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A L'Ombre Des Jeunes Filles en Fleur, Volume 1 by Marcel Proust

Part 2 out of 4

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ne mange de buf froid et de soufflés comme les vôtres.» Françoise avec
un air de modestie et de rendre hommage à la vérité, l'accorda, sans
être, d'ailleurs, impressionnée par le titre d'ambassadeur; elle
disait de M. de Norpois, avec l'amabilité due à quelqu'un qui l'avait
prise pour un «chef»: «C'est un bon vieux comme moi.» Elle avait bien
cherché à l'apercevoir quand il était arrivé, mais sachant que Maman
détestait qu'on fût derrière les portes ou aux fenêtres et pensant
qu'elle saurait par les autres domestiques ou par les concierges
qu'elle avait fait le guet (car Françoise ne voyait partout que
«jalousies» et «racontages» qui jouaient dans son imagination le même
rôle permanent et funeste que, pour telles autres personnes, les
intrigues des jésuites ou des juifs), elle s'était contentée de
regarder par la croisée de la cuisine, «pour ne pas avoir des raisons
avec Madame» et sur l'aspect sommaire de M. de Norpois, elle avait
«cru Monsieur Legrand», à cause de son agileté, et bien qu'il n'y eût
pas un trait commun entre eux. «Mais enfin, lui demanda ma mère,
comment expliquez-vous que personne ne fasse la gelée aussi bien que
vous (quand vous le voulez)?» «Je ne sais pas d'où ce que ça devient»,
répondit Françoise (qui n'établissait pas une démarcation bien nette
entre le verbe venir, au moins pris dans certaines acceptions et le
verbe devenir). Elle disait vrai du reste, en partie, et n'était pas
beaucoup plus capable -- ou désireuse -- de dévoiler le mystère qui
faisait la supériorité de ses gelées ou de ses crèmes, qu'une grande
élégante pour ses toilettes, ou une grande cantatrice pour son chant.
Leurs explications ne nous disent pas grand chose; il en était de même
des recettes de notre cuisinière. «Ils font cuire trop à la va-vite,
répondit-elle en parlant des grands restaurateurs, et puis pas tout
ensemble. Il faut que le buf, il devienne comme une éponge, alors il
boit tout le jus jusqu'au fond. Pourtant il y avait un de ces Cafés où
il me semble qu'on savait bien un peu faire la cuisine. Je ne dis pas
que c'était tout à fait ma gelée, mais c'était fait bien doucement et
les soufflés ils avaient bien de la crème.» «Est-ce Henry? demanda mon
père qui nous avait rejoints et appréciait beaucoup le restaurant de
la place Gaillon où il avait à dates fixes des repas de corps. «Oh
non! dit Françoise avec une douceur qui cachait un profond dédain, je
parlais d'un petit restaurant. Chez cet Henry c'est très bon bien sûr,
mais c'est pas un restaurant, c'est plutôt... un bouillon!» «Weber»?
«Ah! non, monsieur, je voulais dire un bon restaurant. Weber c'est
dans la rue Royale, ce n'est pas un restaurant, c'est une brasserie.
Je ne sais pas si ce qu'ils vous donnent est servi. Je crois qu'ils
n'ont même pas de nappe, ils posent cela comme cela sur la table, va
comme je te pousse.» «Cirro?» Françoise sourit: «Oh! là je crois qu'en
fait de cuisine il y a surtout des dames du monde. (Monde signifiait
pour Françoise demi-monde.) Dame, il faut ça pour la jeunesse.» Nous
nous apercevions qu'avec son air de simplicité Françoise était pour
les cuisiniers célèbres une plus terrible «camarade» que ne peut
l'être l'actrice la plus envieuse et la plus infatuée. Nous sentîmes
pourtant qu'elle avait un sentiment juste de son art et le respect des
traditions, car elle ajouta: «Non, je veux dire un restaurant où c'est
qu'il y avait l'air d'avoir une bien bonne petite cuisine bourgeoise.
C'est une maison encore assez conséquente. Ça travaillait beaucoup.
Ah! on en ramassait des sous là-dedans (Françoise, économe, comptait
par sous, non par louis comme les décavés). Madame connaît bien là-bas
à droite sur les grands boulevards, un peu en arrière...» Le
restaurant dont elle parlait avec cette équité mêlée d'orgueil et de
bonhomie, c'était... le Café Anglais.

Quand vint le 1er janvier, je fis d'abord des visites de famille, avec
maman, qui, pour ne pas me fatiguer, les avait d'avance (à l'aide d'un
itinéraire tracé par mon père) classées par quartier plutôt que selon
le degré exact de la parenté. Mais à peine entrés dans le salon d'une
cousine assez éloignée qui avait comme raison de passer d'abord, que
sa demeure ne le fût pas de la nôtre, ma mère était épouvantée en
voyant, ses marrons glacés ou déguisés à la main, le meilleur ami du
plus susceptible de mes oncles auquel il allait rapporter que nous
n'avions pas commencé notre tournée par lui. Cet oncle serait sûrement
blessé; il n'eût trouvé que naturel que nous allassions de la
Madeleine au Jardin des Plantes où il habitait avant de nous arrêter à
Saint-Augustin, pour repartir rue de l'École-de-Médecine.

Les visites finies (ma grand'mère dispensait que nous en fissions une
chez elle, comme nous y dînions ce jour-là) je courus jusqu'aux
Champs-Élysées porter à notre marchande pour qu'elle la remît à la
personne qui venait plusieurs fois par semaine de chez les Swann y
chercher du pain d'épices, la lettre que dès le jour où mon amie
m'avait fait tant de peine, j'avais décidé de lui envoyer au nouvel
an, et dans laquelle je lui disais que notre amitié ancienne
disparaissait avec l'année finie, que j'oubliais mes griefs et mes
déceptions et qu'à partir du 1er janvier, c'était une amitié neuve que
nous allions bâtir, si solide que rien ne la détruirait, si
merveilleuse que j'espérais que Gilberte mettrait quelque coquetterie
à lui garder toute sa beauté et à m'avertir à temps comme je
promettais de le faire moi-même, aussitôt que surviendrait le moindre
péril qui pourrait l'endommager. En rentrant, Françoise me fit
arrêter, au coin de la rue Royale, devant un étalage en plein vent où
elle choisit, pour ses propres étrennes, des photographies de Pie IX
et de Raspail et où, pour ma part, j'en achetai une de la Berma. Les
innombrables admirations qu'excitait l'artiste donnaient quelque chose
d'un peu pauvre à ce visage unique qu'elle avait pour y répondre,
immuable et précaire comme ce vêtement des personnes qui n'en ont pas
de rechange, et où elle ne pouvait exhiber toujours que le petit pli
au-dessus de la lèvre supérieure, le relèvement des sourcils, quelques
autres particularités physiques toujours les mêmes qui, en somme,
étaient à la merci d'une brûlure ou d'un choc. Ce visage, d'ailleurs,
ne m'eût pas à lui seul semblé beau, mais il me donnait l'idée, et par
conséquent, l'envie de l'embrasser à cause de tous les baisers qu'il
avait dû supporter, et que du fond de la «carte-album», il semblait
appeler encore par ce regard coquettement tendre et ce sourire
artificieusement ingénu. Car la Berma devait ressentir effectivement
pour bien des jeunes hommes ces désirs qu'elle avouait sous le couvert
du personnage de Phèdre, et dont tout, même le prestige de son nom qui
ajoutait à sa beauté et prorogeait sa jeunesse, devait lui rendre
l'assouvissement si facile. Le soir tombait, je m'arrêtai devant une
colonne de théâtre où était affichée la représentation que la Berma
donnait pour le 1er janvier. Il soufflait un vent humide et doux.
C'était un temps que je connaissais; j'eus la sensation et le
pressentiment que le jour de l'an n'était pas un jour différent des
autres, qu'il n'était pas le premier d'un monde nouveau où j'aurais
pu, avec une chance encore intacte, refaire la connaissance de
Gilberte comme au temps de la Création, comme s'il n'existait pas
encore de passé, comme si eussent été anéanties, avec les indices
qu'on aurait pu en tirer pour l'avenir, les déceptions qu'elle m'avait
parfois causées: un nouveau monde où rien ne subsistât de l'ancien...
rien qu'une chose: mon désir que Gilberte m'aimât. Je compris que si
mon cur souhaitait ce renouvellement autour de lui d'un univers qui ne
l'avait pas satisfait, c'est que lui, mon cur, n'avait pas changé, et
je me dis qu'il n'y avait pas de raison pour que celui de Gilberte eût
changé davantage; je sentis que cette nouvelle amitié c'était la même,
comme ne sont pas séparées des autres par un fossé les années
nouvelles que notre désir, sans pouvoir les atteindre et les modifier,
recouvre à leur insu d'un nom différent. J'avais beau dédier celle-ci
à Gilberte, et comme on superpose une religion aux lois aveugles de la
nature, essayer d'imprimer au jour de l'an l'idée particulière que je
m'étais faite de lui, c'était en vain; je sentais qu'il ne savait pas
qu'on l'appelât le jour de l'an, qu'il finissait dans le crépuscule
d'une façon qui ne m'était pas nouvelle: dans le vent doux qui
soufflait autour de la colonne d'affiches, j'avais reconnu, j'avais
senti reparaître la matière éternelle et commune, l'humidité
familière, l'ignorante fluidité des anciens jours.

Je revins à la maison. Je venais de vivre le 1er janvier des hommes
vieux qui diffèrent ce jour-là des jeunes, non parce qu'on ne leur
donne plus d'étrennes, mais parce qu'ils ne croient plus au nouvel an.
Des étrennes j'en avais reçu mais non pas les seules qui m'eussent
fait plaisir et qui eussent été un mot de Gilberte. J'étais pourtant
jeune encore tout de même puisque j'avais pu lui en écrire un par
lequel j'espérais en lui disant les rêves lointains de ma tendresse,
en éveiller de pareils en elle. La tristesse des hommes qui ont
vieilli c'est de ne pas même songer à écrire de telles lettres dont
ils ont appris l'inefficacité.

Quand je fus couché, les bruits de la rue, qui se prolongeaient plus
tard ce soir de fête, me tinrent éveillé. Je pensais à tous les gens
qui finiraient leur nuit dans les plaisirs, à l'amant, à la troupe de
débauchés peut-être, qui avaient dû aller chercher la Berma à la fin
de cette représentation que j'avais vue annoncée pour le soir. Je ne
pouvais même pas, pour calmer l'agitation que cette idée faisait
naître en moi dans cette nuit d'insomnie, me dire que la Berma ne
pensait peut-être pas à l'amour, puisque les vers qu'elle récitait,
qu'elle avait longuement étudiés, lui rappelaient à tous moments qu'il
est délicieux, comme elle le savait d'ailleurs si bien qu'elle en
faisait apparaître les troubles bien connus -- mais doués d'une
violence nouvelle et d'une douceur insoupçonnée, -- à des spectateurs
émerveillés dont chacun pourtant les avait ressentis par soi-même. Je
rallumai ma bougie éteinte pour regarder encore une fois son visage. A
la pensée qu'il était sans doute en ce moment caressé par ces hommes
que je ne pouvais empêcher de donner à la Berma, et de recevoir
d'elle, des joies surhumaines et vagues, j'éprouvais un émoi plus
cruel qu'il n'était voluptueux, une nostalgie que vint aggraver le son
du cor, comme on l'entend la nuit de la Mi-Carême, et souvent des
autres fêtes, et qui, parce qu'il est alors sans poésie, est plus
triste, sortant d'un mastroquet, que «le soir au fond des bois». A ce
moment-là, un mot de Gilberte n'eût peut-être pas été ce qu'il m'eût
fallu. Nos désirs vont s'interférant et, dans la confusion de
l'existence, il est rare qu'un bonheur vienne justement se poser sur
le désir qui l'avait réclamé.

Je continuai à aller aux Champs-Élysées les jours de beau temps, par
des rues dont les maisons élégantes et roses baignaient, parce que
c'était le moment de la grande vogue des Expositions d'Aquarellistes,
dans un ciel mobile et léger. Je mentirais en disant que dans ce
temps-là les palais de Gabriel m'aient paru d'une plus grande beauté
ni même d'une autre époque que les hôtels avoisinants. Je trouvais
plus de style et aurais cru plus d'ancienneté sinon au Palais de
l'Industrie, du moins à celui du Trocadéro. Plongée dans un sommeil
agité, mon adolescence enveloppait d'un même rêve tout le quartier où
elle le promenait, et je n'avais jamais songé qu'il pût y avoir un
édifice du XVIIIe siècle dans la rue Royale, de même que j'aurais été
étonné si j'avais appris que la Porte-Saint-Martin et la Porte
Saint-Denis, chefs-d'uvre du temps de Louis XIV, n'étaient pas
contemporains des immeubles les plus récents de ces arrondissements
sordides. Une seule fois un des palais de Gabriel me fit arrêter
longuement; c'est que la nuit étant venue, ses colonnes
dématérialisées par le clair de lune avaient l'air découpées dans du
carton et me rappelant un décor de l'opérette: Orphée aux Enfers, me
donnaient pour la première fois une impression de beauté.

Gilberte cependant ne revenait toujours pas aux Champs-Élysées. Et
pourtant j'aurais eu besoin de la voir, car je ne me rappelais même
pas sa figure. La manière chercheuse, anxieuse, exigeante que nous
avons de regarder la personne que nous aimons, notre attente de la
parole qui nous donnera ou nous ôtera l'espoir d'un rendez-vous pour
le lendemain, et, jusqu'à ce que cette parole soit dite, notre
imagination alternative, sinon simultanée, de la joie et du désespoir,
tout cela rend notre attention en face de l'être aimé, trop tremblante
pour qu'elle puisse obtenir de lui une image bien nette. Peut-être
aussi cette activité de tous les sens à la fois et qui essaye de
connaître avec les regards seuls ce qui est au delà d'eux, est-elle
trop indulgente aux mille formes, à toutes les saveurs, aux mouvements
de la personne vivante que d'habitude, quand nous n'aimons pas, nous
immobilisons. Le modèle chéri, au contraire, bouge; on n'en a jamais
que des photographies manquées. Je ne savais vraiment plus comment
étaient faits les traits de Gilberte sauf dans les moments divins, où
elle les dépliait pour moi: je ne me rappelais que son sourire. Et ne
pouvant revoir ce visage bien-aimé, quelque effort que je fisse pour
m'en souvenir, je m'irritais de trouver, dessinés dans ma mémoire avec
une exactitude définitive, les visages inutiles et frappants de
l'homme des chevaux de bois et de la marchande de sucre d'orge: ainsi
ceux qui ont perdu un être aimé qu'ils ne revoient jamais en dormant,
s'exaspèrent de rencontrer sans cesse dans leurs rêves tant de gens
insupportables et que c'est déjà trop d'avoir connus dans l'état de
veille. Dans leur impuissance à se représenter l'objet de leur
douleur, ils s'accusent presque de n'avoir pas de douleur. Et moi je
n'étais pas loin de croire que ne pouvant me rappeler les traits de
Gilberte, je l'avais oubliée elle-même, je ne l'aimais plus. Enfin
elle revint jouer presque tous les jours, mettant devant moi de
nouvelles choses à désirer, à lui demander, pour le lendemain, faisant
bien chaque jour en ce sens-là, de ma tendresse une tendresse
nouvelle. Mais une chose changea une fois de plus et brusquement la
façon dont tous les après-midis vers deux heures se posait le problème
de mon amour. M. Swann avait-il surpris la lettre que j'avais écrite à
sa fille, ou Gilberte ne faisait-elle que m'avouer longtemps après, et
afin que je fusse plus prudent, un état de choses déjà ancien? Comme
je lui disais combien j'admirais son père et sa mère, elle prit cet
air vague, plein de réticences et de secret qu'elle avait quand on lui
parlait de ce qu'elle avait à faire, de ses courses et de ses visites,
et tout d'un coup finit par me dire: «Vous savez, ils ne vous gobent
pas!» et glissante comme une ondine -- elle était ainsi -- elle éclata
de rire. Souvent son rire en désaccord avec ses paroles semblait,
comme fait la musique, décrire dans un autre plan, une surface
invisible. M. et Mme Swann ne demandaient pas à Gilberte de cesser de
jouer avec moi, mais eussent autant aimé, pensait-elle, que cela n'eût
pas commencé. Ils ne voyaient pas mes relations avec elle d'un il
favorable, ne me croyaient pas d'une grande moralité et s'imaginaient
que je ne pouvais exercer sur leur fille qu'une mauvaise influence. Ce
genre de jeunes gens peu scrupuleux auxquels Swann me croyait
ressembler, je me les représentais comme détestant les parents de la
jeune fille qu'ils aiment, les flattant quand ils sont là, mais se
moquant d'eux avec elle, la poussant à leur désobéir, et quand ils ont
une fois conquis leur fille, les privant même de la voir. A ces traits
(qui ne sont jamais ceux sous lesquels le plus grand misérable se voit
lui-même) avec quelle violence mon cur opposait ces sentiments dont il
était animé à l'égard de Swann, si passionnés au contraire que je ne
doutais pas que s'il les eût soupçonnés il ne se fût repenti de son
jugement à mon égard comme d'une erreur judiciaire. Tout ce que je
ressentais pour lui, j'osai le lui écrire dans une longue lettre que
je confiai à Gilberte en la priant de la lui remettre. Elle y
consentit. Hélas! il voyait donc en moi un plus grand imposteur encore
que je ne pensais; ces sentiments que j'avais cru peindre, en seize
pages, avec tant de vérité, il en avait donc douté; la lettre que je
lui écrivis, aussi ardente et aussi sincère que les paroles que
j'avais dites à M. de Norpois n'eut pas plus de succès. Gilberte me
raconta le lendemain, après m'avoir emmené à l'écart derrière un
massif de lauriers, dans une petite allée où nous nous assîmes chacun
sur une chaise, qu'en lisant la lettre qu'elle me rapportait, son père
avait haussé les épaules, en disant: «Tout cela ne signifie rien, cela
ne fait que prouver combien j'ai raison.» Moi qui savais la pureté de
mes intentions, la bonté de mon âme, j'étais indigné que mes paroles
n'eussent même pas effleuré l'absurde erreur de Swann. Car que ce fût
une erreur, je n'en doutais pas alors. Je sentais que j'avais décrit
avec tant d'exactitude certaines caractéristiques irrécusables de mes
sentiments généreux que, pour que d'après elles Swann ne les eût pas
aussitôt reconstitués, ne fût pas venu me demander pardon et avouer
qu'il s'était trompé, il fallait que ces nobles sentiments, il ne les
eût lui-même jamais ressentis, ce qui devait le rendre incapable de
les comprendre chez les autres.

