démarche grotesque
et avilissante de ma part pour le simple et gracieux mouvement qui
vous dirige vers de beaux yeux. Mais je craignais aussi de tomber dans
l'excès contraire, où j'aurais vu dans l'arrivée inexacte de Gilberte
à un rendez-vous, un mouvement de mauvaise humeur, une hostilité
irrémédiable. Je tâchais de trouver entre ces deux optiques également
déformantes celle qui me donnerait la vision juste des choses; les
calculs qu'il me fallait faire pour cela me distrayaient un peu de ma
souffrance; et soit par obéissance à la réponse des nombres, soit que
je leur eusse fait dire ce que je désirais, je me décidai le lendemain
à aller chez les Swann, heureux, mais de la même façon que ceux qui
s'étant tourmentés longtemps à cause d'un voyage qu'ils ne voulaient
pas faire, ne vont pas plus loin que la gare, et rentrent chez eux
défaire leur malle. Et, comme, pendant qu'on hésite, la seule idée
d'une résolution possible (à moins d'avoir rendu cette idée inerte en
décidant qu'on ne prendra pas la résolution) développe, comme une
graine vivace, les linéaments, tout le détail des émotions qui
naîtraient de l'acte exécuté, je me dis que j'avais été bien absurde
de me faire, en projetant de ne plus voir Gilberte, autant de mal que
si j'eusse dû réaliser ce projet et que, puisque au contraire c'était
pour finir par retourner chez elle, j'aurais pu faire l'économie de
tant de velléités et d'acceptations douloureuses. Mais cette reprise
des relations d'amitié ne dura que le temps d'aller jusqu'à chez les
Swann: non pas parce que leur maître d'hôtel, lequel m'aimait
beaucoup, me dit que Gilberte était sortie (je sus en effet dès le
soir même, que c'était vrai, par des gens qui l'avaient rencontrée),
mais à cause de la façon dont il me le dit: «Monsieur, mademoiselle
est sortie, je peux affirmer à monsieur que je ne mens pas. Si
monsieur veut se renseigner, je peux faire venir la femme de chambre.
Monsieur pense bien que je ferais tout ce que je pourrais pour lui
faire plaisir et que si mademoiselle était là, je mènerais tout de
suite monsieur auprès d'elle.» Ces paroles, de la sorte qui est la
seule importante, involontaires, nous donnant la radiographie au moins
sommaire de la réalité insoupçonnable que cacherait un discours
étudié, prouvaient que dans l'entourage de Gilberte on avait
l'impression que je lui étais importun; aussi, à peine le maître
d'hôtel les eut-il prononcées, qu'elles engendrèrent chez moi de la
haine à laquelle je préférai donner comme objet au lieu de Gilberte le
maître d'hôtel; il concentra sur lui tous les sentiments de colère que
j'avais pu avoir pour mon amie; débarrassé d'eux grâce à ces paroles,
mon amour subsista seul; mais elles m'avaient montré en même temps que
je devais pendant quelque temps ne pas chercher à voir Gilberte. Elle
allait certainement m'écrire pour s'excuser. Malgré cela, je ne
retournerais pas tout de suite la voir, afin de lui prouver que je
pouvais vivre sans elle. D'ailleurs, une fois que j'aurais reçu sa
lettre, fréquenter Gilberte serait une chose dont je pourrais plus
aisément me priver pendant quelque temps, parce que je serais sûr de
la retrouver dès que je le voudrais. Ce qu'il me fallait pour
supporter moins tristement l'absence volontaire, c'était sentir mon
cur débarrassé de la terrible incertitude si nous n'étions pas
brouillés pour toujours, si elle n'était pas fiancée, partie, enlevée.
Les jours qui suivirent ressemblèrent à ceux de cette ancienne semaine
du jour de l'an que j'avais dû passer sans Gilberte. Mais cette
semaine-là finie, jadis, d'une part mon amie reviendrait aux
Champs-Élysées, je la reverrais comme auparavant; j'en étais sûr, et,
d'autre part, je savais avec non moins de certitude que tant que
dureraient les vacances du jour de l'an, ce n'était pas la peine
d'aller aux Champs-Élysées. De sorte que durant cette triste semaine
déjà lointaine, j'avais supporté ma tristesse avec calme parce qu'elle
n'était mêlée ni de crainte ni d'espérance. Maintenant, au contraire,
c'était ce dernier sentiment qui presque autant que la crainte rendait
ma souffrance intolérable. N'ayant pas eu de lettre de Gilberte le
soir même, j'avais fait la part de sa négligence, de ses occupations,
je ne doutais pas d'en trouver une d'elle dans le courrier du matin.
Il fut attendu par moi, chaque jour, avec des palpitations de cur
auxquelles succédait un état d'abattement quand je n'y avais trouvé
que des lettres de personnes qui n'étaient pas Gilberte ou bien rien,
ce qui n'était pas pire, les preuves d'amitié d'une autre me rendant
plus cruelles celles de son indifférence. Je me remettais à espérer
pour le courrier de l'après-midi. Même entre les heures des levées des
lettres je n'osais pas sortir, car elle eût pu faire porter la sienne.
Puis le moment finissait par arriver où, ni facteur, ni valet de pied
des Swann ne pouvant plus venir, il fallait remettre au lendemain
matin l'espoir d'être rassuré, et ainsi parce que je croyais que ma
souffrance ne durerait pas, j'étais obligé pour ainsi dire de la
renouveler sans cesse. Le chagrin était peut-être le même, mais au
lieu de ne faire, comme autrefois, que prolonger uniformément une
émotion initiale, recommençait plusieurs fois par jour en débutant par
une émotion si fréquemment renouvelée qu'elle finissait -- elle, état
tout physique, si momentané -- par se stabiliser, si bien que les
troubles causés par l'attente ayant à peine le temps de se calmer
avant qu'une nouvelle raison d'attendre survint, il n'y avait plus une
seule minute par jour où je ne fusse dans cette anxiété qu'il est
pourtant si difficile de supporter pendant une heure. Ainsi ma
souffrance était infiniment plus cruelle qu'au temps de cet ancien 1er
janvier, parce que cette fois il y avait en moi au lieu de
l'acceptation pure et simple de cette souffrance, l'espoir, à chaque
instant, de la voir cesser. A cette acceptation, je finis pourtant par
arriver, alors je compris qu'elle devait être définitive et je
renonçai pour toujours à Gilberte, dans l'intérêt même de mon amour,
et parce que je souhaitais avant tout qu'elle ne conservât pas de moi
un souvenir dédaigneux. Même, à partir de ce moment-là, et pour
qu'elle ne pût former la supposition d'une sorte de dépit amoureux de
ma part, quand dans la suite, elle me fixa des rendez-vous, je les
acceptais souvent et au dernier moment, je lui écrivais que je ne
pouvais pas venir, mais en protestant que j'en étais désolé comme
j'aurais fait avec quelqu'un que je n'aurais pas désiré voir. Ces
expressions de regret qu'on réserve d'ordinaire aux indifférents,
persuaderaient mieux Gilberte de mon indifférence, me semblait-il, que
ne ferait le ton d'indifférence qu'on affecte seulement envers celle
qu'on aime. Quand mieux qu'avec des paroles, par des actions
indéfiniment répétées, je lui aurais prouvé que je n'avais pas de goût
à la voir, peut-être en retrouverait-elle pour moi. Hélas! ce serait
en vain: chercher en ne la voyant plus à ranimer en elle ce goût de me
voir, c'était la perdre pour toujours; d'abord, parce que quand il
commencerait à renaître, si je voulais qu'il durât, il ne faudrait pas
y céder tout de suite; d'ailleurs, les heures les plus cruelles
seraient passées; c'était en ce moment qu'elle m'était indispensable
et j'aurais voulu pouvoir l'avertir que bientôt elle ne calmerait, en
me revoyant, qu'une douleur tellement diminuée qu'elle ne serait plus,
comme elle l'eût été encore en ce moment même, et pour y mettre fin,
un motif de capitulation, de se réconcilier et de se revoir. Et enfin
plus tard quand je pourrais enfin avouer sans péril à Gilberte, tant
son goût pour moi aurait repris de force, le mien pour elle, celui-ci
n'aurait pu résister à une si longue absence et n'existerait plus;
Gilberte me serait devenue indifférente. Je le savais, mais je ne
pouvais pas le lui dire; elle aurait cru que si je prétendais que je
cesserais de l'aimer en restant trop longtemps sans la voir, c'était à
seule fin qu'elle me dît de revenir vite auprès d'elle.