Or, peut-être simplement Swann savait-il que la générosité n'est
souvent que l'aspect intérieur que prennent nos sentiments égoïstes
quand nous ne les avons pas encore nommés et classés. Peut-être
avait-il reconnu dans la sympathie que je lui exprimais, un simple
effet -- et une confirmation enthousiaste -- de mon amour pour
Gilberte, par lequel -- et non par ma vénération secondaire pour lui
-- seraient fatalement dans la suite dirigés mes actes. Je ne pouvais
partager ses prévisions, car je n'avais pas réussi à abstraire de
moi-même mon amour, à le faire rentrer dans la généralité des autres
et à en supporter expérimentalement les conséquences; j'étais
désespéré. Je dus quitter un instant Gilberte, Françoise m'ayant
appelé. Il me fallut l'accompagner dans un petit pavillon treillissé
de vert, assez semblable aux bureaux d'octroi désaffectés du vieux
Paris, et dans lequel étaient depuis peu installés, ce qu'on appelle
en Angleterre un lavabo, et en France, par une anglomanie mal
informée, des water-closets. Les murs humides et anciens de l'entrée,
où je restai à attendre Françoise dégageaient une fraîche odeur de
renfermé qui, m'allégeant aussitôt des soucis que venaient de faire
naître en moi les paroles de Swann rapportées par Gilberte, me pénétra
d'un plaisir non pas de la même espèce que les autres, lesquels nous
laissent plus instables, incapables de les retenir, de les posséder,
mais au contraire d'un plaisir consistant auquel je pouvais m'étayer,
délicieux, paisible, riche d'une vérité durable, inexpliquée et
certaine. J'aurais voulu, comme autrefois dans mes promenades du côté
de Guermantes, essayer de pénétrer le charme de cette impression qui
m'avait saisi et rester immobile à interroger cette émanation
vieillotte qui me proposait non de jouir du plaisir qu'elle ne me
donnait que par surcroît, mais de descendre dans la réalité qu'elle ne
m'avait pas dévoilée. Mais la tenancière de l'établissement, vieille
dame à joues plâtrées, et à perruque rousse, se mit à me parler.
Françoise la croyait «tout à fait bien de chez elle». Sa demoiselle
avait épousé ce que Françoise appelait «un jeune homme de famille» par
conséquent quelqu'un qu'elle trouvait plus différent d'un ouvrier que
Saint-Simon un duc d'un homme «sorti de la lie du peuple». Sans doute
la tenancière avant de l'être avait eu des revers. Mais Françoise
assurait qu'elle était marquise et appartenait à la famille de
Saint-Ferréol. Cette marquise me conseilla de ne pas rester au frais
et m'ouvrit même un cabinet en me disant: «Vous ne voulez pas entrer?
en voici un tout propre, pour vous ce sera gratis.» Elle le faisait
peut-être seulement comme les demoiselles de chez Gouache quand nous
venions faire une commande m'offraient un des bonbons qu'elles avaient
sur le comptoir sous des cloches de verre et que maman me défendait
hélas d'accepter; peut-être aussi moins innocemment comme telle
vieille fleuriste par qui maman faisait remplir ses «jardinières» et
qui me donnait une rose en roulant des yeux doux. En tous cas, si la
«marquise» avait du goût pour les jeunes garçons, en leur ouvrant la
porte hypogéenne de ces cubes de pierre où les hommes sont accroupis
comme des sphinx, elle devait chercher dans ses générosités moins
l'espérance de les corrompre que le plaisir qu'on éprouve à se montrer
vainement prodigue envers ce qu'on aime, car je n'ai jamais vu auprès
d'elle d'autre visiteur qu'un vieux garde forestier du jardin.

Un instant après je prenais congé de la marquise, accompagné de
Françoise, et je quittai cette dernière pour retourner auprès de
Gilberte. Je l'aperçus tout de suite, sur une chaise, derrière le
massif de lauriers. C'était pour ne pas être vue de ses amies: on
jouait à cache-cache. J'allai m'asseoir à côté d'elle. Elle avait une
toque plate qui descendait assez bas sur ses yeux leur donnant ce même
regard «en dessous», rêveur et fourbe que je lui avais vu la première
fois à Combray. Je lui demandai s'il n'y avait pas moyen que j'eusse
une explication verbale avec son père. Gilberte me dit qu'elle la lui
avait proposée, mais qu'il la jugeait inutile. Tenez, ajouta-t-elle,
ne me laissez pas votre lettre, il faut rejoindre les autres
puisqu'ils ne m'ont pas trouvée.»

Si Swann était arrivé alors avant même que je l'eusse reprise, cette
lettre de la sincérité de laquelle je trouvais qu'il avait été si
insensé de ne pas s'être laissé persuader, peut-être aurait-il vu que
c'était lui qui avait raison. Car m'approchant de Gilberte qui,
renversée sur sa chaise, me disait de prendre la lettre et ne me la
tendait pas, je me sentis si attiré par son corps que je lui dis:

-- Voyons, empêchez-moi de l'attraper nous allons voir qui sera le
plus fort.

Elle la mit dans son dos, je passai mes mains derrière son cou, en
soulevant les nattes de cheveux qu'elle portait sur les épaules, soit
que ce fût encore de son âge, soit que sa mère voulût la faire
paraître plus longtemps enfant, afin de se rajeunir elle-même; nous
luttions, arc-boutés. Je tâchais de l'attirer, elle résistait; ses
pommettes enflammées par l'effort étaient rouges et rondes comme des
cerises; elle riait comme si je l'eusse chatouillée; je la tenais
serrée entre mes jambes comme un arbuste après lequel j'aurais voulu
grimper; et, au milieu de la gymnastique que je faisais, sans qu'en
fût à peine augmenté l'essoufflement que me donnaient l'exercice
musculaire et l'ardeur du jeu, je répandis, comme quelques gouttes de
sueur arrachées par l'effort, mon plaisir auquel je ne pus pas même
m'attarder le temps d'en connaître le goût; aussitôt je pris la
lettre. Alors, Gilberte me dit avec bonté:

-- «Vous savez, si vous voulez, nous pouvons lutter encore un peu.»

Peut-être avait-elle obscurément senti que mon jeu avait un autre
objet que celui que j'avais avoué, mais n'avait-elle pas su remarquer
que je l'avais atteint. Et moi qui craignais qu'elle s'en fût aperçue
(et un certain mouvement rétractile et contenu de pudeur offensée
qu'elle eut un instant après, me donna à penser que je n'avais pas eu
tort de le craindre), j'acceptai de lutter encore, de peur qu'elle pût
croire que je ne m'étais proposé d'autre but que celui après quoi je
n'avais plus envie que de rester tranquille auprès d'elle.

En rentrant, j'aperçus, je me rappelai brusquement l'image, cachée
jusque-là, dont m'avait approché, sans me la laisser voir ni
reconnaître, le frais, sentant presque la suie, du pavillon treillagé.
Cette image était celle de la petite pièce de mon oncle Adolphe, à
Combray, laquelle exhalait en effet le même parfum d'humidité. Mais je
ne pus comprendre et je remis à plus tard de chercher pourquoi le
rappel d'une image si insignifiante m'avait donné une telle félicité.
En attendant, il me sembla que je méritais vraiment le dédain de M. de
Norpois: j'avais préféré jusqu'ici à tous les écrivains celui qu'il
appelait un simple «joueur de flûte» et une véritable exaltation
m'avait été communiquée, non par quelque idée importante, mais par une
odeur de moisi.

Depuis quelque temps, dans certaines familles, le nom des
Champs-Élysées, si quelque visiteur le prononçait, était accueilli par
les mères avec l'air malveillant qu'elles réservent à un médecin
réputé auquel elles prétendent avoir vu faire trop de diagnostics
erronés pour avoir encore confiance en lui; on assurait que ce jardin
ne réussissait pas aux enfants, qu'on pouvait citer plus d'un mal de
gorge, plus d'une rougeole et nombre de fièvres dont il était
responsable. Sans mettre ouvertement en doute la tendresse de maman
qui continuait à m'y envoyer, certaines de ses amies déploraient du
moins son aveuglement.

Les névropathes sont peut-être malgré l'expression consacrée, ceux qui
«s'écoutent» le moins: ils entendent en eux tant de choses dont ils se
rendent compte ensuite qu'ils avaient eu tort de s'alarmer, qu'ils
finissent par ne plus faire attention à aucune. Leur système nerveux
leur a si souvent crié: «Au secours!» comme pour une grave maladie,
quand tout simplement il allait tomber de la neige ou qu'on allait
changer d'appartement, qu'ils prennent l'habitude de ne pas plus tenir
compte de ces avertissements qu'un soldat, lequel dans l'ardeur de
l'action, les perçoit si peu, qu'il est capable, étant mourant, de
continuer encore quelques jours à mener la vie d'un homme en bonne
santé. Un matin, portant coordonnés en moi mes malaises habituels, de
la circulation constante et intestine desquels je tenais toujours mon
esprit détourné aussi bien que de celle de mon sang, je courais
allègrement vers la salle à manger où mes parents étaient déjà à
table, et -- m'étant dit comme d'ordinaire qu'avoir froid peut
signifier non qu'il faut se chauffer, mais par exemple qu'on a été
grondé, et ne pas avoir faim, qu'il va pleuvoir et non qu'il ne faut
pas manger, -- je me mettais à table, quand, au moment d'avaler la
première bouchée d'une côtelette appétissante, une nausée, un
étourdissement m'arrêtèrent, réponse fébrile d'une maladie commencée,
dont la glace de mon indifférence avait masqué, retardé les symptômes,
mais qui refusait obstinément la nourriture que je n'étais pas en état
d'absorber. Alors, dans la même seconde, la pensée que l'on
m'empêcherait de sortir si l'on s'apercevait que j'étais malade me
donna, comme l'instinct de conservation à un blessé, la force de me
traîner jusqu'à ma chambre où je vis que j'avais 40 degrés de fièvre,
et ensuite de me préparer pour aller aux Champs-Élysées. A travers le
corps languissant et perméable dont elle était enveloppée, ma pensée
souriante rejoignait, exigeait le plaisir si doux d'une partie de
barres avec Gilberte, et une heure plus tard, me soutenant à peine,
mais heureux à côté d'elle, j'avais la force de le goûter encore.

Françoise, au retour, déclara que je m'étais «trouvé indisposé», que
j'avais dû prendre un «chaud et froid», et le docteur, aussitôt
appelé, déclara «préférer» la «sévérité», la «virulence» de la poussée
fébrile qui accompagnait ma congestion pulmonaire et ne serait «qu'un
feu de paille» à des formes plus «insidieuses» et «larvées». Depuis
longtemps déjà j'étais sujet à des étouffements et notre médecin,
malgré la désapprobation de ma grand'mère, qui me voyait déjà mourant
alcoolique, m'avait conseillé outre la caféine qui m'était prescrite
pour m'aider à respirer, de prendre de la bière, du champagne ou du
cognac quand je sentais venir une crise. Celles-ci avorteraient,
disait-il, dans l'«euphorie» causée par l'alcool. J'étais souvent
obligé pour que ma grand'mère permît qu'on m'en donnât, de ne pas
dissimuler, de faire presque montre de mon état de suffocation.
D'ailleurs, dès que je le sentais s'approcher, toujours incertain des
proportions qu'il prendrait, j'en étais inquiet à cause de la
tristesse de ma grand'mère que je craignais beaucoup plus que ma
souffrance. Mais en même temps mon corps, soit qu'il fût trop faible
pour garder seul le secret de celle-ci, soit qu'il redoutât que dans
l'ignorance du mal imminent on exigeât de moi quelque effort qui lui
eût été impossible ou dangereux, me donnait le besoin d'avertir ma
grand'mère de mes malaises avec une exactitude où je finissais par
mettre une sorte de scrupule physiologique. Apercevais-je en moi un
symptôme fâcheux que je n'avais pas encore discerné, mon corps était
en détresse tant que je ne l'avais pas communiqué à ma grand'mère.
Feignait-elle de n'y prêter aucune attention, il me demandait
d'insister. Parfois j'allais trop loin; et le visage aimé qui n'était
plus toujours aussi maître de ses émotions qu'autrefois, laissait
paraître une expression de pitié, une contraction douloureuse. Alors
mon cur était torturé par la vue de la peine qu'elle avait; comme si
mes baisers eussent dû effacer cette peine, comme si ma tendresse eût
pu donner à ma grand'mère autant de joie que mon bonheur, je me jetais
dans ses bras. Et les scrupules étant d'autre part apaisés par la
certitude qu'elle connaissait le malaise ressenti, mon corps ne
faisait pas opposition à ce que je la rassurasse. Je protestais que ce
malaise n'avait rien de pénible, que je n'étais nullement à plaindre,
qu'elle pouvait être certaine que j'étais heureux; mon corps avait
voulu obtenir exactement ce qu'il méritait de pitié et pourvu qu'on
sût qu'il avait une douleur en son côté droit, il ne voyait pas
d'inconvénient à ce que je déclarasse que cette douleur n'était pas un
mal et n'était pas pour moi un obstacle au bonheur, mon corps ne se
piquant pas de philosophie; elle n'était pas de son ressort. J'eus
presque chaque jour de ces crises d'étouffement pendant ma
convalescence. Un soir que ma grand'mère m'avait laissé assez bien,
elle rentra dans ma chambre très tard dans la soirée, et s'apercevant
que la respiration me manquait: Oh! mon Dieu, comme tu souffres,
s'écria-t-elle, les traits bouleversés. Elle me quitta aussitôt,
j'entendis la porte cochère, et elle rentra un peu plus tard avec du
cognac qu'elle était allée acheter parce qu'il n'y en avait pas à la
maison. Bientôt je commençai à me sentir heureux. Ma grand'mère, un
peu rouge, avait l'air gêné, et ses yeux une expression de lassitude
et de découragement.

-- J'aime mieux te laisser et que tu profites un peu de ce mieux, me
dit-elle, en me quittant brusquement. Je l'embrassai pourtant et je
sentis sur ses joues fraîches quelque chose de mouillé dont je ne sus
pas si c'était l'humidité de l'air nocturne qu'elle venait de
traverser. Le lendemain, elle ne vint que le soir dans ma chambre
parce qu'elle avait eu, me dit-on, à sortir. Je trouvai que c'était
montrer bien de l'indifférence pour moi, et je me retins pour ne pas
la lui reprocher.

Mes suffocations ayant persisté alors que ma congestion depuis
longtemps finie ne les expliquait plus, mes parents firent venir en
consultation le professeur Cottard. Il ne suffit pas à un médecin
appelé dans des cas de ce genre d'être instruit. Mis en présence de
symptômes qui peuvent être ceux de trois ou quatre maladies
différentes, c'est en fin de compte son flair, son coup d'il qui
décident à laquelle malgré les apparences à peu près semblables il y a
chance qu'il ait à faire. Ce don mystérieux n'implique pas de
supériorité dans les autres parties de l'intelligence et un être d'une
grande vulgarité, aimant la plus mauvaise peinture, la plus mauvaise
musique, n'ayant aucune curiosité d'esprit, peut parfaitement le
posséder. Dans mon cas ce qui était matériellement observable, pouvait
aussi bien être causé par des spasmes nerveux, par un commencement de
tuberculose, par de l'asthme, par une dyspnée toxi-alimentaire avec
insuffisance rénale, par de la bronchite chronique, par un état
complexe dans lequel seraient entrés plusieurs de ces facteurs. Or les
spasmes nerveux demandaient à être traités par le mépris, la
tuberculose par de grands soins et par un genre de suralimentation qui
eût été mauvaise pour un état arthritique comme l'asthme, et eût pu
devenir dangereux en cas de dyspnée toxi-alimentaire laquelle exige un
régime qui en revanche serait néfaste pour un tuberculeux. Mais les
hésitations de Cottard furent courtes et ses prescriptions
impérieuses: «Purgatifs violents et drastiques, lait pendant plusieurs
jours, rien que du lait. Pas de viande, pas d'alcool.» -- Ma mère
murmura que j'avais pourtant bien besoin d'être reconstitué, que
j'étais déjà assez nerveux, que cette purge de cheval et ce régime me
mettraient à bas. Je vis aux yeux de Cottard, aussi inquiets que s'il
avait peur de manquer le train, qu'il se demandait s'il ne s'était pas
laissé aller à sa douceur naturelle. Il tâchait de se rappeler s'il
avait pensé à prendre un masque froid, comme on cherche une glace pour
regarder si on n'a pas oublié de nouer sa cravate. Dans le doute et
pour faire, à tout hasard, compensation, il répondit grossièrement:
«Je n'ai pas l'habitude de répéter deux fois mes ordonnances.
Donnez-moi une plume. Et surtout au lait. Plus tard, quand nous aurons
jugulé les crises et l'agrypnie, je veux bien que vous preniez
quelques potages, puis des purées, mais toujours au lait, au lait.
Cela vous plaira, puisque l'Espagne est à la mode, ollé! ollé! (Ses
élèves connaissaient bien ce calembour qu'il faisait à l'hôpital
chaque fois qu'il mettait un cardiaque ou un hépatique au régime
lacté.) Ensuite vous reviendrez progressivement à la vie commune. Mais
chaque fois que la toux et les étouffements recommenceront, purgatifs,
lavages intestinaux, lit, lait.» Il écouta d'un air glacial, sans y
répondre, les dernières objections de ma mère, et, comme il nous
quitta sans avoir daigné expliquer les raisons de ce régime, mes
parents le jugèrent sans rapport avec mon cas, inutilement
affaiblissant et ne me le firent pas essayer. Ils cherchèrent
naturellement à cacher au Professeur leur désobéissance et pour y
réussir plus sûrement, évitèrent toutes les maisons où ils auraient pu
le rencontrer. Puis mon état s'aggravant on se décida à me faire
suivre à la lettre les prescriptions de Cottard; au bout de trois
jours je n'avais plus de râles, plus de toux et je respirais bien.
Alors nous comprîmes que Cottard tout en me trouvant comme il le dit
dans la suite, assez asthmatique et surtout «toqué», avait discerné
que ce qui prédominait à ce moment-là en moi, c'était l'intoxication,
et qu'en faisant couler mon foie et en lavant mes reins, il
décongestionnerait mes bronches, me rendrait le souffle, le sommeil,
les forces. Et nous comprîmes que cet imbécile était un grand
clinicien. Je pus enfin me lever. Mais on parlait de ne plus m'envoyer
aux Champs-Élysées. On disait que c'était à cause du mauvais air; je
pensais bien qu'on profitait du prétexte pour que je ne pusse plus
voir Mlle Swann et je me contraignais à redire tout le temps le nom de
Gilberte, comme ce langage natal que les vaincus s'efforcent de
maintenir pour ne pas oublier la patrie qu'ils ne reverront pas.
Quelquefois ma mère passait sa main sur mon front en me disant:

-- Alors, les petits garçons ne racontent plus à leur maman les
chagrins qu'ils ont?

Françoise s'approchait tous les jours de moi en me disant: «Monsieur a
une mine! Vous ne vous êtes pas regardé, on dirait un mort!» Il est
vrai que si j'avais eu un simple rhume, Françoise eût pris le même air
funèbre. Ces déplorations tenaient plus à sa «classe» qu'à mon état de
santé. Je ne démêlais pas alors si ce pessimisme était chez Françoise
douloureux ou satisfait. Je conclus provisoirement qu'il était social
et professionnel.

Un jour, à l'heure du courrier, ma mère posa sur mon lit une lettre.
Je l'ouvris distraitement puisqu'elle ne pouvait pas porter la seule
signature qui m'eût rendu heureux, celle de Gilberte avec qui je
n'avais pas de relations en dehors des Champs-Élysées. Or, au bas du
papier, timbré d'un sceau d'argent représentant un chevalier casqué
sous lequel se contournait cette devise: Per viam rectam, au-dessous
d'une lettre, d'une grande écriture, et où presque toutes les phrases
semblaient soulignées, simplement parce que la barre des t étant
tracée non au travers d'eux, mais au-dessus, mettait un trait sous le
mot correspondant de la ligne supérieure, ce fut justement la
signature de Gilberte que je vis. Mais parce que je la savais
impossible dans une lettre adressée à moi, cette vue, non accompagnée
de croyance, ne me causa pas de joie. Pendant un instant elle ne fit
que frapper d'irréalité tout ce qui m'entourait. Avec une vitesse
vertigineuse, cette signature sans vraisemblance jouait aux quatre
coins avec mon lit, ma cheminée, mon mur. Je voyais tout vaciller
comme quelqu'un qui tombe de cheval et je me demandais s'il n'y avait
pas une existence toute différente de celle que je connaissais, en
contradiction avec elle, mais qui serait la vraie, et qui m'étant
montrée tout d'un coup me remplissait de cette hésitation que les
sculpteurs dépeignant le Jugement dernier ont donnée aux morts
réveillés qui se trouvent au seuil de l'autre Monde. «Mon cher ami,
disait la lettre, j'ai appris que vous aviez été très souffrant et que
vous ne veniez plus aux Champs-Élysées. Moi je n'y vais guère non plus
parce qu'il y a énormément de malades. Mais mes amies viennent goûter
tous les lundis et vendredis à la maison. Maman me charge de vous dire
que vous nous feriez très grand plaisir en venant aussi dès que vous
serez rétabli, et nous pourrions reprendre à la maison nos bonnes
causeries des Champs-Élysées. Adieu, mon cher ami, j'espère que vos
parents vous permettront de venir très souvent goûter, et je vous
envoie toutes mes amitiés. Gilberte.»

Tandis que je lisais ces mots, mon système nerveux recevait avec une
diligence admirable la nouvelle qu'il m'arrivait un grand bonheur.
Mais mon âme, c'est-à-dire moi-même, et en somme le principal
intéressé, l'ignorait encore. Le bonheur, le bonheur par Gilberte,
c'était une chose à laquelle j'avais constamment songé, une chose
toute en pensées, c'était, comme disait Léonard, de la peinture, cosa
mentale. Une feuille de papier couverte de caractères, la pensée ne
s'assimile pas cela tout de suite. Mais dès que j'eus terminé la
lettre, je pensai à elle, elle devint un objet de rêverie, elle
devint, elle aussi, cosa mentale et je l'aimais déjà tant que toutes
les cinq minutes, il me fallait la relire, l'embrasser. Alors, je
connus mon bonheur.

La vie est semée de ces miracles que peuvent toujours espérer les
personnes qui aiment. Il est possible que celui-ci eût été provoqué
artificiellement par ma mère qui voyant que depuis quelque temps
j'avais perdu tout cur à vivre, avait peut-être fait demander à
Gilberte de m'écrire, comme, au temps de mes premiers bains de mer,
pour me donner du plaisir à plonger, ce que je détestais parce que
cela me coupait la respiration, elle remettait en cachette à mon guide
baigneur de merveilleuses boîtes en coquillages et des branches de
corail que je croyais trouver moi-même au fond des eaux. D'ailleurs,
pour tous les événements qui dans la vie et ses situations
contrastées, se rapportent à l'amour, le mieux est de ne pas essayer
de comprendre, puisque, dans ce qu'ils ont d'inexorable, comme
d'inespéré, ils semblent régis par des lois plutôt magiques que
rationnelles. Quand un multimillionnaire, homme malgré cela charmant,
reçoit son congé d'une femme pauvre et sans agrément avec qui il vit,
appelle à lui, dans son désespoir, toutes les puissances de l'or et
fait jouer toutes les influences de la terre, sans réussir à se faire
reprendre, mieux vaut devant l'invincible entêtement de sa maîtresse
supposer que le Destin veut l'accabler et le faire mourir d'une
maladie de cur plutôt que de chercher une explication logique. Ces
obstacles contre lesquels les amants ont à lutter et que leur
imagination surexcitée par la souffrance cherche en vain à deviner,
résident parfois dans quelque singularité de caractère de la femme
qu'ils ne peuvent ramener à eux, dans sa bêtise, dans l'influence
qu'ont prise sur elle et les craintes que lui ont suggérées des êtres
que l'amant ne connaît pas, dans le genre de plaisirs qu'elle demande
momentanément à la vie, plaisirs que son amant, ni la fortune de son
amant ne peuvent lui offrir. En tous cas l'amant est mal placé pour
connaître la nature des obstacles que la ruse de la femme lui cache et
que son propre jugement faussé par l'amour l'empêche d'apprécier
exactement. Ils ressemblent à ces tumeurs que le médecin finit par
réduire mais sans en avoir connu l'origine. Comme elles ces obstacles
restent mystérieux mais sont temporaires. Seulement ils durent
généralement plus que l'amour. Et comme celui-ci n'est pas une passion
désintéressée, l'amoureux qui n'aime plus ne cherche pas à savoir
pourquoi la femme pauvre et légère qu'il aimait, s'est obstinément
refusée pendant des années à ce qu'il continuât à l'entretenir.

Or, le même mystère qui dérobe aux yeux souvent la cause des
catastrophes, quand il s'agit de l'amour, entoure, tout aussi
fréquemment la soudaineté de certaines solutions heureuses (telle que
celle qui m'était apportée par la lettre de Gilberte). Solutions
heureuses ou du moins qui paraissent l'être, car il n'y en a guère qui
le soient réellement quand il s'agit d'un sentiment d'une telle sorte
que toute satisfaction qu'on lui donne ne fait généralement que
déplacer la douleur. Parfois pourtant une trêve est accordée et l'on a
pendant quelque temps l'illusion d'être guéri.

En ce qui concerne cette lettre au bas de laquelle Françoise se refusa
à reconnaître le nom de Gilberte parce que le G historié, appuyé sur
un i sans point avait l'air d'un A, tandis que la dernière syllabe
était indéfiniment prolongée à l'aide d'un paraphe dentellé, si l'on
tient à chercher une explication rationnelle du revirement qu'elle
traduisait et qui me rendait si joyeux, peut-être pourra-t-on penser
que j'en fus, pour une part, redevable à un incident que j'avais cru
au contraire de nature à me perdre à jamais dans l'esprit des Swann.
Peu de temps auparavant, Bloch était venu pour me voir, pendant que le
professeur Cottard, que depuis que je suivais son régime, on avait
fait revenir, se trouvait dans ma chambre. La consultation étant finie
et Cottard restant seulement en visiteur parce que mes parents
l'avaient retenu à dîner, on laissa entrer Bloch. Comme nous étions
tous en train de causer, Bloch ayant raconté qu'il avait entendu dire
que Mme Swann m'aimait beaucoup, par une personne avec qui il avait
dîné la veille et qui elle-même était très liée avec Mme Swann,
j'aurais voulu lui répondre qu'il se trompait certainement, et bien
établir, par le même scrupule qui me l'avait fait déclarer à M. de
Norpois et de peur que Mme Swann me prît pour un menteur, que je ne la
connaissais pas et ne lui avais jamais parlé. Mais je n'eus pas le
courage de rectifier l'erreur de Bloch, parce que je compris bien
qu'elle était volontaire, et que s'il inventait quelque chose que Mme
Swann n'avait pas pu dire en effet, c'était pour faire savoir, ce
qu'il jugeait flatteur et ce qui n'était pas vrai, qu'il avait dîné à
côté d'une des amies de cette dame. Or il arriva que tandis que M. de
Norpois apprenant que je ne connaissais pas et aurais aimé connaître
Mme Swann, s'était bien gardé de lui parler de moi, Cottard, qu'elle
avait pour médecin, ayant induit de ce qu'il avait entendu dire à
Bloch qu'elle me connaissait beaucoup et m'appréciait, pensa que,
quand il la verrait, dire que j'étais un charmant garçon avec lequel
il était lié, ne pourrait en rien être utile pour moi et serait
flatteur pour lui, deux raisons qui le décidèrent à parler de moi à
Odette dès qu'il en trouva l'occasion.

Alors je connus cet appartement d'où dépassait jusque dans l'escalier
le parfum dont se servait Mme Swann, mais qu'embaumait bien plus
encore le charme particulier et douloureux qui émanait de la vie de
Gilberte. L'implacable concierge, changé en une bienveillante
Euménide, prit l'habitude, quand je lui demandais si je pouvais
monter, de m'indiquer en soulevant sa casquette d'une main propice,
qu'il exauçait ma prière. Les fenêtres qui du dehors interposaient
entre moi et les trésors qui ne m'étaient pas destinés, un regard
brillant, distant et superficiel qui me semblait le regard même des
Swann, il m'arriva, quand à la belle saison j'avais passé tout un
après-midi avec Gilberte dans sa chambre, de les ouvrir moi-même pour
laisser entrer un peu d'air et même de m'y pencher à côté d'elle, si
c'était le jour de réception de sa mêre, pour voir arriver les visites
qui souvent, levant la tête en descendant de voiture, me faisaient
bonjour de la main, me prenant pour quelque neveu de la maîtresse de
maison. Les nattes de Gilberte dans ces moments-là touchaient ma joue.
Elles me semblaient, en la finesse de leur gramen à la fois naturel et
surnaturel, et la puissance de leurs rinceaux d'art, un ouvrage unique
pour lequel on avait utilisé le gazon même du Paradis. A une section
même infime d'elles, quel herbier céleste n'eussé-je pas donné comme
châsse. Mais n'espérant point obtenir un morceau vrai de ces nattes,
si au moins j'avais pu en posséder la photographie, combien plus
précieuse que celle de fleurettes dessinées par le Vinci! Pour en
avoir une je fis auprès d'amis des Swann et même de photographes, des
bassesses qui ne me procurèrent pas ce que je voulais, mais me lièrent
pour toujours avec des gens très ennuyeux.

Les parents de Gilberte, qui si longtemps m'avaient empêché de la
voir, maintenant -- quand j'entrais dans la sombre antichambre où
planait perpétuellement, plus formidable et plus désirée que jadis à
Versailles l'apparition du Roi, la possibilité de les rencontrer, et
où habituellement, après avoir buté contre un énorme porte-manteaux à
sept branches comme le Chandelier de l'Écriture, je me confondais en
salutations devant un valet de pied assis, dans sa longue jupe grise,
sur le coffre de bois et que dans l'obscurité j'avais pris pour Mme
Swann, -- les parents de Gilberte, si l'un deux se trouvait passer au
moment de mon arrivée, loin d'avoir l'air irrité, me serraient la main
en souriant et me disaient:

-- «Comment allez-vous (qu'ils prononçaient tous deux commen
allez-vous, sans faire la liaison du t, liaison, qu'on pense bien
qu'une fois rentré à la maison je me faisais un incessant et
voluptueux exercice de supprimer). Gilberte sait-elle que vous êtes
là? alors je vous quitte.»

Bien plus, les goûters eux-mêmes que Gilberte offrait à ses amies et
qui si longtemps m'avaient paru la plus infranchissable des
séparations accumulées entre elle et moi devenaient maintenant une
occasion de nous réunir dont elle m'avertissait par un mot, écrit
(parce que j'étais une relation encore assez nouvelle), sur un papier
à lettres toujours différent. Une fois il était orné d'un caniche bleu
en relief surmontant une légende humoristique écrite en anglais et
suivie d'un point d'exclamation, une autre fois timbré d'une ancre
marine, ou du chiffre G. S., démesurément allongé en un rectangle qui
tenait toute la hauteur de la feuille, ou encore du nom «Gilberte»
tantôt tracé en travers dans un coin en caractères dorés qui imitaient
la signature de mon amie et finissaient par un paraphe, au-dessous
d'un parapluie ouvert imprimé en noir, tantôt enfermé dans un
monogramme en forme de chapeau chinois qui en contenait toutes les
lettres en majuscules sans qu'il fût possible d'en distinguer une
seule. Enfin comme la série des papiers à lettres que Gilberte
possédait, pour nombreuse que fût cette série, n'était pas illimitée,
au bout d'un certain nombre de semaines, je voyais revenir celui qui
portait, comme la première fois qu'elle m'avait écrit, la devise: Per
viam rectam, au-dessous du chevalier casqué, dans une médaille
d'argent bruni. Et chacun était choisi tel jour plutôt que tel autre
en vertu de certains rites, pensais-je alors, mais plutôt je le crois
maintenant, parce qu'elle cherchait à se rappeler ceux dont elle
s'était servie les autres fois, de façon à ne jamais envoyer le même à
un de ses correspondants, au moins de ceux pour qui elle prenait la
peine de faire des frais, qu'aux intervalles les plus éloignés
possibles. Comme à cause de la différence des heures de leurs leçons,
certaines des amies que Gilberte invitait à ces goûters étaient
obligées de partir comme les autres arrivaient seulement, dès
l'escalier j'entendais s'échapper de l'antichambre un murmure de voix
qui, dans l'émotion que me causait la cérémonie imposante à laquelle
j'allais assister, rompait brusquement bien avant que j'atteignisse le
palier, les liens qui me rattachaient encore à la vie antérieure et
m'ôtaient jusqu'au souvenir d'avoir à retirer mon foulard une fois que
je serais au chaud et de regarder l'heure pour ne pas rentrer en
retard. Cet escalier, d'ailleurs, tout en bois, comme on faisait alors
dans certaines maisons de rapport de ce style Henri II qui avait été
si longtemps l'idéal d'Odette et dont elle devait bientôt se déprendre
et pourvu d'une pancarte sans équivalent chez nous, sur laquelle on
lisait ces mots: «Défense de se servir de l'ascenseur pour descendre»,
me semblait quelque chose de tellement prestigieux que je dis à mes
parents que c'était un escalier ancien rapporté de très loin par M.
Swann. Mon amour de la vérité était si grand que je n'aurais pas
hésité à leur donner ce renseignement même si j'avais su qu'il était
faux, car seul il pouvait leur permettre d'avoir pour la dignité de
l'escalier des Swann le même respect que moi. C'est ainsi que devant
un ignorant qui ne peut comprendre en quoi consiste le génie d'un
grand médecin, on croirait bien faire de ne pas avouer qu'il ne sait
pas guérir le rhume de cerveau. Mais comme je n'avais aucun esprit
d'observation, comme en général je ne savais ni le nom ni l'espèce des
choses qui se trouvaient sous mes yeux, et comprenais seulement que
quand elles approchaient les Swann, elles devaient être
extraordinaires, il ne me parut pas certain qu'en avertissant mes
parents de leur valeur artistique et de la provenance lointaine de cet
escalier, je commisse un mensonge. Cela ne me parut pas certain; mais
cela dut me paraître probable, car je me sentis devenir très rouge,
quand mon père m'interrompit en disant: «Je connais ces maisons-là;
j'en ai vu une, elles sont toutes pareilles; Swann occupe simplement
plusieurs étages, c'est Berlier qui les a construites.» Il ajouta
qu'il avait voulu louer dans l'une d'elles, mais qu'il y avait
renoncé, ne les trouvant pas commodes et l'entrée pas assez claire; il
le dit; mais je sentis instinctivement que mon esprit devait faire au
prestige des Swann et à mon bonheur les sacrifices nécessaires, et par
un coup d'autorité intérieure, malgré ce que je venais d'entendre,
j'écartai à tout jamais de moi, comme un dévot la Vie de Jésus de
Renan, la pensée dissolvante que leur appartement était un appartement
quelconque que nous aurions pu habiter.

Cependant, ces jours de goûter, m'élevant dans l'escalier marche à
marche, déjà dépouillé de ma pensée et de ma mémoire, n'étant plus que
le jouet des plus vils réflexes, j'arrivais à la zone où le parfum de
Mme Swann se faisait sentir. Je croyais déjà voir la majesté du gâteau
au chocolat, entouré d'un cercle d'assiettes à petits fours et de
petites serviettes damassées grises à dessins, exigées par l'étiquette
et particulières aux Swann. Mais cet ensemble inchangeable et réglé
semblait, comme l'univers nécessaire de Kant, suspendu à un acte
suprême de liberté. Car quand nous étions tous dans le petit salon de
Gilberte, tout d'un coup regardant l'heure, elle disait:

« -- Dites donc, mon déjeuner commence à être loin, je ne dîne qu'à
huit heures, j'ai bien envie de manger quelque chose. Qu'en
diriez-vous?»

Et elle nous faisait entrer dans la salle à manger, sombre comme
l'intérieur d'un Temple asiatique peint par Rembrandt, et où un gâteau
architectural aussi débonnaire et familier qu'il était imposant,
semblait trôner là à tout hasard comme un jour quelconque, pour le cas
où il aurait pris fantaisie à Gilberte de le découronner de ses
créneaux en chocolat et d'abattre ses remparts aux pentes fauves et
raides, cuites au four comme les bastions du palais de Darius. Bien
mieux, pour procéder à la destruction de la pâtisserie ninitive,
Gilberte ne consultait pas seulement sa faim; elle s'informait encore
de la mienne, tandis qu'elle extrayait pour moi du monument écroulé
tout un pan verni et cloisonné de fruits écarlates, dans le goût
oriental. Elle me demandait même l'heure à laquelle mes parents
dînaient, comme si je l'avais encore sue, comme si le trouble qui me
dominait avait laissé persister la sensation de l'inappétence ou de la
faim, la notion du dîner ou l'image de la famille, dans ma mémoire
vide et mon estomac paralysé. Malheureusement cette paralysie n'était
que momentanée. Les gâteaux que je prenais sans m'en apercevoir, il
viendrait un moment où il faudrait les digérer. Mais il était encore
lointain. En attendant Gilberte me faisait «mon thé». J'en buvais
indéfiniment, alors qu'une seule tasse m'empêchait de dormir pour
vingt-quatre heures. Aussi ma mère avait-elle l'habitude de dire:
«C'est ennuyeux, cet enfant ne peut aller chez les Swann sans rentrer
malade.» Mais savais-je seulement quand j'étais chez les Swann que
c'était du thé que je buvais? L'eussé-je su que j'en eusse pris tout
de même, car en admettant que j'eusse recouvré un instant le
discernement du présent, cela ne m'eût pas rendu le souvenir du passé
et la prévision de l'avenir. Mon imagination n'était pas capable
d'aller jusqu'au temps lointain où je pourrais avoir l'idée de me
coucher et le besoin du sommeil.

Les amies de Gilberte n'étaient pas toutes plongées dans cet état
d'ivresse où une décision est impossible. Certaines refusaient du thé!
Alors Gilberte disait, phrase très répandue à cette époque:
«Décidément, je n'ai pas de succès avec mon thé!» Et pour effacer
davantage l'idée de cérémonie, dérangeant l'ordre des chaises autour
de la table: «Nous avons l'air d'une noce; mon Dieu que les
domestiques sont bêtes.»

Elle grignotait, assise de côté sur un siège en forme d'x et placé de
travers. Même, comme si elle eût pu avoir tant de petits fours à sa
disposition, sans avoir demandé la permission à sa mère, quand Mme
Swann -- dont le «jour» coïncidait d'ordinaire avec les goûters de
Gilberte -- après avoir reconduit une visite, entrait, un moment
après, en courant, quelquefois habillée de velours bleu, souvent dans
une robe en satin noir couverte de dentelles blanches, elle disait
d'un air étonné:

-- «Tiens, ça a l'air bon ce que vous mangez là, cela me donne faim de
vous voir manger du cake.»

-- «Eh bien, maman, nous vous invitons, répondait Gilberte.»

-- «Mais non, mon trésor, qu'est-ce que diraient mes visites, j'ai
encore Mme Trombert, Mme Cottard et Mme Bontemps, tu sais que chère
Mme Bontemps ne fait pas des visites très courtes et elle vient
seulement d'arriver.

Qu'est-ce qu'ils diraient toutes ces bonnes gens de ne pas me voir
revenir; s'il ne vient plus personne, je reviendrai bavarder avec vous
(ce qui m'amusera beaucoup plus) quand elles seront parties. Je crois
que je mérite d'être un peu tranquille, j'ai eu quarante-cinq visites
et sur quarante-cinq il y en a eu quarante-deux qui ont parlé du
tableau de Gérôme! Mais venez-donc un de ces jours, me disait-elle,
prendre votre thé avec Gilberte, elle vous le fera comme vous l'aimez,
comme vous le prenez dans votre petit «studio», ajoutait-elle, tout en
s'enfuyant vers ses visites et comme si ç'avait été quelque chose
d'aussi connu de moi que mes habitudes (fût-ce celle que j'aurais eue
de prendre le thé, si j'en avais jamais pris, quand à un «studio»
j'étais incertain si j'en avais un ou non) que j'étais venu chercher
dans ce monde mystérieux. «Quand viendrez-vous? Demain? On vous fera
des toasts aussi bons que chez Colombin. Non? Vous êtes un vilain»,
disait-elle, car depuis qu'elle aussi commençait à avoir un salon,
elle prenait les façons de Mme Verdurin, son ton de despotisme
minaudier. Les toasts m'étant d'ailleurs aussi inconnus que Colombin,
cette dernière promesse n'aurait pu ajouter à ma tentation. Il
semblera plus étrange, puisque tout le monde parle ainsi et peut-être
même maintenant à Combray, que je n'eusse pas à la première minute
compris de qui voulait parler Mme Swann, quand je l'entendis me faire
l'éloge de notre vieille «nurse». Je ne savais pas l'anglais, je
compris bientôt pourtant que ce mot désignait Françoise. Moi qui aux
Champs-Élysées, avais eu si peur de la fâcheuse impression qu'elle
devait produire, j'appris par Mme Swann que c'est tout ce que Gilberte
lui avait raconté sur ma «nurse» qui leur avait donné à elle et à son
mari de la sympathie pour moi. «On sent qu'elle vous est si dévouée,
qu'elle est si bien.» (Aussitôt je changeai entièrement d'avis sur
Françoise. Par contre-coup, avoir une institutrice pourvue d'un
caoutchouc et d'un plumet ne me sembla plus chose si nécessaire.)
Enfin je compris, par quelques mots échappés à Mme Swann sur Mme
Blatin dont elle reconnaissait la bienveillance mais redoutait les
visites, que des relations personnelles avec cette dame ne m'eussent
pas été aussi précieuses que j'avais cru et n'eussent amélioré en rien
ma situation chez les Swann.

Si j'avais déjà commencé d'explorer avec ces tressaillements de
respect et de joie le domaine féerique qui contre toute attente avait
ouvert devant moi ses avenues jusque-là fermées, pourtant c'était
seulement en tant qu'ami de Gilberte. Le royaume dans lequel j'étais
accueilli était contenu lui-même dans un plus mystérieux encore où
Swann et sa femme menaient leur vie surnaturelle, et vers lequel ils
se dirigeaient après m'avoir serré la main quand ils traversaient en
même temps que moi, en sens inverse, l'antichambre. Mais bientôt je
pénétrai aussi au cur du Sanctuaire. Par exemple, Gilberte n'était pas
là, M. ou Mme Swann se trouvait à la maison. Ils avaient demandé qui
avait sonné, et apprenant que c'était moi, m'avaient fait prier
d'entrer un instant auprès d'eux, désirant que j'usasse dans tel ou
tel sens, pour une chose ou pour une autre, de mon influence sur leur
fille. Je me rappelais cette lettre si complète, si persuasive, que
j'avais naguère écrite à Swann et à laquelle il n'avait même pas
daigné répondre. J'admirais l'impuissance de l'esprit, du raisonnement
et du cur à opérer la moindre conversion, à résoudre une seule de ces
difficultés, qu'ensuite la vie, sans qu'on sache seulement comment
elle s'y est prise, dénoue si aisément. Ma position nouvelle d'ami de
Gilberte, doué sur elle d'une excellente influence, me faisait
maintenant bénéficier de la même faveur que si ayant eu pour camarade,
dans un collège où on m'eût classé toujours premier, le fils d'un roi,
j'avais dû à ce hasard mes petites entrées au Palais et des audiences
dans la salle du trône; Swann avec une bienveillance infinie et comme
s'il n'avait pas été surchargé d'occupations glorieuses, me faisait
entrer dans sa bibliothèque et m'y laissait pendant une heure répondre
par des balbutiements, des silences de timidité coupés de brefs et
incohérents élans de courage, à des propos dont mon émoi m'empêchait
de comprendre un seul mot; il me montrait des objets d'art et des
livres qu'il jugeait susceptibles de m'intéresser et dont je ne
doutais pas d'avance qu'ils ne passassent infiniment en beauté tous
ceux que possèdent le Louvre et la Bibliothèque Nationale, mais qu'il
m'était impossible de regarder. A ces moments-là son maître d'hôtel
m'aurait fait plaisir en me demandant de lui donner ma montre, mon
épingle de cravate, mes bottines et de signer un acte qui le
reconnaissait pour mon héritier: selon la belle expression populaire
dont, comme pour les plus célèbres épopées, on ne connaît pas
l'auteur, mais qui comme elles et contrairement à la théorie de Wolf
en a eu certainement un, (un de ces esprits inventifs et modestes
ainsi qu'il s'en rencontre chaque année, lesquels font des trouvailles
telles que «mettre un nom sur une figure» mais leur nom à eux, ils ne
le font pas connaître), je ne savais plus ce que je faisais. Tout au
plus m'étonnais-je quand la visite se prolongeait, à quel néant de
réalisation, à quelle absence de conclusion heureuse, conduisaient ces
heures vécues dans la demeure enchantée. Mais ma déception ne tenait
ni à l'insuffisance des chefs-d'uvre montrés, ni à l'impossibilité
d'arrêter sur eux un regard distrait. Car ce n'était pas la beauté
intrinsèque des choses qui me rendait miraculeux d'être dans le
cabinet de Swann, c'était l'adhérence à ces choses -- qui eussent pu
être les plus laides du monde -- du sentiment particulier, triste et
voluptueux que j'y localisais depuis tant d'années et qui l'imprégnait
encore; de même la multitude des miroirs, des brosses d'argent, des
autels à saint Antoine de Padoue sculptés et peints par les plus
grands artistes, ses amis, n'étaient pour rien dans le sentiment de
mon indignité et de sa bienveillance royale qui m'était inspirés quand
Mme Swann me recevait un moment dans sa chambre où trois belles et
imposantes créatures, sa première, sa deuxième et sa troisième femmes
de chambre préparaient en souriant des toilettes merveilleuses, et
vers laquelle sur l'ordre proféré par le valet de pied en culotte
courte que madame désirait me dire un mot, je me dirigeais par le
sentier sinueux d'un couloir tout embaumé à distance des essences
précieuses qui exhalaient sans cesse du cabinet de toilette leurs
effluves odoriférants.

Quand Mme Swann était retournée auprès de ses visites, nous
l'entendions encore parler et rire, car même devant deux personnes et
comme si elle avait eu à tenir tête à tous les «camarades», elle
élevait la voix, lançait les mots, comme elle avait si souvent, dans
le petit clan, entendu faire à la «patronne», dans les moments où
celle-ci «dirigeait la conversation». Les expressions que nous avons
récemment empruntées aux autres étant celles, au moins pendant un
temps, dont nous aimons le plus à nous servir, Mme Swann choisissait
tantôt celles qu'elle avait apprises de gens distingués que son mari
n'avait pu éviter de lui faire connaître (c'est d'eux qu'elle tenait
le maniérisme qui consiste à supprimer l'article ou le pronom
démonstratif devant un adjectif qualifiant une personne) tantôt de
plus vulgaires (par exemple: «C'est un rien!» mot favori d'une de ses
amies) et cherchait à les placer dans toutes les histoires que, selon
une habitude prise dans le «petit clan» elle aimait à raconter. Elle
disait volontiers ensuite: «J'aime beaucoup cette histoire», «ah!
avouez, c'est une bien belle histoire!»; ce qui lui venait, par son
mari, des Guermantes qu'elle ne connaissait pas.

Mme Swann avait quitté la salle à manger, mais son mari qui venait de
rentrer faisait à son tour une apparition auprès de nous. -- «Sais-tu
si ta mère est seule, Gilberte?» -- «Non, elle a encore du monde,
papa.» -- «Comment, encore? à sept heures! C'est effrayant. La pauvre
femme doit être brisée. C'est odieux. (A la maison j'avais toujours
entendu, dans odieux, prononcer l'o long -- audieux, -- mais M. et Mme
Swann disaient odieux, en faisant l'o bref.) Pensez, depuis deux
heures de l'après-midi! reprenait-il en se tournant vers moi. Et
Camille me disait qu'entre quatre et cinq heures, il est bien venu
douze personnes. Qu'est-ce que je dis douze, je crois qu'il m'a dit
quatorze. Non, douze; enfin je ne sais plus. Quand je suis rentré je
ne songeais pas que c'était son jour, et en voyant toutes ces voitures
devant la porte, je croyais qu'il y avait un mariage dans la maison.
Et depuis un moment que je suis dans ma bibliothèque les coups de
sonnette n'ont pas arrêté, ma parole d'honneur, j'en ai mal à la tête.
Et il y a encore beaucoup de monde près d'elle?» -- «Non, deux visites
seulement.» -- «Sais-tu qui?» -- «Mme Cottard et Mme Bontemps.» --
«Ah! la femme du chef de cabinet du ministre des Travaux publics.» --
«J'sais que son mari est employé dans un ministère, mais j'sais pas au
juste comme quoi», disait Gilberte en faisant l'enfant.

-- «Comment, petite sotte, tu parles comme si tu avais deux ans.
Qu'est-ce que tu dis: employé dans un ministère? Il est tout
simplement chef de cabinet, chef de toute la boutique, et encore, où
ai-je la tête, ma parole je suis aussi distrait que toi, il n'est pas
chef de cabinet, il est directeur du cabinet.»

-- «J'sais pas, moi; alors c'est beaucoup d'être le directeur du
cabinet?» répondait Gilberte qui ne perdait jamais une occasion de
manifester de l'indifférence pour tout ce qui donnait de la vanité à
ses parents (elle pouvait d'ailleurs penser qu'elle ne faisait
qu'ajouter à une relation aussi éclatante, en n'ayant pas l'air d'y
attacher trop d'importance).

-- Comment, si c'est beaucoup! s'écriait Swann qui préférait à cette
modestie qui eût pu me laisser dans le doute, un langage plus
explicite. Mais c'est simplement le premier après le ministre! C'est
même plus que le ministre, car c'est lui qui fait tout. Il paraît du
reste que c'est une capacité, un homme de premier ordre, un individu
tout à fait distingué. Il est officier de la Légion d'honneur. C'est
un homme délicieux, même fort joli garçon.»

Sa femme d'ailleurs l'avait épousé envers et contre tous parce que
c'était un «être de charme». Il avait, ce qui peut suffire à
constituer un ensemble rare et délicat, une barbe blonde et soyeuse,
de jolis traits, une voix nasale, l'haleine forte et un il de verre.

-- «Je vous dirai, ajoutait-il en s'adressant à moi, que je m'amuse
beaucoup de voir ces gens-là dans le gouvernement actuel, parce que ce
sont les Bontemps, de la maison Bontemps-Chenut, le type de la
bourgeoisie réactionnaire cléricale, à idées étroites. Votre pauvre
grand-père a bien connu, au moins de réputation et de vue, le vieux
père Chenut qui ne donnait qu'un sou de pourboire aux cochers bien
qu'il fût riche pour l'époque, et le baron Bréau-Chenut. Toute la
fortune a sombré dans le krach de l'Union Générale, vous êtres trop
jeune pour avoir connu ça, et dame on s'est refait comme on a pu.»

-- «C'est l'oncle d'une petite qui venait à mon cours, dans une classe
bien au-dessous de moi, la fameuse «Albertine». Elle sera sûrement
très «fast» mais en attendant elle a une drôle de touche.» «Elle est
étonnante ma fille, elle connaît tout le monde.» -- «Je ne la connais
pas. Je la voyais seulement passer, on criait Albertine par-ci,
Albertine par-là. Mais je connais Mme Bontemps, et elle ne me plaît
pas non plus.»

-- «Tu as le plus grand tort, elle est charmante, jolie, intelligente.
Elle est même spirituelle. Je vais aller lui dire bonjour, lui
demander si son mari croit que nous allons avoir la guerre, et si on
peut compter sur le roi Théodose. Il doit savoir cela, n'est-ce pas,
lui qui est dans le secret des Dieux?

Ce n'est pas ainsi que Swann parlait autrefois; mais qui n'a vu des
princesses royales fort simples, si dix ans plus tard elles se sont
fait enlever par un valet de chambre, et qu'elles cherchent à revoir
du monde et sentent qu'on ne vient pas volontiers chez elles, prendre
spontanément le langage des vieilles raseuses, et quand on cite une
duchesse à la mode, ne les a entendues dire: «Elle était hier chez
moi», et: «Je vis très à l'écart». Aussi est-il inutile d'observer les
moeurs puisque on peut les déduire des lois psychologiques.

Les Swann participaient à ce travers des gens chez qui peu de monde
va; la visite, l'invitation, une simple parole aimable de personnes un
peu marquantes étaient pour eux un événement auquel ils souhaitaient
de donner de la publicité. Si la mauvaise chance voulait que les
Verdurin fussent à Londres quand Odette avait eu un dîner un peu
brillant, on s'arrangeait pour que par quelque ami commun la nouvelle
leur en fût câblée outre-Manche. Il n'est pas jusqu'aux lettres, aux
télégrammes flatteurs reçus par Odette, que les Swann ne fussent
incapables de garder pour eux. On en parlait aux amis, on les faisait
passer de mains en mains. Le salon des Swann ressemblait ainsi à ces
hôtels de villes d'eaux où on affiche les dépêches.

Du reste, les personnes qui n'avaient pas seulement connu l'ancien
Swann en dehors du monde, comme j'avais fait, mais dans le monde, dans
ce milieu Guermantes, où, en exceptant les Altesses et les Duchesses
on était d'une exigence infinie pour l'esprit et le charme, où on
prononçait l'exclusive pour des hommes éminents, qu'on trouvait
ennuyeux ou vulgaires, ces personnes-là auraient pu s'étonner en
constatant que l'ancien Swann avait cessé d'être non seulement discret
quand il parlait de ses relations mais difficile quand il s'agissait
de les choisir. Comment Mme Bontemps, si commune, si méchante, ne
l'exaspérait-elle pas? Comment pouvait-il la déclarer agréable? Le
souvenir du milieu Guermantes, aurait dû l'en empêcher semblait-il; en
réalité il l'y aidait. Il y avait certes chez les Guermantes, à
l'encontre des trois quarts des milieux mondains, du goût, un goût
raffiné même, mais aussi du snobisme, d'où possibilité d'une
interruption momentanée dans l'exercice du goût. S'il s'agissait de
quelqu'un qui n'était pas indispensable à cette coterie, d'un ministre
des Affaires étrangères, républicain un peu solennel, d'un académicien
bavard, le goût s'exerçait à fond contre lui, Swann plaignait Mme de
Guermantes d'avoir dîné à côté de pareils convives dans une ambassade
et on leur préférait mille fois un homme élégant, c'est-à-dire un
homme du milieu Guermantes, bon à rien, mais possédant l'esprit des
Guermantes, quelqu'un qui était de la même chapelle. Seulement, une
grande-duchesse, une princesse du sang dînait-elle souvent chez Mme de
Guermantes, elle se trouvait alors faire partie de cette chapelle elle
aussi, sans y avoir aucun droit, sans en posséder en rien l'esprit.
Mais avec la naïveté des gens du monde, du moment qu'on la recevait,
on s'ingéniait à la trouver agréable, faute de pouvoir se dire que
c'est parce qu'on l'avait trouvée agréable qu'on la recevait. Swann,
venant au secours de Mme de Guermantes, lui disait quand l'Altesse
était partie: «Au fond elle est bonne femme, elle a même un certain
sens du comique. Mon Dieu je ne pense pas qu'elle ait approfondi la
Critique de la Raison pure, mais elle n'est pas déplaisante.» -- «Je
suis absolument de votre avis, répondait la duchesse. Et encore elle
était intimidée, mais vous verrez qu'elle peut être charmante.» --
«Elle est bien moins embêtante que Mme XJ (la femme de l'académicien
bavard, laquelle était remarquable) qui vous cite vingt volumes.» --
«Mais il n'y a même pas de comparaison possible.» La faculté de dire
de telles choses, de les dire sincèrement, Swann l'avait acquise chez
la duchesse, et conservée. Il en usait maintenant à l'égard des gens
qu'il recevait. Il s'efforçait à discerner, à aimer en eux les
qualités que tout être humain révèle, si on l'examine avec une
prévention favorable et non avec le dégoût des délicats; il mettait en
valeur les mérites de Mme Bontemps comme autrefois ceux de la
princesse de Parme, laquelle eût dû être exclue du milieu Guermantes,
s'il n'y avait pas eu entrée de faveur pour certaines altesses et si
même quand il s'agissait d'elles on n'eût vraiment considéré que
l'esprit et un certain charme. On a vu d'ailleurs autrefois que Swann
avait le goût (dont il faisait maintenant une application seulement
plus durable) d'échanger sa situation mondaine contre une autre qui
dans certaines circonstances lui convenait mieux. Il n'y a que les
gens incapables de décomposer, dans leur perception, ce qui au premier
abord paraît indivisible, qui croient que la situation fait corps avec
la personne. Un même être, pris à des moments successifs de sa vie,
baigne à différents degrés de l'échelle sociale dans des milieux qui
ne sont pas forcément de plus en plus élevés; et chaque fois que dans
une période autre de l'existence, nous nouons, ou renouons, des liens
avec un certain milieu, que nous nous y sentons choyés, nous
commençons tout naturellement à nous y attacher en y poussant
d'humaines racines.

Pour ce qui concerne Mme Bontemps, je crois aussi que Swann en parlant
d'elle avec cette insistance n'était pas fâché de penser que mes
parents apprendraient qu'elle venait voir sa femme. A vrai dire, à la
maison, le nom des personnes que celle-ci arrivait peu à peu à
connaître, piquait plus la curiosité qu'il n'excitait d'admiration. Au
nom de Mme Trombert, ma mère disait:

-- «Ah! mais voilà une nouvelle recrue et qui lui en amènera
d'autres.»

Et comme si elle eût comparé la façon un peu sommaire, rapide et
violente dont Mme Swann conquérait ses relations à une guerre
coloniale, maman ajoutait:

-- «Maintenant que les Trombert sont soumis, les tribus voisines ne
tarderont pas à se rendre.»

Quand elle croisait dans la rue Mme Swann, elle nous disait en
rentrant:

-- «J'ai aperçu Mme Swann sur son pied de guerre, elle devait partir
pour quelque offensive fructueuse chez les Masséchutos, les Cynghalais
ou les Trombert.»

Et toutes les personnes nouvelles que je lui disais avoir vues dans ce
milieu un peu composite et artificiel où elles avaient souvent été
amenées assez difficilement et de mondes assez différents, elle en
devinait tout de suite l'origine et parlait d'elles comme elle aurait
fait de trophées chèrement achetés; elle disait:

-- «Rapporté d'une Expédition chez les un tel.»

Pour Mme Cottard, mon père s'étonnait que Mme Swann pût trouver
quelque avantage à attirer cette bourgeoise peu élégante et disait:
«Malgré la situation du professeur, j'avoue que je ne comprends pas.»
Ma mère, elle, au contraire, comprenait très bien; elle savait qu'une
grande partie des plaisirs qu'une femme trouve à pénétrer dans un
milieu différent de celui où elle vivait autrefois lui manquerait si
elle ne pouvait informer ses anciennes relations de celles,
relativement plus brillantes par lesquelles elle les a remplacées.
Pour cela il faut un témoin qu'on laisse pénétrer dans ce monde
nouveau et délicieux, comme dans une fleur un insecte bourdonnant et
volage, qui ensuite, au hasard de ses visites, répandra, on l'espère
du moins, la nouvelle, le germe dérobé d'envie et d'admiration. Mme
Cottard toute trouvée pour remplir ce rôle rentrait dans cette
catégorie spéciale d'invités que maman qui avait certains côtés de la
tournure d'esprit de son père, appelait des: «Etranger, va dire à
Sparte!» D'ailleurs -- en dehors d'une autre raison qu'on ne sut que
bien des années après -- Mme Swann en conviant cette amie
bienveillante, réservée et modeste, n'avait pas craint d'introduire
chez soi, à ses «jours» brillants, un traître ou une concurrente. Elle
savait le nombre énorme de calices bourgeois que pouvait, quand elle
était armée de l'aigrette et du porte-cartes, visiter en un seul
après-midi cette active ouvrière. Elle en connaissait le pouvoir de
dissémination et en se basant sur le calcul des probabilités, était
fondée à penser que, très vraisemblablement, tel habitué des Verdurin,
apprendrait dès le surlendemain que le gouverneur de Paris avait mis
des cartes chez elle, ou que M. Verdurin lui-même entendrait raconter
que M. Le Hault de Pressagny, président du Concours Hippique, les
avait emmenés, elle et Swann, au gala du roi Théodose; elle ne
supposait les Verdurin informés que de ces deux événements flatteurs
pour elle parce que les matérialisations particulières sous lesquelles
nous nous représentons et nous poursuivons la gloire, sont peu
nombreuses par le défaut de notre esprit qui n'est pas capable
d'imaginer à la fois toutes les formes que nous espérons bien
d'ailleurs -- en gros -- que, simultanément, elle ne manquera pas de
revêtir pour nous.

D'ailleurs, Mme Swann n'avait obtenu de résultats que dans ce qu'on
appelait le «monde officiel». Les femmes élégantes n'allaient pas chez
elle. Ce n'était pas la présence de notabilités républicaines qui les
avaient fait fuir. Au temps de ma petite enfance, tout ce qui
appartenait à la société conservatrice était mondain, et dans un salon
bien posé on n'eût pas pu recevoir un républicain. Les personnes qui
vivaient dans un tel milieu s'imaginaient que l'impossibilité de
jamais inviter un «opportuniste», à plus forte raison un affreux
radical, était une chose qui durerait toujours, comme les lampes à
huile et les omnibus à chevaux. Mais pareille aux kaléidoscopes qui
tournent de temps en temps, la société place successivement de façon
différente des éléments qu'on avait cru immuables et compose une autre
figure. Je n'avais pas encore fait ma première communion, que des
dames bien pensantes avaient la stupéfaction de rencontrer en visite
une juive élégante. Ces dispositions nouvelles du kaléidoscope sont
produites par ce qu'un philosophe appellerait un changement de
critère. L'affaire Dreyfus en amena un nouveau, à une époque un peu
postérieure à celle où je commençais à aller chez Mme Swann, et le
kaléidoscope renversa une fois de plus ses petits losanges colorés.
Tout ce qui était juif passa en bas fût-ce la dame élégante, et des
nationalistes obscurs montèrent prendre sa place. Le salon le plus
brillant de Paris fut celui d'un prince autrichien et
ultra-catholique. Qu'au lieu de l'affaire Dreyfus il fût survenu une
guerre avec l'Allemagne, le tour du kaléidoscope se fût produit dans
un autre sens. Les juifs ayant à l'étonnement général, montré qu'ils
étaient patriotes, auraient gardé leur situation et personne n'aurait
plus voulu aller ni même avouer être jamais allé chez le prince
autrichien. Cela n'empêche pas que chaque fois que la société est
momentanément immobile, ceux qui y vivent s'imaginent qu'aucun
changement n'aura plus lieu, de même qu'ayant vu commencer le
téléphone, ils ne veulent pas croire à l'aéroplane. Cependant, les
philosophes du journalisme flétrissent la période précédente, non
seulement le genre de plaisirs que l'on y prenait et qui leur semble
le dernier mot de la corruption, mais même les uvres des artistes et
des philosophes qui n'ont plus à leurs yeux aucune valeur, comme si
elles étaient reliées indissolublement aux modalités successives de la
frivolité mondaine. La seule chose qui ne change pas est qu'il semble
chaque fois qu'il y ait «quelque chose de changé en France». Au moment
où j'allai chez Mme Swann, l'affaire Dreyfus n'avait pas encore
éclaté, et certains grands juifs étaient fort puissants. Aucun ne
l'était plus que sir Rufus Israels dont la femme lady Israels était la
tante de Swann. Elle n'avait pas personnellement des intimités aussi
élégantes que son neveu qui d'autre part ne l'aimant pas ne l'avait
jamais beaucoup cultivée, quoiqu'il dût vraisemblablement être son
héritier. Mais c'était la seule des parentes de Swann qui eût
conscience de la situation mondaine de celui-ci, les autres étant
toujours restées à cet égard dans la même ignorance qui avait été
longtemps la nôtre. Quand, dans une famille, un des membres émigre
dans la haute société -- ce qui lui semble à lui un phênomène unique,
mais ce qu'à dix ans de distance il constate avoir été accompli d'une
autre façon et pour des raisons différentes par plus d'un jeune homme
avec qui il avait été élevé -- il décrit autour de lui une zone
d'ombre, une terra incognita, fort visible en ses moindres nuances
pour tous ceux qui l'habitent, mais qui n'est que nuit et pur néant
pour ceux qui n'y pénétrent pas et la côtoient sans en soupçonner,
tout près d'eux, l'existence. Aucune Agence Havas n'ayant renseigné
les cousines de Swann sur les gens qu'il fréquentait, c'est (avant son
horrible mariage bien entendu) avec des sourires de condescendance
qu'on se racontait dans les dîners de famille qu'on avait
«vertueusement» employé son dimanche à aller voir le «cousin Charles»
que, le croyant un peu envieux et parent pauvre on appelait
spirituellement, en jouant sur le titre du roman de Balzac: «Le Cousin
Bête». Lady Rufus Israels, elle, savait à merveille qui étaient ces
gens qui prodiguaient à Swann une amitié dont elle était jalouse. La
famille de son mari qui était à peu près l'équivalent des Rothschild
faisait depuis plusieurs générations les affaires des princes
d'Orléans. Lady Israels, excessivement riche, disposait d'une grande
influence et elle l'avait employée à ce qu'aucune personne qu'elle
connaissait ne reçût Odette. Une seule avait désobéi, en cachette.
C'était la comtesse de Marsantes. Or, le malheur avait voulu qu'Odette
étant allé faire visite à Mme De Marsantes, lady Israels était entrée
presque en même temps. Mme De Marsantes était sur des épines. Avec la
lâcheté des gens qui pourtant pourraient tout se permettre, elle
n'adressa pas une fois la parole à Odette qui ne fut pas encouragée à
pousser désormais plus loin une incursion dans un monde qui du reste
n'était nullement celui où elle eût aimé être reçue. Dans ce complet
désintéressement du faubourg Saint-Germain, Odette continuait à être
la cocotte illettrée bien différente des bourgeois ferrés sur les
moindres points de généalogie et qui trompent dans la lecture des
anciens mémoires la soif des relations aristocratiques que la vie
réelle ne leur fournit pas. Et Swann d'autre part, continuait sans
doute d'être l'amant à qui toutes ces particularités d'une ancienne
maîtresse semblent agréables ou inoffensives, car souvent j'entendis
sa femme proférer de vraies hérésies mondaines sans que (par un reste
de tendresse, un manque d'estime, ou la paresse de la perfectionner)
il cherchât à les corriger. C'était peut-être aussi là une forme de
cette simplicité qui nous avait si longtemps trompés à Combray et qui
faisait maintenant que continuant à connaître, au moins pour son
compte, des gens très brillants, il ne tenait pas à ce que dans la
conversation on eût l'air dans le salon de sa femme de leur trouver
quelque importance. Ils en avaient d'ailleurs moins que jamais pour
Swann, le centre de gravité de sa vie s'étant déplacé. En tous cas
l'ignorance d'Odette en matière mondaine était telle que si le nom de
la princesse de Guermantes venait dans la conversation après celui de
la duchesse, sa cousine: «Tiens, ceux-là sont princes, ils ont donc
monté en grade, disait Odette.» Si quelqu'un disait: «le prince» en
parlant du duc de Chartres, elle rectifiait: «Le duc, il est duc de
Chartres et non prince.» Pour le duc d'Orléans, fils du comte de
Paris: «C'est drôle, le fils est plus que le père», tout en ajoutant
comme elle était anglomane: «On s'y embrouille dans ces «Royalties»;
et à une personne qui lui demandait de quelle province étaient les
Guermantes, elle répondit: «de l'Aisne».

Swann était du reste aveugle, en ce qui concernait Odette, non
seulement devant ces lacunes de son éducation, mais aussi devant la
médiocrité de son intelligence. Bien plus; chaque fois qu'Odette
racontait une histoire bête, Swann écoutait sa femme avec une
complaisance, une gaieté, presque une admiration où il devait entrer
des restes de volupté; tandis que, dans la même conversation, ce que
lui-même pouvait dire de fin, même de profond, était écouté par
Odette, habituellement sans intérêt, assez vite, avec impatience et
quelquefois contredit avec sévérité. Et on conclura que cet
asservissement de l'élite à la vulgarité est de règle dans bien des
ménages, si l'on pense, inversement, à tant de femmes supérieures qui
se laissent charmer par un butor, censeur impitoyable de leurs plus
délicates paroles, tandis qu'elles s'extasient, avec l'indulgence
infinie de la tendresse, devant ses facéties les plus plates. Pour
revenir aux raisons qui empêchèrent à cette époque Odette de pénétrer
dans le faubourg Saint-Germain, il faut dire que le plus récent tour
du kaléidoscope mondain avait été provoqué par une série de scandales.
Des femmes chez qui on allait en toute confiance avaient été reconnues
être des filles publiques, des espionnes anglaises. On allait pendant
quelque temps demander aux gens, on le croyait du moins, d'être avant
tout, bien posés, bien assis... Odette représentait exactement tout ce
avec quoi on venait de rompre et d'ailleurs immédiatement de renouer
(car les hommes ne changeant pas du jour au lendemain cherchent dans
un nouveau régime la continuation de l'ancien) mais en le cherchant
sous une forme différente qui permît d'être dupe et de croire que ce
n'était plus la société d'avant la crise. Or, aux dames «brûlées» de
cette société, Odette ressemblait trop. Les gens du monde sont fort
myopes; au moment où ils cessent toutes relations avec des dames
israélites qu'ils connaissaient, pendant qu'ils se demandent comment
remplacer ce vide, ils aperçoivent, poussée là comme à la faveur d'une
nuit d'orage, une dame nouvelle, israélite aussi; mais grâce à sa
nouveauté, elle n'est pas associée dans leur esprit comme les
précédentes, avec ce qu'ils croient devoir détester. Elle ne demande
pas qu'on respecte son Dieu. On l'adopte. Il ne s'agissait pas
d'antisémitisme à l'époque où je commençai d'aller chez Odette. Mais
elle était pareille à ce qu'on voulait fuir pour un temps.

Swann, lui, allait souvent faire visite à quelques-unes de ses
relations d'autrefois et par conséquent appartenant toutes au plus
grand monde. Pourtant, quand il nous parlait des gens qu'il venait
d'aller voir, je remarquai qu'entre celles qu'il avait connues jadis,
le choix qu'il faisait était guidé par cette même sorte de goût,
mi-artistique, mi-historique, qui inspirait chez lui le
collectionneur. Et remarquant que c'était souvent telle ou telle
grande dame déclassée qui l'intéressait parce qu'elle avait été la
maîtresse de Liszt ou qu'un roman de Balzac avait été dédié à sa
grand'mère (comme il achetait un dessin si Châteaubriand l'avait
décrit), j'eus le soupçon que nous avions remplacé à Combray l'erreur
de croire Swann un bourgeois n'allant pas dans le monde, par une
autre, celle de le croire un des hommes les plus élégants de Paris.
Etre l'ami du Comte de Paris ne signifie rien. Combien y en a-t-il de
ces «amis des Princes» qui ne seraient pas reçus dans un salon un peu
fermé. Les princes se savent princes, ne sont pas snobs et se croient
d'ailleurs tellement au-dessus de ce qui n'est pas de leur sang que
grands seigneurs et bourgeois leur apparaissent, au-dessous d'eux,
presque au même niveau.

Au reste, Swann ne se contentait pas de chercher dans la société telle
qu'elle existe et en s'attachant aux noms que le passé y a inscrits et
qu'on peut encore y lire, un simple plaisir de lettré et d'artiste, il
goûtait un divertissement assez vulgaire à faire comme des bouquets
sociaux en groupant des éléments hétérogènes, en réunissant des
personnes prises ici et là. Ces expériences de sociologie amusante (ou
que Swann trouvait telle) n'avaient pas sur toutes les amies de sa
femme -- du moins d'une façon constante -- une répercussion identique.
«J'ai l'intention d'inviter ensemble les Cottard et la duchesse de
Vendôme», disait-il en riant à Mme Bontemps, de l'air friand d'un
gourmet qui a l'intention et veut faire l'essai de remplacer dans une
sauce, les clous de girofle par du poivre de Cayenne. Or ce projet qui
allait paraître en effet plaisant, dans le sens ancien du mot, aux
Cottard, avait le don d'exaspérer Mme Bontemps. Elle avait été
récemment présentée par les Swann à la duchesse de Vendôme et avait
trouvé cela aussi agréable que naturel. En tirer gloire auprès des
Cottard, en le leur racontant, n'avait pas été la partie la moins
savoureuse de son plaisir. Mais comme les nouveaux décorés qui, dès
qu'ils le sont, voudraient voir se fermer aussitôt le robinet des
croix, Mme Bontemps eût souhaité qu'après elle, personne de son monde
à elle ne fût présenté à la princesse. Elle maudissait intérieurement
le goût dépravé de Swann qui lui faisait, pour réaliser une misérable
bizarrerie esthétique, dissiper d'un seul coup toute la poudre qu'elle
avait jetée aux yeux des Cottard en leur parlant de la duchesse de
Vendôme. Comment allait-elle même oser annoncer à son mari que le
professeur et sa femme allaient à leur tour avoir leur part de ce
plaisir qu'elle lui avait vanté comme unique. Encore si les Cottard
avaient pu savoir qu'ils n'étaient pas invités pour de bon, mais pour
l'amusement. Il est vrai que les Bontemps l'avaient été de même, mais
Swann ayant pris à l'aristocratie cet éternel don juanisme qui entre
deux femmes de rien fait croire à chacune que ce n'est qu'elle qu'on
aime sérieusement, avait parlé à Mme Bontemps de la duchesse de
Vendôme comme d'une personne avec qui il était tout indiqué qu'elle
dînât. «Oui, nous comptons inviter la princesse avec les Cottard, dit,
quelques semaines plus tard Mme Swann, mon mari croit que cette
conjonction pourra donner quelque chose d'amusant?» car si elle avait
gardé du «petit noyau» certaines habitudes chères à Mme Verdurin comme
de crier très fort pour être entendue de tous les fidèles, en
revanche, elle employait certaines expressions -- comme «conjonction»
-- chères au milieu Guermantes duquel elle subissait ainsi à distance
et à son insu comme la mer le fait pour la lune, l'attraction, sans
pourtant se rapprocher sensiblement de lui. «Oui, les Cottard et la
duchesse de Vendôme, est-ce que vous ne trouvez pas que cela sera
drôle?» demanda Swann. «Je crois que ça marchera très mal et que ça ne
vous attirera que des ennuis, il ne faut pas jouer avec le feu»,
répondit Mme Bontemps, furieuse. Elle et son mari furent, d'ailleurs,
ainsi que le prince d'Agrigente, invités à ce dîner, que Mme Bontemps
et Cottard eurent deux manières de raconter, selon les personnes à qui
ils s'adressaient. Aux uns, Mme Bontemps de son côté, Cottard du sien,
disaient négligemment quand on leur demandait qui il y avait d'autre
au dîner: «Il n'y avait que le prince d'Agrigente, c'était tout à fait
intime.» Mais d'autres, risquaient d'être mieux informés (même une
fois quelqu'un avait dit à Cottard: «Mais est-ce qu'il n'y avait pas
aussi les Bontemps?» «Je les oubliais», avait en rougissant répondu
Cottard au maladroit qu'il classa désormais dans la catégorie des
mauvaises langues). Pour ceux-là les Bontemps et les Cottard
adoptèrent chacun, sans s'être consultés une version dont le cadre
était identique et où seuls leurs noms respectifs étaient
interchangés. Cottard disait: «Hé bien, il y avait seulement les
maîtres de maison, le duc et la duchesse de Vendôme -- (en souriant
avantageusement) le professeur et Mme Cottard, et ma foi du diable, si
on a jamais su pourquoi, car ils allaient là comme des cheveux sur la
soupe, M. et Mme Bontemps.» Mme Bontemps récitait exactement le même
morceau, seulement c'était M. et Mme Bontemps qui étaient nommés avec
une emphase satisfaite, entre la duchesse de Vendôme et le prince
d'Agrigente, et les pelés qu'à la fin elle accusait de s'être invités
eux-mêmes et qui faisaient tache, c'était les Cottard.

De ses visites Swann rentrait souvent assez peu de temps avant le
dîner. A ce moment de six heures du soir où jadis il se sentait si
malheureux, il ne se demandait plus ce qu'Odette pouvait être en train
de faire et s'inquiétait peu qu'elle eût du monde chez elle, ou fût
sortie. Il se rappelait parfois qu'il avait bien des années auparavant
essayé un jour de lire à travers l'enveloppe une lettre adressée par
Odette à Forcheville. Mais ce souvenir ne lui était pas agréable et
plutôt que d'approfondir la honte qu'il ressentait, il préférait se
livrer à une petite grimace du coin de la bouche complétée au besoin
d'un hochement de tête qui signifiait: «qu'est-ce que ça peut me
faire?» Certes, il estimait maintenant que l'hypothèse à laquelle il
s'était souvent arrêté jadis et d'après quoi c'étaient les
imaginations de sa jalousie qui seules noircissaient la vie, en
réalité innocente, d'Odette, que cette hypothèse (en somme
bienfaisante puisque tant qu'avait duré sa maladie amoureuse elle
avait diminué ses souffrances en les lui faisant paraître imaginaires)
n'était pas la vraie, que c'était sa jalousie qui avait vu juste, et
que si Odette l'avait aimé plus qu'il n'avait cru, elle l'avait aussi
trompé davantage. Autrefois pendant qu'il souffrait tant, il s'était
juré que dès qu'il n'aimerait plus Odette, et ne craindrait plus de la
fâcher ou de lui faire croire qu'il l'aimait trop, il se donnerait la
satisfaction d'élucider avec elle, par simple amour de la vérité et
comme un point d'histoire, si oui ou non Forcheville était couché avec
elle le jour où il avait sonné et frappé au carreau sans qu'on lui
ouvrît, et où elle avait écrit à Forcheville que c'était un oncle à
elle qui était venu. Mais le problème si intéressant qu'il attendait
seulement la fin de sa jalousie pour tirer au clair, avait précisément
perdu tout intérêt aux yeux de Swann, quand il avait cessé d'être
jaloux. Pas immédiatement pourtant. Il n'éprouvait déjà plus de
jalousie à l'égard d'Odette, que le jour des coups frappés en vain par
lui dans l'après-midi à la porte du petit hôtel de la rue Lapérouse,
avait continué à en exciter chez lui. C'était comme si la jalousie,
pareille un peu en cela à ces maladies qui semblent avoir leur siège,
leur source de contagionnement, moins dans certaines personnes que
dans certains lieux, dans certaines maisons, n'avait pas eu tant pour
objet Odette elle-même que ce jour, cette heure du passé perdu où
Swann avait frappé à toutes les entrées de l'hôtel d'Odette. On aurait
dit que ce jour, cette heure avaient seuls fixé quelques dernières
parcelles de la personnalité amoureuse que Swann avait eue autrefois
et qu'il ne les retrouvait plus que là. Il était depuis longtemps
insoucieux qu'Odette l'eût trompé et le trompât encore. Et pourtant il
avait continué pendant quelques années à rechercher d'anciens
domestiques d'Odette, tant avait persisté chez lui la douloureuse
curiosité de savoir si ce jour-là, tellement ancien, à six heures,
Odette était couchée avec Forcheville. Puis cette curiosité elle-même
avait disparu, sans pourtant que ses investigations cessassent. Il
continuait à tâcher d'apprendre ce qui ne l'intéressait plus, parce
que son moi ancien parvenu à l'extrême décrépitude, agissait encore
machinalement, selon des préoccupations abolies au point que Swann ne
réussissait même plus à se représenter cette angoisse, si forte
pourtant autrefois qu'il ne pouvait se figurer alors qu'il s'en
délivrât jamais et que seule la mort de celle qu'il aimait (la mort
qui, comme le montrera plus loin dans ce livre, une cruelle
contre-épreuve, ne diminue en rien les souffrances de la jalousie) lui
semblait capable d'aplanir pour lui la route entièrement barrée, de sa
vie.

Mais éclaircir un jour les faits de la vie d'Odette auxquels il avait
dû ces souffrances n'avait pas été le seul souhait de Swann; il avait
mis en réserve aussi celui de se venger d'elles, quand n'aimant plus
Odette il ne la craindrait plus; or, d'exaucer ce second souhait,
l'occasion se présentait justement car Swann aimait une autre femme,
une femme qui ne lui donnait pas de motifs de jalousie mais pourtant
de la jalousie parce qu'il n'était plus capable de renouveler sa façon
d'aimer et que c'était celle dont il avait usé pour Odette qui lui
servait encore pour une autre. Pour que la jalousie de Swann renaquît,
il n'était pas nécessaire que cette femme fût infidèle, il suffisait
que pour une raison quelconque, elle fût loin de lui, à une soirée par
exemple, et eût paru s'y amuser. C'était assez pour réveiller en lui
l'ancienne angoisse, lamentable et contradictoire excroissance de son
amour, et qui éloignait Swann de ce qu'elle était comme un besoin
d'atteindre (le sentiment réel que cette jeune femme avait pour lui,
le désir caché de ses journées, le secret de son cur), car entre Swann
et celle qu'il aimait cette angoisse interposait un amas réfractaire
de soupçons antérieurs, ayant leur cause en Odette, ou en telle autre
peut-être qui avait précédé Odette, et qui ne permettaient plus à
l'amant vieilli de connaître sa maîtresse d'aujourd'hui qu'à travers
le fantôme ancien et collectif de la «femme qui excitait sa jalousie»
dans lequel il avait arbitrairement incarné son nouvel amour. Souvent
pourtant Swann l'accusait, cette jalousie, de le faire croire à des
trahisons imaginaires; mais alors il se rappelait qu'il avait fait
bénéficier Odette du même raisonnement, et à tort. Aussi tout ce que
la jeune femme qu'il aimait faisait aux heures où il n'était pas avec
elle, cessait de lui paraître innocent. Mais alors qu'autrefois, il
avait fait le serment, si jamais il cessait d'aimer celle qu'il ne
devinait pas devoir être un jour sa femme, de lui manifester
implacablement son indifférence, enfin sincère, pour venger son
orgueil longtemps humilié, ces représailles qu'il pouvait exercer
maintenant sans risques (car que pouvait lui faire d'être pris au mot
et privé de ces tête-à-tête avec Odette qui lui étaient jadis si
nécessaires), ces représailles il n'y tenait plus; avec l'amour avait
disparu le désir de montrer qu'il n'avait plus d'amour. Et lui qui,
quand il souffrait par Odette eût tant désiré de lui laisser voir un
jour qu'il était épris d'une autre, maintenant qu'il l'aurait pu, il
prenait mille précautions pour que sa femme ne soupçonnât pas ce
nouvel amour.

Ce ne fut pas seulement à ces goûters, à cause desquels j'avais eu
autrefois la tristesse de voir Gilberte me quitter et rentrer plus
tôt, que désormais je pris part, mais les sorties qu'elle faisait avec
sa mère, soit pour aller en promenade ou à une matinée, et qui en
l'empêchant de venir aux Champs-Élysées m'avaient privé d'elle, les
jours où je restais seul le long de la pelouse ou devant les chevaux
de bois, ces sorties maintenant M. et Mme Swann m'y admettaient,
j'avais une place dans leur landau et même c'était à moi qu'on
demandait si j'aimais mieux aller au théâtre, à une leçon de danse
chez une camarade de Gilberte, à une réunion mondaine chez des amies
des Swann (ce que celle-ci appelait «un petit meeting») ou visiter les
tombeaux de Saint-Denis.

Ces jours où je devais sortir avec les Swann, je venais chez eux pour
le déjeuner, que Mme Swann appelait le lunch; comme on n'était invité
que pour midi et demi et qu'à cette époque mes parents déjeunaient à
onze heures un quart, c'est après qu'ils étaient sortis de table que
je m'acheminais vers ce quartier luxueux, assez solitaire à toute
heure, mais particulièrement à celle-là où tout le monde était rentré.
Même l'hiver et par la gelée s'il faisait beau, tout en resserrant de
temps à autre le nud d'une magnifique cravate de chez Charvet et en
regardant si mes bottines vernies ne se salissaient pas, je me
promenais de long en large dans les avenues en attendant midi
vingt-sept. J'apercevais de loin dans le jardinet des Swann, le soleil
qui faisait étinceler comme du givre, les arbres dénudés. Il est vrai
que ce jardinet n'en possédait que deux. L'heure indue faisait nouveau
le spectacle. A ces plaisirs de nature (qu'avivait la suppression de
l'habitude, et même la faim), la perspective émotionnante de déjeuner
chez Mme Swann se mêlait, elle ne les diminuait pas, mais les
dominant, les asservissait, en faisait des accessoires mondains; de
sorte que si, à cette heure où d'ordinaire je ne les percevais pas, il
me semblait découvrir le beau temps, le froid, la lumière hivernale,
c'était comme une sorte de préface aux ufs à la crème, comme une
patine, un rose et frais glacis ajoutés au revêtement de cette
chapelle mystérieuse qu'était la demeure de Mme Swann et au cur de
laquelle il y avait au contraire tant de chaleur, de parfums et de
fleurs.

A midi et demi, je me décidais enfin à entrer dans cette maison qui,
comme un gros soulier de Noël me semblait devoir m'apporter de
surnaturels plaisirs. (Le nom de Noël était du reste inconnu à Mme
Swann et à Gilberte qui l'avaient remplacé par celui de Christmas, et
ne parlaient que du pudding de Christmas, de ce qu'on leur avait donné
pour leur Christmas, de s'absenter -- ce qui me rendait fou de douleur
-- pour Christmas. Même à la maison, je me serais cru déshonoré en
parlant de Noël et je ne disais plus que Christmas, ce que mon père
trouvait extrêmement ridicule.)

Je ne rencontrais d'abord qu'un valet de pied qui, après m'avoir fait
traverser plusieurs grands salons m'introduisait dans un tout petit,
vide, que commençait déjà à faire rêver l'après-midi bleu de ses
fenêtres; je restais seul en compagnie d'orchidées, de roses et de
violettes qui -- pareilles à des personnes qui attendent à côté de
vous mais ne vous connaissent pas, -- gardaient un silence que leur
individualité de choses vivantes rendait plus impressionnant et
recevaient frileusement la chaleur d'un feu incandescent de charbon,
précieusement posé derrière une vitrine de cristal, dans une cuve de
marbre blanc où il faisait écrouler de temps à autre ses dangereux
rubis.

Je m'étais assis, mais me levais précipitamment en entendant ouvrir la
porte; ce n'était qu'un second valet de pied, puis un troisième, et le
mince résultat auquel aboutissaient leurs allées et venues inutilement
émouvantes était de remettre un peu de charbon dans le feu ou d'eau
dans les vases. Ils s'en allaient, je me retrouvais seul, une fois
refermée la porte que Mme Swann finirait bien par ouvrir. Et, certes,
j'eusse été moins troublé dans un antre magique que dans ce petit
salon d'attente où le feu me semblait procéder à des transmutations,
comme dans le laboratoire de Klingsor. Un nouveau bruit de pas
retentissait, je ne me levais pas, ce devait être encore un valet de
pied, c'était M. Swann. «Comment? vous êtes seul? Que voulez-vous, ma
pauvre femme n'a jamais pu savoir ce que c'est que l'heure. Une heure
moins dix. Tous les jours c'est plus tard. Et vous allez voir, elle
arrivera sans se presser en croyant qu'elle est en avance.» Et comme
il était resté neuro-arthritique, et devenu un peu ridicule, avoir une
femme si inexacte qui rentrait tellement tard du Bois, qui s'oubliait
chez sa couturière, et n'était jamais à l'heure pour le déjeuner, cela
inquiétait Swann pour son estomac, mais le flattait dans son
amour-propre.

Il me montrait des acquisitions nouvelles qu'il avait faites et m'en
expliquait l'intérêt, mais l'émotion, jointe au manque d'habitude
d'être encore à jeun à cette heure-là, tout en agitant mon esprit y
faisait le vide, de sorte que capable de parler je ne l'étais pas
d'entendre. D'ailleurs aux uvres que possédait Swann, il suffisait
pour moi qu'elles fussent situées chez lui, y fissent partie de
l'heure délicieuse qui précédait le déjeuner. La Joconde se serait
trouvée là qu'elle ne m'eût pas fait plus de plaisir qu'une robe de
chambre de Mme Swann, ou ses flacons de sel.

Je continuais à attendre, seul, ou avec Swann et souvent Gilberte, qui
était venue nous tenir compagnie. L'arrivée de Mme Swann, préparée par
tant de majestueuses entrées, me paraissait devoir être quelque chose
d'immense. J'épiais chaque craquement. Mais on ne trouve jamais aussi
hauts qu'on avait espérés, une cathédrale, une vague dans la tempête,
le bond d'un danseur; après ces valets de pied en livrée, pareils aux
figurants dont le cortège, au théâtre, prépare, et par là même diminue
l'apparition finale de la reine, Mme Swann entrant furtivement en
petit paletot de loutre, sa voilette baissée sur un nez rougi par le
froid, ne tenait pas les promesses prodiguées dans l'attente à mon
imagination.

Mais si elle était restée toute la matinée chez elle, quand elle
arrivait dans le salon, c'était vêtue d'un peignoir en crêpe de Chine
de couleur claire qui me semblait plus élégant que toutes les robes.

Quelquefois les Swann se décidaient à rester à la maison tout
l'après-midi. Et alors, comme on avait déjeuné si tard, je voyais bien
vite sur le mur du jardinet décliner le soleil de ce jour qui m'avait
paru devoir être différent des autres, et les domestiques avaient beau
apporter des lampes de toutes les grandeurs et de toutes les formes,
brûlant chacune sur l'autel consacré d'une console, d'un guéridon,
d'une «encoignure» ou d'une petite table, comme pour la célébration
d'un culte inconnu, rien d'extraordinaire ne naissait de la
conversation et je m'en allais déçu, comme on l'est souvent dès
l'enfance après la messe de minuit.

Mais ce désappointement là n'était guère que spirituel. Je rayonnais
de joie dans cette maison où Gilberte, quand elle n'était pas encore
avec nous, allait entrer, et me donnerait dans un instant, pour des
heures, sa parole, son regard attentif et souriant tel que je l'avais
vu pour la première fois à Combray. Tout au plus étais-je un peu
jaloux en la voyant souvent disparaître dans de grandes chambres
auxquelles on accédait par un escalier intérieur. Obligé de rester au
salon, comme l'amoureux d'une actrice qui n'a que son fauteuil à
l'orchestre et rêve avec inquiétude de ce qui se passe dans les
coulisses, au foyer des artistes, je posai à Swann, au sujet de cette
autre partie de la maison, des questions savamment voilées, mais sur
un ton duquel je ne parvins pas à bannir quelque anxiété. Il
m'expliqua que la pièce où allait Gilberte était la lingerie, s'offrit
à me la montrer et me promit que chaque fois que Gilberte aurait à s'y
rendre il la forcerait à m'y emmener. Par ces derniers mots et la
détente qu'ils me procurèrent, Swann supprima brusquement pour moi une
de ces affreuses distances intérieures au terme desquelles une femme
que nous aimons nous apparaît si lointaine. A ce moment-là, j'éprouvai
pour lui une tendresse que je crus plus profonde que ma tendresse pour
Gilberte. Car maître de sa fille, il me la donnait et elle, elle se
refusait parfois; je n'avais pas directement sur elle ce même empire
qu'indirectement par Swann. Enfin elle, je l'aimais et ne pouvais par
conséquent la voir sans ce trouble, sans ce désir de quelque chose de
plus, qui ôte, auprès de l'être qu'on aime, la sensation d'aimer.

Au reste, le plus souvent, nous ne restions pas à la maison, nous
allions nous promener. Parfois avant d'aller s'habiller, Mme Swann se
mettait au piano. Ses belles mains, sortant des manches roses, ou
blanches, souvent de couleurs très vives, de sa robe de chambre de
crêpe de Chine, allongeaient leurs phalanges sur le piano avec cette
même mélancolie qui était dans ses yeux et n'était pas dans son cur.
Ce fut un de ces jours-là qu'il lui arriva de me jouer la partie de la
Sonate de Vinteuil où se trouve la petite phrase que Swann avait tant
aimée. Mais souvent on n'entend rien, si c'est une musique un peu
compliquée qu'on écoute pour la première fois. Et pourtant quand plus
tard on m'eut joué deux ou trois fois cette Sonate, je me trouvai la
connaître parfaitement. Aussi n'a-t-on pas tort de dire «entendre pour
la première fois». Si l'on n'avait vraiment, comme on l'a cru, rien
distingué à la première audition, la deuxième, la troisième seraient
autant de premières, et il n'y aurait pas de raison pour qu'on comprît
quelque chose de plus à la dixième. Probablement ce qui fait défaut,
la première fois, ce n'est pas la compréhension, mais la mémoire. Car
la nôtre, relativement à la complexité des impressions auxquelles elle
a à faire face pendant que nous écoutons, est infime, aussi brève que
la mémoire d'un homme qui en dormant pense mille choses qu'il oublie
aussitôt, ou d'un homme tombé à moitié en enfance qui ne se rappelle
pas la minute d'après ce qu'on vient de lui dire. Ces impressions
multiples, la mémoire n'est pas capable de nous en fournir
immédiatement le souvenir. Mais celui-ci se forme en elle peu à peu et
à l'égard des uvres qu'on a entendues deux ou trois fois, on est comme
le collégien qui a relu à plusieurs reprises avant de s'endormir une
leçon qu'il croyait ne pas savoir et qui la récite par cur le
lendemain matin. Seulement je n'avais encore jusqu'à ce jour, rien
entendu de cette sonate, et là où Swann et sa femme voyaient une
phrase distincte, celle-ci était aussi loin de ma perception claire
qu'un nom qu'on cherche à se rappeler et à la place duquel on ne
trouve que du néant, un néant d'où une heure plus tard, sans qu'on y
pense, s'élanceront d'elles-mêmes, en un seul bond, les syllabes
d'abord vainement sollicitées. Et non seulement on ne retient pas tout
de suite les uvres vraiment rares, mais même au sein de chacune de ces
uvres-là, et cela m'arriva pour la Sonate de Vinteuil, ce sont les
parties les moins précieuses qu'on perçoit d'abord. De sorte que je ne
me trompais pas seulement en pensant que l'uvre ne me réservait plus
rien (ce qui fit que je restai longtemps sans chercher à l'entendre)
du moment que Madame Swann m'en avait joué la phrase la plus fameuse
(j'étais aussi stupide en cela que ceux qui n'espèrent plus éprouver
de surprise devant Saint-Marc de Venise parce que la photographie leur
a appris la forme de ses dômes). Mais bien plus, même quand j'eus
écouté la sonate d'un bout à l'autre, elle me resta presque tout
entière invisible, comme un monument dont la distance ou la brume ne
laissent apercevoir que de faibles parties. De là, la mélancolie qui
s'attache à la connaissance de tels ouvrages, comme de tout ce qui se
réalise dans le temps. Quand ce qui est le plus caché dans la Sonate
de Vinteuil se découvrit à moi, déjà, entraîné par l'habitude hors des
prises de ma sensibilité, ce que j'avais distingué, préféré tout
d'abord, commençait à m'échapper, à me fuir. Pour n'avoir pu aimer
qu'en des temps successifs tout ce que m'apportait cette sonate, je ne
la possédai jamais tout entière: elle ressemblait à la vie. Mais,
moins décevants que la vie, ces grands chefs-d'uvre ne commencent pas
par nous donner ce qu'ils ont de meilleur. Dans la Sonate de Vinteuil,
les beautés qu'on découvre le plus tôt sont aussi celles dont on se
fatigue le plus vite et pour la même raison sans doute, qui est
qu'elles diffèrent moins de ce qu'on connaissait déjà. Mais quand
celles-là se sont éloignées, il nous reste à aimer telle phrase que
son ordre trop nouveau pour offrir à notre esprit rien que confusion
nous avait rendue indiscernable et gardée intacte; alors elle devant
qui nous passions tous les jours sans le savoir et qui s'était
réservée, qui pour le pouvoir de sa seule beauté était devenue
invisible et restée inconnue, elle vient à nous la dernière. Mais nous
la quitterons aussi en dernier. Et nous l'aimerons plus longtemps que
les autres, parce que nous aurons mis plus longtemps à l'aimer. Ce
temps du reste qu'il faut à un individu -- comme il me le fallut à moi
à l'égard de cette Sonate -- pour pénétrer une uvre un peu profonde
n'est que le raccourci et comme le symbole des années, des siècles
parfois, qui s'écoulent avant que le public puisse aimer un
chef-d'uvre vraiment nouveau. Aussi l'homme de génie pour s'épargner
les méconnaissances de la foule se dit peut-être que les contemporains
manquant du recul nécessaire, les uvres écrites pour la postérité ne
devraient être lues que par elle, comme certaines peintures qu'on juge
mal de trop près. Mais en réalité toute lâche précaution pour éviter
les faux arguments est inutile, ils ne sont pas évitables. Ce qui est
cause qu'une uvre de génie est difficilement admirée tout de suite,
c'est que celui qui l'a écrite est extraordinaire, que peu de gens lui
ressemblent. C'est son uvre elle-même qui, en fécondant les rares
esprits capables de le comprendre, les fera croître et multiplier. Ce
sont les quatuors de Beethoven (les quatuors XII, XIII, XIV et XV) qui
ont mis cinquante ans à faire naître, à grossir le public des quatuors
de Beethoven, réalisant ainsi comme tous les chefs-d'uvre un progrès
sinon dans la valeur des artistes, du moins dans la société des
esprits, largement composée aujourd'hui de ce qui était introuvable
quand le chef-d'uvre parut, c'est-à-dire d'être capables de l'aimer.
Ce qu'on appelle la postérité, c'est la postérité de l'uvre. Il faut
que l'uvre (en ne tenant pas compte, pour simplifier, des génies qui à
la même époque peuvent parallèlement préparer pour l'avenir un public
meilleur dont d'autres génies que lui bénéficieront) crée elle-même sa
postérité. Si donc l'uvre était tenue en réserve, n'était connue que
de la postérité, celle-ci, pour cette uvre, ne serait pas la postérité
mais une assemblée de contemporains ayant simplement vécu cinquante
ans plus tard. Aussi faut-il que l'artiste -- et c'est ce qu'avait
fait Vinteuil -- s'il veut que son uvre puisse suivre sa route, la
lance, là où il y a assez de profondeur, en plein et lointain avenir.
Et pourtant ce temps à venir, vraie perspective des chefs-d'uvre, si
n'en pas tenir compte est l'erreur des mauvais juges, en tenir compte
est parfois le dangereux scrupule des bons. Sans doute, il est aisé de
s'imaginer dans une illusion analogue à celle qui uniformise toutes
choses à l'horizon, que toutes les révolutions qui ont eu lieu
jusqu'ici dans la peinture ou la musique respectaient tout de même
certaines règles et que ce qui est immédiatement devant nous,
impressionnisme, recherche de la dissonance, emploi exclusif de la
gamme chinoise, cubisme, futurisme, diffère outrageusement de ce qui a
précédé. C'est que ce qui a précédé on le considère sans tenir compte
qu'une longue assimilation l'a converti pour nous en une matière
variée sans doute, mais somme toute homogène, où Hugo voisine avec
Molière. Songeons seulement aux choquants disparates que nous
présenterait, si nous ne tenions pas compte du temps à venir et des
changements qu'il amène, tel horoscope de notre propre âge mûr tiré
devant nous durant notre adolescence. Seulement tous les horoscopes ne
sont pas vrais et être obligé pour une uvre d'art de faire entrer dans
le total de sa beauté le facteur du temps, mêle, à notre jugement,
quelque chose d'aussi hasardeux et par là aussi dénué d'intérêt
véritable que toute prophétie dont la non réalisation n'impliquera
nullement la médiocrité d'esprit du prophète, car ce qui appelle à
l'existence les possibles ou les en exclut n'est pas forcément de la
compétence du génie; on peut en avoir eu et ne pas avoir cru à
l'avenir des chemins de fer, ni des avions, ou, tout en étant grand
psychologue, à la fausseté d'une maîtresse ou d'un ami, dont de plus
médiocres eussent prévu les trahisons.

Si je ne compris pas la Sonate je fus ravi d'entendre jouer Mme Swann.
Son toucher me paraissait, comme son peignoir, comme le parfum de son
escalier, comme ses manteaux, comme ses chrysanthèmes, faire partie
d'un tout individuel et mystérieux, dans un monde infiniment supérieur
à celui où la raison peut analyser le talent. «N'est-ce pas que c'est
beau cette Sonate de Vinteuil? me dit Swann. Le moment où il fait nuit
sous les arbres, où les arpèges du violon font tomber la fraîcheur.
Avouez que c'est bien joli; il y a là tout le côté statique du clair
de lune, qui est le côté essentiel. Ce n'est pas extraordinaire qu'une
cure de lumière comme celle que suit ma femme agisse sur les muscles,
puisque le clair de lune empêche les feuilles de bouger. C'est cela
qui est si bien peint dans cette petite phrase, c'est le bois de
Boulogne tombé en catalepsie. Au bord de la mer c'est encore plus
frappant, parce qu'il y a les réponses faibles des vagues que
naturellement on entend très bien puisque le reste ne peut pas remuer.
A Paris c'est le contraire; c'est tout au plus si on remarque ces
lueurs insolites sur les monuments, ce ciel éclairé comme par un
incendie sans couleurs et sans danger, cette espèce d'immense fait
divers deviné. Mais dans la petite phrase de Vinteuil et du reste dans
toute la Sonate ce n'est pas cela, cela se passe au Bois, dans le
gruppetto on entend distinctement la voix de quelqu'un qui dit: «On
pourrait presque lire son journal.» Ces paroles de Swann auraient pu
fausser, pour plus tard, ma compréhension de la Sonate, la musique
étant trop peu exclusive pour écarter absolument ce qu'on nous suggère
d'y trouver. Mais je compris par d'autres propos de lui que ces
feuillages nocturnes étaient tout simplement ceux sous l'épaisseur
desquels, dans maint restaurant des environs de Paris, il avait
entendu, bien des soirs, la petite phrase. Au lieu du sens profond
qu'il lui avait si souvent demandé, ce qu'elle rapportait à Swann,
c'était ces feuillages rangés, enroulés, peints autour d'elle (et
qu'elle lui donnait le désir de revoir parce qu'elle lui semblait leur
être intérieure comme une âme), c'était tout un printemps dont il
n'avait pu jouir autrefois, n'ayant pas, fiévreux et chagrin comme il
était alors, assez de bien-être pour cela, et que (comme on fait, pour
un malade, des bonnes choses qu'il n'a pu manger), elle lui avait
gardé. Les charmes que lui avaient fait éprouver certaines nuits dans
le Bois et sur lesquels la Sonate de Vinteuil pouvait le renseigner,
il n'aurait pu à leur sujet interroger Odette, qui pourtant
l'accompagnait comme la petite phrase. Mais Odette était seulement à
côté de lui, alors (non en lui comme le motif de Vinteuil) -- ne
voyant donc point -- Odette eût-elle été mille fois plus compréhensive
-- ce qui, pour nul de nous (du moins j'ai cru longtemps que cette
règle ne souffrait pas d'exceptions), ne peut s'extérioriser. «C'est
au fond assez joli n'est-ce pas, dit Swann, que le son puisse
refléter, comme l'eau, comme une glace. Et remarquez que la phrase de
Vinteuil ne me montre que tout ce à quoi je ne faisais pas attention à
cette époque. De mes soucis, de mes amours de ce temps-là, elle ne me
rappelle plus rien, elle a fait l'échange.» «Charles, il me semble que
ce n'est pas très aimable pour moi tout ce que vous me dites là.» «Pas
aimable! Les femmes sont magnifiques! Je voulais dire simplement à ce
jeune homme que ce que la musique montre -- du moins à moi -- ce n'est
pas du tout la «Volonté en soi» et la «Synthèse de l'infini», mais,
par exemple, le père Verdurin en redingote dans le Palmarium du Jardin
d'Acclimatation. Mille fois sans sortir de ce salon, cette petite
phrase m'a emmené dîner à Armenonville avec elle. Mon Dieu c'est
toujours moins ennuyeux que d'y aller avec Mme de Cambremer.» Mme
Swann se mit à rire: «C'est une dame qui passe pour avoir été très
éprise de Charles», m'expliqua-t-elle du même ton dont, un peu avant,
en parlant de Ver Meer de Delft, que j'avais été étonné de voir
qu'elle connaissait, elle m'avait répondu: «C'est que je vous dirai
que monsieur s'occupait beaucoup de ce peintre-là au moment où il me
faisait la cour. N'est-ce pas, mon petit Charles?» «Ne parlez pas à
tort et à travers de Mme de Cambremer», dit Swann, dans le fond très
flatté. «Mais je ne fais que répéter ce qu'on m'a dit. D'ailleurs il
paraît qu'elle est très intelligente, je ne la connais pas. Je la
crois très «pusshing», ce qui m'étonne d'une femme intelligente. Mais
tout le monde dit qu'elle a été folle de vous, cela n'a rien de
froissant.» Swann garda un mutisme de sourd, qui était une espèce de
confirmation, et une preuve de fatuité. «Puisque ce que je joue vous
rappelle le Jardin d'Acclimatation, reprit Mme Swann en faisant par
plaisanterie semblant d'être piquée, nous pourrions le prendre tantôt
comme but de promenade si ça amuse ce petit. Il fait très beau et vous
retrouveriez vos chères impressions! A propos du Jardin
d'Acclimatation vous savez ce jeune homme croyait que nous aimions
beaucoup une personne que je «coupe» au contraire aussi souvent que je
peux, Mme Blatin! Je trouve très humiliant pour nous qu'elle passe
pour notre amie. Pensez que le bon Docteur Cottard qui ne dit jamais
de mal de personne déclare lui-même qu'elle est infecte.» «Quelle
horreur! Elle n'a pour elle que de ressembler tellement à Savonarole.
C'est exactement le portrait de Savonarole par Fra Bartolomeo.» Cette
manie qu'avait Swann de trouver ainsi des ressemblances dans la
peinture était défendable, car même ce que nous appelons l'expression
individuelle est -- comme on s'en rend compte avec tant de tristesse
quand on aime et qu'on voudrait croire à la réalité unique de
l'individu, -- quelque chose de général, et a pu se rencontrer à
différentes époques. Mais si on avait écouté Swann, les cortèges des
rois mages déjà si anachroniques quand Benozzo Gozzoli y introduisait
les Médicis, l'eussent été davantage encore puisqu'ils eussent contenu
les portraits d'une foule d'hommes, contemporains non de Gozzoli, mais
de Swann c'est-à-dire postérieurs non plus seulement de quinze siècles
à la Nativité, mais de quatre au peintre lui-même. Il n'y avait pas
selon Swann, dans ces cortèges, un seul Parisien de marque qui
manquât, comme dans cet acte d'une pièce de Sardou, où, par amitié
pour l'auteur et la principale interprète, par mode aussi, toutes les
notabilités parisiennes, de célèbres médecins, des hommes politiques,
des avocats, vinrent pour s'amuser, chacun un soir, figurer sur la
scène. «Mais quel rapport a-t-elle avec le Jardin d'Acclimatation?»
«Tous!» «Quoi, vous croyez qu'elle a un derrière bleu-ciel comme les
singes?» «Charles vous êtes d'une inconvenance! Non, je pensais au mot
que lui a dit le Cynghalais. Racontez-le lui, c'est vraiment un «beau
mot». «C'est idiot. Vous savez que Mme Blatin aime à interpeller tout
le monde d'un air qu'elle croit aimable et qui est surtout
protecteur.» «Ce que nos bons voisins de la Tamise appellent
patronising», interrompit Odette. «Elle est allée dernièrement au
Jardin d'Acclimatation où il y a des noirs, des Cynghalais, je crois,
a dit ma femme, qui est beaucoup plus forte en ethnographie que moi.»
«Allons, Charles, ne vous moquez pas.» «Mais je ne me moque nullement.
Enfin, elle s'adresse à un de ces noirs: «Bonjour, négro!» «C'est un
rien!» -- «En tous cas ce qualificatif ne plut pas au noir. -- Moi
négro, dit-il avec colère à Mme Blatin, mais toi, chameau!» -- «Je
trouve cela très drôle! J'adore cette histoire. N'est-ce pas que c'est
«beau»? On voit bien la mère Blatin: «Moi négro, mais toi chameau!» Je
manifestai un extrême désir d'aller voir ces Cynghalais dont l'un
avait appelé Mme Blatin: chameau. Ils ne m'intéressaient pas du tout.
Mais je pensais que pour aller au Jardin d'Acclimatation et en revenir
nous traverserions cette allée des Acacias où j'avais tant admiré Mme
Swann, et que peut-être le mulâtre ami de Coquelin, à qui je n'avais
jamais pu me montrer saluant Mme Swann, me verrait assis à côté d'elle
au fond d'une victoria.

Pendant ces minutes où Gilberte partie se préparer, n'était pas dans
le salon avec nous, M. et Mme Swann se plaisaient à me découvrir les
rares vertus de leur fille. Et tout ce que j'observais semblait
prouver qu'ils disaient vrai; je remarquais que, comme sa mère me
l'avait raconté, elle avait non seulement pour ses amies, mais pour
les domestiques, pour les pauvres, des attentions délicates,
longuement méditées, un désir de faire plaisir, une peur de
mécontenter, se traduisant par de petites choses qui souvent lui
donnaient beaucoup de mal. Elle avait fait un ouvrage pour notre
marchande des Champs-Élysées et sortit par la neige, pour le lui
remettre elle-même et sans un jour de retard. -- «Vous n'avez pas idée
de ce qu'est son cur, car elle le cache», disait son père. Si jeune,
elle avait l'air bien plus raisonnable que ses parents. Quand Swann
parlait des grandes relations de sa femme, Gilberte détournait la tête
et se taisait, mais sans air de blâme, car son père ne lui paraissait
pas pouvoir être l'objet de la plus légère critique. Un jour que je
lui avais parlé de Mlle Vinteuil, elle me dit:

-- «Jamais je ne la connaîtrai, pour une raison, c'est qu'elle n'était
pas gentille pour son père, à ce qu'on dit, elle lui faisait de la
peine. Vous ne pouvez pas plus comprendre cela que moi, n'est-ce pas,
vous qui ne pourriez sans doute pas plus survivre à votre papa que moi
au mien, ce qui est du reste tout naturel. Comment oublier jamais
quelqu'un qu'on aime depuis toujours.»

Et une fois qu'elle était plus particulièrement câline avec Swann,
comme je le lui fis remarquer quand il fut loin:

-- «Oui, pauvre papa, c'est ces jours-ci l'anniversaire de la mort de
son père. Vous pouvez comprendre ce qu'il doit éprouver, vous
comprenez cela, vous, nous sentons de même sur ces choses-là. Alors,
je tâche d'être moins méchante que d'habitude.» -- «Mais il ne vous
trouve pas méchante, il vous trouve parfaite.» -- «Pauvre papa, c'est
parce qu'il est trop bon.»

Ses parents ne me firent pas seulement l'éloge des vertus de Gilberte
-- cette même Gilberte qui même avant que je l'eusse jamais vue
m'apparaissait devant une église, dans un paysage de l'Ile-de-France
et qui ensuite m'évoquant non plus mes rêves, mais mes souvenirs,
était toujours devant la haie d'épines roses, dans le raidillon que je
prenais pour aller du côté de Méséglise. -- Comme j'avais demandé à
Mme Swann, en m'efforçant de prendre le ton indifférent d'un ami de la
famille, curieux des préférences d'une enfant, quels étaient parmi les
camarades de Gilberte ceux qu'elle aimait le mieux, Mme Swann me
répondit:

-- «Mais vous devez être plus avancé que moi dans ses confidences,
vous qui êtes le grand favori, le grand crack comme disent les
Anglais.»

Sans doute dans ces coïncidences tellement parfaites, quand la réalité
se replie et s'applique sur ce que nous avons si longtemps rêvé, elle
nous le cache entièrement, se confond avec lui, comme deux figures
égales et superposées qui n'en font plus qu'une, alors qu'au
contraire, pour donner à notre joie toute sa signification, nous
voudrions garder à tous ces points de notre désir, dans le moment même
où nous y touchons, -- et pour être plus certain que ce soit bien eux
-- le prestige d'être intangibles. Et la pensée ne peut même pas
reconstituer l'état ancien pour le confronter au nouveau, car elle n'a
plus le champ libre: la connaissance que nous avons faite, le souvenir
des premières minutes inespérées, les propos que nous avons entendus,
sont là qui obstruent l'entrée de notre conscience, et commandent
beaucoup plus les issues de notre mémoire que celles de notre
imagination, ils rétroagissent davantage sur notre passé que nous ne
sommes plus maîtres de voir sans tenir compte d'eux, que sur la forme,
restée libre, de notre avenir. J'avais pu croire pendant des années
qu'aller chez Mme Swann était une vague chimère que je n'atteindrais
jamais; après avoir passé un quart d'heure chez elle, c'est le temps
où je ne la connaissais pas qui était devenu chimérique et vague comme
un possible que la réalisation d'un autre possible a anéanti. Comment
aurais-je encore pu rêver de la salle à manger comme d'un lieu
inconcevable, quand je ne pouvais pas faire un mouvement dans mon
esprit sans y rencontrer les rayons infrangibles qu'émettait à
l'infini derrière lui, jusque dans mon passé le plus ancien, le homard
à l'américaine que je venais de manger? Et Swann avait dû voir, pour
ce qui le concernait lui-même se produire quelque chose d'analogue:
car cet appartement où il me recevait pouvait être considéré comme le
lieu où étaient venus se confondre, et coïncider, non pas seulement

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