En attendant, ce qui me rendait plus aisé de me condamner à cette
séparation, c'est que (afin qu'elle se rendît bien compte que malgré
mes affirmations contraires, c'était ma volonté, et non un
empêchement, non mon état de santé, qui me privaient de la voir)
toutes les fois où je savais d'avance que Gilberte ne serait pas chez
ses parents, devait sortir avec une amie, et ne rentrerait pas dîner,
j'allais voir Mme Swann (laquelle était redevenue pour moi ce qu'elle
était au temps où je voyais si difficilement sa fille et où, les jours
où celle-ci ne venait pas aux Champs-Élysées, j'allais me promener
avenue des Acacias). De cette façon j'entendrais parler de Gilberte et
j'étais sûr qu'elle entendrait ensuite parler de moi et d'une façon
qui lui montrerait que je ne tenais pas à elle. Et je trouvais, comme
tous ceux qui souffrent, que ma triste situation aurait pu être pire.
Car, ayant libre entrée dans la demeure où habitait Gilberte, je me
disais toujours, bien que décidé à ne pas user de cette faculté, que
si jamais ma douleur était trop vive, je pourrais la faire cesser. Je
n'étais malheureux qu'au jour le jour. Et c'est trop dire encore.
Combien de fois par heure (mais maintenant sans l'anxieuse attente qui
m'avait étreint les premières semaines après notre brouille, avant
d'être retourné chez les Swann), ne me récitais-je pas la lettre que
Gilberte m'enverrait bien un jour, m'apporterait peut-être elle-même.
La constante vision de ce bonheur imaginaire m'aidait à supporter la
destruction du bonheur réel. Pour les femmes qui ne nous aiment pas,
comme pour les «disparus», savoir qu'on n'a plus rien à espérer
n'empêche pas de continuer à attendre. On vit aux aguets, aux écoutes;
des mères dont le fils est parti en mer pour une exploration
dangereuse se figurent à toute minute et alors que la certitude qu'il
a péri est acquise depuis longtemps, qu'il va entrer miraculeusement
sauvé, et bien portant. Et cette attente, selon la force du souvenir
et la résistance des organes ou bien les aide à traverser les années
au bout desquelles elles supporteront que leur fils ne soit plus,
d'oublier peu à peu et de survivre -- ou bien les fait mourir.

D'autre part, mon chagrin était un peu consolé par l'idée qu'il
profitait à mon amour. Chaque visite que je faisais à Mme Swann, sans
voir Gilberte, m'était cruelle, mais je sentais qu'elle améliorait
d'autant l'idée que Gilberte avait de moi.

D'ailleurs si je m'arrangeais toujours, avant d'aller chez Mme Swann,
à être certain de l'absence de sa fille, cela tenait peut-être autant
qu'à ma résolution d'être brouillé avec elle, à cet espoir de
réconciliation qui se superposait à ma volonté de renoncement (bien
peu sont absolus, au moins d'une façon continue, dans cette âme
humaine dont une des lois, fortifiée par les afflux inopinés de
souvenirs différents, est l'intermittence) et me masquait ce qu'elle
avait de trop cruel. Cet espoir je savais bien ce qu'il avait de
chimérique. J'étais comme un pauvre qui mêle moins de larmes à son
pain sec s'il se dit que tout à l'heure peut-être un étranger va lui
laisser toute sa fortune. Nous sommes tous obligés pour rendre la
réalité supportable, d'entretenir en nous quelques petites folies. Or
mon espérance restait plus intacte -- tout en même temps que la
séparation s'effectuait mieux -- si je ne rencontrais pas Gilberte. Si
je m'étais trouvé face à face avec elle chez sa mère nous aurions

Book of the day: